LES CARNETS METAPHYSIQUES & SPIRITUELS

12 août 2019

Carnet n°199 Notes journalières

A Gagy…

 

 

Rien – nous ne sommes – rien – qu’un peu de chair et des émotions – impuissantes…

Foutaise la raison – face à la mort – aux épreuves essentielles…

De la tristesse – des larmes – une âme désespérée. Et rien d’autre…

 

 

Ce qui nous empêche d’être – et de vivre – de façon pleine et présente, c’est la manière dont nous donnons de l’épaisseur – une si vive réalité – aux contenus psychiques (pensées et émotions en particulier) – c’est la manière dont nous les laissons revenir encore et encore – la manière dont nous les laissons envahir la psyché – c’est notre incapacité (naturelle) à retrouver l’esprit vierge – et à laisser ces amas psychiques libres d’aller et venir – et de s’attarder parfois…

Ciel et nuages – ciel et orage – ciel et vents – ciel et soleil – images mille fois empruntées mais Ô combien vraies…

Qu’importe ce qui le traverse, le ciel reste le ciel – vierge et libre de ce qui le parcourt (de ce qui semble l’encombrer) ; il peut bien avoir l’air nuageux – orageux – venteux – ensoleillé – sa nature, son envergure et sa transparence demeurent intactes…

Espace – toile de fond – jamais entaché comme l’imaginent, trop souvent, les yeux ignorants qui confondent le ciel et son apparence…

 

 

Des hauteurs qui nous éloignent – des souffles – des larmes – l’engagement de l’âme. Et le ciel qui s’ouvre, peut-être, plus largement…

 

 

Le monde – en nous – à genoux – suppliant – pour que la mort épargne celui qui part comme ceux qui restent de la douleur et du chagrin…

 

 

C’est nous – au-dedans de tout – qui fuyons et aspirons à la grâce…

 

 

Ce que nous soulevons – de minuscules graviers et du vent. Et pas davantage…

 

 

La route grise – l’horizon bleu – et la mort qui rompt la routine – le soleil – la beauté. Le noir qui déborde – et envahit tout…

 

 

Nous vivons sans rien oublier – voilà notre malheur. Double peine – l’incarcération et la tristesse. Et pour peu que l’âme soit sensible – et nous voilà en enfer…

 

 

Des routes marécageuses – barrées – partout où se posent les yeux…

 

 

Une vie d’inagrément où le nécessaire devient faix – et l’essentiel, une lourdeur – perspective pas même salvifique…

 

 

Des traces aux poignets – comme l’empreinte de liens serrés – et aux chevilles – la marque des fers. Nous agissons – et marchons – ainsi – entravés par les souvenirs – toutes les ombres de l’esprit – allant d’une circonstance à l’autre en grossissant le poids de toutes ces chaînes inutiles – inutiles et illusoires…

 

 

A l’instant où l’on respire – d’autres poussent leur dernier soupir. Et lorsque nous expirerons – d’autres respireront encore (un peu). Et cette pensée, cette impuissance et cette continuité nous terrifient…

La solitude et la carence du vivant face à l’Autre – face au monde – face à la mort…

 

 

Il y a une réalité propre à la tête sans commune mesure avec la réalité du monde. Et c’est dans la première (essentiellement) que nous vivons – et presque jamais dans la seconde. Et tout semble les opposer ; alors que la première se montre lourde – dense – étroite – entremêlée – complexe – triste et ressassante – l’autre s’avère fugace – légère – précise – simple – inventive et joyeuse…

Passer de la première à la seconde nécessite – presque toujours – un long processus que l’on pourrait résumer ainsi : faire descendre la tête dans le corps – jusqu’aux talons – ressentir sans penser – être présent, à chaque instant, à ce qui est en soi – et devant soi – et rien d’autre – balayer la moindre idée – la couper à l’instant où elle apparaît (et, si possible, à l’instant où elle naît) – vider – vider – vider encore – vider toujours – pour que ne subsiste que ce qui est…

Être, vivre et agir deviennent – ainsi – éminemment simples – aisés – justes…

Regard dépouillé – gestes honnêtes et francs – strictement nécessaires…

 

 

Chaque souffle – chaque geste – porte en lui sa propre tendresse – caresses enveloppantes comme mille mains chaleureuses au-dedans et au-dehors qui vous parcourent avec délicatesse ; sensation sur les faces internes et externes de la peau – de la chair – dans les profondeurs du corps…

Ressentir – à travers les liens innombrables et miraculeux que chaque chose noue avec ce qui l’entoure – mais aussi, bien sûr, avec tout le reste mis côte à côte jusqu’à la totalité – l’infinité de l’ensemble – que l’on est toujours à l’intérieur de ce mouvement – de ces milles mouvements ondulatoires…

 

 

Un autre temps au-dedans du premier – comme ralenti – presque suspendu – où chaque ressenti (le moindre ressenti) est jouissance infiniment douce – sensuelle – langoureuse. Des doigts de fée – partout – à chaque instant…

Micro-expériences d’éveil peut-être – comme d’infimes lambeaux de réel – momentanément éprouvés – momentanément apprivoisés…

Minuscules failles – lézardement progressif des carapaces qui recouvrent la tête et l’âme…

Résultante, sans doute, du long labeur de la déconstruction…

 

 

C’est là – comme une force de vie – indomptable. Ça traverse le corps – et ça rejoint immanquablement la tête. L’homme est ainsi fait ; il ne peut abandonner les ressentis – la souffrance ou la jouissance des ressentis – au corps. Quelque chose d’irrépressible l’enjoint de tout faire transiter par la tête – qui accumule – traite ce qu’elle reçoit – trie – classe – range – accumule encore – entasse jusqu’à la saturation – jusqu’aux débordements – inévitables…

 

 

La route – l’asphalte – la terre – ce qu’offrent le soleil et les forêts – le jour et le feu. La distance quotidienne parcourue à petits pas…

 

 

Une autre vie au-dedans de celle qui a l’air de se vivre – tout un monde au-dedans du regard qui, peu à peu, se simplifie – s’épure – se retire – pour un espace – une étendue tendre – neutre – sans épaisseur – qui n’a aucune fonction – ni en ce monde, ni dans l’Absolu. Elle est – simplement – voit – reçoit – et laisse passer ce qui arrive – n’aspire à rien – ne désire rien – ne refuse rien…

Silence avisé – bienveillant – désengagé…

En sa présence – tout nous quitte…

Comme un soleil – un jour sans fin – au sein duquel tout revient – puis s’oublie – revient encore – et s’oublie encore – dans un recommencement perpétuel où chaque réapparition ressemble à la première fois…

 

 

Ça bouge – ça respire – ça pleure – ça crie – ça exulte – ça éprouve – ça s’éloigne – puis, ça disparaît. Et ça recommence – sans nous inquiéter – sans nous chagriner – sans nous réjouir…

Ça défile – simplement. Et ça assiste au déroulement – séquence après séquence – vue et aussitôt oubliée…

Spectacle sans fin devant un témoin impassible et sans mémoire…

 

 

Perspective – et manière de déconstruire ce qui a été bâti et d’empêcher toutes les tentatives d’édification – tous les processus d’amassement et de création – les jugements – les commentaires – les souvenirs – les images – les pensées…

Simplement le ressenti et ce qui est là…

La nudité la plus simple – inlassable spectatrice des spectacles…

 

 

Le chant du monde – dans le corps – de la tête aux talons – muets…

Quelque chose qui traverse sans s’arrêter – sans laisser la moindre trace. Tunnel organique – en soi. Présence vivante – inerte – pure attention peut-être…

Comme un espace pré-existant – d’avant la naissance du monde – d’avant la naissance de tous les mondes qui ont défilé – qui se sont laborieusement succédé – les uns après les autres…

 

 

Plus de charge – le son pur. Le vide, peut-être, habité. La sensation du monde – en soi…

Tout au-dedans qui passe furtivement – en un éclair – et qui disparaît – ne laissant rien derrière lui – la surface aussi nette – aussi propre – qu’avant son passage…

 

 

Pas un état – peut-être ce qui accueille les états – les contenus – le monde et ses charrettes de phénomènes qui défilent sans discontinuer…

 

 

Déblayer les amas – les agrégats. Ne demeure que le fonctionnel – la mémoire des usages pour les gestes quotidiens et les contingences journalières…

Profondeurs creusées du dedans – abîme sans fond qui a englouti des pans entiers de savoirs inutiles – emportant avec eux tous les questionnements métaphysiques – laissant la densité de l’être – seule et légère – joyeuse et chantante…

Célébration silencieuse – bien sûr. Rien de décelable par les sens…

 

 

Une pensée – de temps à autre – une émotion qui passe – et disparaît comme un rêve – comme un tourbillon d’air au-dedans de l’air – comme une arabesque du vide au-dedans du vide. Rien, en somme. Des mouvements fugaces et sans poids – sans conséquence – ce qui surgit depuis la naissance du monde – la naissance des mondes – il ne peut en être autrement – l’énergie est création incessante et mobile – ça doit surgir – ça doit s’élancer – ça doit traverser, puis disparaître – et être, presque aussitôt, remplacé par ce qui suit…

 

 

Une sorte de concrétude profonde – légère et savoureuse. Des ressentis vifs – doux – enveloppants – sans poids eux aussi…

Une attention libre et profonde – aérienne – poreuse – à laquelle rien ne s’accroche…

Pure présence, peut-être, où tout se mélange et où rien n’est mélangé – une chose après l’autre – toujours – série interminable ponctuée par quelques absences – quelques instants de répit – quelques silences…

Familiarisation avec l’espace et la vacuité, peut-être…

 

 

Réceptacle sans poids – sans gravité – accueillant le défilé inévitable des sensations – des pensées – des images – des émotions – rien de très sérieux – ni de très réel sans doute…

La matrice-regard – la matrice-témoin – la matrice-accueil – contemplant ce que la machine à créer déverse sans interruption ; tous les souffles – tous les élans – toutes les matérialisations des forces nées de la matrice-silence – elle-même se regardant créer et accueillir – elle-même se regardant passer et accueillir – elle-même se regardant disparaître et accueillir…

 

 

La terre – à cet instant – comme un désastre manifeste – l’expression d’une impasse – un avenir plus que compromis – une impossibilité…

 

 

La pierre chaude d’un rêve de soleil – froide et grise en vérité – anéantie par l’inconscience insouciante – la quotidienneté inerte des hommes qui tourbillonnent entre leurs tristes murs…

 

 

Entre deux soleils noirs – le déclin – la décadence – et la chute, bientôt, d’un règne dont l’écrasante hégémonie (en dépit de sa brièveté) aura trop duré…

 

 

Vivant – ça veut dire le cœur battant – le cœur sensible – un peu de peau qui recouvre le sang ou la sève…

Et au-dedans – une âme trop souvent prisonnière qui ne comprend rien à cette restriction – à cette contraction de l’infini – à ce rétrécissement des possibles – dans l’interrogation permanente des limites et des frontières – et la nécessité de les franchir – courageusement – une à une…

 

 

Ça devient ce que nous voulons – un rêve – Dieu – la réalité – une illusion – ce qui nous invite à creuser davantage – à revisiter les hypothèses et les évidences – et, éventuellement, à inverser les paramètres et à rectifier les paradigmes – à faire le tour du monde et de la tête – les mains contre la paroi en avançant à tâtons dans notre dérisoire labyrinthe…

 

 

Ce qui s’échappe – la terre occupée – le besoin d’un autre monde – une résistance au règne de la laideur…

Tout glisse – à présent – le vide comme le seul lieu possible – le seul lieu essentiel – vital – qu’importe les danses et les voix – le décor de toutes les tragédies…

 

 

Sous nos pas – la boue – et au-dessus – la désespérance. Partout – la vie brunâtre – l’enlisement – les résidus du jeu des Dieux – le revers de l’Olympe, peut-être, avec ses figures tristes et ses âmes ignares…

Ce que nous avons fait du monde – toutes nos tentatives – cet effroyable gâchis de matière et d’esprit…

Comme un trou dans le soleil – les bruits du monde qui résonnent et se résument à (presque) rien – l’esprit qui rumine – la parole qui se répète – le vertige d’un Autre que nous – ce que la terre a enfanté – ce que les Dieux n’avaient pas prévu… Et les hommes – au loin – penchés sur le sol – à l’affût de l’or – ramassant leur récolte – comme de petites mains insensées…

Et le regard dans l’épaisseur des souffles – des pas ininterrompus. Quelque chose comme une folle espérance…

Et la mort usinant à la chaîne – attelée à sa nécessaire besogne – avec le sourire sur les visages qui dissimule mal le cœur souffrant – le cœur qui pleure – le cœur qui saigne…

Rien de délectable – au fond – si, peut-être, le silence…

 

 

Ça vieillit doucement – sans en avoir l’air…

 

 

Il y a de l’homme en nous – encore – qui s’apitoie et se complaît (trop souvent) dans la tristesse – ce qui nous rend plus enfant qu’humain. Une manière d’être – à peu près – comme les autres…

Machine à images – à projets – à souvenirs – qui s’imagine sensible mais qui vit dans la tête – qui ne vit pas réellement – qui pense l’existence – le monde – soi – les Autres – plus qu’il ne les ressent – quelque chose comme une obsession qui envahit l’esprit. Un monde juste à côté – parallèle au réel, en quelque sorte – ou au-dedans de lui, peut-être…

 

 

Un rêve – plus haut – qui redonnerait au réel sa tendresse initiale – un parfum de fleur dans le froid – un baiser dans les eaux prisonnières – un peu de liesse dans l’absence et les disparitions. Quelques brèches sur les façades de pierres – un peu d’Amour dans les fentes saturées…

Et, à défaut, on pourrait réinventer le monde…

 

 

Trop de noir sous la douleur – et par-dessus – pour espérer la guérison…

 

 

Le baume patient de la lumière sur les blessures de l’homme – grattées, chaque jour, au couteau…

 

 

Entre – toujours. Sera-t-on, un jour, rejoignable… Et ce ciel – devant soi – deviendra-t-il, un jour, accessible…

 

 

L’inconfort de la pensée – la consolation du rêve – exclus l’un et l’autre. Plus rien d’admissible – pourtant, tout est permis l’espace d’un instant – puis, c’est balayé. Et la clarté précise revient – prend la place qu’occupaient les amas. Puis, autre chose passe – c’est vu – accueilli – rien de neuf – la même litanie des images. Balayette dans la main implacable du regard. L’Amour et la poussière – rien qu’un seul geste – invisible – et tout redevient vierge – et tout revient aussitôt…

Être et labeur interminable dans cette folle perspective de la durée – mieux vaut celle de l’instant que celle – déformée – illusoire – irréelle – de la continuité du temps qui scande les secondes, les minutes, les heures, les jours, les semaines, les années, les siècles, les millénaires – en vain…

L’éternité n’est qu’un moment – que le suivant crucifie pour offrir une autre éternité – et ainsi de suite – ad vitam æternam…

 

 

La malice des Dieux qui ont inventé le temps pour nous faire patienter – et que nous avons – par impatience – par ennui – par incapacité – transformé en espérance – le plus grand mal de l’homme avec le rêve. Et c’est dans cette faille qu’il faut apprendre à ouvrir les yeux…

Etrange mission offerte aux hommes – douloureuse – presque inhumaine – seule issue, pourtant, pour échapper au sommeil et devenir pleinement vivant…

 

 

Rien que des bras – prolongement du regard – et une pauvre chair à étreindre – à embrasser…

Rien qu’une joie – une tendresse – un jeu – un Amour – entre soi et soi…

Hôte de chacun – en son cœur…

 

 

Mangeur de mythes et balayeur du reste…

 

 

Au corps-à-corps – le vide et le monde – le contenant et le contenu – œuvrant en sens inverse – dans un jeu sans fin – l’un balayant ce que l’autre répand. A chaque instant – le même défi et le même enjeu ; le respect de la nature de chacun…

 

 

Itinéraire entre les nuages – du sol au ciel d’un seul trait. L’aisance du retour et les simagrées de l’ombre que l’on a répudiée…

 

 

Des murs – encore parfois – blancs initialement que l’on tache et colore de nos contenus plus qu’ahurissants…

 

 

Nouveauté première et récurrente – comme une aube naissante – un soleil neuf – à chaque instant qui éclipsent les bataillons acharnés de l’immense armée grise…

 

 

A mesure que l’on s’éloigne du monde – l’au-delà de l’homme se précise…

On apprivoise, peu à peu, ce qui nous semblait impossible…

 

 

Lèvres devenues silencieuses par cessation du bavardage intérieur. Mains ouvertes par cessation des embarras du cœur. L’âme presque vivante – à présent…

 

 

On ne sait plus ce qu’humain veut dire – préalable nécessaire, peut-être – base élémentaire aux éléments grossiers mais requis qu’il faut ensuite – mille fois – des milliards de fois – dégrossir – raboter – défaire – jusqu’à tout supprimer et obtenir une surface parfaitement lisse et transparente – sans bord ni aspérité – la perfection d’un miroir aimant…

 

 

L’effacement et la nouveauté – l’innocence du regard et les flots incessants du monde et de la psyché…

Tout se perd parce que, peut-être, tout est déjà perdu…

Vivant seulement l’espace d’un instant…

L’Amour et l’oubli – seule manière d’accueillir les phénomènes – de plus en plus brefs et vaporeux – presque inconsistants…

 

 

Comme des pans de nuit qui ruissellent…

Le monde, parfois, inabordable – comme une impossibilité vivante…

 

 

Certains jours, tout ce qui est entrepris – investi – emprunté – prend des allures d’impasse. Des heures de tentatives et d’avortement…

Le bleu – pourtant – traîne encore dans le pas – derrière la face tendue ou triste qui a vu tant de portes se refermer ou s’avérer être, en définitive, de fausses perspectives…

 

 

Rien ne s’invite davantage que l’odeur de la mort – et, à sa suite, le parfum de la tristesse. Rien n’exige, pourtant, que nous reniflions ces fragrances froides et que nous revêtions la panoplie complète du désespoir. Un regard – en nous – veille – impose le retrait des choses de l’esprit, puis la grande évacuation – l’ouverture complète des fenêtres et le passage du vent – le grand vent qui s’engouffre. Et, en un instant, tout est balayé…

 

 

L’autre âge de l’automne – cette perspective sans lien avec les rides et l’expérience. Ce que nous avons cherché avec obstination depuis l’enfance – offert, soudain, à nos pas harassés – à notre âme titubante – capitulante – à notre existence qui, depuis longtemps, ne ressemble plus à rien aux yeux des hommes…

 

 

Un peu de tranquillité – moins provisoire et hasardeuse qu’autrefois…

Une manière plus souveraine d’exister et de resplendir dans la solitude…

 

 

Ce qui – à présent – machinalement se défait ; l’existence des œillères et la visière des espérances…

Le passage éminemment provisoire des circonstances – le sourire sans la coiffe ridicule de ceux qui croient – et le savoir, envolé lui aussi, pour un œil neuf et étonné…

 

 

Et cette veille – presque permanente – au seuil du grand précipice. Et cette longue lame tranchante au bout de l’âme aimante qui, selon ce qui vient, embrasse ou décapite – réconforte ou crucifie – puis précipite le tout dans le vide…

 

 

Ce qu’offre l’instant – l’heure – le jour…

Le jeu des visages – des circonstances – des rencontres…

Ce que le regard réceptionne et défait…

La vie triviale, en somme – mais abordée avec nouveauté

 

 

Tranquillité sans extase, ni vertige…

Du silence – des gestes – des choses – des mots…

Rien que de très banal – un objet après l’autre – sans précipitation – accueilli avec la même attention – le même intérêt – le même engagement – puis délaissé – abandonné à l’extinction naturel de son élan…

 

 

Rien qui ne remue plus que nécessaire…

Rien qui ne s’attarde plus que de raison…

Tout – ainsi – se défait – jusqu’à l’attente même de l’objet suivant…

Tout passe sans heurt – sans effort – traverse – puis disparaît de façon aussi inopinée et mystérieuse qu’il est apparu…

 

 

Tout est là – offert – et sans autre maître que lui-même malgré les liens qui pèsent parfois comme des chaînes…

Ça s’impose – comme un jeu sans conséquence ; l’inévitabilité du monde – variations énigmatiques – glissements – répétitions des formes et des figures…

Tout se succède – se transforme – s’échappe – puis s’éclipse comme une ombre soudain rayée de la danse des silhouettes sur le mur…

Ça défile dans l’œil, puis c’est englouti – gouttes de pluie qui glissent le long de la vitre – et le doigt qui, parfois, dessine quelques traits dans la buée – la main appliquée à sa tâche – la tête attentive – et, parfois même, concentrée…

Jeux et gestes qui prennent le temps nécessaire – rien de hâtif – l’allure naturelle – appropriée malgré le rythme, parfois, inégal – tantôt ralenti – tantôt précipité. Qu’importe le tempo de la paume sur le tambour et le nombre de tours exécutés par les aiguilles de l’horloge – rien ne dure – en vérité…

La durée n’est, bien sûr, qu’une illusion – qu’une manière de parler – et, peut-être, de se faire comprendre (un peu). Et rien de plus…

Puis reviennent le sourire et la contemplation – le rien – le plus rien – l’absence d’élan – le jardin de la lumière – le mur blanc avant l’arrivée des ombres suivantes…

 

 

L’individualité se rebiffe – résiste – refuse d’être restreinte – éconduite – presque annulée. Comment pourrait-elle faire le deuil d’elle-même… C’est impossible – alors on l’accueille, elle aussi, avec ses élans – ses chagrins – sa tristesse – ses doléances – petite chose effrayée – inquiète – angoissée à l’idée que cette perspective s’impose…

 

 

Le visage de personne – la voix – la seule voix du jour – celle qui s’invite sur la page…

Cette étrange impression des confins – marge du bout du monde. La solitude et l’exil permanents…

 

 

Soi avec soi – le face-à-face perpétuel qui tourne parfois à l’affrontement – guerre et récrimination – désolation et désespoir – lorsque le vide est oublié – lorsque le vide sournoisement se laisse remplir par la pensée du seul condamné à sa triste compagnie…

Pas si triste – pas si pauvre – en réalité – moins misérable, sans doute, que ceux qu’il n’a cessé de fuir…

Mais dans ce tête-à-tête soutenu – de longue haleine – le silence, parfois, se dérobe et laisse l’individualité envahir l’espace – emplir le lieu de sa fragilité…

 

 

De jour en jour – la longue bataille – les coups du sort – les coups de tête – les coups de sang. Le besoin de l’Autre – d’un Autre – du monde. L’insuffisance incarnée – la petitesse et le rétrécissement. Et d’autres fois – la joie – la grâce – l’envergure retrouvée – la présence vivante – imperturbable…

 

 

Tout se mélange – se chevauche – s’affronte ; la durée et l’inexistence du temps – le silence et la folie de la tête et du monde – le désir et la complétude…

Nous sommes le lieu d’une guerre permanente et d’une paix possible – le lieu d’un enjeu sans cesse remis à l’ordre – et au goût – du jour – le lieu de l’absence et du jamais acquis autant que celui de la surabondance et de la certitude…

 

 

Tant de luttes – en soi – et d’amitié – sur fond d’Amour et de silence – rarement compris – rarement entendus…

Un fouillis à l’abri de rien…

 

 

Un jardin – une franchise – un peu de lumière pour déceler les taches qui ornent le mur – la blancheur un peu mate du mur. Des bruits – des mots. Tout ça se percute. L’hiver qui n’en finit plus d’étendre ce désert – et nos pas comme des ombres qui allongent cette nuit illusoire – mais qui a l’air si vraie lorsque nos larmes coulent et que la solitude a pris chair dans nos bras…

On est au-dedans de cet éclat enfanté – de cet élan fou vers le regard – le haut du mur – le foyer – l’abolition des frontières. Cette force et ces résistances – rien qui ne puisse survivre à nos assauts. Et le soleil – toujours – au centre…

 

 

Ce que la lutte et la tension nous ôtent d’énergie et de courage – de forces vitales – pour vivre le plus essentiel…

 

 

Bouts de terre – fragments de visages – éclats d’existences – mal vus – mal aimés – insuffisamment – dans la précipitation – le règne de la vitesse. Il faut ralentir et s’attarder – demeurer au plus près – voir – sentir – goûter – contempler et rester silencieux des jours entiers – et pendant des siècles si possible – pour commencer à voir et à aimer…

 

 

Tout bouge – mais c’est dans l’œil que les choses arrivent – c’est dans l’œil que le monde existe – c’est dans l’œil que le chemin se réalise… Aussi n’y a-t-il qu’un lieu où aller – le seul où le possible peut advenir…

 

 

L’œil aux aguets ne devrait l’être que du dedans…

 

 

Un chemin – un jardin – des fleurs. Le regard qui contemple – qui s’attarde. Et c’est là – tout entier – le monde peut-être – qui recouvre le blanc…

L’habitude qui envahit la fenêtre. Le jour qui décline – la nuit qui arrive. L’œil et les mots qui chantent sur la page – les traits qui se couchent et se redressent. L’élan de l’âme et celui du monde qui se chevauchent. Le blanc et l’obscurité…

Rien que nous dans cette solitude habitée – de moins en moins peuplée de fantômes. Le réel de plus en plus. L’arbre – le ciel – les bruits des hommes dans le lointain. Le vent dans les feuillages – le chant du merle. Tout redevient innocent – l’œil sans la distance et le regard au-dessus…

Plus rien ne se distingue – tout a la même texture – la même envergure – exactement la même épaisseur que celle de l’âme…

L’effacement a ravivé la joie et la beauté du monde…

 

 

Le bleu – de la même couleur que tous les mirages. Le provisoire et l’éternel confondus – non – pas confondus – unifiés – agglomérés ensemble…

 

 

Ce qui effraye ne vient que de la tête – le monde n’est peuplé que de circonstances et de quelques âmes fâcheuses – obstinées – plongées dans une folle ignorance…

Nous seul(s) et la présence des arbres – cet immense jardin où jouent et se poursuivent les bêtes – la faim dans le ventre…

Des murs parfois – et quelques tombes – histoire de rappeler la résistance des frontières et le règne du provisoire…

Rien qui n’attriste – rien qui n’essouffle…

Le dénouement heureux de chaque instant – le silence jamais rompu – la beauté et la démesure de chaque existence…

 


Carnet n°198 Notes de la vacuité

L’idée de l’Autre et du monde – plus lourde et encombrante qu’ils ne le sont – en réalité…

 

 

Les représentations se sont substituées au réel de façon si massive et sournoise que nous tenons pour vrai ce qui n’est qu’une forme d’imaginaire – et que nous ne savons plus différencier ce qui existe de ce que nous lui avons superposé…

 

 

Partout – au-dehors – les mêmes pierres – les mêmes chemins – les mêmes visages – le même décor – fragiles et provisoires invariants du monde phénoménal…

Et au-dedans – les mêmes émotions qui se bousculent et se succèdent – fragiles et provisoires invariants du monde psychique…

Espaces de mille chimères que nous confondons avec la réalité…

 

 

Au fond, parfois, une noirceur – épaisse – récurrente – qui donne au regard une profonde mélancolie et aux choses du monde une couleur triste – amère…

On ne sait comment elle s’est installée – ni de quelle manière elle est arrivée ; elle est là – simplement – et s’est imposée comme paramètre incontournable – hégémonique – qui fait régner sa loi…

Centre obscur qui rayonne – qui envahit l’âme et le monde – qui traverse les frontières si poreuses des choses – inondant tout ce qu’il pénètre. Mélasse dont on ne peut se défaire ; on vit avec – tant bien que mal – sans pouvoir lui échapper – sans réussir à l’apprivoiser – bête monstrueuse qui – en soi – a creusé sa tanière…

Ce qui pourrait nous en prémunir – réduire ses trop cycliques éruptions – atténuer sa présence mortifère ; les vertus de l’aube – peut-être…

 

 

Ça s’agite – ça s’affaire – seulement – pour faire usage des choses – exploiter ou tirer profit. Presque jamais d’innocence et de geste gratuit réalisé pour la joie et la beauté en ce monde d’utilité, d’appropriation et de nécessités contingentes…

 

 

Lignes errantes – sans joie – immodestes et méprisantes. Dans l’attente de semences moins tristes…

Paroles dégoulinantes – emmaillotées – trempées trop longtemps, sans doute, dans la torpeur mélancolique du dedans – enrobées et gangrenées jusque dans leur essence par la sauce putride de trop noirs sentiments…

 

 

A attendre un ami – au-dedans – qui pourrait nous tendre la main – et nous extirper de ce bourbier. Mais non – absent lui aussi – contaminé peut-être – ou trop faible pour s’approcher et nous délivrer (provisoirement) de ce mal sans remède – de ce mal presque incurable…

 

 

Le regard – le ressenti – le geste. Et rien d’autre…

Seuls appuis – seules références – seule vérité – à chaque instant…

Unique présence à soi – au monde…

 

 

Lieu paisible – lieu ouvert – sans autre exigence que le respect, l’honnêteté et le silence…

 

 

Dresser – en soi – une main accueillante et un mur de vigilance intraitable. D’un côté, le versant de la tendresse – de la sensibilité vivante – en actes – et, de l’autre, le versant de la sévérité – gardien intransigeant du temple – du lieu le plus sacré – que rien ne peut ternir, certes, mais que l’esprit débutant – peu familiarisé avec la perspective du vide – embarrasse par ces incessants amassements – bribes de monde – référentiels – résidus d’émotion – reliquats de désir – souvenirs – rêves et imaginaire – ressassements – ratiocinations – qui entravent le rayonnement de l’Amour et limitent (parfois complètement) la fonction réceptacle de l’autre versant…

