LES CARNETS METAPHYSIQUES & SPIRITUELS

BLOG EN RECONSTRUCTION

L’ensemble des carnets sera exposé au début de l’année 2018. 

Merci de votre compréhension.

 

 

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16 novembre 2017

Carnet n°9 Le petit chercheur ou le voyage labyrinthique - Livre 1

Conte / 2004 / La quête de sens

Conte métaphysique qui retrace les aventures d'un chercheur de trésor sur la Planète du Grand Labyrinthe. Après une longue traversée des quartiers des P'TITS DOMS , il découvre le monde des GRANDS DOMS avant de poursuivre sa route sur le CHEMIN DU DEDANS…

 

 

Prologue : où le lecteur fait ma connaissance

Je m’appelle petit Pierre. Je suis chercheur de trésor sur la planète du Grand Labyrinthe. Et cette planète, croyez-moi, est bien étrange ! Elle possède tant de quartiers, tant de murs et tant de portes qu’il est bien difficile d’y trouver son chemin ! Peut-être pensez-vous que j’exagère ? Eh bien ! Tenez ! Regardez ! Voici le dessin du Grand Labyrinthe (il s’agit de la reproduction n°387 de mon dessin n°1*)

                        

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 * il est si difficile de représenter une telle planète que j'ai dû jeter à la corbeille mes 386 premiers dessins !

 

Voici un autre dessin de ma planète. Il s'agit de la reproduction n°278 de mon dessin n°2*.

 

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 * Il s’agit toujours de la planète du Grand Labyrinthe mais dessinée, cette fois-ci, sous un autre angle.

 

Je crois que si j'essayais de dessiner ma planète des milliards de fois (en m’appliquant de tout mon cœur), je n'arriverais pas à faire beaucoup mieux. Il est vrai que je ne suis pas un dessinateur très talentueux… mais ça n'a aucune importance puisque je dessine pour mon plaisir. Je me moque bien de la célébrité. Je sais bien que mes dessins ne seront jamais aussi connus que les tableaux de monsieur Léonardo. Pour ceux qui ne connaîtraient pas monsieur Léonardo, sachez qu'il est l’un des plus grands dessinateurs de tous les temps qui a peint l'un des plus célèbres tableaux de ma planète. Et même si vous n’habitez pas la même planète que moi, je suis sûr que vous connaissez ce tableau ! Regardez ! J’ai essayé de le reproduire (avec le portrait de monsieur Léonardo). Le voici :

 

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A présent que vous avez une idée de l'endroit où j'habite, il est temps de vous raconter le début de mon histoire. Mon voyage sur la planète du Grand Labyrinthe a commencé lorsque j’avais 7 ans. A l’époque, j’habitais avec mes parents dans le quartier des P’tits Dôms. Mon voyage a commencé le jour où monsieur Robinson(1) (l’ami de monsieur Antoine(2), vous savez, celui qui a écrit les aventures du petit Prince) m’a fait découvrir l’île de la Conscience. Ce jour-là, les habitants de cette île m’ont appris que j’étais un petit chercheur de trésor. Et je dois dire que j’ai été très surpris de l’apprendre ! Ainsi raconté, le début de cette histoire a l’air compliqué, mais ne vous inquiétez pas, nous avancerons lentement, et peu à peu, soyez en sûrs, vous comprendrez le sens de cette longue marche vers le trésor !

 

Avant de débuter notre périple, il faut que vous sachiez qu’à 7 ans, j’étais loin de me douter qu’il me faudrait entreprendre un long voyage pour trouver le trésor ! Mais, au fil des aventures, j’ai compris que tous les habitants de ma Planète essayaient de le trouver. Et il en est sans doute ainsi pour tous les êtres de toutes les planètes de tous les univers ! Oui, je suis persuadé que nous cherchons tous le trésor… et que nous avons tous bien du mal à savoir où il se cache… Aussi pour essayer (ô très modestement) d’éclairer vos pas sur le chemin, j'ai décidé de vous raconter mon histoire car aujourd'hui, je suis sûr de deux choses. La première est que le trésor existe (oui, je suis persuadé qu'il se trouve quelque part, dans un lieu inattendu et mystérieux) et la seconde chose est qu'il nous faudra marcher longtemps avant de le trouver… En attendant, je vous souhaite beaucoup de courage pour avancer sur le chemin...

Petit Pierre.

 (1) Monsieur Robinson est plus connu sous le nom de Robinson Crusoë

 (2) Monsieur Antoine est l'auteur d'un livre pour enfants très célèbre : Le Petit Prince.

 

 

PARTIE 1 COMMENT J'AI APPRIS QUE J'ETAIS CHERCHEUR DE TRESOR

 

Porte 1 Ma rencontre avec monsieur Robinson

La clairière de l’Imaginaire –

Tout a commencé l’année de mes 7 ans par un beau matin d’été, lorsque l’étrange ami barbu de monsieur Antoine a débarqué dans ma vie. Ce jour-là, j’étais assis sur la terrasse, absorbé par les aventures du petit Prince (vous savez le héros du livre de monsieur Antoine). Cela faisait peut-être une heure que je lisais la fabuleuse histoire du petit Prince lorsque j’ai cru entendre une voix (une voix étrange et un peu lointaine) :

 

-     Eh oh ! Petit Pierre ! Tu m’entends ? Que fais-tu ?

-     Eh bien..., ai-je dit un peu surpris, je… je lis le livre de monsieur Antoine.

-     Ahhh ! dit la voix, quelle belle histoire !

-     Oh oui ! ai-je dit, ses aventures sont fabuleuses… j’aimerais tant être à sa place…

-     A la place du petit prince ? Et pourquoi aimerais-tu être à la place du petit prince ?

-     Parce que ma vie est bien ennuyeuse…

-     Tu t’ennuies…? Eh bien ! Voilà une chance formidable, mon garçon ! L'ennui est une porte merveilleuse pour celui qui veut voyager… Viens ! Suis-moi ! Je vais te montrer.

 

J’ai refermé le livre de monsieur Antoine. Et à l’instant où j’ai refermé le livre, la couverture s’est transformée (oui ! Elle s’est entièrement transformée). Tenez ! Voici à quoi ressemblait la couverture qui ornait habituellement le livre de monsieur Antoine :

 

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Et voici celle que j’aperçus ce jour-là :

 

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Un homme barbu avait pris la place du petit Prince. Et la planète s’était transformée en île. Une île minuscule perdue au milieu d’un océan bleu turquoise. L’homme barbu a agité la main dans ma direction.

 

-     Viens ! dit-il, ne crains rien ! Je m’appelle monsieur Robinson, je suis l’ami de monsieur Antoine. 

 

Et aussi absurde que me parut cette transformation, j’ai tendu la main à cet étrange monsieur Robinson. Il l’a saisie d’une poigne ferme et m’entraîna vers une petite porte cachée derrière les feuilles d’un grand palmier.

 

 

Porte 2 Monsieur Robinson m’ouvre les portes de mon île

–  L’île de la conscience –

-     N’aies pas peur ! dit-il, approche-toi !

Je me suis avancé d’un pas timide.

-     Eh bien voilà ! dit-il en refermant la porte, je suis heureux de te présenter ton île.

-     Mon… mon île ?

-     Oui ! Nous sommes ici sur ton île, mon garçon. C'est l'île de la Conscience ! C'est une île très importante pour trouver son chemin.

Je l’ai regardé avec des yeux tous ronds d’étonnement.

-     L'île de la Conscience… ? Pour trouver mon chemin…?

-     Oui ! Ce sont les habitants de cette île qui guideront tes pas au cours du voyage.

J’ai regardé monsieur Robinson puis j'ai regardé mon île. Comment était-ce possible ? J'étais propriétaire d'une île et je ne m'en étais jamais aperçu… j'allais bientôt partir en voyage et personne ne m'avait prévenu… Quelle bien étrange histoire ! dis-je en moi-même.

-     Je...

-     Chut ! Ne cherche pas à comprendre, mon garçon !

-     Mais..., ai-je protesté, je...

-     Chut ! répéta monsieur Robinson, tu comprendras au fil du voyage.

Et il s’est volatilisé. Eh bien ! dis-je en moi-même, voilà une chose extraordinaire ! Etais-je en train de rêver ? J’ai secoué la tête. Mais non ! J’étais bien éveillé. Devant moi, il y a avait un étang, une fleur, un oiseau perché sur un grand saule, un rocher recouvert de mousse et une petite pierre. 

 

A dire vrai, je ne savais que penser. Alors j'ai quitté mon île pour retrouver le quartier des P'tits Dôms. Inutile de vous dire que j'avais la tête bien songeuse… C'était une découverte si extraordinaire… Peut-être étais-je devenu fou et qu'on allait m'enfermer dans un asile ? Mais je crois que je m'en serais bien moqué. Il n'y avait désormais qu'une seule chose qui m'importait : retourner sur mon île pour y rencontrer ses habitants.

 

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Porte 3 Monsieur l'étang me fait découvrir l'école buissonnière

– L’île de la conscience –

L’occasion se présenta quelques jours plus tard. Un matin alors que j’étais sur le chemin de l’école, la porte de l’île de la Conscience a brusquement surgi devant moi. J’ai aussitôt poussé la porte et je me suis dirigé vers l’étang. 

-     Tiens ! dit l'étang, bonjour, mon garçon. Que viens-tu faire par ici ? 

-     Bon… bonjour ! ai-je bafouillé, je … je me suis perdu…

L’étang m’a regardé d’un œil amusé.

-     Ah oui ? dit-il, tu t’es perdu en venant sur l’île de la Conscience, voilà une chose bien curieuse…

Et il a soupiré.

-     Allons ! Allons, mon garçon ! Inutile de me raconter des histoires ! Personne ne vient ici par hasard. Dis-moi plutôt la vérité ! 

Et je me suis empressé de lui raconter ma vie ennuyeuse. Les longues journées passées sur les bancs de l’école, la sévérité de mes parents qui voulaient que je travaille bien en classe.

- Vous savez, je n'aime pas l'école, monsieur l'étang… on s'y ennuie tellement… mais l’école est obligatoire dans le quartier des P'tits Dôms…

-     Obligatoire ? a répété l’étang, Ah ! Ah ! Ah ! Ah! Obligatoire ?!! Je n'ai jamais entendu une chose si drôle.

-     Ah non ! Ne vous moquez pas de moi ! Ce n'est pas drôle, monsieur l’étang ! 

Et l’étang a éclaté de rire.

-     Ah! Ah! Ah! Ah! Obligatoire ? Et qu'apprends-tu donc de si intéressant à l'école ?

 

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-     Oh ! On apprend des tas de choses, monsieur l'étang… mes parents disent qu'on y apprend des choses très importantes pour son avenir.

-     Ah oui ? dit l’étang, oh ! oh ! oh ! Des choses très importantes pour son avenir… comme tu es naïf ! N’as-tu donc jamais entendu parler de l'école buissonnière ?

-     L'école buissonnière...?

-     Oui, l’école buissonnière ! La plus merveilleuse des écoles ! On ne s’y ennuie jamais… si tu veux, je peux te montrer le chemin. Tu pourras juger par toi-même.

 

Et ce matin-là, au lieu de me diriger vers la salle de classe, mes pas me conduisirent sur le chemin de l’école buissonnière.

 

 

Porte 4 Ma première rencontre avec la fleur

– L’île de la conscience –

L’étang avait dit vrai. L’école buissonnière était bien plus intéressante que l’école des P’tits Dôms. On pouvait s’y promener à sa guise, on pouvait y crier, y chanter ou y rêvasser toute la journée. Aussi, chaque matin, je partais pour l'école buissonnière, découvrant chaque jour des choses nouvelles en flânant dans les rues du quartier des P’tits Dôms. J'avais tant de plaisir à aller à cette merveilleuse école que je me mis bientôt à la fréquenter avec une très grande assiduité.

 

Après plusieurs semaines passées à traîner ici et là dans les rues du quartier, un matin, alors j’étais tranquillement assis sur un banc, plongé dans le livre de monsieur Antoine, la porte de l’île de la Conscience a jailli devant moi. A peine débarqué sur l'île, j’ai aperçu sur l'autre rive de l'étang une étrange lumière qui scintillait. Je me suis approché et j’ai vu la fleur, - l’unique fleur de l’île, une petite tulipe jaune - coincée entre le grand saule et le rocher moussu, qui brillait de mille feux. J’étais si impatient de faire sa connaissance que je me suis avancé vers elle avec beaucoup d’enthousiasme.

-     Bonjour, belle fleur ! ai-je dit en m'asseyant à ses côtés.

La fleur a baissé la tête.

-     Bonjour, belle fleur ! ai-je répété.

Mais la Fleur n'a rien répondu. Elle n'a même pas relevé la tête. J’allais reprendre mon chemin pour aller saluer l’étang lorsque soudain elle m’a souri.

-     Oh ! Quel joli sourire, ma Fleur ! 

 

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A ces mots, la petite tulipe a agité ses pétales et s’est mise à crier (d’une voix très haut perchée) :

-     Si vous croyez que je ne vois pas clair dans votre jeu ! Si vous croyez que j’ignore ce que vous avez derrière la tête ! Je sais très bien où vous voulez en venir avec vos flatteries ! Vous voulez me séduire pour n’en faire qu’à votre tête !

-     N’en faire qu’à ma tête, madame la fleur... ?

-     Parfaitement, jeune homme ! Vous voulez me séduire pour vous dispenser de mes cours de morale!

-     De vos cours de morale…? Et pourquoi me feriez-vous la morale, madame la fleur... ?

La Fleur m’a regardé avec lassitude.

-     Parce qu'il m'appartient de vous faire la morale, jeune homme ! Et je vous rappelle qu’à cette heure de la journée, vous n'avez rien à faire ici ! Vous devriez être à l’école !

-     A l’école ... ? Ah non ! Je n'ai aucune envie d’aller à l’école, madame la fleur ! Je préfère l’école buissonnière.

La fleur a agité ses pétales (avec autorité).

-     Allez ! Ne discutez pas, mon garçon ! Retournez en classe ! Vous ne le regretterez pas ! Et vous verrez… bientôt vous y découvrirez un fabuleux trésor…

-     Un fabuleux trésor…, madame la fleur… ?

Mais la fleur n’a pas jugé nécessaire de répondre. Elle a subitement refermé ses pétales. Et sur ses étranges conseils, je dus me résoudre à quitter l'école buissonnière pour retrouver l’ennuyeux chemin de l’école des P'tits Dôms.

 

 

Porte 5 La magie du regard

– Le quartier des p'tits dôms –

Quelques jours plus tard, je retournai à l'école. Et ce que la Fleur m'avait dit arriva. En entrant en classe, ce matin-là, les élèves m'accueillirent comme un héros.

 

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Les cancres se levèrent pour me faire une haie d'honneur et la plupart de mes camarades m'applaudirent avec, dans les yeux, une lueur d'envie et d'admiration. Ma réputation d'élève assidu à l'école buissonnière m'avait propulsé au rang des célébrités de l'école.

 

Parmi tous ces regards, ceux de mes petites camarades de classe me firent la plus grande impression. Toutes me regardaient avec une étrange flamme aussi douce et brillante que le miel. J'en fus si troublé que je passai la journée à regarder toutes celles qui me regardaient. Ces regards me rendaient le cœur si joyeux que je me mis à rêver de voir cette petite flamme dans les yeux de toutes celles qui croiseraient mon chemin. C'est ainsi que commença mon long voyage à la recherche du trésor.

 

 

PARTIE 2 A LA RECHERCHE DU PREMIER JOYAU : LA BEAUTE

 

Porte 6 La fleur me conseille

– L'île de la conscience –

Le soir, à peine sorti de l'école, je m'empressai de rejoindre mon île. J’avais tant de questions à poser à la fleur que j’ai contourné l’étang sans même le saluer. En me voyant arrivé, la fleur a fait une drôle de grimace :

-     Eh bien ! dit-elle, que viens-tu faire par ici, mon garçon ?

-     Eh bien..., ai-je bafouillé, je… je crois... madame la fleur... que j’ai découvert… le trésor dont vous m'avez parlé.

Les pétales de la Fleur se sont mis à trembler.

-     Oh ! Oh ! Oh ! Oh ! dit-elle, le trésor… ? Comment pourrais-tu trouver le trésor, mon garçon… tu viens à peine de commencer le voyage…

J’ai baissé la tête, un peu déçu. La fleur s’est alors penchée vers moi. Et elle m’a murmuré à l’oreille :

-     Tu viens de découvrir l’existence du joyau de la beauté, mon garçon, le premier des 4 joyaux… et il te faudra encore parcourir un long chemin avant de le trouver…

 

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J’ai regardé la fleur avec curiosité et - je dois le dire aussi - avec un certain intérêt. 

-      Et où se trouve le premier joyau, ma Fleur ?

-     Oh ! Le joyau de la beauté est partout, mon garçon. Il suffit d’ouvrir les yeux !

-     Ouvrir les yeux...? Comment ça… ouvrir les yeux…?

La fleur a agité ses pétales.

-     Je regrette, mon garçon, mais je ne peux t’en dire davantage. Si tu veux connaître le chemin qui mène au joyau de la beauté, va voir madame La pierre. Tu la trouveras de l'autre côté de l'étang.

 

J’ai remercié la Fleur et je me suis dirigé, le cœur plein d'impatience, de l'autre côté de l'étang.

 

 

Porte 7 Les conseils de madame la pierre pour trouver le premier joyau

– L'île de la conscience –

De l’autre côté de l’étang, une petite pierre - toute ronde et toute blanche - m’attendait. J’eus à peine le temps de m’asseoir à ses côtés qu'elle me dit :

-     Tiens ! Bonjour ! Quel bon vent t'amène, mon garçon ?

J'ai bredouillé.

-     Eh bien… comment vous dire, madame la Pierre…, c'est ma Fleur qui… enfin… elle m'a dit que… vous pourriez m'aider… à trouver le…  le joyau de la beauté.

-     C'est exact ! dit la pierre, je suis là pour t'aider. Que veux-tu savoir exactement ? As-tu une idée du genre de beauté qui comblerait tes désirs ?

-     Eh bien…, ai-je dit, je n'en sais rien, madame La pierre, j'aimerais seulement retrouver dans les yeux des filles cette petite flamme aussi douce et brillante que le miel… j'aimerais qu'elles continuent à me regarder… qu'elles me regardent toujours… vous comprenez…

-     Bien sûr… je comprends, dit la pierre, en somme, tu souhaiterais attirer sur toi tous les regards, n'est-ce pas ?

J'ai acquiescé. La pierre a alors soupiré d’aise.

 

-     Eh bien…, il n'y a rien de plus facile, mon garçon. Il suffit d'écouter les conseils du miroir. Ecoute-le comme ton meilleur ami et ton plus fidèle allié car lui seul aujourd’hui te permettra d’avancer sur le chemin de la beauté.

J’ai remercié madame La pierre et j'ai retrouvé, le cœur tout joyeux, le quartier des P'tits Dôms.

 

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Porte 8 Le miroir devient mon conseiller

– Le quartier des p'tits dôms –

Sur les conseils de la pierre, je pris l’habitude de passer de longues heures devant le miroir. Ainsi chaque matin, avant d’aller à l’école, je me postais devant lui et lui demandais quelques conseils avisés. Et le miroir s’empressait de me conseiller sur ma coiffure, en ajustant d’une main experte mes cheveux mal coiffés. Puis il m’aidait à choisir les vêtements appropriés, ceux qui mettaient en valeur toute ma beauté. Il lui arrivait aussi, je dois le confesser ici, de m’embrasser. C’était là une folle envie qui lui prenait de temps à autre. Le miroir était si charmant et si flatteur que je ne pouvais lui refuser… (car lui seul avait, chaque jour, un geste ou un mot d'encouragement pour m’aider à avancer sur le chemin de la beauté). Madame La pierre n’avait pas menti, le miroir devint très vite mon meilleur ami et mon plus fidèle conseiller, se montrant à mon égard toujours très attentionné. Ainsi à la fin de chacune de mes visites, il n’oubliait jamais de m’encourager :

-     Allez, mon garçon ! me disait-il, bonne journée et n’oublie pas de noter tous les regards qui se poseront sur toi aujourd’hui !  

 

Sur les précieuses recommandations du miroir, je mettais donc chaque jour un soin particulier à chercher le regard des filles. Je cherchais leurs yeux partout (en classe ou dans les rues du quartier des P’tits Dôms), et à toute heure du jour (le matin, l’après-midi et le soir). Je les cherchais sans répit comme un chercheur d’or qui œuvre jour et nuit pour assouvir sa fièvre de pépites. 

 

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Quelques semaines plus tard, soutenu et encouragé par mon fidèle et loyal ami le miroir, j'avais considérablement avancé sur le chemin de la beauté. Plus de la moitié des filles de l'école avait déjà posé leurs yeux sur moi. Et je n’en étais pas peu fier.

 

Au cours des mois suivants, mes progrès furent considérables. Les regards devinrent si nombreux que je dus les noter sur un petit carnet. Chaque soir, je consignais les regards de la journée. Puis je les additionnais aux anciens regards. Et je passais mes soirées à les compter et à les recompter comme un avare recompte chaque soir ses pièces d’or.

 

Et après quelques années de patients efforts à suivre les précieux conseils du miroir, je fus bientôt au faîte de ma gloire. J’avais réussi à comptabiliser pas moins de 2974 regards (2974 regards dont je n’étais pas peu fier).

 

 

Porte 9 Comment le premier joyau m'a glissé entre les doigts

– Le quartier des p'tits dôms –

Après quelques années passées à accumuler les regards, un jour, une ombre s’est posée sur les pages de mon carnet. Cette ombre arriva avec un nouveau venu dans l’école. C’était un garçon d’une grande beauté qui attira en quelques semaines tous les regards sur lui.

 

En quelques mois, je vis fondre mes richesses comme neige au soleil. Chaque soir, j’avais beau consulter mon carnet, compter et recompter mes regards… les pages restaient désespérément vides.

 

Malgré mes efforts et les précieux conseils du miroir, le premier joyau était en train de me glisser entre les doigts. Je me sentais triste et malheureux … mais que pouvais-je faire ? J'étais si désespéré de voir m'échapper le joyau de la beauté qu'un matin, je m’en fus chercher un peu de réconfort sur mon île. 

