LES CARNETS METAPHYSIQUES & SPIRITUELS

02 juillet 2019

Carnet n°193 Notes journalières

Ce qui est devant nous – un paysage – une promesse – un présage peut-être…

 

 

Se répétant – comme si le neuf pouvait naître de la litanie…

 

 

Tout s’arrache – ou finit par se retirer. Serait-ce – à la fin – la délicieuse solitude

 

 

Quel âge avons-nous ? Et en quoi cela bouleverserait-il l’éternité…

 

 

Ce que nous confions n’est, peut-être, qu’un rêve – qu’un désir d’exister – une manière autre de vivre…

 

 

Ce que nous avons mis des années – des siècles peut-être – à découvrir péniblement – soudain – c’est là tout entier – offert non comme une quelconque récompense mais comme une sorte d’encouragement à l’abandon…

 

 

Nous pactisons avec n’importe quoi pourvu que l’alliance nous permette d’échapper à ce que nous n’aimons pas – à tout ce que nous fuyons comme la peste…

 

 

Devenir, à la fin, à peine moins bête qu’à ses débuts – trop rarement. Plus aigri et plus ignorant – trop pétri de certitudes – plus sûrement…

 

 

Sur quel Dieu étrange chevauchons-nous pour aller ainsi sans rien voir – ni rien comprendre…

 

 

Que connaissons-nous de la terre – que connaissons-nous du ciel – et qu’avons-nous appris sur nous-mêmes… à peu près rien…

 

 

L’abîme du monde – du cosmos – n’a rien à envier à celui que nous portons. Mais, sans doute, est-ce le même qui, à nos yeux, présente deux visages…

 

 

Pas d’épaule amie sur laquelle on pourrait poser son œuvre et sa fatigue. Il faut tout porter seul jusqu’à la grâce…

 

 

Moins à comprendre qu’à sentir – moins à vivre qu’à goûter…

Savons-nous réellement faire usage du corps…

Pourrait-on, au moins un instant, éprouver la manière dont l’esprit s’est glissé dans la matière…

 

 

Et si la fin annonçait la réparation et la réconciliation avec le monde – l’extinction de cette peur et de cette rage que nous portons depuis si longtemps…

 

 

Devenir enfin ce dont nous avons toujours rêvé. Et le vivre pour la première fois – à la manière des simples…

 

 

Ce que nous rendons plus présent – presque rien – un regard – un geste – une manière d’être là – plus attentif…

 

 

Des nuages gris – un ciel venteux – des arbres au-dessus du toit de verre. Et le petit homme qui regarde – qui ne demande rien – ni au ciel – ni au monde – ni aux arbres – qui regarde seulement – comme si la contemplation suffisait…

 

 

L’Amour – simplement – comme un grand trait de lumière dans le vent – la nuit et le jour – comme des lèvres entrouvertes – un visage qui vous salue – une main qui vous retient – un air que l’on entonne pour soi – sans raison – une manière d’être seul sans jamais refuser d’être ensemble…

 

 

Nous ne possédons rien – pas même le jour – pas même l’orage. Un regard, peut-être, sur les choses et les visages – qui nous semblent de moins en moins étrangers…

 

 

Heureux comme un oiseau qui va de branche en branche – d’arbre en arbre – et dont le ciel est le seul refuge…

 

 

Vents et ruisseaux d’autrefois – derrière nous ; à suivre son chemin sans jamais se retourner. Hier s’en est allé. Demain ne sera un jour nouveau. A cet instant, une seule certitude ; nous respirons…

 

 

De passage – toujours – comme les mille autres atomes du monde. Ici par l’élan d’un Autre – les caprices d’un vent mystérieux – sans autre raison que la volonté du silence…

 

 

Nous pouvons bien parler – dire mille choses – dire n’importe quoi – ce qui nous passe par la tête – personne n’écoute notre chant – nos rengaines – la beauté du jour…

Sur le pas de la porte – le silence – seulement – attentif – s’écoutant à travers notre voix…

 

 

Marchepied d’un Autre pour que chacun puisse se hisser…

 

 

Tout dans l’apparence d’un destin – le souvenir – l’origine – le possible. Mais rien qui ne soit sans danger…

 

 

Nous témoignons – comme les fleurs – d’une fragilité mortelle…

 

 

Nous aimerions, parfois, des horizons moins pathétiques. Mais qui sommes-nous donc pour dénigrer les couleurs prises par l’innocence…

 

 

Fruits d’une alliance entre le sourire et le silence. La tête jamais haute – à humer, partout, l’essence du monde. Modeste privilège, peut-être, des pas métaphysiques…

 

 

Avec nous, la force et la fébrilité. Aux forêts, la patience des siècles. Nous ne les dominerons qu’un temps ; elles nous survivront bientôt…

 

 

Une allée où tout apparaît avec la lumière du jour – comme, peut-être, le lieu le plus central du monde…

 

 

Dans la forêt – nous vivons au cœur de la plus belle cathédrale dont les fidèles ne craignent jamais le ciel – qui les fréquente (d’ailleurs) toujours en ami – en compagnon soucieux de leurs besoins…

Nous rêverions d’être prêtre dans ce temple sacré. Pasteur des pierres et des bois. Et nous laisserions les oiseaux nous instruire de leur prêche – et le silence envahir les lieux pour que nos cœurs se dilatent et deviennent de hautes – de très hautes – colonnes de joie…

 

 

Nous ne voyons pas (nous n’avons jamais vu) la beauté du monde – nous ne voyons (nous n’avons toujours vu) que ses usages – comme de pauvres bêtes tributaires de leurs organiques nécessités…

 

 

Ce que nous sommes – en attendant la grâce – des ventres et des esprits à remplir – des êtres aliénés par la matière, les histoires et les images…

 

 

Pas de Graal sans solitude – et maintes querelles à vivre ensemble…

 

 

Relation vivante qui se passe de chair. Un regard – des mots – du silence. Et quelques gestes discrets et tendres…

 

 

A se détourner, sans cesse, d’un silence bienfaiteur – comme si les bruits, l’agitation et la foule donnaient aux hommes le sentiment d’être vivant – l’illusion d’appartenir au monde…

 

 

Tout entier avec ce qui nous unit…

 

 

A écrire comme si la joie pouvait déborder du feutre – couler sur la page – se répandre sur le monde – emplir le cœur de chacun…

Ah ! Si nous avions cette force de soustraire à la misère ; mais nous ne sommes qu’un vase aux bords étroits…

 

 

Nous vivons d’un peu d’eau – d’un peu d’herbe – et, plus essentiellement, de silence, de présence et de langage. Les ingrédients nécessaires à notre joie…

 

 

A la source, peut-être, des destins – cachés sous une pierre, le soleil et la vérité…

 

 

Un grand cri de l’âme pour remercier ce qu’aucun – heureusement – ne sait – ni ne peut – saisir…

Offrande au plus absent de nous-mêmes – au plus humble – en larmes – à genoux – fou de joie et de gratitude…

 

 

Ce que nous jugeons trop lointain n’est, peut-être, dû qu’à la paresse du cœur…

 

 

Nous aimerions, parfois, passer de la discrétion à l’exil pour ne plus être obligé de faire la grimace et de lever les yeux au ciel devant tous ces visages dont le comportement nous déplaît ou nous révulse…

Devenir un soleil caché – minuscule – rayonnant dans le silence et la solitude – pour lui-même – et quelques visages de passage – respectueux – humbles – fragiles – sincères…

Frère de l’Autre dans cette grande fratrie hétéroclite…

 

 

Notre bonté se rétracte à force d’intransigeance (celle du monde favorisant la nôtre – et inversement, bien sûr)…

 

 

Je ne parviens plus à voir en l’homme la moindre promesse d’humanité. Je ne perçois plus que la bêtise, l’avidité, l’étroitesse, la veulerie, la paresse et la ruse au service des instincts…

 

 

Mes congénères n’ont plus de visage – ils appartiennent à d’autres règnes…

Sable, roches, herbes, fleurs, arbres, nuages, forêts, prairies sauvages, bêtes de tout poil – dont la nature me rappelle celle du premier homme – humble – farouche – indocile – éminemment vierge – bien plus humaine que celle des hommes qui se prétendent civilisés…

 

 

L’horizon, au fil des pas, change de couleur. Nous marchons – et nous sommes déjà ailleurs – à porter l’habitude dans son allégresse – à vivre la joie et la tristesse au même instant…

 

 

Un monde dégradé et dégradant – voilà à quel triste spectacle nous assistons – impuissants…

 

 

Il faudrait être fou ou sage pour aimer les hommes. Et je ne suis, sans doute, ni assez fou, ni assez sage pour m’y résoudre…

Ma pente naturelle serait de m’éloigner – de trouver la distance (grande – très grande) qui me séparerait du monde pour pouvoir, à nouveau, aimer les hommes…

 

 

Un voyage – un chemin – aux allures d’exil – avec l’espérance de retrouvailles très lointaines…

 

 

Le fossé, au fil du temps, s’est tant creusé que je n’ai plus le sentiment d’être un homme, ni même d’appartenir à l’humanité…

Comme si nous n’habitions plus le même monde…

Comme si nous étions devenus des étrangers – presque des ennemis – contraints de cohabiter sur le même sol…

 

 

Je vis comme ces bêtes sauvages qui s’enfuient à l’approche du moindre visage pour échapper à la folie du monde bâti par les hommes – et ne pas finir serviles – attachées – aliénées – offertes à leurs jeux barbares…

 

 

Le regard profond d’un homme défiguré par la noirceur…

 

 

Sur la falaise des Dieux – hésitant encore à sauter…

Routes qui nous ont mené en ce lieu précis…

Etrange itinéraire qui a, peut-être, manqué de lumière…

Visage que l’Amour aura à peine effleuré…

Vaillant encore – malgré l’absence alentour – et qui a juré fidélité à toutes les nécessités du voyage…

 

 

Le silence aurait pu tout illuminer – au contraire, il a tout assombri…

Le silence aurait pu tout éliminer – au contraire, il a exalté le pire…

Et les murs – à présent – sont trop hauts – trop massifs – pour rejoindre le monde…

Aurions-nous franchi l’infranchissable…

Ne reste plus qu’à aller – l’âme digne – vers toutes les bouches qui nous dévoreront…

 

 

Théâtre des Autres de plus en plus étranger – et que je vois s’éloigner sans regret…

 

 

Où voudrait-on que l’on dirige nos pas…

Ce qui semblait une impasse nous invite encore – et semble avoir quelques surprises à nous réserver…

Peut-être marchons-nous à reculons… Peut-être allons-nous la tête à l’envers. Les miroirs ne suffisent plus à refléter la réalité défaite…

Les repères sont désorganisés…

Rien n’y fait ; on glisse sur sa pente…

Et qu’avons-nous à perdre ; nous ne sommes déjà plus rien…

 

 

Tout s’écarte – à présent – à notre passage. L’absence a débarrassé le monde – les yeux – l’Amour – les visages – le silence. Même la lumière s’est éloignée. Ne restent plus que ces deux pieds qui – lentement – s’enfoncent – qui, peu à peu, divergent – qui échappent, à présent, à tout tracé…

Seul avec la nuit – et cette mystérieuse obscurité au fond de l’âme…

 

 

Face à ce qui ne peut nous dévêtir davantage…

Si – il reste toujours quelque part des encombrements – des trésors inutiles…

 

 

On va – on se laisse aller – guider par ce qui nous pousse et nous invite…

L’inconnu nous convie – pourquoi aurions-nous peur ; le fond du gouffre a, sans doute, déjà été atteint…

Seules la voix – en nous – et l’écriture nous accompagnent. Courageuses complices sans lesquelles nous ne serions plus – parti depuis longtemps de l’autre côté – sur l’autre versant – en contre-bas du monde…

Ne crains rien – nous irons ensemble, me disent-elles, le temps est venu d’aller au-delà du monde – là où les yeux et les idées ne sont que des obstacles…

 

 

Se tenir devant le monde sans ciller – qu’y a-t-il de plus difficile… On a vite fait de vouloir tendre la main – faire une grimace – lancer un juron…

 

 

Des visages comme des ombres – presque comme des ombres – si l’on se souvient qu’ils sont l’œuvre du labeur patient de la lumière. En cas d’oubli, on ne voit que du noir – des habitudes – des instincts…

 

 

Je mourrais, je crois, si l’on me privait de feuilles et d’écriture – je gratterais le sol – je grifferais la terre – je griffonnerais sur le sable – j’enfoncerais mes doigts partout pour tracer quelques traits – de pauvres hiéroglyphes encore plus indéchiffrables qu’aujourd’hui…

On ne se libère de rien – et moins encore de ses nécessités…

 

 

Nous ne sommes, peut-être, que des murs qui respirent. Briques mal assemblées d’un grand labyrinthe illusoire que le regard et les vents traversent – franchissent – survolent – avec une aisance déconcertante – et qu’ils défont avec moins de force qu’il ne faudrait à Dieu pour nous jeter par terre…

Quelques chose suinte à travers nos fissures – un peu de salive impatiente…

 

 

Nous ne sommes qu’un chantier que nul ne peut achever – un projet tenace qui s’effondre – presque toujours – au même endroit – et que la providence rebâtit pierre après pierre…

Eboulis permanent – et indéfiniment reconstruit…

 

 

Avec un peu de temps – et de patience – peut-être parviendrons-nous à devenir le sol – la terre sur laquelle s’érigent tous les miracles…

Eclats d’une force – en nous – qui subsiste…

 

 

Plus que pierre – certains sont poutre – charpente – clé de voûte ; ils prennent appui sur les autres – et croient ainsi être au-dessus – et plus à même de s’élever – d’effleurer le ciel – l’inconnu – ce qui n’appartient à la terre. Mais ils se trompent, bien sûr…

Le ciel est aussi près de l’herbe que de l’arbre – question triviale de perspective…

La joie n’est accessible qu’au plus humble – en chacun – qui s’agenouille. Qu’importe la place et la hauteur ! L’humilité est la seule posture – le seul point d’accès…

 

 

L’esprit de la fausse virginité qui se souvient malgré lui – encombré encore d’amas hétéroclites – tas de ferraille – gestes tendres – paroles partagées – anciens festins – qui pèsent plus lourds que les pas et les circonstances présentes…

 

 

On n’en aura jamais fini d’apprendre à vivre – d’apprendre à être. Les circonstances y veillent – l’exigent – nous y soumettent…

 

 

On croit, parfois, se résoudre – s’alléger. On ne fait, en vérité, qu’alourdir et complexifier les nœuds…

Il faudrait tout abandonner – poser l’œuvre réalisée – l’œuvre en cours – l’œuvre à faire – et s’asseoir en silence – un peu à l’écart – s’étendre sur les pierres – regarder le ciel – attendre la mort – ne plus espérer ni l’Amour, ni la joie – ne plus s’éreinter à l’espérance – s’offrir au grand repos de l’âme…

 

 

On s’épuise à trop vouloir façonner la suite – à trop vouloir deviner l’allure du prochain virage…

Nous sommes en train de fuir – d’ignorer le présent – à force d’imaginaire…

Mais que sommes-nous à cet instant – qu’une âme qui s’expose – qu’un désir d’ailleurs – qu’une volonté d’échapper au pire…

 

 

La marche aussi lourde que le cœur – que l’esprit – que la terre sans visage…

Rêve d’un marécage où s’enlisent tous les voyages…

 

 

Souvent, l’étreinte et la distance ne suffisent à la guérison. Et l’on vit – et l’on meurt – avec ce mal incurable au fond de l’âme…

 

 

Comment oublier que vivre est d’abord une blessure – une blessure profonde – réelle – comme un refus inaugural – que l’on ne parvient que trop rarement à transformer en regard guérissant – et en joie indiscutable – souveraine – inconditionnelle…

 

 

Et ce silence – en nous – qui voit tout passer – le défilé incessant des états – la ronde permanente des phénomènes ; événements, émotions, pensées, sentiments – le grand cirque des joies et des peines…

Les hauts et les bas – simples dénivelés du destin…

Tout passe comme un rêve…

 

 

Quatre planches qui dérivent jusqu’aux eaux noires de la mort – avec posées dessus de petites figurines de glaise malmenées par les forces intérieures et les souffles du dehors. Mal en point – en déséquilibre toujours – sur ce grand fleuve sans soleil…

 

 

Rétrécissement de la lumière dans l’œil triste et fatigué. Sans la moindre perspective…

Il faudrait un rire salvateur – comme une tornade qui emporterait tout – et nous avec… Peut-être alors, reviendrait la lumière. Peut-être alors, le ciel s’éclaircirait. Et le regard pourrait répondre au rire en lançant quelques éclats de joie sur cette terre sans visage…

 

 

Un monde sans mirage – miraculeux seulement – sans personne pour se réjouir – sans personne pour s’attrister…

Des âmes et des mains – simplement – magnifiquement exultantes…

 

 

Dieu jouant avec nous comme deux mains battant les cartes – distribuant le hasard – les nécessités – l’infortune et la chance – à tous les joueurs présents autour de la table…

 

 

Les mille visages de la solitude ; et ses deux versants – celui de la joie qui donne le sentiment d’un privilège – d’une grâce – et celui de la désespérance qui donne le sentiment d’un exil – d’un abandon…

 

 

On a passé sa vie à soustraire ; et, à présent (à presque 50 ans), on accumule les « sans » ; sans logement – sans travail (au sens où ce terme est si étroitement utilisé de nos jours) – sans compagne – sans enfant – sans famille – sans ami – sans désir – sans projet – sans rien (ou si peu) ni personne…

A se demander si nous existons encore…

Et le rêve de l’Amour et de la lumière – brisé lui aussi…

Plus rien, vous dis-je. Pas même le néant…

 

 

Sans attente – et, pourtant, je sens encore au-dedans quelques espérances implorantes…

Homme encore un peu, sans doute…

 

 

Seul dans la nuit qui gronde et tourmente…

Seul au coude-à-coude avec les ténèbres – dans cette course vaine…

 

 

De projet en rupture – d’extase en désespoir – sur les petites montagnes russes de l’être…

Comme si vivre ou ne pas vivre revenait (exactement) au même…

Que me semble loin le temps du regard où mon âme et le monde s’y baignaient. Grande étendue de lumière sans remous où tout avait un goût de félicité…

 

 

Aujourd’hui, il n’y a plus ni alliance, ni consolation. On ne peut compter que sur son âme affaiblie et fatiguée. Et sur la page comme seule amie que, chaque soir, notre main retrouve…

Rien d’autre – comme si notre temps était passé – et, avec lui, notre chance…

 

 

Tout s’use – étoffe effilochée – déchirée en lambeaux qui pendent – pitoyables…

 

 

La lumière est devenue noire. Et le silence presque angoissant. Un Autre m’habite. Ce n’est pas moi qui note ces phrases – c’est celui qui souffre qui prend ma main – qui saisit le feutre pour tracer ces mots sur la page…

L’obstination – l’entêtement – ou l’habitude peut-être…

 

 

Riche – seulement – d’une œuvre sans lecteur – pathétique…

Sous le regard désolé de mes amis de papier…

Qu’importe – trop forte est la nécessité d’écrire – pas même le besoin de laisser quelques traces. Voir la tragédie se dérouler – simplement – avec cette distance, sans doute, indispensable – un exutoire pour l’âme triste ou joyeuse…

Des notes pour soi – comme des paroles que l’on s’adresserait à défaut d’autre visage…

Une compagnie salvatrice – comme une manière de se tenir la main – et de sentir, sur la page, un cœur vivant – un cœur qui bat encore…

 

 

Le pas et le cœur plus fermes – l’âme moins titubante – l’ascèse de la solitude – le privilège de l’exil. Le labeur du monde et de la sensibilité à l’intérieur…

 

 

Passant – comme un courant d’air – à proximité du point obscur – de ce centre approximatif entouré d’espérance…

 

 

Une marche – des forces qui s’épuisent et se régénèrent. La même énergie qui circule au-dedans et alentour. Dessus et dessous – à travers le souffle et les mouvements…

 

 

La gorge nouée au point de devoir respirer par l’Autre. Entremêlement pathologique – obscur – mortifère – qui confine à l’embarras – au manque lorsque l’absence se prolonge – et à la déchirure lorsque l’abandon devient définitif…

Comme une infirmité à vivre – étouffante…

 

 

Un peu d’air sur cet amas de peurs. Et, soudain, la déflagration – et des lambeaux d’angoisse qui retombent au fond de l’âme…

 

 

Zone délimitée autour du même point – qui se densifie sous le coup de l’éclatement. Comme une reconstitution – une resolidification – un élargissement – un approfondissement – de la blessure…

 

 

Des mots – des visages – un peu vagues – ordinaires – presque sans importance. Des figures que l’on rencontre – des paroles sans connivence – quelque chose de trivial – d’affreusement commun…

Et l’âme jamais écoutée – jamais assouvie – et que la nuit finit par ensorceler…

Un rire balaierait cette poussière…

Un coup de serpe sur le manque et la soif…

Et l’acharnement de la faux qui nous rendrait muet…

 

 

Injoignable tant l’affrontement est féroce – tant la survie est en jeu…

Une parole sensible pourrait tout faire chavirer…

 

 

On croit vieillir ; mais, en vérité, on attend…

On imagine – on élabore des plans – on s’éreinte – en pensée – en actes parfois – à trouver une issue. On brasse de l’air et des idées. On vit sans conséquence. Et puis, un jour, la mort nous fauche…

 

 

Nous avons – exactement – le même poids que le vide. Et, parfois (trop rarement), son envergure…

 

 

Tout se referme sur l’encre. Et la page suivante, peut-être, ne pourra jamais s’écrire…

 

 

Après les tentatives, la nuit – moins frêle qu’à l’accoutumée. Comme si nos forces diminuées lui avaient restitué son épaisseur…

 

 

Debout – à peine…

Une longue fatigue – puis le déséquilibre, puis le terrassement…

Ensuite, on l’ignore…

Rien, peut-être, qui ne vaille la peine…

 

 

Rivières – lacs – roches – herbes – arbres ; notre quotidien sauvage – notre refuge journalier en terre d’exil…

 

 

On aimerait parfois aller comme l’eau fraîche – infatigablement…

 

 

Temps d’averse sans refuge – nul abri – ni au-dehors, ni au-dedans. Où que l’on soit – des trombes d’eau qui déferlent – à chaque instant. Plus qu’une douche froide – une submersion – un plongeon au fond des abysses…

 

 

L’homme contemporain s’ennuie faute d’aventures et d’explorations nouvelles – plus de terra incognita pense-t-il… Aussi cherche-t-il le grand frisson à travers quelques indigents loisirs à sensation…

Qu’il plonge donc en lui-même et qu’il affronte ses pires démons – et il verra s’il n’y a pas là matière à frissonner – à vivre les plus grandes peurs – à côtoyer mille fois la mort et la folie – à devoir lutter sans cesse pour rester en vie…

Il n’y a, sans doute, de plus terrible épreuve – ni de plus belle aventure – pour l’homme…

 

 

Plongeon dans le noir – la terreur – l’inconnu…

A chaque instant – l’incertitude paroxystique – et la surprise de tous les revirements…

Mille Diables qui se déchaînent – mille bouches carnassières – mille couteaux acérés – prêts à vous déchirer – à vous lacérer – à vous dévorer… Et vous, nu et tremblant – entre coups et esquives – entre lutte et vaine négociation – l’âme vaillante et fragile qui s’incline et se redresse – qui s’incline encore – prête, elle aussi, à lutter jusqu’à la mort – jusqu’à la capitulation…

Pas d’allié, ni d’alliance possible. Seul contre tous – seul contre soi – le duel atemporel – le plus grand défi de l’homme…

 

*

 

Il ne faut rien croire – n’être certain de rien – ne se fier ni aux mots tendres, ni aux promesses. S’engager, donner et jouir dans l’instant du partage – puis, tout brûler – ne rien conserver – pas même le souvenir…

 

 

La beauté de la solitude qui, peu à peu, se retrouve. Cette force – cette joie – cette intensité – d’être avec soi – au cœur de l’essentiel – sans compromission – sans renonciation – l’être pour lui-même…

 

 

Il faut tout vivre – tout goûter – tout expérimenter – le pire et le meilleur – l’abominable – le plus terrifiant – le plus commun – le plus rare – le plus haut et le plus bas – pour commencer à savoir – un peu – ce qu’est vivre – ce qu’est l’homme – ce qu’est vivre en homme…

 


Carnet n°192 Notes de la vacuité

Parchemins nouveaux – parchemins de joie…

Touches minimes – délicates – presque invisibles – du silence malgré la lourdeur du langage et la grossièreté des traits…

 

 

Ce que nous portons – le monde en fragments – le monde déchiré – des bribes de souvenir d’un monde disparu – et qui nous hantent, parfois, jusqu’à la mort…

Si étranger au regard neuf – attentif – intensément présent – sans mémoire excepté celle (éminemment fonctionnelle) exigée par les usages et les contingences…

 

 

Ermitage itinérant qui ne peut souffrir la moindre proximité humaine trop grossièrement irrespectueuse. Activités – bruits – visages – devenus presque insupportables…

A deux doigts, sans doute, de la misanthropie…

Mais cette humanité commune – triviale – prosaïque – instinctive – est-elle vraiment l’humanité… Ne constitue-t-elle pas plutôt le préalable, tristement nécessaire, à l’émergence de l’homme…

 

 

Martèlement immuable du monde – de la même parole – de la même tentative de vérité…

 

 

A gestes et à pas lents – discrets – silencieux – en retrait – pour ne rien blesser – ne rien meurtrir – comme unique manière d’être pleinement humain…

 

 

Porter – comme les bêtes – son miracle – son refuge – sa désespérance – et son seul remède…

 

 

Tout abandonner au hasard des chemins

 

 

Nos vies – fleurs et fruits de pugilats sans fin…

 

 

Tout s’effrite – s’effondre – devient miettes que les oiseaux picorent. Nous aurons, au moins, contribué au festin des volatiles…

 

 

Trop d’arènes et de jeux sanglants – partout – au-dehors et au-dedans…

Reflux de l’innocence devant tant de violence. Retrait réflexe – comme instinct de survie de ce qui ne cautionne que l’Amour – qui n’a, sans doute, besoin de chair dépecée…

Faudrait-il interdire les usages – transformer les âmes… ou serons-nous, un jour, capable d’acquiescer au réel sans nous résigner…

Tant de possibilités avec l’Amour dont nous n’avons exploré que les plus superficielles contrées – les plus tangibles – les plus accessibles – mais dont les profondeurs, lorsqu’elles sont comprises et habitées, permettent, sans doute, de voir le monde depuis un espace surplombant – impersonnel –totalement impartial – en mesure de percevoir toutes les nécessités et l’harmonie de toutes les danses – de tous les pas – et d’accueillir sans distinction la commune mesure, les marges, les extrêmes, les antagonismes, les contradictions apparentes et tout ce que nous considérons encore comme aberrant, inadmissible ou insupportable…

 

 

Ce que l’imminence de la mort enseigne – ce que l’esprit refuse d’entendre…

 

 

Entre servitudes et amusements – entre contingences et repos – l’essentiel de l’existence humaine. Comme si la réflexion, l’exploration et la recherche ne concernaient qu’une infime part de l’humanité – et, en chaque homme, un espace minuscule – voué presque exclusivement d’ailleurs au confort – au bien-être – au bonheur – personnels, familiaux ou tribaux…

 

 

Seuil de divergence franchi – frontière marquée – indélébile – et obstacle, sans doute rédhibitoire, à la rencontre et au partage avec d’autres visages humains…

 

 

Solitude et éloignement – inévitables…

 

 

La page comme espace de développement et de précisions – de mise au clair autant, sans doute, que de mise en évidence de l’incompréhension…

 

 

Liberté de la main et de l’esprit qui piochent – presque au hasard – dans le grand sac des idées et des ressentis…

 

 

Rires et postures de circonstance pour oublier la tragédie à l’œuvre – sournoise – souterraine – implacable…

 

 

Quotidien de l’homme au secours de rien

Heures qui passent – simplement…

D’un jour à l’autre – de corvée en repos nécessaire…

Semaines qui passent – simplement…

D’un mois à l’autre…

Années qui passent – simplement…

La vie et le temps qui filent – et nous défilent…

Ainsi vivent et meurent les hommes sur la terre…

 

 

Quantité négligeable – poussière – particule sans la moindre incidence (positive) sur le monde. Incapable de la moindre avancée (significative) vers la vérité…

Maladroite – et pitoyable – manière d’occuper l’esprit et d’oublier le vide – considéré à tort comme un néant…

 

 

Monde de vitesse et de faux tournants ponctués de dérapages infimes et effrayants…

 

 

Seul à naviguer sur ce long fleuve – à manœuvrer sans même la possibilité d’accoster. A voir, seulement, défiler les rives incertaines peuplées, peut-être, de créatures magiques. A croiser parfois d’autres barques – chargées de choses et de visages – mais presque vides en réalité…

Il fait si noir – il fait si froid – à aller ainsi sur ces quatre planches – sans lampe – sans visage à ses côtés – comme si la nuit et la glace avaient tout recouvert…

Et ce nœud au creux du ventre qui donne aux bras leur force – et à l’âme le désir de poursuivre ce voyage – absurde – aliénant – inévitablement solitaire…

 

 

Sacrifice morbide autant qu’est haut et digne le geste désintéressé…

 