Murs d’enceinte fort différents des murs indigènes – de ces frontières érigées qui consolident toutes les formes de séparation…

Mesure non de principe mais de survie – pour maintenir vivant le plus précieux – avant d’être capable, un jour peut-être, de laisser le monde, les phénomènes – les mécanismes et les contenus psychiques (pensées, émotions et sentiments) traverser cet espace sans retenue – sans la moindre restriction – dans un passage franc – sans perte – sans écoulement – sans récupération – laissant l’espace et les canaux vides de manière permanente…

Forme de sagesse sans pareille – affranchie de l’univers relatif – de la matière autant que de la psyché. Seul gage d’Amour, de joie et de paix sans condition…

 

 

Comme un seau que l’on aurait rempli de glace et de verre – avec, fixés sur les parois, des milliards de crochets minuscules – l’esprit de l’homme emmagasinant le monde – par fragments – le froid – le feu – le désir – la colère – la frustration – et tous les coups du sort – inévitables…

Espace à vivre et infime couloir sur le monde – vite saturés – vite débordants – vite mortifères…

Deux solutions – inégales – à envisager ; la première, éminemment didactique, consisterait à vider le seau à chaque instant et à créer des parois aussi imperméables que possible malgré un degré de porosité minimal inévitable. Et la seconde serait de percer définitivement le fond du seau et de lui ôter ses parois – détruire le seau, en somme – manière, sans doute, pour que le créé retrouve l’incréé ; le vide dans le vide retrouvant sa nature vide – la vacuité totale et l’absence (permanente) de séparation. Et le seau ainsi disparu redeviendrait l’espace – l’envergure de l’espace infini – l’esprit sans limite…

 

 

Tas de pierres – panneaux – vestiges. Traces d’un passé ni (franchement) glorieux, ni (vraiment) épique – transformées, pourtant, en mythes – en icônes de l’histoire dont les hommes sont si friands…

 

 

Têtes dressées – gestes à l’œuvre – corps tendus – sueur au front – mains, parfois, ensanglantées. Colonnes de visages supportant, comme un seul homme, les fables du monde – la grande épopée de l’humanité…

 

 

Le ciel – les arbres – les pierres – les chemins – le regard – le silence – quelques bruits du monde – inévitables. Le seul décor – à chaque étape du voyage…

 

 

L’exercice quotidien du vide – le déblaiement de l’esprit – pour aller, avec étonnement, sur toutes les routes du monde – et offrir un peu de blancheur et de silence à la page noircie par les mots et les images…

 

 

A perte de vue – partout – des troncs d’arbres horizontaux – couchés par la main funeste de l’homme…

 

 

Corps et âmes s’éreintant à leur tâche. Visages crispés par l’effort – la charge inerte inhérente à la matière et au labeur – pesant de tout son poids sur les épaules et les existences – suçant l’énergie – éprouvant la chair – épuisant l’esprit…

La fatigue et l’habitude anesthésiant la sensibilité et l’étonnement – ôtant la possibilité de vivre, en homme, le miracle…

 

 

Energie effervescente qui bâtit – construit – détruit – anéantit – se déverse partout. Irrépressibles – irréductibles – mouvements. La matière du monde transformant sans cesse son apparence, sa texture, ses reliefs. Rien qui ne puisse lui ôter sa force et son ardeur…

Programmée pour se mouvoir – agir et faire – inlassablement…

 

 

Ça bouge – ça remue – ça s’agite – ça gesticule – sans fin. Ça tourne en rond au-dedans de sa boucle. Ça s’épuise – ça se pose quelques instants – ça se régénère – très vite – puis, ça reprend son mouvement…

L’intranquillité même – perpétuelle…

Et le regard immobile qui contemple l’emprisonnement de l’esprit qui, si souvent, tourne avec…

 

 

Le monde comme convergence – comme lieu hostile – comme lieu de jouissance ou de souffrance. Le monde comme distraction – comme illusion – comme pointeur vers le regard. Tant de perspectives possibles investies selon sa sensibilité et ses prédispositions…

 

 

Achevé – ce que nous fûmes. Pourtant – la tête vibre encore de ce passé – comme si quelque chose, en elle, demeurait vivant – enfoui plus profondément que le souvenir – en deçà de la mémoire – une faculté consubstantielle à l’esprit – une sorte de crispation saisissante – un besoin d’amasser les fragments du monde et de l’expérience – la nécessité de bâtir un récit et d’inscrire ce que l’on croit être – une individualité – dans une histoire plus vaste et moins insignifiante que ce que nous avons vécu…

 

 

Une parole dévoyée – simple outil d’information, de distraction, de valorisation, de propagande, d’instrumentalisation et de mensonge…

 

 

Je vis les oreilles bouchées – presque hermétiques aux bruits du monde – mais la tête est encore toute frémissante d’histoires sans importance – de récits – de misérables épopées – de toutes ces minuscules péripéties de l’homme…

 

 

Comme un écart sans cesse éprouvé – sans cesse agrandi – entre le réel et sa représentation – entre ce qui est et le récit qu’on lui superpose…

 

 

Rien – rien – rien – telle devrait être notre unique certitude – et notre seule devise…

On ne sait rien – on ne comprend rien. On est présent – on assiste – simplement – au cours des choses – au déroulement des phénomènes – au spectacle du monde – et on agit lorsque les circonstances l’exigent…

Nudité innocente – et agissante si nécessaire…

Rien de plus – rien de moins. L’envergure du regard et la justesse du geste…

 

 

Des visages – des choses – des livres – comme des piliers – des amis – des outils – des consolations – qu’il faut, un jour, abandonner…

 

 

Solitude insatisfaite – puis, de plus en plus satisfaisante…

 

 

Le sommeil et le bavardage me sont devenus insupportables. Tant de bruits et d’illusions, déjà, dans la solitude – inutile d’en ajouter en fréquentant les hommes…

 

 

Des retrouvailles – en soi – avec soi – pour vivre cette part inaliénable de nous-mêmes(s). Rien d’autre. On pourrait vivre ainsi pendant des siècles – et pour l’éternité sans doute…

 

 

Des repas – du sommeil – du repos – des contingences – des obligations – du labeur – du temps oisif – quelques plaisirs paresseux. Que de torpeur dans l’existence des hommes…

Presque jamais rien d’essentiel. Gaieté d’apparat – simplement – jamais de joie profonde…

Pauvres humains plus à plaindre (en dépit des apparences) que le solitaire mélancolique et taciturne qui s’essaye au labeur de l’âme – à approcher, vaille que vaille, le royaume de l’Absolu…

 

 

L’incertitude plutôt que l’habitude…

L’inconnu plutôt que la sécurité…

La joie plutôt que la gaieté…

La connaissance plutôt que le savoir encyclopédique…

Le réel plutôt que les croyances, les rêves et l’imaginaire…

L’Absolu plutôt que la platitude (et les limitations) d’un bonheur individuel (éminemment relatif)…

La solitude plutôt que la compagnie (presque toujours indigente)…

La veille plutôt que le sommeil…

L’intensité plutôt que la tiédeur…

L’effort plutôt que la paresse…

Le tranchant plutôt que la torpeur…

La sensibilité plutôt que l’indifférence…

La discrétion plutôt que l’ostentation…

L’anonymat plutôt que la gloire…

La défaite plutôt le succès…

Le silence plutôt que le tapage…

La précarité plutôt que le confort…

Le simple plutôt que le raffinement et la sophistication…

Le respect plutôt que l’instrumentalisation et l’exploitation…

La frugalité plutôt que les excès et l’abondance…

La profondeur et la densité plutôt que la superficialité frivole…

La nécessité plutôt que le temps oisif…

La vocation plutôt que l’obligation du labeur…

Les servitudes consenties plutôt que l’esclavage subi…

L’ineffable plutôt que l’histoire…

La nouveauté ordinaire et quotidienne plutôt que le voyage et le sensationnalisme…

Rien plutôt que la longue liste des consolations…

Et même la tristesse plutôt que toutes ces (misérables) compensations…

En retrait – en apprentissage – plutôt que faussement vivant…

L’âme et la conscience plutôt que l’homme…

Et les trois – ensemble – si cela nous est offert…

 

 

Le plus insidieux partage entre soi et l’Autre – apparemment contaminé à la source – mais souterrainement juste – le plus approprié qui soit…

 

 

Nous allons comme le jour – de façon aussi régulière. Etape après étape – sur le dérisoire cadran du temps – dans cette marche infaillible…

 

 

Des visages étrangers à toute connivence excédant leur cercle. Murs et façades d’hostilité – un mince sourire, parfois, de circonstance – de convention – décoché depuis leur plus haute meurtrière…

Une existence d’enceinte et de fortification – inattaquable – inaccessible – au-dedans d’un périmètre circonscrit ; un territoire restreint – un dérisoire donjon – un royaume fermé – sur lesquels ils ont l’illusion de régner…

Avec seulement des alliances de nécessité et d’agrément pour ne pas trop s’ennuyer – ne pas trop étouffer – ne pas trop dépérir – au milieu de leur fortin…

 

 

En quête de la phrase définitive (pour clore l’exercice) – et qui, bien sûr, n’arrive jamais ; l’assertion – l’aphorisme – qui résumerait tout – qui permettrait, en quelques mots, de tout comprendre – après lequel vivre suffirait…

Dans cette illusion puérile – dans cette folle ambition – de vouloir fixer définitivement le mouvement du monde et de la vie – d’immobiliser ce qui ne peut être arrêté…

Dans cette croyance imbécile (et enfantine) d’enfermer le vivant – ses lois et son envergure – dans quelques pauvres traits…

 

 

Comme la vie – l’écriture se poursuit. Comme les jours – les phrases se succèdent et se répètent – s’inscrivent, à chaque fois comme pour la première fois, sur le blanc de la page…

Rien de ce qui a été vécu – rien de ce qui a été écrit – ne compte véritablement. Tout – chaque jour – à chaque instant – doit être réinventé – vécu et écrit à nouveau – comme les seules choses réelles – les seules choses valides – de ce monde…

Sans passé – sans pages ni livres précédents – sans avenir – sans lignes à écrire demain ou dans mille ans…

Des bouts d’existence et de langage comme les parfaits reflets de ce qui arrive aujourd’hui – à l’instant où les circonstances et l’écriture se déroulent…

Le fragment comme seule possibilité…

Et la parole aussi libre que les événements…

 

 

Quelque chose d’autre que le monde – plus tendre – moins envahissant…

Une autre manière d’exister…

 

 

Des heures – des vagues – la chaleur diffuse – les bruits du monde de plus en plus insupportables – la proximité des visages – le manque d’air – l’étouffement de plus en plus manifeste…

La triste trivialité du monde devant soi. Et l’impossibilité de vivre dans cette promiscuité…

 

 

La normalité des gens ; la famille – les sorties – les loisirs – le désœuvrement. Je ne parviens pas même à me faire l’entomologiste de cette inintéressante société…

Nul secret sous-jacent à cette misère – à cette indigente banalité…

 

 

Qu’y a-t-il donc – en nous – pour éprouver tant d’inconfort et de mépris à la vue de ce spectacle…

Des fantômes grégaires – jouisseurs et indolents – la paresse et le sommeil – partout le règne de l’animalité humaine…

Incompatible avec cette sensibilité – en moi – qui n’apprécie que la compagnie des solitaires attentifs et respectueux – les veilleurs, peut-être, d’un autre monde – moins grossier – moins trivial – moins instinctif – l’autre part de l’humanité – celle que l’on ne voit presque jamais…

Rêve – simplement – d’horizons moins vulgaires – plus conscients – plus métaphysiques…

Un monde qui célébrerait l’Amour, le silence et la beauté – à l’inverse de cette terre qui ne glorifie que la ruse, le tapage et la laideur…

 

 

L’édulcoration des extrêmes – l’effacement des singularités – l’aplanissement des reliefs – dans le regard opaque – quelque chose comme une indifférence – une insensibilité ; le règne de la normalité et de la tiédeur…

 

 

Les groupes – petits et grands – où ne suinte que ce qui nous révulse. Voilà, sans doute, pourquoi l’on ne peut rencontrer l’Autre qu’à travers son espace le plus solitaire – le moins contaminé par le monde – cette part de l’âme démunie et curieuse qui s’interroge – le reliquat du premier homme – loin des foules et des tribus – exonéré du couple et de la famille – et, en partie, indemne de leurs (inévitables) corruptions…

 

*

 

On n’en finit donc jamais avec la vie – avec la mort – avec la joie d’être et la douleur d’exister – et le chagrin des disparitions successives…

La même tristesse – le même dénuement – la même impuissance – à chaque fois – malgré les années et l’expérience (grandissante) des funérailles…

 

 

Difficile métier que celui de faire face à ce qui est – avec une psyché si fragile – une sensibilité si vive – et l’impérieuse nécessité de ne jamais détourner ni les yeux – ni l’esprit – de ce qui est en soi et devant soi…

Perspective presque inhumaine…

 

 

La vie comme une longue succession de blessures et de traumatismes. Et, chaque jour, mille occasions de coup, d’arrachement et de défaite…

 

 

L’esprit note – regarde – presque détaché – la tragédie en cours – et la déliquescence (littéralement) de la psyché…

Le triste sort de la vie terrestre…

Et tous les « ah quoi bon » rehaussés jusqu’à la folie – jusqu’aux ultimes frontières de la désespérance…

 

 

Partagé entre la faculté naturelle de l’esprit à trancher – à se détacher des aléas phénoménaux – et le fonctionnement de la psyché humaine…

Sorte de conflit de loyauté – comme déchiré entre la certitude (insuffisamment prégnante encore) du dérisoire de nos vies et les soubresauts de notre individualité qui refuse, malgré elle, d’échapper à la peine et à la tristesse de la mort – de l’absence…

 

 

Nous – entre le rasoir et l’éponge – entre le regard vierge et la rétention (qui peut parfois se transformer en rumination émotionnelle)…

La conscience clivée – dissociée – qui, à la fois, éprouve la souffrance et est attirée par sa possible cessation – avec un simple ajustement du regard – soit plongeant dans les eaux de la tristesse, soit surplombant le monde des phénomènes…

Mille incitations d’un côté et mille résistances de l’autre qui annihilent tout mouvement – on demeure alors immobile – dans cette fracture – dans cette indécision – dans cet inconfort – qui peut, parfois, virer au supplice…

 

 

Se laisser entièrement traverser – sans rien refuser – sans rien agripper – pas même notre incapacité à accueillir – pas même notre inclination acharnée à la saisie – devenir cette immensité où tout disparaît – où tout réapparaît – élans déclinants et élans naissants. Rien d’autre qu’une vaste étendue – un immense réceptacle sans crochet – sans filet – une aire totalement poreuse et transparente – sans autre épaisseur – ni d’autre visage que ceux de l’Amour – lucide – qui voit – et sensible – qui apaise et offre, peut-être, sa guérison…

 

 

Nous sommes – un étrange mirage – entre rêve et réel – entre buée et densité. Quelques milliers de jours au parfum volatil d’éternité…

 

 

Jours et saisons mille fois recommencés – la continuité et – toujours – la même candeur à vivre…

 

 

Instance noire au cœur de la chair – comme un puits – un abîme – sous les muscles – sous les nerfs – dans les os – dans le sang. Zone imprécise et monstrueuse – qui se déploie – vite – et grossit en retenant le moindre objet – le moindre phénomène – dans ses filets…

 

 

L’humanité des arbres et la barbarie des hommes. A voir le monde – en actes – tout sauf de vains mots…

Et à côté – et sous les apparences – le réel brut et sans histoire – rude souvent – doux ou tranchant selon les circonstances – mais implacable toujours…

 

 

A genoux sur notre pente inéluctable…

 

 

Un besoin de fraternité au fond du cœur – rarement satisfait par les figures du monde…

Il faut chercher ailleurs – fouiller en soi – pour dégoter quelques visages aimables – et apprendre à bercer leur âme tendrement dans nos bras – être la mère que tous réclament – et la solitude – et la misère – et la détresse – de chacun recevant cette attention – cette écoute – cette affection…

 

 

Volonté d’un Autre – toujours – au-dessus – par derrière – au-dedans. Jouet de mille désirs sous-jacents – pantin de l’invisible soumis au silence et aux forces qui animent le monde…

 

 

Départ d’ici pour ailleurs – de ce monde pour un autre monde. Tranches diverses du même pan de réalité cloisonnées presque hermétiquement par le sas de la mort – mille fois vécue – mille fois traversée – où l’esprit conserve ses caractéristiques principales et oublie le reste – tous les souvenirs inutiles. Resserrement sur l’essentiel – densification du noyau – affranchissement du superflu – ce labeur fondamental que nous délaissons – presque toujours – de notre vivant – par paresse – par désintérêt – par crainte – par impossibilité – pour mille raisons irrecevables…

 

 

Les circonstances sont – presque toujours – d’une grande brièveté – succession de « cela arrive » – puis, autre chose – puis, encore autre chose – ponctuée d’intervalles plus ou moins long d’absence d’événements significatifs (ou déterminants) pour l’esprit… même si, bien sûr, se déroulent, à chaque instant, une infinité de « micro-événements »…

C’est toujours la psyché – à travers la mémoire – qui allonge (d’une manière naturelle et involontaire) la durée, l’existence et les conséquences – de ces événements marquants – comme de longues – de très longues – extensions – d’interminables et inutiles prolongations…

 

 

Tout n’est que jeu de la matière – visible et invisible – et conscience – regard ; rien d’autre n’existe, en vérité…

 

 

Fragile espace du monde – le regard sensible à toute forme de précarité…

 

 

Tout surgit – et est enfanté par le même jeu – la même nécessité à être – mille élans-frères et autant de visages qui ne se reconnaissent plus…

Etrange fratrie de l’oubli et de la guerre…

 

 

Un sursaut de virginité pour mille résistances de la psyché qui refuse d’être reléguée au second plan – de devenir l’objet d’une observation assidue – d’en être réduite à tourner à vide – à retrouver sa condition d’élément phénoménal commun – égal à tous les autres – sans consistance – sans épaisseur – sans conséquence majeure. Simples mouvements – irrépressibles – qui se réalisent. Pas davantage que le rêve du monde. Ondulations ordinaires – simple déroulement – infime fragment dans le cours naturel des choses…

 

 

A marche lente – d’un point à un autre – sans itinéraire précis. Errance et déambulation davantage que voyage. Haltes nombreuses comme pour souligner l’inimportance des lieux…

Le goût du monde et la beauté des paysages – en soi – autant que le parfum et la sueur des mille chemins parcourus…

 

 

L’ordre du jour et le spectacle – au-dedans de l’esprit – du regard – de la conscience…

 

 

Monde d’yeux et d’instincts – de labeur et de contingences – d’habitudes et de flâneries – de gestes mécaniques et de sillons creusés…

Danses à la surface de tout – vie, monde et soi – à peine aperçus – à peine effleurés – sans la moindre plongée dans les profondeurs…

Vie étrange de lassitude et d’éternité – où tout semble aller de soi – sans aucune prégnance quotidienne de la mort – de l’essentiel – sans la moindre curiosité – sans le moindre étonnement devant ce qui ressemble pourtant, à chaque instant, à un miracle…

Des mouvements – des images qui défilent – des représentations et une conceptualisation (plus ou moins grossière – plus ou moins sophistiquée) à travers la pensée et le langage…

 

 

Tout arrive – passe ainsi – et s’éclipse – devient néant. Jamais rien d’immobile…

Et toute tentative pour figer le réel – quelques éléments du réel – en le(s) fixant avec des mots ou des images – est caduque et inutile ; inapte à restituer la dimension vivante de ce qui était – capable seulement de rendre compte de ce qui n’est plus…

Une sorte de vague évocation qui ravive, bien sûr, dans la psyché ce qui a été vécu et emmagasiné – mais rien de réel – simple outil de réminiscence qui donne l’illusion d’une épaisseur et d’une réalité – totalement inexistantes – présentes seulement dans la tête. Mécanisme basique de la vie psychique qui rassure autant qu’il éloigne du réel du monde…

 

 

Nous vivons par inadvertance – avec ce qu’il faut d’infortune et de déraison pour être au monde de manière si absente…

 

 

Tout se répète sans étonnement – comme s’il allait de soi de recommencer chaque jour – mille tâches – mille gestes – incontournables…

 

 

La roue du temps et du supplice. Tout est cercle – marche répétitive – déclin, renouvellement et continuité…

 

 

Saisons et arbres millénaires – et les petits soubresauts de l’homme…

 

 

Le monde comme obstacle – comme oracle – comme fortune. Le seul lieu, peut-être, accessible à l’absence et à l’infirmité…

 

 

A chaque instant – à la jonction de toutes les choses du monde – au centre du réel – là où rayonne l’infini sans le moindre contour – et ainsi pour chacun – pour chaque forme du monde…

 

 

L’étrange mystère qui, peu à peu, s’éclaircit. Des pans entiers de vérité vécus – sans témoin – sans référence possible – sans la moindre validation…

Désépaississement, peut-être, du filtre psychique…

 

 

Ça surgit – ça se forme – ça s’emplit – puis ça déborde. Ainsi – toute chose – jusqu’aux ruissellements – jusqu’à la liquéfaction…

Nature aqueuse et océanique du monde…

 

 

L’eau – l’herbe – l’arbre – la roche – la chair miraculeuse du monde. La vie et le vivant qui s’invitent et colonisent – peuple de la propagation qui se répand sur tous les territoires…

Monstrueuse expansion naturelle…

L’impérieuse nécessité d’envahir – de progresser – de se multiplier. Développement à marche lente – à marche forcée – comme volonté (inconsciente), peut-être, de matérialiser l’infini…

Perspective instinctive inscrite dans les gènes du monde…

Foisonnement et efflorescence se propageant avec une indécente obstination…

D’un côté, cette addition – cette accumulation – perpétuelles – et de l’autre, rien – l’espace vide – la conscience – la lumière immobile – le regard silencieux, neutre et oublieux – la vacuité sans visage – l’Un laissant faire – et laissant jouer – la multitude…

Et, en chacun, ces deux dimensions qui enfantent leurs élans – la matérialité visible et invisible sur le mode de l’expansion et la perspective soustractive – l’effacement jusqu’aux sources premières du rien – le long et âpre périple jusqu’au vide – jusqu’à la pleine vacuité…

 

 

Jeu du monde – et jeu en soi – sans autre raison que celle d’être né – et inévitables à présent – jusqu’à la fin du cycle – jusqu’à l’extinction de tous les souffles engendrés par l’élan premier de la matrice en cette ère actuelle*…

* ère qui succède aux mille ères précédentes – et qui précède les mille ères suivantes…

 

 

Ça s’infiltre – ça imbibe, peu à peu, l’esprit – cette perspective du vide permanent. Familiarisation journalière – distillation presque au goutte-à-goutte…

 

 

Ça séjourne – en soi – avec moins de persistance…

Et ce qui insiste réclame – on le sait à présent – une attention accrue – un espace d’accueil sans jugement – sans intransigeance – un refuge total – des bras protecteurs – un abri – une écoute et une tendresse réelles et profondes – absolues – un lieu où tout ce qui s’invite peut être pleinement lui-même et s’abandonner sans restriction – sans le moindre risque de rejet…

Voilà ce que nous pouvons offrir à ce qui frappe avec insistance à notre porte – à ce qui nous pénètre avec force et désespérance – à tout ce qui s’acharne à nous envahir…

Une manière d’être – et d’accueillir…

Une manière de vivre dans le rayonnement libre de l’Amour…

Tendre et tranchant – vide et conciliant – attention et lucidité précises – aptes à reconnaître les besoins de ce qui est là – à faire la distinction entre ce qui mérite d’être coupé et balayé sans ménagement et ce qui réclame, avec pertinence, la plus grande douceur…

Aire ancillaire permanente – en quelque sorte – au service de ce qui vient – sans exception…

Perspective éminemment fonctionnelle et pragmatique autant qu’infinie et absolue – vouée au respect de la nature du regard – le vide – et de celle des choses du monde visible et invisible – la nécessité – la réclamation (souvent) et l’inévitabilité…

L’être en actes – à la fois œil contemplatif et discriminant – et sensibilité juste – précise – intensément vivante…

Le Divin modestement incarné peut-être…

 

Carnet n°197 Notes journalières

Le ciel – parfois – le ciel – toujours – bout de ciel plutôt qui se laisse voir – qui, quelques fois, se devine seulement comme une promesse pour l’âme droite – honnête – clarifiée…

 

 

Errance souvent pour retrouver la route – sentir, en soi, le vide s’enfoncer. Ecarter ce qui reste – l’engloutir. Le monde séparé – hors de nous – comme un fantôme qui nous hante depuis trop longtemps…

 

 

La rencontre dans l’âme d’abord – sur la page ensuite – bouts de silence dans l’ombre des visages. Lumière volée, peut-être, pour dire la proximité de tout…

 

 

Tout se cache – se dissimule sous la plainte – comme si la réalité – la vérité peut-être – se positionnait toujours – à dessein – derrière le cri – au fond des apparences – pour ne jamais oublier – ne jamais rejeter – la souffrance maladroite et bruyante des traits dans notre quête acharnée d’essentiel et de silence…

 

 

Tout dans le prolongement de soi – puis, dans celui du centre. Du fragment à l’unité…

 

 

Bruits du monde qui ne sont que les cris de la faim inapaisée – et ce surplus d’énergie dans les gestes tourbillonnants – quelque chose que l’on ne peut réfréner – quelque chose de ludique, au fond, malgré le sérieux apparent des actes et la gravité des visages…

 

 

Vivant comme ce vieil arbre croulant sous ses fruits. Affranchi de l’orgueil au fil des saisons. Occupé à sa tâche naturelle. Seul jusqu’à la mort – et qui n’a besoin de témoin pour œuvrer, chaque jour, à son labeur…

 

 

Immobiles comme ces pierres sommeillantes qui paressent au soleil – insensibles au passage des saisons. Dures – intransigeantes – la tête froide en toutes circonstances…

Et hostiles – comme la mort – imperméables au silence et à la main tendue…

 

 

Tout se dissipe – s’éteint – s’affaiblit. Même le sommeil perd de ses forces. Tout devient égal devant ce sourire inexplicable…

 

 

Nul ne sait – nul n’a vu ni le visage – ni le reflet – ni le miroir. On a erré dans la même pièce – des siècles durant. On a tourné en rond entre quatre murs étranges. On a joué avec les ombres et les choses. On a marché sans prêter attention à cette lumière (minuscule) qui éclairait le monde – nos pas – nos petites œuvres – le chemin sans fin. Et aujourd’hui, la mort arrive – la mort est proche – et quelque chose – en nous – se souvient…

 

 

L’homme soucieux – penché sur ses reflets – les portraits sans contour de lui-même. Des millénaires de narcissisme avant de commencer à lever les yeux sur ce qu’il n’a jamais vu – sur ce qu’il n’a jamais pris la peine de voir ; le reste du monde qui lui a toujours semblé si hostile – si étranger…

 

 

Comme une pluie qui se dissipe – un peu de lumière au bord de la blessure. L’ombre qui recule peut-être…

Le sentiment d’une terre où tout pourrait commencer…

 

 

Sisyphe immobilisant sa pierre – grimpant sur elle – et découvrant une autre manière de marcher – apprenant, peu à peu – et presque par hasard – à danser et à jouer avec les servitudes – trouvant une autre perspective et d’autres points d’équilibre…

 

 

De l’ombre encore – partout – et qui pèse sur les épaules…

On marche avec cette fatigue – le feu, en soi, lancé contre le froid – le sourire comme piètre étendard dans le désert. La joie plus vive que le pas. A battre la campagne – à embrasser – en pensée – ceux qui nous ont tourné le dos. Seul avec cette déchirure qui a, peut-être, agrandi l’âme…

 

 

On ne voit rien – on avance – la cécité en tête. On se précipite là où l’on devine une chaleur – là où la clarté embrase l’air – l’ombre – l’infirmité – là où il nous est possible de vivre…

 

 

Rien de massif – quelque chose comme une pierre minuscule – fine – légère – guidée par les murmures du vent, l’encouragement des arbres et la délicatesse des fleurs…

 

 

L’Autre est d’un ressort inconnu. Des lèvres ouvertes à l’imaginaire. Un vent qui se dérobe. Une nuit moins franche qu’une main tournée vers le soleil. Un feu souterrain. Des pas – une âme qui déambule – qui s’aventure, peut-être, là où elle sera aimée. Des questions – un mystère, peut-être, insoluble…

 

 

Nous occupons la terre – l’espace – comme s’ils nous appartenaient. Nous sommes la main cruelle de l’ignorance. Nous n’avançons pas – nous piétinons…

 

 

Un jour ordinaire – la marque d’un talon imprimée sur le visage sans savoir à qui appartient le pied fautif…

 

 

Dans la chaleur dérivante d’un abri – une forêt – une chambre – qui sait où l’âme a pu trouver son rocher…

 

 

L’innocence – en nous – le lieu le plus précis de la fortune…

 

 

Des jours – comme de pauvres sacs à remplir. Qu’importe ce que l’on y met ; tout est bon – déchets et gravats y sont même les bienvenus – pourvu qu’on ait le sentiment d’avoir à porter quelque chose…

 

 

Le chemin d’un Autre que l’on poursuit. Et les chemins des Autres qui ont été nôtres…