 

 

Porte 10 Monsieur l'étang m'invite à découvrir les beautés du grand labyrinthe

– L'île de la conscience –

Ce jour-là, à peine débarqué sur l'île, je m'arrêtai devant l’étang pour lui raconter mes malheurs.

-     Oh ! Il m’arrive une chose affreuse, monsieur l’étang.

-     Ah oui ? dit l’étang, que se passe-t-il ?

-     Eh bien..., je crois que… je suis en train de perdre le premier joyau, monsieur l’étang. Regardez !

Et je lui ai montré mon carnet.

-     Vous voyez ! ai-je dit, je n'ai pas inscrit un seul regard depuis l'arrivée de ce garçon.

L’étang s’est mis à rire.

-     Pourquoi riez-vous, monsieur l’étang ?

-     Ah ! Comme tu es naïf, mon garçon ! Depuis que tu as commencé ce voyage, tu te laisses mener par le bout du nez. Ta Fleur et madame La pierre t’ont raconté des sottises à propos de la beauté. Ce n'est pas ainsi que tu avanceras sur le chemin qui mène au premier joyau. Tu ferais mieux d’écouter mes conseils ! Rappelle-toi de l’école buissonnière et des choses merveilleuses que tu as découvertes grâce à moi.

-     Oui, ai-je dit en songeant aux merveilleuses journées passées à l’école buissonnière, vous avez raison. Que dois-je faire, monsieur l’étang ?

Devant ma naïveté, l’étang a toussé d’aise.

-     Hum ! Hum ! dit-il, eh bien... je crois qu'il est temps de découvrir les beautés du Grand Labyrinthe, mon garçon. Tu es en âge à présent de visiter les autres quartiers de la Planète… 

J’ai regardé l’étang avec des yeux tout ronds d’étonnement.

 

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-     Allez ! Allez ! dit l’étang, le Grand Labyrinthe est une planète merveilleuse… et si tu savais toutes les beautés qui t’attendent, tu serais déjà en chemin, mon garçon !

 

 

Porte 11 Ma première sortie hors du quartier des p'tits dôms

– Le quartier de la capitale –

Le soir-même, je préparai mes affaires et je me mis en route.

-     A moi l’aventure ! A moi le joyau de la beauté ! Et à moi le trésor ! ai-je crié en quittant la maison.

 

Et j’ai marché avec entrain pendant trois jours et trois nuits... ne ménageant ni ma peine ni mes efforts. A l'aube du quatrième jour, j’ai franchi la frontière qui séparait le quartier des P'tits Dôms et le quartier de la Capitale… et j’ai continué à marcher jusqu’au soir du sixième jour. Et lorsque la nuit tomba au soir du sixième jour, je m'arrêtai exténué par cette longue marche.

 

A dire vrai, je n'avais aucune idée de l'endroit où je me trouvais. J’avais simplement suivi mes pas qui m’avaient mené jusqu’ici. Pourquoi avais-je emprunté ce chemin ? Je n’en savais rien. Mais j’étais si fatigué que j’ai renoncé à le savoir. Oh ! Je verrai bien demain ! dis-je en moi-même. J’ai posé mon sac, je me suis couché sur le bord du sentier et je me suis endormi.

 

  

Porte 12 Ma rencontre avec monsieur bombeaudroit, propriétaire de beautés

– Le quartier de la capitale –

Ces nuits passées sous les étoiles furent merveilleuses. Jamais je ne m’étais senti aussi libre et aussi heureux... J’étais loin du quartier des P’tits Dôms et loin de l’ennuyeux chemin de l’école... Le matin du septième jour, je me suis réveillé à l'aube avec les premiers rayons de soleil. J'ai ouvert les yeux et j'ai vu autour de moi un paysage d'une grande beauté. J'étais au milieu d’un immense verger, au bord d’un petit chemin qui serpentait entre les pommiers et qui se perdait dans les collines. Dans ce quartier, tout avait l'air merveilleux ; le ciel, le gazouillis des oiseaux, le bruit du ruisseau qui coulait en contre bas, les papillons qui virevoltaient entre les pommiers en fleur...

-     Oh ! Que cet endroit est beau ! dis-je en moi-même. 

J’allais reprendre ma route (car il me fallait bien, n’est-ce pas, poursuivre mon voyage) lorsque j’aperçus une pomme à mes pieds.

-     Oh ! dis-je en moi-même, ici, tout est si beau que même la nourriture tombe du ciel !

Et je me suis baissé pour la ramasser lorsque soudain j’ai entendu crier derrière moi :

-     Eh ! Eh ! Eh ! Attends que je t’attrape ! 

Je me suis retourné et j’ai vu un gros bonhomme à la face rougeaude qui courait après un papillon.

-     Eh ! Eh ! Eh ! criait-il, tu feras moins le malin lorsque je t’aurais mis dans ma collection ! Eh bien! dit-il en m'apercevant, que fais-tu là, toi ? Réponds! Que fais-tu ici !!? Sais-tu à qui appartient cette propriété !!?

J’ai secoué la tête.

-     Tu es ici chez moi ! Et personne ne pénètre chez moi sans mon autorisation !

-     Ah..., ai-je bafouillé, cet endroit merveilleux vous appartient… Oh ! Je suis… désolé, monsieur ! Je l’ignorais.

-     Tu l’ignorais !!! Tu ne sais donc pas lire, jeune imbécile !!! a crié le gros bonhomme en désignant un immense écriteau clouté sur un pommier : Propriété privée. Défense ABSOLUE d’entrer. Sous peine de poursuite par la maréchaussée.

-     Vous savez, monsieur…, ai-je dit en baissant la tête, il faisait déjà sombre hier soir lorsque...

-     Ah oui ??? s’est écrié le gros bonhomme en regardant mes habits chiffonnés (par mes six jours de marche et mes six nuits passées à la belle étoile), sale petit menteur ! Tu es donc chez moi depuis hier! A la façon dont tu es accoutré, je parierais que tu es l’un de ces misérables voleurs qui viennent détrousser les honnêtes propriétaires de beautés à la nuit tombée ! Sacré nom de Dieu de voleur ! Tu vas voir !!! Sacré nom de Dieu de voleur !!!

-     Mais non..., ai-je bafouillé, ce… ce n’est pas ce que vous croyez, monsieur ! Je ne suis pas un voleur… je... je suis chercheur, monsieur ! Je cherche… les beautés du Grand Labyrinthe…

 

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-     Les beautés du Grand Labyrinthe ! s’est écrié le gros bonhomme, je ne m’étais donc pas trompé ! Tu n’es qu’un sale petit voleur ! Qu’un sale petit voleur de beautés ! Tu ne perds rien pour attendre ! Tu m’entends, sale petit voleur ! Je ne me laisserai pas faire ! Tu vas voir ! Je vais prévenir la maréchaussée !

Et le gros bonhomme s’est mis à hurler :

- A l’aide ! Au secours ! Au voleur !

- Oh non ! ai-je dit, n’appelez pas les gendarmes, monsieur ! Je ne vous ai rien volé ! D’ailleurs, je m’apprêtais à repartir...

-     Repartir ? a crié le gros bonhomme, il n'en est pas question ! Tu ne bougeras pas d’ici ! Tu vas attendre bien sagement la maréchaussée ! 

-     Mais..., ai-je dit, soyez raisonnable, monsieur. Laissez-moi repartir ! Je vous en prie ! Je ne vous ai rien volé !

-     Rien volé !!! a répété le gros bonhomme, je te rappelle que tu es sur MA propriété ! Tu as dormi sur MON herbe ! Tu as marché sur MON chemin ! Tu respires MON air ! Tu as certainement dû boire l’eau de MON ruisseau ! Tu t’apprêtais à manger l’une de MES pommes ! Tu rôdes depuis hier soir pour me voler MES beautés ! Et tu as le culot de me dire que tu n'as rien volé ! Non mais ! Tu vas voir, sacré nom de Dieu de voleur !

Mais je n'ai pas eu le temps de répondre au gros bonhomme. La maréchaussée est arrivée quelques secondes plus tard. Deux gendarmes se sont précipités sur moi. Ils m’ont attrapé, ils m’ont passé les menottes et ils m’ont conduit au poste.

 

 

Porte 13 La leçon de la maréchaussée

– Le quartier de la capitale –

Arrivé au poste de la maréchaussée, les gendarmes m’ont enfermé dans une cellule minuscule munie de barreaux et d’une petite lucarne. Au bout de plusieurs heures, le chef des gendarmes est venu me chercher. Il a enlevé mes menottes, il m’a fait entrer dans son bureau, il m’a ordonné de m’asseoir et m’a posé tout un tas de questions :

-     Nom ? Prénom ? Adresse ? Profession ?

-     Euh... je… je m’appelle... petit Pierre, monsieur le gendarme. J’habite chez mes parents dans le quartier des P’tits Dôms. Et je suis chercheur de trésor. Je cherche le trésor… et les beautés du Grand Labyrinthe.

Le gendarme a noté ma réponse sur son grand cahier en fronçant les sourcils (ce qui lui donna, je dois bien l’avouer, un petit air d’autorité qui fit son effet).

-     Tu sembles bien jeune pour être chercheur de trésor. Et l’école, mon garçon ?

-     L’école... ? Je… oh... eh bien..., je ne vais plus à l’école, monsieur le gendarme. J'ai quitté l'école… pour partir à la recherche du joyau de la beauté.

 

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Le gendarme a froncé les sourcils en se grattant la tête (ce qui lui donna, cette fois-ci, je dois dire, un air assez bête).

 

-     A ton âge, l’école est obligatoire. Tu es en infraction, mon garçon !

-     En infraction... ? Qu’est-ce que ça veut dire, monsieur le gendarme ?

-     En infraction signifie que tu es hors la loi ! Et les lois et le vocabulaire s’apprennent à l’école, mon garçon !

Après ce sévère rappel à l’ordre, le gendarme a tourné la page de son grand cahier pour m’interroger sur l’affaire de la propriété privée.

-     Que faisais-tu chez monsieur Bombeaudroit ?

J’ai regardé le gendarme avec des yeux tout ronds d’étonnement.

-     Monsieur… Bombe…au…droit… ? ai-je balbutié, qui est-ce ?

-     Monsieur Bom-Beau-Droit est l'un des plus gros propriétaires de beautés du quartier. Il te reproche d’avoir pénétré chez lui pour essayer de les lui voler. Qu’as-tu à répondre de cette accusation, mon garçon ?

-     Eh bien..., ai-je de nouveau bafouillé, je... j’ignorais que j’étais sur une propriété privée, monsieur le gendarme.

-     Comment ça ! a crié le gendarme, tu me prends pour un imbécile ! Tout le monde sait où habite monsieur Bombeaudroit ! Tu ferais bien d’avouer, mon garçon !

-     Mais... je…  je vous assure, monsieur le gendarme ! Je suis arrivé à la nuit tombée. Il faisait noir. Comment aurais-je pu savoir que j’étais chez monsieur Bombeaudroit ?

-     Ahhh... décidément…, a soupiré le gendarme, tu t’entêtes, mon garçon ! Pourquoi refuses-tu de dire la vérité ?

-     Mais..., je vous dis la vérité, je n’ai rien volé, monsieur le gendarme. Je…

Le gendarme m’a interrompu.

-     Tout ce qui se trouve sur cette parcelle du Grand Labyrinthe appartient à monsieur Bombeaudroit ! Il est donc légitime qu’il t’accuse de vol.

Pendant tout l’après-midi, j’ai dû écouter le drôle de sermon du gendarme sur les beautés du Grand Labyrinthe, sur ceux qui les possédaient et sur ceux qui voulaient les leur voler. Et j’avais le cœur bien triste… A la fin de l’interrogatoire, le chef des gendarmes a prévenu mes parents qui m'ont aussitôt ramené dans le quartier des P’tits Dôms. Et en guise de punition, ils m’ont enfermé dans ma chambre pour le restant de la semaine.  

 

Après avoir goûté à cette merveilleuse liberté dans le quartier de la Capitale, inutile de vous dire que cette punition me parut insupportable. Je passais mes journées à tourner en rond dans ma chambre. Comment avais-je été assez stupide pour croire aux belles paroles de l’étang ? Tous les propriétaires de la Planète avaient l'air de posséder toutes les beautés du Grand Labyrinthe. Et si tous étaient aussi généreux que monsieur Bombeaudroit, je n’étais pas prêt de trouver le joyau de la beauté. Ma Fleur ! Oh ! Ma fleur ! dis-je en moi-même, aidez-moi ! Et j’étais si désespéré que j’ai poussé la porte de l’île de la Conscience.

 

 

Porte 14 Ma fleur me console et me parle du deuxième joyau

– L'île de la conscience –

A peine débarqué sur l’île, je me suis dirigé vers ma Fleur en criant :

-     Vous… vous êtes tous des menteurs sur cette île! Je n’ai pas trouvé le joyau de la beauté !

La fleur a posé sur moi un regard plein de tendresse.

-     Allons ! Allons ! dit-elle, il faut être patient, mon garçon ! Nul ne peut trouver le joyau en quelques jours…

-     Vous mentez ! Vous êtes tous des menteurs ! Vous m’avez raconté des sornettes ! Pourquoi m’avez-vous menti, ma fleur ?

La Fleur a agité ses pétales.

-     Ne te mets pas en colère, mon garçon ! Nous avons essayé de satisfaire tes désirs. Mais tes exigences et ton inexpérience sont si grandes ! Et tes connaissances en matière de beauté si limitées…

J’ai regardé ma fleur avec beaucoup de colère au fond du cœur.

-     Vous racontez n'importe quoi, ma Fleur ! Je ne peux faire confiance à personne sur cette île. Je vais m’en aller et je ne reviendrais jamais !

Ma Fleur a écouté mes reproches avec un peu d’irritation. Mais lorsqu’elle a vu ma tristesse, elle a ouvert ses pétales. 

-     Allons ! Allons ! dit-elle, ne te décourage pas, petit Pierre ! Ces aventures ont été très fructueuses… elles t’ont permis d’avancer sur le chemin… à présent tu sais que la beauté possède bien des facettes… et qu’il faut du temps pour toutes les découvrir.

 

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J’ai éclaté en sanglot.

-     Ça m’est égal, ma Fleur ! Moi, je voulais simplement voir briller ma beauté dans les yeux des filles et...

-     Oh ! Ne pleure pas, mon garçon ! Tu dois poursuivre le voyage ! Va voir madame La pierre ! Elle te montrera le chemin qui mène au deuxième joyau… Et la fleur a ajouté d’un air malicieux.

- … car sans le joyau de l’intelligence, nul ne peut trouver la beauté…

 

 

Porte 15 Les conseils de madame la pierre  pour trouver le deuxième joyau 

– L'île de la conscience –

Les dernières paroles de ma Fleur eurent raison de mon ressentiment à l’égard des habitants de mon île. Maintenant que j’avais commencé ce satané voyage, j’étais bien décidé à aller jusqu’au bout... et j’étais prêt à tout pour trouver le trésor. En marchant au bord de l’étang, je me mis donc à réfléchir aux paroles de ma Fleur. Pourquoi m’avait-elle parlé de l’intelligence ? N’étais-je donc pas assez intelligent pour découvrir la beauté ? Et la tête encore pleine de ces pensées, je me suis assis près de la pierre.  

-     Oh ! Bonjour, mon garçon ! dit-elle, quel bon vent t’amène aujourd’hui ?

Après un court instant d’hésitation, je lui ai confié le but de ma visite.

-     Eh bien ! Je viens vous voir pour trouver le joyau de l’intelligence, madame La pierre !

-     Le joyau de l’intelligence... ? a répété la pierre, en as-tu donc fini avec le joyau de la beauté ?

-     Oui ! Bien sûr ! ai-je dit en rougissant, évidemment ! Pour qui me prenez-vous, madame La pierre ?

La pierre a froncé les sourcils mais elle n’a rien dit. Elle s'est contentée de sourire.

-     Bon... bon..., très bien ! dit-elle, et que veux-tu savoir à propos de l’intelligence, mon garçon ?

-     Eh bien ! Je ne sais pas… Je voudrais seulement devenir plus intelligent, madame La pierre !

-     Devenir plus intelligent... ? a répété la pierre, bon ! Très bien, mon garçon ! Et comment comptes-tu t’y prendre ?

 

Je me suis gratté le menton (en proie à une intense réflexion). Comment répondre à une telle question ? dis-je en moi-même.

 

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-     Je ne sais pas, madame La pierre ! Je… je suppose qu’il faudrait que je connaisse plus de choses… 

La pierre m’a regardé avec un air plein de malice.

-     Connaître plus de choses ? Très bien ! Et à ton âge, où peut-on apprendre plus de choses, mon garçon ?

 

J'ai baissé la tête (un peu ennuyé par la réponse qui semblait se dessiner).

-     Eh oui ! dit-elle, à ton âge, l’école est sans doute la meilleure façon de progresser sur le chemin de l’intelligence… 

 

Et ce jour-là, la pierre m’obligea (malgré moi) à reprendre l'ennuyeux chemin de l’école.

 

 

PARTIE 3 A LA RECHERCHE DU DEUXIEME JOYAU : L'INTELLIGENCE

 

Porte 16 Le deuxième joyau se trouve-t-il à l'école ?

– Le quartier des p'tits dôms 

Sur les conseils de la pierre, je suis donc retourné en classe. Une chose avait pourtant changé. J’étais désormais bien décidé à trouver le joyau de l’intelligence (et à ne pas le laisser filer comme le joyau de la beauté). Je me mis donc à travailler avec beaucoup de sérieux. Et comme vous le savez sans doute, le sérieux ouvrent bien des portes... et parmi elles, bien sûr, celles de la réussite scolaire.

 

En quelques jours, j’obtins mes premières bonnes notes. En quelques semaines, je devins un bon élève. Et au fil des années, je réussis avec succès l’ensemble des examens, passant de classe en classe et obtenant tous mes diplômes.

 

Bien des années s'écoulèrent... au cours desquelles j’appris un tas de choses à peine croyables. J'appris ainsi à résoudre des équations très compliquées avec au moins deux inconnues. J'appris les capitales de tous les quartiers du Grand Labyrinthe (et les villes principales des autres planètes). J’appris quelques rudiments de gestion financière pour apprendre à faire fructifier son capital. J'appris le nom de toutes les rivières qui traversaient la Planète. J'appris à parler 7 langues, dont trois mortes et deux presque vivantes. Enfin, j'appris tout ce qu’on pouvait apprendre pour s’engager dans une carrière de technicien, de banquier, d’allumeur de réverbère, de géographe, de businessman ou même de propriétaire...

 

Bref, à la fin de ces longues années d’école, je pouvais prétendre à n’importe quel emploi. Et pourtant... malgré ces longues années passées sur les bancs de l’école, je n’avais pas le sentiment d’avoir vraiment progresser sur le chemin de l’intelligence. Qu’avais-je donc appris de si important à l’école ? dis-je un jour en moi-même. J'avais appris des tas de choses dans des matières très différentes dont voici la liste (presque) complète :

  

-     les mathématiques;

-     la littérature;

-     la physique;

-     la biologie;

-     l’histoire;

-     la géographie;

-     l’éducation physique;

-     les langues vivantes;

-     les langues mortes;

-     l’économie;

-     l’éducation civique;

 

Mais je n'avais jamais suivi le moindre cours sur les Méthodes de recherche du trésor ni le moindre cours sur l'Etude de la beauté. Voilà sans doute pourquoi, je n'avais pas le sentiment d'avoir beaucoup progressé. Le jour où je pris conscience de cette grave lacune dans les enseignements du quartier des P'tits Dôms, j'eus l'intuition qu'il me faudrait (si je souhaitais avancer sur ce chemin et trouver, un jour, le deuxième joyau) apprendre à connaître Tout – absolument Tout – Tout ce qui existait ici, sur cette Planète et ailleurs, partout dans l'univers. Il me semblait qu'à cette seule condition (connaître Tout sur Tout), il me serait possible de progresser sur le chemin de l'intelligence pour espérer un jour comprendre la beauté et trouver le trésor. Et ce jour-là, je pris la décision de devenir omniscient.

 

-     Mais par quoi commencer ? dis-je en moi-même, il y a tant de choses que j’ignore...

 

Comme je n’avais pas la moindre idée de la façon dont je devais m’y prendre pour devenir omniscient, j’ai songé à ma Fleur (à laquelle je n’avais pas rendu visite une seule fois au cours de ces longues années d’école... près de 7 longues années en tout) Mais pourquoi aurais-je été la voir ? J’avais suivi toute ma scolarité en pensant (un peu bêtement – je dois bien l’avouer) que le joyau de l’intelligence me serait donné à la fin de mes études... en même temps que mon dernier diplôme. Oui, j’avais été assez idiot pour croire que j’obtiendrais le joyau de l’intelligence sans les conseils de ma Fleur.... Et après ces longues années d'absence, j'ai poussé (un peu honteux) la porte de l’île de la Conscience.

 

  

Porte 17 Ma fleur m'aide à trouver le deuxième joyau

– L'île de la conscience 

A peine débarqué sur l'île, je me suis dirigé vers ma Fleur, un peu intimidé de la retrouver après ces longues années de séparation.

- Bon… bonjour, ma Fleur !

-     Oh ! Petit Pierre ! dit-elle, quelle surprise ! Que nous vaut l’honneur de cette visite ?

J’ai baissé la tête.

-     Oh ! Pardonne-moi, ma Fleur ! ai-je dit en rougissant de honte, je t’ai négligée si longtemps...

Ma Fleur s’est contentée d'agiter ses pétales.

-     Tu sais, ma fleur ! Pendant toutes ces années, je n’ai pas eu une seule minute à moi. Toute la journée, j’étais à l’école et tous les soirs, je devais faire mes devoirs…

-     Allons, allons ! dit-elle en ouvrant ses pétales, n’en parlons plus, mon garçon ! Tu sais bien que je serai toujours là...

Et je me suis penché vers ma fleur pour la serrer contre moi avec beaucoup de tendresse.

- Alors, dit-elle en desserrant un peu son étreinte, où en sont tes recherches ? As-tu trouvé le deuxième joyau... ?

-     Le joyau de l’intelligence, ma Fleur...? euh... eh bien... comment te dire...

-     Allons, allons ! dit-elle, parle sans crainte ! Tu te doutes bien que je suis au courant de tes mésaventures...

-     Ah... ? ai-je dit étonné, vous... enfin... tu sais donc que...

-     Hem ! Hem ! dit-elle.