 

L’existence de personne – voué ni au monde, ni à la vérité – jouet seulement des forces intangibles – qui invite au rire, ou, à défaut, aux dents qui grincent – à la pâleur du visage et à l’effroi de l’âme devant l’inéluctable…

 

 

Monde de fantômes et de gestes mécaniques où l’esprit doit trouver sa place – et son assise – dans les contrées les plus lointaines de la solitude – à l’écart de tout visage…

 

 

Existences et monde éminemment impersonnels – rencontres, blâmes, alliances, connivences et affrontements purement circonstanciels. Jamais rien de personnel ici-bas (et partout ailleurs aussi, sans doute). Noms, identités et titres de propriété totalement illusoires. Une sorte de crispation – de contraction – de l’infini. Des représentations et des instincts d’appropriation – seulement – qui prêtent, selon les jours, à rire ou à pleurer…

 

 

Monde devenu désert et foule sans âme – sans visage. Simple décor du voyage. Espace naturel dont on épouse les courbes et les reliefs pour trouver son chemin – et peuplé d’oasis où l’on fait halte pour se ravitailler…

 

 

Jour après jour – étape après étape – sans lieu d’ancrage – sans destination. Dans une forme d’errance terrestre sans lien avec la verticalité de la voie qui, peut-être, au-dedans se réalise…

 

 

Invraisemblable sentiment d’impersonnalité – présente, partout, en ce monde où les formes (êtres et choses) se croisent – échangent – et se rencontrent de manière strictement circonstancielle…

Croisements, échanges et rencontres engendrés par les nécessités et les représentations – guidés par l’attraction, la répulsion et l’indifférence que les formes éprouvent entre elles (et, en dépit des apparences, sans le moindre déterminant d’ordre personnel). Etrange et mystérieux ballet de corps, d’esprits et d’âmes qui s’assemblent, se séparent, nouent des alliances et se querellent selon ces indéfectibles (et, sans doute, universels) principes…

Et la solitude – la non affiliation – réelles et totales – offrent à l’âme de goûter cette évidence…

 

 

Pas le moindre écart de vérité…

Et cette densité métaphysique qu’il faut – à présent – convertir en légèreté…

 

 

Arbres fraternels dont la présence conforte – et réconforte parfois – notre solitude…

 

 

Long voyage sans autre rencontre que celles qu’offre le monde…

Comme si nous pouvions nous contenter des Autres…

 

 

Concilier le spectateur impartial et celui dont les gestes sont justes et naturels

Sorte de Tao quotidien et expérientiel – aisé et jouissif excepté lorsque les pensées – et quelques autres encombrements de l’esprit* – s’en mêlent…

* émotions, sentiments…

 

 

Homme de peu – homme de rien – homme de la grande solitude – dépourvu de tous les appuis, de toutes les consolations et de toutes les certitudes du monde…

Qu’un regard sensible – à travers les yeux et l’âme…

 

 

Ni cri, ni bruit, ni tapage. Sans estrade – sans promontoire. Sans témoin. Seul et nu comme (presque) tous les exilés authentiques. Sans autre consolation que soi, le ciel et le (misérable) chemin parcouru – si nécessaire(s), parfois, au chemin qu’il reste à parcourir…

 

 

Peau rougeoyante – écarlate – à force de coups et de soleil…

Silence et parole blanche sur la feuille – à l’écart – sur un tertre minuscule édifié en soi – monticule invisible depuis le monde – et que ne remarquent que les âmes attentives…

 

 

Ombres encore – s’amenuisant au fil des pas. D’un lieu à l’autre sans un regard sur les inepties communes – coutumières. Sans autre âme à aimer que la sienne – et tant pis si elle a l’air peu aimable…

 

 

Le monde – et ses assauts contre le seul élan nécessaire…

 

 

L’ignorance et la cécité comme le jeu de ce qui sait – en chacun – et contre lesquelles notre âme – si aveugle et ignorante elle aussi – lutte (encore) avec obstination…

Guerre – affrontement – frontalité – voilà, bien sûr, la voie de l’immaturité – de l’aveuglement – de la folie…

 

 

Et l’on voudrait se croire, en dépit de tant d’évidences puériles, proche de la complétude…

Que nenni ! Pas l’ombre d’une félicité – ni en surface, ni en profondeur…

Qu’une rage impuissante au fond des yeux…

 

 

Du réel et de la lumière – obscurcis, parfois, par les yeux et l’âme – si noirs encore…

 

 

Sagesse inégalée des heures immobiles – l’âme pas même à l’affût de la joie. Monde et visages égaux – sans attrait – étrangement neutres. Regard où tout se perd…

 

 

Echeveau de pierres et d’idées qui donne au monde cette allure de labyrinthe invisible et minéral…

 

 

Le mouvement et le regard – seulement – à la fois libres l’un de l’autre – et emmêlés de mille manières. Au-dedans et au-dehors – ici et ailleurs – partout. Etrange et mystérieuse entité bicéphale sans centre, ni contour – qui semble jouer (et jouir) autant dans son immobilité que dans ses multiples tourbillons…

 

 

Une vie vouée au parachèvement du silence…

 

 

Mouvements et espace – bruits et silence – temps et éternité – pris, ensemble, dans la ronde des jours – et dans l’étau du vide immobile…

 

 

D’autres yeux que ceux qui nous regardent. La présence déclinée de mille manières – dans la matière inerte et animée – dans le monde visible et invisible – dans le mouvement et l’immobilité. L’œil du cyclope sans frontière – attentif à tous ses élans. Rien en dehors de son regard…

Simples danses magmatiques initiées par le jeu de l’être et sa joie à créer – à donner forme – à donner vie – et capable de se multiplier à l’infini…

Ni sens, ni raison – l’élan originel et la faculté de l’unique engrenée dans le multiple…

Le regard et l’Existant – se goûtant l’un dans l’autre…

Les fragments, la totalité et la présence assemblés en toute chose – objets, organismes et tout le reste (perceptible et imperceptible par les sens humains)…

L’ineffable et l’ineffable – ce qui, bien sûr, rend vaine toute parole pour le décrire ou en témoigner…

 

 

La trop commune mesure du monde – manière, sans doute, de composer avec la stupidité des foules…

 

 

Ce qui nous attriste autant que d’être au monde ; notre incapacité à y vivre et notre impuissance à l’accueillir…

 

 

Stigmates de la différence aussitôt la première parole prononcée – simple prolongement du geste que nul ne voit – lui-même reflet d’un regard sur le monde – si peu partagé…

 

 

Vaine ardeur à vivre – élans, sauts, danses et cabrioles – dans l’oubli, réconfortant, de l’inéluctable….

 

 

Une tristesse que rien ne saurait rompre – comme l’autre versant, peut-être, de la lucidité*…

* une certaine forme de lucidité…

 

 

Larmes plutôt que rire – tant les apparences du monde nous semblent tragiques et bouleversantes. Et plus profondément – la mélancolie. Et plus enfouie encore, la certitude du jeu et du dérisoire de toute existence – mais insuffisamment prégnante pour s’abandonner à la joie et à l’acquiescement véritable…

 

 

Il y a toujours un regard et une sensibilité derrière la manière de vivre. Un regard et une sensibilité qui teintent les yeux, les gestes et la parole – et qui s’impriment, sans doute, jusque dans les traits de notre visage…

 

 

Comment se prêter – vulgairement – au bonheur lorsque tant de misère et de malheurs persistent autour de soi…

Il y a, sans doute, une sagesse triste qui n’est ni complaisance, ni exagérément sentimentale. Comme une manière, peut-être trop sérieuse, de compatir et de faire corps, malgré soi, avec ce qui souffre…

Le rire, à cet égard, semble restreint et étriqué – excluant – trop oublieux du monde et des Autres. Quelque chose comme une contraction – entre l’aveuglement et l’égotisme. Une sorte de réjouissance du premier cercle frappé de cécité – indifférent à ce qui ne relève pas, en apparence, de son territoire ; une posture (presque abjecte) qui consiste à faire l’autruche au milieu de l’arène et des charniers…

 

 

Un autre jour que le sien – l’espace et la lumière, peut-être, des Dieux venus, un instant, nous réconforter…

 

 

A demi enseveli déjà par les ténèbres que l’âme se raidit – se cabre – et s’élance vers des frontières trop lointaines – inaccessibles – avant de se rendre à l’évidence après tant d’échecs et de défaites ; la nécessité de la capitulation…

Mille combats qui n’auront servi qu’à nourrir vainement l’espoir d’une issue…

 

 

Notre parole – miettes d’un ciel autrement plus railleur que nous – mais dont la voix est inhibée par l’impératif d’impartialité et la souveraineté du silence…

 

 

Mille lieux plutôt que le diktat du tambour…

Mille errances plutôt que la marche militaire…

L’appel du lointain moins fort que la nécessité de fuir…

 

 

Le désir si vif d’une histoire plutôt que le silence…

 

 

L’anonymat et la transparence comme autre manière d’exister…

 

 

Mots blancs qu’un long silence pourrait résumer…

 

 

Une déflagration de l’âme – et des ondes qui se propagent de lieu en lieu – favorisant toutes les grimaces…

 

 

De petites choses – rien que de petites choses. Le monde et l’âme en regorgent – et que nous montons en épingle pour donner (vainement) une consistance – un peu d’épaisseur – aux existences auxquelles nous feignons de croire…

 

 

Entre la mort, le néant et la folie serpentent – malaisés – la petite sente de l’espérance et tous les mensonges nécessaires pour continuer à vivre – continuer à croire que la vie et le monde sont autre chose qu’un rêve…

 

 

Entre coups et sourire, nous essayons de nous dresser – de parvenir à la hauteur de nos espérances – et de celles que nous devinons dans les yeux des Autres…

 

 

Vie discrète et solitaire comme les pierres que chacun foule sans voir…

 

 

Des visages – des existences – des maisons – des routes – des cités – des civilisations – mille choses pour croire en la réalité du monde…

 

 

De désert en lieu magique – le périple du solitaire. Ce long voyage où les escales ne sont nécessaires qu’au repos et au ravitaillement. Minuscule cortège sans autre bagage que le passéque l’on traîne, trop souvent, comme un boulet…

 

 

Paroles outrageusement mensongères – exagérées. Mais comment pourrait-on vivre autrement – et comment pourrait-on exposer – et revendiquer – sans honte – sans crainte – cet espace vide voué – uniquement – à béatitude et à la contemplation…

 

 

Regard et gestes – contemplation et contingences – spectateur joyeux des servitudes consenties…

 

 

Aliénation totale – monstrueuse – à laquelle n’échappe que le regard surplombant qui laisse les choses du monde dévaler leur pente – suivre leur destin…

 

 

Spectateur d’un monde dont la course n’a ni sens, ni raison. Des mouvements irrépressibles – seulement. Des pas, des danses, des rêves, du langage, des caresses, des coups. Le bon vouloir des Dieux et de la providence. Ce qui est – et ne peut ne pas être. Le possible – tous les possibles sur la palette de l’infini que nul n’est en mesure de connaître, ni d’apprivoiser…

Spectacle sans fin des mille voyages…

 

 

N’imaginons rien – soyons réels…

 

 

A ce qu’un Autre agrémenterait de raison, nous ôterions le contenu et l’inutile – et ajouterions la folie – histoire de voir plus loin que les yeux et l’esprit…

 

 

Terre en pente qui oblige à toutes les inclinaisons…

 

 

Fenêtres qu’un autre jour ne peut remplacer – et qui réapparaissent le temps de fermer les yeux…

 

 

Exploration obstinée – découvertes parcimonieuses – irrégulières – aléatoires – et avancées des plus ténues. L’allure (tragique) de l’homme…

 

 

Souvenir d’un autre partage – plus ancien – originel peut-être – où tous les visages étaient égaux et où les pyramides étaient des temples horizontaux…

 

 

Histoire déroulée jusqu’à la fin en dépit des aspérités. Heurts, accidents et revirements écrasés par le passage du temps…

 

 

Rien qu’un cri ininterrompu au fond de la poitrine – et que la gorge distille au fil des circonstances…

 

 

La poitrine – origine du monde – lieu premier et nourricier qui précéda la matrice des siècles. Temple d’avant la naissance du temps – dont nous avons oublié l’infinie tendresse…

 

 

A se rouler dans l’herbe sauvage dans le souvenir de notre premier abri. Enfant d’un monde sans machine – sans épreuve – sans défi – où rien n’existait en dehors du jeu…

Temps d’avant le désir et le rêve de l’homme…

 

 

Réel toujours ombragé par l’âme – et ces humeurs qui nous font tournoyer comme des toupies…

 

 

Ivre de bleu et de vert pour célébrer le naturel – le peu qui reste après le passage des hommes. Acte de résistance contre l’envahissement, partout, du rouge et du gris – contre le rythme effréné de la conquête et du progrès…

 

 

Voyageur et saltimbanque comme ces conteurs d’autrefois qui racontaient les mythes du monde – mais les pieds et la tête ancrés dans le silence et le réel le plus abrupt…

 

 

A dévisager le silence comme s’il nous était étranger…

 

 

A vivre loin des hommes (le plus loin possible) – dans cette marge, de plus en plus étroite, laissée à la vie sauvage. Le visage attendri par tout ce qui échappe (encore) à l’humain…

 

 

A défendre la beauté contre l’usage. A résister aux âmes jouissantes et exploiteuses. A honorer le silence contre la bêtise et la domination de l’homme…

Forme, peut-être, de sagesse contre tous les visages de la barbarie. Appel aussi au dépassement de la puérilité…

Dissidence et divergence du cœur que l’insensibilité révolte…

 

 

Une pensée métamorphosée en gestes…

Un silence incarné – que la parole, toujours, encombre…

La pente choisie, peut-être, par la sagesse…

 

 

On ne peut chambouler son destin. On le suit en traînant les pieds ou l’on s’y jette à corps perdu…

Ni écart, ni faux pas possibles…

 

 

J’envie parfois la solitude de l’aigle – son exil des hauteurs. La vie des falaises et la proximité du ciel. La quiétude d’un royaume au-dessus du monde…

 

 

Une âme et une perspective d’envergure – voilà, sans doute, ce qui fait le plus défaut aux hommes…

 

 

Des souliers trop étroits – trop vernis – trop colorés – mais qui suffisent au baguenaudage – aux excursions – aux abjects voyages des masses…

Les voyageurs, eux, sont d’une autre race – d’une autre trempe ; leur marche a une autre envergure…

 

 

Pierres des églises – des chemins – des châteaux-forts. Mille usages différents de la matière – comme le reflet de tous les horizons humains possibles…

 

 

L’éternité nous confisque (en idée) ce qu’un seul jour pourrait nous offrir. L’excès dilapide le plus précieux – atténue – et efface presque – le goût – la joie – l’intensité. Sous son joug, nous vivons comme des sacs avides et ingrats – impatients d’être remplis – vivant dans l’attente incessante de l’heure des repas – de la nourriture suivante…

 

 

Un autre jour – un autre pas – une autre page. Mille choses et mille gestes qui effacent les précédents…

Tout passe – rien ne subsiste. Et tout, sans cesse, recommence. Mais au lieu de vivre – heureux – au cœur de cette beauté – au cœur de ce miracle – nous nous lamentons sur la perte et la récurrence des corvées…

 

 

D’un ciel à l’autre – avec nos ailes nouvelles. Et quelques escales sur terre pour narguer les hommes…

 

 

Un autre paradigme du monde où les visages humains ne compteraient pas davantage que les pierres – où rien ne serait plus détestable que l’irrespect…

 

 

De moins en moins mimétiques – de plus en plus spéculaires – ainsi deviennent nos gestes et notre visage devant ce qui nous fait face…

 

 

Sans autre emprise que celles qui nous sont nécessaires…

Périple par l’esprit d’autonomie. Silence et solitude – et la quiétude des pierres (autant que possible)…

D’interstice en interstice. Et de la ruse et du brouhaha – pas même l’écho. Les rumeurs du monde de plus en plus lointaines…

 

 

Visage déshumanisé – offert sans certitude à l’au-delà de l’homme – plus vif – plus clair – plus vaste – et plus tranchant sans doute…

 

 

Exil et fuite – davantage que voyage…

Là où les nécessités nous appellent – là où l’autre visage se façonne…

 

 

Etrange périple dans l’âme et la poitrine du monde. Au plus près de ceux que la souffrance dévore…

 

Carnet n°191 Notes journalières

Au bord du vide – à attendre la mort – et derrière nous, on sent les mains des hommes pousser – pousser. Et parmi eux, pourtant, aucun assassin…

 

 

Tout se mélange – la terre – le ciel – le silence – la tête – le devant et le derrière – les pitreries – la misère – les rires et les cris des mères qui enfantent…

Rien qui ne puisse rester debout. Tout virevolte et fait tournoyer les destins qui s’emmêlent – se chevauchent – se séparent – et que la mort, un jour, viendra chercher…

 

 

Un désert – et, au loin, l’horizon – et, au centre, les portes de l’âme. L’œil alors s’éclaire. Le cœur alors s’enflamme. Partout, la promesse de devenir vivant…

 

 

Le sol et les vagues – féroces – fragiles – qui avalent les têtes sans distinction. Les chutes, les larmes, les souvenirs. Les lois et les crimes – ensemble – réunis. Les lèvres muettes qui ont oublié la langue de leurs ancêtres. Les yeux qui questionnent. Les âmes et les mains qui tremblent. La mort – l’amour – tout ce qui nous rend tristes et fous (et, parfois fous de tristesse). Le cœur aussi aveugle que les yeux – qui implorent le monde – Dieu – les mères – les océans – impuissants devant la blancheur de leur sommeil et le poids de leurs vieux bagages…

La joie qu’en rêve…

 

 

Il se fait tard – à présent – des siècles ont passé – rien n’arrivera plus…

Il faut se résigner à vivre – et marcher encore – vaillants et dignes – jusqu’à l’aube – jusqu’à la tombe…

 

 

Dépossédé(s) – en déshérence – sans maître – sans filiation. Abandonné(s) en quelque sorte – sans une seule âme pour réclamer notre présence…

 

 

Tout un royaume – en nous – qui murmure – et dont nous feignons d’ignorer les larmes…

Ecume – vent – illusion – ce qu’il nous faudra encore affronter…

 

 

Adossés à nos fausses rectitudes alors que l’hiver et la fatigue ne vont plus tarder. Et la mort à leur suite…

 

 

Loi d’un Autre sur le bout des lèvres…

Espoir pas même éprouvé au fond des eaux noires…

Trou de misère. Gouffre d’indigence. Rives à gauche – soleil à droite. Et menaces – immenses – imminentes – partout…

A décliner ce que le fil du hasard nous réserve…

Titubant – et bientôt – et déjà – sous la terre…

 

 

Fous, princes et mendiants mourront tous. Mais qu’auront-ils vécu si leur âme était absente…

 

 

Dans notre chambre – l’errance encore…

Les jours pareils au reste – exigus…

 

 

Là où les Dieux nous poussent – là où les Dieux nous toisent – un pied sur chaque continent…

 

 

L’Amour qui se cache derrière les traits les plus arides…

 

 

Paroles d’explosion et de rupture là où le geste, peut-être, réconcilierait…

 

 

L’œil s’enlise là où le cœur pourrait éclaircir…

 

 

Soleil brouillon sur les oiseaux du malheur – les chutes – la nuit – l’infertilité du désir. Le feu et la tristesse sur les pierres. La vie qui serpente – et qui circule parfois – entre nous. Les plus beaux visages de la mort…

Partout – le sens de la plus haute tragédie…

Mille éclairages qui donnent le tournis – et leur ivresse aux hommes…

 

 

Nos gestes – reflet de notre âme si changeante…

 

 

Ciel abyssal sur la route grise. La fortune incertaine et le mépris – toujours possible – des Dieux…

Nudité permise – au-dessus de tout soupçon de péché…

Quelque chose comme un morceau d’infini – un bout d’éternité – un intervalle où tout pourrait arriver…

 

 

Agonie plus vivante que ceux qui ont assassiné. Eclat d’un autre monde – d’une perspective moins étriquée que celle qui a guidé la main cruelle…

Malheur à ceux qui dorment – immobiles. Ils périront à genoux – éplorés – implorant je ne sais quel Dieu inutile…

 

 

Aussi belles et tendres que l’herbe – l’âme et la main qui s’ouvrent et se tendent – embarrassées et tremblantes devant le malheur des autres…

 

 

L’amour horizontal avec ses misérables partages de pain, de couche et de substances…

 

 

Ce qui nous quitte – s’attarde avec délice – et nourrit le souvenir d’un jour moins triste. Mais nous serons seul(s), bien sûr, pour affronter la mort…

Ensemble – toujours – en dépit de la solitude et des retrouvailles…

 

 

Pays sans autres habitants que les voyageurs – les âmes sensibles – la neige – le silence. Rien qui ne blesse – rien qui ne meurtrisse…

Et en chemin – l’autre versant du monde ; des pierres – du brouillard – la fatigue – et le noir qui gagne les esprits…

 

 

Que l’âme est frêle devant Dieu – devant le monde…

 

 

Nous marchons sans remède – et nous allons sans même y penser. Mais que savons-nous réellement du voyage…

 

 

Nous désespérons parfois de ne trouver que des pierres…

 

 

Un sol tapissé de fleurs – et des bêtes qui se cachent au milieu des forêts. Des sentiers, parfois, où l’on devine la lumière…

Nous nous taisons. Nous écoutons le cœur qui sait

 

 

Âme trop penchée – en déséquilibre vers la mort…

 

 

Trop éphémères, sans doute, pour être autre chose que des passagers – des voyageurs dans le meilleur des cas…

 

 

A se cramponner là où il faudrait avoir les mains libres et ouvertes…

 

 

La grâce, peut-être, n’est qu’une affaire de solitude et de solitaire. On ne peut la partager – au mieux la laisser rayonner…

 

 

Nous allons – comme la vie et la mort – jusqu’au jour où nous embrasserons la terre…

 

 

Nous passons – discrets – anonymes – sans que nul ne nous connaisse – sans que nul ne nous salue. Vagabond de la dernière pluie – sans nom – sans visage – et qui ira seul pour l’éternité…

 

 

Les mains du silence nous hissent au faîte de la joie – le ciel parmi les pierres – qui donne à l’âme l’envie de rester encore un peu parmi les hommes…

 

 

Rien de grave au fond de l’âme. Quelque chose proche du rire – du jeu – de la farce – malgré la tendresse des mains et la profondeur (un peu triste) du regard…

De la douceur et de la dérision – une joie espiègle et un peu mélancolique…

Une alcôve aux dimensions infinies…

 

 

A demi éteint – comme couché sur la mort – avec la sensation de deux mains froides plaquées contre le dos…

 

 

Si loin du cercle des Dieux – des luttes vaillantes – du soleil enfourné dans la bouche – du monde – des hommes – de la poésie. A guetter les adieux – les derniers jours de connivence. La mort tapie déjà au fond du corps…

A pourrir comme un fruit trop mûr que l’on a jeté sur le fumier – et qui rêve de vent et de pluie pour disparaître plus vite…

 

 

Pollen dispersé dans l’espace – que les vents portent vers l’inconnu…

Légère poussière aux allures de soleil…

 

 

Ce que nous vivons avec tendresse – le cœur ouvert et l’âme tremblante ; instants où nous devenons la chair du monde, l’esprit des Dieux et le souffle des vivants. Toutes les larmes de la terre. Et la main lente qui se tend et apaise…

 

 

Circonstances aux allures de hache et de pointes acérées. Dents fines – aiguisées – carnassières – qui transpercent, pénètrent et arrachent la chair, le sang et l’âme jusqu’à nous rendre fous, désespérés ou implorants…

 

 

Rares sont ceux qui se libèrent de la fable du monde et des identités…

 

 

Toutes ces ombres qui cherchent un peu de lumière pour tenter d’échapper à leur histoire…

Haute voltige sur le fil de l’illusion…

Oiseaux de la folie – guetteurs de la mort – tous ces personnages de la commune déraison…

 

 

A vivre comme si la vie avait encore quelque importance. Tout sera bientôt fini – ne sentez-vous donc pas la mort qui, déjà, plane sur nous…

 

 

Des cris – des pierres – des tombes – un peu de terre – quelques prières. Funérailles de personne auxquelles n’assisteront que l’ombre et le vent…

La terre vide au-dessus et au-dedans…

 

 

Et si Dieu avait caché la joie au milieu des malheurs…

 

 

Loin des hommes – loin des routes – près du centre où l’ombre et la lumière ne forment qu’un seul visage…

Gestes fidèles au mouvement – gestes qui consolent d’un silence trop lointain…

On chemine ainsi sur la feuille et les chemins. On marche aveuglément – sans rien savoir du pas précédent – sans rien connaître du pas suivant…

 

 

Parmi ceux qui tremblent et trébuchent – nos souliers – nos lignes – notre âme…

 

 

Un pied parmi ceux qui s’acharnent – et l’autre parmi ceux qui s’abandonnent. Le cœur – toujours – au-dessus de l’abîme…

 

 

Nos lignes peuvent-elles consoler – peuvent-elles guérir – du poids de vivre…

 

 

A la rescousse de soi – en soi…

 

 

Espace de ronces, de pierres et de livres – où l’âme demeure – et peut enfin sourire du déclin – du destin en faillite – sans regret – sans amertume – la fleur aux lèvres…

 

 

Tout se tourmente sur la terre – s’emberlificote dans mille histoires – erre – fait les cent pas – autour du même mystère…

 

 

A demi-mot comme manière de vivre – et d’occuper le monde avec discrétion – de laisser l’espace vide – d’offrir au silence la place qui lui revient…

 

 

Persévérer sans s’acharner. Devenir le ciel et le soleil. Et si la mesure est trop haute, être la lampe qui éclaire et le doigt qui montre. Et si cela est encore trop ambitieux – s’abandonner avec humilité…

S’inspirer de la fleur – de son anonymat – de sa fragilité – car qui peut ignorer que l’insignifiance offre sagesse et beauté à celui qui la revêt – ce que nous nous éreintons à découvrir en essayant de devenir un Autre et de nous élever sur l’illusoire (et mensongère) échelle des hommes (ou des saints)…

 

 

Rien ne pèse plus – tout a le poids du jour…

 

 

Un silence au-dedans des choses – comme notre portrait le plus fidèle…

 

 

Dieu sous nos pas – piétiné – le plus souvent. Parfois sur notre épaule pour encourager – et, de ses murmures, orienter la marche. Et plus rarement sur nos lèvres – à rire avec nous – et à attendrir la dureté de nos paroles. Et plus exceptionnellement encore dans notre main qui, depuis toujours, cherche le geste juste…

 

 

Comment pourrions-nous porter le monde avec une âme si faible – et l’affronter avec tant de fragilité… Mais qui a dit – et nous a donc convaincu – qu’il fallait assister et combattre…

 

 

L’Absolu au bout des doigts comme un papillon insaisissable…

 

 

Pourrait-on devenir ce que nous ignorons encore…

 

 

Ressembler au soleil alors que dans l’âme ruissellent toutes les pluies du monde…

 

 

Un jour – des pas – des gestes – des lignes. Et pas davantage. Si, peut-être… la joie et le silence de l’âme…

 

 

A vivre comme si nous pouvions transformer la rage en grâce – la nuit en jour – les malheurs en sourire…

Prestidigitation d’un autre monde – où l’élan est sans intention…

 

 

Encerclé(s) par presque rien – nos propres visages en reflet – si ingrats – si sévères – si étrangers – qu’ils nous intimident et nous paralysent. Comme un affreux – et effrayant – prolongement de soi…

 

 

Je rêve du premier élan d’innocence de l’humanité. Mais, sans doute, serons-nous tous morts avant que naisse le geste inaugural…

 

 

Humilité – respect – silence – sobriété joyeuse. Combien de visages s’y livrent avec profondeur et sincérité – de toute leur âme…

Partout – on ne voit qu’accumulation – orgueil – déni de l’Autre – saccage du vivant – et tapage stérile…

 

 

Grands prêtres des idoles qui, sous le nez de la foule, agitent leurs images…

 

 

Du sang versé comme de l’or – et le cœur des hommes se réjouit. Ivresse, orgie et festin – comme de piètres consolations à vivre. Délices d’une humanité qui s’imagine raffinée – humaine. Pauvres diables velus et décérébrés – indignes de n’avoir que deux pattes…

 

 

Entre ailleurs et chimères – que l’Amour et le réel semblent lointains – à moins qu’ils ne se soient déguisés sous ces traits étranges et inattendus…

Quelle mouche les a donc piqués pour orienter ainsi leur jeu vers ce qui ressemble au pire…

 

 

Le monde a épuisé tous mes élans. A présent – je reste immobile – à l’écart. Ni sage, ni indifférent. Trop conscient seulement de notre impuissance…

Je contemple le désastre avec tristesse – en l’alimentant, malgré moi, à regret (et le moins possible, naturellement)…

 

 

Chaque geste compte – chaque geste est une aile – un souffle – un possible devenir – autant qu’il semble insignifiant – dérisoire – inutile…

Dilemme de chaque cellule du grand corps – dilemme de chaque rouage de la monstrueuse machine ; agir ou ne pas agir – en être ou ne pas en être…

Faire selon sa nature et ses inclinations – selon ses prédispositions et ses nécessités – ce à quoi, d’ailleurs, chacun se résout ou se résigne…