Rien ne commence – en vérité – on poursuit le même labeur depuis des siècles – depuis des millénaires – depuis le premier jour du monde…

 

 

Une pierre – un visage – un chemin. Et tout recommence. Le même feu au fond de soi – le même ciel au-dessus de la tête. Le même voyage vers le plus simple – jusqu’au plus intangible – jusqu’à l’irréductible…

 

 

Des murs et des haleines – les cris hystériques d’une foule sans visage – sans âme ; l’humanité livrée à elle-même et au pire qui l’habite…

 

 

Le scintillement d’une clarté inconnue – reflet d’un ciel au-dessus des nuages – au-dessus des orages – et traversant, parfois, l’épaisseur de quelques âmes…

 

 

Enserrés dans la main d’une étrange providence…

Une route qui nous précède – un feu près d’un talus. Des marches – une esplanade – une large étendue où la nuit est souveraine…

Tout est froid – au-dehors. Et l’âme ne peut compter que sur ses propres forces…

Ainsi devrons-nous, seuls, réparer les déchirures – affronter le plus lointain – apprivoiser le plus proche – essayer de devenir des hommes…

 

 

De jour en jour – c’est la même mort qui nous sourit – de plus en plus proche – jusqu’au dernier instant où nous serons engloutis…

 

 

Des pierres – des fronts courbés sous la chaleur. L’obscurité des visages – la peine et le froid à l’intérieur. Silhouettes titubantes vers tous les horizons – incapables de se hisser – en s’abandonnant – sur le seul qui compte…

 

 

Tout finira par s’assécher avant de découvrir le moindre soleil…

 

 

A côté de soi – toujours – à côté de celui qui croit vivre – à côté de celui qui pense bien plus qu’il n’éprouve…

Le sommeil serré contre soi – au plus près du front – pour qu’il s’endorme lui aussi…

 

 

Trop de distance – entre nous – pour que les souffles s’alignent – se superposent – deviennent une seule respiration…

 

 

Monceaux de chair – d’idées – de visages. Ça s’élance – ça gesticule – ça cherche à s’imposer. Batailles inégales – souvent – et dérisoires – toujours…

L’essentiel assagi – ni au-dessus – ni en-dessous – hors de toutes les mêlées – sagement silencieux…

 

 

Des gestes – rien que des gestes. Et du silence. Et la parole – parfois – comme dialogue nécessaire avec soi – ou éclaircissement avec l’Autre…

 

 

Des pas – des lignes – notre quota quotidien – comme exercices d’hygiène ; libérer les énergies du corps et de la tête pour accéder au silence de l’âme…

 

 

Des murs – peut-être – mais que nous avons bâtis seuls – pour la plupart. Hauts – longs – massifs – imposants – infranchissables. Les autres ne sont que de minuscules murets de pierre édifiés par quelques circonstances provisoires – rien de définitif – ni d’insurmontable…

 

 

Le silence hissé au cœur du front – là où la terre est devenue soleil…

 

 

L’eau vive et la rive immobile…

Quelque chose – un souffle entre l’infime et l’infini…

Un feu – la moitié d’un Dieu – ce que la raison peine (toujours) à expliquer…

 

 

Un feu commun – immense. Et des milliards de flammèches minuscules…

 

 

Sur le seuil d’une autre saison – d’une autre lumière – où les noms et les conventions ne sont plus nécessaires – ou seulement, de temps à autre, lorsque le monde nous sollicite…

 

 

Le présent et l’apparente continuité du temps…

La malédiction de la matière prise dans ses propres sables – si friande de changements et de transformations – si irrésistiblement mobile – infixable en quelque sorte – et que l’esprit, à tort, cristallise en créant un univers parallèle au réel qui l’égare et l’éloigne de toute réalité…

Et autant d’univers que d’individualités – d’où les conflits et l’incommunicabilité – l’impossibilité de s’entendre en deçà du silence pleinement acquiesçant et consenti…

 

 

Monstres, créatures et monde – plus fragiles que l’âme – ce fantôme – cette silhouette aux allures frêles et fragiles ancrée dans le roc le plus indestructible ; le silence…

 

 

Prendre appui sur une autre assise que la nôtre pour devenir plus vivant que l’apparence du monde – plus vivant que l’apparence des Autres…

 

 

Rien n’existe davantage que les idées – ce monde superposé au monde…

Farce et illusion de tout raisonnement qui ne tient qu’à la logique – châteaux de cartes – monstrueux ou raffinés – construits sur le sable et le vent – et qui, d’un seul souffle, s’écroulent – s’écroulent bienheureusement…

 

 

Rencontre directe – incertaine – comme deux mains tendres et chaudes posées sur ses flancs – dans une prise à la fois ferme et enveloppante – où l’on ne sent plus où s’achève sa chair et où commence celle de l’Autre…

Un pont – une continuité – la peau commune qui nous relie – et plus profondément encore – les muscles – les nerfs – les os – les énergies – indissociables…

L’unité provisoire – deux visages – un seul monde…

 

 

Terreur au-dedans. L’horizon et la chambre d’accueil – la pièce nue et ce qu’offre le monde… Qu’importe la main qui dépose les présents – et qu’importe les circonstances – pourvu que l’air où l’on se trouve soit neuf – oxygéné ; l’air du jour…

 

 

Qu’importe les pas et les routes – c’est au-dedans que nous cheminons – là où ni l’extérieur, ni les foulées n’ont d’importance – là où la distance qui nous sépare du centre se franchit d’un seul regard ; là où le recul n’est qu’un intervalle nécessaire – là où il n’y a ni lieu, ni liste, ni règle, ni tendance agonistique – là où le possible ne se conjugue qu’au présent…

 

 

Le monde revigore autant que peut épuiser – et meurtrir – l’idée du monde…

 

 

L’Autre sans masque – sans visage – le reflet du plus proche – ce que nos yeux ne peuvent saisir ; l’insaisissable – le jour – le plus vivant – malgré ces restes de terres froides, la brume encore persistante et ce parfum de tristesse…

 

 

Geste lent sur toute l’étendue – comme une étreinte – un baiser sur le jour – la fin de l’usure liée à l’usage quotidien des choses…

 

 

Bruits intérieurs contre les parois du crâne – frères de sang et continuité du tapage extérieur – ces sons du monde qui pénètrent et saturent les têtes…

Âme et l’Autre d’un seul tenant – passerelle où défilent la nuit et l’anéantissement…

 

 

En ce lieu qui n’est pas un lieu – ni un refuge ; un suspens – un surplomb engagé dans le centre – jusqu’au cœur des choses du monde – dans chaque visage hilare ou souffrant. Une présence vivante – un regard sensible. Dieu nous regardant le regarder – séparé de tout – abandonné là où la nuit est la plus terrifiante – là où la mort roule et écrase ceux qui la défient comme ceux qui la craignent – ceux qu’elle indiffère comme ceux qui la vénèrent – faisant de tous les visages une seule figure – celle de l’espace – infini – invisible – s’aimant à travers tous ses traits…

 

 

Du dehors ingurgité – digéré – ne coulent qu’une mélasse noire et quelques scories…

 

 

Lieu piétiné par les Dieux – le froid dans le foyer – quelque chose comme un soleil déclinant – une tête inclinée – le revers de tout destin – l’autre versant du jour…

 

 

Un quiproquo absurde devenu mythe – illusion – auxquels nul n’a su résister…

Excès de faiblesse et absence de forces élémentaires pour pouvoir être dissipés – balayés – exorcisés…

Le cadre du monde auquel nul ne peut échapper…

L’évidence d’un feu qui brûle sans nous…

 

 

Une traversée de portes déjà ouvertes – et qui, de loin, semblaient fermées – épaisses – hermétiques – presque infranchissables…

 

 

Parfois dans le rêve d’un autre ciel – et d’autres fois, dans sa chaleur vivante – palpable – éminemment tangible et guérissante…

 

 

Nous, les éclats – les Autres, on ne sait pas. Des têtes autrefois maudites – aujourd’hui si faibles – agonisantes – à moitié abandonnées déjà…

 

 

Front traversé par le plus mince – le presque inexistant. L’idée du monde en tête avec ses faces hideuses – inconnaissables – qui rôdent comme si nous étions une chambre hantée – la geôle souterraine d’une vieille forteresse abandonnée…

 

 

Des murs – de l’air – l’immobilité…

Vivant dans le plus lointain monde possible…

 

 

L’impérieuse nécessité du jour et de la blancheur contre ce qui nous sépare – nous altère – nous crucifie…

 

 

Le geste lent de la main qui se redresse – et qui, se redressant, pousse l’âme vers ses plus folles dérives. De jour en jour – de plus en plus lointain – comme mille rives successives foulées d’un seul regard – dans le même vertige…

 

 

Là-haut – sur cette route où se déposent toutes les espérances – le vent, en soi, et le ciel plus vaste que l’imaginaire mal inspiré. L’étendue et le sommeil couchés ensemble dans la même paume – immense – qui s’offre à tous. Les larmes et la rosée – le souffle du premier matin du monde. L’infini imprégnant le sol – se mélangeant à lui – le devenant pour que la marche trouve enfin son envergure – et les passagers leur plus beau voyage…

 

 

Etendu là où le jour nous éventre – nous fouille – nous dissèque – nous arrache ce qui nous semblait le plus précieux – pacotilles bien sûr ; nous respirons encore – nous voyons – nous sentons – nous sommes – toujours – au milieu du monde – dans ce souffle plus haut que les hommes, un jour, ont perdu. Dispersé par le froid – dans le seul lieu habité. Au commencement de tout peut-être… Pas même effrayé – pas même ébloui – par le visage qui s’avance…

 

 

Tous les indices – toutes les preuves – convergent vers soi…

 

 

Silence vivant là où le ciel est descendu. Ailleurs – du bruit – de la terre – des grimaces…

 

 

Plus bas – plus haut peut-être – on ne sait pas – affranchi, sans doute, d’une forme élémentaire d’humanité – laquelle reste (pourtant) mystérieuse malgré la paresse – le mimétisme – toutes les singeries…

 

 

Tout lieu – même désert – est habité ; il suffit d’un regard…

Une présence discrète et silencieuse – et non une absence – mille absences – bruyantes et tapageuses…

 

 

Offert – comme le sol aux pas – l’esprit aux idées – comme une main qui réconforte la tristesse d’un visage…

 

 

On peut bien rêver mille ans – le monde restera le monde… On peut bien inviter le jour – il est probable que la nuit demeure glaciale…

 

 

Le début d’un monde où le souffle remplace les vents – où l’Amour devient le creuset des âmes – un lieu éblouissant pour les pas infirmes et les visages hésitants…

 

 

Le jour est là – toujours – malgré l’absence et les yeux fermés – malgré les âmes mimétiques et les esprits encombrés…

 

 

Tout doit se rompre sur la lame effilée ; tranché net – décapité – coupé à la racine…

Bouts du monde stoppés dans leur élan colonisateur…

L’esprit nu – l’esprit blanc – et qui doit le rester…

 

 

Un souffle fait bouger nos lèvres – anime notre main – fait courir nos jambes de par le monde et le feutre sur la page. Mouvements mystérieux – récurrents – circulaires – nés de la matrice qui enfanta l’univers, la vie et le temps…

Et mille manières de revenir dans son giron – de vivre à ses côtés – en son cœur – et de laisser son silence et sa joie nous envahir de la tête aux pieds…

 

 

Sans cesse nous nous heurtons aux mêmes parois – érigées par nos habitudes – nos certitudes – agglomérées par le mauvais ciment des idées ; monde perdu – qui s’éloigne à mesure que les parois s’élèvent – s’épaississent – deviennent une enceinte infranchissable – et poreuse seulement du dehors vers le dedans…

 

 

Vase vide qui doit rogner ses bords – creuser son fond – retrouver – redevenir – la pleine vacuité de l’espace – l’envergure sans limite…

Mais le souvenir du vase – des bords – du fond – est tenace. Et la peur de perdre définitivement sa forme – le contenant et le contenu – est vive – profonde – presque indéracinable…

Partagé – déchiré – toujours – entre l’infime et le plus vaste – entre l’identité restreinte et (rassurante) et le sans nom – l’infini et l’incertitude…

 

 

L’esprit enfermé dans la matière – dans sa forme matérielle apparente – et apparemment séparée…

Nœud complexe de l’identification – de la crispation – de la rétractation. Difficile chemin vers l’élargissement et l’envergure première – l’absence de frontières…

L’éternel défi – l’éternel dilemme – de l’homme – au croisement de ces deux dimensions – de ces deux perspectives – si difficilement conciliables dans l’expérience du monde et le vécu quotidien…

 

 

De l’autre côté du monde – à moitié abandonné déjà – sur ces terres – ces rives – ces fleuves – que l’âme doit encore traverser. Là où tout se dénude et se dissipe…

 

 

Seul et immobile dans ce bleu comme unique ivresse à vivre…

 

 

Le front – le souffle – le feu – quelque chose qui s’anime derrière la façade opaque des secrets…

 

 

Au pied d’un autre jour – déjà – où tout sera effacé…

 

 

L’étrange trivialité des jours – du monde – des existences – comme un poids – une inertie – qui nous voilerait l’extraordinaire…

 

 

Le regard, le souffle et le talon. Et le geste, parfois, qui s’impose…

 

 

Lignes sensibles et hâtives – entre foisonnement et silence. Comme un impératif de désengagement – une distance nécessaire avec le monde – les visages – le vécu – le ressenti – une manière, peut-être, de s’affranchir des aléas de l’existence…

Plonger dans l’âme et le monde – avec une sensibilité directe – sans écran – sans filet. Sauter à pieds joints dans l’inconnu – l’incertain – l’insaisissable – sans savoir si l’on en réchappera…

Manière de vivre hors du temps – sans même imaginer la route à venir. Mourir ici – demain – dans mille siècles – quelle importance au fond – qu’avons-nous donc à vivre de plus important qu’à cet instant…

 

 

Tout arrive – rien n’arrive – tout pourrait (même) nous arriver – qui, mieux que la vie, sait ce que nous devons traverser…

Vécu impitoyable mais nécessaire…

Ni aubaine, ni échappatoire – le destin – simplement – où la nécessité s’impose pour s’affranchir du sommeil…

 

 

Ce qui déborde est promis à la destruction – comme tout le reste, bien sûr…

 

 

C’est la plaie et le besoin de remède qui font tourner le monde – lui donnent son allure et sa frénésie. Des reculs et des avancées – des cris de douleur et de joie – rien que des minuscules histoires…

 

 

Tout – en soi – comme ce qui traverse le cœur – rehaussé ou crucifié – c’est toujours lui qui bat dans notre poitrine – c’est toujours lui que l’on entend et que l’on touche – de mille manières…

 

 

Ce que nous n’habitons pas est mort – n’existe pas. Graine et devenir possibles – seulement…

 

 

Un intervalle où tout peut basculer – se rencontrer – grandir ensemble – et exploser ; la terre – le froid – le soleil. Et ce feu – au-dedans – qui nous pousse à explorer le monde – à trouver le lieu de la fortune – la seule demeure naturellement…

 

 

Pas tendus vers le seul abri qui est aussi une exposition totale – la fragilité la plus haute – que rien, pourtant, ne peut anéantir…

Le dénuement – le détachement – le lieu étrange – unique – où mènent toutes les voies soustractives – tous les chemins vers la nudité…

 

 

Tout semble défiler – mais, en vérité, tout – dans l’instant – est immobile. Rien n’arrive – rien ne passe – tout est exactement comme il est…

 

 

Ça respire – en soi – avec une autre envergure. Quelque chose comme un nœud – un paquet de nœuds – défaits – devenus ficelles légères qui s’envolent comme les aigrettes du pissenlit…

 

 

Nous cherchons à arriver là où nous sommes déjà. Tant de pas et de sols foulés – retournés – pour, un jour, pousser la porte du regard – inverser les yeux – et voir le monde entier au-dedans…

 

 

Homme penché – au croisement des destins – sur ce fil étrange – multiple – tendu entre la terre et le vent – attaché nulle part – si, peut-être, à l’imaginaire – dans un rêve de monde et de Dieux…

 

 

Visage à retourner – figure face à l’océan mêlé à l’air et à l’écume – arrachée au sol et à la gravité. Plume d’oiseau emportée vers le jour…

 

 

Nous cherchons – et explorons – partout – excepté le regard. Puis, une fois le regard découvert – et habité – la quête s’efface – tout s’efface ; l’extérieur disparaît ; le monde – les routes – l’Autre – les visages – n’existent plus qu’au-dedans – comme si l’impossible se réalisait malgré tous les rêves qui emplissaient nos têtes…

 

 

Chaque jour – la même eau noire – qu’il faut laver. Pluies et larmes sèches – débris d’autrefois – fragments de monde – amassés au fond des têtes – au fond des âmes…

Et au fond de l’eau – de petites pierres blanches – des foulées lointaines vers le plus proche – le feu revisité – l’âme droite – les gestes précis – tout en suspens..

Bien plus vivant qu’hier – sans doute…

 

 

Le chant de la forêt – la beauté des fleurs – la fraternité des arbres – l’espièglerie des insectes. Tout est là – identique – presque comme au premier matin du monde…

Le plus naturel – le plus simple – rien de superflu – rien de surfait – pas de tapage – pas de pollution – la belle et saine sauvagerie du monde…

 

 

Grandeur du jour – course du vent – et le rythme lent de ceux qui s’animent…

Tant de beauté saccagée et corrompue par les hommes…

La douce (et parfois rude) félicité du monde remplacée par cette folie et ce sommeil terrifiants…

 

 

Le jour moins lointain que le monde. Ici – les visages nous sourient – nous saluent – nous convient à leur danse – à leur silence – à leur beauté. Hôte de tous – comme un retour au pays natal – parmi nos frères – habitants des forêts…

J’appartiens à la tribu des bêtes – à la confrérie des arbres et des pierres – à la communauté végétale. Je suis un des leurs…

Et c’est auprès d’eux que je vis – et dans leur sillage que je mets mes pas. Ma seule famille peut-être – celle à laquelle je resterai fidèle jusqu’à la mort – quoi qu’il arrive…

 

 

Cellule nomade au cœur du monde naturel. Le silence et la joie. L’apaisement – en soi…

 

 

Il n’y a d’inquiétude chez les arbres – seulement le souci d’être…

Il n’y a de choses inutiles – seulement le nécessaire…

Il n’y a d’ostentation – seulement des actes justes…

L’essence, l’existence et le miracle de vivre – la tranquillité et la liberté de croître. Et rien de plus – sous le jeu de la lumière…

 

 

Des arbres – des bêtes – des pierres – des livres – le silence ; conditions d’un bonheur simple – d’une présence habitée – d’une joie intense – d’une existence naturelle en accord avec les valeurs qui me semblent les plus hautes – les plus vraies – les plus saines – les plus propices à l’épanouissement de l’âme et du cœur humain…

 

27 juillet 2019

Carnet n°196 Notes de la vacuité

L’arbre et l’horizon. Du vert jusqu’au bleu. Âme et reflets – corps dansant. Dieu – en soi – sans promesse. De la bête à l’homme. De l’homme à ce qui ne s’explique pas…

 

 

Langage, si souvent, détourné de sa vocation première ; chercher et dire la lumière – les hommes en usent pour leurs mille affaires séculières – triviales – lointains reflets d’une clarté (encore) étrangère…

 

 

Mur épais – encore tangible – qui rend toujours mystérieux l’autre versant du monde…

 

 

Peurs et joie qui déferlent – entremêlées – sans explication…

 

 

Un front – une boîte – où sont rangés tous les outils nécessaires…

 

 

De rêve en rafistolage – de réparation en guérison imaginaire. Et la rémission dans l’intervalle précis entre le vide et l’absence. Et partout ailleurs – l’efflorescence du mal et des malheurs…

 

 

Blanc à perte de vue – et plantés, au milieu, des poteaux noirs – étranges – incongrus. Rêve d’infini piqué de pensées sombres…

 

 

Récurrence du même cauchemar qui tente d’emplir l’esprit – de lui imposer sa couleur. Mirage autant que l’idée du monde et d’un salut possible…

Revenir au pas – aux talons qui pensent – au lieu précis que nous foulons…

 

 

Vider la tête – et la creuser jusqu’à faire disparaître l’incessante récurrence des points d’interrogation…

 

 

Ni rêve, ni réalité – l’entre-deux investi par la nuit et la peur…

 

 

Immobile – comme une bête assoupie dans son dédale – face aux monstres et aux mythes du labyrinthe…

 

 

Ornières – fosses – ravins – et le doigt d’un Autre pointé au-delà – nulle part – vers le centre unique – multiple – démultiplié – ni réel, ni chimérique – et que l’on atteint sans le moindre geste – avec le regard simplement soustrayant…

 

 

Accord de principe qu’il faut – à présent – convertir en actes – en gestes vivants…

 

 

L’âme éventrée par le tranchant des yeux et des saisons – laissant apparaître l’arrière-pays du rêve et les entrailles de l’antre – la grotte noire…

 

 

Plus étranger au jour qu’à la mort – victime, sans doute, du labeur acharné de la tristesse…

 

 

Une âme encore trop tapissée de craintes et d’espérance – les communes valeurs de l’homme…

 

 

De la paresse et de la fébrilité – et, en dépit des apparences, la même résultante ; de l’air immobile et de l’air brassé ne débouchant sur rien d’essentiel ; rien qui ne puisse intensifier le regard – rien qui ne puisse célébrer la vie…

 

 

Des actes et du repos – un mode d’existence qui donne l’illusion d’appartenir – et de contribuer – au monde…

 

 

Laisser émerger – en soi – le plus naturel ; l’élan sans appui – sans contribution – le mouvement né de l’œil, du souffle et du bras des profondeurs – le vide agissant…

 

 

Gestes et langage – pas et silence. De l’esprit – du corps – de l’âme. L’essentiel du monde et du regard. L’ossature de l’homme…

 

 

Du feu – des incendies – quelques autodafés – des cendres. Et un peu de vent. Et, bientôt, un espace de désolation sur lequel peine à s’installer la joie…

Vide noir et désert – terrain des humeurs mélancoliques plutôt qu’esplanade de liberté et aire de jeux – joyeusement fantaisistes…

 

 

Trop d’attentes encore – trop recroquevillé, peut-être, sur ces restes de douleur – et toutes ces pertes, sans doute, pas encore entièrement consenties…

 

 

Des pas mal alignés que l’inhibition rend stériles. Des volutes de fumée qui se dispersent – résultante de gestes trop sérieux – trop soucieux de bâtir – comme si l’âme s’imaginait encore capable de construire le vide…

Déblayer – déblayer toujours – ces reliquats d’images et d’espérance…

 

 

Ecouter cette voix et cette force – en nous – qui, au milieu du vide, initient l’impulsion – balayent l’espoir et la crainte – et nous débarrassent du monde et du temps – œuvrant, sans rien édifier, à leur propre joie – à leur propre chant – à leur propre beauté – sans la moindre considération pour ce qu’insinuent les yeux des Autres…

 

 

Rien d’étranger au regard – fragments et reflets de lui-même – bien plus que familiers…

 

 

Un réel sans restriction plutôt qu’un imaginaire fertile…

 

 

Au cœur plutôt que hors de soi…

 

 

Quoi que nous fassions, nous ne pouvons échapper au centre. Tout acte est au-dedans – inclus…

Rien en dehors de ce cercle sans frontière…

Nulle issue – nul exil – possibles. Tout se déroule en lui. Impossibilité absolue du hors cadre…

Où que nous soyons – où que nous allions – au plus près toujours…

 

 

On ne peut s’affranchir de soi-même…

Invariant total malgré l’infinité des possibles…

D’un domaine à l’autre – d’une perspective à l’autre – sans jamais se trahir – se corrompre – abandonner l’essentiel – le plus exact…

Miracle – vertige – les mots nous manquent pour décrire cette envergure du réel…

 

 

Le quotidien revisité à l’aune de cette perspective donne au moindre geste une dimension infinie – et renoue avec le plus sacré – nous offre l’opportunité de rejoindre le jeu et la liberté joyeuse des Dieux…

Nulle règle – nulle loi. L’élan le plus naturel – le plus spontané – qu’importe les conventions, les interdits et les yeux du monde…

L’acte pur et la joie…

Le grand rire et la jouissance de l’être…

L’éradication de toute forme de tristesse et d’inhibition…

Goûter cela (même provisoirement) balaye maux et malheurs…

 

 

Le pas – sans destination précise…

Le geste – sans intention…

La parole comme un chant…

L’être goûtant sa liberté – jouissant du monde et du miracle d’exister…

 

 

Ni âme, ni anges, ni Dieu – simples intermédiaires indispensables aux cheminants – à l’espérance de ceux qui œuvrent (encore) avec peine au rude labeur de la soustraction…

Manière, parfois nécessaire, d’encourager l’allant vers la nudité – prémices du cœur – prémices du centre sans nom – sans visage – sans autre appui – sans autre compagnie – que lui-même…

 

 

Magma de matière agglomérée et séparée – indissociablement – sans autre espace que ce qui l’accueille…

Distance zéro et infini – mesures différentes de la même unité – présence et absence incluses…

Rapprochement et éloignement au sein du regard enchevêtré à la matière enchevêtrée

Seule liberté – la focale. Le reste n’est qu’un amas de gestes et de mouvements conditionnés…

 

 

Tout est mû – s’écoule – avec ou sans l’adhésion du regard. La fiction se déroule avec ou sans spectateur. La danse des choses dont l’esprit seul peut témoigner…

 

 

A grandes enjambées sur le même pont – d’une rive à l’autre – sans jamais fléchir…

 

 

Heurts et litiges qui exaltent l’identification – le rêve – la torpeur. Ce que nous prenons pour la vie – le réel – la mélasse où nous sommes englués. Presque rien, en somme… Les irrépressibles mouvements du monde auxquels nous croyons devoir répondre…

Elans fantômes à la nature onirique – quasi fictive. Caresses – effleurements – gestes vides de sens – à la destinée dérisoire – sans conséquence réelle sur le monde. Simples effets (en cascade parfois) dans l’écheveau de fils enchevêtrés où tout se reconstitue à la moindre rupture – d’une autre manière – sans jamais transformer radicalement la structure. Seule l’apparence change selon les fluctuations et les points d’équilibre…

Ainsi nous apparaît l’étrange ossature du réel…

 

 

Enorme masse en mouvement où cohabitent tous les extrêmes ; inertie – tiédeur – radicalité – où tout acte – tout geste – même le plus spectaculaire – ne constitue qu’un micro-événement qui n’engendre que d’infimes et dérisoires modifications… Rien qui ne puisse entamer la charpente de l’édifice – inchangée – inchangeable – et dont l’évolution et les révolutions n’affectent que la surface – les éléments directement observables…

 

 

Briques grises – partout – assemblées pour mille usages ; murs – abris – maisons – routes – ponts – carrefours – cathédrales – esplanades…

Cette manière qu’a l’homme d’habiller la terre et de la soumettre à ses exigences…

Territoire conquis – foulé – envahi – dominé – et surchargé, aujourd’hui, par mille autres édifices – par mille autres réseaux…

Boulimie colonisatrice insensée – sans limite – et sans le moindre respect, bien sûr, pour le monde naturel et les autres espèces…

 

 

Une porte – en soi – n’a pas été ouverte. Un monde inconnu qui nous restera étranger…

 

 

La vie semble avoir investi en l’homme et en son hégémonie dévastatrice pour écrire l’histoire contemporaine du monde. Erreur de programmation… Stratégie darwinienne… Manière de contraindre l’homme à un sursaut de conscience… Qui peut savoir…

 

 

Escale – comme un flottement entre la terre et le ciel. Un goût du monde – en soi – prononcé. La conscience d’écrire un voyage – une étape – une page – inconnus. Et l’exigence d’une parfaite honnêteté dans le témoignage…

 

 

Lignes sans autre objet que la description de la vacuité et des charrettes de phénomènes (hétéroclites) qui la traversent…

Ici et là – à l’instant où cela se déroule. Qu’importe ce qui vient – seule compte la manière de l’accueillir – aussi dépouillée que possible…

 

 

L’écrasant magma et la grâce…

La prolifération et l’épure – à parts égales – sur la page…

 

 

L’histoire comme une myriade de récits dérisoires – de destins individuels entrecroisés et englués dans la trame collective – que l’on a vite fait de transformer en mythes collectifs que chacun (en général) s’approprie – auxquels chacun (en général) s’identifie – en fonction desquels chacun (en général) se positionne – œuvrant ainsi à édifier et à inventer, à son tour, sa propre route – sa propre histoire – son propre récit – qui viendront s’ajouter aux mille autres et à la grande histoire du monde…

Processus écrasant et inévitable auquel nous préférons le pas de côté – l’absence de destin – eux-mêmes marges des histoires – marges de la grande histoire…

Quoi que l’on fasse, on ne peut y échapper…

 

 

Herbes folles – danse frénétique sur le trajet du vent – capricieux – erratique. Monde sous le joug des saisons. Souffles et temps qui donnent aux choses leur forme – leur allure – leur rythme…

 

 

Eaux qui coulent – long cortège immobile – égal – différent. Eaux qui dévalent – qui serpentent et se précipitent. Long périple avant d’arriver jusqu’à l’océan…