 

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Et libéré de toute gêne, j’ai confié à ma Fleur mon embarras à propos du joyau de l’intelligence (totalement introuvable à l’école). Et je me suis empressé de lui expliquer mon désir tout neuf d’omniscience pour progresser sur le chemin de l’intelligence. Ma fleur m’écouta (comme elle le faisait autrefois) avec beaucoup d'attention, elle me sourit une ou deux fois. Puis elle referma ses pétales.

-     Devenir omniscient est une tâche très ambitieuse, mon garçon !

-     Oui ! ai-je dit, mais le deuxième joyau est au bout du chemin, n’est-ce pas ma fleur ?

Ma Fleur a rétracté ses pétales (une façon peut-être pour elle d'exprimer son scepticisme) puis elle s'est penchée vers moi un peu tremblante.

- Le chemin de l'omniscience est une route longue et difficile, mon garçon ! Beaucoup s’y sont égarés… mais fais selon tes désirs ! Va voir madame La pierre ! Elle guidera tes pas sur ce chemin.

Ma fleur a soupiré (sans doute gênée de m’orienter sur ce chemin) et elle m’a souhaité bonne chance. En la quittant, je me suis dirigé de l’autre côté de l’étang pour retrouver madame La pierre.

 

 

Porte 18 Madame la pierre oriente ma recherche pour trouver le deuxième joyau 

– L'île de la conscience 

-     Bonjour, madame La pierre ! Je...

-     Oui, oui ! dit-elle, je sais… inutile de m’expliquer le but de ta visite ! J’ai entendu ta conversation avec la Fleur. Ainsi tu aimerais devenir omniscient ?

-     Oui !  Aujourd’hui, c’est mon vœu le plus cher, madame La Pierre !

-     Bon ! dit-elle, très bien ! Puisque l’école n’a pu satisfaire tes désirs en matière d’intelligence... je ne vois qu’une possibilité, mon garçon. Il va falloir quitter le quartier des P'tits Dôms et t'inscrire à l'université dans le quartier de la Capitale.

-     Quitter le quartier des P'tits Dôms… ? Et m'inscrire à l'université…, madame La pierre ?

-     Eh oui ! dit-elle, si tu veux devenir omniscient, mon garçon, il va falloir suivre les cours à l’Université de Tous les Savoirs dirigée par l’éminent Professeur Etiquette. On y enseigne là-bas un programme d’omniscience appelé Etudes et Connaissances Générales et Détaillées du Voyage, du Labyrinthe, des Planètes et des Univers. Et lui seul, pourra te permettre d’avancer sur le chemin de l’omniscience !

 

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-     Bon…eh bien... d’accord, madame la pierre ! Je vais m’y inscrire et je reviendrais vous voir lorsque je serais omniscient ! ai-je dit en m’éloignant.

-     Oui, oui ! Bien sûr ! dit-elle, à bientôt, mon garçon !

 

 

Porte 19 Le professeur étiquette 

– Le quartier de la capitale 

Le lendemain, je quittai le quartier des P’tits Dôms pour le quartier de la Capitale. La célèbre Université de Tous les Savoirs dirigée par l'éminent Professeur Etiquette était située dans la rue principale, derrière une immense porte de bois sur laquelle était placardée une magnifique plaque de marbre où était inscrit en belles lettres dorées : UNIVERSITE DE TOUS LES SAVOIRS. Je poussai la porte et entrai dans l'immense bureau du Professeur Etiquette. A peine entré, il m'expliqua que le noble établissement dont il était le doyen était l’une des plus prestigieuses institutions du Grand Labyrinthe qui formait les plus éminents savants dans toutes les disciplines existantes. Après cette brève entrée en matière, il me posa quelques questions (qu’il n’est pas nécessaire d’évoquer ici (elles étaient si triviales…)) et me tendit une fiche d’inscription.

 

Voilà comment je fis très officiellement mon entrée à l’Université de Tous les Savoirs, où, pendant près de 7 années, je pus étudier toutes sortes de matières plus étranges et étonnantes les unes que les autres. En voici quelques-unes :

 

-     la philosophie;

-     les mathématiques euclidiennes;

-     la métaphysique comparée;

-     les mathématiques appliquées à l’histoire;

-     la biologie des crustacées;

-     les mathématiques des sciences cognitives;

-     la sociologie des religions;

-     les mathématiques appliquées aux sciences spatiales;

-     l’astrophysique;

-     les mathématiques appliquées aux sciences du goût et de l’esthétisme;

-     la botanique;

-     les mathématiques...

 

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Je ne prends pas la peine d'achever cette liste car l'inventaire des matières serait encore bien long et très ennuyeux à lire. Comme vous l’avez sans doute remarqué (si vous avez lu cette liste avec un peu d’attention), l’enseignement des mathématiques y occupait une place déterminante. En effet, aux yeux du Professeur Etiquette et de ses honorables confrères (éminents représentants du corps enseignant), toutes les disciplines devaient être étudiées avec une extrême rigueur (et quoi de plus rigoureux, à leurs yeux, que les mathématiques !). Ainsi, à chaque début de cours, le professeur en charge des enseignements, nous répétait inlassablement la phrase fétiche de l'université :

 

« Chers étudiants, apprenez à vénérer les mathématiques, Ô noble discipline, qui nous permettra un jour de tout comprendre et de tout expliquer !!! N'oubliez pas que, nous autres, chercheurs, poursuivrons inlassablement nos recherches tant que nous n'aurons pas éclairci notre compréhension rigoureuse, rationnelle et mathématique des origines du Voyage et de l'ensemble des phénomènes relatifs au Labyrinthe, aux Planètes et aux Univers !!! ».

 

Evidemment, les professeurs (et à leur tête l'éminent Professeur Etiquette) ne plaisantaient pas avec les mathématiques. Pour mon plus grand malheur car je n’avais jamais vraiment porté cette discipline dans mon cœur. Et pour être tout à fait honnête, j’avais toujours eu horreur de cette horrible matière. Mais, au cours de ces 7 longues années passées dans ce haut lieu de la Connaissance, il me fut impossible d'échapper aux mathématiques (puisqu'elles étaient enseignées partout et par tous). Aussi, ai-je dû une nouvelle fois, me mettre à travailler d'arrache-pied. En vain… car malgré mes efforts, mes progrès se révélèrent  médiocres... Au cours de ces 7 longues années, mes notes n’ont jamais réellement pu dépasser le zéro absolu. Bref… en un mot, mes résultats en mathématiques furent toujours catastrophiques ! Ce qui m'attira, dès les premiers jours, les foudres du Professeur Etiquette qui ne pouvait souffrir la médiocrité chez ses étudiants. Face à mes résultats peu convaincants, le Professeur s'évertuait à  m'expliquer (et à me ré-expliquer inlassablement) les raisonnements mathématiques les plus élémentaires. Mais plus il s’acharnait à m’expliquer les fondamentaux de cette noble matière, moins je comprenais ce qu’il racontait... ce qui le mettait dans de terribles colères. Un jour, alors qu’il nous rendait un devoir de 7ème année (une interrogation sur la valeur absolue et les valeurs relatives), le professeur a perdu son sang-froid. Ce jour-là, il m’a rendu ma copie avec un éclair de fureur dans les yeux :

-     Petit Pierre ! avait-il crié, vous n’êtes qu’un cancre ! 4/ 20 !

 

Et le Professeur (qui ne plaisantait pas avec les mathématiques), plaisantait encore moins avec les mauvaises notes. Des éclairs se sont mis à briller dans ses yeux (ce qui en général annonçait une tempête apocalyptique !). Ce jour-là, la tempête fut effroyable. Ce fut une cascade de noms d’oiseaux qui claquaient comme des virgules dans un long flux de mots :

-     4/20 ! criait-il, cancre ! Crétin ! Idiot ! Triple andouille ! Âne bâté ! Vous ne comprenez vraiment rien ! Pas un dixième de ce que je vous raconte ! Faut-il être stupide ?!! Vous êtes vraiment un imbécile heureux, mon garçon !

 

Cette averse, ce déluge, cette avalanche dura près d’un quart d’heure. Lorsqu'enfin le professeur se calma, je rentrai chez moi le cœur bien triste.  

 

 

Porte 20 Monsieur l'oiseau  

– La clairière de l'imaginaire 

Arrivé dans ma chambre, je jetai ma copie par terre et me laissai choir derrière la porte. Et si le Professeur Etiquette avait raison ? dis-je en moi-même. Peut-être n’étais-je, après tout, qu’un imbécile ? Mais je n’étais sûrement pas un imbécile heureux ! J’étais un imbécile très malheureux qui ne trouverait sûrement jamais le deuxième joyau. Ah ! Décidément, dis-je en moi-même, il est bien difficile d’avancer sur le chemin de l’intelligence ! Et en proie à un doute terrible, je me mis à réfléchir… Pourquoi le professeur Etiquette n’avait-il encore jamais donné aucun cours sur les Méthodes de recherche du trésor ou sur l’étude de la beauté... (et savait-il seulement où se trouvait le trésor et ce qu’était la beauté ... ?). Ah ! Décidément, dis-je en moi-même, personne n’enseigne de telles matières dans cette université ! Tout le monde ne jure que par les mathématiques ! Les mathématiques ! Toujours les mathématiques ! Etait-ce ma faute si je n’y comprenais rien ? Décidément, dis-je en moi-même, depuis mon entrée à l’université, je ne me suis jamais senti aussi malheureux ! Et ce jour-là, je me mis à maudire le Professeur Etiquette et ses foutues mathématiques. Ma Fleur avait raison, jamais je ne réussirais à devenir omniscient. J'ai regardé ma copie en songeant à ma Fleur. Et j'ai vu qu’elle était tachée par quelques larmes (quelques larmes de tristesse et de colère). Tenez ! Regardez ! Voici ma copie (je l’ai conservée bien soigneusement pendant toutes ces années (car elle reste pour moi un souvenir inoubliable…)) :

 

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Eh bien ! Figurez-vous qu’à l’instant où j’ai regardé ma feuille, il se passa une chose extraordinaire ! La figure géométrique (sur la page de droite) se transforma sous mes yeux ! Et voici en quoi elle se transforma :

 

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Oui, la figure se métamorphosa en pélican (le pélican de l’île de la Conscience). Oui ! Oui ! C’est bien lui que vous apercevez sur ma copie ! En ce jour de grande tristesse (je ne m’étais, je crois, jamais senti aussi misérable), il avait eu la merveilleuse idée de me rendre visite.

-     Bonjour ! dit-il en se posant sur la barre de mon 4/20.

-     Oh ! ai-je dit en essuyant mes larmes, bonjour monsieur l’oiseau !

-     Eh bien ! Que se passe-t-il ? Pourquoi pleures-tu, mon garçon ?

-     Parce que… je suis un imbécile très malheureux, monsieur l’oiseau...

Le pélican a hoché la tête.

-     Comment peux-tu dire une chose pareille ! Dis-moi plutôt ce qui te rend si triste !

Et j’ai confié au pélican ma tristesse de ne pas avancer sur le chemin de l’intelligence et mon désespoir de ne jamais pouvoir trouver le deuxième joyau.

-     Allons ! Allons ! dit-il, tu finiras par le trouver… un peu de patience, mon garçon…

-     Mais non ! ai-je dit, je suis un idiot ! Et les idiots ne comprennent rien, monsieur l’oiseau ! Comment pourraient-ils trouver le joyau de l’intelligence ? 

-     Hem ! Hem ! dit le pélican.

Et il a regardé ma copie (avec attention).

- Eh bien ! s’est-il exclamé, il s'agit là d’un exercice sur la valeur absolue et les valeurs relatives !

-     Oui ! ai-je dit, une question bien trop difficile pour un idiot de mon espèce, monsieur l’oiseau.

Le pélican a posé le bout de son aile sur son bec.

-     Chut ! dit-il, à présent cesse de dire des bêtises, mon garçon !

Et il a avalé ma note. Oui ! Le pélican a avalé le 4 et le 20 d’un seul coup.

-     Allez ! Approche-toi ! dit-il, nous allons étudier cet exercice ensemble !

 

Le pélican m'a invité à monter sur son dos. J’ai enjambé ma drôle de monture. J'ai fermé les yeux et nous nous sommes envolés.

 

 

Porte 21 Monsieur l'oiseau est un drôle de professeur

– L'île de la conscience 

En un coup d’aile, le pélican franchit la minuscule porte qui nous séparait de l’île de la Conscience. Il se posa quelques instants aux côtés de ma Fleur puis il reprit son envol. Nous sommes montés très haut dans le ciel. Après quelques minutes de voyage, nous avons atterri dans une caverne aux parois transparentes située juste au-dessus de l’île de la Conscience (on aurait dit une énorme boîte de verre).

 

A peine arrivés, le pélican me fit descendre et déposa mon 4/20.

-     Prends le 20 ! dit-il, et retourne-le !

J’ai mis le 20 à l’envers.

-     Maintenant prends le 4, mon garçon, et pose-le par-dessus !

J’ai saisi le 4 et je l’ai posé sur le 20.

-     Bien ! dit-il, maintenant grimpe dessus !

Que pouvait bien signifier ce genre d’acrobatie ? dis-je en moi-même.

-     Ne t’inquiète pas ! dit le pélican, nous allons étudier ensemble la valeur absolue et les valeurs relatives.

- Eh bien..., ai-je dit un peu déconcerté, j’ignorais que vous étiez aussi professeur de mathématiques, monsieur l'oiseau !

Le pélican s’est mis à rire. Il se mit à rire si fort que je faillis tomber de mon drôle d’échafaudage.

-     Professeur... ? dit-il, quelle drôle d’idée ! Je ne suis pas professeur, mon garçon ! Je suis pompier des valeurs relatives et gardien de la valeur absolue.

J’ai regardé le pélican avec des yeux tout ronds d’étonnement.

-     Oh ! Il n'y a là rien de très compliqué, mon garçon. Mon rôle consiste à éteindre le feu sur les valeurs relatives et à faire visiter la valeur absolue…  

Et le pélican se lança dans quelques explications techniques. Ainsi il m’apprit que mes larmes n’étaient pas tombées par hasard mais qu’il les avait faites tomber sur ma copie pour effacer la valeur de mon 4/20.

-     Un pompier doit lutter contre les incendies, mon garçon ! Mais parfois les larmes ne suffisent pas à éteindre le feu ! Aussi, le pompier doit sortir sa grande échelle pour sauver ceux qui risquent d’être étouffés par la fumée des valeurs relatives…

-     Hem ! Hem ! ai-je dit, je ne comprends rien à ce que vous dîtes, monsieur l'oiseau ! 

-     Ne t’inquiète pas ! Tu vas comprendre, mon garçon ! Nous allons faire ensemble un petit exercice. 

 

Et le pélican a sorti une échelle (une très grande échelle).

-     Fixe-la sur la barre du 4 ! dit-il.

Je me suis dépêché de la fixer.

-     Voilà monsieur l’oiseau !

Le pélican m’a alors regardé droit dans les yeux.

-     N’oublie jamais, mon garçon ! Pour apprécier les valeurs, tout dépend de l’échelle ! Maintenant regarde à tes pieds ! Et dis-moi ce que tu vois !

 

J’ai regardé. Il y avait là un bout de chiffre (à peine visible).

-     Euh… eh bien… d’ici, je ne vois pas grand-chose, monsieur l’oiseau.

-     Bien ! dit-il, tu ne vois pas grand-chose ! A ce niveau, on ne voit jamais grand-chose. C’est tout à fait naturel ! A présent, grimpe sur le premier barreau ! Et dis-moi ce que tu vois !

J’ai grimpé sur le premier barreau.

-     Je vois un 4 bizarrement posé sur un 20 à l’envers, monsieur l’oiseau.

Le pélican me félicita.

-     Bien, mon garçon ! Maintenant grimpe encore de 2 barreaux ! Et dis-moi ce que tu vois !

-     Je vois… je vois ma composition de mathématiques, monsieur l’oiseau.

-     Très bien ! dit le pélican, et vois-tu encore ton 4 sur 20 ?

J’ai regardé ma copie avec attention.

-     Non ! Je ne vois plus ma note, monsieur l’oiseau.

 

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-     Bien ! Très bien ! Continue de monter, mon garçon ! Et dis-moi ce que tu vois !

-     Je vois… je vois ma chambre, je… je vois aussi le bureau du Professeur Etiquette. 

-     Vois-tu encore ta copie ?

-     Oh ! Je la vois à peine, monsieur l’oiseau.

-     Bien ! Très bien ! dit le pélican, continue de monter, mon garçon !

Et j’ai continué de grimper à l’échelle (trouvant ce jeu de plus en plus amusant).

-     Maintenant, je… je vois la maison de mes parents et je vois aussi l’Université de Tous les Savoirs, monsieur l’oiseau.

-     Bien ! Très bien ! Continue de monter, mon garçon !

-     Maintenant je… je  vois les rues et les maisons du quartier des P’tits Dôms, je vois aussi les routes et les champs du quartier de la Capitale. D’ici, tout a l’air minuscule ! Oh oui ! Tout a l’air minuscule, monsieur l’oiseau !

-     Bien ! Très bien ! Continue de monter, mon garçon !

J’ai continué à grimper à l’échelle mais j’ai bientôt commencé à ressentir une sorte de vertige (je n’avais jamais regardé les choses de si haut et cela me tournait un peu la tête). Lorsque je suis arrivé à peu près au milieu de l’échelle, le pélican me dit :

-     Voilà où s’arrête mon premier métier, mon garçon ! A cette hauteur, tu ne dois apercevoir que d’infimes petits points. Ce sont les valeurs relatives! D'ici, tu vois, elles n’ont plus la même importance ! Et si dorénavant, les valeurs relatives te gâchent un peu la vie, tu sauras ce qu’il te reste à faire… Il te suffira de grimper à l’échelle pour que les valeurs relatives deviennent de petits points minuscules. Maintenant, dit le pélican, si tu continues de grimper, je te montrerais mon second métier.

Et malgré mon vertige, j’ai continué de grimper.

-     Bien ! dit le pélican, dis-moi ce que tu vois à présent !

J’ai regardé en bas. Tous les points avaient disparu. Et j’ai continué de grimper. Mais il commençait à faire noir. Et je commençais à en avoir assez de grimper sans savoir où j’allais.

-     Allez ! Courage ! Continue de monter, mon garçon ! Encore quelques efforts et tu connaîtras mon second métier !

Et malgré l’obscurité, j’ai continué de monter. Mais arrivé à peu près au trois quart de l’échelle, j’ai perdu courage. Je n’en pouvais plus. Je me suis mis à crier :

-     J’en ai assez, monsieur l’oiseau ! Je n’y vois plus rien !

-     Eh bien ! Arrête-toi ! dit-il, et redescends !  Nous verrons cela une prochaine fois !

 

Et je suis redescendu aussi vite que je l'ai pu. Lorsque j’ai touché terre, le pélican m’a félicité.

-     Bravo, mon garçon ! Tu as été très courageux ! Et ne t’inquiète pas pour la valeur absolue ! Nous aurons sûrement l'occasion de la visiter… En attendant, je t’invite à la chercher… car sans elle, aucun chercheur ne peut progresser sur le chemin… Mais si tu veux la découvrir, il te faudra quitter l'Université de Tous les Savoirs. Ce n'est pas le professeur Etiquette qui t'aidera à la trouver.

Et le pélican s’est penché vers moi pour me chuchoter à l’oreille :

-      C'est un très grand professeur mais il ne connaît et n'enseigne que les valeurs relatives… Et ce n'est pas ainsi que l'on peut découvrir la valeur absolue…

J’ai regardé le pélican avec crédulité.

-     Et que dois-je faire alors, monsieur l’oiseau ?

Le pélican a hésité un instant. Puis il m’a regardé droit dans les yeux.

-     Dans ton cas, dit-il, il me semble que l’Histoire serait une matière appropriée pour la découvrir.

-     L’histoire…, monsieur l’oiseau ? Mais je l’ai déjà étudiée à l’école et à l'université.

-     Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! a fait le pélican, Ah ! Ah ! Pas ce genre d’Histoire, mon garçon ! Celle-ci est d’un genre… très particulier ! Elle permet à celui qui l’étudie de connaître la façon dont tous les chercheurs de cette Planète ont essayé de trouver le trésor. En étudiant leur histoire, tu connaîtras leur voyage et le chemin qu’ils ont emprunté. Tu apprendras leur façon de chercher les joyaux. Tu découvriras leurs erreurs. Et si tu les étudies avec soins, ils te permettront de trouver ton propre chemin. 

-     Et… où dois-je aller pour étudier ce genre d’Histoire, monsieur l’oiseau ?

Le pélican a réfléchi un instant.

-     Eh bien…, dit-il, il me semble que monsieur Black serait tout à fait indiqué pour ce genre d’apprentissage. C'est l'un des plus éminents Professeurs d’Histoire du Labyrinthe ! Et s’il accepte de t’aider, ses conseils te seront très précieux !

-     Monsieur Black… ? 

-     Oui ! dit le pélican, tu le trouveras à la Grande Bibliothèque du quartier de la Capitale où il passe la plus grande partie de son temps. Rends-lui visite, mon garçon ! Et demande-lui de t’apprendre l’Histoire !

 

Quelques jours plus tard (sur les conseils du pélican), je quittai l’Université de Tous les Savoirs et je partis, le cœur plein d’espoir d’avancer sur le chemin de l’intelligence, à la recherche de monsieur Black et de ses fameuses leçons d’Histoire.

 

 

Porte 22 Monsieur black

– Le quartier de la capitale 

La Grande Bibliothèque était située à deux pas de l’Université de Tous les Savoirs (dans la même rue principale du quartier de la Capitale). Elle y trônait là comme un énorme livre posé sur une étagère (j’étais maintes fois passé devant cet étrange bâtiment en me demandant ce qu’il pouvait y avoir à l’intérieur). Et en y pénétrant ce jour-là, ma surprise fut si grande que je faillis tomber à la renverse. La grande Bibliothèque regorgeait de livres soigneusement rangés sur des étagères (étagères qui formaient un immense labyrinthe). Je n’avais jamais vu tant de livres. J’ai parcouru du regard (un regard émerveillé) ce dédale d’allées et de pages avant de me diriger vers un petit bonhomme aux lunettes rondes qui trônait derrière une énorme pile de livres au centre de la salle.

-     Bonjour… ai-je dit, je… j’aimerais parler à monsieur Black.