Et l’addition des gestes devra être conséquente tant l’inertie est grande ; il faudrait un sursaut collectif massif pour avancer d’un pas…

 

 

Nous sommes – personne…

 

 

En soi – ce que d’autres ont prescrit – bien davantage que ce que nous y mettons…

 

 

Porte au fond de l’âme – au fond du noir – qui ouvre sur la lumière et la fin des saisons – le ciel sans couleur…

Et derrière la fenêtre des grisailles – tous les orages qu’il nous faudra traverser encore…

 

 

Au loin – au plus proche – l’Amour. Et notre accablement – ce que nous traînons comme un poids ; tout ce que nous ne lui avons encore concédé…

 

 

De la fatigue encore – comme si la vie et le monde nous épuisaient…

 

 

Tant de choses – et si peu d’espace…

Tant d’espace – et si peu de chose(s)…

Comme un infini brouillon – envahi de matière virevoltante…

Comme un point infime concentrant le vide…

Rien de très clair, en somme, pour l’esprit commun – absent – inattentif…

Le foisonnement et la vacuité mélangés ensemble – et de mille manières – partout…

 

 

De quelle substance sommes-nous donc constitué(s) pour enfanter des mots-soleil – des mots-tristesse – mille paroles arc-en-ciel qui n’émerveillent pas même les yeux des enfants…

Que l’âme doit être seule, belle et misérable – pleinement humaine – pour transformer le sang, les larmes et la sueur en langage…

 

 

Un nom – rien qu’un nom – sur la longue liste des choses – parmi la vie, l’âme, le ciel, la mort – un infime visage…

 

 

De quoi sommes-nous composés ; un étrange assortiment de sang, de chair, d’images et d’idées – comme des vêtements qui recouvrent l’âme ; certains indispensables, bien sûr, à la survie de la forme et d’autres de simples ornements – lourds – superflus – inutiles – de simples illusions pour habiller cette nudité – ce vide – et ces quelques substances – indignes – si misérables à nos yeux – auxquels nous refusons d’être réduits…

Se réduire à l’élémentaire – au strict nécessaire – et ressentir la vastitude du regard et de l’espace que confère cette vacuité – cette absence d’embarras…

 

 

Rien n’abrite – ni n’expose – davantage que le silence…

 

 

Les forêts de l’âme sont denses – noires et profondes. Et nous avons oublié le chemin de la maison. Le retour sera, sans doute, long et périlleux. Il nous faudra visiter mille lieux – errer mille siècles – passer et repasser des milliards de fois devant le même espace – le même visage – et le traverser plus encore en croyant s’enfoncer dans une impasse pour découvrir ce que nous sommes ; la seule demeure pourtant…

 

 

Comme si un Autre – mille Autres – nous habitaient – vivaient à notre place – imposaient leurs désirs – leurs refus – leurs préférences – leurs choix – et expérimentaient à notre place ce que nous croyons vivre…

Et nous avons la folie de croire que notre existence est l’œuvre d’un seul homme…

Nous sommes – mille Autres – un peuple tout entier – personne…

Quelque chose d’inimaginable – littéralement…

 

 

Crépuscule d’une vie – crépuscule d’un monde. Rien sur les pages de l’histoire ; pas même un chapitre – pas même une ligne – ni l’ombre d’une épitaphe sur la tombe. Feuilles vierges et vents. Un infime tourbillon d’air évanoui…

 

 

Tant de questions dans la tête d’un homme dont l’âme se moque – et qui, à l’instar du monde, ne réclame qu’une présence et des gestes justes…

 

 

Mille jours en un seul – mille vies en une seule – pour comprendre, au dernier souffle, que nous n’avons (presque) rien vécu…

 

 

Monde – visages – identités – mirages – dont la réalité, pourtant, nous hante jusqu’à la mort…

 

 

Et ce regard mélancolique qui offre au monde sa grisaille, son manque d’espérance et sa lourdeur trop sérieuse. Emouvant, à certains égards, par sa sincérité et son authentique noirceur…

 

 

Que dire que nous n’avons jamais dit… Il faudrait faire exploser la tête pour trouver des mots nouveaux – un langage nouveau – une autre manière d’exprimer le silence…

 

 

Presque un vieil homme – à présent – dont les pauvres pas n’ont suivi que les vents. Et qui regarde toujours le monde de sa fenêtre. D’un néant à l’autre – après avoir exploré toute la palette de l’espérance…

 

 

A demeurer seul – de plus en plus seul – sans avoir rien vécu – sans avoir rien bâti – sans avoir rien compris. Mais, peut-être, l’essentiel était-il ailleurs…

Qui sait… Qui peut savoir…

 

 

Une âme au bord des larmes – près des ronces – à dormir presque dans les fossés – à boire presque l’eau des rivières. A parler seulement aux arbres et aux pierres – et, parfois, au ciel, lorsque l’envergure l’emporte…

 

 

A vivre si près des hommes – jusqu’à l’insupportable…

A vivre si loin du monde – jusqu’à la désespérance…

A vivre en sa compagnie – comme n’importe qui…

Et à vivre en soi – lorsque cela est possible…

 

 

Nous allons mourir. Et nous feignons de l’ignorer. Mais, en vérité, une chose – en nous – refuse cette évidence – cette effrayante fatalité. Au fond, nous nous croyons immortels. Mais l’éternité revêt, bien sûr, d’autres visages que celui que nous espérons. Nous sommes si crédules que nous imaginons pouvoir revivre indéfiniment – et presque à l’identique – le plus favorable de cette existence. Naïfs – comme ces enfants qui tiennent leurs jeux et leurs rêves pour plus vrais que la réalité…

Pour goûter l’éternité, il nous faudra tout vivre – tout expérimenter – tout revivre – et tout réexpérimenter – maintes et maintes fois – en boucle – jusqu’à l’écœurement – jusqu’à l’ultime chimère – jusqu’à l’ultime déchirure – devenir les mille visages du monde – les mille mondes possibles – jusqu’à comprendre que nous sommes tout – que nous ne sommes rien – la même chose – depuis toujours – au-delà des apparences et des identités…

 

 

Marcheur d’un autre âge – venu, malgré lui, d’une époque sans nom – sans visage – d’une ère hors du temps – et qui, jamais, n’appartiendra à l’histoire du monde et des hommes…

 

 

En fin de compte, nous aurons utilisé le monde autant que nous l’aurons servi – nous lui aurons pris autant que nous lui aurons offert. Bilan nul – équilibré – comme si nous n’avions jamais existé…

 

 

Le ciel paraît lointain mais, en vérité, il nous enveloppe déjà. Les yeux et le cœur ne savent voir ce qui est proche. Tout est là, pourtant, sous notre nez – au plus près de l’âme. Et étrangement, les étoiles les plus lointaines nous semblent plus réelles – plus accessibles – et plus faciles à apprivoiser…

 

 

Accueillir les circonstances et les visages comme ils viennent – sans savoir…

 

 

L’obscurité et la lumière semblent éternelles. Aussi, au jour dernier, nous ne mourrons qu’à moitié ; nous irons, sans doute, indéfiniment avec cet étrange mélange dans l’âme – dont seules les proportions varieront…

 

 

Qu’aurons-nous fait en cette vie sinon essayer de comprendre – et de vivre un peu – à l’inverse, sans doute, de la plupart des hommes…

 

 

Il fait si froid dans la nuit solitaire – ni main – ni âme – pour vous réchauffer. Seulement la petite lampe au-dessus des livres et du visage…

 

 

Un jour comme un rêve. Et mille siècles – pareil…

 

 

Qu’un grand couteau dans l’âme – et dans les mains – pour trancher d’un geste lent – interminable – ce qui fait mal – puis, ce qu’il reste… Et nous savons, pourtant, qu’une fois cette tâche accomplie, la douleur sera toujours aussi vive – plus forte même peut-être…

 

 

Qu’un Autre pour nous prendre dans ses bras – et nous consoler de n’avoir pas su…

Que deux yeux pour nous regarder et nous montrer ce qu’est l’Amour – le partage – le pardon – la douceur d’un chant qui monte entre les lèvres…

Que s’incline légèrement le soleil – et que l’on nous embrasse sans nous dévorer…

Un monde – un feu – rien que pour nous – rien qu’un instant…

 

 

Garant de rien ni de personne – la devise de chacun…

 

 

Des boucles d’or et de servitude – enchaînés aux pieds de l’Autre qui ne nous regarde plus…

 

 

Marcher encore comme ces mendiants de papier qui se dirigent vers le point final…

Un jeu – rien qu’un jeu – pour se croire vivant…

Des adieux – rien que des adieux – avant de se retrouver dans le grand ciel suivant…

 

10 juin 2019

Carnet n°190 Notes de la vacuité

Extinction du temps – extinction des vents.

Quelque chose à réinventer…

 

 

Le mât – le glas – la prière – la rumeur de l’infini – rejetés par nos âmes trop paresseuses – trop bavardes – trop maladroites…

 

 

Chambre – repos – couloir – quelque chose d’insoutenable – comme une absence d’ardeur. L’air plus qu’irrespirable. Le sommeil étouffant. Et nos rêves d’évasion qui s’étendent jusqu’au délire…

 

 

Un seul désir – celui de la lumière. Comme une ombre projetée sur l’infini. Et la délicate attention de la main posée en visière pour atténuer l’aveuglement…

 

 

Laisser le silence creuser les mots – ouvrir la parole à sa propre suspension. Attendre que tout arrive – que rien n’arrive – que tout passe – en sifflotant un air frivole…

Devenir moins que le plus indigent des rêves…

 

 

S’asseoir à la table des jours pour retarder le retour (inévitable) de l’attente. Un œil à la fenêtre et l’autre jaugeant le seuil où l’enfer sera atteint…

 

 

Dans l’immédiateté du monde et l’impossibilité de l’âme…

 

 

Entouré – beaucoup trop entouré…

Encombré – beaucoup trop encombré…

Et, déjà, au bord de la rupture…

Et bientôt – très vite – en ruine, puis en poussière – retrouvant ainsi le reste du monde qui, lui aussi, a tenté de survivre et d’exister…

 

 

Trésor des uns – déchet des autres. Et le silence irréconciliable entre tous…

 

 

Silence insoupçonné au fond de la poitrine. Creuset du ciel et des enfers réunis dans le même souffle…

 

 

Arbres – roches – routes – autant de lieux aux allures de possible où se dissimulent, pourtant, tous les guets-apens…

 

 

Marcher encore – marcher toujours – sans prêter attention aux miracles – ni même imaginer ce que pourrait être l’homme…

 

 

Un jour de clarté – modeste et sans éclat – où les identités chavirent…

 

 

Jarre emplie de toutes les substances du monde dont les parois s’épaississent en vivant – et que la mort libère en rendant à la terre sa matière…

 

 

Echapper (non sans mal parfois) à cette folie croissante du nom – partout glorifié – et aux infimes éclats – aux minuscules aventures – exposés, partout, en ce monde de vitrines surchargées – débordantes – médiocrement singulières…

 

 

Souliers d’or et de boue qu’aucun voyage n’effraye – qu’aucun chemin ne rebute…

 

 

Orgie de temps dont nous ne savons que faire. Hotte immense que nous emplissons avec tout ce qui peut apaiser – anesthésier – la solitude, la douleur de vivre et l’idée de la mort. Sac au contenu hétéroclite que nous traînons sur tous les chemins – et que nous érigeons en totem contre la folie et le néant…

 

 

Saccages et marasme – le grand élan des foules. La petite tragédie du monde. Aire sur laquelle se bâtissent tous les empires – toutes les décadences – notre chute inéluctable…

 

 

Une liberté sans voix – où chaque geste est un soleil – où chaque pas enfante un possible…

Etoile moins lointaine que celles adulées par les foules…

 

 

A demi-mot – pour ne pas effrayer le silence et recouvrir partiellement les horribles bruits du monde…

 

 

Seul au-dedans de ce grand jour – aussi seul ici qu’ailleurs – isolé des visages qui s’amusent ou s’affairent pour échapper à la solitude et à l’ennui…

 

 

Folie de cette parole lancée par-dessus la tête des hommes. Acte – presque – de désespérance…

 

 

Solitude qu’entame la foule – et que dépeuple l’espérance du moindre visage…

Dans cet étau entre le manque et l’excès…

A s’imaginer toujours plus clairvoyant et inventif que l’illusion…

 

 

Nuit bancale – nuit secrète – nuit extatique – sur cette roche au parfum de sommeil – aux couleurs de fatigue. A la merci du hasard et des rencontres…

 

 

Fleurs du doute – pareilles au funambule menacé par l’abîme…

Lente inclinaison qui, peu à peu, redresse la foi et la confiance en l’âme…

 

 

Au jour premier du sommeil – à l’heure précise où l’esprit s’est résolu à obéir – à creuser sa sente avec docilité – à se soumettre au mimétisme de tous les gestes…

Ainsi commencent les ennuis – les premiers rêves d’exil – et l’attente d’un ailleurs de moins en moins accessible…

 

 

Parcelle de terre – appauvrie – surchargée de têtes et de ventres – et qui, parfois, se rêve désert – immensité – fragment de silence – modeste monticule offert au monde et aux Dieux…

 

 

Le parti pris des hommes englués dans la matière – défrichant leur chemin à grands coups de serpe…

 

 

Richesses secrètes du plus humble – invisibles – si loin de toute forme d’ostentation…

 

 

Chemin vertical comme celui des vents et des oiseaux dont les yeux ne perçoivent que l’aisance apparente…

 

 

Entouré(s) de visages comme autant de chimères imprévisibles…

Trompé(s) par la folie mensongère des traits qui s’animent sous l’émotion – par les lèvres qui parlent et embrassent – par les yeux qui cherchent et implorent – par les mains qui se tendent pour saisir ou caresser…

Simple armée d’ombres aux mouvements illusoires – sans consistance – guidées seulement par la coïncidence du silence et des vents…

 

 

Aux dernières heures des adieux – les cris, la tristesse et la colère. Comme au jour premier de notre vie…

 

 

Et le temps fébrile qui enjoint aux pas d’accélérer – de poursuivre avec acharnement la course – et à la tête d’oublier les raisons du voyage…

Avancer – continuer coûte que coûte – allonger la foulée – au détriment du suspens – du retrait – de la contemplation silencieuse et du besoin de solitude pour commencer à rire du tapage et de ce périple insensé…

 

 

Mesure d’un autre temps où le jour est la seule unité possible…

 

 

Vert à perte de vue – sous un ciel sans nuage. Terrain de jeu de la liberté – capable de marier la magie du geste et l’étendue du regard…

 

 

Vide impérieux – sol d’entrave – et entre-deux nuancé aux couleurs grises qui tend tantôt vers le noir, tantôt vers la transparence…

 

 

Jamais affranchi du dédale aléatoire que bâtissent les circonstances et les rencontres. Tantôt précipice – tantôt impasse – tantôt aire de liberté. Tantôt grilles – tantôt barbelés – tantôt chemins ouverts…

A marcher sans préférence là où la solitude enseigne…

 

 

Dans le retrait – l’effacement – malgré la joie exaltante – débordante – extériorisée…

 

 

Eléments atemporels de tous les âges – de toutes les époques – ceux de l’âme nue confrontée au monde – au vide – au silence…

L’Autre et son propre visage…

 

 

Herbes sauvages et volets clos dans le petit jardin de l’espoir…

Cloître apparent – millénaire – qui invite et ravive (pourtant) tous les dangers du monde…

 

 

Fenêtres des hommes – fenêtres des Dieux – et nos yeux tiraillés entre les uns et les autres. L’âme à cheval sur deux mondes – entre le dehors et le dedans – entre le prolongement du rêve et l’aride réalité…

Indécis et partagés…

 

 

Mots sans queue ni tête – contrairement à l’apparence du monde plongé dans la perpétuation des espèces et une raison (presque) absurde…

Mille actes instinctifs et insensés malgré la validation du bon sens…

 

 

Retrait – écart – exil – aux confins de toutes les marges. Presque hors cadre à présent…

 

 

De l’or dans la boue – joyau d’un autre temps. Comme une peau nouvelle – sans âge – qui donne à celui qui la revêt une dimension plus humaine – une fraternité éminemment plus tangible…

 

 

Rondeur du jour sur la pierre angulaire des saisons. Beauté – blancheur – et déclin de l’œil assassin. Mains jointes en flèche silencieuse…

 

 

Au faîte de l’inconsidéré – de l’exil – du banni. Au seuil du ciel – au-dessus des gesticulations humaines et de l’indigence (terrestre) des vivants. Sommet invisible et accessible depuis la plus haute misère vécue et consentie…

 

 

Marge brute qui renâcle au partage et à l’évidence – presque indifférente aux autres périphéries perçues, elles aussi, comme le centre…

 

 

Mains ouvertes – âme dispersée qui s’offre et se partage à chaque rencontre – que nul ne peut entamer – que rien ne peut avilir…

Innocentes jusqu’à la moelle – jusqu’au fond du silence…

 

 

Défaite aux yeux des hommes – proche donc d’un faîte invisible – insensé – qui défie le bon sens et la raison…

 

 

Joie sans circonstance – sans condition – que les yeux ignorent…

Manifeste, pourtant, dans l’élargissement de l’espace – dans l’effacement des frontières – dans la respiration et l’envergure retrouvées…

 

 

Seul – entre le réel et le silence – à jubiler sans raison malgré les larmes, irrépressibles, face à l’étrange beauté et l’effroyable cruauté du monde…

 

 

Vide et confiant en son assise fragile et provisoire…

 

 

Sensible et tremblant autant que déterminé à poursuivre ce voyage – ce fol élan vers le silence…

 

 

Rien – de plus en plus – rien. L’espace au-dedans qui, peu à peu, grandit – avance – s’étend – se propage – s’extériorise – englobe le monde – tous les au-delàs – en flirtant, parfois, avec l’infini…

Tête réduite à l’explosion et au fleurissement de toutes les joies – celles infimes du monde et celles invisibles de l’être – grandioses – inconditionnelles – souveraines…

 

 

Des miroirs – partout – qui renvoient nos éclats – la lumière insoupçonnée des âmes. La plénitude sous les désirs – la complétude derrière le manque. Toutes les figures du monde. L’ignorance et l’innocence, parfois assumées, parfois oubliées…

Toutes choses – en vérité – depuis l’origine jusqu’à la fin des temps. Toutes les impasses – tous les chemins – toutes les issues ; toutes les voies apodiptiques….

 

 

La grâce de n’être plus rien – et de sentir, en soi, la présence infinie du monde, des choses, du cosmos – de la globalité…

 

 

Heures de grande liberté où rien n’assaille sinon, peut-être de temps à autre, la pensée…

Quelques hiéroglyphes du cœur – indéchiffrables…

 

 

Matière à vivre – seulement – que le silence rend plus légère et plus vivable…

 

 

L’œil des Dieux fixé sur nous – prêts à bondir au moindre écart – et qui nous ont, pourtant, laissés errer pendant des siècles dans la proximité du même mystère…

 

 

Murs de pierres jusqu’à l’horizon. Et frontières d’arbres bienveillants prêtant leur feuillage pour vivre caché des hommes…

 

 

Regard fixe – perdu dans le lointain – et subitement ramené au plus proche – au cœur de l’être qui veille – infiniment contemplatif…

 

 

La terre – le ciel – le vent – les arbres – les pierres. Seul – avec Dieu – qui nous invite à demeurer dans la proximité de son silence…

 

 

Seuil dépassé du silence et de la solitude – sur cette autre terre dissimulée au-dedans de celle où nous avons l’air de vivre…

 

 

A déployer – partout – le silence et l’incertitude – cet étrange terreau de la joie…

 

 

Debout – à chanter joyeusement ce qui traverse notre tête – ce que les vents nous offrent. Avec Dieu et l’âme se jetant, par-dessus notre épaule, des sourires complices…

 

 

Quelque chose d’Icare dans notre élan – dans notre pas – si lourds – si grossiers – pourtant…

 

 

Errer encore – errer toujours – autour du même visage – présent où que nous soyons – présent jusque dans nos absences…

 

 

A l’écoute d’un Autre – en nous – qui réclame la certitude du monde – friand toujours de mirages et d’illusions – et que le silence n’a encore convaincu…

 

 

D’un monde à l’autre – à travers la fenêtre – le défilé des siècles – leur inertie – leur transformation – leurs tragédies – leurs révolutions…

Ce qui se cherche ; la sensibilité et la lumière. Et leur étrange itinéraire au cœur du noir et de l’ignorance…

D’un bout à l’autre – les mêmes – tantôt feignant d’être cachées – éteintes – absentes – tantôt feignant de marcher à leur recherche – tantôt rayonnant sans malice – sans intention – sans même aucun besoin mimétique ou de ralliement…

 

 

Monde d’une autre ampleur – à la perspective éclairée – loin des usages et des servitudes exploitantes – loin des échanges et de la primauté de l’homme…

Forme d’éden horizontal – qui, à la fois, nécessite quelques linéaments de verticalité et favorise tous les élans vers elle…

Fraternité non de principe mais d’actes où chaque geste mesure ses conséquences sur l’ensemble et limite des désavantages de chacun – sans hiérarchiser les visages…

Gage et résultante (en partie) de toutes les réconciliations…

 

 

Simples notes d’instincts et d’exil (sans la moindre volonté démonstrative)…

Témoignage élémentaire (éminemment basique) d’un homme – de l’homme peut-être – confronté au monde – à la solitude – à ce qu’il porte ; la joie – les malheurs – les limites – les excès – tiraillé par les contingences et la nécessité de l’Absolu – ne cherchant rien – sinon, peut-être, l’acquiescement et la réconciliation totale…

 

 

Une terre – un pas – une tentative. Des élans nourriciers sans (véritable) conséquence. Le besoin – et la tournure peut-être – d’un Autre – en soi – qui invite à la convergence – au resserrement – au recentrage sur l’essentiel et le plus terrestrement vivable

 

 

Fenêtre – infime lucarne – derrière laquelle le monde passe aussi vite que le temps. Interstice – intervalle peut-être – qui autorise le retrait et la contemplation…

Gestes de présence – éloignés des intentions humaines et de l’ostentation. Prières en acte peut-être autant que manière de vivre l’exil…

 

 

Jours de studieuse villégiature où le voyage et la solitude ne sont que prétextes à la rencontre avec ces parts – en nous – encore inconnues…

 

 

Défaits – l’histoire – le passé – le besoin de l’Autre – les tentatives de partage – l’illusion d’un compagnonnage – la croyance d’un salut commun possible – l’espérance d’échapper à la solitude ; les mille consolations de vivre, en somme…

 

 

Regard vide – sans regret ni remords – l’âme et la main ouvertes – simplement – à ce qui passe…

 

 

Communion au cœur de soi plutôt qu’avec un Autre qui n’est jamais venu – ou, s’il s’est présenté, n’a jamais osé demeurer nu en notre (exigeante) compagnie…

 

 

Des pas – des ponts. Les petits sentiers de la solitude où les seuls visages rencontrés ont du lichen qui pousse sur la poitrine et de tremblants feuillages sur la tête…

 

 

Eloigné – simplement – des jeux et des affaires humaines…

Bruits de chaînes de plus en plus lointains…

 

 

A jouir au cœur d’un cercle qui ne peut souffrir les déguisements et les manipulations. Brut – sans fard – où l’on ne pénètre qu’avec une âme nue et innocente – infiniment humble. Adoubé par nul autre que cet espace – en soi – qui jauge la justesse de l’ultime intention…

 

 

Ni délice, ni refuge, ni prière – le lieu des premiers pas où l’âme ne peut s’enorgueillir après tant de défaites nécessaires au passage – après sa capitulation totale – complète – sans résistance – unique issue au milieu des impasses…

 

 

Homme sans volonté – abandonné au destin – au bon vouloir de la providence – aux exigences (implacables) du monde et des Dieux…

 

 

Grotte et sérail d’un autre monde où la richesse – toute la richesse – se tient dans l’âme – dans l’être – et dans les gestes (justes et simples) que réclament les circonstances…

 

 

Tournant que ne pourront prendre tous les hommes. Ni signe d’élection, ni élite – pourtant – en ce processus éminemment démocratique – éminemment accessible – mais qui requiert quelques conditions préalables ; une transformation du regard et de la perspective d’être au monde – le passage de l’animalité à une forme de conscience élémentaire où une part (non négligeable) des masques et des croyances, de l’identification égotique, de la faim, des instincts d’appropriation et d’instrumentalisation des Autres doivent être abandonnés au profit d’une authenticité, d’un affranchissement des représentations (les plus grossières), d’un élargissement de la perception, d’une vision holistique du monde, d’une sobriété dans les usages et d’un respect naturel et profond pour toutes les formes de l’Existant…

 

 

Mesures d’inversion et de chamboulement pour atténuer, puis effacer toutes les références – toutes les possibilités de repère…

 

 

La voûte et le Graal – quelque part – partout – sous nos pas – au-dessus de nos têtes – au-dedans du regard…

Centre sans contour – épars – à l’unité fragmentée. Invisible – anonyme – insaisissable…

 

 

Faces, parures et gestes apprêtés – mimétiques – soucieux des artifices et des détails d’ornementation érigés en canons de l’époque – sans poids devant la beauté naturelle – éclatante – atemporelle – sans rivale…

 

 

Le plus vaste – en soi – règne sur l’infime – le provisoire – le dépecé…

 

 

Quelques miettes du monde dans la poche – et les voilà à s’enorgueillir de leurs richesses – et à parader comme s’ils étaient des Dieux…

 

 

Hors du temps – voilà la seule voie – celle qui ouvre une dimension où le monde n’est plus le monde – où nous sommes à la fois Dieu, la pierre, l’arbre, l’homme et l’insecte…

 

 

Nu-pieds – partout où la grâce, déguisée parfois en malheurs et en désespoir, nous convie…

 

 

Ni voyage, ni chemin. Un pas après l’autre – fragile – provisoire – incertain. Loin des foules et des querelles. Loin des éclairages et des histoires. Dieu, en nous, présent – comme le premier homme – le seul regard…

 

 

Frère de tout ce qui tremble – de tout ce qui est bafoué – de tout ce qui est malmené par la violence, le pouvoir et la cruauté…

 

 

A vivre là où le ciel est central – la pierre nécessaire – et le geste déterminant…

Là où l’on aimerait, parfois, que le silence soit définitif…

 

 

Petites figurines de glaise que les vents font tournoyer…

Poussière livrée à la poussière – avec, pourtant, au fond de l’âme, tout le ciel déjà et ce que la mort ne peut soustraire…

 

 

Chemin d’orage et d’habitude qui donne aux gestes cette lourdeur fébrile – et qui fait perdre à l’âme son innocence et sa fraîcheur…

 

 

Des lieux comme des visages qui enchantent ou rebutent – qui donnent envie de fuir ou de les connaître davantage…

 

 

A louvoyer entre les mirages – comme si le miracle était une fable – un mythe – une histoire racontée aux âmes naïves – aux âmes crédules – aux âmes sans esprit…

 

 

Arbres et nuages – roche et rosée – aux forces vitales complémentaires…

 

 

Stigmates d’un Autre qui n’a survécu…

 

 

Foulées droites sans le moindre écart de sagesse…

 

 

L’innocence comme assise – et la justesse comme loi…

 

 

Retraite au fond des forêts de l’âme – là où Dieu est le seul regard – la seule compagnie…

 

 

Sans posture – sans parure – magnifiquement authentique…

Imperturbable face à la puissance tragique du monde…

Quelque chose d’indéracinable face au pire – face à l’insoutenable…

 

 

Le funeste remis sur ses rails. Et la mort comme un chant – vouée à la radicalité du changement…

 

 

Sans tête – nulle pensée – les malheurs jetés aux oubliettes. La marche faste et la foulée précise – avalant les épreuves qui deviennent de simples dénivelés sur la pente choisie par les Dieux…

Etrange mélange de vents et de silence – emmagasiné dans tous les souffles du monde – et qui enfante les circonstances – les carrefours – les rencontres – et tous les déserts nécessaires à l’ultime traversée – linéaments de toutes les naissances à venir et de la poursuite du voyage dans l’autre perspective

 

 

Monstres ni cachés – ni fantastiques – qui apprennent à manger dans la main de leur maître – de leur créateur. Comme nous autres – créatures d’un ailleurs enfin retrouvé…

 

 

Dans la confidence des fleurs qui nous enseignent l’infini…

 

 

La joie au cœur même de la précarité pour apprendre à vivre le continuum et la discontinuité – l’éternité indéracinable de l’instant malgré la mort et l’apparente course du temps…

 

 

Laisser la vie et le monde déterminer ce que nous sommes*

Expérimenter notre vrai visage à chaque circonstance…

S’abandonner à ce qui surgit (sans chercher à le manipuler) – et acquiescer…

Seule manière, sans doute, d’être libre…

* Ce que chacun se résout d’ailleurs à faire – sciemment ou non – en étant, malgré lui, le jouet de ses aptitudes, des nécessités, des rencontres et des souffles qui le traversent…

 

 

Sourire – sourire encore – sourire toujours…

Ne se fier ni à la roche, ni aux visages, ni au monde qui s’effritent en des temps différents…

Être à l’exacte place où nos souliers se trouvent…

Demeurer en silence – et l’âme attentive – comme plongé(s) en nous-même(s) – et alerte(s) à toutes les vibrations – à tous les frémissements – de la surface. Au-dedans et alentour – comme le gage (le seul possible, sans doute) d’une vie présente…