Et noyées dans la grande étendue, le voyage se poursuit ; immersion – tangage – roulis – errance dans l’immensité – happées par les courants et les abysses – par le labyrinthe des profondeurs – par les soubresauts de la surface – évaporation – lévitation – élévation – nuages – vents encore – pluies et averses – chute implacable vers le sol. Eaux qui ruissellent et s’accumulent en flaques – en ruisseaux – en rivières. Eaux qui coulent encore – eaux qui coulent à nouveau…

 

 

Ombres – extases – confins – nature de l’homme dévoilée…

 

 

Mille visages tendrement enlacés qui virevoltent ensemble – à force de désir. Dansant jusqu’à la folie – jusqu’à l’épuisement – jusqu’à la mort…

Réalité apparente – ce que nous voyons…

Existence vécue dans l’effleurement des choses…

Et un monde souterrain – invisible – éminemment plus puissant – et moins énigmatique qu’il n’en a l’air…

 

 

Etincelle – feu – brasier. Le monde soumis à la brûlure et à la lumière. Matière consumée. Fumée – passage par l’air – passage vers la légèreté. Vents qui emportent un peu plus loin. Poussières qui chutent et s’écrasent sur le sol – qui s’entassent et se mêlent à la terre. Qui deviennent terreau d’une matière nouvelle – d’un monde à venir – d’un univers à réinventer…

 

 

Souliers qui peinent dans la montée fatidique. Foulée – puis enjambée – la boue. Traversés les fleuves et les déserts. Le souffle et l’allure. La monotonie des pas. Les yeux qui interrogent. Le cœur qui se serre. L’âme et le regard intacts – identiques tout au long du voyage…

 

 

Ce que nous avons appris – ce que nous avons découvert – ce que nous avons goûté – ce que nous avons aimé – ce que nous avons vécu – presque rien…

La surface d’un monde et d’une vie – inconnus…

Et quand bien même aurions-nous tout vécu – tout aimé – tout découvert – tout compris – il nous faudrait revenir – et continuer l’aventure…

Privilège et malédiction de tous les cycles. L’éternel retour de la matière. Un monde après l’autre – un univers après l’autre…

Le regard – grand ordonnateur des élans – enfantant ses éclats – ses rêves…

Chimères qui nous hantent…

 

 

Fenêtre d’un monde englouti – souvenirs au-delà de toute illusion – immense cimetière aux allures de dédale où l’esprit exhume, une à une, toutes les dépouilles…

Et c’est là – encore – qui devient plus intransigeant que le vide – l’esprit qui s’accroche – qui s’agrippe – à la moindre aspérité au cours de cette longue dégringolade le long des parois de l’abîme…

 

 

Arbres à perte de vue – souliers remisés au fond de la grotte. Poitrine allongée sur le sol. L’âme flottant au-dessus du décor. L’esprit clivé – une partie ici – présente – l’autre ailleurs – on ne sait où – partie explorer – en pensée – en rêverie – les pentes à venir – les cols à franchir – la route à tracer – longue – longue encore…

 

 

Rien en deçà de la prière – rien au-delà du silence. Et l’homme tantôt en-dessous des frontières – tantôt égaré entre ces deux limites. Territoire mouvant – pas erratique – jamais sûr du sol que nous foulons… 

Pas que tout habite – où tout peut s’inviter ; la chute – l’abîme – l’ascension – l’envol – l’enlisement – l’écrasement – la lévitation – l’infini – l’élan sans retour – et la marche encore – cyclique toujours – une fois toutes les étapes franchies – une fois le tour entier réalisé…

 

 

Fuite pas même exploratoire – simple distraction à visée anesthésique…

 

 

Dans un coin – l’âme tranquille – le visage en retrait – invisible depuis la route. A entendre le défilé incessant du monde – les marches en minuscules cortèges. Peu de solitaires. Peu d’âmes affranchies. La trivialité ronronnante des existences…

 

 

Trop de visages encore. Sur la route, rien – c’est la tête qui est peuplée…

Le monde comme un désert – comme une chimère. Tout se dérobe. Et la tête devient le jouet de ce qui la hante…

Ça se déverse trop lentement – et ça revient mystérieusement nous envahir…

Trop plein – partout – plus de place pour s’écouler. Plus de place pour accueillir. L’engorgement de toutes les voies. Et la submersion – bientôt – qui, peut-être, sera fatale…

 

 

Ce que – au fond – nul ne sait – le mystère du souffle – de l’incarnation – de l’esprit. La texture métaphysique du monde – au-delà de tout décorum…

 

 

Quelque chose de vivant – et qui peut se vivre avec intensité…

Pas d’affairement autour des contingences. Des choses à faire – oui – réalisées avec simplicité – des gestes précis. Pas d’ornementation ni d’esprit de fioriture…

Une vie fonctionnelle – au dedans sans débordement – aussi vide que possible…

Pas d’intériorité (comme on l’entend habituellement) ; aucune introspection analytique – aucune plongée dans les méandres de la psyché – aucun dialogue intérieur…

Une intense présence seulement – légère – légère – dense et dépouillée. Un regard pur – attentif – à la fois pleinement engagé dans les circonstances et totalement distant – étranger…

 

 

Désert de poutres verticales plantées là sans raison – servant à tous les usages ; tantôt clôtures – tantôt charpentes – tantôt ossatures d’édifices – tantôt piloris…

 

 

Ciel lointain – décharné – qui rêve, parfois, de corps vivants – ardents – vibrants – dans lesquels il pourrait émerger – se déployer – s’étoffer – prendre des forces – et rayonner enfin au cœur de la chair pour célébrer le monde et l’infini…

 

 

Ce qui est là – rien d’autre – ni rêve, ni fantasme. Parfois clarté, parfois confusion. Parfois simplicité, parfois complexification. Tout égal – sans hiérarchie – sans référence – sans comparatif…

 

 

Nous ne séjournons qu’un temps – et de temps à autre – au pays des Dieux. L’essentiel des jours, nous les vivons sur la terre – parmi les hommes – à nous occuper des affaires communes – courantes – triviales – éminemment quotidiennes…

Pas d’extase journalière – le regard présent posé sur la main appliquée à sa tâche. Et les contingences achevées – précieuses et achevées – tourné pour moitié au-dedans, pour moitié sur le monde devant lui…

Pas de discours – peu de paroles – aucun monologue intérieur…

Pas d’afféterie, ni d’ostentation dans les gestes…

Le silence profond – et enveloppant. Le centre parfait de l’attention – et la focale nécessaire selon les circonstances…

 

 

Chants d’oiseaux – pollen migrant – fossés saturés d’herbe – nuées d’hommes et d’insectes. Les grandes invasions sur les routes de la belle saison. Temps de retrait et de cachette (pour nous) sur des chemins de moins en moins solitaires. Lieux triviaux – sans éclat – endroits délaissés – qu’il nous faut trouver – presque chaque jour – pour échapper à la foule colonisatrice – à la horde des visages en villégiature…

 

 

Vide et solitude, peu à peu, apprivoisés – devenus presque des exigences – les conditions nécessaires à notre joie…

 

 

Goûter la joie – et l’intensité de vivre – hors du monde – sur ces sentes guère fréquentées par les hommes…

 

 

Posé là – entre cette parcelle de terre et ce carré de ciel – le long des grands arbres qui bordent la rivière qui offre – malheureusement – une frontière trop perméable…

 

 

Sentir le sol de ses pieds vivants – et dans l’air le souffle des Dieux. La grande joie de l’âme aux confins des mondes – l’universel terreau – le nécessaire parfum – de la solitude…

 

 

Vibrations – frémissements métaphysiques – de l’être – goûtant sa diversité naturelle – sans autre cri que celui des oiseaux et le vent dans les feuillages. Heures propices à toutes les joies…

 

 

Le vide – habité – qui se révèle. La guérison momentanée de tous les maux de l’âme…

 

 

La vie grandiose qui s’éveille dans les yeux devenus regard. L’illusion du monde provisoirement affaiblie – presque éteinte…

 

 

Règne d’une perspective où tout est poreux – où tout se partage – où les restrictions et les frontières ont abdiqué…

Présence et choses vivantes…

 

 

 

Nulle matière à penser – nulle rêverie possible…

Le réel et cette souveraine réceptivité…

La beauté et le sensible…

 

 

Nul mot – nulle image – nécessaires. Ce qui est là – et ce qui perçoit – dans leur admirable nudité…

Le reste du temps n’est qu’une parenthèse – un intervalle peut-être – où le monde, les bruits et les mots retrouvent leur triste primauté – et l’âme ses lourds (et inutiles) encombrements…

 

 

Le cercle des assaillants repoussé jusqu’aux ultimes frontières – celles à partir desquelles tout vacille…

 

 

Bord du monde qui nous engloutit…

Marges extrêmes de l’homme – à la limite de l’inhumain…

 

 

Sous les masques de la peur – au plus près de la chair – le regard – la vie qui va – la vie qui vient – toujours incertaine – toujours surprenante…

 

 

Nulle assise – pas même une pierre où se poser…

Le fil des circonstances – le cours des choses – dans leur déroulement sans fin…

 

 

L’ancrage de l’être – au fond de la poitrine peut-être – en amont de la matrice qui enfante les souffles, le monde et les idées. En ce lieu aussi tendre que des bras accueillants – et aussi tranchant qu’une lame effilée…

 

 

A creuser – à se débarrasser de ce qui entrave le vide et son rayonnement – avec l’âme et les mots – au fond de l’esprit – sur la page…

 

 

Accueillir et balayer – laisser, à chaque instant, l’espace net – propre – immaculé – sans amas – sans surplus – sans tache – aussi irréprochable qu’au premier jour du monde…

 

 

Ça passe – ça repasse – ça tente de s’attarder – de colorer les parois – le fond – les bords – tout ce qui peut devenir appui et support – lieux de dépôt et d’accumulation. Ça tente de soumettre – ça fait sa réclame et sa promotion – ça diffuse sa propagande – ça œuvre au rassemblement derrière soi – ses idées – sa texture – ça impose son existence et sa vérité (si partielle – si mensongère) comme un dogme – comme un paradigme incontournable…

Tout s’acharne ainsi – en soi – pour devenir le premier sur la liste des noms – le premier sur la liste des choses. Et c’est à cela qu’il faut acquiescer – et dont il faut, aussitôt, se défaire…

Demeurer vierge malgré les flux incessants, les assauts et les tentatives d’invasion (presque réussies parfois)…

 

 

Au-dedans de l’esprit – le monde et la psyché – le premier essayant d’entrer dans la seconde par tous les moyens possibles – par la force – par la ruse – par la connivence – par l’amitié – de mille manières – pour envahir et submerger – et la seconde avec ses mille mains et ses millions de doigts recroquevillés comme des crochets – prêts à tout agripper – à tout saisir – à tout amasser – à entasser des milliards de choses – des milliards d’idées – comme de minuscules trésors inutiles…

Mécanismes naturels auxquels il faut consentir sans jamais se laisser envahir (sans jamais laisser l’esprit être envahi) par la moindre poussière – par le moindre reliquat du monde déposé – et redéposé – indéfiniment – en soi…

Présence neuve portant – toujours – avec elle un balai aux brins tendres – mais intraitables en matière d’hygiène et de propreté

 

 

Ce qui jaillit – ce qui nous pénètre – ne doit être ni entravé – ni manipulé – ni augmenté – ni diminué – ni agrémenté d’imaginaire. Traversée franche et sans résidu…

D’une chose à l’autre – puisqu’il ne peut en être autrement – sans regret – sans nostalgie…

Aucune boursouflure de l’âme ne peut ainsi nous affecter ; idée, pensée, émotion, sentiment – aussitôt perçus – aussitôt accueillis – aussitôt balayés – d’un geste vif et sans équivoque – d’un geste éminemment réparateur – du regard…

Et ce qui s’obstine – et ce qui s’acharne parfois – à demeurer ; le même traitement – intense – récurrent – autant de fois que nécessaire…

Refus et reflux permanent de l’amassement – refus et reflux permanent de l’encombrement…

Aussitôt arrivé – aussitôt accepté – aussitôt dégagé…

Ni marotte, ni manie – la plus juste et la plus efficace manière de demeurer neuf – vierge – totalement innocent – curieux – émerveillé – accueillant – intensément vivant – hors des schémas d’habitude et de répétition qui sont, comme chacun le sait (pour l’avoir mille fois expérimenté), le terrain propice à l’ennui, à la torpeur et au sommeil…

 

 

Ne rien conserver – certes – mais ne rien bâtir non plus sur ce socle de nudité ; ne pas comparer – ne pas prévoir – ne pas anticiper – ne pas théoriser…

Les circonstances – les rencontres – les virages – tels qu’ils se présentent…

 

 

Regard le plus simple – le plus nu – qui décomplexifie aussitôt le monde – et lui ôte tous ses attributs imaginaires – monde qui, d’ailleurs, n’est plus le monde tel qu’on nous le présente communément – monde qui se limite à ce qui est devant soi – et jamais davantage…

Nulle place pour l’intellectualisation ou la conceptualisation…

Le pragmatisme lucide – hautement intelligent – qui ne s’embarrasse jamais ni de souvenirs, ni de références…

 

 

Innocente et tranchante tendresse serait, peut-être, le terme le plus approprié – l’accueil pleinement acquiesçant et, presque aussitôt l’éviction hors de l’esprit avant de parvenir, un jour peut-être, à être traversé sans que ne subsiste la moindre résistance – ni le moindre résidu…

Mécanisme d’apparence inhumaine – mais qui, pourtant, nous rapproche de la plus belle manière d’être un homme…

 

 

Conscience sensible à ce qui se présente (sans le moindre refoulement a priori) – mais qui doit pour demeurer vide et vierge – demeurer une lumière attentive et une lucidité bienveillante à l’égard du monde et de l’Existant – se débarrasser de leurs fragments à l’instant où ils ont été accueillis…

Si ce mécanisme n’est pas initié, ces derniers s’incrustent dans l’esprit qui va, malgré lui, les corrompre – les déformer – leur donner une couleur réductrice. Corruption, déformation et réduction qui les transformeront, en moins de temps qu’il ne faut pour s’en apercevoir, en une mélasse boueuse et mortifère (de plus en plus massive et monstrueuse) qui créera une représentation du réel – un filtre éminemment trompeur – qui, non seulement, altérera notre nature vide – cette vacuité sensitive et incarnée que nous sommes – en réalité – mais nous fera également appréhender le monde et l’Existant – ce qui est devant soi – d’une manière hautement (et tristement) fallacieuse…

 

Carnet n°195 Notes journalières

Qu’un regard – un geste – mille gestes quotidiens – nécessaires. Rien d’autre. Si – l’instant où cela se passe. Le reste n’existe pas…

 

 

Retirer, une à une, les couches – les pelures…

Brûler les amas – les embarras…

Arracher les noms – les masques…

Ôter les souvenirs – les identités…

Se défaire – simplifier – devenir – seulement – le regard et le geste…

Et mourir – et renaître – l’instant suivant – aussi innocent que le nouveau-né…

 

 

Ni hier – ni ailleurs – ni demain – et moins encore la vie autonome de la tête – et l’âme volage – l’âme-girouette. Et moins encore dans les yeux de l’Autre…

Oublier les mensonges – l’illusion – ce que l’on croit être…

Ce qui se joue ici – maintenant – le réel qui nécessite notre présence

 

 

Qu’importe ce qui surgit – qu’importe les possibles…

Le plus simple – toujours – ce qui vient naturellement du centre vers l’apparente périphérie…

 

 

Ne pas effleurer – ne pas atermoyer – être la fulgurance évidente – inébranlable – indiscutable…

Le plein engagement dans l’acte surgissant. Corps, tête et âme d’un seul tenant livrant leur réponse…

 

 

Être tout – sans doute – mais aussi (et surtout peut-être) le geste singulier qu’impose la configuration présente – au croisement précis du dehors (les circonstances) et du dedans (l’attention vivante) – centre de l’impulsion…

Ni obligation, ni assurance – la flèche décochée – simplement – naturellement…

 

 

Être aussi léger que le vide – aussi vaste – aussi inexistant – L’intense et l’invisible présence…

Aucun poids inutile – aucune restriction nécessaire – aucune identité superflue. Le geste et la parole directs – sans détour…

Franc et sans embarras…

 

 

Lorsqu’il y a rire, il y a rire…

Lorsqu’il y a tristesse, il y a tristesse…

Lorsqu’il y a confusion, il y a confusion…

Lorsqu’il y a peur, il y a peur…

Lorsqu’il y a joie, il y a joie…

Lorsqu’il y a manque, il y a manque…

Lorsqu’il y a complétude, il y a complétude…

Lorsqu’il y méprise, il y a méprise…

Lorsqu’il y a tout, il y a tout…

Lorsqu’il n’y a rien, il n’y a rien…

La réponse est toujours là – directe et franche – pénétrante…

 

 

Ni ordre, ni désordre – ni règle, ni loi. Le geste pur – la parole pure – vides – désencombrés de toute rêverie – de tout sommeil – percutants…

 

 

Vigilance de chaque instant – veille nécessaire pour demeurer vide – vierge – innocent – et trancher net toutes les tentatives de saisie – d’amassement – de fuite – d’évitement – de construction – de certitude…

 

 

Être – ce rien – ce vide – le centre de l’acte – le centre de la parole – le regard et le non-savoir agissant…

 

 

La beauté ignorée – et recouverte par la laideur des hommes. Imposante – dominatrice – envahissante – insensée…

Et le même désordre à l’intérieur…

 

 

Ce qui s’insinue dans le jour – ce qui ne nous ressemble pas. Et la suite toujours invisible que l’imaginaire tente de deviner…

 

 

La même terreur qu’au soir couchant lorsque les démons ressuscitent – se redressent – se dispersent – tout alors s’effondre – se délite – devient inerte. Sable qui s’écoule de l’âme pour pétrifier la chair…

 

 

Dédale de mots alignés comme des douleurs…

Des phrases que l’on épingle pour tenter d’effacer ce qui oppresse…

L’âme confinée dans son antre irrespirable…

 

 

Masse grise suffoquant dans son propre oxygène…

Sommeil et terreur obstruant – excluant toute possibilité de passage…

 

 

Mise à l’écart du reste tant que tombera la pluie…

 

 

Le souffle plus large – comme manière de repousser les limites – et de retarder le retour – cette implacable condamnation au retour…

Une vieille aspiration à la liberté – momentanément récompensée…

 

 

Tout devient tête – le désir – le rêve – l’espoir. Le corps – l’âme – l’Autre. Dieu même y trouve une place. Tout s’emprisonne ainsi – et nous condamne…

La mémoire comme vague irrépressible – submergeante…

Tout – en elle – s’accumule – s’entasse – puis se répand en ondes sournoises – dévastatrices…

Et tout, alors, nous semble plus lourd que le monde…

 

 

Tout s’élève – se dresse – puis, très vite, retombe – se défait – s’éventre. Agglomérat de poussières qui se dispersent après la chute…

Le même cycle répété à l’infini – comme une obsession – presque un acharnement…

 

 

Tout continue au-dehors – comme si de rien n’était…

Ça se court après – ça se chevauche – ça s’emboîte – ça se querelle – puis ça se sépare – et ça poursuit sa course ailleurs…

Dans cette proximité qui n’est qu’une forme triviale de cohabitation – jamais une intimité – cette noble amitié des profondeurs – qui ne s’éprouve qu’au fond de soi dans un contact sans séparation…

 

 

Tout comme nous – la mer, aussi, ressasse…

 

 

Tout part – revient – repart encore…

Vieille orbite – vieille obsession du retour. Partout le cycle – excepté le regard…

La récurrence et l’immobilité…

 

 

Du monde – il faudrait qu’il n’en soit plus question… Mais comment vivre sans le monde… Comment écrire sans les mots… comment donner à voir sans les images… Il faudrait inventer (découvrir plus exactement) d’autres perspectives – d’autres langages – pour exprimer le réel…

Mais nous sommes si benêts avec nos petits élans – avec nos petites histoires – qu’il est probable que nous restions plongés dans le passé et les conventions…

 

 

Se libérer de ce qui corsète – de ce qui inhibe – de ce qui afflige. Outrepasser les limites – écarter, d’un geste vif, les frontières. Passer là où le vent, mille fois, est déjà passé…

Suivre ni le geste, ni l’étoile. Inventer le pas nouveau…

 

 

Les mots – à l’instant où ils se livrent – offrent leur lumière… Ensuite, ils replongent dans le noir…

 

 

Dans l’âme s’accumulent – toujours – trop de choses. Il faudrait vivre avec une clarté tranchante – un regard direct et sans nostalgie…

 

 

Des histoires – des récits – des mythes. Nous ne sommes, peut-être, bons qu’à vivre dans la fable et le rêve – comme si cela pouvait nous rendre vivants…

Juste décalés – à côté – avec un abîme entre le réel et nous…

 

 

Dire – médire – commenter. Paroles dérisoires. Esprit qui prolonge le mensonge…

Le silence devrait nous en affranchir…

 

 

Egaux devant le dernier souffle et la mort. Ensuite – l’iniquité apparente recommence…

 

 

Si maladroits – si absents – dans l’inintimité des choses. Vies et gestes hors sujet. Et paroles hors de propos…

 

 

Voix peuplée d’ailleurs et d’enfance – de rêves trop lointains – trop anciens – irréalisables. D’où, peut-être, la mélancolie de l’âme et la tristesse des mots. Quelque chose comme une déchirure irréparable…

 

 

Tâchons de rester modeste – attentif à ce qui peut se réconcilier. Ne plus soustraire peut-être – mais commencer à accepter ce qui reste – ce qui, sans doute, ne peut se défaire – ce surplus – cet étrange amas qui fait un visage humain – avec ses singularités, ni belles, ni laides, incontournables seulement – ce qui donne une couleur et une épaisseur particulières à cette pâte humaine…

 

 

Drastiquement atypique – et enfantin – avec cette naïveté des idéalistes que rudoie l’âpreté du réel – que violente la ruse des sournois – et que le prosaïsme des pragmatiques insupporte…

 

 

La page comme confidente et révélateur de ce que l’on porte au fond de la joie – au fond de la tristesse – au fond de la honte aussi parfois. Instantané de l’âme sans censure. Reflet et excavation – outil précieux de la connaissance de soi…

 

 

Feuille rehaussant le jour – baume invisible de l’âme. Manière de s’asseoir avec plus de tendresse à la table sans hôte – sans rougir de ses manquements – de ses tentatives. Manière aussi, peut-être, d’apprendre à se regarder – et à vivre en sa compagnie – sans orgueil ni vergogne…

 

 

Nous sommes – un puits sans fond. Mille surprises – mille nouveautés insoupçonnables à mesure que l’on tire son eau. Il y a toujours dessous une autre couche – un autre amas – une autre profondeur – sous ceux que nous avons mis au jour…

Des caisses pleines de beautés et de sortilèges – des piles d’or et des pelletées de boue qui nous enserrent le cœur…

Jamais rien d’achevé – c’est là qui se remplit chaque jour. Et ce que l’on vide se déverse ailleurs – et revient vers nous à travers un mystérieux réseau souterrain…

 

 

L’âme déréglée – fêlée de part en part. La coquille prête à éclater – et nous, à nous morfondre. Existence ténue – et (presque) toujours bouleversante…

 

 

Un nom – et mille choses en-dessous – comme un malaise que le langage peine à définir…

Nous sommes – peut-être – sans issue. Et sans rien à résoudre non plus…

 

 

Un souffle – mille souffles. Une saison – mille saisons. Et nulle autre chose à faire, peut-être, que d’accueillir et d’aimer…

Et tant pis si d’autres sont plus doués que nous…

 

 

Les mots sortent noirs – comme s’ils jaillissaient directement de la mélancolie – court-circuitant l’âme ni vraiment triste, ni vraiment joyeuse – engluée dans une sorte d’absence – une forme d’anesthésie – face à la perte – face au manque – contrebalancée par l’impératif de lucidité et l’exigence de faire face – quoi qu’il arrive…

 

 

Dévidoir où tout s’écoule – la peine et les humeurs noires. Pourtant, au fond, on sent la joie proche – affleurant sous le labeur glauque et répétitif (quasi obsessionnel) de la mémoire…

 

 

Rien ne se dissipe – tout reste là – entre deux eaux…

Exposé à la tenaille de la douleur et aux frémissements d’un soleil trop timide pour percer avec franchise…

Partagé entre la récurrence et le prolongement de la nouveauté…

 

 

Indécis – l’âme trop lourde pour faire un pas. Immobilité, sans doute, nécessaire…

Entre rechute et guérison…

 

 

Une vie illisible malgré l’écriture…

Quelque chose comme une pâte enfermant l’oxygène…

 

 

Plus dense qu’effervescente – notre vie. Et moins pathétique qu’elle n’en a l’air…

En dépit des apparences, la référence à l’Autre nous serait, sans doute, favorable ; essence plutôt que danse du ventre – silence plutôt que tapage – contemplation plutôt que compensation – lucidité (autant que possible) plutôt que rêve…

 

 

Au centre, un jeu innocent sans commune mesure avec les gesticulations intempestives et consolatrices de la périphérie. Et, entre les deux, ce no man’s land – cette aire étrange et imprécise où la tristesse et l’errance détrônent la fausse gaieté et la certitude mensongère de ceux qui craignent de creuser et d’approfondir…

 

 

Dire le réel du monde – de l’âme – de la pensée – revient, bien sûr, à prolonger le rêve et le mensonge. Il n’y a de vérité ; il n’y a que cet espace – cette présence – tantôt libre, tantôt empêtrée – et ce qui la traverse – à chaque instant – différents…

Rien de figé – rien, jamais, de définitif…

Le provisoire, l’inachèvement et l’incertitude sont la règle – les seules lois terrestres réellement significatives peut-être…

Ni carte, ni territoire – quelque chose qui passe – et qu’on laisse passer ou que l’on entasse (involontairement ou non) en soi – chez soi – qu’importe… Et à force d’entassement, l’espace, la vie et la vue s’engorgent ; tout devient noir – épais – prend une consistance trompeuse que le regard peut, pourtant, dissoudre en une fraction de seconde…

Tout se tient là – le plus essentiel – dans ce regard – et ce mécanisme de soustraction – d’abattage – de déblaiement…

 

 

Maîtres-mots – ce que rien ne peut dissiper…

Hors du monde et du temps…

 

 

Le plus précieux – l’invisible – l’insaisissable – ce que la plupart des hommes ne parviennent à appréhender – pour leur plus grand malheur et celui du monde…

 

 

La vie exposée – éventrée – les entrailles à l’air. L’âme dénudée – le cœur dévêtu. Et, pourtant, quelque chose, au-dedans, vibre encore…

 

 

Ce qui se débat – en croyant nous prolonger – précipite notre agonie…

Qu’un amas instinctif de pulsions – voué(es) à la survie…

 

 

Jamais plus présent qu’en l’absence de soi…

Regard et gestes purs sans nom, ni visage…

La main singulière des Dieux…

 

 

Tout nous arrive comme si un Autre avait tout organisé et vivait à notre place. Qu’un regard sur les joies et les malheurs – sur la tristesse et les circonstances (apparemment) favorables. Témoin d’élans et de gestes surprenants – impulsés par des forces lointaines – profondes – souterraines…

Comme étranger(s) à nous-même(s) – étranger(s) à cette existence – qui semble, pourtant, si familière à nos yeux…

 

 

Les crises et les ruptures (ce que nous considérons comme telles) sont les premiers pas d’un autrement ; une aubaine – une grâce – la main heureuse de la providence…

 

 

Des jours moins las que la routine d’autrefois ; les mêmes gestes et presque les mêmes circonstances pourtant – mais l’existence a gagné en incertitude et le regard en intensité – le geste et le pas sont célébrés – et la parole vient, à présent, couronner le temps passé à vivre…

 

 

Ne pas croire que le monde est le monde – et moins encore ce que l’on nous dit à son propos, ni la façon dont on nous le présente (un peu partout). Le vrai monde est ailleurs – hors des images censées le représenter – hors des mots qui tentent de le définir ; il est là – et existe même peut-être – sous le regard – au plus près du geste ; un chemin – un paysage – un visage – le réel sans filtre sous nos yeux – à portée de main – qui ne réclame rien – pas même d’être aimé ou compris – mais offert innocemment – miraculeusement – à notre présence…

 

 

On croit grandir – mûrir – appréhender le monde – la vie – les circonstances – avec plus de sagesse. Il n’en est rien ; on reste le même – avec les mêmes insuffisances. Seul le corps vieillit…

La seule différence, peut-être ; on est plus enclin, au fil du temps, à sourire devant l’impossibilité du changement…

 

 

Comme une errance perpétuelle autour d’un centre – dans une zone imprécise – inconfortable – fluctuante…

 

 

On croit vivre – et c’est quelque chose en nous qui vit. On croit souffrir – et c’est quelque chose en nous qui souffre. On croit être heureux – et c’est quelque chose en nous qui est heureux…

Nous – on constate – et on est bouleversé, à chaque seconde, par cette chose en nous qui subit tant d’avaries et de malheurs. Et l’on se sent encore plus désolé lorsque l’on se prend pour elle vivant notre vie…

Le dilemme de l’homme et du regard – de Dieu et de l’individualité…

 

 

Le monde n’est qu’une vaste usurpation d’identité où chacun qui est un Autre se prend pour un Autre plus différent encore…

 

 

On respire à côté de soi – d’un souffle qui n’est pas le nôtre. On se croit vivant. On vit la vie d’un Autre dont on ne soupçonne pas même l’existence…

Tragédie qui au lieu de nous faire fondre en larmes devrait nous faire éclater de rire. Mais même pas – la respiration – les circonstances – les pleurs – ont l’air si réels…

 

 

On s’agenouille, parfois, pour avoir l’air de prier – mais, au fond, ce que nous demandons, c’est l’Amour et la lumière – et, plus que tout, la tranquillité. Mais cela nous semble si exagéré – si inaccessible – que nous faisons l’aumône pour que le reste – si dérisoire – nous soit donné…

 

 

On s’égare – chacun, sans cesse, se perd…

Sans repère – et avec la prétention de savoir. Piètre manière de recouvrir – ou de contourner – l’illusion…

Nous sommes – si démunis…

 

 

Avaler des caisses de couleuvres – tout supporter – tout inventer jusqu’au délire… N’importe quoi pourvu que l’esprit nous laisse tranquilles…

 

 

Une parole libérée de tout esthétisme – le plus réel – le plus vrai – le plus simple. Mots directs – fragments sans fard. Mots-éclats – mots-poings – mots-choses – et toutes les émotions offertes par la vie…

 

 

Vivre – c’est faire face au réel – et à l’imaginaire que nous lui superposons…

Affronter les circonstances – ce qui vient – ce qui s’offre – ce qui disparaît…

Et c’est – souvent – consentir aux refus – les siens et ceux du monde…

Ainsi, peut-être, apprend-on à être à la fois homme et regard – individualité démunie et plein acquiescement. Réconciliation en soi…

 

 

Un feu – une attirance – quelque chose qui propulse – quelque chose qui aimante – comme la rencontre de deux images – celle du dedans et celle du dehors – dans une parfaite coïncidence — trop parfaite pour être réelle…

 

 

Cet élan vers l’Autre – quel manque – quelle insuffisance – cache-t-il… Les hommes ne se précipitent jamais vers leurs congénères par simple bonté d’âme…

On va toujours vers un visage pour quelque chose – pour une raison plus ou moins avouable… Il n’y a de rencontre gratuite – de pur geste de beauté. Il y a toujours une nécessité – peu enfouie (en général) – aisément repérable…

 

 

Une fois la rencontre consommée – établie – que se passe-t-il ?