Le petit bonhomme m’a regardé avec indifférence, il s’est gratté la tête un instant avant de replonger derrière sa pile de livres.  

 

p24

 

- Eh bien…, ai-je dit en moi-même, quel drôle d’accueil ! Mais je ne me suis pas laissé décourager par l’indifférence de cet étrange bibliothécaire. Il me fallait absolument rencontrer monsieur Black pour écouter ses fameuses et étranges leçons d’histoire. Je me suis donc empressé de lui expliquer le but de ma visite... je lui ai parlé de ma recherche du trésor et de mes pas sur le chemin qui mène au deuxième joyau. Le petit bonhomme m’a alors regardé avec intérêt (un intérêt un peu mêlé d’ironie), il a réajusté ses lunettes et m’a dit :

- Ainsi… vous êtes chercheur de trésor… 

J’ai acquiescé d’un hochement de tête. Le petit bonhomme s’est de nouveau gratté la sienne avant de me dire d’une voix malicieuse :

-     Voyons ! Voyons ! Des livres sur la recherche du trésor… ? Eh bien… je crois que vous avez frappé à la bonne porte, jeune homme ! Nos étagères en regorgent ! Chaque ouvrage de cette bibliothèque nous livre un bout du chemin qui mène au trésor…

Et il me désigna un immense rayonnage rempli de brochures, d’ouvrages, de livrets et de fascicules.

-     Tenez ! Regardez ! dit-il, dans ces allées, vous trouverez la totalité des romans écrits depuis la création du Labyrinthe ! Et dans celles-ci, vous trouverez les contes et les essais ! Ici, vous trouverez la poésie ! Là, les livres de philosophie, de géographie, de sociologie, de psychologie…

Je l’ai regardé un peu embarrassé.

-     Je… je crois que je n’aurais jamais le courage de…de lire tous ces livres, monsieur Black… n’auriez-vous pas des livres plus… comment dire… ? Des livres qui parlent vraiment du trésor et du chemin pour le découvrir… 

Monsieur Black s’est de nouveau gratté la tête avant de me désigner un autre rayonnage.

-     Regardez ! dit-il, sur ces étagères sont répertoriés tous les évènements du Grand Labyrinthe depuis qu’il existe !

Et il m’a tendu une longue liste répertoriant tous les livres d’histoire de la Grande Bibliothèque.

-     Vous pourriez y apprendre des choses très instructives sur la façon de chercher le trésor.

J’ai regardé la liste. En voici un court extrait :

 

-     la découverte du feu;

-     la première guerre;

-     la conquête de l’espace;

-     la deuxième guerre;

-     la découverte du nouveau Monde;

-     la guerre des 6 jours;

-     l’invention de l’imprimerie;

-     la guerre de 30 ans;

-     les premiers pas sur la lune;

-     la guerre de 100 ans;

-     la conquête de l’ouest;

-     la guerre de…

 

-     Je… je suis désolé, ai-je dit en interrompant ma lecture, mais je ne vois pas comment ces livres pourraient m’aider à trouver le deuxième joyau.

Monsieur Black m’a regardé d’un air contrarié.

-     Bon ! dit-il en se grattant la tête, puisque ces livres ne semblent pas correspondre à vos attentes, je ne vois qu’une possibilité… je vais être obligé de vous présenter l'étagère que nous réservons à nos adhérents les plus exigeants. Mais attention, jeune homme ! Ces livres sont d'un genre… très spécial ! Un seul d'entre eux est plus terrifiant et plus instructif que tous les livres d’histoire réunis !

Et monsieur Black m'invita à le suivre jusqu'à un recoin obscur de la Grande Bibliothèque.

- Voyez ! dit-il en désignant un rayonnage perdu au fond d'une petite pièce, sur ces étagères sont classés tous les plus mauvais exemples que notre Labyrinthe ait connus !

J’eus un mouvement de recul.

-     Mais ne craignez rien ! dit-il, aujourd’hui, tous sont inoffensifs ! Enfin… ceux qui n’ont pas fait d’émules !

Et je me suis avancé (avec prudence) vers l’étagère.

-     Lisez-moi donc quelques titres ! dit monsieur Black.

Et je me mis à lire (d’une voix légèrement tremblante) :

-     mon… sieuA…tila;

-     mon… sieur Gen… gis… khan;

-     mon… sieur Paul… pot;

-     mon… sieur Jo… seph;

-     mon… sieur A… dolph;

-     mon… sieur Béni… to;

-     mon… sieur Kim… il… soung;

-     mon… sieur Pine… hochet;

-     mon… sieur…

 

Soudain monsieur Black m’a interrompu.

-  Allons ! Allons ! dit-il, inutile de poursuivre ! Vous avez l’air si impatient… que diriez-vous de rencontrer l’un d’eux ? 

-  Euh… eh bien…, ai-je dit un peu pris au dépourvu, je… je crois que… euh… enfin… ce n’est pas nécessaire, monsieur Black. Je me rends très bien compte d’ici !

Et monsieur Black mit tant d’ardeur à me convaincre… que je n’ai pas eu le cœur à refuser sa proposition. Sur ses conseils, j'ai posé un doigt au hasard sur la liste. Et il tomba un peu lourdement (je dois bien l'avouer) sur monsieur Adolph.

-     Bien ! Excellent choix ! dit monsieur Black, voilà l'un des cas les plus intéressants de l’Histoire ! Je suis persuadé que cette rencontre sera très instructive !

J’ai acquiescé d’un hochement de tête timide.

-     Regardez ! dit-il en désignant une petite trappe cachée derrière une immense pile de livres, voici l’entrée du Labyrinthe Souterrain des Mauvais Exemples à ne pas Suivre ! Vous y trouverez monsieur Adolph ! Bon voyage ! Bonne leçon ! Et à tout à l’heure, jeune homme !

 

 

Porte 23 Monsieur adolph

– La clairière de l'imaginaire 

Certains d’entre vous ne connaissent peut-être pas monsieur Adolph. C’est pourtant l’un des personnages les plus célèbres du Grand Labyrinthe ! Il est sans doute même l’exemple à ne pas suivre le plus célèbre de l’Histoire ! Il a consacré toute sa vie à essayer de satisfaire ses rêves de puissance et de haine.

 

Pendant quatre longues années, monsieur Adolph et son armée ont tenté d’envahir tous les quartiers du Labyrinthe. Et lors de leur conquête, ils ont commis un grand nombre d’atrocités. Ils n’ont pas hésité à tuer, à assassiner, à torturer et à exterminer plus de 6 millions de résidents.

 

Et aujourd’hui, tout le monde se souvient encore des terribles ravages commis par monsieur Adolph et son armée ! Tenez ! Voici le portrait de monsieur Adolph (que j’ai dessiné spécialement pour vous – pour que vous n’oubliiez pas ce que l’Histoire peut nous apprendre) :

 

p25

 

En réalité, moi qui ai rencontré monsieur Adolph, je peux vous dire que c’était un tout petit bonhomme. D’ailleurs, en regardant sa tête, on a peine à croire qu’il a été l’auteur de toutes ces horreurs ! Et pourtant ! Si ! Croyez-moi ! Malgré son air de pauvre type – un peu triste et malheureux – c’est bien lui qui est à l’origine du massacre de plus de 6 millions de résidents ! Ce jour-là, ma conversation avec lui fut très intéressante. Sur ce point, monsieur Black ne m’avait pas menti.

 

Après quelques instants d'hésitation, j'ai refermé la petite trappe derrière moi et je me suis enfoncé dans la galerie souterraine. Au bout de la galerie (située au cœur du Labyrinthe), j’ai trouvé monsieur Adolph assis tout seul sur un banc dans une pièce minuscule.

- Hem ! Hem ! ai-je fait en entrant dans sa cellule.

-     Bonch’our ! m’a-t-il répondu avec un fort accent, que me faut l’honneur de zette vizite ?

Je me suis avancé, je l’ai regardé sans sourciller et je lui ai dit (d’une voix méprisante) :

-     Vous… vous êtes un monstre, monsieur Adolph ! Comment… comment avez-vous pu commettre… toutes ces atrocités ?!!

Monsieur Adolph a baissé les yeux. J’ai lu dans son regard de la crainte et de la terreur. Le pauvre bougre faisait pitié. 

-      Achh ! dit-il, z’est une lonk histoire, mon garçon ! Mais che fais te la raconter !

 

Et d'une voix éteinte, monsieur Adolph s'est lancé dans le long récit de sa vie. Il évoqua les souffrances de sa jeunesse, les railleries de ses camarades, les difficultés du chemin, les échecs nombreux qui avaient fait germer en lui de nombreuses frustrations qui avaient, à leur tour, fait naître un désir farouche de revanche ainsi qu'une violence et une haine terrifiantes. A la fin de sa longue tirade, monsieur Adolph a de nouveau baissé les yeux. 

-     Ces déboires n’excusent pas les atrocités que vous avez commises, monsieur Adolph !

-     Achh ! Tu as raizon, mon garzon ! Mais il y a pourtant une lezon à tirer des zorreurs que j’ai commises dans mon existenze.

-     Ah oui ??! ai-je dit avec fureur, eh bien ! Allez-y ! Que votre exemple serve au moins à quelque chose, monsieur Adolph !

Monsieur Adolph a hésité (comme si son secret était encore plus monstrueux que les horreurs qu’il avait commises).

-     Nous… nous zavons tous cette violenze en nous, mais…

-     Mais quoi… ?!! ai-je de nouveau crié.

-     Mais, a repris monsieur Adolph, il ne vaut pas la laizer sordir à l’exdérieur ! Il vaut la tranzformer en ch’oi !

-     En quoi… ?!! ai-je crié une nouvelle fois sans pouvoir réprimer la violence que cette phrase avait fait naître en moi.

-     En joie ! dit-il en faisant un terrible effort de prononciation, peu importe la fazon dont vous la tranzformer, mais il vaut y arriver ! Zinon vous deviendrez à votre fazon de petits führers pour ceux qui croizeront votre chemin !

 

Les dernières paroles de monsieur Adolph m’avaient mis dans une telle rage (car malheureusement, je crains qu’il avait raison) que j’ai claqué la porte de sa cellule sans même le saluer. J’ai retraversé le Labyrinthe souterrain et j’ai retrouvé le bureau de monsieur Black encore abasourdi par cette surprenante rencontre.

 

 

Porte 24 L'histoire n'est pas toujours aussi noire qu'elle en a l'air

– Le quartier de la capitale 

-     Alors cette leçon ? a demandé monsieur Black, comment s’est-elle passée ?

-     Euh… eh bien…, ai-je bafouillé (encore ahuri par cette terrifiante rencontre), ce fut euh… comment vous dire… euh… très instructif… et… bien terrifiant aussi, monsieur Black.

Monsieur Black  a souri (comme si cela l’amusait de voir la peur et la colère que cette rencontre avait provoquées chez moi). Il a enlevé ses lunettes. Il les a consciencieusement nettoyées. Puis il m’a expliqué que l’histoire de notre Planète n’était pas toujours aussi noire.

-     Heureusement, dit-il, que notre Planète a aussi compté parmi ses résidents des personnages extraordinaires.  

-     Oui, ai-je dit, certainement, monsieur Black.

-     Tenez ! dit-il en posant un mince fascicule sur son bureau, regardez cet ouvrage, jeune homme. Vous y trouverez tous les Grands Esprits que le Labyrinthe ait connus !

J’ai ouvert le livre. Et sur la première page, j’ai vu une liste de noms.

 

Pour vous donner une idée des personnages extraordinaires qui figuraient sur la liste de monsieur Black, voici les plus célèbres d'entre eux (avec leur portrait que j’ai dessinés à votre attention) :

 

p26

 

-     Mademoiselle Thérèse (dit Mère Térésa);

-     Monsieur Léonardo (dit De Vinci);

-     Monsieur Nelson (dit Mandela);

-     Monsieur Albert (dit Einstein) ;

-     Monsieur Tenzin Gyatso (dit le 14ème);

-     Madame Syu Kyi (dite Aung San);

-     Monsieur  Luther (dit le King);

-     Monsieur Albert (dit Schweitzer);

 

J’ai lu la liste des Grands Esprits avec beaucoup intérêt (un intérêt qui n’a pas échappé à monsieur Black).

-     Ah ! dit-il, je vois que vous avez l’air très intéressé. Cela vous ferait-il plaisir de rencontrer un Grand Esprit ?

-     Je… oh oui ! Bien sûr ! ai-je dit avec enthousiasme.

-     Eh bien ! Choisissez-en un ! dit-il, et vous le rencontrerez !

J’ai hésité un instant. Devais-je choisir Monsieur Luther… ? Monsieur Albert… ? Mademoiselle Thérèse… ?

-     Oh la la ! ai-je dit en soupirant, tous ont l’air si intéressants que je ne parviens pas à me décider.

-     Il faut bien avouer, dit monsieur Black, que le choix est difficile ! Chacun aurait tant de choses à nous apprendre… Mais si vous ne pouvez vous décider, jeune homme, laissez le hasard choisir à votre place !  

 

Et sur les conseils de monsieur Black, j’ai fermé les yeux et j’ai posé mon doigt au hasard sur la liste.

-     Monsieur Mahatma ! s’est écrié monsieur Black, eh bien ! Voilà un excellent choix, jeune homme !

 

A ces mots, Monsieur Black m’a invité à le suivre jusqu’à la porte du Labyrinthe Supérieur des Grands Esprits (le nom exact de ce labyrinthe est le Labyrinthe Supérieur des Grands Esprits qui ont fait avancer l'Histoire de la Planète dans le bon sens)

-     Mais comme ce titre est trop long, me dit monsieur Black en refermant la porte, on l’appelle le Labyrinthe des Grands Esprits ! Allez ! Bon voyage ! Bonne leçon ! Et à tout à l’heure, jeune homme !

 

 

Porte 25 Monsieur mahatma

– La clairière de l'imaginaire 

Le Labyrinthe Supérieur où habitait monsieur Mahatma était très différent du Labyrinthe Souterrain où vivait monsieur Adolph. Ici, les galeries étaient très spacieuses et très éclairées. Et on y cheminait sans la moindre difficulté. Après quelques minutes de marche, je suis arrivé dans une clairière où une jeune femme, vêtue d’une étrange pièce d’étoffe orange, s’affairait autour d’un feu. Lorsqu’elle m’aperçut, elle se prosterna et m'offrit une assiette de nourriture.

-     Merci ! ai-je dit, merci, mademoiselle, mais je n’ai pas faim ! Je cherche monsieur Mahatma !

A ces mots, le visage de la jeune femme s’éclaira d’un grand sourire. Elle se prosterna 3 fois et me désigna une petite hutte de briques rouges cachée derrière une palissade. Je l'ai remerciée en m’inclinant et je me suis dirigé vers la minuscule baraque.

 

Monsieur Mahatma était là, assis au centre de la pièce en train de s’entretenir avec quelques résidents du Labyrinthe. Il me salua en ouvrant les bras (comme si nous nous connaissions depuis toujours) et me proposa de me joindre à l’assemblée. Puis, il reprit tranquillement le fil de ses pensées :

 

-     Mais amis ! dit-il, il ne faut pas agir dans la violence ! Cela, c’est la vieille loi, la loi de la jungle : œil pour œil, dent pour dent. Tout mon effort tend précisément à nous débarrasser de cette loi de la jungle qui ne nous convient pas… D’un côté, monsieur Adolph et monsieur Bénito, et de l’autre côté, monsieur Joseph peuvent nous montrer l’effet direct de la violence. Cependant, cela reste momentané. Par contre l’effet des actes non-violents me semble capital car ils peuvent grandir année après année sans que cela ne s’arrête jamais… 

 

Les paroles de monsieur Mahatma étaient si intelligentes qu’elles eurent raison de ma faim d’intelligence en quelques instants. Oui ! En quelques mots, Monsieur Mahatma réussit à éclairer mes pas sur le chemin de l’intelligence ! Voici ce qu’il nous raconta ensuite avec tant de justesse et de grandeur d’âme :

 

-     Sachez, mes amis ! dit-il, que seule une vie consacrée pour servir les autres est utile car sans le bien, l’âme s’épuise… Dès lors, mes amis ! Une éducation qui ne forme pas la qualité humaine chez un enfant n’a aucun sens ! L’éducation ne consiste pas à obtenir des connaissances sur la lecture et l’écriture. Elle vise à développer la dignité humaine et à connaître ses devoirs en tant qu’être humain… »

 

p27

 

Ces paroles résonnèrent en moi… comme si… comment vous dire ? … oui, comme si… le secret de l’intelligence m’était enfin révélé. A la fin de son discours, monsieur Mahatma observa un profond silence (comme s’il souhaitait voir son message se diffuser dans tous les quartiers du Labyrinthe et sur toutes les autres Planètes de l’Univers). Il se prosterna trois fois et nous invita à réfléchir à ce qu’il avait dit. Puis il se leva et quitta la pièce suivie par l’assistance. Je me suis levé à mon tour, j’ai retraversé le Labyrinthe des Grands Esprits. Et j’ai retrouvé le bureau de monsieur Black avec une étrange impression.

 

 

Porte 26 Les leçons de la grande bibliothèque

– Le quartier de la capitale 

-     Alors cette leçon ? a demandé monsieur Black en me voyant débarqué dans son bureau.

Je l’ai regardé d’un air ahuri, incapable d’ouvrir la bouche. Et incapable de répondre à la moindre question.

-     Eh bien ! dit-il, vous en faites une tête ! Que s’est-il passé ? N’avez-vous pas trouvé monsieur Mahatma ?

Monsieur Black a réajusté ses lunettes et m’a regardé droit dans les yeux.

-     Laissez-moi deviner ! dit-il, c’est comme si vous aviez vu briller pour la première fois l’étincelle d’intelligence qui sommeillait au fond de votre conscience !

J’ai regardé monsieur Black avec une lueur au fond des yeux.

-     Oui, vous… vous avez… 

-     Allons ! Allons ! dit monsieur Black, reprenez vos esprits, jeune homme ! Vous en aurez besoin pour la suite du voyage…  

Je l’ai regardé avec des yeux tout ronds d’étonnement.

- Je… 

-     Allons ! Allons ! dit-il, n’avez-vous pas découvert ce que vous cherchiez en venant ici ? Et cette rencontre ne vous a-t-elle pas ouvert de nouveaux horizons ?

-     Oui, ai-je dit encore légèrement troublé, vous avez sans doute raison, monsieur Black.

Une lueur de fierté a brillé derrière ses petites lunettes (je crois que monsieur Black était très fier de sa pédagogie). Il me fit un clin d’œil, réajusta ses lunettes et replongea la tête derrière sa pile de livres. Et je quittai la Grande Bibliothèque, le cœur un peu triste et pourtant étrangement heureux, pour aller annoncer la bonne nouvelle à ma Fleur.

 

 

Porte 27 Ma fleur me parle du troisième joyau

– L'île de la conscience 

-     Ma Fleur ! Ma Fleur ! ai-je crié en débarquant sur mon île, j’ai découvert le deuxième joyau ! Ma Fleur ! Ma Fleur ! J’ai trouvé le chemin qui mène au trésor !

Devant mon enthousiasme, ma Fleur est restée étrangement silencieuse.

-     Eh bien, ma Fleur ! Tu ne dis rien !??

Ma Fleur a rétracté ses pétales.

-     Oh si ! dit-elle, je suis très heureuse, mon garçon ! Grâce à monsieur Black, tu as progressé sur le chemin de l’intelligence. Et grâce à monsieur Mahatma, tu as découvert l’existence du 3ème joyau !

-     Le 3ème joyau, ma Fleur… ?

-     Oui, mon garçon ! Tu as découvert le joyau de la bonté… ce noble joyau que l'on ne peut découvrir que par la seule véritable intelligence… l'intelligence du cœur… et c’est là une très bonne chose, mais…

-     Mais quoi, ma Fleur… ?!!

-     Mais la bonté, mon garçon, possède de multiples facettes. Certaines sont brillantes et très belles… et d’autres… beaucoup moins reluisantes…

-     Oui, oui, ai-je dit avec désinvolture, ne t’inquiète pas, ma Fleur ! Je saurais me débrouiller.

 

p28

 

Ma Fleur m’a regardé avec une grande tendresse.

-     Que ton cœur t’entende ! dit-elle.

-     Oui, oui, bien sûr ! ai-je dit, à bientôt, ma Fleur !

Et j’ai quitté mon île pour retrouver le Grand Labyrinthe, bien décidé à trouver le 3ème joyau en suivant les pas de monsieur Mahatma.

 

 

 

PARTIE 4 A LA RECHERCHE DU TROISIEME JOYAU : LA BONTE

 

Porte 28 L'empereur n°4

– Le quartier de la capitale 

Après ma rencontre avec monsieur Mahatma, je n’eus plus qu’une seule idée en tête : trouver le 3ème joyau en m'inspirant du chemin emprunté par ce Grand Esprit. Mais comment aider les habitants de cette Planète ? C’était-là une question bien difficile ! Je me mis donc à réfléchir. J’ai pris une grande feuille pour mettre en ordre mes idées. J’ai réfléchi… j’ai longuement réfléchi. J’ai examiné le problème sous toutes ses coutures et après plusieurs semaines de réflexion, j'ai jeté sur le papier mon programme du bonheur.

 

Mon programme achevé, j’ai soigneusement plié la feuille, je l’ai rangée dans la poche de mon veston et je suis parti à travers les rues du quartier de la Capitale à la recherche du palais de l’empereur n°4, gouverneur du quartier de la Capitale, homme d'état illustre et puissant qui ne manquerait pas d'être séduit par mon plan et qui prendrait, je n'en doutais pas, toutes les mesures pour le faire appliquer.

 

-     Oui ! Voilà une très bonne idée ! dis-je en moi-même. L’empereur n°4 ferait appliquer mon programme et tout le monde serait heureux ! Et si tous parvenaient à trouver le bonheur, je ne manquerais pas de trouver le joyau de la bonté.