 

Carnet n°189 Notes journalières

Abandonné ce que nous avions si ardemment agrippé – retenu – conservé ; le feu toujours vif mais le désir éteint

 

 

Ici, un temple. Ailleurs, une prière. Partout – le silence. Et un peu plus loin – et au-dedans de nous, des cris qui n’ont encore été convertis…

 

 

Ni vent, ni combat. La peur abattue. Et l’or silencieux qui veille au fond du sommeil…

 

 

Un chemin de répit après cette marche obstinée. Des ronces encore – mais qui ne griffent que l’ombre des jambes. Le désert devenu jardin sans que l’esprit ne soit intervenu…

 

 

Des silences dérobés au milieu de la foule lorsque les visages feignent d’être vivants…

 

 

Des herbes, des arbres – des pierres sur lesquelles s’endormir. Le soleil en tête et l’Amour dans les bras. L’alliance à la place du rêve. Le refus des étoiles. Au plus près du centre – là où tout se tient près de soi…

Le même jour qui – plus jamais – ne nous séparera…

 

 

Le dernier, peut-être, des survivants qui a offert son feu aux cendres – son souffle aux vents – et ses ailes déployées au ciel sans mémoire…

 

 

Marche dans les eaux noires – immobiles – comme si la mort avait tout recouvert…

 

 

Le désordre à l’horizon – et la paix dans l’âme que l’Amour a initiée…

 

 

Un chant pour célébrer la terre – découvrir un chemin où s’égarer – quelques visages à porter loin des étoiles – des destins à enfoncer, peut-être, dans l’abîme – pour se rapprocher du silence…

 

 

Un jour, peut-être, la vérité détrônera le sang…

 

 

Seul – dans la nuit – sans ami – sans blessure – vivant malgré cette épée figée dans le cœur…

 

 

Chemins d’errance où nous nous imaginions perdu. Simple détour avant que le jour ne dévore la nuit et ne pose – délicatement – notre visage sur ses rives – au cœur de cette terre étrange dont nous n’habitions que la périphérie…

 

*

 

Qui que l’on soit – où que l’on soit – quoi que l’on fasse – on est toujours (et implacablement) ramené à soi – et amené à composer (avec ou sans exigence) avec les Autres…

Plongé, à chaque instant, dans la solitude commune et les modus vivendi – hors et au sein de toutes les collectivités…

Existence sans autre issue que le retournement de l’âme vers ce qu’elle porte – ce centre de soi et du monde – cet espace de respiration et de clarté – pour vivre avec plus d’ampleur, de liberté et de distance l’unité de l’être et les inévitables compromissions avec le monde relatif…

 

*

 

Et c’est là qui vient sans avoir été invité – un peu de joie – un peu de tristesse – trois fois rien – mais qui vous chavire l’âme jusqu’à tout renverser…

 

 

Tout creuse jusqu’à nous faire glisser au fond du trou…

 

 

Seul sur cette barque immobile – au milieu d’un fleuve sans eau – à regarder le jour – la nuit – l’implacable alternance – sans rien espérer ; ni la pluie, ni le vent – sans même, au fond du cœur, le moindre désir d’océan…

 

 

Vie sans rive – destin de tous les recommencements. Comme du sel incessamment jeté sur la plaie…

Nuit et blessure sans même un arbre – une lampe – un livre – pour se consoler de vivre – envelopper sa solitude – rassurer son âme dévorée par le manque – apaiser le sang qui tourne en rond dans nos veines…

Absent déjà – comme une bête morte et dépecée…

 

 

Oiseau du mensonge qui nous promet l’envol…

Sans aile, la volonté mimétique torture – et pousse, parfois, à se jeter du haut des falaises…

 

 

A force d’usures, nous vieillissons. Mais rien ne change ; ni la vie, ni l’âme, ni la mort…

Qu’un peu de misère ponctuée par quelques rires – pour oublier – se distraire – ou se souvenir, peut-être, avec plus de force et d’acuité, du dérisoire de nos rêves, de nos ardeurs, de nos exigences…

 

 

Vains – comme le sable, les tours et nos pas trébuchants. L’ombre et le soleil sur les ailes du rêve. La lumière et l’abîme sur le même versant. Et ce froid parmi les visages. Poussière au milieu des étoiles. Chemin de fuite sur ces lignes courbes – et divergentes presque toujours…

Déclin de toute aventure. Désastre où se mêlent l’orgueil et le renoncement…

Mûrir, peut-être, à force de chuter – mais, à la mort, ne régnera que l’absence ; l’âme et les mots ne seront plus là pour témoigner…

A vivre encore comme si l’allant pouvait nous affranchir de l’écume…

 

 

Si peu – trop peu – de silence pour que les hommes puissent échapper au sommeil. Si peu – trop peu – d’âmes aimantes. Si peu – trop peu – d’âmes à aimer. Si peu – et déjà trop – d’espérance pour le monde…

 

 

Côte à côte – sans rien dire. Pas même le silence à partager…

 

 

Debout – excentrique jusque dans ses vaines paroles…

Inutile – de bout en bout…

Sable – poussière – étoiles – noirs…

Lignes hâtives – de plus en plus denses – qui, peu à peu, glissent vers le silence…

 

 

Rives – tristesse – mirage – rien ne dure. Tout est englouti par la nuit – par nos ventres – par la domination de la faim et de la cécité…

 

 

Des signes – comme un soc éraflant les pierres – dessinant les blessures de l’homme – les blessures de la terre – le sol incurable où nous vivons…

 

 

Terré dans une aube plus grise que le crépuscule. Seul dans cette chambre froide alors que les Autres jouissent du monde – et font résonner leur chant au-delà des promontoires – jusqu’aux horizons convenus des hommes…

Ailes aussi tristes que les pas d’autrefois qui arpentaient la terre sans insouciance – sans légèreté…

A vivre sans rien distinguer – englué dans l’effrayante hiérarchie des horizontalités…

 

 

Feu qui nous hante autant que le monde et le jour…

Âme froide que les vents bousculent – et que la proximité des haleines terrifie…

Entre les pierres et les feuillages – sur ces eaux anciennes dont nul ne sait où elles mènent…

 

 

L’ivresse d’un autre jour où nous serons encore plus saouls qu’aujourd’hui…

 

 

Fosse où tout se dilate – le temps – les cris – la chute interminable. Tout s’étire sans interruption jusqu’à la mort – faille dans le devenir – parenthèse ouvrant, peut-être, sur l’impossible…

 

 

Un silence qui n’est, peut-être, que ténèbres et néant – vaine extension de l’espérance…

Solitude de tous les déserts. L’absence patente – l’attente patiente – de la lumière et des visages…

 

 

Joueur qui blâme. Joueur qui méprise et violente – tous les jeux – tous les jouets – tous les visages qui refusent de nourrir son amour – l’éclat de son propre reflet. Trop fortement marqué par l’épaisseur du monde pour entrevoir la possibilité du jour – de la lumière – de la transparence…

 

 

Bouche étrange – amère et enfantine – qui, à la fois, crache sur les armes et exulte sur les pires versants de l’ombre – jetant ses paroles couleur d’aube et flagellant, entre ses murailles, tous les détracteurs du silence. Partagée entre l’innocence et ces restes – trop épais – de jours gris…

 

 

Visage d’arbre – tronc blessé – incapable d’accueillir l’oiseau volage – l’écume des forêts – la terre des chemins. Cœur végétal sur le point de se fossiliser – de devenir pierre – marbre grossier peut-être – sur lequel couleront toutes les larmes…

 

 

Dans une eau où l’angoisse est insoluble. Couleur de pierre et de nuit – seule mémoire, peut-être, en dépit des nobles aspirations et des quelques pas réalisés hors du chagrin – dans l’effleurement de l’autre rive…

 

 

A rougir son âme jusqu’à la mutilation dans la proximité de ce feu invraisemblable – de ce feu d’un autre monde – littéralement…

 

 

De longs couloirs sombres – austères – un peu tristes peut-être – avec quelques interstices qui ressemblent à des jardins – à des prairies ensoleillées – sur lesquels coulent la joie et la lumière…

 

 

Veilleur de plein jour, de portes qui s’ouvrent et de proximité consentie…

 

 

Chants de l’ombre – paroles de la terre. Etrange passant des rives comptant ses pas jusqu’à la dérive. De larmes en amertume sans jamais accéder ni au vide, ni à l’extinction du temps…

 

 

Entre l’absence et un semblant d’existence – silhouette furtive qui se faufile entre les visages – entre les vivants…

 

 

A l’affût de la beauté – souvenir, peut-être, de la première traversée – celle où la joie était indissociable du temps – celle où les larmes mesuraient la hauteur des âmes – celle où la boue était de l’or – celle que les hommes ont oubliée depuis (trop) longtemps…

 

 

Comme un fleuve en crue – la grandeur à l’épreuve. Le débordement comme une arme déposée sur la pierre. Le sens où tout est dévoilé ; la nuit, le monde, le manque, le froid. Et l’espérance de ce qui tremble à l’idée de la mort…

 

 

Paroles grises – comme un peu de fumée échappée du silence…

Et ce qui coule – le même reflet – la même imperfection – mais honorés, à présent, comme un miracle…

 

 

La tête sous la lampe à brûler ces restes de nuit – comme s’il nous était impossible de vivre sans le jour – sans l’Amour – sans l’espérance d’une plus juste providence…

 

 

Fébrilité stoppée net par la mort – et l’aube précipitée dans le vide – dans le trou – avec la course du temps…

 

 

Seul dans cette chambre à attendre la joie et la mort – ce que l’inéluctable offrira ; le plus simple – la part manquante – ce qui jouxte l’anxiété – les plus lointains rivages – les bords de l’âme – ou l’achèvement, peut-être, des murs de notre détention…

Brûlant sans impatience – et, peut-être, en vain…

Geste d’effroi – de résistance – de salut…

Reflet d’une âme entre pierres et ciel – sous l’emprise de la crainte – à mi-chemin entre la terre et le royaume…

 

 

L’infime penché sur la cendre – fouillant de ses mains la braise rougeoyante pour apprivoiser le feu et la douleur. Sang retenu dans la poitrine pour empêcher le cri. Dents serrées – front fiévreux. Et, sortant de l’épreuve, l’âme pas le moins du monde purifiée…

 

 

Têtes étrangères passant et repassant derrière la vitre qui sépare deux déserts – celui qui s’habite et celui où l’on ne fait que naître, vivre et mourir…

 

 

Des yeux implorants tournés patiemment vers cette nuit qui n’est que silence. Attendant je ne sais quoi ; un signe peut-être – la preuve que l’espérance est encore possible…

 

 

Le feu plus grand que notre désert…

 

 

Une tête simple – vide – recommencée chaque matin – faite pour l’errance et la lumière – la solitude et l’exploration des petits chemins de l’âme…

 

 

Lieu de non mémoire dont les gardiens se sont fait la belle – jouant, à présent, avec le provisoire des circonstances…

Sans autre attache – fragile – que l’âme effleurant le ciel…

 

 

Quelques mots – un peu d’encre – jetés aux vivants et aux naufragés des rives – errant entre les pierres et les tristes arcanes du monde…

 

 

Dénudé jusqu’à l’obsession. Plus même un os à se mettre sous la dent…

Invisible face aux vivants. Insensible à la cruauté…

Âme évaporée devant tant de supplices et de beauté…

Autrefois si épais – avec cette allure lourde comme les pierres – dense comme la nuit. Et à chanter, à présent, comme l’oiseau à chaque matin triste…

 

 

Où allons-nous ainsi – vers quel lieu nous hâtons-nous encore – nous qui ne savons demeurer avec le plus simple – l’immobile – l’inchangé…

 

 

Une voix perdue dans les feuillages – jetant au ciel ses silences – et aux hommes toutes leurs illusions…

 

 

Mots plus réels que la croyance en l’amour perdu. Du haut de notre douleur – mille rivages – mille visages – nouveaux. La terre éclairée par nos gestes et nos lampes si anciennes. Et mille sentiers pour fuir le monde – tous les lieux où l’écume est (encore) trop abondante…

 

 

Gestes trop loin du cœur pour être honnêtes – et recevables. Indignes – inaptes à creuser l’âme – incapables de soulever les voiles qui obscurcissent la vérité (toujours possible)…

 

 

A demi-mot – presque en silence – la matière immergée dans la blessure – et les yeux au ciel à quémander la guérison…

 

 

Vivre ici – ailleurs – là où les arbres nous inspirent et nous protègent – là où les bêtes nous offrent leur courage – là où les pierres sont trop grises – ou trop dures – pour être foulées par les hommes – là où le jour et la nuit s’équilibrent dans l’âme – là où Dieu voudra – là où nous porteront les vents…

 

 

Titubant sur le parvis de l’espérance – mains tendues vers un peu de ciel – front incliné dans la poussière. Balbutiements de verticalité à l’épreuve du monde et de la matière…

 

 

Des cris et des oreilles fermées – ailleurs peut-être. Un monde de voix et de silence – où la seule pensée de l’Autre nous plonge, pourtant, dans l’espérance…

 

 

A genoux contre la vitre – les lèvres écrasées contre l’horizon – dans cette vaine attente d’une autre tête – plus belle et compréhensive que les précédentes…

Et ce cercle imaginaire tracé par l’âme indécise délimitant les frontières entre l’entre-soi et l’entre-nous…

Ensemble – dans la même solitude – vécue de mille manières…

 

 

Une voix s’élève – un nuage passe – un doigt pointe vers quelque chose – n’importe quoi ; une fleur – un visage – un horizon. Et toutes les têtes se tournent – et toutes les têtes se précipitent – vers cette nouveauté passagère. Puis reviennent le silence et l’ennui – les bras croisés – les regards à moitié vivants – et les nuages qui passent encore – et qui passeront toujours comme nos vies défaites et le souvenir funeste de nos passions – de toutes nos amours mortes…

Yeux perdus sur le cours immuable des choses…

 

 

Rien que des tombes et des noms oubliés. Ainsi sera bientôt la terre…

Avec nos œuvres – toutes nos œuvres – s’effritant pour rejoindre la poussière…

Aucun labeur pour la postérité (si étroite) des hommes – mais pour la simple beauté du geste – pour échapper à la folie de ceux qui attendent trop consciemment la mort – parce que cela seul nous est offert ; vivre sans savoir – vivre entre deux bornes mystérieuses que la plupart des hommes s’acharnent à oublier pour échapper à la mélancolie et au néant…

 

 

Place vide – et qui le restera – malgré les cris, l’effroi et l’air brassé…

 

 

Rien qu’un instant qui efface tous les autres…

Intervalle ni triste, ni joyeux – pas même salutaire…

Entre mirage et miracle – comme un clin d’œil (espiègle) des Dieux…

 

 

Ce qui se tisse loin des regards – entre soi et soi – ce qu’aucun visage ne peut offrir – ce qu’aucun livre ne peut décrire. L’ineffable rencontre…

 

 

Ne croire ni en la magie du monde – ni en la sagesse des hommes – ni même aux prophéties des sages. Chevaucher les rives et l’abîme pour accéder au silence du regard et à la justesse du geste – et non courir en vain après l’esprit chargé toujours de trop de rêves et d’idées…

 

 

Un pas incertain sur le pavé scintillant…

A l’angle où l’on se tient – là où le monde ne peut nous voir – là où le dehors entre dans le dedans et où le dedans déborde sur le dehors – là où il n’y a plus ni homme, ni Dieu – là où les murs s’effacent sous l’acharnement patient de la lumière…

A l’exacte place où nous sommes…

 

 

Ce qui court pour échapper – non sans mal – au monde alors qu’un pas de côté – en soi – en retrait – suffirait…

 

 

Et cette folie dans la voix pour rendre la vie plus intense – plus vivable que les mornes gestes qu’elle réclame…

 

 

Percer les murs – ou les abattre peut-être – et construire dans la faille ouverte – à travers la meurtrière creusée – ou sur leurs décombres – une terrasse de lumière pour éclairer et réchauffer les visages fâcheux – trop suspicieux pour vivre du côté du soleil

 

 

Piège de l’homme assoupi dans son fauteuil – la tête ailleurs – absente – comme ce corps épais et immobile à force de rêves – propices seulement au sommeil de l’âme…

 

 

Tout nous écarte de l’innocence. Et c’est elle, pourtant, qui nous appelle à travers toutes les choses du monde

Tapis mensongers qui dissimulent le vide…

 

 

Course jusqu’à l’horizon – seul signe d’espérance pour échapper aux gouffres qui nous entourent. Ombres projetées sur le mur blanc où les lignes dessinent la folle épopée du temps. Une tache – un trou – pour la mort qui creuse plus avant pour apparaître à tous les âges qui sonnent la fin de l’insouciance…

Martèlement qui marque obstinément les visages – et qui, peu à peu, les enlaidit – et qui, peu à peu, leur ôte leur souffle et leur éclat…

Fuites et sommeil dans l’ordre des choses…

Loi et ordonnancement du monde inscrits en lettres de sang au revers des destins…

 

 

Les mains et la poitrine toujours tremblantes à l’idée de la rencontre. L’âme toujours prête à s’offrir tant est intense et profond son désir d’intimité…

Rien de plus haut – ni de plus beau – pour elle – en ce monde…

 

 

Quelque chose d’inquiet dans le regard – comme un vent noir qui aurait entamé la confiance – et ouvert la porte aux plus sombres conjectures…

 

 

Oreilles sourdes à tous les cris – à tous les murmures – à ceux du vent – à ceux du monde – à ceux de l’âme et du silence – ce qui rend, bien sûr, impossible toute rencontre…

 

 

Des plis noirs – le bout d’un chemin – la tête effrayée – l’âme qui se perd – la marche à feu éteint. Le seul lieu, pourtant, où se cacher…

 

 

Des bras – des cris – des ventres affamés. Le prolongement d’un songe – d’une convoitise – d’un élan – qui exaltent l’ardeur de la course et l’espérance d’une satiété…

 

 

Le cercle des abstractions où chacun pioche selon ses envies – selon ses possibilités – et que l’on accroche comme des lampes pour guider les pas…

Nuit de pierres et de chahut où l’on trébuche – et où l’on s’affale – plus souvent que l’on ne trouve une issue…

 

 

Profil bas comme un oiseau sans aile – comme un souvenir étrange tiré par le hasard d’un fil. Comme un geste brusque – un revers de la main devant l’écorchure des destins – comme une fuite – une punition supplémentaire – presque une malédiction dont on aurait hérité…

 

 

Des drames – de la nuit – un espace. Et des âmes plus épaisses que la possibilité de la lumière…

De la pluie – des avalanches – et la force des vents contraires qui assignent à l’immobilité…

Et plus loin – un rire – du silence – un peu de couleur. Les mystérieux atours de l’éternité…

 

 

L’œil étranger – presque indifférent – au pire. En retrait – comme plongé au fond de l’hiver – alors que la tempête gronde sur le monde – que la terre est un feu – et que les vivants, partout, sont acculés à la désespérance…

 

 

A la source de l’or – couleur de la joie qui embrouille l’âme trop coutumière des anciennes palettes – encore étonnée, peut-être, d’avoir abandonné la grisaille des jours, la plèbe sombre des cités et les contrées saumâtres de la mélancolie…

Air vif – à présent – sur ces eaux neuves et lumineuses où le sens n’a nul besoin de mots pour éclater comme une évidence…

Comme si l’absence de rêves ravivait le désir et l’éclat du monde. Comme si notre poitrine oppressée pouvait enfin trouver un peu d’air. Comme si la détention prenait, soudain, des allures d’existence vivable…

 

 

Tout un monde – en nous – grandiose et ignoré – avec ses peuples et ses civilisations – avec ses tours et ses ruines – avec ses dictateurs et ses lois. Avec ses déserts et ses assassins. Avec ses cendres et ses secrets. Avec ses poètes et ses silences…

 

 

Dans la fente où Dieu nous a poussés – et que les vents ont transformée en enfer…

 

 

D’horizon exigu en tentative – le tête si proche de la mort que le voyage, à présent, nous semble pire qu’absurde…

 

 

Soif d’un autre espoir – moins triste que cette dilapidation…

 

 

De la pluie entre ces lignes si sombres – et si tristes – déjà. Comme si nous étions né(s) de l’autre côté du soleil…

 

 

Des pentes – des larmes – et quelques murmures que personne n’entend. Dieu et les hommes occupés ailleurs – à des affaires, sans doute, bien plus sérieuses…

 

 

L’incertitude libératrice des angoisses d’un monde trop pétri de certitudes…

 

 

Etonnement devant la parole qui avoue sa soif et son ignorance dans un monde où la nuit est égale au jour – où la poésie est égale au sang – pourvu que le ventre soit rassasié – et que la crainte soit apaisée par l’érection de hautes clôtures…

De la chair et des remparts suffisent à rendre identiques tous les jeux auxquels on s’adonne après s’être livré aux exigences du monde, aux contingences quotidiennes et au repos nécessaire…

Indifférence à l’égard du temps oisif pour les âmes assujetties aux asservissements de leur époque…

 

 

Seul et sensible – au cœur de l’humanité peut-être…

A cet endroit où la vie frappe plus fort – de manière plus nette – et avec plus d’insistance – certaine, peut-être, de notre réceptivité et de notre accueil…

 

 

Rien qu’un pauvre sourire en tête – mais inoubliable – et qui brille davantage que le soleil – davantage que toutes les étoiles réunies en image mythique. Aperçu un jour (il y a longtemps) entre deux pas tristes – adressé à personne – décoché, sans doute, sans raison – pour lui-même – et qui est toujours là pour réchauffer notre âme lorsque nous traversons, avec trop de désespérance, le désert du monde…

 

 

Des pierres – des arbres – des bêtes – un peu de ciel et de silence. Quelques pas au dehors – quelques pas en soi. Un jour ordinaire où nous n’avons souri à personne…

 

 

Nous avons tout perdu – et ce qui reste ne ressemble ni à une défaite, ni à une victoire. Ce qui reste a la délicatesse de l’âme et le mystère que nous prêtons habituellement à Dieu…

 

 

Rien qu’un gouffre qui a tout englouti – où tout s’est perdu – et qui réclame qu’on le nourrisse encore. Mais nous n’avons plus que l’innocence à offrir – et c’est à l’Amour qu’elle se donne – jamais au monde – jamais à l’esprit – jamais ni au rêve, ni au sommeil – qui sont les bouches les plus voraces de l’abîme…

 

 

Il n’y a pas assez de solitude en ce monde pour aimer les autres visages. Ni assez de tristesse pour transformer l’indifférence et le mépris…

Nous ne manquons pas assez pour prétendre à la joie…

 

 

Seule la distance semble rapprocher les âmes – le monde – tout ce qui nous manque – tout ce qui nous étouffe – tout ce qui nous sépare – dans la promiscuité…

 

 

Quelques traces du dedans sur le visage. Mais comment pourraient-elles lutter, à armes égales, avec le monde, l’indifférence et la tristesse…

 

 

On ne peut s’aimer qu’entre compagnons d’infortune. Les trop gais, eux, ne cherchent que des connivences. Quant aux plus malchanceux, ils ne jurent que par les alliances…

 

 

Rien à partager sinon cette solitude, cette tristesse et ce bout de pain. Et un sourire – un peu de tendresse – et quelques mots aussi – que l’on oubliera très vite…

 

 

Nous avons revêtu les plus beaux atours du dénuement – sans cri – sans faste – sans clameur – sans le moindre applaudissement. La tête et les mains dignes et défaites. L’âme sans parure – dans sa plus simple tenue ; un cœur pour aimer et remercier en silence…

 


Carnet n°188 Dans le même creuset

Regard* / 2019 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Rien – captif(s), peut-être, d’un voyage et d’un peuple auquel nul n’appartient – auquel nul ne peut appartenir. Tributaire(s) d’une alliance trop exigeante – nous obligeant à l’errance parmi les visages – ballotté(s) sur les méandres d’un fleuve trop puissant – sans rive – sans île – et apparemment inévitable…

 

 

Pays de masques et de prestige – prétentieux – obsolète – par temps d’innocence – éclairé d’une lumière trop artificielle – trop mensongère. Tours et cités construites avec la sueur des indigents – avec le sang des anonymes – édifiées grâce aux trafics en tous genres – peu embarrassés par la tête des autres…

 

 

Lumière creusée à mains nues – hors du troupeau des hommes. Sueur sous la lampe qui a guidé les pas. De seuil fatidique en seuil fatidique…

 

 

Entre deux failles – celle du temps et celle de la blessure – un fil tendu – fractionné en mesures précises – accroché à l’origine – et revenant vers elle après maints détours…

 

 

Rien que des querelles – et la complicité de toutes les mains – de tous les ventres. Pugilats de la faim, de la terre et de l’orgueil. Tête et contrées arrachées en même temps que les entrailles de l’Autre…

 

 

Errance du passant loin de la foule – égaré là où il ne s’y attendait pas…

 

 

A travers la vitre – le visage de l’Autre – seul miroir de nous-même(s)…

 

 

Rien que des cris dans l’herbe rouge – ceux de la barbarie et de la terreur. Et nous autres – alternant entre la main innocente et la main guerrière…

 

 

Pierre scellée au passage des vents. En équilibre sur la mort triomphante…

 

 

Ce qui circule entre les visages – ce regard que nul ne soupçonne – et qui éclaire, pourtant, tous nos secrets – tous nos mystères. Comme un soleil anonyme – un soleil immense – un soleil démesuré…

 

 

Ce qui creuse au détriment de la prière – du geste désintéressé. Ce que l’on trouve – et qui, jamais, n’apaise la faim – au détriment de la paix…

Le triomphe du manque et du désir sur la joie et la quiétude de l’âme…

 

 

Autour du même trou – tunnel vertical – entre les pierres et la lampe – sur cette terre sans secret…

 

 

La réjouissante jubilation du retour – pour clore, peut-être, la longue série d’errances – la longue succession d’impasses…

 

 

A courir partout où la joie est absente – comme si elle pouvait se trouver devant soi – en des lieux déterminés...