Chacun vaque à ses occupations – on partage une couche – le pain – quelques paroles – quelques activités communes – ce que l’on nomme (un peu pompeusement) une intimité… On cohabite gentiment – on croit aimer – on croit savoir ce qu’est l’amour – sans compter les contingences et les corvées – les compromis – les négociations qui taisent leur nom – les demi-mesures – les frustrations – mille choses – mille ennuis – mille soucis – mille conflits – mille situations à régler – les non-dits – les complications – l’inauthenticité pour prolonger le mirage de la séduction – la crainte (et l’angoisse parfois) que l’Autre rencontre une individualité plus attrayante…

La plus ou moins rapide usure des yeux, des corps et des sentiments. La passion initiale qui, peu à peu, se transforme en habitude – en affection…

Et bientôt – très vite – la cohabitation de deux êtres – côte à côte – qui se supportent vaille que vaille. Et l’absence – en chacun – qui se creuse malgré l’entraide et les gestes de tendresse…

 

 

Des bouts d’images plein la tête – et qui tournent – et qui tournent – jusqu’à l’obsession…

Trancher net le déroulement du film – respirer – sentir vivre ses talons – le sol – l’ancrage au sol – le souffle qui entre et sort. Le vide qui, peu à peu, s’étend – réinvestit sa place. Le déblaiement – l’évaporation des contenus. Redécouvrir ce qui n’appartient à l’histoire – à aucune des histoires – ce qui était là lorsque l’on a commencé à vivre – le plus élémentaire – ce dont nous avons seulement besoin – rien d’autre – ni le rêve, ni la fiction – ni le fantasme, ni l’imaginaire. Le plus simple – en soi – devant nous – ce qui est là – le réel tout simplement…

 

 

Jusqu’où peut-on se rapprocher – de soi – d’un être – d’un visage – de l’être…

Qu’est-ce qu’être proche…

Qu’est-ce qu’une réelle proximité…

Et comment vivre cela avec l’Autre – un Autre du monde…

Vivre cette dimension – en soi – avec soi – pas si commun – pas si facile – déjà – mais le vivre avec un Autre – forcément séparé – forcément différent – de sa propre individualité…

Grand défi et insoluble mystère (à mes yeux) de l’horizontalité…

 

 

Ce que l’on exprime – au pied de la lettre – la voix vaguement traînante qui ralentit la scansion – la prononciation des syllabes – comme une langue amoureuse qui fait durer le plaisir. La joie de se dire – de s’exclamer parfois – cri murmuré du bout des lèvres. Le plaisir et la joie aussi de s’écouter – d’offrir l’espace nécessaire à la parole – à ce qu’elle porte avec elle d’inconnu – de mystère…

Dire et entendre – dans le même mouvement – et que la main, simultanément, retranscrit sur la page…

Rencontre – attendue – désirée – que l’on ne manquerait pour rien au monde…

 

 

Mille écritures différentes – celle du marcheur – celle du rêveur allongé dans sa chambre – celle du penseur – celle de celui qui n’a plus rien à dire et qui écoute – celle qui nargue et vilipende – celle qui invite – celle qui dénigre et traîne dans la boue – celle qui prie et vénère – celle qui célèbre – celle que l’on garde pour soi – celle qui s’expose avec timidité – celle qu’on offre au monde – celle qui ne se lit pas…

 

 

Mur ou horizon – le même dédale à traverser – monstres ou ombre de monstres – la nuance est de taille…

 

 

Seul au détriment du monde – monde au détriment de soi. Quelque chose – en nous – donne l’orientation – les nécessités d’une vie…

 

 

Nulle rencontre – des croisements – parfois – de temps à autre. Et pas davantage…

En soi sont les visages à rencontrer – l’Amour à découvrir – la vie à célébrer. Les Autres n’auront que les restes – les miettes d’un (trop) faible rayonnement…

 

 

Ça se pavane – ça rigole – mais, au fond, ça tremble…

Ça désire – ça essaye – mais, au fond, ça voudrait bien savoir…

Ça vit un peu – comme les Autres – mais, au fond, rien n’est jamais sûr…

On voudrait bien aimer – mais on ne sait comment s’y prendre…

Et Dieu est là – dans toutes ces tentatives – dans toutes ces maladresses…

Ça habite l’homme autant que la bête et la pierre…

 

 

Ça continue, malgré soi, de tourner. Ça se répète – en boucle – à l’infini – comme un bruit de fond – comme un bruit de chaîne qui nous donne des airs d’aliéné. Folie à vivre avec ça dans la tête – qui se répand partout – qui inonde l’âme – qui coule sur les gestes – qui colore la parole – et qui va jusqu’à dénaturer le désir de silence…

Il faudrait en finir – provisoirement – un sursaut du surplomb – un retrait dans les hauteurs – un regard aimant sans doute…

 

 

Une vie d’épuisement où ça danse – où tout danse – sans jamais s’arrêter. Si – pendant le sommeil – comme un intervalle régénérant ponctué de cauchemars où ça danse – où tout danse – encore. La nuit – le jour – sans jamais s’arrêter…

Le monde, nous dit-on, et ce que nous avons ingurgité…

 

 

Devenir encore – toujours plus loin – comme si le tour achevé, il fallait recommencer – recommencer encore – en se positionnant ailleurs – à quelques centimètres seulement parfois du lieu que nous venons de quitter – avec une autre tête – une existence légèrement différente – et des attributs presque identiques – avec une histoire pareille à toutes les autres – à quelques nuances près…

Et aller ainsi de place en place – de tête en tête – pour découvrir le monde de l’intérieur. Vivre tous les visages, un à un…

Enchaîner les déguisements – sentir la sueur de ceux qui ont porté les masques avant nous. Et laisser un peu de sueur à son tour…

Danse saccadée – chair titubante – tête étourdie…

Costumes des Autres – oripeaux – coiffes ridicules – airs maniérés – affectés – rustres le plus souvent…

Devenir toutes les âmes – toutes les poitrines – l’intériorité de tous les cœurs – les traits de toutes les figures – de toutes les formes…

 

 

Tourner – tourner encore – jusqu’à l’explosion des identités – jusqu’à la capitulation. Puis, un jour, le jeu s’éloigne – tout tourne et danse encore – mais le regard a pris un peu de hauteur – il découvre le jeu – la joie des pas dansants – la joie des rondes infinies. Il observe – goûte le spectacle – jouit de l’ardeur des danseurs – de leur folie – pleure de la même tristesse que celle des acteurs mais il a quitté la scène – a retrouvé le banc de l’arrière-salle que les souffles ne peuvent atteindre. A l’abri – quelque part – dans l’immobilité et le silence du centre – devenu, peut-être, l’œil du cyclone – l’œil du cyclope…

 


Carnet n°194 Notes de la vacuité

Jours de pluie qui forcent à l’intériorité…

Ce que les circonstances nous font devenir…

 

 

Ni joie, ni tristesse, ni envergure supplémentaire. Le plus trivial – en soi – qui refuse la nécessité des miroirs…

 

 

Dans la compagnie des mots et des livres – qui accompagnent la solitude…

 

 

Une raison au-delà de la raison…

Une perspective au-delà des perspectives…

Quelque chose dont le sens échappe à l’esprit…

 

 

Tours et détours – simplement – chemin et cheminement sans autre raison qu’eux-mêmes – gratuité des gestes et des pas – d’un lieu à l’autre – d’un monde à l’autre – d’un état à l’autre – et qui se passent de toute explication…

Pris dans un cycle ni vertueux, ni infernal – qui existe simplement – comme tous les autres cycles…

Jouet(s) d’un élan né, peut-être, d’un excès de joie qui, soudain, s’est mis à danser – à tournoyer – et à emporter l’espace dans sa jubilation – faisant exploser le centre en mille périphéries – et enfantant mille mouvements dans l’immobilité…

Nous sommes cela ; cette joie, cet espace et cette matière virevoltante – pris dans le vertige de leur propre rythme – de leur propre réalité – amenés à tourner ensemble pendant des milliards d’années jusqu’à l’épuisement du souffle originel…

Et lorsque celui-ci s’éteindra (si puissant soit-il, un jour, il s’éteindra), nous retomberons et nous nous effacerons avec lui – nous enfonçant les uns dans les autres – nous réduisant en un point d’extrême densité – en restant là au cœur du centre – immobiles et silencieux jusqu’à ce qu’un autre élan naisse peut-être – et nous jette dans mille autres mondes – et nous fasse découvrir mille autres choses – et nous fasse vivre mille autres expériences – aussi surprenants (et peut-être même davantage) que ceux que nous aurons vécu en cette ère…

 

 

Jouer avec la matière visible et invisible – textures, gravité, forces, frottements, ruptures, emmêlements – tel est, sans doute, le (grand) défi du vivant terrestre…

 

 

Barreaux verticaux – détention peut-être – progressivement convertis en horizontalité – en échelle peut-être – comme un dispositif à moitié inversé – un changement de paradigme nécessaire pour transformer la perspective…

Peut-être est-ce là le premier pas vers l’issue que cherchent tant les hommes ; une presque inversion du regard qui ne fait disparaître ni le monde, ni les choses, ni les difficultés mais qui, en les percevant autrement, nous invite à les appréhender d’une manière différente – à abaisser ou à hisser les yeux sur ce qui, positionné initialement, constituait un obstacle infranchissable…

 

 

Monceaux de chair – victuailles à venir pour le festin de la terre…

 

 

Les pierres et les arbres parfaitement alignés – parallèles à l’horizon – comme les têtes humaines qui marchent d’un même élan – sans la moindre espérance ni de convergence, ni de rencontre…

 

 

Du vent sur des ailes déjà trop impatientes…

 

 

Quelle indigence abritons-nous pour être ainsi à l’affût du moindre frémissement de joie…

 

 

Silence équanime – seulement – dans les circonstances favorables. Cris, lamentations et tapage – le reste du temps…

 

 

Mouvements perpétuels qui ressemblent à des sursauts réactifs – impulsés davantage par le manque que par la joie…

 

 

Un pied dans l’illusion – et l’autre pas si éloigné de l’œil des Dieux. Entre terre et ciel – rêve et lucidité…

Excès de sérieux et de dérision. Dans l’entre-deux équivoque et inconfortable – éminemment relatif – de la condition humaine…

 

 

Des jeux moins sérieux qu’ils n’en ont l’air…

 

 

Souliers moins attachés à la sente qu’à la nécessité de la marche…

 

 

D’incident en incident jusqu’au coup d’éclat…

Gestes de nécessité sans témoin – comme pour obéir – et demeurer fidèle – à cette sincérité sans idéologie…

 

 

Entre le désert et la lutte incessante – nos pas ont fini par se résoudre à la solitude…

 

 

Des bornes et des barrières jusqu’au ciel – inutiles de bout en bout…

Limitations et frontières qui n’épargnent ni les chutes, ni les enlisements – si nécessaires au redressement du sol et à l’assisse terrestre de l’âme – pour apprendre à vivre dans une perspective moins horizontale…

 

 

Décuplement des forces vers une plus grande nudité de l’ossature…

 

 

Archipel des visages en jachère – comme manière d’éduquer au silence la foule manifeste de l’esprit dont les cris sont l’expression de la peur et de l’ignorance – de l’incapacité à voir au-delà du manque – des limitations – des apparences…

 

 

Gestuelle invisible pour que s’épuise le rêve. Danse de l’âme guidée par la flûte enchanteresse du silence. Serpents du dedans charmés par la mélodie quasi chamanique de celui qui chante – et qui se dressent, en longs mouvements ondulatoires, vers ce que le ciel porte avec grâce…

 

 

Ombres insensibles circulant sans rien voir – dans l’effleurement, à peine, de la surface du monde. Silhouettes et âmes fantomatiques glissant le long des murs – s’enfonçant dans la nuit profonde – inévitable…

 

 

Trop de carapaces – trop de peurs – trop de risque de larmes et de solitude. Sous le joug de cette crainte irrépressible de la douleur et de la souffrance…

L’anesthésie plutôt que le réel brut – abrupt – qui blesse, soustrait et arrache bien plus qu’il ne réconforte…

Rêve et sommeil plutôt que vie à vif – écorchée…

Insensibilité plutôt qu’émotion pure – envahissante – dévastatrice…

Somnambulisme plutôt que marche nue…

Habitudes plutôt qu’incertitude souveraine…

Demi-mesure plutôt que plongeon dans l’irréparable…

Confort, tiédeur et contrôle plutôt que feu et abandon – exploration des limites de l’homme – de l’âme – de l’esprit…

Chemin de refuges plutôt que voie de défrichement et de déblaiement…

Avide de ce qui protège – de ce qui habille – de ce qui console plutôt que de ce qui expose et dénude – de ce qui rapproche, peut-être, de la vérité vivante – d’une incarnation possible de notre envergure infinie – dépouillée – silencieuse – promise par la proximité (et les brûlures) de l’Absolu…

 

 

Partout – en exil – comme un étranger sans famille

 

 

Ni épaule, ni miroir – juste le noir de l’âme…

Ce visage – en soi – si pauvre – si seul – si démuni – si mal armé face au monde. Le plus sensible et le plus innocent des visages – comme un enfant – naïf – craintif – effrayé d’être livré à l’âpreté et à la rudesse du réel qui jamais ne s’embarrasse d’idéalisme et de bons sentiments…

 

 

Et se ravive cette grande tristesse d’avoir été jeté dans le monde – sans préavis – ni consentement préalable…

 

 

Faire face sans s’acharner, ni se complaire…

 

 

Me serais-je trop éloigné de l’homme pour ne trouver, en ce monde, le moindre visage ami…

 

 

Il y a toujours une émotion plus forte qui chasse la précédente…

Passage ininterrompu d’émotions qui se placent, toujours, au centre de l’âme – pour que nous nous sentions vivants peut-être…

 

 

Tout se vit à travers le même grillage…

 

 

Permanente oscillation de la distance avec le monde – entre l’abîme et le plus petit espace…

 

 

Se défaire de toutes les histoires – une à une. Se débarrasser de tous les mythes du monde – de l’homme – de soi…

 

 

Nous ne pouvons vivre que l’essentiel et le nécessaire – et ne pouvons offrir à l’Autre (aux Autres) que l’inconfort et l’incertitude – la soustraction et la remise en question permanente – le fil du rasoir quotidien – et un peu de tendresse lorsque le partage est consenti…

Voilà, sans doute, la raison pour laquelle le monde, si avide de superflu, de confort, de réconfort, de consolation, de distractions et d’habitudes, nous fuit comme la peste…

 

 

Ne rien refuser – jusqu’à ses dernières forces…

 

 

S’imaginer – naïvement – incontournable et irremplaçable. Et mettre des siècles à comprendre que le monde – très vite – ne cesse de vous contourner et de vous remplacer…

 

 

N’être qu’un maillon indigent – et la possibilité de l’absence…

L’équivoque de l’âme et du monde…

 

 

Réunir et réconcilier le fragment et la totalité – l’automatisme et la présence – la poussière et l’infini – le sommeil et la conscience – voilà, peut-être, le plus grand défi de l’homme…

 

 

Passage – ce qui passe – et, parfois, passeur…

 

 

On manœuvre dans l’indélicatesse du monde…

 

 

Heures de la grande désaventure où l’âme se recroqueville…

 

 

Stigmates d’un Autre que l’on porte tantôt comme une couronne, tantôt comme un lourd crucifix…

 

 

Chemins d’interstices et d’espace variable – petits pas de l’âme – petits pas de l’homme…

 

 

Cette rude pente sur laquelle les Dieux nous ont poussé(s) ; entre larmes et fureur – acquiescement et renonciation – le cœur balance – hésite – tergiverse – avant d’être emporté(s) par les vents fous du monde…

 

 

Le corps libère ce qui vit – en détention – dans la tête. Fixation en un point précis de la matière – de ce qui court – et tourne en rond – comme des fantômes dans l’esprit…

 

 

Cet amas de tristesse que l’on porte à genoux…

D’où vient donc cette douleur d’être au monde…

 

 

Nous avons balayé les distractions – les consolations – les compensations. Sans cesse, nous nous sommes dépouillés et avons fait face. Et, pourtant, c’est encore là qui vous ronge au-dedans. Ça vous grignote l’âme et la chair sans que rien ne puisse s’y opposer…

Vie d’arrachement et d’amputations…

Infirme – caché du regard des faux vivants – des faux bien-portants – qui vaquent à leurs distractions – qui s’affairent à leurs compensations – qui empilent toutes les consolations comme des remparts et des trophées…

Et ce spectacle est aussi navrant que notre agonie…

 

 

A devoir souscrire à des mirages auxquels nous n’avons jamais consenti…

 

 

Chemin de fouille et d’excavation. J’ai tant creusé que j’en ai les mains et l’âme rouges de sang…

Et pas encore déniché la moindre pépite au-dedans…

 

 

La vérité pénètre – traverse – arrache. Comme un scalpel sur le cœur incurable. Dans un geste ultime, peut-être, de guérison…

Il faudrait tout ôter ; réparer relèverait de l’impossible. Tout ôter – et repartir à neuf…

Qu’un grand vide à la place du cœur…

 

 

Qu’une blessure que l’on gratte encore et encore…

 

 

Témoin triste des appendices – monde – visages – fragments d’impasse – au détriment du regard et de la joie…

Jugements lancés depuis la même poutre qu’autrefois…

Inlassablement le mépris et les représailles…

La beauté – soudain – devenue inaccessible…

Devant soi – cet horizon de mélasse noire…

Rien que des passants et des yeux perdus…

 

 

Déferlement de l’angoisse – déchaînement de la colère. A défaillir comme si la vie se retirait – s’écoulait à travers tous nos orifices…

Punition – malédiction peut-être…

Réponse, sans doute, à cette ambition – trop grande – de fréquenter les Dieux et d’assister, en bonne place, à leur banquet…

 

 

Secousses interminables – éructation du trop-plein…

 

 

Cheminer sans précipitation – sans raccourci – sans franchissement partiel des obstacles. Demeurer là où ça bloque aussi longtemps que nécessaire ; se faire patient. Ôter les surplus – ce qui se désagrège. Nettoyer – balayer – libérer l’espace. Demeurer sincère – authentique – fidèle à ce que nous portons – à la pente naturelle que nous ont choisie les Dieux…

 

 

Retour au point zéro de l’être – le vide – le non-savoir – la non-espérance. Le socle à partir duquel tout se réalise ; les chutes – les ascensions – l’immobilité. Et cette dégringolade – inévitable – au fond de soi…

 

 

Arbres et ciel – la beauté vivante du monde – qui désarçonne l’obscénité de tout regard…

 

 

Pluies de mai aux airs insolents. Porte au fond du jardin. Le refuge de l’âme – l’élan de l’homme face au soleil trop timide…

 

 

Lampes – mille lampes – comme de minuscules étoiles sur le chemin des tentatives…

 

 

Vibrations – en soi – d’une cloche plus ancienne que le temps…

 

 

Sur la pierre où l’on demeure – sur les visages que nous rencontrons – je ne vois plus que la pluie – le noir – l’abandon – comme si la lumière n’avait été qu’un rêve – une parenthèse provisoire…

 

 

Rien qu’un peu de ciel pour croire encore à l’impossible…

 

 

Moyen-âge contemporain avec ses tours et ses donjons – ses remparts et ses églises – ses seigneurs et ses guerriers. Et le bon peuple – toujours – sous la botte – et la coupe – des puissants… Mille siècles de féodalité indétrônable…

 

 

Eloge de rien – quasi cécité – tant la nuit est sombre – tant l’âme semble se complaire dans son malheur…

Témoin impuissant de la dégradation…

 

 

Ça secoue comme si nous étions la secousse – la main qui agrippe l’étoffe – et la peau qui se déchire…

 

 

Fantômes qui nous hantent jusqu’au délire – jusqu’à l’hallucination qui, malheureusement, nous semble plus réelle que la réalité – comme une distorsion de l’esprit – une manière irrépressible de croire en l’illusion – de la consolider – et de la nourrir pour qu’elle croisse – et nous anéantisse plus encore…

Oui – nous sommes – cet incroyable bourreau…

 

 

Le centre névralgique du cœur anéanti par le prolongement du rêve qui nous rend, peu à peu, incapable de faire la différence entre le mythe et la réalité…

 

 

Du vent – mille mondes provisoires – ce qui existe ou feint d’y croire… Que sait-on exactement…

 

 

Bonimenteur – marchand de vent – fabricant de sa propre tragédie – qu’aucun miracle – qu’aucun mensonge – ne pourra sauver…

 

 

Faire face – enlacer ce qui tremble – ce qui a peur – ce qui est meurtri. Ne pas fuir – ne pas enfouir – ne pas mettre de côté. Devenir ce qui est effrayé et anéanti – ce qui terrorise et écrase – et le regard qui surplombe toutes les tentatives – tous les malheurs…

 

 

D’un jour à l’autre – sans que rien n’avance – sans que rien ne se décide…

Être là comme une jarre posée dans un coin – exposée au vent et à la pluie – presque morte – et qui, pourtant, espère encore…

Ah ! Cette maladie incurable de l’espérance enracinée jusqu’au fond de l’âme…

 

 

Vie sans tête – vie de présent et de joie – où le corps est le seul repère – et le ressenti, le seul canal entre l’âme, le monde et l’esprit…

 

 

Des souliers trop grands pour soi – des vêtements trop amples – des manières trop larges – une perspective trop vaste…

Sachons demeurer comme le ver et l’insecte – au cœur de l’infime et de la nudité – sans autre ambition que celle du jour…

 

 

L’âme qui tremble sous les vents du monde…

Noire – comme le manque et la terreur…

Et plus faible que le rêve de l’homme…

 

 

Terré comme un animal dans sa tanière – au fond de l’âme déchirée – privé de son seul refuge…

 

 

Nulle paix possible lorsque la bête qui vous traque habite vos profondeurs. Où que vous alliez – où que vous tourniez la tête – elle est là qui vous assaille…

 

 

Toute circonstance – toute expérience – toute rencontre – toute parole – est éminemment réelle lorsqu’elle est vécue – puis, aussitôt qu’elle s’achève (à l’instant suivant), elle perd toute réalité – devient vent – sable – poussière – à laquelle la mémoire tente de redonner une épaisseur – une consistance – pour la faire durer – durer – durer indéfiniment…

Erreur fatale, bien sûr…

Mais qu’il est difficile pour l’homme de ne pas céder à cette tentation naturelle – de ne pas être la proie de ce piège qui, une fois refermé, vous emprisonne dans le passé, l’illusion, la souffrance et le malheur…

 

 

D’une perspective à l’autre – être la créature infime et misérable – le tout – le jeu – la farce – le rire – la misère – l’illusion – la vérité – la nuit sans espérance – l’Amour et la lumière – tout ce qu’il est possible d’être – sans y croire le moins du monde…

La danse et les danseurs – les pas – les mouvements – la piste – la salle – la terre – ce qui regarde – ce qui s’ennuie – ce qui juge – ce qui exulte. Tout sans distinction au gré des pentes où glisse l’âme…

Être – et tout laisser être – sans la moindre certitude…

 

 

On ne sait vivre – et être avec l’Autre – sans s’engager corps et âme – sans se livrer jusqu’à la rupture ou à la mort…

 

 

L’argile du monde que l’imaginaire corrompt…

Boucle sans fin du langage…

Chimères qui, parfois, essoufflent l’âme…

 

 

Nudité admise – consentie – et pourtant, si souvent, recouverte par inadvertance…

 

 

Rien qu’une étendue lisse – sans bord – sans rive – sans profondeur…

 

 

Pensées d’un autre temps que celui du monde…

 

 

Gestes et visage plus guerriers que l’âme…

 

 

Entre deux démesures – celle de l’homme et celle de l’infini…

 

 

Le monde – reflet de notre propre perspective – de notre propre visage – de nos propres mains agissantes…

 

 

Course identique pour l’inerte et le cheminant. Immobilité ou sauts autour du même centre. Qu’importe le lieu et l’allure – la même distance à parcourir…

 

 

La déhiérarchisation des choses, des actes, des pensées et des circonstances offre au regard sa neutralité et son innocence originelles. Et le désencombrement de l’esprit et du monde, la vacuité nécessaire.