 

Et j’ai marché jusqu’au palais de l'empereur n°4 avec dans la tête de bien drôles de rêves, imaginant déjà les gros titres des journaux avec ma photo en première page : petit Pierre, sauveur du Grand Labyrinthe ! Petit Pierre, sauveur de la Planète ! J'étais convaincu que l'empereur et les habitants du Grand Labyrinthe m’acclameraient comme un héros… que tous scanderaient mon nom et me serreraient dans leurs bras avec enthousiasme et admiration. Bref, j’étais persuadé de devenir moi aussi (comme monsieur Mahatma) un Grand Esprit reconnu et adulé par tous pour sa grande bonté. C'est donc la tête pleine de rêves que j'ai sonné à la porte du grand Palais de l'empereur n°4, surveillée par 7 gardes en uniforme rouge et noir. Après une longue explication (où je dus leur exposer – en long et en large – le but de ma visite), ils me laissèrent passer. L’un d’eux m’accompagna jusqu’à l’immense et somptueuse salle où l’empereur, me dit-il, travaillait avec dévouement pour son peuple. Et lorsque l’empereur m’ordonna d’entrer, je me suis avancé vers lui tout tremblant.

-     Bon… bonjour Majesté ! ai-je bafouillé en esquissant une petite révérence.

-     Bonjour, jeune homme ! a répondu l’empereur n°4 en baillant, que puis-je faire pour toi ?

-     Euh… eh bien… voilà…, ai-je dit, je voudrais vous aider, Majesté ! Avec votre permission !

L’empereur a levé le nez de ses papiers. Il a baillé, il a étiré les bras et m’a regardé avec une lueur de lassitude dans les yeux.

-     Je n’ai guère de temps à t’accorder, jeune homme ! Je suis très occupé…

-     Je… je ne serais pas long, Majesté ! Avec votre permission, j’aimerais vous lire mon…

-     Bon ! Bon ! Eh bien ! Soit ! dit-il en se redressant paresseusement sur son trône, je t’écoute !

 

p29

 

Et de peur qu’il ne m’interrompe, je lui ai débité mon projet d’une seule traite.

-     Avec votre permission, Majesté, j’aimerais vous exposer mon programme pour rendre heureux tous les habitants du quartier de la Capitale. Il s’agit là, selon moi, d’un programme très simple à appliquer. J’ai fait des calculs, Majesté. Dans ce quartier, chaque année, les autorités récoltent environ 13 367 milliards 484 millions 060 mille pommes de terre. Il y a, dans ce quartier, environ 5 millions 231 mille 892 sujets. En divisant le premier chiffre par le deuxième, les autorités pourraient donner à chaque sujet environ 2555 pommes de terre par an. Et 2555 pommes de terre par an, cela fait, d’après mes estimations, 7 pommes de terre par jour et par résident ! Ainsi en appliquant ce programme, chaque habitant pourrait enfin manger à sa faim et être heureux ! Voilà, Majesté !

L’empereur a pouffé.

-     7 pommes de terre par jour ! dit-il.

J’ai consulté mes notes.

-     Oui, Majesté ! Exactement, 7 pommes de terre par jour !

-     Ohhh ! Voilà une charmante idée ! dit l’empereur, ohhh ! oui ! Voilà vraiment une charmante idée mais… c’est un programme un peu compliqué.

-     Un peu compliqué, Majesté… ?

-     Oui ! Un peu compliqué, jeune homme ! On ne peut pas tout changer ainsi ! dit l’empereur.

-     Ah… ? ai-je dit en baissant les yeux, mon programme est trop compliqué… Pourtant vous savez, Majesté, il suffirait de…

-     Non ! Non ! dit-il, ce programme est trop compliqué ! Je suis désolé… jeune homme, mais je ne peux pas t'aider.

J’étais si déçu par la réponse de l’empereur que mon cœur s'emplit de tristesse. Mon programme trop compliquée… ? dis-je en moi-même. Pourquoi l’empereur le trouvait-il si compliqué ? Mon programme était pourtant si simple… Ah ! dis-je en moi-même, cet empereur raconte vraiment n’importe quoi !

-     Maintenant, rentre chez toi ! dit l’empereur, et laisse-moi gouverner à ma guise et distribuer les rations comme je l’entends !

Et j’ai quitté l’empereur le cœur plein d’incompréhension.

-     Ah mon Dieu ! dis-je en moi-même, les empereurs ont l’air d’écouter ceux qu’ils gouvernent, mais en vérité, ils se moquent bien d’eux !

 

Ce jour-là, je me sentis si malheureux que mon enthousiasme tout neuf s’envola. Comment allais-je pouvoir aider les habitants de la Planète à présent?  Et comment allais-je m’y prendre pour trouver le troisième joyau ? C’était-là en vérité des questions bien difficiles !

 

 

Porte 29 Monsieur gilbert me conseille de rendre visite au père pierre

– La clairière de l'imaginaire 

Quelques semaines plus tard, alors que j’étais en train de fouiller (l'âme un peu triste) dans les bacs des marchands de livres installés sur les quais du grand Fleuve à la recherche d'une piste qui me conduirait au 3ème joyau, monsieur Gilbert, confortablement installé sur la couverture d'un livre, me proposa son aide.

-     Prends-moi avec toi ! dit-il en posant sa main sur mon bras, et allons-nous promener dans un endroit plus tranquille !

Je me suis empressé de mettre le livre de monsieur Gilbert dans ma poche. Et on s'est dirigé (ensemble) vers un petit square désert situé derrière les quais du grand Fleuve. On s'est assis sur un banc et monsieur Gilbert m’a aussitôt confié son plan.

-     J’ai un ami, dit-il, qui serait ravi de t’aider ! Il s'appelle Pierre… mais tout le monde ici l'appelle… le Père Pierre.

 

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Monsieur Gilbert me parla longuement du Père Pierre. J'appris ainsi qu'il travaillait dans la plus grosse usine du quartier de la Capitale et qu'il habitait avec ses compagnons dans l'une des plus misérables ruelles du quartier. Monsieur Gilbert m'expliqua que le père Pierre était prêtre-ouvrier… ouvrier le jour à l'usine pour gagner son pain et ouvrier du cœur la nuit pour soulager la souffrance et la misère des plus pauvres résidents du quartier. Il me dit qu'il connaissait parfaitement le cœur des habitants de cette Planète et qu'il aurait certainement quelques idées pour orienter mes pas sur le chemin de la bonté.

A la fin du livre, monsieur Gilbert a posé sur moi un regard bienveillant et m'a dit :

-     N’hésite pas à aller le voir, mon garçon ! Je suis persuadé qu’il serait ravi de t'accompagner quelques temps sur ce chemin.

 

J'ai remercié monsieur Gilbert pour ses conseils et j'ai refermé son livre.

 

 

Porte 30 Le pere pierre est un homme sage

– Le quartier de la capitale 

Le lendemain soir, j'allai attendre le père Pierre à la sortie de l'usine. Je me suis avancé vers lui et lui ai expliqué (sans ambages) mon désir d’aider les résidents du Grand Labyrinthe.

-     Oh ! dit-il en riant, voilà une démarche très louable ! Oui ! Voilà une démarche très louable, mon garçon, mais…

Et brusquement son visage s’est assombri.

-     Mais peut-être ignores-tu que ce chemin est semé de pièges et d’ornières ! Es-tu réellement prêt à suivre ce chemin d’amour et de renoncement, mon garçon ?

J’ai regardé le père Pierre avec des yeux tout ronds d’étonnement.

-     Chemin d’amour et de renoncement… ? Que voulez-vous dire, mon père ? 

 

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Le visage du Père Pierre s’est à nouveau éclairé. Et je surpris dans ses yeux une chaleur joyeuse (pleine de paix et de confiance) qui me réchauffa le cœur.

- Aider ses semblables suppose le don et l’oubli de soi, mon garçon ! Savoir s’oublier est une grande source de joie ! Mais il est nécessaire de renoncer aux joyaux que les habitants de cette planète ont coutume de chercher. Et lorsque l’on ne peut encore renoncer à cette recherche, on ne peut guère espérer trouver la Joie véritable en se consacrant aux autres. 

J’ai regardé le père Pierre avec inquiétude.

 

-     Et le trésor, Père Pierre ? Pourrais-je le trouver en aidant les autres résidents ?  

-     Le trésor… ? Cette Joie sera ton seul trésor, mon garçon !  Et si tu ne te sens pas prêt à renoncer aux joyaux, mieux vaut ne pas songer à poursuivre ce chemin. Si tu attends que l’on t’adule et que l’on te rende grâce pour ta générosité et ta bonté, alors ta déception sera immense ! Crois-moi, mon garçon ! Pour donner, il faut savoir s’oublier ! Cette Joie sera ton unique récompense ! Elle sera ton seul trésor ! Aussi, réfléchis bien avant d’emprunter le périlleux chemin qui mène au troisième joyau.

-     Mais, mon père, ai-je dit, moi, j’aimerais aider les autres ! Mais j’aimerais aussi trouver le troisième joyau et le trésor. Vous comprenez, n’est-ce pas ?

Le visage du père Pierre s’est éclairé d'un grand sourire (je crois qu’il avait compris).

-     Viens ! dit-il, mes camarades m’attendent !

Et il m’invita à rejoindre le groupe d’ouvriers qui marchaient devant nous. En chemin, nous avons continué à parler. Et dans sa grande sagesse, le père Pierre me conseilla de réduire mes ambitions.

-     Tu sais, dit-il, il est impossible d’aider tous les habitants du Grand labyrinthe… Il serait plus raisonnable de commencer par aider ceux qui t’entourent.

-     Regarde ! dit-il en arrivant devant les baraquements en construction (quelques habitations et un lieu d’accueil pour tous les habitants du quartier), nous avons encore beaucoup de travail ! Et les bras supplémentaires sont toujours les bienvenus ! Veux-tu te joindre à nous, mon garçon ?

-     Oh oui ! Bien sûr, mon père ! ai-je dit.

 

Et nous avons rejoint le petit groupe d’ouvriers (tous compagnons du père Pierre) qui œuvrait déjà sur le chantier. Ainsi commença pour moi une nouvelle période dans la communauté du père Pierre.

 

 

Porte 31 La bonté du père pierre est bien encombrante

– Le quartier de la capitale 

Sur les sages recommandations du Père Pierre, je tentai, au cours de ce séjour, de venir en aide à tous ceux qui m’entouraient. Ainsi, j'ai aidé à la construction des cabanes pour reloger ceux qui avaient perdu leur logement et à la distribution des repas pour ceux qui n’avaient rien à manger. Pendant plusieurs mois, j'ai vraiment tenté d'aider (de tout mon cœur) tous ceux qui en avaient besoin… Mais en dépit de mes efforts et de mon acharnement, personne ne remarquait ni ma joie ni ma générosité. Dans cette communauté, il semblait si naturel de s'entraider que personne ne prêtait attention à ma bonté. Et très vite, je souffris de ce manque de gratitude. Au fond de mon cœur, j’éprouvais le besoin que l’on m’accorde (pour ce dévouement) un sourire ou un remerciement. Mais, il était vain d'attendre ici la moindre marque de reconnaissance… la bonté semblait irradier le cœur de chacun et tous les compagnons s'entraidaient le cœur joyeux ! Et plus que toute autre, la bonté du père Pierre faisait beaucoup d’ombre à ma pauvre petite bonté. Alors que personne ne m'accordait la moindre attention (comme si je n'existais pas), lui, partout, on l’acclamait comme un saint-homme (saint-homme qu’il était, sans doute, d’ailleurs). Mais à quoi bon être généreux si personne ne le remarquait ? C'est alors que j'ai songé aux premières paroles du père Pierre. Le saint-homme avait su lire dans mon cœur. Il avait vu juste. Je n’étais pas encore prêt à m’oublier tout entier. Aussi, après quelques mois passés dans cette indifférence généralisée, un jour, j’ai quitté la communauté. J'ai remercié le Père Pierre et ses compagnons pour leur accueil et leurs conseils. Je leur ai fait mes Adieux et je m’en fus, le cœur un peu triste, retrouver ma Fleur sur mon île.     

 

 

Porte 32 Ma fleur me console 

– L'île de la conscience 

A peine débarqué sur l'île, je suis allé m'asseoir près de ma Fleur.

-     Oh ! Bonjour, petit Pierre ! dit-elle, eh bien… comme tu as l’air triste ! Que se passe-t-il, mon garçon ?

-     Ma Fleur ! Oh ma Fleur ! ai-je dit en levant les yeux vers elle, je n'ai pas trouvé le joyau de la bonté…

-     Ahhh ? dit-elle, voilà pourquoi tu es si sombre… aussi sombre que ce coin de terre sous le grand saule.

Et pour la première fois, je remarquai que ma Fleur vivait à l’ombre du grand saule. Je l'ai regardée avec tristesse.

-     Ne prends-tu donc jamais le soleil, ma Fleur ?

 

Ma fleur me fit signe d’approcher.

-     Chut ! dit-elle, parle moins fort, mon garçon ! Je ne voudrais pas que le saule nous entende. Je ne voudrais pas lui faire de peine ! Tu comprends… il est si… enfin…, oui, il est si grand qu’il ne me laisse que quelques minutes de soleil par jour.

-     Quel égoïste ! ai-je dit en regardant les longues branches du saule.

-     Chut ! dit ma Fleur lorsqu’elle a vu légèrement frémir la ramure de son ami, parle moins fort ! Je crois qu’il nous a entendus.

-     Être dans l’ombre ne te rend pas malheureuse, ma Fleur ?

-     Malheureuse… ? a répété ma Fleur, comment pourrais-je être malheureuse ? Il faudrait que je sois bien stupide pour pleurer sur mon sort.

-     Tout de même ! ai-je dit, le saule est un ami bien égoïste ! Il pourrait partager le soleil plus équitablement.

 

Ma Fleur a posé un pétale sur ma bouche. Puis, elle a ouvert tous ses pétales. Et lorsque tous furent entièrement ouverts, elle me posa une étrange question :

-     Dis-moi, petit Pierre, sais-tu combien nous sommes à vivre ici sur cette île ?

J’ai réfléchi un instant.

-     Eh bien ! Je ne sais pas, ma Fleur ! Je ne vous ai jamais comptés. 

Et sans plus attendre, ma Fleur me fit l’inventaire des habitants de l’île.

-     Il y a sur cette île, dit-elle, des libellules, des grenouilles, des oiseaux, des moustiques, des crapauds, des roseaux, des abeilles, des ajoncs, des carpes, des nénuphars, des hiboux et encore beaucoup d’autres résidents ! Et il y a aussi l'étang, le pélican, le grand saule, le rocher et son amie la mousse qui ont juré de se tenir compagnie jusqu’à la fin des temps, la pierre de l’autre côté de l’étang et moi, la petite fleur de rien du tout !

J’ai regardé ma Fleur.

-     Mais tu n’es pas une petite fleur de rien du tout, ma Fleur ! Tu es très belle et tu es ma meilleure amie !

-     Oh ! dit-elle, tu es gentil, mon garçon ! Il est vrai qu’il m’arrive de te réconforter et d’offrir un peu de nectar aux abeilles. Mais mon rôle est bien modeste sur cette île.

Ma Fleur a refermé un instant ses pétales. Puis, elle me parla du grand saule.

-     Maintenant regarde le saule ! dit-elle, regarde comme il est grand et fort ! Il offre un abri aux oiseaux, il accueille les abeilles qui viennent chaque année y construire leur nid. Grâce à l’ombre de ses branches, il permet au rocher et à la mousse de vivre ensemble. Il offre à tous ici sa splendeur et donne à notre île toute sa beauté. Sans lui, le bord de l’étang serait bien triste ! Aussi, est-il normal qu’il dispose de la lumière à sa convenance.

Ma Fleur me fit signe de me pencher.

- Mais il est vrai, dit-elle, qu’il en profite un peu ! Les arbres sont si majestueux qu’ils en deviennent parfois un peu orgueilleux... 

Les paroles de ma Fleur étaient très sages. Malgré la pénombre, elle était toujours joyeuse. Elle réussissait à s’épanouir avec quelques minutes de soleil par jour. Pour conclure, elle me dit :

-     Tu ne dois pas t'inquiéter, mon garçon ! Je suis très heureuse ainsi. Mais toi, dit-elle en refermant légèrement ses pétales, je te trouve bien triste. On ne parle pas d’ombre et de soleil ainsi sans ressentir de la tristesse dans son cœur.

 

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J’ai regardé ma Fleur avec tendresse. Elle était vraiment merveilleuse. Elle était toujours la première à deviner mes chagrins. Et d’une voix très douce, elle me dit :

-     Raconte-moi ce qui te rend si triste, mon garçon!

J'ai essayé de lui expliquer ma tristesse mais aucun mot ne put sortir de ma bouche. J’étais si triste qu’ils restaient bloqués à l’intérieur.

- Ah non ! dit-elle, il ne faut pas garder cette tristesse dans ton cœur, mon garçon !

-     Oh ! ai-je dit, je… je… je... ne peux… rien te dire, ma Fleur ! Je… je… je… me sens… si malheureux !

En vérité, j’avais le cœur si gonflé de tristesse que je n’arrivais même pas à pleurer. Je crois que mes larmes seraient sorties toutes sèches…

-     Si tu ne peux pleurer, dit-elle, il faut parler, mon garçon ! Il ne faut pas laisser son cœur s’emplir d’amertume ! Il ne faut jamais laisser son cœur s’emplir d’amertume !

Et ma Fleur m'expliqua que l’amertume était comme une rivière empoisonnée qui se répandait à l’intérieur. Et si on ne la laissait pas s’écouler, elle réussissait à y faire son lit en creusant dans notre cœur des sillons si profonds qu’ils finissaient par le rendre très noir.

Je fis un effort. Et soudain mes larmes se transformèrent en mots. Et toute mon amertume se déversa d’un seul coup.

-     Eh bien… voilà, ma Fleur ! ai-je sangloté, depuis que j’ai commencé ce voyage, tout va de travers ! Je croyais avoir découvert le joyau de la beauté mais il a fini par me glisser entre les doigts ! Après bien des efforts, j’ai réussi à découvrir une partie du joyau de l’intelligence mais je ne parviens pas à trouver le joyau de la bonté ! Je crois que je n’arriverais jamais à trouver le trésor, ma Fleur ! Voilà ce qui me rend si triste ! Y a-t-il pire souffrance que celle-ci, ma Fleur ?

Ma Fleur m’a regardé avec tendresse.

- Il y a, dit-elle, beaucoup de souffrance sur cette planète, mon garçon ! Et chacun pense être le seul à souffrir ! Chacun imagine que sa souffrance est la plus grande…

J’ai regardé ma Fleur.

- Eh bien…, ai-je dit, il suffirait de mettre toutes nos souffrances sur une échelle, ma Fleur ! Ainsi, nous saurions qui souffre le plus. Et moi, je suis sûr que ma souffrance serait tout en haut de l’échelle !

-     Ah ! dit-elle en agitant ses pétales, on ne peut comparer ainsi les souffrances, mon garçon. Chacun la ressent avec son cœur. Et tous les cœurs sont différents…

-     Eh bien… alors…, ai-je dit, que faut-il faire, ma Fleur ?

-     Oh ! dit-elle, il y aurait bien des choses à faire ! Mais pour l’heure, je te conseille d’aller voir le renard.

Et brusquement ma Fleur a refermé ses pétales.

-     Hé ! Ma Fleur !

-     …

-     Hé oh ! Ma Fleur ! Pourquoi devrais-je aller voir le renard ?

Mais ma Fleur est restée silencieuse.

-     Hé ! Ma Fleur ! Pourquoi as-tu refermé tes pétales ? Hé ! Réponds-moi ! Pourquoi devrais-je aller voir le renard ?

Mais ma Fleur a continué de m’ignorer. Je me suis mis en colère.

-     Pourquoi refuses-tu de m'expliquer, ma Fleur ?

Mais ma colère a glissé sur elle comme le vent sur ses pétales.

- Bon ! Eh bien, d'accord ! ai-je crié, j’irais le voir, ce renard ! 

 

Et j’ai quitté l'île de la Conscience,  le cœur bougon et un peu contrarié, pour partir à la recherche du renard quelque part dans le Grand Labyrinthe.

 

 

Porte 33 Le renard  

– Le quartier de la capitale 

J’ai marché longtemps sur les routes du Grand Labyrinthe avant de trouver le renard. Je l’ai aperçu au détour d’un chemin. Il était tapi dans une cage minuscule avec quantité de ses congénères sur un immense terrain vague situé à la périphérie du quartier de la Capitale. Je me suis avancé vers lui.

-     Bonjour, monsieur le renard !

En m'apercevant, le renard s’est mis à hurler :

-     Non !!! Je vous en prie ! Laissez-moi !!! Laissez-moi !!! Je vous en prie !!! Laissez-moi vivre encore un peu !

J’ai regardé le renard avec inquiétude.

-     Mais… pourquoi criez-vous ainsi, monsieur le renard ? Je ne vous veux aucun mal ! De quoi avez-vous peur ?

-     Ahh… ? dit le renard, vous n’êtes pas le nouvel employé ?

-     Le nouvel employé… ? ai-je dit étonné, mais qu’est-ce que vous racontez, monsieur le renard ?!!

-     Oh ! dit le renard, je vous prie de m'excuser ! Je vous ai confondu avec le nouvel employé.

Et le renard m'expliqua que la veille, le businessman avait visité l'élevage et que le lendemain de cette visite, il engageait toujours un nouvel employé pour sacrifier mille renards.

-     Ahhh… ? ai-je dit, et pourquoi doit-on sacrifier 1000 renards ?

-     Eh bien ! Pour en faire des manteaux de fourrure! dit le renard, nous autres, renards, ne servons plus qu’à faire des manteaux de fourrures aujourd'hui !

 

Les paroles du renard me plongèrent dans une grande tristesse. Moi qui étais déjà bien triste… Pauvre petit renard ! dis-je en moi-même. Et j’ai posé ma tête contre les barreaux de sa cage.

-     Vous ne pouvez pas rester là ! ai-je dit, cette vie est absurde et terrifiante ! Et vous allez bientôt mourir ! Il faut vous enfuir, monsieur le renard ! Je vais vous aider !

Le renard m’a regardé avec tristesse. Puis il a regardé l’énorme cadenas qui fermait la porte de sa cage. J'ai senti des larmes de colère me monter aux joues. Et je me suis mis à secouer la porte de toutes mes forces.

 

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-     C’est inutile ! dit le renard, on ne peut lutter contre les cadenas, mon garçon.

-     Mais… alors, ai-je dit, comment vais-je pouvoir vous aider, monsieur le renard ?

-     Il n’y a rien à faire ! dit-il, je suis condamné ! Mais je t'en prie, reste encore un peu avec moi. Ta présence me réconforte.