Marche obstinée qui exalte la fièvre des pas et la désespérance, si nécessaire, pour que l’âme puisse plonger dans la faille creusée par la déception de chaque foulée…

Voyage des périphéries vers le centre…

 

 

A petits pas – à l’ombre du monde – de chemin en rature sur la longue liste des désirs. De visage en rupture – d’impasse en déchirement. Mille lieux à parcourir – mille lieux visités – et la lumière jamais entrevue – jamais rencontrée. Toujours plus loin – et, parfois, à deux doigts de l’effleurer…

D’horizon gris en ciel médiocrement dégagé. Et le vent qui nous pousse encore au voyage…

 

 

Mains exultantes et corps extatique au rythme des tambours silencieux – aux bruits feutrés – intérieurs – lorsque la tête s’absente…

 

 

Endormie – cette vieille carcasse harassée – malmenée par la route – et qui tremble encore à l’idée de la joie – et qui tremble encore à l’idée de la mort – et qui continue de se traîner à travers les âges pour essayer d’épuiser l’espérance et la faim…

 

 

Gestes lents et jubilatoires du quotidien – au faîte du jour innocent. L’âme rayonnante qui a effacé les noms et les visages. Le monde enfin devenu royaume. Et les instincts portés par le feu de la première aurore. Célébrant, partout, le ciel et les choses…

 

 

Une chute silencieuse – anonyme – sans écho. Comme celle d’une feuille à l’automne…

 

 

L’âme acculée à la brume – et qui doit sauter aveuglément dans l’abîme…

Ni rive, ni falaise. Ni bord, ni fond…

Qu’un peu d’air tourbillonnant dans le vide…

 

 

Veilleur sur la roche noire – mains couvertes de lichen – au bord d’un silence qui tarde à venir…

 

 

La confusion de vivre parmi tant de pistes et d’étoiles. Ensablé dans la lutte et la survie. Souillé de sang et de nuit. Mille gestes entravés – contraints d’engendrer l’horreur et les cris. Et l’âme fourbue – incapable de se redresser pour résister à l’abjection…

 

 

La certitude de vivre le pire de l’horizontalité. Les voies souterraines du monde. Le versant commun de l’homme…

A demi enseveli par les chimères et le froid…

 

 

Profondeurs d’un Autre qui nous laisse – tout piteux – à la surface. Monde, choses et visages vus depuis le sable – sans mains pour offrir – sans âme pour aimer. L’Amour mort. Temps misérable – tragique – insupportable…

 

 

Entre l’insecte et la joie – ce combat à mains nues – perdu d’avance…

 

 

Et ces feuilles ineptes qui s’accumulent sous la lampe…

 

 

Intérieur lacéré par le manque et l’ineptie…

Caresses aux allures de lame acérée…

Piège et dépotoir – vague tumulus plutôt que porte blanche…

 

 

Musique horripilante de la main crispée sur son feutre. Inapte à contempler le silence – la nuit – le soir couchant – la terre endormie – le tapage des âmes qui se querellent et se multiplient…

Mots vides d’élan et de sens – bons qu’à noircir la page…

 

 

Et tant de voix – en nous – qui résonnent…

 

 

Partout – l’innocence à l’œuvre – y compris (bien sûr) derrière l’inconscience des gestes et des actes. Pantins orchestrés d’un ailleurs au-dedans – animés par mille forces obscures – invisibles – elles-mêmes impulsées par les souffles (toujours aussi mystérieux) du silence…

 

 

Profil bas là où les Autres se réjouissent – et exultent même parfois – comme si l’on pouvait se satisfaire de la fortune (toujours provisoire) et des circonstances (passagères par nature)…

Tout est si éphémère – si changeant – autant que semblent aléatoires les déconvenues et les agréments…

L’émotion vive – l’émotion vraie – s’expérimente, presque toujours, en silence – et, le plus souvent, dans la solitude. Tout témoin corrompt ce qui nous traverse – invitant tantôt à l’exagération, tantôt à l’inhibition. Qu’importe les yeux, ce qui s’expérimente intérieurement est aussitôt perverti…

L’authenticité et l’intensité du seul à seul…

 

 

Tête froide – âme fébrile – mains rudes et cœur sensible. Comme un automate étrangement agencé – constitué de bric et de broc. Être-monde – peuplé de multitude – qui porte, en lui, tout ce qui a existé depuis l’origine…

 

 

Acharnement du geste pour exprimer la liberté (totale) de l’âme – de l’être-monde…

Et sourire sur cette obstination…

 

 

On s’éreinte là où il n’y a que vents et poussière. On s’applique là où il n’y a que spontanéité et chaos. On tente de vivre là où n’existent que l’âme et la mort…

Ni Dieu, ni prière – le silence simplement…

Simagrées là où il ne devrait y avoir qu’acquiescement – justesse et vérité de l’acquiescement…

 

 

Tout diverge sous nos voûtes – sur nos pentes. Les vitrines et les piliers se disloquent. Les liens ne tiennent plus qu’à un fil. Tout menace de se rompre…

Et les vents de la mort balaieront – bientôt – toutes nos poussières…

 

 

Pas funestes – marche funèbre. Des fosses et des ravins. Des guirlandes de grimaces et de lumières – insignifiantes. Des forêts et des chemins de hasard. Partout – des étrangers – des visages pathétiques et inhospitaliers. Et la tête mille fois plongée dans l’eau froide…

 

 

Au ras du soleil – à la verticale de la mort. Quelque part sur la terre que les hommes ont trop foulée…

 

 

De miroirs en chandelles pauvrement allumées – médiocrement scintillantes dans la nuit – à peine éclairantes. A chercher à tâtons l’or sous la suie des visages – et ne découvrir que la rage et le froid – la triviale condition de l’homme – la ruse au service des instincts – l’ignorance brute de la pierre. Quelque chose d’inhumain…

 

 

Toute l’épaisseur du monde qu’une âme seule ne saurait percer…

 

 

Tête hors des sentiers battus – hors même des marges. Flèche vers le silence et sourire énigmatique. Liasses de gestes incarnés. Comme une manière atypique, sans doute, d’être au monde…

 

 

Rien que le silence et la lumière…

Et cette joie qui traverse le visage – comme si nous n’étions plus qu’une âme jubilante…

 

 

Point d’appui et de passage – ces chemins qui rebutent – ces lieux où ne règnent que la faim et le froid – le manque paroxystique – le silence et la solitude. Âpres terres – encerclées par le noir et la mort – par ce qui n’appartient qu’à la nuit… Qui oserait s’y aventurer…

 

 

L’austérité joyeuse de l’âme solitaire – tendre – sensible – un rien mélancolique – qui a jeté toutes ses parures – toutes ses ruses – toutes ses chimères – et qui marche, humble et digne, sans se préoccuper ni du monde, ni des visages, ni des histoires, ni du commerce, ni des affaires de séduction. Sûre de sa foulée silencieuse qui la plonge – intensément – au cœur de l’instant et de l’éternité…

 

 

Parole – infime lueur – brève étincelle – ensevelie sous la bêtise – confrontée à l’impossibilité de l’écho et au règne de l’ignorance qui révèle, sous des airs de raison, le pire de l’intelligence…

 

 

Sous le sable des apparences, l’or du monde et des visages. Derrière l’anxiété et la ruse, l’Amour déguisé qui se cache – et se contracte. Et nous voilà pris par l’effroyable jeu des masques sans voir ni le rire, ni le silence dissimulés derrière toutes les turpitudes…

 

 

A la verticale du sable – la lumière – unique témoin du passage vers l’océan…

 

 

Têtes perdues – têtes baissées – jetées dans la matière – et dans la mêlée – pour gagner le haut du panier – sans jamais s’interroger sur le lieu où est posé ledit panier (ni à quelle hauteur il se trouve)… Aux étages inférieurs des enfers – à en juger par la nature des comportements – au faîte des sous-sols, peut-être – recouvert de mille couches de terre impénétrables – opaques – hermétiques à toute lumière – dont nul ne peut s’échapper – excepté, peut-être, les fronts humbles et quelques âmes en prière qui se sont écartés des ruses et des pugilats…

 

 

Paroles jetées en l’air sans même une main pour les rattraper… Et je les vois – pauvresses – retomber lourdement sur le sol – et rouler dans la poussière qui finira par les recouvrir – et, un jour, par les enterrer…

Ne reste plus que l’espérance un peu folle – imprécise – insensée – qu’elles soient, un jour, découvertes par quelques mains fouineuses – curieuses – affamées – dans cent ans ou mille siècles peut-être… Alors elles pourront offrir ce qu’elles portent avec tant de rigueur et d’âpreté – ce silence et cet Amour venus d’avant le monde et le temps…

 

 

Chemin vertical qui emprunte tant d’impasses et de sous-sols – voie souterraine – elliptique – étrange – mystérieuse – où tout s’allège à force d’enlèvements et de soustractions…

 

 

Rocher dépassant, à peine, les sables du monde. Signe des temps – de cette époque maudite qui ne célèbre que la bassesse et la sournoiserie…

 

 

Dieu en chemin jetant vers nous ses bras immenses – invisibles. Et nous autres, pauvres hommes, immobiles – inattentifs – regardant ailleurs – attendant je ne sais quoi…

 

 

Mourir d’ivresse et d’amertume – manière de résister à la capitulation – manière d’oublier ce que fut l’enfer où nous avons vécu…

Bêtes à la faim immense que la chair – jamais – ne pourra contenter…

 

 

Le sourire – la joie simple – la main tendue. Ce que l’âme peut offrir. Et ce que la mort nous reprend…

Vie suppliante – à genoux – face éplorée contre le sol – bouche dans la poussière malgré tous les rêves de lumière…

Sombre destin au fond des abîmes terrestres – gouffres où nul ne peut survivre au manque et à la douleur – où rien n’arrive – malgré les élans et l’espérance…

 

 

Ce que fut notre vie – et l’oubli…

Ce que fut notre joie – et la mort…

Ce que furent nos danses – nos gestes – nos éclats. Et le dernier mot – toujours – qui revient au silence…

 

 

Le peu d’espace entre les hommes. Et tant d’ombre sur les visages…

 

 

Des murs – des oublis – un labyrinthe. Et mille substances sur les pierres…

Errance sans issue – impasse sans réconciliation possible…

Sang, sueur, sperme et larmes. Rien qu’une chair se nourrissant de chair et engendrant la chair – occupée à son besoin acharné de perpétuation – à sa volonté de retarder la putréfaction – à son désir d’échapper au néant…

 

 

A vivre comme si nous n’allions jamais mourir…

Obscurément vivant…

 

 

A jouer – et à tout perdre – jusqu’à l’idée de soi…

 

 

Ouvrir les bras là où les gestes sont vains – là où la parole ne suffit pas – là où l’Amour est le seul remède…

 

 

On n’invente rien – on creuse sa route jusqu’aux lisières de la mort…

 

 

Face collée aux arbres des forêts – humant l’odeur de mousse et de ciel – goûtant immodérément la verticale patience…

 

 

Et ces traces laissées pour les pas à venir…

 

 

Vie furtive – à la lisière de l’abandon – au milieu de l’automne (déjà) – mille fois ensevelie sous la neige – le cœur mille fois arraché par l’impossibilité de l’amour – mille fois à genoux – mille fois redressée – si proche, à présent, du seuil de l’autre rive…

 

 

Ni œuvre, ni prière, ni miracle. L’absence érodée à petits pas. La voix résonnante et l’écho stérile de la terre. Dans cette grotte – reflet de notre néant. A aimer, à travers les larmes, tant de beautés ignorées…

Pays de songe et d’orage. Mains et visage obscurs – sans autre liberté que celle du voyage…

 

 

Flamme précieuse – pour l’errance qui sera interminable…

 

 

A porter nos têtes comme si elles contenaient le monde…

 

 

Crêtes nocturnes où tout déraille – et confine à la chute…

 

 

L’oiseau vivant par-dessus l’épaule – entre sol et cimes – entre pierres et sommets – accroché aux branches de la nuit – rêvant d’horizon et de lumière – flirtant, parfois, avec la perspective des Dieux – s’imaginant seul et commun – n’étant lui-même qu’un Autre – avec des larmes plus épaisses que le sang…

 

 

Vivre toutes les expériences de l’homme. Eprouver toutes les dimensions de l’existence humaine – honnêtement – intensément – profondément – jusqu’à découvrir la texture de l’âme – la trame du monde – l’ossature du vide…

 

 

Le monde en soi – est-ce (de) la lumière…

En sa présence – comment le sang et les larmes pourraient-ils couler encore…

 

 

Cet étrange mariage avec les vents qui vous ébouriffent l’âme et la chair – qui lavent la bouche de tout verbe pompeux – qui persévèrent là où nous avons échoué – qui arrachent tout ce qui doit être ôté – qui recouvrent la nudité d’un voile de pudeur – en exaltant, partout, la rencontre et l’intimité…

Divin(s) peut-être…

 

 

Yeux hagards – en nous – retirés – qui ont trop interrogé le monde – qui ont trop désiré le comprendre et le rencontrer – et qui n’ont découvert que des figures et des mœurs légères et barbares…

Le feu de l’âme dressé contre le visage – presque soleil à présent…

 

 

Paroles résistant à l’absence. Gestes solitaires contre l’incurie du monde. Souffle et cri face au désert qui avance – face aux alliances délétères – face aux danses extravagantes – ces jeux auxquels nous n’avons jamais consenti…

 

 

Silhouette d’ambre incrustée de lumière – suffisamment translucide pour voir – à travers – le règne sombre du monde. Eclats de beauté et de silence…

Densité des signes au milieu des nuits successives qui s’empilent – avec, par-dessus, la liesse folle des désirs et la sauvagerie des mains…

 

 

Nous voici venus – chevelure éblouissante – être à toutes les tables – tête arrachée – lèvres écarlates – âme ouverte – et, en nous, ce feu qui brûle tous les doutes. Incarnation de la foudre sur les petits cheminsde la terre

Et soudain – le vide – et la nuit qui happe et reprend ce qu’elle avait abandonné un court instant. Malheurs des hommes au souffle trop erratique…

 

 

Âme d’aube et d’argile jetée dans la nuit – cherchant, sous la pluie, la terre la plus favorable. Venue d’un jour trop lointain pour trouver, avec aisance, la part manquante. Pas même affranchie des mots lancés comme des pierres pour ensevelir la vérité – toujours errante…

 

 

Chemins noirs comme la mort et le basalte – où rien ne peut être élucidé – ni le manque, ni les larmes. Encerclés par la souffrance qui veille sur la fatigue et les pas tremblants. Et les lèvres, engourdies par le froid, qui implorent Dieu en rêve. Destin triste – atroce – funeste – qu’aucune prière ne pourra libérer. Âme et yeux perdus jusque dans la tombe – et qui espèrent encore recouverts sous des tonnes de terre…

 

 

Au jour nouveau, la mémoire défaillante – stérile – sur laquelle rien ne peut être bâti…

Au cœur de l’aube naissante – tout un royaume – des visages et des danses échappés de la nuit. Le verdict qui a épargné la chair et le sang. La réconciliation des questions et des instincts jetés ensemble sur le bûcher. Nouvelle force sans orgueil – née des cendres et des ruines calcinées – de tous les anciens empires abandonnés…

 

 

Une voix sans souvenir qui ne sait plus ce qu’elle dit – qui ne sait plus même à qui elle s’adresse – ni ce qu’elle cherche dans cette nuit si longue – si haute ; une âme fraternelle peut-être – une âme fraternelle sans doute…

 

 

Au commencement fut la révolte contre le manque et le froid – et contre le monde qui les exaltait. Cercle sans étoile – sans visage – suffocant – épaississant le noir – et la nuit – dans le regard…

Contraint d’apaiser sa faim en creusant dans la houille…

Ténèbres et vents. Errance au milieu des flammes. Embourbement dans l’absence. Acharnement de la même parole – comme une prière lancée (presque) au hasard. Vie de surface et de supplice – sans autre couronnement que la mort…

 

 

Au seuil du poème – déjà – la découverte d’une autre voix – d’un espace moins commun que le monde. Deux ailes, peut-être, sur une page en forme d’oiseau – frappant à toutes les portes – tombant avec la neige – brûlant avec le bois jeté dans le feu de l’âme – cherchant un abri – un ailleurs – un autre monde – des visages moins inhospitaliers – des bras plus tendres – des gestes moins rudes – le Graal des cimes – ou peut-être, plus simplement, une torche pour éclairer les sous-sols d’une lumière différente…

 

 

Lampe auprès de nous sur ces pierres trop noires. Feu aussi pour lutter contre le froid. Maison où les morts se succèdent sans jamais atteindre l’autre rive…

Tout se referme sur la chair – et est englouti avec sa putréfaction…

Amère défaite de l’existence – malgré les sourires que nous avons esquissés en songeant à l’Amour…

 

 

Vieilles meurtrissures insensibles à notre présence…

Souvenir d’une nuit plus terrifiante que la mort où la lumière n’était que rafales cinglantes – averse sur les ruines du sommeil. Apocalypse inachevée qui reviendra encore frapper de son déluge…

 

 

Espace où le sang demeure étranger à l’embrasement – trop habitué à ses petits chemins d’infortune…

Au seuil du jour revenant…

 

 

La craie de la parole sur le marbre du vent – inscrite en évidence au-dessus de la tombe – comme une épitaphe rudimentaire. Mots nocturnes pour l’éternité – contre la persistance des identités sédimentaires et métamorphiques…

 

 

Le désert commun – entre le sol et la brume. Des arbres, des portes, des ravins. Des milliards de chemins – et si peu de passages où il nous faut serpenter entre les ruines et les visages d’un temps trop ancien…

 

 

Le monde qui s’étend en strates bruyantes – rouges et grises. Et ces feuilles lancées au milieu des cris – comme un geste incongru – un acte inconvenant…

A certains égards – l’insoutenable jeté dans le pire des lieux…

 

 

Quelques pierres pour s’abandonner à la lumière. Mains et pages posées comme des feuilles mortes. Bercé par le bruit du vent dans les feuillages de l’âme…

 

 

A cribler l’innocence de ces petits mots pathétiques

 

 

Dans le buisson caché – au sommet de l’être. Le nom aussi discret que l’âme – le visage aussi invisible que Dieu. Seul dans notre chambre naturelle à attendre l’aube et quelques restes d’étoiles – reliquats, peut-être, du monde d’autrefois…

Soleil – partout – jusqu’au fond du gouffre – jusqu’aux contours du dernier mirage – jusqu’au cœur de l’ultime désir de lumière…

L’ombre – partout – et derrière la vitre, ce que furent nos chemins…

Seul – à présent – parmi les oiseaux de l’autre monde – là où l’horreur n’est plus perceptible…

Aussi rayonnant que le silence – anonyme…

 

 

L’étreinte du regard – qui offre et qui happe – qui s’étend au-delà du rayonnement – et au fond duquel tout disparaît – jusqu’aux ombres – jusqu’aux identités…

Bouche monstrueuse munie de bras immenses qui fait sien tout ce qui existe – ciel, cruauté, roches, innocence, visages – irradiés et enfournés avec le même appétit…

 

 

Têtes éprises de temps à l’idée de demeurer après la mort – et qui se livrent à toutes les expériences – à toutes les aventures – pour défaire le silence et la nuit qui les entourent…

 

 

Une terre – trop d’oubli – et une lampe minuscule pour explorer le monde et l’amnésie…

 

 

Fable poursuivie par la pensée – et interrompue par le silence…

 

 

Une route vers l’aube encore lointaine…

Un soleil à partager. Quelques miettes de l’admirable contrée jetées en guise d’appât…

Et la chance, peut-être, pour nous sourire…

 

 

Larmes et refus – ce qui nous guette nous qui avons trop cru…

 

 

Comme des pantins tenus par des mains trop grandes – trop lointaines – rendues maladroites par le risque et le jeu de la mort. A nous faire gesticuler pendant des siècles autour du même mystère…

 

 

Offrir son feu et son ardeur pour une autre lumière

 

 

Lieu dévoilé par les chiens de l’ignorance – au flair plus efficace que nos instincts…

Ni sang, ni faim, ni agonie – l’autre face du monde – son versant le plus ensoleillé…

 

 

Privé de tout dans l’irradiation d’un Autre…

Ni nuit, ni lampe, ni froid. Personne. Le seuil à peine éclairé. L’angoisse et la fatigue défaites. Les mots devenus silencieux. La bouche en exil. Et le jour dans la nuit, soudain, entrevu…

 

 

A explorer tous les reliefs de la solitude – les traits encore inconnus de notre visage…

 

23 mai 2019

Carnet n°187 L’épaisseur de la trame

Regard* / 2019 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Incertitude – toujours – partout – jusqu’au fond de l’âme…

 

 

Embarqués dans la même cellule – bringuebalés au gré des exigences du voyage…

 

 

Existence solitaire et inclusive…

 

 

Plus léger – sans que l’écriture s’allège…

Ces lignes sont-elles réellement le reflet de mon âme ? Débarrassement du surplus ou exact miroir du foisonnement intérieur…

Quel que soit le cas de figure – prolifération de mots inutiles…

A quand donc la sobriété et le silence…

 

 

Trop bavard de soi – de ce peuple bigarré qui nous constitue – visages de la nuit qui luttent et débattent à toute heure du jour – infatigables et épuisants…

 

 

Si ces pages pouvaient – au moins – construire une échelle – on s’évaderait de cette effervescence – de ce tourbillonnement – de cet espace labyrinthique – pour plonger ou se hisser – qui peut savoir ? – au cœur du silence…

 

 

Tout – toujours – au bord de l’effondrement…

Ruines – bientôt – au fond de l’abîme. Et régénérescence et continuité aussi – sous d’autres traits…

Poursuite sans fin du cycle de la matière prise au piège…

 

 

Les rives – la lune – la nuit – au cœur de la vie sauvage…

 

 

Le ciel – en soi – qui a effacé la douleur – ou qui l’a peut-être – seulement – recouverte…

 

 

Vivre jusqu’à la perte – au-delà de la déchirure – au-delà de la possibilité de guérison. Vivre comme si le feu était une fraîcheur – comme si la nuit n’existait pas – comme si le monde n’était que deux mains ouvertes tendues vers nous…

 

 

A mastiquer les mots – comme s’ils abritaient la nuit et toutes les impossibilités du monde…

L’impuissance de vivre aussi forte, peut-être, que l’ardeur des traits sur la page…

 

 

Seul – en notre compagnie – à nous tendre la main – et à nous serrer l’un contre l’autre – comme si nous étions les plus vieux amis du monde…

 

 

Dans les carnets du ciel, il n’y a que le silence. Pas un seul mot qui anéantirait le mystère – et notre confiance en l’infinité des possibles…

 

 

Ces taches d’encre sur la page ne partagent – en vérité – que le secret commun

 

 

L’être derrière les traits et sous la langue. Le même visage que l’Autre – pour en finir avec toutes les inimitiés…

 

 

Fragilité du corps – sensibilité de l’âme – dureté des masques. A nous de démêler l’invisible dans l’épaisseur de la trame…

 

 

Tout a tourbillonné dans ce trou que nous sommes. Puis l’eau s’est retirée…

 

 

Trouée d’un Autre – en soi – que nous ignorons encore…

 

 

Une flamme vacillante dans l’âme malgré l’ardeur du corps – et la vigueur du sang qui monte jusqu’au visage…

 

 

Une infime parcelle de ciel sur un amoncellement de terre avec, à la place des yeux, deux étoiles qui donnent à l’esprit ce goût si fort pour le rêve et l’apparat…

 

 

D’heure en heure – jusqu’au grand jour…

 

 

L’âme de moins en moins humaine – et à laquelle nous ne saurions attribuer le moindre qualificatif… Plus simple peut-être – moins encombrée par les désirs et les exigences – par les images et les références terrestres. Mais pas encore totalement céleste, bien sûr…

 

 

D’une vague à l’autre – comme les tâches et les jours qui se succèdent…

 

 

Avons-nous encore une âme… Avons-nous encore figure humaine… Qui saurait dire…

 

 

Transformation lente – journalière – malgré quelques bagages anciens qui peinent à s’alléger…

Ni vraiment celui d’autrefois, ni vraiment un autre. Quelque chose de vague et d’indéterminé. Un mélange provisoire et inachevé – inachevable comme tout ce qui n’a de fin…

Forme apparente – seulement – porteuse d’un espace immuable – parfois habité – parfois déserté…

 

 

Libre autant que peuvent l’être l’âme et l’homme…

Plus acquiesçant, peut-être, aux incertitudes et aux circonstances. Et moins réfractaire, sans doute, à toutes les servitudes terrestres…

Jeu et magie du geste. Joie pure de l’acte sans intention – indifférent aux résultats et aux résultantes du faire…

Être – et vivre (plus que jamais) avec le regard et la main au cœur de l’essentiel…

 

 

Plus de vents – et moins de songes. Plus de silence et de solitude. Et moins de sommeil peut-être…

Rythme hors du monde et du temps – docile aux exigences de ce qui est – de ce qui surgit – de ce qui disparaît. Et l’âme muette – sans volonté – sans aspiration – sans désir ni de terre, ni de ciel – mais intransigeante (encore) sur les conditions requises pour goûter le silence et la solitude – l’intensité et la jubilation de vivre…

Eloigné, le plus souvent, du monde et des activités humaines…

 

 

Amas de chair et de pensées écrasé par le martèlement du temps. Irréconciliable avec cette béance qui confine à l’épuisement – à la poussière – puis, au silence…

 

 

Langage d’un Autre qui n’ose se montrer – et qui traverse, pourtant, tous les visages – tenus par les fils d’un écheveau invisible…

 

 

Nous croyons être ceci ou cela alors qu’en vérité nous sommes toujours autre chose – comme une manière commune (et fallacieuse) de ne voir – et de ne présenter au monde – qu’un seul visage – ou, au mieux, une figure à quelques facettes – alors que la réalité est toujours plus étrange – contradictoire – confondante – mystérieusement abyssale…

 

 

L’illusion – aussi – est une figure de la réalité. Comme le rêve et le sommeil – en bonne place sur la palette – du côté du plus sombre…

 

 

Sur ce fil tendu entre la sauvagerie et la promesse. Sous le ciel et au-dessus de l’abîme – parmi toutes ces têtes qui nous semblent si hostiles – si étrangères…

Comment vivre ne pourrait-il ne pas nous condamner à l’effroi – et l’effroi à la fuite ou à la tentative d’accéder à la promesse…

 

 

N’être – en définitive – que l’aire de tous les passages – invisible – éperdument anonyme – sans nom – presque sans réalité. Et, pourtant, essentiel – indispensable à tout ce qui existe – à tout ce qui nous traverse…

N’être que l’instrument des Autres – ce dont on fait usage sans même s’en rendre compte – sans même un geste ou une parole de gratitude. Voilà, peut-être, le plus haut degré sur l’échelle de l’humilité…

Rude élévation pour l’homme – et sa (maladive) prétention à vouloir être – et paraître – toujours davantage…

Et plus simple, peut-être, pour celui que la vie n’a cessé de défaire et d’effacer – pour celui qui a, peu à peu, appris à n’être personne…

 

 

Paroles de soif devenant – peu à peu – silence et apaisement…

 

 

Passager d’un voyage sans fin – comme un rêve vers l’inconnu – éternellement recommencé…

 

 

Vers le plus simple – comme l’eau qui coule sur la soif…

 

 

Ne se sentir attaché au monde que par la persistance – et la résistance – de quelques feuilles…

Faire halte et s’effacer. Habiter la marge sans même prêter attention à la manière dont le monde nous soustrait…

Devenir le dénominateur le plus proche de un…

L’infini exposé – et étendu à l’unité – comme un rééquilibrage nécessaire au fractionnement…

Puiser dans la densité et l’ampleur. Et se résoudre à l’étrange incongruité du monde…

 

 

Couché humblement sur ces feuilles alors qu’autrefois nous nous dressions – feutre à la main – pour crier au monde ce qu’il savait déjà – en se heurtant aux résistances de ce qui était déjà ouvert – en dépit des apparences…

 

 

Entre nous – un espace moins large qu’un trait esquissé sur la page…

 

 

Mots moins brûlants – plus habités – et, peut-être, plus silencieux – lorsque nous avons compris que rien ne pouvait changer sans le consentement de l’âme…

 

 

Une parole comme un ciel ouvert – sur un sol de pierres blanchies – comme si le vent avait érodé ces amas de terre noire – âpre – inhospitalière – et les avait remplacés par un peu de neige et de silence…

 

 

Effacement et disparition – ce qui n’ampute nullement l’âme – mais qui, au contraire, l’allège et lui offre les conditions de sa liberté…

 

 

Autrefois la parole et les murs. La frontalité. Ce qui vociférait et brûlait dans sa colère…

A présent – tout se murmure – à peine – l’âme assise négligemment sur un minuscule parapet…

 

 

Langue qui a – peu à peu – glissé vers le versant le moins sombre de l’âme…

 

 

Montagne, paroi et écho lointain – devenus creux, espace et silence de proximité…

 

 

L’absence et le provisoire – si angoissants autrefois – et si propices, à présent, à l’enchantement et à la jubilation – à la célébration de l’intense – de l’instant – de l’éternité…

 

 

Quelques traces du passé – viscéralement douloureux. Auto-thérapeutique de l’Amour, de l’écoute et des petits pas…

Être – accueillir – joie – faire face – et réconforter si nécessaire…

 

 

Atomisation – morcellement de l’unité. Cohabitation avec tous ces visages qui nous peuplent (et qui, parfois, nous hantent jusqu’à la malédiction) – chacun exigeant un geste, un peu d’attention ou quelques marques de faveur – et que cet espace – en nous – écoute avec tendresse et bienveillance – répondant avec patience à toutes les demandes – à toutes les interrogations – apaisant toutes les inquiétudes, toutes les frustrations, tous les désarrois en sachant se montrer strict lorsque la nécessité glisse subrepticement vers le caprice…

Etrange auto-éducation nulle part enseignée…

 

 

Un monde – en soi – à part entière – que chacun gouverne selon ses prédispositions et sa sensibilité…

Maître d’aucun jeu – en vérité…

 

 

Ah ! Cette quête âpre et éreintante de la proximité…

 

 

A demeure – la joie et le tragique…

 

 

Le ciel – partout – au-dessus comme au-dedans. Et cette langue qui arpente le monde – qui serpente entre les cimes et les sous-sols – cherchant un frère – une communauté – déchirante toujours dans son appel – lançant des mots tantôt comme des flèches – tantôt comme des bouteilles à la mer – pour ouvrir ou émouvoir les cœurs – sans se douter que la terre est dépeuplée – qu’elle n’est qu’un désert d’âmes et de sable sous lequel ont été enterrés tous les morts… Des vivants – nulle trace – sans doute se sont-ils exilés en des lieux moins désolants…

 

 

Entre soi et l’océan – cette glace que l’on édifie en vivant – et que renforce le monde qui, sans même le savoir, a toujours constitué un piège – une nasse – un aquarium…

L’appel pélagique réservé à ceux qui étouffent – aux intrépides et vaillants thuriféraires de la liberté. Mais rares sont ceux qui parviennent à gagner le grand large…

Tant de pertes – et plus encore de retours vers le bocal…

 

 

Pays natal – lieu premier de toutes les origines…

 

 

Pain et couche solitaires plutôt que demi-pains et demi-couches côte à côte – de moins en moins proches – de plus en plus étrangers…

L’éloignement comme support d’un autre jour. Le début du voyage. Et le choix nécessaire d’une autre foulée – plus rebelle et aventurière – celle qui cherche la route vers le pays originel…

 

 

Comme une brèche dans la terre – dans notre trou – qui déboucherait sur un ciel plus vaste – et moins étrange que l’idée que s’en font communément les hommes – bien plus ordinaire que tous les rêves farfelus initiés depuis le sommeil des rives d’en haut…

 

 

Excès d’air – dilatation de l’espace – et cette extériorisation du regard – comme une caresse sur le monde – l’élan d’une main ouverte et secourable – prête à guider et à soigner (si nécessaire)…

 

 

Le chemin du retour. De l’apparence à l’inhabité. De la certitude au plus vaste. De la peur au moins étranger. Choses et visages superposés comme la Babel la plus naturelle du monde. Et le souffle pour étendre l’espace – élargir l’envergure – et laisser s’effacer la crispation – cette respiration rétrécie. Sentir le chaud et le froid des âmes – et les secrets sous la langue. Devenir terre occupée – résistante – et ciel sans mystère. Presque humain peut-être…

 

 