Et du vide et de la virginité naît la justesse du geste…

 

 

Rien ne peut être dit puisque le silence révèle déjà tout…

Rien ne peut être entrepris puisque tout existe – parfait tel qu’il est déjà

La contemplation – seulement. Et le geste et la parole – rares – économes – parcimonieux – en cas de nécessité seulement

 

 

Ces lignes – simple brouillon de soi – pour soi…

Habitude aussi de l’esprit explorant et de la main agissante…

Débroussaillage et déchiffrage (encore) indispensables…

Prémices du retour vers le centre – simple prélude au silence – au mutisme essentiel – nécessaire à l’être contemplatif – à l’être posé en actes…

 

 

Fenêtre – parfois – sur le jour. Intervalle de clarté – comme une ouverture au cœur de la géographie quotidienne…

 

 

Arbre dressé vers le plus favorable – légèrement supérieur à l’homme qui court – presque toujours – à l’horizontale pour satisfaire (de son mieux) ses nécessités…

 

 

Etendue herbeuse, eau et arbres. Et un peu plus loin, les collines. Et un peu plus haut, le ciel. Et ici – le regard absorbé par le vert et le bleu – partout. Le silence – le chant des oiseaux – le coassement des grenouilles. Les fleurs – pâquerettes et renoncules – comme de minuscules flocons et mille paillettes d’or éparpillés sur le sol…

L’espace vide – l’étrange (et savoureuse) absence des hommes. Le cœur en paix malgré l’obstination de quelques pensées – l’acharnement des souvenirs qui martèlent l’esprit ; rien – presque rien ; quelques images douloureuses – seulement – savamment (re)fabriquées – l’absurdité du passé qui cherche à revenir – à refaire l’histoire – et qui s’éreinte, en vain, à trouver une autre fin à l’aventure

 

 

Demeurer là où tout s’efface – l’identité – le savoir – les souvenirs – au cœur de ce regard qui voit toujours comme pour la première fois…

 

 

Mille manières d’être seul – des plus noires aux plus extatiques – que nous expérimentons une à une – et presque sans broncher…

 

 

Monde d’actes et de mouvements où les individualités s’affairent. Et regard immobile – contemplatif seulement. Séparés le plus souvent – s’ignorant magistralement. Et, parfois, réunis pour le meilleur du geste et la plus grande joie de l’âme…

 

 

Ce que nous ignorons est, peut-être, le pire. Et dissimulé en son cœur – le versant de la délivrance – la seule perspective possible ; la fin des circonstances vécues comme des malheurs – comme une punition – comme une malédiction orchestrée par les Dieux…

 

 

Demeurer là dans l’examen dépassionné du monde – sans geste – sans jugement – sans éclat de l’esprit…

 

 

Homme discret et solitaire – étranger au récit collectif – exclu de toute histoire individuelle – n’appartenant à rien – ne faisant partie d’aucune communauté – d’aucune collectivité…

Liberté et son versant triste et pathétique (pour l’individualité) ; le sentiment permanent de l’exil…

Pas même rebut ; inexistant…

 

 

Existence droite – sans rature – étrangère aux gestes brouillons et aux excuses des Autres – à l’effervescence superflue – à l’exubérance de ce qui voudrait être regardé – à cette espérance d’Amour que nous promet le monde…

 

 

Chaque souffle – chaque pas – chaque geste – porté, entouré et enveloppé par le monde – comme la parole l’est par le silence…

Toujours seul – jamais seul – finalement…

 

 

A l’écart du monde parce que, sans doute, rien d’essentiel ne s’y joue…

Des histoires – rien que des histoires. Pas l’ombre d’une autre possibilité…

 

02 juillet 2019

Carnet n°193 Notes journalières

Ce qui est devant nous – un paysage – une promesse – un présage peut-être…

 

 

Se répétant – comme si le neuf pouvait naître de la litanie…

 

 

Tout s’arrache – ou finit par se retirer. Serait-ce – à la fin – la délicieuse solitude

 

 

Quel âge avons-nous ? Et en quoi cela bouleverserait-il l’éternité…

 

 

Ce que nous confions n’est, peut-être, qu’un rêve – qu’un désir d’exister – une manière autre de vivre…

 

 

Ce que nous avons mis des années – des siècles peut-être – à découvrir péniblement – soudain – c’est là tout entier – offert non comme une quelconque récompense mais comme une sorte d’encouragement à l’abandon…

 

 

Nous pactisons avec n’importe quoi pourvu que l’alliance nous permette d’échapper à ce que nous n’aimons pas – à tout ce que nous fuyons comme la peste…

 

 

Devenir, à la fin, à peine moins bête qu’à ses débuts – trop rarement. Plus aigri et plus ignorant – trop pétri de certitudes – plus sûrement…

 

 

Sur quel Dieu étrange chevauchons-nous pour aller ainsi sans rien voir – ni rien comprendre…

 

 

Que connaissons-nous de la terre – que connaissons-nous du ciel – et qu’avons-nous appris sur nous-mêmes… à peu près rien…

 

 

L’abîme du monde – du cosmos – n’a rien à envier à celui que nous portons. Mais, sans doute, est-ce le même qui, à nos yeux, présente deux visages…

 

 

Pas d’épaule amie sur laquelle on pourrait poser son œuvre et sa fatigue. Il faut tout porter seul jusqu’à la grâce…

 

 

Moins à comprendre qu’à sentir – moins à vivre qu’à goûter…

Savons-nous réellement faire usage du corps…

Pourrait-on, au moins un instant, éprouver la manière dont l’esprit s’est glissé dans la matière…

 

 

Et si la fin annonçait la réparation et la réconciliation avec le monde – l’extinction de cette peur et de cette rage que nous portons depuis si longtemps…

 

 

Devenir enfin ce dont nous avons toujours rêvé. Et le vivre pour la première fois – à la manière des simples…

 

 

Ce que nous rendons plus présent – presque rien – un regard – un geste – une manière d’être là – plus attentif…

 

 

Des nuages gris – un ciel venteux – des arbres au-dessus du toit de verre. Et le petit homme qui regarde – qui ne demande rien – ni au ciel – ni au monde – ni aux arbres – qui regarde seulement – comme si la contemplation suffisait…

 

 

L’Amour – simplement – comme un grand trait de lumière dans le vent – la nuit et le jour – comme des lèvres entrouvertes – un visage qui vous salue – une main qui vous retient – un air que l’on entonne pour soi – sans raison – une manière d’être seul sans jamais refuser d’être ensemble…

 

 

Nous ne possédons rien – pas même le jour – pas même l’orage. Un regard, peut-être, sur les choses et les visages – qui nous semblent de moins en moins étrangers…

 

 

Heureux comme un oiseau qui va de branche en branche – d’arbre en arbre – et dont le ciel est le seul refuge…

 

 

Vents et ruisseaux d’autrefois – derrière nous ; à suivre son chemin sans jamais se retourner. Hier s’en est allé. Demain ne sera un jour nouveau. A cet instant, une seule certitude ; nous respirons…

 

 

De passage – toujours – comme les mille autres atomes du monde. Ici par l’élan d’un Autre – les caprices d’un vent mystérieux – sans autre raison que la volonté du silence…

 

 

Nous pouvons bien parler – dire mille choses – dire n’importe quoi – ce qui nous passe par la tête – personne n’écoute notre chant – nos rengaines – la beauté du jour…

Sur le pas de la porte – le silence – seulement – attentif – s’écoutant à travers notre voix…

 

 

Marchepied d’un Autre pour que chacun puisse se hisser…

 

 

Tout dans l’apparence d’un destin – le souvenir – l’origine – le possible. Mais rien qui ne soit sans danger…

 

 

Nous témoignons – comme les fleurs – d’une fragilité mortelle…

 

 

Nous aimerions, parfois, des horizons moins pathétiques. Mais qui sommes-nous donc pour dénigrer les couleurs prises par l’innocence…

 

 

Fruits d’une alliance entre le sourire et le silence. La tête jamais haute – à humer, partout, l’essence du monde. Modeste privilège, peut-être, des pas métaphysiques…

 

 

Avec nous, la force et la fébrilité. Aux forêts, la patience des siècles. Nous ne les dominerons qu’un temps ; elles nous survivront bientôt…

 

 

Une allée où tout apparaît avec la lumière du jour – comme, peut-être, le lieu le plus central du monde…

 

 

Dans la forêt – nous vivons au cœur de la plus belle cathédrale dont les fidèles ne craignent jamais le ciel – qui les fréquente (d’ailleurs) toujours en ami – en compagnon soucieux de leurs besoins…

Nous rêverions d’être prêtre dans ce temple sacré. Pasteur des pierres et des bois. Et nous laisserions les oiseaux nous instruire de leur prêche – et le silence envahir les lieux pour que nos cœurs se dilatent et deviennent de hautes – de très hautes – colonnes de joie…

 

 

Nous ne voyons pas (nous n’avons jamais vu) la beauté du monde – nous ne voyons (nous n’avons toujours vu) que ses usages – comme de pauvres bêtes tributaires de leurs organiques nécessités…

 

 

Ce que nous sommes – en attendant la grâce – des ventres et des esprits à remplir – des êtres aliénés par la matière, les histoires et les images…

 

 

Pas de Graal sans solitude – et maintes querelles à vivre ensemble…

 

 

Relation vivante qui se passe de chair. Un regard – des mots – du silence. Et quelques gestes discrets et tendres…

 

 

A se détourner, sans cesse, d’un silence bienfaiteur – comme si les bruits, l’agitation et la foule donnaient aux hommes le sentiment d’être vivant – l’illusion d’appartenir au monde…

 

 

Tout entier avec ce qui nous unit…

 

 

A écrire comme si la joie pouvait déborder du feutre – couler sur la page – se répandre sur le monde – emplir le cœur de chacun…

Ah ! Si nous avions cette force de soustraire à la misère ; mais nous ne sommes qu’un vase aux bords étroits…

 

 

Nous vivons d’un peu d’eau – d’un peu d’herbe – et, plus essentiellement, de silence, de présence et de langage. Les ingrédients nécessaires à notre joie…

 

 

A la source, peut-être, des destins – cachés sous une pierre, le soleil et la vérité…

 

 

Un grand cri de l’âme pour remercier ce qu’aucun – heureusement – ne sait – ni ne peut – saisir…

Offrande au plus absent de nous-mêmes – au plus humble – en larmes – à genoux – fou de joie et de gratitude…

 

 

Ce que nous jugeons trop lointain n’est, peut-être, dû qu’à la paresse du cœur…

 

 

Nous aimerions, parfois, passer de la discrétion à l’exil pour ne plus être obligé de faire la grimace et de lever les yeux au ciel devant tous ces visages dont le comportement nous déplaît ou nous révulse…

Devenir un soleil caché – minuscule – rayonnant dans le silence et la solitude – pour lui-même – et quelques visages de passage – respectueux – humbles – fragiles – sincères…

Frère de l’Autre dans cette grande fratrie hétéroclite…

 

 

Notre bonté se rétracte à force d’intransigeance (celle du monde favorisant la nôtre – et inversement, bien sûr)…

 

 

Je ne parviens plus à voir en l’homme la moindre promesse d’humanité. Je ne perçois plus que la bêtise, l’avidité, l’étroitesse, la veulerie, la paresse et la ruse au service des instincts…

 

 

Mes congénères n’ont plus de visage – ils appartiennent à d’autres règnes…

Sable, roches, herbes, fleurs, arbres, nuages, forêts, prairies sauvages, bêtes de tout poil – dont la nature me rappelle celle du premier homme – humble – farouche – indocile – éminemment vierge – bien plus humaine que celle des hommes qui se prétendent civilisés…

 

 

L’horizon, au fil des pas, change de couleur. Nous marchons – et nous sommes déjà ailleurs – à porter l’habitude dans son allégresse – à vivre la joie et la tristesse au même instant…

 

 

Un monde dégradé et dégradant – voilà à quel triste spectacle nous assistons – impuissants…

 

 

Il faudrait être fou ou sage pour aimer les hommes. Et je ne suis, sans doute, ni assez fou, ni assez sage pour m’y résoudre…

Ma pente naturelle serait de m’éloigner – de trouver la distance (grande – très grande) qui me séparerait du monde pour pouvoir, à nouveau, aimer les hommes…

 

 

Un voyage – un chemin – aux allures d’exil – avec l’espérance de retrouvailles très lointaines…

 

 

Le fossé, au fil du temps, s’est tant creusé que je n’ai plus le sentiment d’être un homme, ni même d’appartenir à l’humanité…

Comme si nous n’habitions plus le même monde…

Comme si nous étions devenus des étrangers – presque des ennemis – contraints de cohabiter sur le même sol…

 

 

Je vis comme ces bêtes sauvages qui s’enfuient à l’approche du moindre visage pour échapper à la folie du monde bâti par les hommes – et ne pas finir serviles – attachées – aliénées – offertes à leurs jeux barbares…

 

 

Le regard profond d’un homme défiguré par la noirceur…

 

 

Sur la falaise des Dieux – hésitant encore à sauter…

Routes qui nous ont mené en ce lieu précis…

Etrange itinéraire qui a, peut-être, manqué de lumière…

Visage que l’Amour aura à peine effleuré…

Vaillant encore – malgré l’absence alentour – et qui a juré fidélité à toutes les nécessités du voyage…

 

 

Le silence aurait pu tout illuminer – au contraire, il a tout assombri…

Le silence aurait pu tout éliminer – au contraire, il a exalté le pire…

Et les murs – à présent – sont trop hauts – trop massifs – pour rejoindre le monde…

Aurions-nous franchi l’infranchissable…

Ne reste plus qu’à aller – l’âme digne – vers toutes les bouches qui nous dévoreront…

 

 

Théâtre des Autres de plus en plus étranger – et que je vois s’éloigner sans regret…

 

 

Où voudrait-on que l’on dirige nos pas…

Ce qui semblait une impasse nous invite encore – et semble avoir quelques surprises à nous réserver…

Peut-être marchons-nous à reculons… Peut-être allons-nous la tête à l’envers. Les miroirs ne suffisent plus à refléter la réalité défaite…

Les repères sont désorganisés…

Rien n’y fait ; on glisse sur sa pente…

Et qu’avons-nous à perdre ; nous ne sommes déjà plus rien…

 

 

Tout s’écarte – à présent – à notre passage. L’absence a débarrassé le monde – les yeux – l’Amour – les visages – le silence. Même la lumière s’est éloignée. Ne restent plus que ces deux pieds qui – lentement – s’enfoncent – qui, peu à peu, divergent – qui échappent, à présent, à tout tracé…

Seul avec la nuit – et cette mystérieuse obscurité au fond de l’âme…

 

 

Face à ce qui ne peut nous dévêtir davantage…

Si – il reste toujours quelque part des encombrements – des trésors inutiles…

 

 

On va – on se laisse aller – guider par ce qui nous pousse et nous invite…

L’inconnu nous convie – pourquoi aurions-nous peur ; le fond du gouffre a, sans doute, déjà été atteint…

Seules la voix – en nous – et l’écriture nous accompagnent. Courageuses complices sans lesquelles nous ne serions plus – parti depuis longtemps de l’autre côté – sur l’autre versant – en contre-bas du monde…

Ne crains rien – nous irons ensemble, me disent-elles, le temps est venu d’aller au-delà du monde – là où les yeux et les idées ne sont que des obstacles…

 

 

Se tenir devant le monde sans ciller – qu’y a-t-il de plus difficile… On a vite fait de vouloir tendre la main – faire une grimace – lancer un juron…

 

 

Des visages comme des ombres – presque comme des ombres – si l’on se souvient qu’ils sont l’œuvre du labeur patient de la lumière. En cas d’oubli, on ne voit que du noir – des habitudes – des instincts…

 

 

Je mourrais, je crois, si l’on me privait de feuilles et d’écriture – je gratterais le sol – je grifferais la terre – je griffonnerais sur le sable – j’enfoncerais mes doigts partout pour tracer quelques traits – de pauvres hiéroglyphes encore plus indéchiffrables qu’aujourd’hui…

On ne se libère de rien – et moins encore de ses nécessités…

 

 

Nous ne sommes, peut-être, que des murs qui respirent. Briques mal assemblées d’un grand labyrinthe illusoire que le regard et les vents traversent – franchissent – survolent – avec une aisance déconcertante – et qu’ils défont avec moins de force qu’il ne faudrait à Dieu pour nous jeter par terre…

Quelques chose suinte à travers nos fissures – un peu de salive impatiente…

 

 

Nous ne sommes qu’un chantier que nul ne peut achever – un projet tenace qui s’effondre – presque toujours – au même endroit – et que la providence rebâtit pierre après pierre…

Eboulis permanent – et indéfiniment reconstruit…

 

 

Avec un peu de temps – et de patience – peut-être parviendrons-nous à devenir le sol – la terre sur laquelle s’érigent tous les miracles…

Eclats d’une force – en nous – qui subsiste…

 

 

Plus que pierre – certains sont poutre – charpente – clé de voûte ; ils prennent appui sur les autres – et croient ainsi être au-dessus – et plus à même de s’élever – d’effleurer le ciel – l’inconnu – ce qui n’appartient à la terre. Mais ils se trompent, bien sûr…

Le ciel est aussi près de l’herbe que de l’arbre – question triviale de perspective…

La joie n’est accessible qu’au plus humble – en chacun – qui s’agenouille. Qu’importe la place et la hauteur ! L’humilité est la seule posture – le seul point d’accès…

 

 

L’esprit de la fausse virginité qui se souvient malgré lui – encombré encore d’amas hétéroclites – tas de ferraille – gestes tendres – paroles partagées – anciens festins – qui pèsent plus lourds que les pas et les circonstances présentes…

 

 

On n’en aura jamais fini d’apprendre à vivre – d’apprendre à être. Les circonstances y veillent – l’exigent – nous y soumettent…

 

 

On croit, parfois, se résoudre – s’alléger. On ne fait, en vérité, qu’alourdir et complexifier les nœuds…

Il faudrait tout abandonner – poser l’œuvre réalisée – l’œuvre en cours – l’œuvre à faire – et s’asseoir en silence – un peu à l’écart – s’étendre sur les pierres – regarder le ciel – attendre la mort – ne plus espérer ni l’Amour, ni la joie – ne plus s’éreinter à l’espérance – s’offrir au grand repos de l’âme…

 

 

On s’épuise à trop vouloir façonner la suite – à trop vouloir deviner l’allure du prochain virage…

Nous sommes en train de fuir – d’ignorer le présent – à force d’imaginaire…

Mais que sommes-nous à cet instant – qu’une âme qui s’expose – qu’un désir d’ailleurs – qu’une volonté d’échapper au pire…

 

 

La marche aussi lourde que le cœur – que l’esprit – que la terre sans visage…

Rêve d’un marécage où s’enlisent tous les voyages…

 

 

Souvent, l’étreinte et la distance ne suffisent à la guérison. Et l’on vit – et l’on meurt – avec ce mal incurable au fond de l’âme…

 

 

Comment oublier que vivre est d’abord une blessure – une blessure profonde – réelle – comme un refus inaugural – que l’on ne parvient que trop rarement à transformer en regard guérissant – et en joie indiscutable – souveraine – inconditionnelle…

 

 

Et ce silence – en nous – qui voit tout passer – le défilé incessant des états – la ronde permanente des phénomènes ; événements, émotions, pensées, sentiments – le grand cirque des joies et des peines…

Les hauts et les bas – simples dénivelés du destin…

Tout passe comme un rêve…

 

 

Quatre planches qui dérivent jusqu’aux eaux noires de la mort – avec posées dessus de petites figurines de glaise malmenées par les forces intérieures et les souffles du dehors. Mal en point – en déséquilibre toujours – sur ce grand fleuve sans soleil…

 

 

Rétrécissement de la lumière dans l’œil triste et fatigué. Sans la moindre perspective…

Il faudrait un rire salvateur – comme une tornade qui emporterait tout – et nous avec… Peut-être alors, reviendrait la lumière. Peut-être alors, le ciel s’éclaircirait. Et le regard pourrait répondre au rire en lançant quelques éclats de joie sur cette terre sans visage…

 

 

Un monde sans mirage – miraculeux seulement – sans personne pour se réjouir – sans personne pour s’attrister…

Des âmes et des mains – simplement – magnifiquement exultantes…

 

 

Dieu jouant avec nous comme deux mains battant les cartes – distribuant le hasard – les nécessités – l’infortune et la chance – à tous les joueurs présents autour de la table…

 

 

Les mille visages de la solitude ; et ses deux versants – celui de la joie qui donne le sentiment d’un privilège – d’une grâce – et celui de la désespérance qui donne le sentiment d’un exil – d’un abandon…

 

 

On a passé sa vie à soustraire ; et, à présent (à presque 50 ans), on accumule les « sans » ; sans logement – sans travail (au sens où ce terme est si étroitement utilisé de nos jours) – sans compagne – sans enfant – sans famille – sans ami – sans désir – sans projet – sans rien (ou si peu) ni personne…

A se demander si nous existons encore…

Et le rêve de l’Amour et de la lumière – brisé lui aussi…

Plus rien, vous dis-je. Pas même le néant…

 

 

Sans attente – et, pourtant, je sens encore au-dedans quelques espérances implorantes…

Homme encore un peu, sans doute…

 

 

Seul dans la nuit qui gronde et tourmente…

Seul au coude-à-coude avec les ténèbres – dans cette course vaine…

 

 

De projet en rupture – d’extase en désespoir – sur les petites montagnes russes de l’être…

Comme si vivre ou ne pas vivre revenait (exactement) au même…

Que me semble loin le temps du regard où mon âme et le monde s’y baignaient. Grande étendue de lumière sans remous où tout avait un goût de félicité…

 

 

Aujourd’hui, il n’y a plus ni alliance, ni consolation. On ne peut compter que sur son âme affaiblie et fatiguée. Et sur la page comme seule amie que, chaque soir, notre main retrouve…

Rien d’autre – comme si notre temps était passé – et, avec lui, notre chance…

 

 

Tout s’use – étoffe effilochée – déchirée en lambeaux qui pendent – pitoyables…

 

 

La lumière est devenue noire. Et le silence presque angoissant. Un Autre m’habite. Ce n’est pas moi qui note ces phrases – c’est celui qui souffre qui prend ma main – qui saisit le feutre pour tracer ces mots sur la page…

L’obstination – l’entêtement – ou l’habitude peut-être…

 

 

Riche – seulement – d’une œuvre sans lecteur – pathétique…

Sous le regard désolé de mes amis de papier…

Qu’importe – trop forte est la nécessité d’écrire – pas même le besoin de laisser quelques traces. Voir la tragédie se dérouler – simplement – avec cette distance, sans doute, indispensable – un exutoire pour l’âme triste ou joyeuse…

Des notes pour soi – comme des paroles que l’on s’adresserait à défaut d’autre visage…

Une compagnie salvatrice – comme une manière de se tenir la main – et de sentir, sur la page, un cœur vivant – un cœur qui bat encore…

 

 

Le pas et le cœur plus fermes – l’âme moins titubante – l’ascèse de la solitude – le privilège de l’exil. Le labeur du monde et de la sensibilité à l’intérieur…

 

 

Passant – comme un courant d’air – à proximité du point obscur – de ce centre approximatif entouré d’espérance…

 

 

Une marche – des forces qui s’épuisent et se régénèrent. La même énergie qui circule au-dedans et alentour. Dessus et dessous – à travers le souffle et les mouvements…

 

 

La gorge nouée au point de devoir respirer par l’Autre. Entremêlement pathologique – obscur – mortifère – qui confine à l’embarras – au manque lorsque l’absence se prolonge – et à la déchirure lorsque l’abandon devient définitif…

Comme une infirmité à vivre – étouffante…

 

 

Un peu d’air sur cet amas de peurs. Et, soudain, la déflagration – et des lambeaux d’angoisse qui retombent au fond de l’âme…

 

 

Zone délimitée autour du même point – qui se densifie sous le coup de l’éclatement. Comme une reconstitution – une resolidification – un élargissement – un approfondissement – de la blessure…

 

 

Des mots – des visages – un peu vagues – ordinaires – presque sans importance. Des figures que l’on rencontre – des paroles sans connivence – quelque chose de trivial – d’affreusement commun…

Et l’âme jamais écoutée – jamais assouvie – et que la nuit finit par ensorceler…

Un rire balaierait cette poussière…

Un coup de serpe sur le manque et la soif…

Et l’acharnement de la faux qui nous rendrait muet…

 

 

Injoignable tant l’affrontement est féroce – tant la survie est en jeu…

Une parole sensible pourrait tout faire chavirer…

 

 

On croit vieillir ; mais, en vérité, on attend…

On imagine – on élabore des plans – on s’éreinte – en pensée – en actes parfois – à trouver une issue. On brasse de l’air et des idées. On vit sans conséquence. Et puis, un jour, la mort nous fauche…

 

 

Nous avons – exactement – le même poids que le vide. Et, parfois (trop rarement), son envergure…

 

 

Tout se referme sur l’encre. Et la page suivante, peut-être, ne pourra jamais s’écrire…

 

 

Après les tentatives, la nuit – moins frêle qu’à l’accoutumée. Comme si nos forces diminuées lui avaient restitué son épaisseur…

 

 

Debout – à peine…

Une longue fatigue – puis le déséquilibre, puis le terrassement…

Ensuite, on l’ignore…

Rien, peut-être, qui ne vaille la peine…

 

 

Rivières – lacs – roches – herbes – arbres ; notre quotidien sauvage – notre refuge journalier en terre d’exil…

 

 

On aimerait parfois aller comme l’eau fraîche – infatigablement…

 

 

Temps d’averse sans refuge – nul abri – ni au-dehors, ni au-dedans. Où que l’on soit – des trombes d’eau qui déferlent – à chaque instant. Plus qu’une douche froide – une submersion – un plongeon au fond des abysses…

 

 

L’homme contemporain s’ennuie faute d’aventures et d’explorations nouvelles – plus de terra incognita pense-t-il… Aussi cherche-t-il le grand frisson à travers quelques indigents loisirs à sensation…

Qu’il plonge donc en lui-même et qu’il affronte ses pires démons – et il verra s’il n’y a pas là matière à frissonner – à vivre les plus grandes peurs – à côtoyer mille fois la mort et la folie – à devoir lutter sans cesse pour rester en vie…

Il n’y a, sans doute, de plus terrible épreuve – ni de plus belle aventure – pour l’homme…

 

 

Plongeon dans le noir – la terreur – l’inconnu…

A chaque instant – l’incertitude paroxystique – et la surprise de tous les revirements…

Mille Diables qui se déchaînent – mille bouches carnassières – mille couteaux acérés – prêts à vous déchirer – à vous lacérer – à vous dévorer… Et vous, nu et tremblant – entre coups et esquives – entre lutte et vaine négociation – l’âme vaillante et fragile qui s’incline et se redresse – qui s’incline encore – prête, elle aussi, à lutter jusqu’à la mort – jusqu’à la capitulation…

Pas d’allié, ni d’alliance possible. Seul contre tous – seul contre soi – le duel atemporel – le plus grand défi de l’homme…

 

*

 

Il ne faut rien croire – n’être certain de rien – ne se fier ni aux mots tendres, ni aux promesses. S’engager, donner et jouir dans l’instant du partage – puis, tout brûler – ne rien conserver – pas même le souvenir…

 

 

La beauté de la solitude qui, peu à peu, se retrouve. Cette force – cette joie – cette intensité – d’être avec soi – au cœur de l’essentiel – sans compromission – sans renonciation – l’être pour lui-même…

 

 

Il faut tout vivre – tout goûter – tout expérimenter – le pire et le meilleur – l’abominable – le plus terrifiant – le plus commun – le plus rare – le plus haut et le plus bas – pour commencer à savoir – un peu – ce qu’est vivre – ce qu’est l’homme – ce qu’est vivre en homme…

 

Carnet n°192 Notes de la vacuité

Parchemins nouveaux – parchemins de joie…

Touches minimes – délicates – presque invisibles – du silence malgré la lourdeur du langage et la grossièreté des traits…

 

 

Ce que nous portons – le monde en fragments – le monde déchiré – des bribes de souvenir d’un monde disparu – et qui nous hantent, parfois, jusqu’à la mort…

Si étranger au regard neuf – attentif – intensément présent – sans mémoire excepté celle (éminemment fonctionnelle) exigée par les usages et les contingences…

 

 

Ermitage itinérant qui ne peut souffrir la moindre proximité humaine trop grossièrement irrespectueuse. Activités – bruits – visages – devenus presque insupportables…

A deux doigts, sans doute, de la misanthropie…

Mais cette humanité commune – triviale – prosaïque – instinctive – est-elle vraiment l’humanité… Ne constitue-t-elle pas plutôt le préalable, tristement nécessaire, à l’émergence de l’homme…

 

 

Martèlement immuable du monde – de la même parole – de la même tentative de vérité…

 

 

A gestes et à pas lents – discrets – silencieux – en retrait – pour ne rien blesser – ne rien meurtrir – comme unique manière d’être pleinement humain…

 

 

Porter – comme les bêtes – son miracle – son refuge – sa désespérance – et son seul remède…

 

 

Tout abandonner au hasard des chemins

 

 

Nos vies – fleurs et fruits de pugilats sans fin…

 

 

Tout s’effrite – s’effondre – devient miettes que les oiseaux picorent. Nous aurons, au moins, contribué au festin des volatiles…

 

 

Trop d’arènes et de jeux sanglants – partout – au-dehors et au-dedans…

Reflux de l’innocence devant tant de violence. Retrait réflexe – comme instinct de survie de ce qui ne cautionne que l’Amour – qui n’a, sans doute, besoin de chair dépecée…

Faudrait-il interdire les usages – transformer les âmes… ou serons-nous, un jour, capable d’acquiescer au réel sans nous résigner…

Tant de possibilités avec l’Amour dont nous n’avons exploré que les plus superficielles contrées – les plus tangibles – les plus accessibles – mais dont les profondeurs, lorsqu’elles sont comprises et habitées, permettent, sans doute, de voir le monde depuis un espace surplombant – impersonnel –totalement impartial – en mesure de percevoir toutes les nécessités et l’harmonie de toutes les danses – de tous les pas – et d’accueillir sans distinction la commune mesure, les marges, les extrêmes, les antagonismes, les contradictions apparentes et tout ce que nous considérons encore comme aberrant, inadmissible ou insupportable…

 

 

Ce que l’imminence de la mort enseigne – ce que l’esprit refuse d’entendre…

 

 

Entre servitudes et amusements – entre contingences et repos – l’essentiel de l’existence humaine. Comme si la réflexion, l’exploration et la recherche ne concernaient qu’une infime part de l’humanité – et, en chaque homme, un espace minuscule – voué presque exclusivement d’ailleurs au confort – au bien-être – au bonheur – personnels, familiaux ou tribaux…

 

 

Seuil de divergence franchi – frontière marquée – indélébile – et obstacle, sans doute rédhibitoire, à la rencontre et au partage avec d’autres visages humains…

 

 

Solitude et éloignement – inévitables…

 

 

La page comme espace de développement et de précisions – de mise au clair autant, sans doute, que de mise en évidence de l’incompréhension…

 

 

Liberté de la main et de l’esprit qui piochent – presque au hasard – dans le grand sac des idées et des ressentis…

 

 

Rires et postures de circonstance pour oublier la tragédie à l’œuvre – sournoise – souterraine – implacable…

 

 

Quotidien de l’homme au secours de rien

Heures qui passent – simplement…

D’un jour à l’autre – de corvée en repos nécessaire…

Semaines qui passent – simplement…

D’un mois à l’autre…

Années qui passent – simplement…

La vie et le temps qui filent – et nous défilent…

Ainsi vivent et meurent les hommes sur la terre…

 

 

Quantité négligeable – poussière – particule sans la moindre incidence (positive) sur le monde. Incapable de la moindre avancée (significative) vers la vérité…

Maladroite – et pitoyable – manière d’occuper l’esprit et d’oublier le vide – considéré à tort comme un néant…

 

 

Monde de vitesse et de faux tournants ponctués de dérapages infimes et effrayants…

 

 

Seul à naviguer sur ce long fleuve – à manœuvrer sans même la possibilité d’accoster. A voir, seulement, défiler les rives incertaines peuplées, peut-être, de créatures magiques. A croiser parfois d’autres barques – chargées de choses et de visages – mais presque vides en réalité…

Il fait si noir – il fait si froid – à aller ainsi sur ces quatre planches – sans lampe – sans visage à ses côtés – comme si la nuit et la glace avaient tout recouvert…

Et ce nœud au creux du ventre qui donne aux bras leur force – et à l’âme le désir de poursuivre ce voyage – absurde – aliénant – inévitablement solitaire…