Je ne pus davantage contenir mes larmes. De grosses larmes de tristesse et de colère se mirent à couler sur mes joues.

-     Non ! ai-je crié, je ne veux pas qu’ils vous tuent, monsieur le renard ! Je vais vous aider ! Je vais aller voir le businessman ! 

 

Et j'ai quitté l'élevage en courant pour rejoindre le centre du quartier. 

 

 

Porte 34 Le businessman   

– Le quartier de la capitale 

Arrivé devant le plus beau bâtiment de la plus belle rue du quartier de la Capitale, je me suis arrêté (un peu essoufflé), j'ai sonné à la porte et je suis entré dans l'immense et très luxueux bureau du businessman.

 

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-     Bonjour ! ai-je dit, je viens vous voir pour le renard.

Le businessman a levé la tête, il m’a soufflé la fumée de son cigare dans la figure et il a replongé le nez dans ses papiers.

-     Je n’ai pas de temps à perdre ! dit-il.

-     Mais…, ai-je dit, je… je viens vous voir pour une chose très importante, monsieur !

-     La belle affaire ! dit le businessman, je n’ai pas de temps à perdre, jeune homme ! Aviez-vous pris rendez-vous ?

-     Non ! ai-je dit, mais je ne serais pas long, monsieur. Je viens vous voir pour que vous m’accordiez une faveur…

-     Eh bien ! dit-il en sortant son agenda, soyez raisonnable ! Prenez rendez-vous, jeune homme ! Nous en parlerons à cette occasion !

-     Mais, ai-je insisté, c’est… c'est très important, monsieur ! C’est une question de vie ou de mort !

-     Bon ! Eh bien ! Soit ! dit-il en consultant sa montre, je vous écoute ! Je vous accorde exactement deux minutes !

 

Et je me suis empressé de raconter au businessman l’histoire du renard et de notre amitié naissante. Mais à peine avais-je prononcé le mot "amitié" que le businessman me coupa la parole.

-     Vous me faites perdre mon temps, jeune homme !

-     Vous faire perdre votre temps ? ai-je crié, mais comment pouvez-vous… il s'agit là d'une affaire de la plus haute importance, monsieur ! Vous ne pouvez pas ôter ainsi la vie au renard… et vous n’avez pas le droit de détruire notre amitié !

Le businessman a consulté sa montre.

-     Les deux minutes se sont écoulées, jeune homme !

-     Mais bon sang ! ai-je crié, écoutez-moi ! Vous devez intervenir ! Vous ne pouvez pas laisser faire ça !

-     Les deux minutes se sont écoulées ! a répété le businessman en me crachant la fumée de son cigare dans la figure.

-     Vous… vous n’avez pas le droit ! ai-je crié, vous n’avez pas le droit de jouer ainsi avec la vie et avec la mort !

-     Pas le droit… ? a répété le businessman, vous oubliez que je suis businessman, jeune homme ! Et que les businessmen ont tous les droits ! On achète et on vend ! C’est notre métier ! Dentifrice, camions, boulons crantés, arrosoirs, fusils mitrailleurs, fleurs séchées, bois précieux, peluches, fourrures de zibelines, faux réverbères et peaux de renard… et nous n'avons pas de temps à perdre avec des histoires d’amitié.

-     Vous… vous êtes sans cœur ! ai-je crié, vous verrez… vous…  

-     Sans cœur…? a répété le businessman, et que ferions-nous d’un cœur ? Un businessman ne réfléchit pas avec son cœur, mais avec son tiroir-caisse, jeune homme ! Vous êtes vraiment naïf ! Et maintenant laissez-moi travailler ! Vous m'avez suffisamment fait perdre de temps comme ça !

J’ai regardé le businessman avec colère.

-     Vous… vous êtes un monstre ! ai-je crié, vous êtes un monstre… et un vendeur de mort ! Et vous verrez, vous… vous ne l’emporterez pas au paradis!

A ces mots, le businessman a ricané.

-     Au paradis… ? Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Au paradis… ? Jeune imbécile ! Mais je suis déjà au paradis ! Ma richesse m'ouvre les portes de tous les paradis de cette Planète ! Et plus je m'enrichis, plus mon paradis s'agrandit ! Ainsi songez qu’avec la fourrure de votre renard, jeune homme, et celles de ses congénères, je deviendrais plus riche encore et mon paradis deviendra plus grand…

 

Je ne pus en entendre davantage. J’ai quitté le bureau du businessman, le cœur empli de tristesse et de colère. Et je m’en suis retourné voir mon ami le renard.

 

 

Porte 35 Mademoiselle tsé  

– La clairière de l'imaginaire 

En arrivant devant l'immense terrain vague, je compris que j'arrivais trop tard. La cage de mon ami était vide… il pendait déjà le long d’une corde. A la vue de sa dépouille, je n'ai pu contenir mes larmes. Sa fourrure était recouverte de mouches. L'une d'elles, sans doute intriguée par mes pleurs, me regarda étrangement. Lorsqu'elle vit ma tristesse, elle s'envola pour venir à ma rencontre. C’était une grosse mouche noire avec le bout du nez vert. Elle a tournoyé quelques instants autour de moi puis elle s’est posée sur ma main. Là, elle s’est mise à nettoyer ses pattes avec beaucoup d’attention.

 

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-     Bonjour, jeune homme ! dit-elle, quelle belle journée, n’est-ce pas ?

-     Ohhh !!! ai-je dit, comment pouvez-vous parler ainsi… mon ami le renard est mort… vous voyez bien que je suis triste… Laissez-moi ! Allez-vous-en !

-     Ahhh ! a rétorqué la mouche, je vous prie de rester poli, jeune homme ! Et arrêtez de pleurer ! La mort n'est pas si terrifiante !

Comment pouvait-elle parler ainsi de la mort ? dis-je en moi-même. La Vie semblait si fragile… si belle et si précieuse… et la mort avait l'air si noire et si terrifiante… Oui, la mort était vraiment terrible… et elle était si triste pour les vivants…

-     Allez-vous-en ! ai-je dit, laissez-moi ! Vous racontez n’importe quoi ! Vous ne connaissez rien à la mort !

 

Piquée au vif, la mouche s’est empressée de fouiller dans sa poche pour sortir une carte de visite. C’était un minuscule bout de papier sur lequel était écrit (d’une affreuse écriture en pattes de mouche) : Mademoiselle Tsé, experte de l'Autre Monde.

-     Ça ne prouve rien ! ai-je dit, d’ailleurs, je me fiche que vous soyez experte ! Laissez-moi !

Blessée dans son orgueil, la mouche me dit alors :

-     Ne soyez pas stupide, jeune homme ! Arrêtez de pleurer ! Et écoutez-moi ! Il n'y aucune raison d'être si malheureux. Il n'y a rien à craindre de la mort ! Elle n'est qu'un voyage vers l'Autre Monde. Et nous le ferons tous un jour, ce voyage ! Alors inutile de s'en inquiéter ou de s'en attrister…

La mouche m'a regardé avec ses gros yeux quadrillés.

-     Vous savez, dit-elle, bien des choses merveilleuses se cachent derrière ce qui nous semble terrifiant.

Et sans même savoir si je l'écoutais, la mouche a continué ses étranges explications :

-     Apprenez donc à regarder au-delà des apparences, jeune homme ! Et vous verrez que ce voyage est moins terrifiant qu'il n'en a l'air ! Celui qui sait voir au-delà des apparences a le pouvoir de transformer la couleur des paysages…

 

Après sa tirade, la mouche s'est longuement frotté les ailes avant de s'envoler pour rejoindre ses camarades. J’ai regardé la cage vide de mon ami puis j’ai repris le chemin du retour. Ce voyage est parfois bien triste ! dis-je en moi-même. J’avais essayé d'aider les résidents du Grand Labyrinthe et je n’avais rencontré que des murs d’incompréhension, de méchanceté et d’indifférence. Les habitants de cette Planète se montrent parfois bien cruels ! dis-je en moi-même. Pourquoi fallait-il endurer toutes ces épreuves ? Je n’en savais rien. Et je m’en fus, le cœur bien triste, retrouver ma Fleur.

 

 

Porte 36 La fleur me donne un nouveau conseil   

– L'île de la conscience 

-     Bonjour petit Pierre ! dit-elle en se penchant vers moi, oh ! Comme tu as l’air triste… encore plus triste que la dernière fois… que se passe-t-il, mon garçon ?

-     Mon ami le renard est mort ! ai-je dit en reniflant, je n’ai rien pu faire pour le sauver, ma Fleur !

Ma Fleur a bougé sa tige d’une étrange façon.

-     N’as-tu pas fait, dit-elle, tout ce qu’il fallait faire pour venir en aide à ton ami ?

-     Je ne sais pas, ma Fleur ! ai-je dit en baissant les yeux, peut-être… mais toutes mes démarches n’ont servi à rien.

-     Non, non ! dit-elle, tout ce que l’on entreprend au cours de ce voyage est utile, mon garçon ! N’as-tu rien appris en allant voir le renard ?

 

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-     Oh si, ma Fleur ! ai-je dit, j’ai appris beaucoup de choses ! J’ai découvert l’amitié, j’ai vu la mort et j’ai rencontré mademoiselle Tsé qui m’a parlé du monde qui existe au-delà des apparences… mais je crois que j’ai surtout appris une chose très importante, ma Fleur.

-     Ah oui… ? dit-elle, et qu’as-tu donc appris de si important, mon garçon ?

 

J’ai baissé la tête avec tristesse.

-     Eh bien…,  j’ai compris que ma souffrance n’était pas si grande, ma Fleur… j’ai vu qu’il y avait sur cette Planète des souffrances bien plus grandes que la mienne… Ah ! Si tu savais comme le renard souffrait, ma Fleur ! Sa vie était effroyable ! Comment a-t-il pu endurer toutes ces souffrances ? Pourquoi y a-t-il tant de misère sur cette Planète, ma Fleur ? Ah ! Si tu savais, ma Fleur, comme je me sens fatigué à présent de chercher ce trésor ! Ca fait des années que je cours partout dans ce quartier, que je subis toutes sortes d’épreuves… et tout va toujours de travers ! Oh ! Je me sens si découragé aujourd’hui, ma Fleur…  

 

Ma Fleur m’a regardé avec tendresse. 

-     Il est parfois nécessaire, dit-elle, de s’arrêter pour prendre un peu de recul. Sinon à force de courir après ces joyaux, on finit par…

-     Par les trouver… ? Tu crois, ma Fleur ?

Ma Fleur a bougé ses pétales.

-     Ne sois pas si impatient, mon garçon ! Il ne sert à rien de courir après ce trésor ! Cela fait si longtemps que tu es à la recherche de ces joyaux… As-tu déjà seulement songé à prendre un peu de repos ? 

-     Prendre un peu de repos… ? Mais tu n’y penses pas, ma Fleur ? Comment pourrais-je prendre un peu de repos ? Un chercheur ne se repose jamais ! Il cherche, il cherche, il passe son temps à chercher, il passe tout son voyage à chercher… comment aurais-je le temps de me reposer… ?

- Ahhh ! dit-elle, ce trésor commence sérieusement à empoisonner ton chemin, mon garçon ! Tu cherches ces joyaux avec beaucoup trop d’empressement ! Tu y penses sans cesse. Je crois que ce trésor commence à noircir ton cœur…

-     Ce trésor ne noircit rien du tout, ma Fleur ! Et puis, je n’ai pas le temps de me reposer. Le chemin qui mène au trésor est encore bien long.

-     Ahhhh ! dit-elle avec un air de réprimande, puisque tu refuses de m’écouter, je t‘intime l’ordre d’arrêter de chercher ce trésor et de prendre un peu de repos ! Va donc chez monsieur Guiseppé ! Il t’apprendra bien des choses pour égayer ton cœur !

-     Monsieur Guiseppé… ?

-     Oui, oui ! dit-elle, monsieur Guiseppé, le marchand de couleurs.

-     Et pourquoi devrais-je aller le voir, ma Fleur ?

-     Ahhh ! dit-elle, ne discute pas, petit Pierre ! Et dépêche-toi de lui rendre visite ! Tu verras ! Il n’y a rien de telle qu’une visite chez monsieur Guiseppé pour changer les idées de ceux qui commencent à broyer du noir…

-     Bon ! ai-je dit en soupirant, eh bien, d’accord, ma Fleur ! J’irai le voir !

 

Et j’ai quitté mon île, le cœur plein de lassitude, pour retrouver le quartier de la Capitale.

 

 

PARTIE 5 UN REPOS INSTRUCTIF ET COLORE

 

Porte 37 Monsieur guiseppe, le marchand de couleurs   

– Le quartier de la capitale 

Quelques jours plus tard, je partis à la recherche de monsieur Guiseppé. Je le trouvai assis derrière les étals de sa petite échoppe « Fruits de saison et Paradis des couleurs » (située dans une ruelle adjacente à la rue principale du quartier de la Capitale). Il était en train de peindre une grande toile posée à même les étalages. C’était là en vérité un bien drôle de vendeur et un bien drôle de magasin, où s’entassaient pêle-mêle des poires et des pinceaux, des clémentines et de l’essence de térébenthine, des pommes et des tubes de couleurs ! 

 

p37

 

En m'apercevant devant sa boutique, monsieur Guiseppé a posé son pinceau et m’a regardé avec ses petits yeux en forme d’olive cachés derrière de grosses lunettes en forme de concombre, puis il m’a souri – d’un sourire extraordinaire dissimulé derrière une grosse moustache en forme de banane – et il m’a souhaité la bienvenue ! Eh bien ! dis-je en moi-même, quel personnage étonnant ! Et je l’ai trouvé si sympathique, si étrange (et bientôt si attachant) que je pris l'habitude de lui rendre visite chaque jour. 

 

Lorsque je lui ai appris que j'adorais dessiner, monsieur Guiseppé  m'a proposé de me donner quelques leçons (c'est grâce à ses cours que j'ai poursuivi ma carrière de dessinateur). Tous les jours, il me donnait de nombreux et très précieux conseils en matière de dessins et de peinture. En quelques semaines, je fis, grâce à lui, de formidables progrès. Pendant cette période, je me mis à faire toutes sortes de dessins et de tableaux. Sur ce point, ma Fleur avait raison : monsieur Guiseppé, le dessin et la peinture étaient tout à fait recommandés pour ne plus penser au trésor ! Tenez! Regardez comme j'étais inspiré ! Voici le portrait de monsieur Salvador* que j’ai reproduit à votre intention :

 

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 * monsieur Salvador est l'un des plus grands peintres de ma planète

 

Et voici un tableau de monsieur René* (un peu « arrangé » à ma façon) :

 

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 * monsieur René est aussi un très grand peintre, très connu sur ma planète et dont j'apprécie particulièrement les tableaux

 

Et voici encore un autre tableau (mon préféré) qui joua un très grand rôle pour la suite de mon voyage:

 

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Eh ! Non ! Vous ne rêvez pas ! Il s’agit bien là d’une pomme bleue avec des moustaches ! Et n'allez pas imaginer qu'elle sort de mon imagination… cette pomme a bel et bien existé ! Elle m’attendait bien sagement chez monsieur Guiseppé. Quelques mois après notre première rencontre, je l’aperçus sur son étalage. Ce jour-là, monsieur Guiseppé avait l’air très contrarié.

-     Ma ça n’è pas possible ouné pomme commé ça ! criait-il avec son drôle d’accent.

Jamais je n’avais vu monsieur Guiseppé se mettre en colère. Pourquoi criait-il ainsi ?

-     Ma régard’-moi cet' pomme, petit Pietro ! Qué misère ! me dit-il en montrant une petite pomme bleue sur son étalage.

-     Oh oui ! ai-je dit, cette pomme a une drôle de couleur, monsieur Guiseppé.

-     Tou l’as dit, petit Pietro ! dit-il en essuyant ses grosses lunettes en forme de concombre (coupé en rondelles, bien sûr), cette pomme a oun bien drôle de couleur ! Ma, bien souvent, mon ami, les couleurs n’en font qu’à leur tête ! Et c’est oun chose bien embêtante pour oun marchand de fruits !

 

J’ai regardé monsieur Guiseppé en souriant.

-     Vous n’êtes pourtant pas un marchand de fruits comme les autres, monsieur Guiseppé.

-     Cé vrai, petit Pietro ! Ma qué vont penser les résidents dou quartier ? Personne né voudra acheter ouné pomme bleue !

J’ai regardé monsieur Guiseppé avec malice.

-     Moi, je veux bien vous l’acheter, monsieur Guiseppé.

-     Toi ? Ma ché vas-tou faire d’ouné pomme bleue, petit Pietro ?

Et je lui ai expliqué que j'étais en train de reproduire un tableau de monsieur René (qui adorait peindre les pommes (les pommes vertes) et que cette petite pomme serait parfaite pour me servir de modèle. Monsieur Guiseppé (qui n’avait jamais entendu parler de monsieur René (ce qui est bien naturel puisqu’ils ne sont pas nés à la même époque) me dit alors que cette petite pomme était aussi verte qu’une pomme verte avant qu’il ne la repeigne en jaune.

-     Ma pendant la nouit, dit-il, elle a pris oun autre couleur !

-     Verte, jaune ou bleue ! Ça n’a aucune importance, monsieur Guiseppé ! Ne vous inquiétez pas ! Je la prends !

 

Et je suis parti avec ma pomme. Le soir même, je lui ai dessiné des moustaches. De belles moustaches comme monsieur Salvador. Et voilà comment ma petite pomme s'est retrouvée avec les magnifiques moustaches que vous avez vues sur le tableau ! Je ne sais pas comment vous la trouvez, mais moi, je la trouvais très belle ainsi (oui, à l'époque, je la trouvais vraiment à mon goût !).

 

 

Porte 38 Magali et le pays des couleurs   

– La clairière de l'imaginaire 

Le lendemain, j’ai déposé la petite pomme sur mon étagère à côté d’une grosse encyclopédie sur la peinture (prêtée par monsieur Guiseppé). Et elle avait, ma foi, plutôt l’air de s’y plaire. Mais un matin, après plusieurs jours passés à dessiner un nombre incalculable de petites pommes, j’ai remarqué que ma petite pomme faisait grise mine. Je me suis empressé de prendre un chiffon pour la nettoyer mais malgré mes efforts, on aurait dit que ma petite pomme avait définitivement changé de couleur. Elle était devenue toute grise.

-     Mince ! dis-je en moi-même, que se passe-t-il ?

J’étais bien embêté. Une si jolie petite pomme bleue ! Et sans plus réfléchir, j’ai pris mon pinceau et je lui ai dessiné deux petits yeux, un joli petit nez et deux petites lèvres pour sourire. Et en un clin d’œil, ma petite pomme s’est essuyé la moustache et elle m’a fait une affreuse grimace. Puis elle a froncé les sourcils et elle m'a dit :

-     Pourquoi me laissez-vous sur votre étagère, jeune homme ?

-     Eh bien…, ai-je balbutié un peu surpris, tu es… comment dire… ? Tu es si… extraordinaire, petite pomme, que… je te garde sur mon étagère… tu es… tu es … un peu comme un trésor !

A ces mots, la petite pomme m’a tiré la langue.

-     Eh bien ! En voilà des manières ! ai-je dit, tu es bien mal élevée, petite pomme ! Pourquoi fais-tu tant de grimaces ?

-     D’abord ! dit-elle en devenant toute rouge, je ne m’appelle pas petite pomme ! Je m’appelle Magali !

-     Bon ! Eh bien ! D’accord, ai-je dit, mais ce n’est pas une raison pour t’énerver, petite pomme !

-     Je m’énerve ! dit-elle en me faisant une nouvelle grimace, parce que je déteste que l’on enferme les trésors !

-     Et pourquoi…, petite pomme ? On ne fait rien de mal en enfermant les trésors !

-     Ca ! C’est ce que vous croyez ! dit-elle en me faisant un grand sourire.

 

 

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Quelle drôle de petite pomme ! dis-je en moi-même. Mais cela me fit tout de même plaisir de voir qu’elle avait retrouvé sa bonne humeur. Et soudain, elle m’a demandé :

-     Connaissez-vous le secret des couleurs, jeune homme ?

-     Le secret des couleurs… ? Non, petite pomme ! Je ne connais pas le secret des couleurs.

La petite pomme m’expliqua alors à quoi servaient les couleurs. Elle me raconta à ce sujet des histoires très compliquées (auxquelles je n’ai pas compris grand-chose). Je remarquai seulement qu’elle avait repris sa couleur bleue.

-     Oh ! Tu es redevenue toute bleue, petite pomme !

-     Ce que je vous raconte ne vous intéresse-t-il donc pas ?!! dit-elle en virant au violet.

-     Si, si ! Bien sûr, petite pomme Magali !

Ah ! Décidément ! Quelle drôle de petite pomme ! dis-je en moi-même.

-     Eh bien ! Puisque vous n'êtes pas décidé à m'écouter, dit-elle, je vais retrouver monsieur René.

-     Monsieur René… !!! ai-je crié, tu connais donc monsieur René ! Il peint de si merveilleux tableaux ! Laisse-moi t’accompagner, petite pomme !

-     Ah non ! dit-elle en virant au vert, il n’en est pas question, jeune homme ! Je n’emmène pas avec moi un collectionneur de trésor ! On ne peut rien montrer à un collectionneur sans qu’il le ramasse ! Un trésor doit se partager, jeune homme, sinon, ça devient une chose triste et inutile ! A quoi sert-il de conserver un trésor si tout le monde ne peut en profiter ?

Et ma petite pomme me confia que sur l’étalage de monsieur Guiseppé, beaucoup d’enfants venaient la voir pour admirer sa couleur. Ils restaient là à la regarder quelques instants puis repartaient chez eux le cœur joyeux.

 - Et depuis que je suis sur cette maudite étagère, dit-elle, ils doivent êtres bien tristes de ne plus me voir.

-     Eh bien…, ai-je dit, me voilà bien embêté, petite pomme ! Moi qui avais cru rendre service à monsieur Guiseppé en te prenant avec moi… Si j’avais su, je t’aurais laissée sur ton étalage !

-     Ne vous inquiétez pas ! dit-elle, j'étais très heureuse chez monsieur Guiseppé, mais il y avait là-bas beaucoup trop de concurrence… Après tout, je n’étais qu’une petite pomme insignifiante parmi tous ces fruits et légumes… alors que chez monsieur René, je serais… comment dire… ? … je serais… unique ! Allez, jeune homme ! Dépêchons-nous ! Ouvrez cette encyclopédie ! Et trouvez-moi un tableau de monsieur René !