La main aussi disponible que l’esprit – et l’esprit aussi disponible que l’âme. Temps obsolète et exigences révolues. Le neuf qui jamais ne se laisse étreindre mais qui régénère inlassablement le regard…

 

 

Entre ce qui se distingue et ce qui s’efface. Plus même certain d’exister. Qu’un nom sur une silhouette que nul ne voit – que nul n’appelle…

Le vide – peut-être – déjà en train de nous happer…

 

 

Entre passage et suspens – possible et servitude – liberté et autre monde. Ce que la langue rend visible et vivable – de jour en jour. Et ce qu’une autre perspective éclaire plus précisément…

 

 

L’entente et l’innommable – intervalle où tout devient égal – sensible – écrasant. L’inhumain brisé en deux – puis, cette fraîcheur qui élargit l’espace – et ôte les cloisons – pour offrir enfin l’air nécessaire pour vivre et respirer…

 

 

Ce qui monte – en soi – vient, peut-être, du ciel – de l’ouverture du chenal sur lequel veille l’âme. Tout alors surgit – et se déverse – pour que nous devenions le monde…

 

 

Les pierres, les arbres, les bêtes et les poètes sont nos amis les plus sûrs ; ensemble nous dialoguons sans fin. Et nos échanges ont l’allure – et le parfum – des jeux de l’enfance – bordés de rires et de joyeuses bousculades…

 

 

Ni signe, ni attente. Pas le moindre visage. Le silence désaisissant. L’austérité joyeuse du dénuement. La simplicité et le nécessaire. L’amitié offerte à ce qui est là. Et la joie que l’on porte…

 

 

Hors de prise – comme l’air insaisissable…

 

 

Ce morceau d’espace qui nous relie. Sans jointure – la terre étoilée. Les visages comme des routes. Les âmes comme des précipices. Le petit peuple du jour. Et le fond de tous les abîmes…

 

 

L’alliance secrète – et méconnue – des visages qui se déchirent. Entre distance et rupture – rapprochement et séparation. Chemin de quête et d’errance où ce qui se cherche éprouve et corrompt toute rencontre – toute forme de proximité – avec l’Autre…

 

 

Figures du rêve – en volutes grises – sans repos – sans explication – jusqu’à l’ultime soupir – comme le prolongement du songe et de l’anecdote…

 

 

Quelque chose s’est perdu que nous ne retrouvons pas – nulle part ; en réalité, il n’y avait que le manque – la perte était un fantasme – une illusion – comme une invitation à chercher autrement – à découvrir ce qui était inconnu – si proche et si familier – pourtant…

 

 

La grande cité est là – tout près – perdue dans le noir de nos idées – entre le silence et les bruits du monde – là où l’on ne s’attendrait qu’à trouver une forme de perte – et, à travers elle, un abandon total – le pire état pour l’homme, pense-t-on trop souvent – et qui se révèle, en vérité, l’unique passage…

 

 

L’homme seul – l’homme premier – l’homme face à l’immensité…

La solitude rehaussée jusqu’à la grâce…

 

 

Mots à leur place – à côté des pas – tout au long du chemin – comme halte et distance – mise en perspective – nécessaires. Sous le regard de la seule autorité admise ; le silence…

 

 

Ce qui sourd du visage humain – ce qui perce sous les carapaces de l’âme – la beauté de l’indicible. La vérité sans masque. Avec la même détermination à éclore chez chacun – en dépit des apparences…

 

 

La pierre et l’âme inerte que la terre emporte…

Les vents et la plainte – la même route à parcourir…

 

 

Aux confins d’un soleil pas encore totalement éteint. Tête et corps de passage. Des versants occupés. Des pentes à gravir. Et nul signe à la ronde – ni devant, ni derrière – ni en haut, ni en bas. L’effort puisant dans le courage – et le courage au fond de l’âme – l’âme portée brièvement par le rêve – quelques restes d’étoiles – simples astres de consolation lorsque le réel effraye davantage que l’étouffement…

 

 

Les circonstances – ce qui sculpte l’intérieur – jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien ; ni nom, ni visage, ni âme, ni croyance – Dieu – nu et seul – ne se cherchant plus ailleurs…

 

 

Le centre – invisible – mais attentif, toujours, à toutes les périphéries – et à toutes les turpitudes du voyage. Le seul habilité à jouer avec les interstices…

Vide – absence et présence – terrains de jeux de tous les états…

 

 

La page – le poème – pareils à un visage dont on aurait enlevé la peau. Sang et nerfs à vif. Et l’âme plus profondément encore. Et derrière l’âme, la solitude et la jubilation – expressions manifestes, et premières peut-être, du silence…

 

 

Ce qui nous traverse et éparpille les éclats. Un mot – une âme – une pierre. Front – à jamais – marqué par l’équivoque de toute solitude et l’apparente multitude du monde et des états…

 

 

D’un côté, monde détaché du regard. Et de l’autre, regard détaché du monde. Et, en nous, les deux réunis qui, le plus souvent, s’ignorent – et qui, parfois, s’enlacent avec une fraternité inespérée…

 

 

Seul – fragile – exposé à tous les vents. Sans abri – sans appui – sans fuite possible – mais intensément vivant…

 

 

L’homme des brèves rencontres – intenses et, parfois, déterminantes. Le passant modeste et magnifique – libre et sans exigence…

 

 

Ce qui se brise et ne peut se réparer – l’organe cœur – l’objet cœur – l’émotion cœur. Et de cette fracture renaître ailleurs – autrement – encore plus fragile – encore plus sensible à la violence du monde. Ainsi découvre-t-on ce qui nous habite – en faisant face à toutes les déchirures…

 

 

Mots-délice sur l’instant inachevé – l’enclave ouverte – l’éternité inaugurale…

 

 

De soi à l’Autre – sans le moindre intermédiaire. Comme une présence – une origine – à retrouver – et qui se conquiert à force de blessures et d’innocence…

 

 

Ce qui est étranger s’attarde dans la parole – comme s’il voulait défaire ce que l’on attribue communément au hasard. Parole – à ce point – qui signifie plus qu’elle ne veut dire – autre chose – plus loin – plus profondément enfouie – tapie peut-être – au fond du regard – et que la sensibilité reflète malgré la pudeur et les réticences à dévoiler davantage qu’un secret…

 

 

Comme un silence agenouillé sur les pierres blanches. Quelqu’un – quelque chose – presque rien – venu rompre la certitude – l’alignement des allées – le mirage du temps – l’amour qui soustrait et sépare. L’écriture interrompue par le bruit de l’âme qui s’enfuit. L’étrange sensation d’être un Autre – plus apte à vivre – moins sensible aux vicissitudes et aux aléas du destin – au provisoire – aux apparences – moins empêtré dans cette folie d’être au monde…

 

 

Eclairé par ce qui interrompt la nuit – et offre aux vivants une valeur plus haute que l’échange. Embrassé par ce qui élève et réunit – l’humilité en tête et le silence à sa suite…

La beauté des pierres, la magie des nuages, la lumière des forêts. Ce qui fend la matière pour qu’émerge, de sa gangue, la possibilité de vivre – le dehors et le dedans rassemblés – unifiés – confondus. La joie d’un Autre tourbillonnant à contre-sens des certitudes. La fête sur tous les visages – autrefois si grimaçants – si creusés par la crainte et la colère – comme une longue et douloureuse naissance à soi-même…

 

 

Tout se dérobe à notre main – à notre âme. Passant seulement – sans même un signe – sans même un adieu. Tout file au rythme des vents. Et lorsque tout a disparu, ne reste que l’absence…

 

 

Une attente vaine et ininterrompue que rien ne saurait rompre ; ni les lieux, ni les choses, ni les visages. Pas même un livre ou un poème. Ni même la foi ou la croyance en un Dieu (trop) lointain…

L’espérance d’une vie plus belle – plus profonde – plus intense ; plus vivante en somme – où la proximité serait aisée – accessible – naturelle. Un monde où l’âme aurait la primauté sur les instincts – où les liens seraient simples et authentiques – où les gestes seraient sensibles et respectueux. Un monde – une âme – une vie – à façonner en soi – et que rien, au-dehors, ne pourrait enlaidir, entacher ni corrompre. Une manière d’être – douce, ouverte et souveraine – indestructible…

 

 

Rupture et séparation – la solitude retrouvée. L’âme et la déraison torrentielle – presque la folie. L’inertie du monde et le poème – la parole pour soi murmurée, chaque soir, à l’oreille d’un Autre – en nous – en soi – amoureusement attentif – qui décèle sous les failles de la langue, les blessures de la traversée – les douleurs encore si vives de l’exil…

 

 

L’Amour – en soi – qu’il faut exhumer des décombres – de l’oubli. Excaver la matière – façonner des interstices – élargir les trouées existantes – et offrir ce labeur acharné sans même lever les yeux sur les visages près à saisir l’aubaine…

Présent anonyme – offrande de personne. Geste simple et naturel. Et gratitude envers les mains qui s’en emparent…

 

 

Ce qui insiste dans la foulée – parfois la douleur, d’autres fois la couleur. Ce que l’âme avait oublié en marchant…

 

 

Terre et figures explorées avec le même feu – le même souffle. L’âme fébrile et attentive au miracle de la proximité – à cette attirance des profondeurs – du commun espace habité par tous…

 

 

Paysages, visages et noms divers que le passant oublie. Ne restent, après quelques heures – quelques jours – quelques années – que l’émotion de la rencontre (si elle a eu lieu) et le parfum du voyage…

 

 

Que reste-t-il face à soi sinon le défi de se connaître – de s’approcher – et de reconnaître la proximité entre ces mille visages qui nous composent et l’espace vide – tendre et accueillant – entre ces figures de l’individualité et cette présence – cette manière d’être présent au monde et à soi-même qui, peu à peu, se confondent…

Le signe que nous sommes la route et l’origine – le voyage et la destination. Le centre immobile au-dedans de tout – épars et unifié – indécelable pour les yeux univoques – horizontaux – qui n’ont encore réussi à franchir les confins de la raison commune…

 

 

Il n’y a qu’un seul visage à rencontrer – ce que l’on oublie trop souvent dans notre fièvre de visages et de rencontres…

Miroirs qu’il faut briser jusqu’à la solitude première…

 

 

Qu’un peu d’encre – quelques signes – sur la page. Des pages et des livres qui voudraient dire le monde – et lui confier ce qu’il sait déjà…

 

 

Bruits prétentieux sur leur pente abrupte. Plus haut, le tonnerre et le ciel zébré – plus bas, l’eau et la terre. Et dans cet intervalle – notre voix sans visée – immergée dans le bleu et le noir – à peine décelable depuis les hauteurs – et totalement imperceptible pour ceux qui ne fréquentent que les pierres…

Infimes poussières que l’on oubliera…

 

 

Le langage tente, bien sûr, d’inventorier le réel – de représenter le monde – ce que nous sommes – et de mettre au jour cette richesse et cette complexité. La conjugaison, elle, ne fait que décliner toutes les manières possibles d’être ensemble

 

 

Chemin après chemin – voyage labyrinthique qui blanchit l’âme et les cheveux. Bornes au bord des routes. Errance métaphysique. L’œil dans la visée des Dieux. L’œil hagard – l’œil fragile. Mille étapes et mille cols à franchir – en roue libre. Comme l’eau fidèle à sa pente…

 

 

Qu’un grand mystère à la place du monde – des yeux – du visage – de l’âme – ce que les hommes prennent, trop souvent, pour une évidence…

 

 

Qu’un espace que tout traverse. Voilà ce que nous sommes – ce qui passe et ce qui permet le passage…

 

Carnet n°186 Aube et horizon

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Un front de chair – humble – affranchi de l’espérance – exilé de la multitude. Seul dans sa marche et son obstination. Digne – au-delà de toute fierté. Honnête face au monde – authentique avec les âmes. Aimable, en quelque sorte, malgré les restrictions – et l’insuffisance – des amours horizontales…

 

 

Un destin de nuage – aussi vaporeux – aussi libre – aussi jubilatoire – que le voyage défait et recompose à l’infini…

 

 

Jamais agenouillé devant – ni perché sur – la moindre idole. Et rechignant toujours à légitimer ses gestes par un dogme ou la pensée d’un Autre – par la moindre autorité. Actes et chants libres de toute appartenance – de toute filiation…

Ni meilleur – ni pire – qu’un autre. Singulièrement atypique peut-être… Une âme qui voue son amour aux pierres, aux arbres et aux bêtes – et à tous les visages humains que la vie et le monde ont rendus humbles et respectueux – pétris d’incertitude et de reconnaissance – suffisamment aimables pour que l’on ait envie de rencontrer leur âme – et (pourquoi pas ?) de jouir avec eux de cette commune nudité…

 

 

Délices de ces retrouvailles solitaires et silencieuses où l’âme est devenue main caressante – bouche qui ose (enfin) déclarer son amour…

Abandonnée cette mendicité sanglotante d’autrefois où l’on réclamait une chaleur – une étreinte – un baiser – et où l’on ne récoltait qu’une indifférence déchirante – insupportable…

Le foyer – à présent – est habité – dont nous sommes à la fois l’hôte et l’invité – la place vacante et le vagabond de passage…

Espace libre et ouvert…

 

 

Roche magmatique – terres en flammes – devenues presque solaires à force d’étreintes et de lumière…

L’Amour offert à lui-même – à travers mille gestes…

Et l’âme qui jubile au-dessus de soi…

 

 

Tout devient aussi réel que la mort – aussi concret qu’un corps inerte – qu’une âme sans vie…

Tout a été étranglé par l’incertitude…

Ne restent plus – à présent – que la joie et le vide – et la tentation d’exister pour presque rien

 

 

L’essence de l’infini où tout semble réalisable. Et vivre qui – à la fois – ouvre et limite le champ des possibles…

 

 

Ce que le monde malmène et répudie – voilà ce qui nous semble le plus aimable sur cette terre. Les autres – ceux qui exploitent – ceux qui tirent profit ou sommeillent – n’ont droit qu’à des grimaces et à des gestes spéculaires. Mais ce qui surgit, bien sûr, vient d’en deçà et d’au-delà de toute intention – guidé par les conditionnements du monde et une main inconnue ; la volonté d’un Autre et celle de tous les autres – réunies au fond d’une seule âme ; toutes les âmes en une seule – et cela pour chacun…

 

 

Posée au jour le plus à l’est du monde – avant même que naisse la première aurore. Là est la lumière. Et l’âme à l’autre extrémité – libre – aventurière – toujours aussi sauvage et indomptable…

Et nous – des deux côtés à la fois – réunis dans le regard, le geste et la parole…

 

 

La communauté vivante se tient – toujours – sur les pierres – au cœur des forêts – et, parfois, parmi les visages que nous croisons – et qui attendent – humblement – un regard – un geste – une parole – un peu de tendresse, peut-être – pour éveiller leur joie – apaiser leur peine – combler leur solitude – et approfondir, espérons-le, leur humanité…

 

 

Peut-être entend-on – ici et là – dans ces pages – le chant des rivières et le vent dans les feuillages… Peut-être aperçoit-on – entre les mots – au détour d’une phrase – quelques empreintes animales. A se demander si cette encre n’a pas été mélangée à un peu d’eau – à un peu d’air – à un peu de terre – et si ces feuilles ne sont pas, en vérité, quelques fragments volés aux collines…

 

 

Le non savoir offre une innocence au regard qui peut – ainsi – réenchanter le monde…

Beauté – partout – jusqu’à cette pluie diluvienne et à nos habits trempés qui sèchent dans la cellule – comme la marque de notre appartenance – comme le signe de notre allégeance – si vives – si intenses – à la terre…

 

 

Des yeux ronds comme des billes devant la beauté du monde et les mille horizons de la terre. Seul face à cette aube qui s’annonce – comme si les ténèbres d’autrefois allaient (enfin) être détrônées…

 

 

Brûlure ardente de la joie au faîte de la solitude. Solitude apparente, bien sûr, tant tout semble habiter – et résonner – en soi. L’ombre des choses et toute la création au-dedans de l’âme qui vibre à l’unisson du monde…

 

 

La beauté sans cesse renouvelée du jour – de la lumière et des étoiles. Ni sang, ni fatigue. Ni même lendemain prometteur… Des yeux émerveillés par cette grâce de vivre…

 

 

Marche sans chemin – sans même la sensation du sol. Balbutiements, peut-être, de lévitation…

 

 

Voyage où l’incertitude grandit jour après jour – devient prépondérante – centrale – et où l’angoisse s’amenuise – disparaît peu à peu – déchirée par la prégnance de l’instant et les infinies possibilités du chemin…

 

 

En vérité, nous n’avons jamais marché – c’est la lumière – en nous – qui s’est approchée…

Et dans les yeux, nulle étoile. Et dans l’âme, l’assise fragile de l’innocence qui a délaissé les chimères humaines pour plonger sans espérance – au cœur de la joie et de la beauté – au cœur de la réalité visible et invisible du monde…

 

 

Ici ou ailleurs – qu’importe les lieux et les chemins empruntés au cours de cette marche vers nous-même(s)…

 

 

Entre ombres et étoiles – là où le sang et la fatigue n’ont plus d’importance – à la source de tous les gisements – là où la liberté est un chant – un acquiescement joyeux à toutes les infortunes…

 

 

Demain sera une terre sans ténèbres – sans crainte – sans malédiction. Demain – sans doute – n’existera jamais…

C’est à présent – à cet instant même – qu’il nous faut apprendre à être libre – à jouer avec les incertitudes du voyage – et à célébrer la fervente dévotion de l’âme pour le silence et l’infini…

 

 

Temple du geste où les choses et le langage sont déposés au plus bas – pour répondre aux nécessités du corps et de l’esprit…

Rien qu’un chant – un voyage – une flèche vers le silence…

 

 

L’amitié du voyageur pour ce qui n’a de nom…

Paysages traversés – visages rencontrés – en silence – l’âme discrète et mains offertes en reflet…

 

 

Sécularisation du plus sacré. Extension de la verticalité à tous les horizons du monde. Perspective première – avec ou sans le consentement des hommes. La seule œuvre nécessaire peut-être…

 

 

La calligraphie des heures et les grandes arabesques du temps – dispersées sur la page. Comme un silence au milieu de la cendre – au milieu de la lumière – au cœur du jour nouveau – en attendant la naissance de l’aube. A se tenir là – innocent et émerveillé – au cœur de cette étrange beauté de vivre…

 

 

Un feu – une innocence – l’intuition d’une expérience inaugurale…

Ni folie, ni délire d’affamé. Caresses plutôt d’une éternité imminente…

Du sable dans la bouche peut-être… Une étendue fragmentée. Un reste inoffensif d’espérance. Quelque chose au goût de poussière. Des cendres et une seule présence – nulle part enracinée – mais qui a poussé sur le néant laissé par les incendies successifs – au cœur de la béance creusée par la traversée de l’abîme…

Là où la lutte et la peur ont été désossées – et remplacées par l’Amour qui se montre parfois tendre, parfois véhément – selon les visages et les circonstances. L’infini à travers le regard. L’infini à travers le geste ; d’âme à âme, en quelque sorte – qui – toutes – habitent l’espace commun…

 

 

Confiance dispersée en autant de visages rencontrés. Passage de l’attente – fébrile toujours – à l’éternité…

Pierre sous le soleil – sans tête – sans poids – qui se prête à tous les pas – à toutes les errances – à toutes les folies…

 

 

Ce qui a brûlé – ce que les vents ont emporté – ce que le monde a dévasté – terreau de l’inattendu – socle de l’inespéré. Perspective où l’invisible prend le pas sur l’explicable…

 

 

Un feu qui ne faiblit pas – malgré la fatigue et l’absence parfois…

 

 

Des pas d’encre sur la page et le chemin – entremêlés – confondus – superposés – où le monde et le silence tiennent le haut du pavé – règnent en maîtres si l’on peut dire…

 

 

Porteur d’abîmes et d’horizons. Marcheur qu’aucun sommet n’effraye. Arpenteur de passerelles. Passeur de gué. Foulées droites et chemins tortueux vers le même océan…

Ni sortilège, ni malédiction. Simple vocation qui impulse le rythme et la direction…

 

 

Pas d’exil et pages de joie. En commun – le chemin et la solitude – où ni l’encre, ni la sueur ne sont comptées…

 

 

Vie secrète entre deux soleils – sur ce fil étroit qui relie toutes les rives – celles de l’âme – celles de l’homme – celles du monde…

 

 

Célébration de l’effacement qui nous fait perdre une place quelconque – infime toujours – dans l’organisation hiérarchique des hommes – au profit d’un horizon infini et invisible. Comme une présence indispensable autant à l’âme qu’au monde…

 

 

Décadence – chute apparente – qui a effacé le superflu – ce qui gênait – ce qui encombrait. Amincissement de l’âme, en quelque sorte. Vie matérielle élémentaire – simple – sobre – presque sommaire – au profit d’une âme plus dense – plus profonde – plus légère. Etrange alliance avec l’Absolu. Et Dieu – en nous – qui peut (enfin) s’installer – occuper la place vacante – pour devenir, peut-être, le seul maître du jeu…

 

 

Là où la mort n’existe pas – ou alors n’est qu’un rite – un rire – une farce – un jeu – indévoilable aux yeux trop puérils des hommes qui, dans leur orgueil et leur mégalomanie, se prendraient pour des Dieux immortels…

Exercices et pratiques initiatiques de l’abandon, de la nudité et de la modestie – comme préalable nécessaire au dévoilement (progressif) de la vérité…

 

 

Archives des humeurs – peut-être – où l’essentiel, comme à l’accoutumée, se lit entre les lignes…

Usage plus modéré du verbe pour offrir une autre envergure au silence – colonne vertébrale – axe central – qui relie les fragments et offre, à travers leur foisonnement – leur luxuriance, un espace de respiration…

Un peu d’air, en somme, pour exister – malgré l’abondance des mots…

 

 

Homme simple – simplement – sans autre point de comparaison que lui-même. Sans frère véritable – sans autre communauté que sa propre compagnie – et qui porte sa solitude tantôt comme un abîme, tantôt comme une cape de joie…

Trop profondément blessé, sans doute, par l’inhumanité du monde…

 

 

A marcher là où les pierres lui offrent un passage. A rencontrer les arbres et les bêtes et à leur parler en frères. A dormir là où les herbes l’invitent à se coucher. A vivre (presque) comme si l’humanité n’existait pas…

Prisonnier – trop prisonnier, peut-être, de lui-même… Mais sur qui d’autre pourrait-il compter…

 

 

Pantin déguenillé – malmené – bancal – suspendu à un seul fil – fragile – prêt à se rompre…

 

 

Dans la gueule du loup – et à la place des dents – une joie. Une joie greffée sous la langue. Comme un phare – le seul possible, peut-être – dans cet océan de silence oppressant – sans gaieté – sans communion – où ne bruissent que les vents – les gémissements des vivants – l’effroyable tyrannie des souffles…

 

 

Joie pure de l’étincelle et du brasier. Et tristesse à la vue des cendres laissées par les incendies. L’homme partagé – dévoré par ses antagonismes et sa multitude – par l’armée de visages qui le gouvernent…

 

 

Fragments pour l’homme seul – exilé des rives communes – curieux – interrogatif – qui rêve de comprendre le monde, les Autres, lui-même – d’explorer leur profondeur – leur étendue – de percer tous leurs mystères – de découvrir la vérité sous les identités apparentes…

Fragments pour l’homme seul. Fragments pour (presque) personne, en vérité, en ce monde où la solitude est malvenue – bannie – exclue – quasiment interdite – et où l’usage des Autres n’est qu’une manière (commune et maladroite) d’échapper à son douloureux, instructif et bouleversant tête-à-tête…

 

 

Dialogue – chute – archipel. Tout un monde en soi – plus riche, peut-être, que celui de dehors. Avec moins de rêves et de miroirs…

 

 

Front qui a recouvert la blessure. Dans ce face-à-face où tout s’est résorbé. Les royaumes, la solitude, les tentations – jusqu’au monde que nous avons cru arpenter – jusqu’aux visages que nous avons cru rencontrer…

 

 

La magie et l’illusion dessinées par les yeux qui refusent de voir…

 

 

La terre sans profondeur – suffocante. Le ciel sans promesse – terrifiant. Plus âpres et désespérants que le rêve. Si invivables qu’on s’en remet à un Dieu étranger – à un Dieu inconnu – inventé – inconnaissable – au lieu de plonger dans la douleur pour découvrir, au fil de la traversée, ce Divin vivant – vibrant – intérieur et familier – qui, peu à peu, résorbe les frontières entre le monde et soi – entre le réel et l’invisible – entre le dehors et le dedans…

 

 

Âme migratrice – et silence sédentaire, présent déjà partout. Ainsi commencent – presque toujours – le conflit et l’errance – la quête irrépressible de l’Absolu – la tentative acharnée de combler cet écart ou de juxtaposer ces deux entités injuxtaposables

Et tout s’achève, bien sûr, avec la réconciliation, la réunification et le plein acquiescement à la différence – lorsque l’on abandonne ses rêves de superposition et de coïncidence parfaite…

 

 

Folie cheminante dans la poussière – cherchant son socle – son appartenance – son extinction…

 

 

Tout se jette dans nos yeux avides qui absorbent – qui absorbent jusqu’à la cécité…

 

 

Terre sans bannière où les visages sont anonymes – où les chemins sont ouverts – où l’or et la puissance ne valent pas davantage que l’errance et la poussière. Aire de présence immédiate – franchissable à chaque instant – pour que chacun puisse découvrir le seuil au-delà duquel tout s’inverse (lorsque l’âme, acculée, abandonne enfin ses vieilles références)…

 

 

Dieu dans chaque visage – au milieu des jours – dans la boue – dans l’herbe et les poèmes – dans les arbres et les mains couvertes de sang…

 

 

Vivre au rythme des arbres, des fleurs et des saisons – au rythme des astres et des bêtes – au rythme de l’herbe qui pousse et de la faux qui la coupe à maturité – au rythme des pas vagabonds qui arpentent la terre sans destination – libre du rythme du monde que les hommes ont rendu fou…

 

 

Ni parmi – ni avec – ni contre. A côté – le plus loin possible…

 

 

Rien à dire – rien à montrer – rien à défendre. Et rien à vendre, bien sûr… Dans l’attente d’une fraternité impossible (ou qui ne m’a pas été offerte)…

Chant solitaire donc pour résister au pire de l’homme…

A vivre, pourtant, comme si le monde était encore vivable – comme si la compagnie humaine était encore possible – comme si l’on pouvait encore espérer (un peu) de l’humanité…

 

 

Au service de ce qui est faible et de l’invisible. Inapte donc à vivre en ce monde où seules comptent la force et l’apparence…

Présence néanmoins indispensable – comme élan de résistance – comme force de rééquilibrage…

 

 

Qui sait ce qu’auront dessiné nos traits sur quelques âmes – et les incidences qu’ils auront eu sur le monde…

 

 

Ami des pierres et des arbres – des bêtes et du silence…

Une âme aux confins du monde humain…

Vagabond fuyant toutes les tribus (petites et grandes) – serpentant entre tous les campements sédentaires – entre tous les fiefs de l’entre-soi…

Fils d’une autre terre – enfant d’un autre ciel – vivant, pourtant, dans le même abîme que tous ses frères…

Ami des poètes, des penseurs et des sages. Ami des moines agenouillés dans leur cellule – de tous les ermites du monde – de toutes les âmes solitaires – désespérément ou joyeusement seules…

Dans sa roulotte déambulante qui arpente les routes et les chemins – et qui s’installe, pour quelque temps, dans tous les paysages désertiques et sauvages…

Va-nu-pieds de passage ignoré ou méprisé par les hommes – indigents jusque dans l’âme – qui crachent sur l’invisible et l’humilité – sur le dénuement et la précarité – les plus grandes beautés, peut-être, du vivant…

 

 

Sans socle – sans racine – mais le regard suspendu au plus précieux…

Sans rôle sur cette terre de murs et de masques – sur ces rives où les instincts, l’ignorance et la peur règnent en maîtres – et cimentent toutes les frontières – toutes les lois – tous les horizons…

 

 

A laisser le silence chanter sur ses pages – et la liberté courir dans ses veines – entre ses mots…

 

 

Seul comme si le monde n’était qu’une nuit – un rêve – un abîme – et toutes les existences (dont la sienne, bien sûr) un mirage provisoire…

Lui, si sensible, pourtant, à la beauté de cette terre et au miracle de vivre…

 

*

 

Avoir besoin des Autres (de quelque manière que ce soit) alors qu’ils nous insupportent – voilà, peut-être, résumé tout le dilemme de l’homme face à l’horizontalité du monde – face à la dimension relationnelle (si prépondérante) de l’existence terrestre…

Quant à la verticalité, elle n’est pas, non plus, vécue sans heurt, ni antagonisme. Comment, en effet, concilier le sentiment d’être pleinement soi-même (d’éprouver une forme d’accomplissement personnel respectueux de ses singularités et de son idiosyncrasie) et vivre, de manière pleine et réelle, l’effacement égotique ? Et comment gérer ces allers-retours permanents entre la personnalité – ses besoins – ses préférences – ses désirs et ses aspirations – et la présence impersonnelle – son équanimité – son acquiescement – son absence d’exigence et son silence ?