 

 

Sacrifice morbide autant qu’est haut et digne le geste désintéressé…

 

 

L’existence de personne – voué ni au monde, ni à la vérité – jouet seulement des forces intangibles – qui invite au rire, ou, à défaut, aux dents qui grincent – à la pâleur du visage et à l’effroi de l’âme devant l’inéluctable…

 

 

Monde de fantômes et de gestes mécaniques où l’esprit doit trouver sa place – et son assise – dans les contrées les plus lointaines de la solitude – à l’écart de tout visage…

 

 

Existences et monde éminemment impersonnels – rencontres, blâmes, alliances, connivences et affrontements purement circonstanciels. Jamais rien de personnel ici-bas (et partout ailleurs aussi, sans doute). Noms, identités et titres de propriété totalement illusoires. Une sorte de crispation – de contraction – de l’infini. Des représentations et des instincts d’appropriation – seulement – qui prêtent, selon les jours, à rire ou à pleurer…

 

 

Monde devenu désert et foule sans âme – sans visage. Simple décor du voyage. Espace naturel dont on épouse les courbes et les reliefs pour trouver son chemin – et peuplé d’oasis où l’on fait halte pour se ravitailler…

 

 

Jour après jour – étape après étape – sans lieu d’ancrage – sans destination. Dans une forme d’errance terrestre sans lien avec la verticalité de la voie qui, peut-être, au-dedans se réalise…

 

 

Invraisemblable sentiment d’impersonnalité – présente, partout, en ce monde où les formes (êtres et choses) se croisent – échangent – et se rencontrent de manière strictement circonstancielle…

Croisements, échanges et rencontres engendrés par les nécessités et les représentations – guidés par l’attraction, la répulsion et l’indifférence que les formes éprouvent entre elles (et, en dépit des apparences, sans le moindre déterminant d’ordre personnel). Etrange et mystérieux ballet de corps, d’esprits et d’âmes qui s’assemblent, se séparent, nouent des alliances et se querellent selon ces indéfectibles (et, sans doute, universels) principes…

Et la solitude – la non affiliation – réelles et totales – offrent à l’âme de goûter cette évidence…

 

 

Pas le moindre écart de vérité…

Et cette densité métaphysique qu’il faut – à présent – convertir en légèreté…

 

 

Arbres fraternels dont la présence conforte – et réconforte parfois – notre solitude…

 

 

Long voyage sans autre rencontre que celles qu’offre le monde…

Comme si nous pouvions nous contenter des Autres…

 

 

Concilier le spectateur impartial et celui dont les gestes sont justes et naturels

Sorte de Tao quotidien et expérientiel – aisé et jouissif excepté lorsque les pensées – et quelques autres encombrements de l’esprit* – s’en mêlent…

* émotions, sentiments…

 

 

Homme de peu – homme de rien – homme de la grande solitude – dépourvu de tous les appuis, de toutes les consolations et de toutes les certitudes du monde…

Qu’un regard sensible – à travers les yeux et l’âme…

 

 

Ni cri, ni bruit, ni tapage. Sans estrade – sans promontoire. Sans témoin. Seul et nu comme (presque) tous les exilés authentiques. Sans autre consolation que soi, le ciel et le (misérable) chemin parcouru – si nécessaire(s), parfois, au chemin qu’il reste à parcourir…

 

 

Peau rougeoyante – écarlate – à force de coups et de soleil…

Silence et parole blanche sur la feuille – à l’écart – sur un tertre minuscule édifié en soi – monticule invisible depuis le monde – et que ne remarquent que les âmes attentives…

 

 

Ombres encore – s’amenuisant au fil des pas. D’un lieu à l’autre sans un regard sur les inepties communes – coutumières. Sans autre âme à aimer que la sienne – et tant pis si elle a l’air peu aimable…

 

 

Le monde – et ses assauts contre le seul élan nécessaire…

 

 

L’ignorance et la cécité comme le jeu de ce qui sait – en chacun – et contre lesquelles notre âme – si aveugle et ignorante elle aussi – lutte (encore) avec obstination…

Guerre – affrontement – frontalité – voilà, bien sûr, la voie de l’immaturité – de l’aveuglement – de la folie…

 

 

Et l’on voudrait se croire, en dépit de tant d’évidences puériles, proche de la complétude…

Que nenni ! Pas l’ombre d’une félicité – ni en surface, ni en profondeur…

Qu’une rage impuissante au fond des yeux…

 

 

Du réel et de la lumière – obscurcis, parfois, par les yeux et l’âme – si noirs encore…

 

 

Sagesse inégalée des heures immobiles – l’âme pas même à l’affût de la joie. Monde et visages égaux – sans attrait – étrangement neutres. Regard où tout se perd…

 

 

Echeveau de pierres et d’idées qui donne au monde cette allure de labyrinthe invisible et minéral…

 

 

Le mouvement et le regard – seulement – à la fois libres l’un de l’autre – et emmêlés de mille manières. Au-dedans et au-dehors – ici et ailleurs – partout. Etrange et mystérieuse entité bicéphale sans centre, ni contour – qui semble jouer (et jouir) autant dans son immobilité que dans ses multiples tourbillons…

 

 

Une vie vouée au parachèvement du silence…

 

 

Mouvements et espace – bruits et silence – temps et éternité – pris, ensemble, dans la ronde des jours – et dans l’étau du vide immobile…

 

 

D’autres yeux que ceux qui nous regardent. La présence déclinée de mille manières – dans la matière inerte et animée – dans le monde visible et invisible – dans le mouvement et l’immobilité. L’œil du cyclope sans frontière – attentif à tous ses élans. Rien en dehors de son regard…

Simples danses magmatiques initiées par le jeu de l’être et sa joie à créer – à donner forme – à donner vie – et capable de se multiplier à l’infini…

Ni sens, ni raison – l’élan originel et la faculté de l’unique engrenée dans le multiple…

Le regard et l’Existant – se goûtant l’un dans l’autre…

Les fragments, la totalité et la présence assemblés en toute chose – objets, organismes et tout le reste (perceptible et imperceptible par les sens humains)…

L’ineffable et l’ineffable – ce qui, bien sûr, rend vaine toute parole pour le décrire ou en témoigner…

 

 

La trop commune mesure du monde – manière, sans doute, de composer avec la stupidité des foules…

 

 

Ce qui nous attriste autant que d’être au monde ; notre incapacité à y vivre et notre impuissance à l’accueillir…

 

 

Stigmates de la différence aussitôt la première parole prononcée – simple prolongement du geste que nul ne voit – lui-même reflet d’un regard sur le monde – si peu partagé…

 

 

Vaine ardeur à vivre – élans, sauts, danses et cabrioles – dans l’oubli, réconfortant, de l’inéluctable….

 

 

Une tristesse que rien ne saurait rompre – comme l’autre versant, peut-être, de la lucidité*…

* une certaine forme de lucidité…

 

 

Larmes plutôt que rire – tant les apparences du monde nous semblent tragiques et bouleversantes. Et plus profondément – la mélancolie. Et plus enfouie encore, la certitude du jeu et du dérisoire de toute existence – mais insuffisamment prégnante pour s’abandonner à la joie et à l’acquiescement véritable…

 

 

Il y a toujours un regard et une sensibilité derrière la manière de vivre. Un regard et une sensibilité qui teintent les yeux, les gestes et la parole – et qui s’impriment, sans doute, jusque dans les traits de notre visage…

 

 

Comment se prêter – vulgairement – au bonheur lorsque tant de misère et de malheurs persistent autour de soi…

Il y a, sans doute, une sagesse triste qui n’est ni complaisance, ni exagérément sentimentale. Comme une manière, peut-être trop sérieuse, de compatir et de faire corps, malgré soi, avec ce qui souffre…

Le rire, à cet égard, semble restreint et étriqué – excluant – trop oublieux du monde et des Autres. Quelque chose comme une contraction – entre l’aveuglement et l’égotisme. Une sorte de réjouissance du premier cercle frappé de cécité – indifférent à ce qui ne relève pas, en apparence, de son territoire ; une posture (presque abjecte) qui consiste à faire l’autruche au milieu de l’arène et des charniers…

 

 

Un autre jour que le sien – l’espace et la lumière, peut-être, des Dieux venus, un instant, nous réconforter…

 

 

A demi enseveli déjà par les ténèbres que l’âme se raidit – se cabre – et s’élance vers des frontières trop lointaines – inaccessibles – avant de se rendre à l’évidence après tant d’échecs et de défaites ; la nécessité de la capitulation…

Mille combats qui n’auront servi qu’à nourrir vainement l’espoir d’une issue…

 

 

Notre parole – miettes d’un ciel autrement plus railleur que nous – mais dont la voix est inhibée par l’impératif d’impartialité et la souveraineté du silence…

 

 

Mille lieux plutôt que le diktat du tambour…

Mille errances plutôt que la marche militaire…

L’appel du lointain moins fort que la nécessité de fuir…

 

 

Le désir si vif d’une histoire plutôt que le silence…

 

 

L’anonymat et la transparence comme autre manière d’exister…

 

 

Mots blancs qu’un long silence pourrait résumer…

 

 

Une déflagration de l’âme – et des ondes qui se propagent de lieu en lieu – favorisant toutes les grimaces…

 

 

De petites choses – rien que de petites choses. Le monde et l’âme en regorgent – et que nous montons en épingle pour donner (vainement) une consistance – un peu d’épaisseur – aux existences auxquelles nous feignons de croire…

 

 

Entre la mort, le néant et la folie serpentent – malaisés – la petite sente de l’espérance et tous les mensonges nécessaires pour continuer à vivre – continuer à croire que la vie et le monde sont autre chose qu’un rêve…

 

 

Entre coups et sourire, nous essayons de nous dresser – de parvenir à la hauteur de nos espérances – et de celles que nous devinons dans les yeux des Autres…

 

 

Vie discrète et solitaire comme les pierres que chacun foule sans voir…

 

 

Des visages – des existences – des maisons – des routes – des cités – des civilisations – mille choses pour croire en la réalité du monde…

 

 

De désert en lieu magique – le périple du solitaire. Ce long voyage où les escales ne sont nécessaires qu’au repos et au ravitaillement. Minuscule cortège sans autre bagage que le passéque l’on traîne, trop souvent, comme un boulet…

 

 

Paroles outrageusement mensongères – exagérées. Mais comment pourrait-on vivre autrement – et comment pourrait-on exposer – et revendiquer – sans honte – sans crainte – cet espace vide voué – uniquement – à béatitude et à la contemplation…

 

 

Regard et gestes – contemplation et contingences – spectateur joyeux des servitudes consenties…

 

 

Aliénation totale – monstrueuse – à laquelle n’échappe que le regard surplombant qui laisse les choses du monde dévaler leur pente – suivre leur destin…

 

 

Spectateur d’un monde dont la course n’a ni sens, ni raison. Des mouvements irrépressibles – seulement. Des pas, des danses, des rêves, du langage, des caresses, des coups. Le bon vouloir des Dieux et de la providence. Ce qui est – et ne peut ne pas être. Le possible – tous les possibles sur la palette de l’infini que nul n’est en mesure de connaître, ni d’apprivoiser…

Spectacle sans fin des mille voyages…

 

 

N’imaginons rien – soyons réels…

 

 

A ce qu’un Autre agrémenterait de raison, nous ôterions le contenu et l’inutile – et ajouterions la folie – histoire de voir plus loin que les yeux et l’esprit…

 

 

Terre en pente qui oblige à toutes les inclinaisons…

 

 

Fenêtres qu’un autre jour ne peut remplacer – et qui réapparaissent le temps de fermer les yeux…

 

 

Exploration obstinée – découvertes parcimonieuses – irrégulières – aléatoires – et avancées des plus ténues. L’allure (tragique) de l’homme…

 

 

Souvenir d’un autre partage – plus ancien – originel peut-être – où tous les visages étaient égaux et où les pyramides étaient des temples horizontaux…

 

 

Histoire déroulée jusqu’à la fin en dépit des aspérités. Heurts, accidents et revirements écrasés par le passage du temps…

 

 

Rien qu’un cri ininterrompu au fond de la poitrine – et que la gorge distille au fil des circonstances…

 

 

La poitrine – origine du monde – lieu premier et nourricier qui précéda la matrice des siècles. Temple d’avant la naissance du temps – dont nous avons oublié l’infinie tendresse…

 

 

A se rouler dans l’herbe sauvage dans le souvenir de notre premier abri. Enfant d’un monde sans machine – sans épreuve – sans défi – où rien n’existait en dehors du jeu…

Temps d’avant le désir et le rêve de l’homme…

 

 

Réel toujours ombragé par l’âme – et ces humeurs qui nous font tournoyer comme des toupies…

 

 

Ivre de bleu et de vert pour célébrer le naturel – le peu qui reste après le passage des hommes. Acte de résistance contre l’envahissement, partout, du rouge et du gris – contre le rythme effréné de la conquête et du progrès…

 

 

Voyageur et saltimbanque comme ces conteurs d’autrefois qui racontaient les mythes du monde – mais les pieds et la tête ancrés dans le silence et le réel le plus abrupt…

 

 

A dévisager le silence comme s’il nous était étranger…

 

 

A vivre loin des hommes (le plus loin possible) – dans cette marge, de plus en plus étroite, laissée à la vie sauvage. Le visage attendri par tout ce qui échappe (encore) à l’humain…

 

 

A défendre la beauté contre l’usage. A résister aux âmes jouissantes et exploiteuses. A honorer le silence contre la bêtise et la domination de l’homme…

Forme, peut-être, de sagesse contre tous les visages de la barbarie. Appel aussi au dépassement de la puérilité…

Dissidence et divergence du cœur que l’insensibilité révolte…

 

 

Une pensée métamorphosée en gestes…

Un silence incarné – que la parole, toujours, encombre…

La pente choisie, peut-être, par la sagesse…

 

 

On ne peut chambouler son destin. On le suit en traînant les pieds ou l’on s’y jette à corps perdu…

Ni écart, ni faux pas possibles…

 

 

J’envie parfois la solitude de l’aigle – son exil des hauteurs. La vie des falaises et la proximité du ciel. La quiétude d’un royaume au-dessus du monde…

 

 

Une âme et une perspective d’envergure – voilà, sans doute, ce qui fait le plus défaut aux hommes…

 

 

Des souliers trop étroits – trop vernis – trop colorés – mais qui suffisent au baguenaudage – aux excursions – aux abjects voyages des masses…

Les voyageurs, eux, sont d’une autre race – d’une autre trempe ; leur marche a une autre envergure…

 

 

Pierres des églises – des chemins – des châteaux-forts. Mille usages différents de la matière – comme le reflet de tous les horizons humains possibles…

 

 

L’éternité nous confisque (en idée) ce qu’un seul jour pourrait nous offrir. L’excès dilapide le plus précieux – atténue – et efface presque – le goût – la joie – l’intensité. Sous son joug, nous vivons comme des sacs avides et ingrats – impatients d’être remplis – vivant dans l’attente incessante de l’heure des repas – de la nourriture suivante…

 

 

Un autre jour – un autre pas – une autre page. Mille choses et mille gestes qui effacent les précédents…

Tout passe – rien ne subsiste. Et tout, sans cesse, recommence. Mais au lieu de vivre – heureux – au cœur de cette beauté – au cœur de ce miracle – nous nous lamentons sur la perte et la récurrence des corvées…

 

 

D’un ciel à l’autre – avec nos ailes nouvelles. Et quelques escales sur terre pour narguer les hommes…

 

 

Un autre paradigme du monde où les visages humains ne compteraient pas davantage que les pierres – où rien ne serait plus détestable que l’irrespect…

 

 

De moins en moins mimétiques – de plus en plus spéculaires – ainsi deviennent nos gestes et notre visage devant ce qui nous fait face…

 

 

Sans autre emprise que celles qui nous sont nécessaires…

Périple par l’esprit d’autonomie. Silence et solitude – et la quiétude des pierres (autant que possible)…

D’interstice en interstice. Et de la ruse et du brouhaha – pas même l’écho. Les rumeurs du monde de plus en plus lointaines…

 

 

Visage déshumanisé – offert sans certitude à l’au-delà de l’homme – plus vif – plus clair – plus vaste – et plus tranchant sans doute…

 

 

Exil et fuite – davantage que voyage…

Là où les nécessités nous appellent – là où l’autre visage se façonne…

 

 

Etrange périple dans l’âme et la poitrine du monde. Au plus près de ceux que la souffrance dévore…

 

Carnet n°191 Notes journalières

Au bord du vide – à attendre la mort – et derrière nous, on sent les mains des hommes pousser – pousser. Et parmi eux, pourtant, aucun assassin…

 

 

Tout se mélange – la terre – le ciel – le silence – la tête – le devant et le derrière – les pitreries – la misère – les rires et les cris des mères qui enfantent…

Rien qui ne puisse rester debout. Tout virevolte et fait tournoyer les destins qui s’emmêlent – se chevauchent – se séparent – et que la mort, un jour, viendra chercher…

 

 

Un désert – et, au loin, l’horizon – et, au centre, les portes de l’âme. L’œil alors s’éclaire. Le cœur alors s’enflamme. Partout, la promesse de devenir vivant…

 

 

Le sol et les vagues – féroces – fragiles – qui avalent les têtes sans distinction. Les chutes, les larmes, les souvenirs. Les lois et les crimes – ensemble – réunis. Les lèvres muettes qui ont oublié la langue de leurs ancêtres. Les yeux qui questionnent. Les âmes et les mains qui tremblent. La mort – l’amour – tout ce qui nous rend tristes et fous (et, parfois fous de tristesse). Le cœur aussi aveugle que les yeux – qui implorent le monde – Dieu – les mères – les océans – impuissants devant la blancheur de leur sommeil et le poids de leurs vieux bagages…

La joie qu’en rêve…

 

 

Il se fait tard – à présent – des siècles ont passé – rien n’arrivera plus…

Il faut se résigner à vivre – et marcher encore – vaillants et dignes – jusqu’à l’aube – jusqu’à la tombe…

 

 

Dépossédé(s) – en déshérence – sans maître – sans filiation. Abandonné(s) en quelque sorte – sans une seule âme pour réclamer notre présence…

 

 

Tout un royaume – en nous – qui murmure – et dont nous feignons d’ignorer les larmes…

Ecume – vent – illusion – ce qu’il nous faudra encore affronter…

 

 

Adossés à nos fausses rectitudes alors que l’hiver et la fatigue ne vont plus tarder. Et la mort à leur suite…

 

 

Loi d’un Autre sur le bout des lèvres…

Espoir pas même éprouvé au fond des eaux noires…

Trou de misère. Gouffre d’indigence. Rives à gauche – soleil à droite. Et menaces – immenses – imminentes – partout…

A décliner ce que le fil du hasard nous réserve…

Titubant – et bientôt – et déjà – sous la terre…

 

 

Fous, princes et mendiants mourront tous. Mais qu’auront-ils vécu si leur âme était absente…

 

 

Dans notre chambre – l’errance encore…

Les jours pareils au reste – exigus…

 

 

Là où les Dieux nous poussent – là où les Dieux nous toisent – un pied sur chaque continent…

 

 

L’Amour qui se cache derrière les traits les plus arides…

 

 

Paroles d’explosion et de rupture là où le geste, peut-être, réconcilierait…

 

 

L’œil s’enlise là où le cœur pourrait éclaircir…

 

 

Soleil brouillon sur les oiseaux du malheur – les chutes – la nuit – l’infertilité du désir. Le feu et la tristesse sur les pierres. La vie qui serpente – et qui circule parfois – entre nous. Les plus beaux visages de la mort…

Partout – le sens de la plus haute tragédie…

Mille éclairages qui donnent le tournis – et leur ivresse aux hommes…

 

 

Nos gestes – reflet de notre âme si changeante…

 

 

Ciel abyssal sur la route grise. La fortune incertaine et le mépris – toujours possible – des Dieux…

Nudité permise – au-dessus de tout soupçon de péché…

Quelque chose comme un morceau d’infini – un bout d’éternité – un intervalle où tout pourrait arriver…

 

 

Agonie plus vivante que ceux qui ont assassiné. Eclat d’un autre monde – d’une perspective moins étriquée que celle qui a guidé la main cruelle…

Malheur à ceux qui dorment – immobiles. Ils périront à genoux – éplorés – implorant je ne sais quel Dieu inutile…

 

 

Aussi belles et tendres que l’herbe – l’âme et la main qui s’ouvrent et se tendent – embarrassées et tremblantes devant le malheur des autres…

 

 

L’amour horizontal avec ses misérables partages de pain, de couche et de substances…

 

 

Ce qui nous quitte – s’attarde avec délice – et nourrit le souvenir d’un jour moins triste. Mais nous serons seul(s), bien sûr, pour affronter la mort…

Ensemble – toujours – en dépit de la solitude et des retrouvailles…

 

 

Pays sans autres habitants que les voyageurs – les âmes sensibles – la neige – le silence. Rien qui ne blesse – rien qui ne meurtrisse…

Et en chemin – l’autre versant du monde ; des pierres – du brouillard – la fatigue – et le noir qui gagne les esprits…

 

 

Que l’âme est frêle devant Dieu – devant le monde…

 

 

Nous marchons sans remède – et nous allons sans même y penser. Mais que savons-nous réellement du voyage…

 

 

Nous désespérons parfois de ne trouver que des pierres…

 

 

Un sol tapissé de fleurs – et des bêtes qui se cachent au milieu des forêts. Des sentiers, parfois, où l’on devine la lumière…

Nous nous taisons. Nous écoutons le cœur qui sait

 

 

Âme trop penchée – en déséquilibre vers la mort…

 

 

Trop éphémères, sans doute, pour être autre chose que des passagers – des voyageurs dans le meilleur des cas…

 

 

A se cramponner là où il faudrait avoir les mains libres et ouvertes…

 

 

La grâce, peut-être, n’est qu’une affaire de solitude et de solitaire. On ne peut la partager – au mieux la laisser rayonner…

 

 

Nous allons – comme la vie et la mort – jusqu’au jour où nous embrasserons la terre…

 

 

Nous passons – discrets – anonymes – sans que nul ne nous connaisse – sans que nul ne nous salue. Vagabond de la dernière pluie – sans nom – sans visage – et qui ira seul pour l’éternité…

 

 

Les mains du silence nous hissent au faîte de la joie – le ciel parmi les pierres – qui donne à l’âme l’envie de rester encore un peu parmi les hommes…

 

 

Rien de grave au fond de l’âme. Quelque chose proche du rire – du jeu – de la farce – malgré la tendresse des mains et la profondeur (un peu triste) du regard…

De la douceur et de la dérision – une joie espiègle et un peu mélancolique…

Une alcôve aux dimensions infinies…

 

 

A demi éteint – comme couché sur la mort – avec la sensation de deux mains froides plaquées contre le dos…

 

 

Si loin du cercle des Dieux – des luttes vaillantes – du soleil enfourné dans la bouche – du monde – des hommes – de la poésie. A guetter les adieux – les derniers jours de connivence. La mort tapie déjà au fond du corps…

A pourrir comme un fruit trop mûr que l’on a jeté sur le fumier – et qui rêve de vent et de pluie pour disparaître plus vite…

 

 

Pollen dispersé dans l’espace – que les vents portent vers l’inconnu…

Légère poussière aux allures de soleil…

 

 

Ce que nous vivons avec tendresse – le cœur ouvert et l’âme tremblante ; instants où nous devenons la chair du monde, l’esprit des Dieux et le souffle des vivants. Toutes les larmes de la terre. Et la main lente qui se tend et apaise…

 

 

Circonstances aux allures de hache et de pointes acérées. Dents fines – aiguisées – carnassières – qui transpercent, pénètrent et arrachent la chair, le sang et l’âme jusqu’à nous rendre fous, désespérés ou implorants…

 

 

Rares sont ceux qui se libèrent de la fable du monde et des identités…

 

 

Toutes ces ombres qui cherchent un peu de lumière pour tenter d’échapper à leur histoire…

Haute voltige sur le fil de l’illusion…

Oiseaux de la folie – guetteurs de la mort – tous ces personnages de la commune déraison…

 

 

A vivre comme si la vie avait encore quelque importance. Tout sera bientôt fini – ne sentez-vous donc pas la mort qui, déjà, plane sur nous…

 

 

Des cris – des pierres – des tombes – un peu de terre – quelques prières. Funérailles de personne auxquelles n’assisteront que l’ombre et le vent…

La terre vide au-dessus et au-dedans…

 

 

Et si Dieu avait caché la joie au milieu des malheurs…

 

 

Loin des hommes – loin des routes – près du centre où l’ombre et la lumière ne forment qu’un seul visage…

Gestes fidèles au mouvement – gestes qui consolent d’un silence trop lointain…

On chemine ainsi sur la feuille et les chemins. On marche aveuglément – sans rien savoir du pas précédent – sans rien connaître du pas suivant…

 

 

Parmi ceux qui tremblent et trébuchent – nos souliers – nos lignes – notre âme…

 

 

Un pied parmi ceux qui s’acharnent – et l’autre parmi ceux qui s’abandonnent. Le cœur – toujours – au-dessus de l’abîme…

 

 

Nos lignes peuvent-elles consoler – peuvent-elles guérir – du poids de vivre…

 

 

A la rescousse de soi – en soi…

 

 

Espace de ronces, de pierres et de livres – où l’âme demeure – et peut enfin sourire du déclin – du destin en faillite – sans regret – sans amertume – la fleur aux lèvres…

 

 

Tout se tourmente sur la terre – s’emberlificote dans mille histoires – erre – fait les cent pas – autour du même mystère…

 

 

A demi-mot comme manière de vivre – et d’occuper le monde avec discrétion – de laisser l’espace vide – d’offrir au silence la place qui lui revient…

 

 

Persévérer sans s’acharner. Devenir le ciel et le soleil. Et si la mesure est trop haute, être la lampe qui éclaire et le doigt qui montre. Et si cela est encore trop ambitieux – s’abandonner avec humilité…

S’inspirer de la fleur – de son anonymat – de sa fragilité – car qui peut ignorer que l’insignifiance offre sagesse et beauté à celui qui la revêt – ce que nous nous éreintons à découvrir en essayant de devenir un Autre et de nous élever sur l’illusoire (et mensongère) échelle des hommes (ou des saints)…

 

 

Rien ne pèse plus – tout a le poids du jour…

 

 

Un silence au-dedans des choses – comme notre portrait le plus fidèle…

 

 

Dieu sous nos pas – piétiné – le plus souvent. Parfois sur notre épaule pour encourager – et, de ses murmures, orienter la marche. Et plus rarement sur nos lèvres – à rire avec nous – et à attendrir la dureté de nos paroles. Et plus exceptionnellement encore dans notre main qui, depuis toujours, cherche le geste juste…

 

 

Comment pourrions-nous porter le monde avec une âme si faible – et l’affronter avec tant de fragilité… Mais qui a dit – et nous a donc convaincu – qu’il fallait assister et combattre…

 

 

L’Absolu au bout des doigts comme un papillon insaisissable…

 

 

Pourrait-on devenir ce que nous ignorons encore…

 

 

Ressembler au soleil alors que dans l’âme ruissellent toutes les pluies du monde…

 

 

Un jour – des pas – des gestes – des lignes. Et pas davantage. Si, peut-être… la joie et le silence de l’âme…

 

 

A vivre comme si nous pouvions transformer la rage en grâce – la nuit en jour – les malheurs en sourire…

Prestidigitation d’un autre monde – où l’élan est sans intention…

 

 

Encerclé(s) par presque rien – nos propres visages en reflet – si ingrats – si sévères – si étrangers – qu’ils nous intimident et nous paralysent. Comme un affreux – et effrayant – prolongement de soi…

 

 

Je rêve du premier élan d’innocence de l’humanité. Mais, sans doute, serons-nous tous morts avant que naisse le geste inaugural…

 

 

Humilité – respect – silence – sobriété joyeuse. Combien de visages s’y livrent avec profondeur et sincérité – de toute leur âme…

Partout – on ne voit qu’accumulation – orgueil – déni de l’Autre – saccage du vivant – et tapage stérile…

 

 

Grands prêtres des idoles qui, sous le nez de la foule, agitent leurs images…

 

 

Du sang versé comme de l’or – et le cœur des hommes se réjouit. Ivresse, orgie et festin – comme de piètres consolations à vivre. Délices d’une humanité qui s’imagine raffinée – humaine. Pauvres diables velus et décérébrés – indignes de n’avoir que deux pattes…

 

 

Entre ailleurs et chimères – que l’Amour et le réel semblent lointains – à moins qu’ils ne se soient déguisés sous ces traits étranges et inattendus…

Quelle mouche les a donc piqués pour orienter ainsi leur jeu vers ce qui ressemble au pire…

 

 

Le monde a épuisé tous mes élans. A présent – je reste immobile – à l’écart. Ni sage, ni indifférent. Trop conscient seulement de notre impuissance…

Je contemple le désastre avec tristesse – en l’alimentant, malgré moi, à regret (et le moins possible, naturellement)…

 

 

Chaque geste compte – chaque geste est une aile – un souffle – un possible devenir – autant qu’il semble insignifiant – dérisoire – inutile…

Dilemme de chaque cellule du grand corps – dilemme de chaque rouage de la monstrueuse machine ; agir ou ne pas agir – en être ou ne pas en être…

Faire selon sa nature et ses inclinations – selon ses prédispositions et ses nécessités – ce à quoi, d’ailleurs, chacun se résout ou se résigne…