J'ai ouvert l’encyclopédie sur la peinture et j'ai cherché (aussi vite que je l’ai pu) un tableau de monsieur René.

-     Monsieur René… Monsieur René… voilà, petite pomme ! J'en ai trouvé un ! Page 742 !

Et en voyant le merveilleux tableau de monsieur René, j’ai regardé Magali et je lui ai dit d’un air malicieux :

-     D’accord, petite pomme ! Je veux bien te montrer le tableau de monsieur René mais tu m'emmènes avec toi ! Si tu refuses, je te ramène chez monsieur Guiseppé !

La petite pomme a fait une drôle de moue. J’ai crû qu’elle allait passer par toutes les couleurs. Mais elle s’est contentée d’hocher la tête.

-     D’accord ! dit-elle, mais vous devez me promettre, jeune homme, de ne plus jamais garder égoïstement les trésors que vous trouverez sur votre chemin.

Je lui en fis la promesse.

-     Alors, allons-y ! dit-elle en sautant dans le tableau, suivez-moi !

Et plein d’impatience de rencontrer monsieur René, j’ai sauté derrière elle.

 

 

Porte 39 Grand-ma, colorieuse de devenir    

– La clairière de l'imaginaire 

En débarquant dans le tableau*, une drôle de surprise m’attendait. Regardez donc où j’avais atterri !

 

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 * Ce tableau n'était évidemment pas un tableau de monsieur René.

 

-     Petite pomme, ai-je crié, où es-tu ? Petite Pomme ? Ohé, Magali ? 

 

J'ai regardé autour de moi mais il était bien difficile de trouver ma petite pomme au milieu de toutes ces taches.

 

-     Ah décidemment ! dis-je en moi-même, je n'ai vraiment pas de chance avec cette petite pomme.

-     Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

J'ai relevé la tête.

-     Il y a quelqu'un… ?

 

Et soudain une immense girafe s'est dressée devant moi.

 

-     Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! dit-elle, Magali m’étonnera toujours !

-     Vous… vous connaissez donc ma petite pomme ?

-     Bien sûr ! dit la girafe en hochant doucement la tête, mais inutile de la chercher ici ! Elle a déjà dû repartir chez monsieur Guiseppé.

-     Comment ça… chez monsieur Guiseppé… ? Sur l’étalage où je l’ai trouvée… ? Mais pourquoi est-elle retournée là-bas ?

-     Oh ! Ne vous inquiétez pas pour elle ! dit la girafe, Magali sait très bien ce qu’elle fait ! Depuis le temps que nous travaillons ensemble, elle a toujours joué son rôle à merveille. Il est vrai qu’elle a des méthodes un peu surprenantes, mais je dois reconnaître qu’elle m’emmène le plus souvent d’excellents candidats.

-     Candidat… ? ai-je répété, candidats à quoi, mademoiselle la girafe ?

-     Oh ! dit la girafe, candidats à toutes sortes de choses ! Sur cette planète, vous êtes tous candidats à quelque chose, n'est-ce pas ? Et cessez donc de m’appeler mademoiselle, jeune homme ! Je suis une vieille dame, je m’appelle Grand-Ma… Grand-Ma Destinée Light, colorieuse de devenir, pour vous servir !

-     Grand-Ma Destinée… Light, colorieuse de quoi… ?

-     Colorieuse de devenir ! Mais attendez ! dit-elle en sortant un énorme carnet, vous allez comprendre ! Comment vous appelez-vous ?

-     Euh… je m’appelle petit Pierre, Grand-Ma !

La girafe a ouvert son carnet.

-     Petit Pierre… petit Pierre…, a-t-elle répété en tournant les pages.

-     Là ! dit-elle, nous y sommes, petit Pierre… page 4 589 623 767 ! 

 

Elle me fit signe d’approcher. Et voici ce que j’aperçus :

 

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J'ai regardé la girafe avec des yeux tous ronds d'étonnement.

 - Eh bien…, ai-je dit, quel étrange carnet… que contiennent ces pages, Grand-Ma…? Et pourquoi toutes ces cases sont-elles coloriées ?

La girafe avait l’air embarrassée. Elle a rosi très légèrement.

-     Eh bien…, dit-elle, ce carnet contient… les couleurs passées… de tous les résidents du Grand Labyrinthe !

-     Les couleurs passées… ? ai-je dit,  eh bien… je ne comprends pas, Grand-Ma, tout à l’heure, vous me disiez que vous étiez colorieuse de devenir… Le devenir appartient au futur, n’est-ce pas ? Alors pourquoi me parlez-vous du passé à présent… ?

-     Hum ! Hum ! C'est très simple ! dit la girafe en dodelinant de la tête, mon rôle est de colorier le futur. Mais avec le temps, le futur se transforme en passé, n'est-ce pas ? Voilà pourquoi toutes ces cases qui appartenaient autrefois au futur appartiennent aujourd’hui au passé !

-     Ah oui ! ai-je dit,  je comprends… c’est donc vous qui décidez de notre avenir, n'est-ce pas ?

La girafe a rosi une nouvelle fois.

-     Non, non, jeune homme ! dit-elle, mon rôle se limite à définir la couleur de votre proche avenir… avenir qui, bien sûr, deviendra passé avec le temps.

 

A ces mots, la girafe s’est penchée vers moi. Elle m'a regardé droit dans les yeux.

-     Laissez-moi, dit-elle, regarder votre prochaine couleur !

-     Ma prochaine couleur… ? ai-je répété.

-     Oh bravo ! dit la girafe, vous avez fait de sérieux progrès, jeune homme ! Votre couleur est bien plus belle qu’autrefois ! Et maintenant, retournez-vous, je vous prie !

Et j'ai entendu la girafe colorier une nouvelle petite case.

Quel étrange personnage… dis-je en moi-même, pourquoi avait-elle regardé dans mes yeux ? Qu'y avait-il de si important à l'intérieur…?

- Oh ! dit la girafe, il y a beaucoup de choses dans les yeux, jeune homme… on y voit en particulier la couleur du cœur….

- Mais oui ! Bien sûr ! ai-je dit d'un air triomphal, je comprends à présent ! Ce que vous coloriez sur votre gros carnet, c'est la couleur de notre cœur, n’est-ce pas ?  Et si vous voyez la couleur de notre cœur, vous pouvez nous dire ce qu'il va nous arriver… oh ! Dîtes-moi vite ce qu'il va m'arriver, Grand-Ma ?

La girafe a hoché la tête de haut en bas. Elle a hésité un instant puis elle m'a dit :

-     Comment pourrais-je le savoir ? Je connais seulement la couleur de votre cœur et la façon dont il saura accueillir les prochains évènements du voyage. Et à en juger par votre couleur, vous n'avez pas à vous inquiéter ! Et puis vous savez, après tout, jeune homme, qu'importe la couleur ! L'essentiel est de trouver son chemin ! De toute façon, vous finirez tous par trouver la Lumière…

-     Trouver la lumière…? ai-je répété.

-     Oui, bien sûr ! dit la girafe, au cours du voyage, les cœurs en voient de toutes les couleurs ! Mais tout le monde finit par trouver la Lumière ! Vous pouvez tomber dans le gris, dans le rouge, dans le vert, dans le bleu, dans le noir, dans le blanc ou dans le rose… les cœurs ne cessent de sauter d’une couleur à l’autre. Certains restent très longtemps dans la même couleur avant d’en changer. Il n’y a pas d’ordre précis ! Toutes les combinaisons sont possibles ! Mais quel que soit votre chemin de couleurs, vous finirez tous par atteindre la Lumière ! Aussi, il est inutile de vous inquiéter, jeune homme ! Vous pouvez retourner dans le Grand Labyrinthe et poursuivre votre voyage sans crainte…   

Après sa longue tirade, la girafe a redressé son long cou. Mais j'étais si intrigué par ses paroles que je n'ai pu m'empêcher de lui poser quelques questions.

-     Dîtes-moi, Grand-Ma ! La Lumière dont vous parlez, est-ce le trésor ? Et parviendrais-je à la trouver au cours de ce voyage ?

La girafe s’est contentée de lever le cou vers le Ciel puis elle s'est mise à balancer la tête de haut en bas puis de gauche à droite. Que pouvait signifier ce mouvement circulaire ?

-     Oh ! Dîtes-le moi, Grand-Ma, s’il vous plaît !

-     Mais, dit-elle en rougissant, je ne suis ni oracle ni devin, et même si je l’étais, jeune homme, je ne serais pas autorisée à vous en parler ! Je vous ai déjà confié le secret de la Lumière et celui du chemin des couleurs…

-     Grand-Ma, l'ai-je supplié, j’aimerais tant savoir !

-     Attention ! dit-elle, vous êtes en train d’assombrir votre couleur ! Pourquoi vous obstinez-vous à vouloir connaître votre avenir et à percer les mystères du chemin… auriez-vous peur de voyager…? Ce n'est pas ainsi que vous trouverez le trésor, jeune homme ! Cessez donc de chercher avec les yeux ! Apprenez aussi à chercher avec votre cœur !

Que voulait-elle dire ? Que mon cœur ne savait pas voir et que mes yeux cherchaient partout. Oh la la ! dis-je en moi-même, que tout ça a l'air compliqué.

-     Eh bien…, ai-je dit un peu déçu par les réponses de la girafe, si vous ne voulez pas me parler du trésor et de mon avenir, Grand-Ma, dîtes-moi au moins de quelle couleur est mon cœur ?

-     Je vous en ai déjà trop raconté ! dit-elle, je ne vous dirais rien de plus ! Je vais simplement vous donner un dernier conseil, jeune homme. Donnez-moi une couleur ?

J'ai réfléchi un instant.

-     Noir ! ai-je dit (sans vraiment savoir pourquoi j’avais choisi cette couleur).

-     Très bien ! dit-elle, et maintenant donnez-moi un chiffre !

-     4 !  ai-je dit sans réfléchir davantage.

 

La girafe a réfléchi à voix basse en tournant les pages de son carnet.

-     Voyons… 4 fois 8 moins 8… plus 4 plus 8… divisé par 4… multiplié par 3 = 27 ! 27 +10 = 37 ! 37 noir ! Voyons voir ! dit-elle, je dois bien avoir un 37 noir sur ma liste !

Mais la girafe ne trouva aucun 37 noir sur son carnet. Intrigué, je lui ai demandé ce qu’était un 37 noir.

-     Oh ! C’est très simple ! dit-elle, dans notre jargon, un 37 noir est un résident du Grand Labyrinthe âgé de 37 printemps dont le cœur est noir !

-     Ah… ? ai-je dit, et vous allez me raconter son histoire ?

-     Non ! dit-elle,

-     Ah… ? ai-je dit, alors… vous allez me donner son chemin de couleurs ?

La girafe a secoué son cou de gauche à droite.

-     Ah ! Je sais ! ai-je dit, vous allez le faire venir ici !

-     Un cœur noir ici ! s’est écriée la girafe, mais vous n'y pensez pas, jeune homme !

Et soudain, la girafe m’a prié de l’excuser.

-     Ne bougez pas ! dit-elle, je vais aller me renseigner.

La girafe s’est dirigée vers une petite boîte (une sorte de cabine téléphonique dont la ligne apparemment était reliée au Ciel). Elle a composé un numéro en balançant son cou un peu nerveusement d’avant en arrière. Elle a rosi deux ou trois fois, a hoché la tête et elle est revenue vers moi avec un grand sourire.

-     Voilà ! dit-elle, je vous ai trouvé un 37 noir ! Nous vous avons arrangé une rencontre avec lui !

-     Une rencontre avec lui…, Grand-Ma ? Mais où et quand vais-je le rencontrer ?

-     Vous verrez bien ! dit-elle.

-     Et comment le reconnaîtrais-je, Grand-Ma ?

-     Ne vous inquiétez pas ! dit-elle, lorsqu’il viendra vers vous, vous le reconnaîtrez !

 

Je dois bien avouer que cette façon d’arranger des rendez-vous me parut un peu suspecte. A qui la girafe avait-elle téléphoné ? Au destin… ? Au hasard… ? A Dieu… ? Qui était ce personnage qui avait le pouvoir d’organiser les rencontres ? Mais le temps de cette réflexion, la girafe avait disparu. J’eus alors une pensée émue pour ma Fleur qui avait eu la merveilleuse idée de me donner un peu de repos. Sans elle, jamais je n’aurais pu rencontrer ces merveilleux personnages qui avaient réussi à raviver mes couleurs et mon espoir de trouver les quatre joyaux. Mais à présent, il était temps de repartir à la recherche du trésor. Et après ce repos bien coloré, j’ai retrouvé le Grand Labyrinthe le cœur plein d’enthousiasme.

 

 

PARTIE 6 LES EPREUVES AIGUISENT LA PATIENCE ET FONT GRANDIR

 

Porte 40 Ma fleur me quitte    

– L'ile de la conscience 

Le lendemain, j'allai remercier ma Fleur. J’étais si impatient de lui raconter mon merveilleux séjour au pays des couleurs qu'à peine débarqué sur l'île, je me suis assis à ses côtés en lui parlant (avec un grand enthousiasme) du secret du chemin des couleurs, du secret de la Lumière et de ma prochaine (et mystérieuse) rencontre avec un 37 noir. Mais ce matin-là, ma Fleur m’écouta d’un air distrait et un peu lointain.

-     Je suis… très heureuse, dit-elle, de voir que tu es capable de te débrouiller seul, mon garçon… car il va falloir bientôt trouver ton chemin sans moi…

-     Trouver mon chemin sans toi…, ma Fleur ? Mais qu’est-ce que tu racontes ?

-     Oui, dit-elle, aujourd'hui, il est temps de nous quitter, petit Pierre. Je vais devoir m'en retourner à la terre qui, un jour, m’a vu naître… 

J’ai regardé ma Fleur avec tristesse et un peu de colère au fond du cœur.

-     Mais Pourquoi…, ma Fleur ?!! Comment peux-tu m’abandonner ?!! Comment vais-je faire sans toi ?!! Qui me consolera quand je serai triste ?!! Et qui me montrera le chemin qui mène au trésor ?!!

- Ne t’inquiète pas ! dit-elle, tu t’en sortiras très bien sans mes conseils !

 

Et une nouvelle fois, mon enthousiasme tout neuf s’envola. En voyant ma tristesse, ma Fleur me fit un grand sourire… un merveilleux sourire empli d’amour et de tendresse (comme si elle voulait alléger le désespoir que ce départ avait fait naître dans mon cœur). Puis elle s'est penchée vers moi en agitant doucement ses pétales.

-     Sois courageux ! dit-elle, tu as déjà parcouru une longue route, mon garçon … et aujourd'hui, ton expérience du voyage est suffisante pour trouver ton chemin…

-     Mais non ! ai-je dit, ce n'est pas vrai, ma Fleur ! Comment… pourrais-je trouver mon chemin sans toi ? Et comment aurais-je le courage de chercher le trésor si tu m'abandonnes ?  

-     Je ne t'abandonne pas ! dit-elle, je te laisse simplement poursuivre ce voyage sans moi… et puis… tu pourras toujours compter sur les autres habitants de l'île ! La pierre, le grand saule, le rocher moussu et l'étang seront là pour guider tes pas… et le pélican sera toujours prêt à t'aider lorsque ton cœur sera trop triste… et puis… tu dois savoir que l'on n'est jamais vraiment seul sur cette Planète, mon garçon… il y a toujours quelque part un personnage prêt à guider nos pas et à orienter notre voyage…

 

A la fin de sa tirade, l’un de ses pétales s’est détaché. Il est tombé sur le sol et a été emporté au loin par le vent.

-     Ohhh…, ma Fleur !

-     Ne m’interromps pas ! dit-elle, il me reste peu de temps pour te confier mon ultime conseil… regarde dans ton cœur, mon garçon ! J’y ai planté une graine que tes pas feront pousser…

Deux autres pétales se sont détachés. Et je n’ai pu davantage contenir mes larmes. Toute la tristesse de mon cœur s'est déversée. Et dans un ultime soupir, ma Fleur a ajouté :

-     … et bientôt, mon garçon, tu verras éclore une nouvelle Fleur…

 

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Son dernier pétale s’est détaché. Il a fait une pirouette devant le grand saule, s’est posé un instant sur le rocher et il a disparu, balayé par une rafale de vent, dans l’immensité du ciel. Et, ivre de chagrin, je me suis mis à pleurer.  

 

 

Porte 41 Le grand saule    

– L'ile de la conscience 

En voyant ma tristesse, le grand saule (qui ne m’avait encore jamais adressé la parole) me fit signe d’approcher.

 

-     Tu as l’air  bien désespéré, mon garçon ! Que  se  passe-t-il ?

-     Oh ! ai-je dit, il m’arrive une chose terrible, monsieur le saule ! Ma Fleur vient de me quitter !

-     Oh la la la la ! dit le saule en faisant trembler sa ramure, il ne faut pas te décourager, mon garçon ! Il est naturel que ta Fleur te quitte un jour ! Son départ fait partie du voyage ! Et ce voyage te fait grandir !

-     Oh… si vous saviez, monsieur le saule, comme ce voyage est difficile ! Et comment vais-je faire à présent sans ma Fleur ?

Le saule se mit alors à gronder d’une voix terriblement grave :

-     Que tu marches dans la boue… ou sur une grande plage de sable doux..., chaque pas oriente ta marche vers la Lumière ! Où que tu ailles, mon garçon, pourvu que tu suives la voix de ton cœur, chaque pas te rapprocha du trésor ! A présent approche-toi, mon garçon ! Vois-tu la porte dessinée sur mon tronc ?

-     Je… oui, ai-je balbutié, je… je la vois, monsieur le saule.

-     Eh bien ! Ouvre-la ! dit-il. Et tu y rencontreras mon ami le vieux chêne qui te donnera quelques conseils pour la suite du voyage.

 

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Porte 42 Le vieux chêne, l'arbre de la patience    

– La clairière de l'imaginaire 

D’une main tremblante, j’ai ouvert la porte du grand saule. Lorsqu’elle s’est refermée, je tombai, à ma grande surprise, dans une immense forêt. Jamais je n’aurais imaginé qu’un tel endroit puisse exister à l’intérieur du grand saule ! Partout flottait une odeur de terre et de feuilles séchées ! Et les arbres étaient si grands qu’ils avaient l’air de toucher le ciel ! Quelle étrange contrée ! dis-je en moi-même.

 

J’ai marché dans la forêt pendant plusieurs heures, à la fois intrigué et émerveillé par la beauté des lieux, lorsque j’ai enfin aperçu, derrière une haie de bouleaux, une vaste clairière où trônait, seul et magnifique, un arbre immense. Son tronc était si large et si long qu’il semblait occuper tout l’espace, ses racines étaient si grosses et si grandes qu’elles avaient l’air de s’enfoncer jusqu’au centre de la Planète, ses branches étaient si larges et si belles qu’elles donnaient au lieu une beauté magique ! Nul doute ! Il s’agissait là du vieux chêne ! Je m'arrêtai à ses pieds et dis d'une voix timide :

-     Bonjour monsieur l’arbre… êtes-vous le vieux chêne, l'ami du grand saule?

Le chêne a gonflé sa ramure sans me prêter la moindre attention. D'une voix un peu plus forte, j'ai répété :

-     Bonjour, monsieur le chêne !

-     Tiens ! dit le chêne en m'apercevant, un P’tit Dôm ! Que viens-tu faire dans nos vertes contrées, mon garçon ?

-     Je… je suis à la recherche du vieux chêne… je viens de la part de son ami, le grand saule.

 

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-     Ah ?!! dit le chêne intrigué, tu viens de la part du grand saule ! Comment… comment va cette vieille branche ?

-     Oh ! ai-je dit, le grand saule va très bien, monsieur le chêne !

-     Parfait ! dit le chêne, mais toi, mon garçon, tu as l'air bien triste… Que se passe-t-il ? 

J'ai baissé la tête.

-     Ahhh…, dit le chêne, ce n'est pas la tristesse qui t'aidera à avancer sur le chemin ! Il ne faut pas se laisser abattre si facilement, mon garçon ! Que puis-je faire pour toi ?

-     Eh bien…, ai-je bafouillé, le grand saule m'a dit que vous pourriez m'aider… et me donner quelques conseils… pour la suite du voyage.

-     C’est vrai ! dit le chêne en gonflant avec fierté sa ramure, je suis un vieil arbre éclairé par la lumière… et mes conseils sont très précieux….

Et sans plus attendre, le chêne se mit à pérorer d'une voix grave et solennelle.

-     Nul en ces contrées, dit-il, ne peut atteindre la Lumière sans se montrer patient et persévérant… celui qui veut avancer sur le chemin doit suivre mon exemple remarquable … 

A ces mots, le vieux chêne gonfla une nouvelle fois sa ramure.

- Il me fallut, dit-il, patienter plus de mille printemps pour atteindre la pleine Lumière… Alors que je n'étais qu'un petit gland obscur enfoui dans la terre, j'avais, des rêves de gloire et de grandeur… mais je dus patienter… et à force de patience et de persévérance, le temps fit son œuvre ! Le chemin qui mène au trésor est difficile… mais ce voyage n’en est pas moins merveilleux ! Peu importent les paysages, chaque pas façonne notre cœur et oriente notre marche vers la Lumière ! Le vent peut nous pousser tantôt à gauche, tantôt à droite ! La tempête peut briser nos branches ! La foudre peut nous fendre en deux ! La pluie peut inonder notre cœur ! Le soleil peut l'assécher ! Mais où que nous allions, mon garçon, ce voyage nous fait grandir ! Et à force de patience et de persévérance, vient le jour où tout s’éclaire !

 

Les paroles du vieux chêne étaient sages et profondes. Elles réussirent à dissiper un peu ma tristesse. Je comprenais mieux pourquoi ma Fleur m’avait quitté. C’était là une épreuve supplémentaire qu’il me fallait affronter pour grandir ! Et il me fallait à présent poursuivre le voyage sans elle ! Et à cette pensée, soudain, toute ma tristesse s’envola… et je sentis naître dans mon cœur un nouvel espoir d’avancer sur le chemin du trésor. Oui, dis-je en moi-même, le vieux chêne a raison, il faut que je m’arme de patience !