Dans la dimension horizontale comme dans la dimension verticale de la vie humaine, il semblerait qu’il faille allier naturel, spontanéité et abandon à ce qui est sans désirer expérimenter ce qui nous semble meilleur (ou plus favorable) – sans hiérarchiser les circonstances, les situations et les états intérieurs (émotions, sentiments…) – vivre sans rien désirer – vivre sans vouloir contrôler ou régenter ce qui jaillit – ce qui nous est offert (de façon si provisoire) – se laisser porter par les multiples courants qui nous animent – laisser son être pencher tantôt vers le centre, tantôt vers la périphérie – tantôt vers soi, tantôt vers l’Autre – en sachant (bien sûr) que le centre, la périphérie, soi et l’Autre ne sont, sur le plan visible, que différents aspects – différentes parts – du monde – et, sur un plan un peu moins tangible, différents fragments du même corps et de la même conscience – créés, fractionnés et unifiés par leur jeu permanent – aspects, parts et fragments qui nécessitent (simplement) plus ou moins d’attention, de présence et de considération selon les circonstances et la façon dont chacun vit et expérimente ce qui lui est donné à vivre…

 

 

Dévalons donc les pentes de l’enfer sans vouloir transformer tous les versants du monde en paradis – ni vouloir transformer la moindre pierre en élément d’un éden fictif – imaginaire – illusoire…

Que chacun se rue donc dans les ténèbres – et jouisse de tout ce noir qui irradie

Allons, camarades ! Avalons – et inhalons – la poussière des chemins – querelles – blessures – vengeances. Et vautrons-nous sur tous les territoires clôturés…

La terre – ainsi – ne sera jamais comprise – ni jamais respectée. Et la magie de l’Amour restera – pour toujours peut-être – un dogme – un masque pour des rituels mensongers – obsolètes – inutiles… Mais nous aurons vécu en homme – et honoré les traditions ancestrales du monde… L’honneur sera sauf – nous pourrons alors mourir sans regret…

 

 

Illusion de toute issue – de toute échappée. Nous demeurerons au fond du gouffre. L’unique perspective réside dans la lumière et la tendresse avec lesquelles nous éclairons et abordons ce que nous appelons la vie et le monde ; choses, visages et circonstances…

La matière restera matière – les gestes resteront gestes – les pensées resteront pensées. Mais les yeux pourront se transformer en regard…

Et, qu’importe que les âmes et les instincts continuent de jouer ensemble – ou de lutter au corps-à-corps – la marche du monde et du vivant se poursuivra quoi qu’il arrive – quoi que nous fassions…

 

 

L’intense proximité – voilà ce qui nous offre le plus de joie en ce monde. Qu’importe ce qui se trouve devant nous (ou au-dedans de nous) ; pierres, fleurs, arbres, bêtes, ciel, chemins, paysages, idées, sensations, émotions, sentiments et, parfois, il est vrai (trop rarement peut-être) quelques visages humains…

 

 

Donner et recevoir Amour et attention – tout, en vérité, tourne autour de cet axe central. Toutes nos vies – tous nos gestes – toutes nos paroles – n’en sont que des déclinaisons…

Variations infinies autour du même centre…

Et être ce lieu du partage – où l’on éprouve ce qui circule – ce qui est offert et ce qui est reçu – est, sans doute, la plus ardente aspiration de l’homme…

 

*

 

Que laisserons-nous dans notre sillage… Un peu d’écume qui – très vite – retournera à l’océan. Un peu de poussière qui – très vite – retournera à la terre. Un peu d’air qui – très vite – rejoindra les vents et, peut-être, le souffle de quelques vivants…

 

 

Etranges instants de vie – entre mille états et mille phénomènes – toujours – aussi sûrement que nous sommes traversés par mille émotions – et tiraillés par mille forces contraires…

Plongés au cœur des querelles inhérentes – consubstantielles – au monde relatif…

Ambivalent et équivoque destin que celui de l’homme…

 

 

Nos lignes – aussi tendres que l’âme et la chair – aussi dures que les pierres – aussi bavardes que les hommes – aussi hermétiques, peut-être, que le silence. Et foisonnantes – toujours – comme l’herbe et les fleurs au printemps…

 

 

Quelques paroles en héritage qui ne quitteront – sans doute jamais – les abîmes. Puissent-elles seulement offrir à quelques âmes un peu d’encouragement pour l’envol…

 

 

Peut-être est-il temps de creuser la terre – d’amonceler un peu de glaise pour édifier sa sépulture – d’offrir sa langue aux pierres et aux vents – et de parcourir le reste du chemin l’âme libre de toute exigence…

Laisser la proximité de la mort enterrer, une à une, toutes nos nécessités…

Disparaître le cœur léger…

 

 

Ni voix, ni sage, ni maître. Pas même un chapeau à se mettre sur la tête. La silhouette prisonnière de la danse des vents – de la folie du temps. Avec, sur le sol, d’infimes traces ; un peu de sueur – quelques larmes – et mille feuilles noircies de mots insensés…

Rien – à l’approche du silence…

 

 

Terre vêtue de forêts et de rivières – ciel en turban – sans limite. Et notre oreille collée contre sa poitrine pour entendre l’écho des profondeurs – la vie magmatique – les ondes lointaines du cri originel – avant la naissance du temps – avant la grande aventure des siècles – avant que l’homme impose son règne à ses rivages…

 

 

Paroles fidèles à l’âme – à ce qu’elle porte – à ce qui l’habite – aussi folles – aussi aventurières – aussi sérieuses et excentriques. Et aussi incompréhensibles sans doute…

 

 

Bras ouverts à ce qui tremble – l’âme comme un ciel – un horizon – une perspective. L’unique chemin, sans doute, pour échapper à l’indigence miraculeuse de vivre…

 

 

Le front trop humain encore pour s’affranchir de la fièvre et de l’errance…

Brûlant le peu qu’il nous reste pour arriver devant la mort aussi nu qu’à la naissance…

 

 

Sans appui – sans allié – aussi seul que l’âme – aussi insensé qu’un poème lancé par-dessus les murs du monde – comme un cri de joie et de révolte – comme un feu – un brasier – pour illuminer cette nuit – éclairer un peu les hommes (peut-être) – et répandre la lumière sur cette folie et ce sommeil…

Choisir la grâce plutôt que le rêve. Choisir la beauté et l’innocence plutôt la ruse et la violence…

 

 

Vivre en deçà de toutes les histoires – et ouvrir les yeux sur les visages et les choses du monde. Remercier pour la solitude et le silence. Offrir son chant pour honorer la perspective d’une terre sans drapeau – sans chimère. Puis, brouiller les pistes – inverser la parole – exalter la défaite pour voir plus loin – faire exploser les communes ambitions – décimer les royaumes – brûler les rêves et les restes des idoles. Rompre les murs du labyrinthe. Partager le secret dissimulé au fond de l’âme. Oser enfin être un homme. Oser enfin être soi-même et bien davantage – toutes les figures de la terre – ce que l’humanité apparente à Dieu – l’infini, l’éternité et l’Absolu amoureusement réunis. Tout être – et tout goûter. Savourer ces fragments – ces éclats – ces mille facettes de nous-mêmes – puis, tout jeter au loin – au feu – dans l’océan – et recommencer le jour suivant – un peu plus tard – ici et ailleurs – en effaçant, peu à peu, tous les délires de notre front…

 

 

Chaque soir – attendre la rencontre – en soi – et qui, parfois, n’a pas lieu. Trop opaque peut-être. Trop encombré de gestes et de visages. Seul alors face à la feuille blanche…

 

 

Aucun visage. Pas âme qui vive. Du silence et des forêts. Des chemins sous la pluie – sous ce ciel d’hiver – froid – blanc. Des pas et des pages. Le rythme journalier. Des choses et des chants. Quelques cimes, parfois, à gravir. Ni orgie, ni festin. Le quotidien élémentaire. Ni fête, ni alcool. Le royaume au-dedans. La clôture. Et le monde si lointain…

 

 

Ni triste, ni joyeux. A peine présent. Comme le signe d’une distance – d’une bataille inachevée au-dedans. Seul dans le labyrinthe – à remuer le secret caché au fond de l’âme pour s’assurer d’être encore vivant…

 

 

Excessif – tout ou rien – passant de l’un à l’autre pour ne rien manquer. Et la perte – ainsi – est fracassante. Où que nous allions – quoi que nous vivions – nous restons l’âme et les mains vides…

 

 

J’aimerais une âme – et des mots – durs comme le granite – à la surface légèrement friable – pour répandre autour de moi quelques éclats d’encre – quelques grains de sable. Le reflet d’un très ancien silence…

 

 

Peut-être n’y a-t-il plus rien à faire – plus rien à dire – plus rien à partager. Se laisser vivre – simplement – et attendre la mort avec indifférence. Aller ainsi – d’heure en heure – de jour en jour – sans intention – sans désir particulier – sans destination précise. Se laisser mener – se laisser porter – par les souffles du monde et les nécessités intérieures…

 

 

Pas certain que ces lignes prouvent que nous soyons vivant. Un Autre – en nous – a soutenu notre âme – et tenu notre main et notre plume – pour les écrire…

 

 

Sur cette aire où la terre n’offre pas la moindre promesse de retour. Une fable, peut-être, à laquelle nos lignes n’ont pas réussi à offrir davantage de réalité…

 

 

Vivant – à peine – comme si tout se détachait – la vie – le monde – les visages. Ne restent plus sous nos pieds qu’un peu de sable – et le ciel immense devant nos yeux sans exigence…

Etranger à tout autant qu’à nous-même…

Et nos lèvres, pourtant, qui cherchent leur souffle. Et notre âme, pourtant, si sensible au feu qui l’habite…

A marcher – sans fin – dans la poussière – au milieu des cris et des ruines...

A contempler – sans tristesse – le déclin implacable des existences…

 

 

Pas à pas – de dérision en dérision. Comme si nos ailes étaient collées aux décombres – comme si la terre n’était que larmes – comme si nous étions seuls – et la vie pas même un passage. Un refus rédhibitoire clôturant toutes les issues possibles. La grande impasse dans laquelle nous nous sommes nous-même(s) jeté(s)…

 

Carnet n°185 Toujours – quelque chose du monde

Regard* / 2019 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Regard confiant au cœur de l’incertitude – comme si la vie était un chemin joyeux – un jeu – un exercice de découverte – une exploration du réel – un apprentissage de la joie et de la gratitude – et non une suite d’épreuves et de déconvenues – une longue série de peines et de malheurs…

 

 

Nécessités et jubilation silencieuse – sobre – éminemment solitaire – sans autre visage que celui des pierres, des arbres et des bêtes. Cellule au cœur de la forêt – entre terre et ciel – sans horizon ni regret…

 

 

A présent – l’espace et la lettre – et le rythme des pas. Sentier de cendres, peu à peu, transformé en or. Soleil journalier entre l’aube et la page. Le front ouvert au cœur du monde

 

 

Quelques foulées dans des lieux sans importance. L’âme habitée moins confusément. Un envol au-dessus des abîmes intérieurs – au-dessus d’un monde où sommeille encore la plèbe…

 

 

Le ciel recouvre la feuille – traits qui serpentent entre les pierres sur les plus hauts versants du monde. Roches et syllabes se chevauchant – et roulant ensemble sur la mousse – sur la page. Du soleil – de l’ombre – le juste équilibre de l’homme. Des gestes et des mots – soudés par la même substance. L’âme et le langage adossés au même silence. La joie incertaine – fragile peut-être – mais présente – loin des tribulations des siècles. Hors du temps – loin des hommes. Dans cet havre que les chemins ont, peu à peu, façonné…

 

 

Eloignement – à la suite du passé. Phrases et sentiers soutenus par la joie. L’encre et la sueur – issues du même creuset – coulant sur la même pente. Racines au ciel – là-haut – accessible à la verticale de tous les en-bas – après mille détours – mille impasses – mille bifurcations – où l’âme s’est cru perdue…

 

 

A contempler la vie dans le sillon des arbres – avec cette patience de la verticalité…

 

 

Entre le vide et les menaces – l’incertitude – une aubaine pour l’âme malgré l’œil fébrile – inquiet – et que rien n’apaise – pas même la continuité des jours…

 

 

A refaire le trajet à l’envers – jusqu’au puits où tout a commencé. Et sur le point, peut-être, de découvrir l’espace jubilatoire qui a enfanté l’abîme, le ciel et le voyage – cette terre qui nous a vu naître…

 

 

Nulle exigence – ni de solitude, ni de rencontre – ni de circonstances, ni d’extase. Seulement ce qu’offrent le jour et les provisoires penchants de l’âme…

Si loin de cette manière de vivre d’autrefois où chaque événement était un risque – une épreuve – un faix – un accablement…

 

 

Le tranchant du jour – à travers le visage – à travers la parole. La lumière comme un silex sur les masques du mensonge…

L’âpre sentier de la lucidité qui érafle – perce et pulvérise – qui déblaye l’espace nécessaire pour que s’établisse le moins pire de l’homme

 

 

Titubant au milieu de l’ombre – de gestes en syllabes maladroites – pour déterrer ce qui se cache derrière l’identité – sous les racines apparentes du monde – et découvrir la vie hors du temps et le premier visage qui enfanta les siècles…

 

 

Entre le vide et le monde – cette course inachevée…

 

 

Le vent, l’incertitude et la parole couchée sur ce blanc innocent et sans mémoire…

 

 

Pantin des forces noires qui nous gouvernent. D’impasse en bifurcation – de sol en ciel imaginé – vers ce langage sans verbe – vers ce geste au-delà de toute intention. Là où les mirages sont pulvérisés – là où l’illusion implose – abandonné à soi et à la possibilité de la rencontre. Murs qui se lézardent – qui s’effritent – qui s’effondrent sur toutes les ruines – et toutes les tombes – des siècles. Au commencement de tout, peut-être…

 

 

Entre les ombres et la transparence du noir. Architecture horizontale que viennent lécher les vagues et le brouhaha du monde avant de se fracasser contre les digues de l’âme…

Hauteur aux portes de la mort. Brasier où nous nous attardons, peut-être, trop longuement…

Nébuleuse asymétrie où se déversent la sueur et le sang de la désobéissance…

Un peu d’encre – quelques taches sur le lustre des lettres…

 

 

Mots emphatiques et inutiles – là où le moindre geste convoque – et réunit – tous les Dieux…

 

 

A vivre parmi les mythes et les reflets – cette ombre galopante qui traverse le monde – qui pénètre les esprits et s’entasse dans les têtes en strates de poussière légèrement argentée. Et la soif jamais tarie de l’âme qui cherche – accroupie – dans toutes les eaux stagnantes la source inaséchée…

Vertige de l’errance et de la dépossession…

 

 

L’ignorance pointée comme un tremplin – comme une possibilité de prolonger le rêve…

 

 

Chaque visage plongé dans les abîmes communs – dans le noir constitutif du monde – là où l’illusion tient lieu de repère – de loi – de vérité… Là où la certitude devient le seul étai pour échapper au néant…

 

 

La délicate attention de l’aube – agenouillée à nos côtés. L’œil au portique découvrant, à travers la fente, le terrifiant spectacle du monde…

 

 

A entendre partout le dedans appeler le dehors – et le dehors se perdre dans toutes les impasses du monde – et se cogner à la vitre du silence – toujours aussi ouvert – toujours aussi infranchissable – toujours aussi ignoré…

 

 

Une main et un front ouverts aux esprits qui cheminent – au silence tissé entre les mots – aux bêtes que la lumière réchauffe et rassure – à toutes les lueurs dans la nuit terrestre…

 

 

Alphabet de découverte pour percer le mystère dissimulé à l’origine du temps…

 

 

Le même monde – les mêmes choses – à l’envers – lorsque l’âme trouve son équilibre sur le fil tendu entre l’abîme et l’incertitude – lorsque l’âme se faufile entre les visages – lorsque l’âme plonge au cœur des circonstances…

 

 

Parler avec soi – et avec tous ceux qui sont vivants. Mais garder le silence face aux spectres mimétiques…

Cortèges inchangés de la répétition dont les pas et les heures pèsent aussi lourds que le plomb…

 

 

A tourner sur soi jusqu’à rompre le fil des incarnations. Métamorphoses jusqu’à la virginité de l’âme – à l’approche de la saison désertique où le ciel devient une perspective giratoire ouvrant sur des continents inconnus – invisibles – immatériels – au sein desquels la neige se transforme en flammes et le feu en océan de cimes déchaînées…

Bain de lumière au cœur de la nuit…

 

 

Dans l’intensité d’un regard soupesant la nécessité du monde. Dans cette faille qui annihile la mort et le temps…

 

 

Le dérisoire célébré pour échapper au néant qui – ainsi – gagne le monde avec plus d’ardeur…

 

 

Ce qui serpente entre les miracles – le doute irrévocable de l’exil. La crainte de vivre hors du cadre – hors du centre – trop loin du cercle des mystères et des résolutions…

 

 

Enfant parmi des visages masqués sur lesquels ont été gravées – à traits grossiers – des caricatures d’adulte – fat – indifférent – chargé de toutes les fausses prétentions du savoir…

 

 

Route où règnent les virages et l’incertain – et, de manière moins visible, le rapprochement inespéré de l’âme, du geste et du silence…

 

 

Existence sobre. Quotidien simple et joyeux – si amoureusement solitaire – où le langage importe autant que le silence – et le monde naturel autant que l’espace intérieur…

 

 

Visage de tous les vivants – rencontrés au hasard des chemins – celui des arbres, des pierres et des bêtes – et celui, plus rare, de quelques hommes…

 

 

Présence en soi d’un Autre qui contente l’âme – et offre au corps et à l’esprit le nécessaire. Le reste est glané dans le monde – ici ou là – au hasard des rencontres et des chemins…

 

 

Des rives solitaires où tout semble si étranger – les bruits, les rythmes, les visages – le sommeil des âmes qui rêvent, peut-être, d’éternité. L’automatisme des gestes, le prosaïsme des pensées. La pauvreté du langage et des rencontres. La violence qui répand l’opprobre et le sang. Les opinions et les jugements déguisés en fausse raison. L’ignorance et la barbarie qui – partout – piétinent l’innocence et la beauté. Et le mépris des marges où nous autres sommes exilés…

L’abstraction d’un monde où ne vivent que des inconnus…

 

 

Ouvrir à ce qui nous peuple l’espace nécessaire pour réclamer – être accueilli et honoré – et devenir davantage vivant que fantôme – davantage vivant que démon. Offrir à tous ces visages la tendresse et l’attention nécessaires sans leur imposer – par la ruse ou la force – le silence et la raison…

 

 

Nulle part est le seul lieu existant – le seul lieu où nous sommes – le seul lieu où demeurer. Les autres contrées sont trop certaines – trop circonscrites – trop étroitement liées à l’absence… On peut y vivre – s’y installer – et même y mourir – mais, où que nous soyons, nous sommes toujours un peu ailleurs – dans cet interstice variable sans coordonnées précises – là où nul ne sait s’il existe ou s’il n’est qu’un rêve…

 

 

Réduire l’abîme entre l’âme, la chair et l’esprit – devenir l’incarnation du verbe et du silence – pour que le geste devienne intelligence sensible – et que tout se réalise à partir du respect – et avec tendresse – même les plus virulentes réponses imposées par les circonstances et les inclinations du cœur…

 

 

Percées en soi du moins tangible – du plus éloigné du commun ; le plus simple et le plus ordinaire, en vérité, de l’existence et de l’homme…

 

 

Les yeux dans l’air invisible – à la source, peut-être, des choses – en deçà du sens commun (et du sens cherché) – au milieu des fantômes qui peuplent le monde…

 

 

Des âmes fascinantes derrière la faim tenace – féroce – récurrente – et le sommeil naturel. Lumière dissimulée – comme en retrait – entre deux bouchées – entre deux soupirs – entre deux bâillements – entre deux indigences, en somme…

 

 

Tissée d’ombre et de réponses – voix en fragments – entre le vide et l’œuvre inaccomplie – inachevable sans doute – mais cohérente de bout en bout – où s’esquisse, avec authenticité, le tracé d’une quête – d’un voyage…

 

 

Un jour comme un instant – une vie comme un jour. Et tous ces restes d’éternité abandonnés au temps et à l’oubli…

 

 

Jouer et mourir ensemble – de joute en combat – au cœur de l’âme. Forme de révolution sans empiétement, ni sang versé. Poussière, cris et nuages au-dedans, peu à peu, transformés en orage – en chute – puis, en silence…

Choses souffrantes et apparentes injustices délaissées pour une volonté plus grande – et sans intention – universelle peut-être – cosmique sans doute – sans verdict, ni châtiment – pour que l’épreuve imprègne l’âme, la poitrine et le visage – toutes les coulisses de nos histoires – tous les cercles de notre identité…

 

 

A la cime des jeux – au-dessus des enclos où croupissent toutes les créatures du monde – bouche et bras dressés les uns contre les autres – virulents – démunis – aveugles aux liens intangibles qui réunissent tous les fragments en un grand corps souffrant et jubilatoire – toujours innocent de nos mythes et de nos histoires…

 

 

Les pas les plus tendres de l’automne – entre écriture et soleil – sous la lumière qui a inspiré les vents. Assis sur les pierres où les rires – toujours – sont provisoires – près des grands arbres dont le faîte caresse la chevelure des Dieux. Pauvre et sans miroir – sans même un visage pour contempler son reflet. Fleurs et quiétude au soir couchant lorsque l’autre soleil détrône celui du jour. Le temps immobile – et qui, pourtant, semble s’écouler. Là où, sans doute, est notre demeure…

 

 

Pierre entre les murs mais la respiration ailleurs – au-delà du monde – au-delà des hommes et des Dieux – au-delà du temps…

 

 

L’écriture comme reflet d’un effacement progressif. L’âme de plus en plus vacante – et l’espace comme un soleil – une vaste prairie pour une seule fleur – à distance de ce qui passe – de ce qui crie et gesticule – loin de l’effervescence et de l’angoisse des vivants…

 

 

Les mots effacent peu à peu tous les noms – tous les traits – toutes les identités obsolètes. Langage de silence que tant associent aux forces destructrices qui, à leurs yeux, mènent toujours à la mort et au néant…

Simple déblaiement du superflu – des amas inutiles entassés là – partout – sur la terre et au fond des têtes – depuis des siècles…

 

 

Tout diverge – à présent. L’exil se précise – la solitude s’affine – le passage anonyme s’intensifie…

Un corps en mouvement – quelques gestes – et l’assise – toujours incertaine – ancrée au cœur de cette immobilité souveraine – avec, au fond de l’âme, le silence comme seule couronne…

 

 

Loin des hommes qui réfutent l’acquiescement permanent du Divin. Paupières fermées sur l’asymétrie grandissante. Mythes et sommeil – et mille routes dérisoires – extravagantes – et effrayantes à maints égards – qui éclipsent, de manière presque rédhibitoire, toute possibilité de clarté…

 

 

Monde et syllabes édifiés contre les vents – et sur le sable sous lequel sont enterrés tous les morts que la terre a connus. Poussières magnétiques qui, à travers nos gestes, existent et respirent encore…

 

 

Spirale invisible dans le poème – où les mots – tous les mots – somment de revenir au silence…

 

 

L’innommable aux mille noms rudimentaires – incomplets – balbutiants – que notre bavardage peine à reconstituer…

Pyramide aux visages et aux reflets changeants. Edifice d’ombre, de savoirs et de sable que les hommes et les vents bâtissent depuis des siècles – et qui, peu à peu, s’effrite – se désagrège – pour offrir l’espace et le silence nécessaires à la célébration de l’invisible – ce cœur magnétique et rayonnant – le seul centre de nos histoires – de toutes nos histoires – si partielles – si fragmentées – si dérisoires…

 

 

Sur le même versant que Dieu, les vents et la lumière obscurcie…

 

 

Entre parenthèses – nos vies en sursis. Entre des milliers de points de suspension. Et l’inconnu – le probable et l’évident – avant et après – et au milieu de ce que nous vivons et de ce que nous écrivons sur le dérisoire registre des vivants…

 

 

Des oiseaux au milieu des esprits – quelques idées aussi légères que l’air. Des bruits de feuillage et d’oies sauvages au-dessus de nos têtes. Les chants du monde épargnés par l’apocalypse – par la tragédie de la terre et la tyrannie humaine. Survivants provisoires – rescapés des canons qui prolongent les bras cruels des hommes…

Parmi les pierres – entre rire et soleil…

 

 

Rien ni personne derrière les noms – qu’un peu de terre – qu’un peu de vent. Et la présence espiègle et le silence anonyme qui supplantent l’identité et le langage…

 

 

Ni gouttière, ni escalier. Un toit de toile – une couverture pour la nuit. Et la terre pour royaume…

Ni faux, ni moisson. L’immensité pour seule récolte…

La solitude partout – au-dehors comme au-dedans. Et Dieu au milieu – entre dépit et extase – plongé dans la contemplation de ses mille visages…

 

 

L’ombre tournant autour d’elle-même à la vitesse de la lumière pour essayer de dépeupler l’obscurité…

 

 

Ivres de rêves et d’alcool – comme unique manière de décorer le néant – de donner un peu de couleur à l’obscurité de l’abîme. Fenêtre dans la grisaille – horizon dans la nuit – aussi tristes que tous ces visages titubants dans la poussière…

 

 

Seuls à veiller dans les ténèbres. Comme d’infimes lampes vivantes agrippées à toutes les possibilités du ciel. Temples précaires au sein desquels l’âme – attentive – guette la moindre opportunité – le moindre rai de lumière…

 

 

L’âme aimante – désengagée des turpitudes du monde – reflet d’un autre jour – simple – et moins fébrile qu’au commencement du voyage…

 

 

Suspendu au-dessus du paisible reflet…

Lumière et beauté en surplomb de la fange et de l’impatience – au-dessus de cette fébrilité sans poids et de cette angoisse marécageuse dans lesquelles sont plongés les hommes…

 

 

Yeux dessillés – heures de pleine présence – où le monde ressemble à un rêve – où les Autres ont la même consistance que les âmes – nuages – vapeur docile – tremblements parmi d’autres tremblements. Seule la respiration atteste notre existence. Le reste défaille aussi sûrement que la nuit paraît dense – épaisse – étrangement sombre…

 

 

Fleuve d’instants et de pierres – charriés comme du limon – où la clarté rehausse toute présence – où les heures sombrent faute d’intensité – où ce qui s’écoule – où ce qui s’étire – n’est ni le temps, ni les âmes – mais le reflet de nos yeux perdus cherchant Dieu parmi les algues et la boue des rivages…

 

 

Entre nous – cette absence qui maintient les âmes à distance – emmurées dans leurs plaintes et leurs tentatives…

 

 

Tragique – parfois – comme l’errance des esprits devenus fantômes cherchant un nom – un clan – une lignée – et une pierre où poser leur fatigue…

 

 

Des signes qu’aucun œil ne décryptera – appelés à danser furtivement dans l’âme de celui qui les a déposés sur la page – appelés à courir brièvement dans l’air parmi mille autres pensées – appelés, après quelques cabrioles, à retourner dans la faille – dans l’abîme murmurant tous les secrets du monde…

 

 

Vacillant dans la main des siècles. Noirci – presque consumé – par les feux du temps. Rien qu’une flèche décochée vers le moins pire – la seule possibilité…

 

 

Manteau d’écume sur le soir couchant. Lumière – comme un astre dans la main placée à hauteur de visage – paume ouverte sur la nuit – obscure – profonde – abyssale. Âme fraîche et palpitante – pétrie de rêves et de résurrection – planant comme un songe au-dessus des croix posées au carrefour des chemins…

 

 

De la boue, des fleuves – et cette rive mystérieuse – introuvable à partir des critères géographiques communs. Du silence – quelques signes pour guider la marche et orienter les pas – vers ce lieu où ne règnent que l’inconnu et l’incertain – là où les fronts se baissent et les lèvres s’embrassent – là où le feu devient ardeur sans intention – là où l’Amour se transforme en rayonnement discret et anonyme…

Dans les bras déjà de l’indestructible qui s’approche lentement…

 

 

A notre place – infime – dans cet immense inventaire où les noms ne sont que des flèches pointées vers le silence…

 

 

Les siècles – piliers des traditions labyrinthiques. Mille gestes – mille visages – identiques – célébrant les mêmes paupières closes. Eaux emportées par le même fleuve vers l’océan où les vents et la mort se côtoient – et conspirent ensemble contre l’acharnement des hommes – l’ignorance millénaire – la barbarie mise au faîte de toutes les pyramides…

 

 

Echo de la même vague qui caresse ces rives depuis des milliards d’années – qui sépare et disperse ce qui n’aspire qu’à se réunir…

 

 

Trésor brûlant du même jour qui s’éternise…

 

 

Quelque chose demeure – à chaque instant – que nous ne savons voir – nous qui passons toujours trop vite – d’une chose à l’autre – d’un visage à l’autre – d’un lieu à l’autre – d’espérance en promesse rarement tenue…

 

 

Heures lumineuses au soir couchant – entre le silence et le chant de la rivière. Le temps immobile – s’écoulant à peine – au milieu des arbres – sur ce sentier de terre fréquenté par les bêtes de la forêt. Quelques signes sur la page près de mes frères endormis. Quelques livres sur la table – une tasse de thé – un feutre. Et la joie de l’âme dans cette cellule dérivant sur les routes du monde – stable dans son assise – acquiesçante à ce qui vient – dispersant les restes du passé dans tous les fossés qui bordent les chemins…