Et l’addition des gestes devra être conséquente tant l’inertie est grande ; il faudrait un sursaut collectif massif pour avancer d’un pas…

 

 

Nous sommes – personne…

 

 

En soi – ce que d’autres ont prescrit – bien davantage que ce que nous y mettons…

 

 

Porte au fond de l’âme – au fond du noir – qui ouvre sur la lumière et la fin des saisons – le ciel sans couleur…

Et derrière la fenêtre des grisailles – tous les orages qu’il nous faudra traverser encore…

 

 

Au loin – au plus proche – l’Amour. Et notre accablement – ce que nous traînons comme un poids ; tout ce que nous ne lui avons encore concédé…

 

 

De la fatigue encore – comme si la vie et le monde nous épuisaient…

 

 

Tant de choses – et si peu d’espace…

Tant d’espace – et si peu de chose(s)…

Comme un infini brouillon – envahi de matière virevoltante…

Comme un point infime concentrant le vide…

Rien de très clair, en somme, pour l’esprit commun – absent – inattentif…

Le foisonnement et la vacuité mélangés ensemble – et de mille manières – partout…

 

 

De quelle substance sommes-nous donc constitué(s) pour enfanter des mots-soleil – des mots-tristesse – mille paroles arc-en-ciel qui n’émerveillent pas même les yeux des enfants…

Que l’âme doit être seule, belle et misérable – pleinement humaine – pour transformer le sang, les larmes et la sueur en langage…

 

 

Un nom – rien qu’un nom – sur la longue liste des choses – parmi la vie, l’âme, le ciel, la mort – un infime visage…

 

 

De quoi sommes-nous composés ; un étrange assortiment de sang, de chair, d’images et d’idées – comme des vêtements qui recouvrent l’âme ; certains indispensables, bien sûr, à la survie de la forme et d’autres de simples ornements – lourds – superflus – inutiles – de simples illusions pour habiller cette nudité – ce vide – et ces quelques substances – indignes – si misérables à nos yeux – auxquels nous refusons d’être réduits…

Se réduire à l’élémentaire – au strict nécessaire – et ressentir la vastitude du regard et de l’espace que confère cette vacuité – cette absence d’embarras…

 

 

Rien n’abrite – ni n’expose – davantage que le silence…

 

 

Les forêts de l’âme sont denses – noires et profondes. Et nous avons oublié le chemin de la maison. Le retour sera, sans doute, long et périlleux. Il nous faudra visiter mille lieux – errer mille siècles – passer et repasser des milliards de fois devant le même espace – le même visage – et le traverser plus encore en croyant s’enfoncer dans une impasse pour découvrir ce que nous sommes ; la seule demeure pourtant…

 

 

Comme si un Autre – mille Autres – nous habitaient – vivaient à notre place – imposaient leurs désirs – leurs refus – leurs préférences – leurs choix – et expérimentaient à notre place ce que nous croyons vivre…

Et nous avons la folie de croire que notre existence est l’œuvre d’un seul homme…

Nous sommes – mille Autres – un peuple tout entier – personne…

Quelque chose d’inimaginable – littéralement…

 

 

Crépuscule d’une vie – crépuscule d’un monde. Rien sur les pages de l’histoire ; pas même un chapitre – pas même une ligne – ni l’ombre d’une épitaphe sur la tombe. Feuilles vierges et vents. Un infime tourbillon d’air évanoui…

 

 

Tant de questions dans la tête d’un homme dont l’âme se moque – et qui, à l’instar du monde, ne réclame qu’une présence et des gestes justes…

 

 

Mille jours en un seul – mille vies en une seule – pour comprendre, au dernier souffle, que nous n’avons (presque) rien vécu…

 

 

Monde – visages – identités – mirages – dont la réalité, pourtant, nous hante jusqu’à la mort…

 

 

Et ce regard mélancolique qui offre au monde sa grisaille, son manque d’espérance et sa lourdeur trop sérieuse. Emouvant, à certains égards, par sa sincérité et son authentique noirceur…

 

 

Que dire que nous n’avons jamais dit… Il faudrait faire exploser la tête pour trouver des mots nouveaux – un langage nouveau – une autre manière d’exprimer le silence…

 

 

Presque un vieil homme – à présent – dont les pauvres pas n’ont suivi que les vents. Et qui regarde toujours le monde de sa fenêtre. D’un néant à l’autre – après avoir exploré toute la palette de l’espérance…

 

 

A demeurer seul – de plus en plus seul – sans avoir rien vécu – sans avoir rien bâti – sans avoir rien compris. Mais, peut-être, l’essentiel était-il ailleurs…

Qui sait… Qui peut savoir…

 

 

Une âme au bord des larmes – près des ronces – à dormir presque dans les fossés – à boire presque l’eau des rivières. A parler seulement aux arbres et aux pierres – et, parfois, au ciel, lorsque l’envergure l’emporte…

 

 

A vivre si près des hommes – jusqu’à l’insupportable…

A vivre si loin du monde – jusqu’à la désespérance…

A vivre en sa compagnie – comme n’importe qui…

Et à vivre en soi – lorsque cela est possible…

 

 

Nous allons mourir. Et nous feignons de l’ignorer. Mais, en vérité, une chose – en nous – refuse cette évidence – cette effrayante fatalité. Au fond, nous nous croyons immortels. Mais l’éternité revêt, bien sûr, d’autres visages que celui que nous espérons. Nous sommes si crédules que nous imaginons pouvoir revivre indéfiniment – et presque à l’identique – le plus favorable de cette existence. Naïfs – comme ces enfants qui tiennent leurs jeux et leurs rêves pour plus vrais que la réalité…

Pour goûter l’éternité, il nous faudra tout vivre – tout expérimenter – tout revivre – et tout réexpérimenter – maintes et maintes fois – en boucle – jusqu’à l’écœurement – jusqu’à l’ultime chimère – jusqu’à l’ultime déchirure – devenir les mille visages du monde – les mille mondes possibles – jusqu’à comprendre que nous sommes tout – que nous ne sommes rien – la même chose – depuis toujours – au-delà des apparences et des identités…

 

 

Marcheur d’un autre âge – venu, malgré lui, d’une époque sans nom – sans visage – d’une ère hors du temps – et qui, jamais, n’appartiendra à l’histoire du monde et des hommes…

 

 

En fin de compte, nous aurons utilisé le monde autant que nous l’aurons servi – nous lui aurons pris autant que nous lui aurons offert. Bilan nul – équilibré – comme si nous n’avions jamais existé…

 

 

Le ciel paraît lointain mais, en vérité, il nous enveloppe déjà. Les yeux et le cœur ne savent voir ce qui est proche. Tout est là, pourtant, sous notre nez – au plus près de l’âme. Et étrangement, les étoiles les plus lointaines nous semblent plus réelles – plus accessibles – et plus faciles à apprivoiser…

 

 

Accueillir les circonstances et les visages comme ils viennent – sans savoir…

 

 

L’obscurité et la lumière semblent éternelles. Aussi, au jour dernier, nous ne mourrons qu’à moitié ; nous irons, sans doute, indéfiniment avec cet étrange mélange dans l’âme – dont seules les proportions varieront…

 

 

Qu’aurons-nous fait en cette vie sinon essayer de comprendre – et de vivre un peu – à l’inverse, sans doute, de la plupart des hommes…

 

 

Il fait si froid dans la nuit solitaire – ni main – ni âme – pour vous réchauffer. Seulement la petite lampe au-dessus des livres et du visage…

 

 

Un jour comme un rêve. Et mille siècles – pareil…

 

 

Qu’un grand couteau dans l’âme – et dans les mains – pour trancher d’un geste lent – interminable – ce qui fait mal – puis, ce qu’il reste… Et nous savons, pourtant, qu’une fois cette tâche accomplie, la douleur sera toujours aussi vive – plus forte même peut-être…

 

 

Qu’un Autre pour nous prendre dans ses bras – et nous consoler de n’avoir pas su…

Que deux yeux pour nous regarder et nous montrer ce qu’est l’Amour – le partage – le pardon – la douceur d’un chant qui monte entre les lèvres…

Que s’incline légèrement le soleil – et que l’on nous embrasse sans nous dévorer…

Un monde – un feu – rien que pour nous – rien qu’un instant…

 

 

Garant de rien ni de personne – la devise de chacun…

 

 

Des boucles d’or et de servitude – enchaînés aux pieds de l’Autre qui ne nous regarde plus…

 

 

Marcher encore comme ces mendiants de papier qui se dirigent vers le point final…

Un jeu – rien qu’un jeu – pour se croire vivant…

Des adieux – rien que des adieux – avant de se retrouver dans le grand ciel suivant…

 

10 juin 2019

Carnet n°190 Notes de la vacuité

Extinction du temps – extinction des vents.

Quelque chose à réinventer…

 

 

Le mât – le glas – la prière – la rumeur de l’infini – rejetés par nos âmes trop paresseuses – trop bavardes – trop maladroites…

 

 

Chambre – repos – couloir – quelque chose d’insoutenable – comme une absence d’ardeur. L’air plus qu’irrespirable. Le sommeil étouffant. Et nos rêves d’évasion qui s’étendent jusqu’au délire…

 

 

Un seul désir – celui de la lumière. Comme une ombre projetée sur l’infini. Et la délicate attention de la main posée en visière pour atténuer l’aveuglement…

 

 

Laisser le silence creuser les mots – ouvrir la parole à sa propre suspension. Attendre que tout arrive – que rien n’arrive – que tout passe – en sifflotant un air frivole…

Devenir moins que le plus indigent des rêves…

 

 

S’asseoir à la table des jours pour retarder le retour (inévitable) de l’attente. Un œil à la fenêtre et l’autre jaugeant le seuil où l’enfer sera atteint…

 

 

Dans l’immédiateté du monde et l’impossibilité de l’âme…

 

 

Entouré – beaucoup trop entouré…

Encombré – beaucoup trop encombré…

Et, déjà, au bord de la rupture…

Et bientôt – très vite – en ruine, puis en poussière – retrouvant ainsi le reste du monde qui, lui aussi, a tenté de survivre et d’exister…

 

 

Trésor des uns – déchet des autres. Et le silence irréconciliable entre tous…

 

 

Silence insoupçonné au fond de la poitrine. Creuset du ciel et des enfers réunis dans le même souffle…

 

 

Arbres – roches – routes – autant de lieux aux allures de possible où se dissimulent, pourtant, tous les guets-apens…

 

 

Marcher encore – marcher toujours – sans prêter attention aux miracles – ni même imaginer ce que pourrait être l’homme…

 

 

Un jour de clarté – modeste et sans éclat – où les identités chavirent…

 

 

Jarre emplie de toutes les substances du monde dont les parois s’épaississent en vivant – et que la mort libère en rendant à la terre sa matière…

 

 

Echapper (non sans mal parfois) à cette folie croissante du nom – partout glorifié – et aux infimes éclats – aux minuscules aventures – exposés, partout, en ce monde de vitrines surchargées – débordantes – médiocrement singulières…

 

 

Souliers d’or et de boue qu’aucun voyage n’effraye – qu’aucun chemin ne rebute…

 

 

Orgie de temps dont nous ne savons que faire. Hotte immense que nous emplissons avec tout ce qui peut apaiser – anesthésier – la solitude, la douleur de vivre et l’idée de la mort. Sac au contenu hétéroclite que nous traînons sur tous les chemins – et que nous érigeons en totem contre la folie et le néant…

 

 

Saccages et marasme – le grand élan des foules. La petite tragédie du monde. Aire sur laquelle se bâtissent tous les empires – toutes les décadences – notre chute inéluctable…

 

 

Une liberté sans voix – où chaque geste est un soleil – où chaque pas enfante un possible…

Etoile moins lointaine que celles adulées par les foules…

 

 

A demi-mot – pour ne pas effrayer le silence et recouvrir partiellement les horribles bruits du monde…

 

 

Seul au-dedans de ce grand jour – aussi seul ici qu’ailleurs – isolé des visages qui s’amusent ou s’affairent pour échapper à la solitude et à l’ennui…

 

 

Folie de cette parole lancée par-dessus la tête des hommes. Acte – presque – de désespérance…

 

 

Solitude qu’entame la foule – et que dépeuple l’espérance du moindre visage…

Dans cet étau entre le manque et l’excès…

A s’imaginer toujours plus clairvoyant et inventif que l’illusion…

 

 

Nuit bancale – nuit secrète – nuit extatique – sur cette roche au parfum de sommeil – aux couleurs de fatigue. A la merci du hasard et des rencontres…

 

 

Fleurs du doute – pareilles au funambule menacé par l’abîme…

Lente inclinaison qui, peu à peu, redresse la foi et la confiance en l’âme…

 

 

Au jour premier du sommeil – à l’heure précise où l’esprit s’est résolu à obéir – à creuser sa sente avec docilité – à se soumettre au mimétisme de tous les gestes…

Ainsi commencent les ennuis – les premiers rêves d’exil – et l’attente d’un ailleurs de moins en moins accessible…

 

 

Parcelle de terre – appauvrie – surchargée de têtes et de ventres – et qui, parfois, se rêve désert – immensité – fragment de silence – modeste monticule offert au monde et aux Dieux…

 

 

Le parti pris des hommes englués dans la matière – défrichant leur chemin à grands coups de serpe…

 

 

Richesses secrètes du plus humble – invisibles – si loin de toute forme d’ostentation…

 

 

Chemin vertical comme celui des vents et des oiseaux dont les yeux ne perçoivent que l’aisance apparente…

 

 

Entouré(s) de visages comme autant de chimères imprévisibles…

Trompé(s) par la folie mensongère des traits qui s’animent sous l’émotion – par les lèvres qui parlent et embrassent – par les yeux qui cherchent et implorent – par les mains qui se tendent pour saisir ou caresser…

Simple armée d’ombres aux mouvements illusoires – sans consistance – guidées seulement par la coïncidence du silence et des vents…

 

 

Aux dernières heures des adieux – les cris, la tristesse et la colère. Comme au jour premier de notre vie…

 

 

Et le temps fébrile qui enjoint aux pas d’accélérer – de poursuivre avec acharnement la course – et à la tête d’oublier les raisons du voyage…

Avancer – continuer coûte que coûte – allonger la foulée – au détriment du suspens – du retrait – de la contemplation silencieuse et du besoin de solitude pour commencer à rire du tapage et de ce périple insensé…

 

 

Mesure d’un autre temps où le jour est la seule unité possible…

 

 

Vert à perte de vue – sous un ciel sans nuage. Terrain de jeu de la liberté – capable de marier la magie du geste et l’étendue du regard…

 

 

Vide impérieux – sol d’entrave – et entre-deux nuancé aux couleurs grises qui tend tantôt vers le noir, tantôt vers la transparence…

 

 

Jamais affranchi du dédale aléatoire que bâtissent les circonstances et les rencontres. Tantôt précipice – tantôt impasse – tantôt aire de liberté. Tantôt grilles – tantôt barbelés – tantôt chemins ouverts…

A marcher sans préférence là où la solitude enseigne…

 

 

Dans le retrait – l’effacement – malgré la joie exaltante – débordante – extériorisée…

 

 

Eléments atemporels de tous les âges – de toutes les époques – ceux de l’âme nue confrontée au monde – au vide – au silence…

L’Autre et son propre visage…

 

 

Herbes sauvages et volets clos dans le petit jardin de l’espoir…

Cloître apparent – millénaire – qui invite et ravive (pourtant) tous les dangers du monde…

 

 

Fenêtres des hommes – fenêtres des Dieux – et nos yeux tiraillés entre les uns et les autres. L’âme à cheval sur deux mondes – entre le dehors et le dedans – entre le prolongement du rêve et l’aride réalité…

Indécis et partagés…

 

 

Mots sans queue ni tête – contrairement à l’apparence du monde plongé dans la perpétuation des espèces et une raison (presque) absurde…

Mille actes instinctifs et insensés malgré la validation du bon sens…

 

 

Retrait – écart – exil – aux confins de toutes les marges. Presque hors cadre à présent…

 

 

De l’or dans la boue – joyau d’un autre temps. Comme une peau nouvelle – sans âge – qui donne à celui qui la revêt une dimension plus humaine – une fraternité éminemment plus tangible…

 

 

Rondeur du jour sur la pierre angulaire des saisons. Beauté – blancheur – et déclin de l’œil assassin. Mains jointes en flèche silencieuse…

 

 

Au faîte de l’inconsidéré – de l’exil – du banni. Au seuil du ciel – au-dessus des gesticulations humaines et de l’indigence (terrestre) des vivants. Sommet invisible et accessible depuis la plus haute misère vécue et consentie…

 

 

Marge brute qui renâcle au partage et à l’évidence – presque indifférente aux autres périphéries perçues, elles aussi, comme le centre…

 

 

Mains ouvertes – âme dispersée qui s’offre et se partage à chaque rencontre – que nul ne peut entamer – que rien ne peut avilir…

Innocentes jusqu’à la moelle – jusqu’au fond du silence…

 

 

Défaite aux yeux des hommes – proche donc d’un faîte invisible – insensé – qui défie le bon sens et la raison…

 

 

Joie sans circonstance – sans condition – que les yeux ignorent…

Manifeste, pourtant, dans l’élargissement de l’espace – dans l’effacement des frontières – dans la respiration et l’envergure retrouvées…

 

 

Seul – entre le réel et le silence – à jubiler sans raison malgré les larmes, irrépressibles, face à l’étrange beauté et l’effroyable cruauté du monde…

 

 

Vide et confiant en son assise fragile et provisoire…

 

 

Sensible et tremblant autant que déterminé à poursuivre ce voyage – ce fol élan vers le silence…

 

 

Rien – de plus en plus – rien. L’espace au-dedans qui, peu à peu, grandit – avance – s’étend – se propage – s’extériorise – englobe le monde – tous les au-delàs – en flirtant, parfois, avec l’infini…

Tête réduite à l’explosion et au fleurissement de toutes les joies – celles infimes du monde et celles invisibles de l’être – grandioses – inconditionnelles – souveraines…

 

 

Des miroirs – partout – qui renvoient nos éclats – la lumière insoupçonnée des âmes. La plénitude sous les désirs – la complétude derrière le manque. Toutes les figures du monde. L’ignorance et l’innocence, parfois assumées, parfois oubliées…

Toutes choses – en vérité – depuis l’origine jusqu’à la fin des temps. Toutes les impasses – tous les chemins – toutes les issues ; toutes les voies apodiptiques….

 

 

La grâce de n’être plus rien – et de sentir, en soi, la présence infinie du monde, des choses, du cosmos – de la globalité…

 

 

Heures de grande liberté où rien n’assaille sinon, peut-être de temps à autre, la pensée…

Quelques hiéroglyphes du cœur – indéchiffrables…

 

 

Matière à vivre – seulement – que le silence rend plus légère et plus vivable…

 

 

L’œil des Dieux fixé sur nous – prêts à bondir au moindre écart – et qui nous ont, pourtant, laissés errer pendant des siècles dans la proximité du même mystère…

 

 

Murs de pierres jusqu’à l’horizon. Et frontières d’arbres bienveillants prêtant leur feuillage pour vivre caché des hommes…

 

 

Regard fixe – perdu dans le lointain – et subitement ramené au plus proche – au cœur de l’être qui veille – infiniment contemplatif…

 

 

La terre – le ciel – le vent – les arbres – les pierres. Seul – avec Dieu – qui nous invite à demeurer dans la proximité de son silence…

 

 

Seuil dépassé du silence et de la solitude – sur cette autre terre dissimulée au-dedans de celle où nous avons l’air de vivre…

 

 

A déployer – partout – le silence et l’incertitude – cet étrange terreau de la joie…

 

 

Debout – à chanter joyeusement ce qui traverse notre tête – ce que les vents nous offrent. Avec Dieu et l’âme se jetant, par-dessus notre épaule, des sourires complices…

 

 

Quelque chose d’Icare dans notre élan – dans notre pas – si lourds – si grossiers – pourtant…

 

 

Errer encore – errer toujours – autour du même visage – présent où que nous soyons – présent jusque dans nos absences…

 

 

A l’écoute d’un Autre – en nous – qui réclame la certitude du monde – friand toujours de mirages et d’illusions – et que le silence n’a encore convaincu…

 

 

D’un monde à l’autre – à travers la fenêtre – le défilé des siècles – leur inertie – leur transformation – leurs tragédies – leurs révolutions…

Ce qui se cherche ; la sensibilité et la lumière. Et leur étrange itinéraire au cœur du noir et de l’ignorance…

D’un bout à l’autre – les mêmes – tantôt feignant d’être cachées – éteintes – absentes – tantôt feignant de marcher à leur recherche – tantôt rayonnant sans malice – sans intention – sans même aucun besoin mimétique ou de ralliement…

 

 

Monde d’une autre ampleur – à la perspective éclairée – loin des usages et des servitudes exploitantes – loin des échanges et de la primauté de l’homme…

Forme d’éden horizontal – qui, à la fois, nécessite quelques linéaments de verticalité et favorise tous les élans vers elle…

Fraternité non de principe mais d’actes où chaque geste mesure ses conséquences sur l’ensemble et limite des désavantages de chacun – sans hiérarchiser les visages…

Gage et résultante (en partie) de toutes les réconciliations…

 

 

Simples notes d’instincts et d’exil (sans la moindre volonté démonstrative)…

Témoignage élémentaire (éminemment basique) d’un homme – de l’homme peut-être – confronté au monde – à la solitude – à ce qu’il porte ; la joie – les malheurs – les limites – les excès – tiraillé par les contingences et la nécessité de l’Absolu – ne cherchant rien – sinon, peut-être, l’acquiescement et la réconciliation totale…

 

 

Une terre – un pas – une tentative. Des élans nourriciers sans (véritable) conséquence. Le besoin – et la tournure peut-être – d’un Autre – en soi – qui invite à la convergence – au resserrement – au recentrage sur l’essentiel et le plus terrestrement vivable

 

 

Fenêtre – infime lucarne – derrière laquelle le monde passe aussi vite que le temps. Interstice – intervalle peut-être – qui autorise le retrait et la contemplation…

Gestes de présence – éloignés des intentions humaines et de l’ostentation. Prières en acte peut-être autant que manière de vivre l’exil…

 

 

Jours de studieuse villégiature où le voyage et la solitude ne sont que prétextes à la rencontre avec ces parts – en nous – encore inconnues…

 

 

Défaits – l’histoire – le passé – le besoin de l’Autre – les tentatives de partage – l’illusion d’un compagnonnage – la croyance d’un salut commun possible – l’espérance d’échapper à la solitude ; les mille consolations de vivre, en somme…

 

 

Regard vide – sans regret ni remords – l’âme et la main ouvertes – simplement – à ce qui passe…

 

 

Communion au cœur de soi plutôt qu’avec un Autre qui n’est jamais venu – ou, s’il s’est présenté, n’a jamais osé demeurer nu en notre (exigeante) compagnie…

 

 

Des pas – des ponts. Les petits sentiers de la solitude où les seuls visages rencontrés ont du lichen qui pousse sur la poitrine et de tremblants feuillages sur la tête…

 

 

Eloigné – simplement – des jeux et des affaires humaines…

Bruits de chaînes de plus en plus lointains…

 

 

A jouir au cœur d’un cercle qui ne peut souffrir les déguisements et les manipulations. Brut – sans fard – où l’on ne pénètre qu’avec une âme nue et innocente – infiniment humble. Adoubé par nul autre que cet espace – en soi – qui jauge la justesse de l’ultime intention…

 

 

Ni délice, ni refuge, ni prière – le lieu des premiers pas où l’âme ne peut s’enorgueillir après tant de défaites nécessaires au passage – après sa capitulation totale – complète – sans résistance – unique issue au milieu des impasses…

 

 

Homme sans volonté – abandonné au destin – au bon vouloir de la providence – aux exigences (implacables) du monde et des Dieux…

 

 

Grotte et sérail d’un autre monde où la richesse – toute la richesse – se tient dans l’âme – dans l’être – et dans les gestes (justes et simples) que réclament les circonstances…

 

 

Tournant que ne pourront prendre tous les hommes. Ni signe d’élection, ni élite – pourtant – en ce processus éminemment démocratique – éminemment accessible – mais qui requiert quelques conditions préalables ; une transformation du regard et de la perspective d’être au monde – le passage de l’animalité à une forme de conscience élémentaire où une part (non négligeable) des masques et des croyances, de l’identification égotique, de la faim, des instincts d’appropriation et d’instrumentalisation des Autres doivent être abandonnés au profit d’une authenticité, d’un affranchissement des représentations (les plus grossières), d’un élargissement de la perception, d’une vision holistique du monde, d’une sobriété dans les usages et d’un respect naturel et profond pour toutes les formes de l’Existant…

 

 

Mesures d’inversion et de chamboulement pour atténuer, puis effacer toutes les références – toutes les possibilités de repère…

 

 

La voûte et le Graal – quelque part – partout – sous nos pas – au-dessus de nos têtes – au-dedans du regard…

Centre sans contour – épars – à l’unité fragmentée. Invisible – anonyme – insaisissable…

 

 

Faces, parures et gestes apprêtés – mimétiques – soucieux des artifices et des détails d’ornementation érigés en canons de l’époque – sans poids devant la beauté naturelle – éclatante – atemporelle – sans rivale…

 

 

Le plus vaste – en soi – règne sur l’infime – le provisoire – le dépecé…

 

 

Quelques miettes du monde dans la poche – et les voilà à s’enorgueillir de leurs richesses – et à parader comme s’ils étaient des Dieux…

 

 

Hors du temps – voilà la seule voie – celle qui ouvre une dimension où le monde n’est plus le monde – où nous sommes à la fois Dieu, la pierre, l’arbre, l’homme et l’insecte…

 

 

Nu-pieds – partout où la grâce, déguisée parfois en malheurs et en désespoir, nous convie…

 

 

Ni voyage, ni chemin. Un pas après l’autre – fragile – provisoire – incertain. Loin des foules et des querelles. Loin des éclairages et des histoires. Dieu, en nous, présent – comme le premier homme – le seul regard…

 

 

Frère de tout ce qui tremble – de tout ce qui est bafoué – de tout ce qui est malmené par la violence, le pouvoir et la cruauté…

 

 

A vivre là où le ciel est central – la pierre nécessaire – et le geste déterminant…

Là où l’on aimerait, parfois, que le silence soit définitif…

 

 

Petites figurines de glaise que les vents font tournoyer…

Poussière livrée à la poussière – avec, pourtant, au fond de l’âme, tout le ciel déjà et ce que la mort ne peut soustraire…

 

 

Chemin d’orage et d’habitude qui donne aux gestes cette lourdeur fébrile – et qui fait perdre à l’âme son innocence et sa fraîcheur…

 

 

Des lieux comme des visages qui enchantent ou rebutent – qui donnent envie de fuir ou de les connaître davantage…

 

 

A louvoyer entre les mirages – comme si le miracle était une fable – un mythe – une histoire racontée aux âmes naïves – aux âmes crédules – aux âmes sans esprit…

 

 

Arbres et nuages – roche et rosée – aux forces vitales complémentaires…

 

 

Stigmates d’un Autre qui n’a survécu…

 

 

Foulées droites sans le moindre écart de sagesse…

 

 

L’innocence comme assise – et la justesse comme loi…

 

 

Retraite au fond des forêts de l’âme – là où Dieu est le seul regard – la seule compagnie…

 

 

Sans posture – sans parure – magnifiquement authentique…

Imperturbable face à la puissance tragique du monde…

Quelque chose d’indéracinable face au pire – face à l’insoutenable…

 

 

Le funeste remis sur ses rails. Et la mort comme un chant – vouée à la radicalité du changement…

 

 

Sans tête – nulle pensée – les malheurs jetés aux oubliettes. La marche faste et la foulée précise – avalant les épreuves qui deviennent de simples dénivelés sur la pente choisie par les Dieux…

Etrange mélange de vents et de silence – emmagasiné dans tous les souffles du monde – et qui enfante les circonstances – les carrefours – les rencontres – et tous les déserts nécessaires à l’ultime traversée – linéaments de toutes les naissances à venir et de la poursuite du voyage dans l’autre perspective

 

 

Monstres ni cachés – ni fantastiques – qui apprennent à manger dans la main de leur maître – de leur créateur. Comme nous autres – créatures d’un ailleurs enfin retrouvé…

 

 

Dans la confidence des fleurs qui nous enseignent l’infini…

 

 

La joie au cœur même de la précarité pour apprendre à vivre le continuum et la discontinuité – l’éternité indéracinable de l’instant malgré la mort et l’apparente course du temps…

 

 

Laisser la vie et le monde déterminer ce que nous sommes*

Expérimenter notre vrai visage à chaque circonstance…

S’abandonner à ce qui surgit (sans chercher à le manipuler) – et acquiescer…

Seule manière, sans doute, d’être libre…

* Ce que chacun se résout d’ailleurs à faire – sciemment ou non – en étant, malgré lui, le jouet de ses aptitudes, des nécessités, des rencontres et des souffles qui le traversent…

 

 

Sourire – sourire encore – sourire toujours…

Ne se fier ni à la roche, ni aux visages, ni au monde qui s’effritent en des temps différents…

Être à l’exacte place où nos souliers se trouvent…

Demeurer en silence – et l’âme attentive – comme plongé(s) en nous-même(s) – et alerte(s) à toutes les vibrations – à tous les frémissements – de la surface. Au-dedans et alentour – comme le gage (le seul possible, sans doute) d’une vie présente…