Fidèle au voyage et à l’itinéraire intérieur…

 

 

Le monde se déplie comme un visage trop longtemps caché qui a enfoui son Amour comme un secret dans les replis de la terre. Place nue – âme noyée de larmes – bouche émue par ce qui s’enfante et les répudiations successives. L’exil des marges. La pauvreté du commun qui applaudit à chaque lynchage de la différence. Le front haut – immergé dans son délire – épaules voûtées par le poids du manque et les années ingrates – sans joie. Et ce rire qui résonne dans les tourmentes – dans les tempêtes – dans tous les déserts traversés. Ce qui vient de l’être et ce qui vient du ventre. La beauté et les discours inutiles. La vie, le soleil et la poésie. La présence lisible au creux de nos silences. Les étoiles et l’effacement de toutes nos histoires. Nos récits, nos batailles, nos résistances – toutes nos chimères – aussi minuscules qu’est grande et majestueuse la solitude. Et la mort qui vient clore nos dérisoires aventures. Jusqu’à la fin où, bien sûr, tout recommence…

 

 

Manteau d’hiver sur la plaine que le froid a recouvert. Seul(s) dans la forêt – loin de la ruche humaine – de ces cités couleur de soufre et de colère où les hommes étouffent et s’agglutinent…

Personne ici – qu’un soleil qui étreint l’âme. Et ce vent qui nous embrasse comme les héritiers du néant à la rage cannibale…

Rien que deux yeux ouverts sur cette faille immense dans le mur du monde. L’esprit qui chante pour la joie des pierres. Et ces grands arbres amoureux du silence. L’été au-dedans ne va, sans doute, plus tarder…

 

 

La langue et le pas oublieux des saisons – indifférents aux jours qui passent – griffonnant sur la page – sur le monde – leur humble arabesque – leur danse joyeuse…

Feutre à la bouche – fracassant toutes les portes – effaçant toutes les frontières – pour que la ronde dure encore – dure toujours…

 

 

Mouvement elliptique qui brise l’apparente linéarité de la marche du monde – de la course du temps – ouvrant l’âme au sang et au silence – brûlant la nuit et ses illusions – l’orgueil et ses prétentions – l’identité, les pierres et le soleil – allant là où tout se profane – où tout s’incendie dans la volonté joyeuse du silence pour que – partout – règne sa consécration anonyme – discrète – invisible…

 

 

Chemin de sueur et d’aube récurrente. Feu, poudre et lames métalliques ; terre profanée – plaines et forêts dévastées – collines défigurées – montagnes lézardées – par le sacre nocturne de l’homme – auréolé de sang et de béton…

Ne survivront, peut-être, que le silence et le lichen…

 

 

Petites choses dans les vents et l’infini. Des yeux – un cœur – un peu de chair – et cette âme tremblante qui rêve de jubilation…

 

 

Mains ouvrant toutes les portes – déchirant tous les voiles – éliminant toutes les limites – pour célébrer la nudité fragile de l’être, si souvent, happé par la force des éléments – dansant dans la tempête – au corps à corps avec le monde. L’âme prête à l’ultime sacrifice pour que la joie demeure – toujours – le plus haut de l’homme…

 

 

Le vent se lève – l’heure devient sombre. L’âme se redresse – parée contre tous les assauts. Les rivières débordent. La terre tremble. La pluie cingle. Tout s’agite – et se mêle à la beauté du monde. Les yeux regardent avec effroi la possibilité du sang et de la mort. Les fronts se font fébriles. Et quelque chose – en nous – veille à la justesse du geste et du langage. Les oiseaux et les hommes s’abritent. La fureur – bientôt – sera à son comble. Comme si les Dieux des torrents et de la fougue martyrisaient le petit peuple des vivants – prostrés – fragiles – effrayés par la force des éléments – retranchés dans leur impuissance et leur résignation…

Tous prient – sanglotent – remettent leur vie entre les mains d’un Autre – mystérieux – inconnu qu’ils perçoivent, sans doute, comme un patriarche bienveillant ou une madone angélique – comme une entité divine qui plongerait du ciel pour sauver les âmes du déluge…

 

 

Ce que le monde – et les paysages – nous disent du règne de l’homme – une seule bête – en un seul regard – nous résumerait toute la tragédie…

Sang au front – ensommeillé jusqu’à la mort. Un ventre – des bras – un sexe – d’instincts et de survie…

Une tête au ras du sol – analphabète – qui ne comprend ni le langage des pierres, ni le chant des rivières. Aveugle et insensible à la dignité des arbres, au courage des bêtes et à la beauté naturelle du monde – qui ne jure que par la facilité, le confort et le progrès – devenue plus sauvage et barbare que les dents de la faim…

 

 

Enlacé au jour et à la nuit. Pas tissés d’incertitude et d’inconnu qui abreuvent notre soif. Un jour, ici – un autre, là. Des lieux (presque) sans importance. Un périple où la manière de voyager importe davantage que l’itinéraire – que les paysages parcourus – que les visages rencontrés…

 

 

Récit d’une chute aux allures d’errance – longue – interminable – et qui ne s’achèvera, sans doute, qu’avec la fin de la nuit…

 

 

Terre incessante et ciel intermittent. Comme un œil affamé – fébrile – qu’apaiserait un battement de paupière – comme un intervalle – un repos – un sommeil – dans cette quête effrénée…

 

 

Divagation davantage que périple. De détour en détour jusqu’au centre…

 

 

Lignes boursouflées qui ne laissent que (trop) peu entrevoir la simplicité de vivre – l’effacement des exigences – la nudité de l’âme – la frugalité de l’être. Sans doute – pas assez innocentes encore…

 

 

Front d’écriture comme d’autres se portent volontaires dans les tranchées pour résister aux invasions barbares

Un peu d’encre à la place du sang. Et beaucoup moins de courage sans doute…

 

 

Journal du monde à venir – espérons-le…

Tout devient si tragique – à présent. Le moindre élan amplifie la guerre qui a trop duré… Il faut savoir battre en retraite et s’exiler – laisser les visages à la nuit qu’ils célèbrent – aux ombres qu’ils vénèrent…

Transformer l’ignorance et l’orgueil de l’homme – d’autres avant nous (et des biens plus doués) s’y sont cassé les dents…

 

 

La vie, l’amour, la mort. L’obscure évidence que l’homme et la nuit rendent si triste(s)…

 

25 avril 2019

Carnet n°184 Quelque part au-dessus du néant…

Recueil / 2019 / L'intégration à la présence

Être et accueillir – comme manière de vivre – la plus belle que je connaisse – au-delà même de toute forme d’humanité…

 

 

Entre le sol et le ciel – aussi insaisissable que les nuages. A vivre – sans prise – sans emprise – toutes les transformations jusqu’à l’effacement. De déchirure en déchirure jusqu’au sacre du plus rien – jusqu’à la célébration du vide – jusqu’à l’apothéose de l’invisible…

 

 

Tout s’amoncelle – et, pourtant, l’eau passe à travers tous les reliefs. L’orage, la goutte et les rivières – comme tous les fronts humbles dont le nom ne fait trembler personne…

 

 

Qu’importe le froid, l’absence et la solitude – lorsque vivre vous caresse. Comme un peu d’air descendu du ciel qui enveloppe et traverse les restes de terre que nous sommes encore…

 

 

Un immense soleil sous l’identité – lorsque vivre, respirer et aimer deviennent l’âme, la chair et la peau – le plus noble, peut-être (et le plus délicieux sans doute), à ressentir…

 

 

Pas de vérité – mais l’intense certitude d’être – au-delà du monde – au-delà du visage – au-delà de la langue qui ne sert qu’à nommer…

 

 

L’Amour comme une étoile – la seule, peut-être, dans le ciel – soudain descendue jusqu’au fond des yeux…

 

 

Tout porte – s’emporte – nous emporte. Nous ne sommes que des sacs soulevés par les mains du feu qui nous jettent vers l’inconnu…

 

 

Haute voltige sur le fil de la terre – entre Dieu et l’abîme – entre l’horreur et la folie – cette silhouette que l’Amour a étreinte et pénétrée. Invisible – transparente – de la même couleur, à présent, que les paysages qu’elle traverse…

 

 

Une fenêtre que le vent déplace au gré des nécessités. Comme un voyage entre les visages dans cette nuit trop sombre – dans cette nuit trop ancienne…

D’un jour à l’autre sans que l’obscurité s’en mêle…

 

 

Entre les pas et les cimes – la même immobilité – indemne de toute érosion – de tout épuisement – et dont le souffle et les vents ne sont que les reflets fragiles et erratiques…

 

 

Les tourments émergent de la surface. Et l’acquiescement, du silence des profondeurs – de ce regard hors de portée pour les yeux – accessible seulement à travers la nudité de l’âme qui n’a plus rien à confesser excepté, peut-être, la discontinuité de son innocence…

 

 

La marche et les gestes somnambuliques des hommes à la surface de la terre qui imaginent Dieu et l’âme flottant au-dessus de leur tête – à quelques encablures – à quelques années-lumière – et dont l’or et la ruse sont les seules richesses – et qui piétinent en nombre – en masse – presque tous ensemble – pour effleurer, à peine, le miracle de vivre – l’étrange jubilation d’être au monde…

 

 

Des virages – des clins d’œil – jamais vraiment d’âmes, ni de véritables tournants. Quelque chose entre l’effleurement et la paresse – entre le sommeil et l’ennui…

Et des milliards d’existences bâties – et emplies – ainsi où la chair est mécanique et l’esprit un simple instrument au service de la survie…

Bêtes à peine plus rusées que les autres…

 

 

A se promener seulement. De flânerie inattentive en baguenaudage désœuvré – l’œil agrippé au visage – flirtant avec l’enveloppe du monde – les mille apparences de la multitude. Exilés en somme…

Avec quelques cassures parfois – histoire d’entrevoir l’étendue de la faille…

 

 

Bêtes comme les autres – à l’esprit presque aussi grossier que celui de leurs congénères à quatre pattes…

 

 

L’éclat d’un Autre dans ce vertige insensé de vivre…

 

 

Tout pénètre l’œil et l’âme – jusqu’à l’herbe tendre des fossés…

 

 

Entre ciel et arbres – terre et poèmes – pierres et silence. A honorer la route ouverte. A explorer les mille éclats du même visage…

 

 

Faces du même jour – fragments du même silence – recomposés à l’infini. La vie et la mort – à parts égales sur la page…

 

 

Pages et lèvres presque mutiques à force de mots lancés – à force d’appels sans écho – à force de silences pesants. Une âme légère – un peu lasse de l’indigence – pas si tragique – du monde – trop peuplé de visages et de gestes triviaux…

 

 

Gravillon – à peine – sous les pas d’un monde trop rageur et impatient – qui a élevé en règne l’absence et l’insensibilité…

 

 

Un cadre sur fond d’espace et de lune. Du bleu et du vert. Un peu de jaune – et ce gris et ce rouge épais – massifs – s’accumulant en strates successives – que les hommes répandent partout…

 

 

A la grandeur du jour – à la beauté du monde – nous ne répondons que par des grimaces et des postures – ou pire par des horreurs et du sang versé…

 

 

Des pierres côte à côte – les hommes sur leur long chemin d’épreuves. Durs – froids – immobiles – presque hermétiques aux aléas et aux beautés de l’univers…

Insensibles à tout ce qui ne vient pas les nourrir ou les réconforter – et qui, presque tous, se sentent appartenir au bon peuple des cailloux…

 

 

Interstices de silence qui, peu à peu, s’élargissent pour devenir des parenthèses, puis des intervalles, puis (enfin) l’espace tout entier – les choses, le monde, les visages. Tout – absolument tout – sans exception…

 

 

L’air et l’âme déchirés par les mêmes vibrations – sensibles au moindre bruissement – à la moindre résonance. Pièce sans mur – demeure ouverte – exposée à tous les souffles – à tous les vents…

 

 

Tous – reliés par le même fil invisible – fragmenté en mille filaments infimes…

 

 

Mille parchemins pour ne témoigner que de la beauté et du silence – et condamner – inutilement (bien sûr) – l’inertie et l’insensibilité (provisoires) des âmes…

 

 

Denses – les pas – les lignes – l’âme et le visage. Fragiles aussi. Et sensibles – toujours – au souffle qui attise les désirs – et au silence qui a engendré toutes les faims…

 

 

Cœur friable – ouvert – matrice des orages et du rire – du vent et des caresses sur l’âme…

 

 

Bleu comme le ciel et le sourire – comme la terre et les visages – vus depuis le jour. Les forces nuptiales tournées vers l’invisible – agglomérées par le même souffle qui s’étire à travers les siècles…

 

 

Dans la vaine attente de ce qui ne viendra qu’avec la cessation de l’attente. Le regard face au ciel devenant, peu à peu, l’infini…

 

 

D’une force à l’autre – jusqu’à la plus grande faiblesse…

 

 

Vêtements du cœur – trop amples – trop mensongers – pour tant d’étroitesse…

 

 

Au-delà du seuil – rien de précis. Une évidence indémontrable. L’infini en perspective. Le ciel de tous les côtés – au-dehors et au-dedans. Et l’explosion des frontières. Ni centre, ni bord, ni fond. Partout, la même lumière…

 

 

L’invisible qui relie ce qui semble si lointain – si séparé. Toutes les extrémités et tous les exils – rassemblés au fond de la même solitude – grandiose – magistrale – souveraine…

 

 

Eléments du même magma soumis à mille forces souterraines. Attraction – répulsion – création – destruction – dans le grand inventaire des combinaisons. L’infini jouant à se fragmenter…

 

 

Seul sur son fil à contempler le jour. A découvrir l’ailleurs au plus près – et les extrémités du temps. L’implacable rigueur des vents qui forcent au déséquilibre – à l’élan – et à la marche à petits pas…

 

 

Une tête à hauteur de sol composé de ciel, d’abîme et d’étoiles. Et des mains – deux mains minuscules – aussi belles et tendres que l’âme…

 

 

A genoux – de par le monde – comme si nous étions tous les visages – la terre entière – et l’au-delà du cosmos. Le point le plus dense de la création qui englobe l’infini – tous les horizons, tous les rires et toutes les larmes des vivants…

 

 

Le cœur comme une pierre – si froid que le sang gèle au-dedans – et si dur que l’innocence doit emprunter mille détours pour le pénétrer…

 

 

Ce qui nous éclaire comme un grand feu dans la nuit froide. Comme une boussole dans les dunes de l’âme – pour retrouver la candeur et la beauté des chemins – et vivre de mille autres manières dans ce monde qui a toujours ignoré l’innocence…

 

 

Au bord du monde – là où les vents déferlent et où les âmes sont invincibles…

 

 

Au plus bas – au sommet – sur l’axe médian – la même silhouette éclairée par des yeux différents – à inégale distance de la seule lumière…

 

 

Des sons – des signes – un peu de bruit pour donner un air de fête à la poussière – un peu de sens au néant. Comme une légère accolade offerte au monde par une main distante et amicale – intensément familière du vivant…

 

 

Hors du temps – ce qui fait scintiller tous les fragments…

 

 

Des traits qui – toujours – en diront moins long que le silence…

 

 

Figures tristes des hauteurs – emmurées dans leur tour de briques – engluées, en réalité, au fond de leur trou de glaise. Philistins prudhommesques – affreusement ridicules…

 

 

Blessures et morsures – âme et chair entaillées dans l’arène. Les mille spectacles du monde. Masques et costumes qui dissimulent les armes brandies et l’armure revêtue à chaque défi – à chaque épreuve – presque toujours déguisé(e) en rencontre…

 

 

A moins regarder les hommes que les grilles derrière lesquelles ils vivent enfermés (en croyant être libres)…

Vies et histoires sans intérêt alors qu’un royaume patiente derrière chaque visage…

Et ces lignes – et ces lèvres – trop impatientes de voir les illusions s’écrouler et les yeux (enfin) se dessiller…

A mépriser les jeux du monde comme si l’horizontalité était une ineptie – une aberration – au lieu d’y voir les admirables (et judicieux) détours du silence pour verticaliser les âmes…

 

 

Particule élémentaire qui s’imagine plus admirable que le sable et la poussière…

 

 

Immergé au-dedans – et le trait interrompu – comme pour réduire l’écart entre l’être et la page. Comme un détachement naturel du superflu – converti, trop artificiellement peut-être, en nécessité…

 

 

Serré contre la marge – à la frontière de l’inhumain – là où, partout, éclot – et éclate – le centre…

Et l’âme entamée jusque dans ses plus élémentaires aspirations…

Là – peut-être – où l’humanité perd sa couleur pour une folle – et discrète – transparence…

 

 

Seul – et sans allié – avec quelques soutiens passagers – quelques appuis circonstanciels…

 

 

Vide, lumière et silence – la trinité de l’inhumain – ce que nous sommes (tous) sous nos déguisements bruyants et bariolés…

 

 

Aux marges de la marge – là où tout devient centre – là où le centre – toujours – demeure – à l’exacte place où se tiennent les pieds, les yeux et l’âme. Le cœur insouciant et vagabond au milieu de nulle part…

 

 

Le dos calé entre l’abîme et l’incertitude – en ce lieu où Dieu est toujours présent…

Avec les pierres, les arbres et les bêtes des forêts – à se cacher dans cette frange délaissée par les hommes…

 

 

Traversé – en éclats – par le sol et la lumière – la joie et le silence visibles sur la figure. Debout sur cette crête ignorée du monde…

Engagé là où tout est découvert – loin du siècle – de cette époque opaque…

Au-dessus du sommeil du dedans – là où naissent l’ajour et la parole – et la blancheur du moindre silence…

 

 

Le pas et le mot resserrés – assemblés là où, autrefois, le monde les séparait…

 

 

Gestes de passage – sans intention – comme d’infimes soleils malgré l’obscurité apparente du regard. Comme un peu d’âme dans la main et sur les traits bruts du visage…

 

 

A goûter ce vent qui nous fermera les yeux à la dernière heure…

 

 

Le sable blanc de la page – et ce bleu modeste tracé au feutre – comme un infime trait de lumière – un peu de réconfort, peut-être, dans l’obscurité du monde – si peu propice aux marges, aux hauteurs et aux bas-fonds – à tous ces lieux où l’innocence et la beauté sont encore vivantes…

 

 

Emportés – comme si la nuit était partout – monstrueuse et dévorante – affamée d’ignorance, de rêves et d’illusions – atrocement séduisante – et qui envoûte les yeux – les âmes – et condamne toute question – toute curiosité – au mutisme – au silence – au néant…

 

 

Au gré des jours – au fil des pas et des pages – à petites foulées – entre terre et livres – entre monde et silence…

De la nuit jusqu’au plus simple. De la prétention à la liberté. Le plein acquiescement aux circonstances. Sans doute, le centre premier du monde

 

 

A hauteur de sol – là où Dieu est toujours présent – et donne aux pierres et aux fleurs leur éclat et leur beauté – et aux bêtes leur courage…

 

 

Densité et intensité du jour – où l’instant et le silence sont pleinement vécus – et célébrés comme les seules lois du monde…

 

 

Vivant comme s’il était trop tard – comme si nous ignorions que chaque seconde compte autant que l’éternité…

 

 

Ni inquiétude, ni angoisse. Ni visage, ni parole. L’homme abandonné au profit du monde. L’effacement au détriment de la séduction et de la gloire. Et la solitude comme seule manière de vivre…

 

 

A la marge – là où le centre demeure vivant…

 

 

Des gestes – des pas – des traits – qui suffisent au jour…

Loin des heures et des figures effervescentes…

La parole défaite au profit du silence…

 

 

Le sommeil – prémices et vestige de l’infini. Comme un intervalle entre deux silences – entre deux lumières où le pire – toujours – règne sur le monde…

 

 

Agitation et piétinement sans conséquence – malgré le sérieux des gestes, des titres et des visages. Quelques vibrations dans l’air de plus en plus suffoquant…

 

 

Enclave à la jonction des possibles où l’habitude et le sommeil dictent les pas. Alignement rectiligne – linéarité illusoire de l’itinéraire – reflet de la vision étrécie et du manque d’envergure de l’esprit – comme replié sur ses maigres certitudes…

 

 

Péripéties sans importance que nous transformons en histoire – en épopée. Chevalier couard et sans aventure. Voyage sans consistance. Et âme inerte – peut-être sans substance. Qu’une voix pour pérorer et célébrer l’anecdote, le dérisoire et le néant…

 

 

Le front, à présent, éclairé du plus transparent – à l’égal, peut-être, de l’âme. Demeurent, pourtant, la nuit et le rêve – l’opacité de la matière et l’obscurité du monde…

 

 

Des vies comme un rêve infime où l’infini, Dieu et l’Absolu ne constituent qu’une (trop) lointaine frontière…

 

 

Jour après jour – quelques pas plus lumineux que tous ceux réalisés au cours des nuits successives – et qui, comme toutes les foulées du monde, ne mèneront jamais ailleurs qu’en soi – là où, en apparence, tout a commencé – là où, en apparence, tout finira – en ce lieu dont le centre existe partout – et de toute éternité – quelles que soient l’opacité des âmes, la clarté des paysages et la grossièreté des gestes et des visages…

 

 

Un pur chemin d’innocence où – en fin de compte – seuls l’instant, l’Amour et le silence méritent d’être célébrés…

 

 

Des jours et des mots sans impératif – où la manière d’être au monde et la pleine adhésion aux circonstances et aux nécessités de l’âme comptent davantage que les événements et les rencontres…

 

 

Jusqu’où est-on capable de rencontrer l’Autre – l’Autre en soi et l’Autre dans le monde…

 

 

Partout – autour de moi – la vie tranquille – mais qui ne vaut que pour celui qui passe – et jamais pour celui qui s’y installe – qui la transforme, malgré lui – malgré elle – en sommeil effroyable…

 

 

L’âme nomade…

Le silence pour unique assise…

Et les pierres, les arbres et les bêtes comme seuls frères d’âme…

 

 

Ô combien aurais-je aimé que les hommes soient réellement des hommes…

 

 

Le monde au détriment d’un passage. Comme si on essayait de corrompre l’infini…

 

 

Au fil des pas, le monde s’appauvrit – devient terne – presque indigent – étrangement neutre. Et l’esprit se vide au profit d’un regard de plus en plus riche – de plus en plus sensible et autonome…

 

 

Qu’un temps provisoire – éternellement…

 

 

Il y a quelque chose d’infiniment frustrant à ne jamais pouvoir rencontrer ses semblables – ses pairs de chair et d’âme – ces visages si proches…

 

 

Plus essentiel que le monde, les rencontres et les visages – le regard porteur d’Amour, d’infini et de silence que les circonstances nous fassent demeurer dans notre chambre (ou dans notre cellule) – ou qu’elles nous fassent arpenter les chemins de la terre…

 

 

Cris, murmures, plaintes, gémissements, vociférations – voix minuscules – bruits inaudibles – vibrations infimes dans l’air – comme le rêve d’exister…

Et, pourtant, l’infini distingue – et éprouve – le moindre de ses visages – et, parfois, consent à répondre à ses appels – pour peu que l’âme soit suffisamment vide et sensible aux choses de l’invisible

 

 

Le silence – à travers le souffle – expectorant sa perfection

 

 

Le geste – reflet exact du relief intérieur et de la densité de l’âme. Quant à la parole, elle se fait, souvent, plus trompeuse – moins révélatrice de ce qui anime profondément les êtres tant elle est soumise à la séduction, au fantasme et à l’imaginaire – à toute forme d’illusion (et d’auto-illusion en particulier)…

 

 

Rien ne peut être refusé, ni banni. Tout est possible – et acceptable. Mais pour vivre cette liberté (la plus haute, sans doute, offerte à l’homme dans son horizontalité) il ne faut ni règle, ni loi – ni contrainte, ni restriction. L’âme peut alors pleinement acquiescer à tout ce qui survient …

 

 

Monde d’un instant – monde d’une éternité – où le provisoire – toujours – est de mise…

 

 

Figures et paroles pulvérisées par l’ardeur inflexible de la matière – si prompte à entrer en collision avec le monde – avec l’Existant – avec elle-même, en vérité…

 

 

A vivre comme si l’Autre (inaccessible, bien sûr, à tous les égards) était primordial – indispensable – irremplaçable. L’altérité et la relation à l’Autre présentées comme les caractéristiques les plus précieuses – les plus incontournables – de l’existence humaine – la pointe pyramidale de l’humanité – la panacée de l’homme, en quelque sorte – évinçant ainsi la solitude – la relation à soi – la découverte intérieure et l’amitié avec soi-même et la multitude des visages qui nous constituent – et écartant, par conséquent, la compréhension et l’acceptation acquiesçante de nos antagonismes – de nos ambivalences – de nos haines – de nos répulsions – de nos préférences – de toutes les luttes et de tous les conflits intérieurs (si souvent fratricides) auxquels nous nous livrons à chaque instant – n’y voyant là qu’une sorte de fantaisie sans intérêt – ou pire, une idiotie – sans comprendre que ces multiples aspects intérieurs sont la source même des batailles et des horreurs à l’œuvre dans ce monde où l’Autre est, presque toujours, bafoué, malmené, maltraité – nié – presque inexistant tant nos instincts naturels s’exercent dans l’irrespect et le déni de ce qui n’est pas nous (en dépit de la place accordée à l’Autre dans notre éducation)…

 

 

Fraction d’un tout à la chaleur stupéfiante. Le silence – indice erroné de l’indifférence…

 

 

Flot intarissable de mouvements – de sons – de pas – de gestes et de paroles – de désirs et d’échanges – de murmures et de cris – de coups et de morsures. Danse tragique et funeste – de la chair – blessée – balafrée – malmenée – jouissante – agonisante – jusqu’à la mort – et soumise à tous les recommencements à travers la régénérescence permanente de la matière…

 

 

Une expérience fusionnelle avec le monde où l’identité disparaît – où l’âme et Dieu ne sont plus nécessaires – où l’Absolu se manifeste dans notre relation aux choses et aux visages – dans notre regard et notre manière de nous laisser traverser par les rencontres et les circonstances – par les innombrables figures de la vie…

L’horizontalité de l’homme trouvant son assise – son intensité – sa saveur – sa beauté et sa grâce – dans le plus haut degré de la verticalité – au point le plus dense de l’effacement…

 

 

La tendresse de la feuille et la dureté de la pierre – à égales proportions dans l’âme – dont la main et les lèvres se font – presque toujours – l’exact reflet…

 

 

Le geste aussi spontané que l’eau qui jaillit de la source – et que le ruisselet qui serpente entre les pierres…

Le sillon n’est l’œuvre que de l’abondance et de la répétition – lorsque le naturel se laisse aller à l’habitude et à la facilité – à la voie instinctive du monde, peut-être…

Entre la goutte et l’océan – entre l’infime et la vastitude – autant que comme les fleuves et les rivières qui suivent leur pente…

 

 

Parole – presque toujours inadaptée. Comme une addition superflue au réel et aux gestes nécessaires…

Sorte de balbutiements – entre l’intuition et la pensée – à mi-chemin entre l’analyse et le commentaire (ou, pire, entre le jugement et l’opinion…) – à mi-chemin entre le mensonge et la vérité – jamais à la hauteur des circonstances

Traits fallacieux a posteriori qui tentent illusoirement de fixer le courant permanent – inarrêtable – de la vie – ce cours perpétuel des choses – pour donner à l’âme matière à comprendre ce qui lui a échappé en vivant ses expériences – et l’aider, peut-être, à se redresser dans la tourmente, à réduire son doute et son incompréhension – à apprendre à faire naître un peu plus de justesse – une plus juste coïncidence avec les circonstances – lors des prochains événements – bref, à se rapprocher, peu à peu, du vide nécessaire pour qu’émerge naturellement la spontanéité idoine (et irréprochable) du geste à toutes les situations offertes par l’existence…

Tracés noirs nécessaires donc tant que durera le besoin d’écrire et de perfectionner la justesse de l’âme

 

 

Tout pourrait bien s’interrompre – mais en quoi le jour serait-il modifié…

 

 

A dire – sans doute – pour rien (presque rien). Qu’une parole pour soi. Petits cailloux inutiles laissés sur le chemin de l’effacement…

 

 

Que l’âme soit éclairée – et l’écriture cesserait sur-le-champ…

Mais comme, en ce monde, rien n’est définitif, tout – inlassablement – se répète… Peut-être est-ce là une ruse – une manœuvrede l’éternité pour apparaître en ce monde de finitude…

 

 

La page – simple support de l’âme. Tuteur – étai éducatif, en quelque sorte – jusqu’au seuil où tout peut être abandonné – le monde, les livres et les visages – pour la plus belle (et délectable) incertitude où le monde, les livres et les visages peuvent (enfin) être accueillis sans l’ombre d’une ruse – sans l’ombre d’une intention – sans l’ombre d’une arrière-pensée – avec une innocence libérée de l’exercice, de l’épreuve et de l’exigence…

 

 

Cycles et variations autour du même centre. Cercle déformable au centre unique, en vérité. Respiration – souffle de la terre et des âmes. Secousses du ciel sur l’infime peau de l’homme – ressenties parfois comme une caresse, parfois comme une gifle cinglante. Contraction et dilatation de la poitrine du monde – cette périphérie de la sphère…

 

 

Opacité – porosité – la sensibilité variante de l’âme

 

 

Le silence acquiesçant à tous les souffles – à tous les vents…