-     Oui ! dit le chêne, car la patience et la persévérance sont les sources qui étancheront ta soif sur le chemin du trésor ! Elles seront comme des pièces d’or qui t’accompagneront au cours du voyage ! Oui, mon garçon ! La patience et la persévérance seront comme des pièces d'or sur ton chemin !

-     Oui, oui ! ai-je dit, vous avez raison, monsieur le chêne… merci ! Merci mille fois pour vos sages et patients conseils ! 

Et j’ai quitté le chêne le cœur gonflé d’enthousiasme. J’ai repris le chemin du retour. J’ai retraversé la forêt aussi vite que je l’ai pu… lorsque soudain, en arrivant devant la porte du grand saule, je ne sais pourquoi, les paroles du businessman ont résonné dans ma tête. J’ignore pour quelle raison j’ai songé à cet ignoble personnage… Peut-être était-ce à cause des pièces d’or dont avait parlé le vieux chêne ? Je n'en sais rien… mais lorsque j’ai refermé la porte du grand saule, je me suis mis à penser à la richesse et au paradis dont avait parlé le businessman. J'étais étrangement persuadé qu'il me fallait à présent poursuivre le voyage dans cette direction : trouver le chemin de la richesse qui me conduirait sans doute au paradis et peut-être au trésor. Et à peine sorti du tronc du grand saule, je me suis précipité vers l'étang pour lui demander conseil.

 

 

Porte 43 Monsieur l'étang me parle du quatrième joyau    

– L'ile de la conscience 

-     Monsieur l’étang ! Monsieur l’étang ! ai-je crié (sans même prendre la peine de le saluer), je crois que j'ai trouvé un nouveau chemin pour découvrir le trésor…

-     Ah oui ? dit l’étang, et de quel chemin s'agit-il, mon garçon ?

-      Eh bien… je crois qu'il s'agit… du chemin de la richesse, monsieur l'étang ! Je crois qu'il est temps que j'emprunte ce chemin…

-     Ah oui ! dit l'étang, bien sûr ! La richesse est le quatrième joyau !

-     Vous… vous en êtes sûr, monsieur l’étang ? 

-     Parfaitement ! dit l'étang, d'ailleurs beaucoup de résidents pensent qu'il permet de trouver le trésor…

J’ai regardé l’étang avec un air de reproche.

-     Mais… mais alors pourquoi ne me l’avez-vous pas dit plus tôt, monsieur l’étang ?

-     Ahhh…, dit l’étang, je n’ai rien dit parce que chaque étape du voyage doit venir en son temps, mon garçon ! Chaque joyau doit être découvert au moment… le plus opportun. Maintenant que tu as découvert l’existence du quatrième joyau, tu peux aller voir madame La pierre ! Elle guidera tes pas sur ce chemin.

 

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Et sans plus attendre, je me suis dirigé plein d’impatience vers l’autre rive. 

 

 

Porte 44 Les conseils de madame la pierre pour trouver le quatrième joyau et mon départ pour le monde des grands dôms    

– L'ile de la conscience 

-     Bonjour madame La pierre ! Je…

-     Tiens, tiens ! dit-elle, quelle surprise ! Je ne t’attendais pas si tôt, mon garçon. Que me vaut le plaisir de cette visite ?

-     Euh… eh bien… c’est à dire que…, ai-je bafouillé, je viens vous voir pour… le quatrième joyau, madame La pierre.

-     Pour le quatrième joyau… ? a répété la pierre, tu en as donc fini avec les 3 premiers ?

-     Euh… oui, bien sûr ! ai-je dit en rougissant, je les ai trouvés, madame La pierre !

Madame La pierre n'a pas relevé mon mensonge. Elle s'est contentée de soupirer.

-     Bon, bon ! dit-elle, très bien ! Puisque tu dis avoir trouvé les 3 premiers joyaux, n’en parlons plus ! Et que veux-tu savoir exactement… à propos du 4ème joyau ?

-     Euh… eh bien…, ai-je bafouillé, j'aimerais savoir… où se trouve le chemin… qui mène au joyau de la richesse, madame La pierre.

-     Le chemin qui mène au joyau de la richesse… ? a répété la pierre, oh ! oh ! voilà un chemin très intéressant mais… le joyau de la richesse possède de nombreuses facettes, mon garçon ! Par quel genre de richesse es-tu intéressé ?

 

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-     Eh bien…, ai-je dit en pensant aux paroles du businessman, je ne sais pas… je… comment vous dire ? Je voudrais… euh… être aussi riche qu’un businessman !

-     Ah ! dit la pierre, dans ce cas, c'est très simple ! Pour découvrir cette facette de la richesse, il faut de l’argent ! Et pour avoir de l’argent, il faut travailler !

-     Travailler…, madame La pierre ?

-     Eh oui ! dit-elle, si tu veux devenir riche, il faut travailler ! Tu es bien en âge de travailler à présent, n’est-ce pas ? Tu as fait de longues études, tu as étudié à l’Université de Tous les Savoirs et à la Grande Bibliothèque, tu ne devrais donc avoir aucun mal à trouver un travail.

-     Oh oui ! ai-je dit, j’ai fait de longues études, madame La pierre ! Je connais beaucoup de choses. Je peux travailler comme géographe, comme technicien, comme banquier, comme businessman ou même comme allumeur de réverbère. Vous savez, je peux tout faire !

-     Bien ! Bien ! dit-elle, tu sais donc ce qu’il te reste à faire !

-     Euh… oui… bien sûr ! ai-je dit en baissant les yeux, enfin… non… je ne sais pas vraiment, madame La pierre ! Que… que dois-je faire exactement ?

 

La pierre m’a regardé avec lassitude.

-     Eh bien ! D’abord, dit-elle, tu devras quitter le monde des P’tits Dôms pour t’installer dans le monde des Grands Dôms. Et si tu veux trouver un travail, je te conseille d’emménager dans le quartier des Boîtes.

-     Dans le quartier des Boîtes…, madame La pierre ?

-     Oui ! dit-elle, si tu veux travailler, le mieux serait de t’installer dans le quartier des Boîtes. Voilà, mon garçon ! A présent, je crois qu’il est temps de nous quitter !

-     Vous quitter… ? Comment ça…,  madame La pierre ?

-     Eh bien, oui ! dit la pierre, le temps est venu de nous quitter, mon garçon. A présent, tu es en âge de te débrouiller seul ! Ta Fleur ne t’a donc pas prévenu…

-     Ma Fleur… ? ai-je dit, eh bien… non, madame La pierre, ma Fleur ne m’a rien dit.

-     Oh ! dit-elle, elle a sûrement dû oublier… tu devais être si désespéré lorsqu’elle t’a annoncé son départ qu’elle a certainement voulu t’épargner quelques souffrances supplémentaires… mais il est temps à présent que tu apprennes la vérité, mon garçon. Tu arrives aujourd’hui à une étape charnière du voyage ! Tu vas bientôt quitter le monde des P’tits Dôms. Et dès que tu franchiras la frontière du monde des Grands Dôms, nous autres, habitants de ton île, disparaîtrons et l’île de la Conscience deviendra une île déserte… Il te faudra poursuivre ton chemin et continuer à chercher le trésor sans nos conseils. Et surtout ne t’avise pas de revenir nous voir au cours de cette période ! Tu serais si désespéré de ne trouver personne sur ton île… Ne reviens ici que… dans quelques années… quand le voyage aura suffisamment façonné ton cœur…

J’ai regardé la pierre avec inquiétude.

-     Ne t’en fais pas ! dit-elle, c’est une étape nécessaire et obligatoire, mon garçon ! Et personne sur cette Planète ne peut échapper à ce passage ! Tous les résidents du Grand Labyrinthe doivent un jour quitter le monde des P’tits Dôms pour entrer dans celui des Grands Dôms.

 

J’ai regardé la pierre avec tristesse… puis j’ai regardé mon île avec tendresse (et avec un rien de nostalgie). Peut-être ne la reverrais-je pas avant longtemps ? Et peut-être même ne la reverrais-je jamais ? Je n’en savais rien… Mon espoir de trouver les 4 joyaux était immense, mais le voyage s’était déjà montré si imprévisible que bien des choses pouvaient arriver... J’ai remercié La pierre et je m’en suis retourné (un peu triste) dans le quartier des P’tits Dôms avec le sentiment de laisser derrière moi une grande part de mon enfance. Eh oui ! Le temps avait passé… j’avais grandi…

 

Quelques jours plus tard, je quittai définitivement le quartier des P'tits Dôms pour le monde des Grands Dôms… à la recherche du quartier de Boîtes situé quelque part sur la planète du Grand Labyrinthe.

 

 

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Carnet n°8 Le voyage clandestin

Récit jeunesse / 2004 / Hors catégorie

On roule jour et nuit. Avec quelques haltes pour se reposer. Après plusieurs jours de route. En milieu de journée. Le soleil bat son plein. Un pick-up, surgi de nulle part, s’arrête devant nous. Une dizaine d’Hommes en descend. Deux coups de feu. Le camion s’arrête. Des cris. Des hurlements. Un début de panique. On nous intime l’ordre de descendre avec nos « bagages ». On descend une main sur la tête, une main accrochée à notre sac.

 

 

GENESE DE L’ENQUÊTE

 

Images chocs

 20 h. Journal télévisé. La noyade d’une centaine de migrants, passagers d’une barque qui a chaviré au large des côtes européennes. La panique, les corps repêchés, les rescapés agrippés à leurs planches. L’horreur filmée par les garde-côtes. J’éprouve un sentiment de honte et d’impuissance. Une colère sourde au fond des entrailles.

 

Gros titres

Au petit déjeuner. Lecture des journaux entre deux gorgées de café. Premières pages sur les barbelés de l’Europe. La forteresse assiégée par les migrants clandestins. La terre d’abondance prise d’assaut par toute la misère du monde.  

 

Reportage

Nuit d’insomnie. 4 heures du matin. J’allume la télé. Documentaire sur les clandestins et les réseaux de passeurs. Des images bouleversantes sur la misère et l’exploitation. Scotché sur mon fauteuil jusqu’au petit matin (longtemps après avoir éteint le poste). Premières réflexions personnelles sur le sujet. Et l’émergence d’un urgent besoin d’agir… 

 

Déclics

Lecture d’une enquête sur les clandestins après la fermeture d’un centre de rétention à la frontière du pays. L’errance au bord des routes. L’indifférence de la population locale. Les conditions de survie intolérables. Le besoin d’agir se fait plus prégnant. Première question : que puis-je faire ? 

 

Projet

L’idée se précise. Être un des leurs. Dans la peau d’un migrant. Avec ma plume dans mes bagages. L’idée paraît saugrenue. Et absurde à première vue. Raison de plus pour m’y atteler.

 

Mûrissement du projet

Les jours et les semaines passent. Question : comment faire ?  

 

 

PREPARATIFS

 

Préparation du voyage

J’achète et compulse toutes les revues et journaux qui traitent de la migration. Je passe plusieurs semaines sur internet. Les informations sur le sujet ne manquent pas. La question est vaste. Et complexe. Je prends une foule de notes. Itinéraires des migrants, pays d’origine, causes du départ, risques du voyage. Quelle pagaille ! L’enquête s’annonce longue. Et ardue. Je ne suis pas encore parti…  Et je crains déjà le pire… je ne suis pas sûr de revenir… 

 

Revue de presse (personnelle, générale et synthétique)

J’enchaîne la lecture des articles. Les analyses, les témoignages, les commentaires sont nombreux. J’apprends 3 ou 4 choses sur le sujet. Voici mes notes :

 

  • Nul ne part sans raison de l’endroit où il est né et a grandi. Tous les candidats au départ fuient quelque chose… Je note en vrac… la misère, la guerre, l’horizon sans avenir, un régime politique, une dictature, des risques d’emprisonnement, de torture, des menaces… ou cherchent quelque chose… un avenir meilleur, à soutenir (financièrement) leur famille, à rejoindre un mari ou une femme déjà parti(e)… sans compter parfois une longue tradition migratoire… ;

 

  • Les candidats à l’eldorado viennent d’une multitude de contrées (réparties essentiellement au sud et à l’est du globe) par de multiples modes de locomotion ; à pied, en voiture, en camion, en train, en avion, en bateau ;

 

  • 2 voies possibles pour gagner l’Europe, la terre promise : la voie légale et la voie illégale. La voie légale est longue et compliquée (obtention d’un visa comme étudiant ou touriste). Un long sentier à travers les méandres administratifs. Souvent sans issue. Ou presque… Quant à la voie illégale, elle est risquée et offre 2 chemins différents, l’obtention de faux papiers qui permet de prendre l’avion pour l’eldorado ou le voyage clandestin, long et périlleux périple à travers les continents… ;

 

  • le voyage est souvent long et dangereux. Et comporte de multiples étapes. Je note que chacun connaît la date à laquelle il part… mais ignore totalement la date d’arrivée. De quelques mois, en général à quelques années. Ou jamais pour les plus malchanceux (morts pendant la traversée ou contraints de rebrousser chemin…).

 

Quelques jours avant le départ

Je limite la préparation de mon voyage au strict nécessaire. Question d’éthique et de déontologie (personnelle). J’ai toujours fait passer ma carte d’identité humaine avant ma carte de presse. Je dois être aussi proche que possible de l’état d’esprit des migrants. Pas de passe-droits. L’enquête (comme toujours) se fera de l’intérieur et à échelle humaine. Comme reporter, mon objectif ne se porte pas à la bandoulière. Mon objectif est clair : être subjectif. Voilà pour la mise au point !

 

Equipement et baluchon

Mes bagages : un vieux sac de toile rapiécé (et rafistolé par mes soins). Coutures solides. Quelques effets personnels. Une liasse de devises et de petits carnets noirs (munis chacun d’un crayon) dissimulés dans les coutures de ma veste… Dans la glace, je vérifie la crédibilité de ma tenue. J’ai l’air d’un baroudeur pousse-mégot… l’un de ses traîne-savates qui écument les contrées miséreuses en quête de la terre promise… mon allure ressemble à celle des milliers de clandestins qui fuient la misère, la guerre ou la dictature et qui rêvent de faire fortune au soleil en de moins tristes tropiques…          

 

Je n’ai aucun plan précis en tête (ni dans mon sac). Juste partir, vivre, voir, ressentir, témoigner et donner à lire. Une expérience humaine à hauteur d’homme. Et de poussière…

 

Précision d’importance

J’achète un cirage spécial (un produit dermatologique issu des dernières technologies) qui fonce la peau. Une sorte de crème bronzante à effet immédiat et décuplé. Un mélange de plantes et de molécules de synthèse. Décapant ! Seul passeport véritablement nécessaire pour accomplir ce voyage dans l’enfer… (vers un autre enfer que certains prennent pour un paradis…) : avoir la peau noire ! Avanti !

 

 

EN ROUTE VERS LE CONTINENT DELAISSE (dans la peau d’un blanc)

 

Jour J : le départ

Sac sur l’épaule. Une dernière étreinte à Nat (Nathalie), ma compagne. Un long baiser. Un peu de tristesse au fond du cœur et l’excitation du départ. Je pars en stop. A quelques centaines de mètres de mon domicile. Direction : le cœur du continent délaissé, l’Afrique.

 

Migrant à l’envers

Un voyage cocasse aux multiples péripéties et anecdotes anodines. Un voyage de plaisance avant la grande Traversée. Modes de transport divers : voitures, camions, camionnettes, fourgonnettes, vélomoteur, bateau, à pied. Quelques rencontres sympathiques. 2 ou 3 frayeurs sans gravité. La routine du voyageur occidental. Mi-baroudeur, mi-touriste. J’ai sans doute l’air d’un routard endimanché. Qu’importe ! Au fil des jours, je reprends goût aux bienfaits de la route. Sur le sol africain, je m’acclimate à l’air des pistes poussiéreuses. 

 

Tourisme

Je poursuis ma route. A pied. En train. En camion. Passages de frontières. Pays après pays. Jusqu’au cœur du continent. Jusqu’à mon point de départ. 

 

Inquiétude à la frontière

Les dernières autorités douanières regardent mon visa avec circonspection. Mon passeport est en règle. Ils m’interrogent sur le but de mon séjour. Tourisme spécial. Une réponse comme une autre. Ils n’insistent pas et me laissent passer (malgré leur perplexité).

 

Séjour à l’occidental

Quelques jours dans un hôtel du centre-ville. Un hôtel bon marché. Histoire de m’acclimater. De très rares occidentaux dans les rues. Depuis la dernière tentative de coup d’état dans le pays voisin, cette région est désertée par les touristes. Et le climat de terreur qui règne dans la contrée décourage les plus téméraires. Quelques repérages sur la grande place du marché à proximité de la « gare routière ». 

 

Dernière soirée à l’occidental

Dernier jour à l’hôtel. Je dors toute la journée. Le soir, je règle ma note. Et informe le taulier de mon départ. Je prends un dernier verre au bar. Je m’installe à la terrasse et contemple une dernière fois de mes yeux d’occidental la beauté des paysages du continent noir. Vers 22 heures, je monte dans ma chambre pour les derniers préparatifs.

 

Derniers préparatifs

Ultimes transformations en cette nuit de départ. Enfermé dans ma chambre d’hôtel. Nu devant la glace, je presse sur mon tube miracle (le fameux cirage dermatologique à effet longue durée). Une pâte visqueuse en sort. Je l’étale sur chaque parcelle de ma peau. La transformation est stupéfiante. Mes cheveux subissent un sort identique. Avec un onguent capillaire. Eux d’ordinaire bouclés (naturellement bouclés) se frisottent en quelques minutes. Je jette un œil mi inquiet-mi rigolard dans la glace. En voyant mon reflet, j’éclate de rire. Je ne me reconnais pas. Le résultat, peau très brune (un noir assez pâle) et une tignasse frisée à la Kadhafi. Un désopilant mélange de noir africain et de maghrébin. Un métissage tout à fait crédible. Et à mon goût. Une apparence somme toute convaincante. Je me félicite d’un grand sourire. Le voyage dans la peau d’un noir en terre noire commence dans la bonne humeur. Et la joie d’en découdre. Je ne serai pas déçu…   

 

 

IMMERSION : INTEGRATION DANS UN GROUPE DE MIGRANTS (dans la peau d’un noir)

 

Première rencontre

Sur une piste à l’orée de la nuit, j’aperçois derrière la « gare routière » un groupe d’hommes qui marchent en silence. L’allure est rapide. Je me joins à eux. Les regards me toisent avec suspicion. Il est vrai que je n’appartiens à aucune communauté de la région. Et mon allure d’étranger (aux origines ethniques mystérieuses) est source de curiosité. Elle n’inspire guère confiance. Je leur emboîte (néanmoins) le pas. Cadence rythmée jusqu’à la sortie de la ville.  

 

Premiers mots de confiance

Je prononce mes premiers mots (avec un très léger accent africain… pour une plus grande - et sans doute risible - crédibilité) à un jeune homme qui marche à mes côtés. Nous fermons tous les deux la marche.

 

Son sourire et ses petites lunettes rondes me mettent en confiance. Il me répond courtoisement et dans ma langue (langue officielle de son pays d’origine). Et quasiment sans accent (du moins sans l’accent que les occidentaux prêtent traditionnellement aux habitants de ce continent). Et m’invite, d’un aimable sourire (où je ne sens poindre nulle ironie ni agressivité) à poursuivre notre marche en silence. Mon intégration dans le groupe est (tacitement) acceptée. Quelques mots. Et déjà des milliers de pas.

 

Premières confidences

Première pause au milieu de la nuit. Mon compagnon de marche, le jeune homme aux petites lunettes rondes, me propose une tasse. Je la saisis avec gratitude. Il se présente succinctement (et sans détour). Il s’appelle Demba et vient de la région sud du pays voisin. Je l’interroge discrètement. Il a débuté son voyage depuis quelques semaines. Nos premiers échanges s’arrêtent là. Nous sommes contraints de reprendre la route. L’un des marcheurs a repéré une patrouille qui circule à proximité. On remballe nos maigres affaires et on court se réfugier à l’abri derrière les maigres talus qui bordent la piste. Hors des regards soupçonneux des autochtones et des autorités locales. Quelques instants plus tard, on reprend notre marche.

 

Nuit sous le soleil

Bivouac à proximité de la piste. A l’abri de quelques bosquets. On installe nos sacs dans des paysages grandioses. Grandioses pour les touristes, hostiles pour les migrants. Question de point de vue ! Feu de camp pour réchauffer les restes de la tambouille dans les boîtes de conserve qui nous servent d’assiettes. Après cette longue nuit (10 heures de marche ! 40 kilomètres parcourus !), on est exténué. Le maigre repas nous laisse affamés. Vu la taille des portions, difficile d’être repu ! On s’endort le ventre à moitié vide sous une chaleur accablante. Et une luminosité aveuglante.

 

 

A MARCHE FORCEE : LA FUITE DES ZONES DE GUERRE CIVILE

 

Un peu de chaleur humaine sous les tropiques

La nuit tombe sur le bivouac de fortune. Demba me tend son jerrican. Il fait une chaleur étouffante. Dernier réconfort avant de reprendre notre marche. Nous levons le camp discrètement. Sans tambour, ni trompette, nous poursuivons notre traversée de la région.

 

Présence féminine : un courage à toutes épreuves

Dans le groupe, 3 jeunes femmes discrètes (que l’on remarque à peine). Elles connaissent le sort réservé aux femmes pendant le voyage. Elles ont rejoint la frontière à pied avec un autre groupe. Contraintes de marcher la nuit, hors des pistes pour échapper aux groupes armées, aux militaires et aux mercenaires qui peuplent la contrée. 25 jours de marche. Enfin 25 nuits de marche. Obligées de se terrer dans la brousse, cachées derrière des broussailles dès les premières heures du jour. Et jusqu’à la nuit naissante. Une traversée éprouvante pour les corps, le moral et les nerfs ! Sans compter la douleur de quitter les siens…

 

A bâton rompu

2 semaines de marche nocturne non-stop sur une mauvaise piste. 3 frontières régionales franchies sans difficulté. On s’éloigne des zones de combats. Arrêt aux heures les plus chaudes. A l’abri des regards. Peu de contact avec les populations locales. Trop dangereux ! Peu d’échanges avec mes compagnons de route. Trop fatigant ! Ravitaillement régulier pour l’eau et l’alimentation. On marche jusqu’à l’épuisement.

 

Confidences de Demba

Demba me confie, lors d’une courte halte, les circonstances de son départ : la guerre civile qui menace dans la partie sud de son pays. Je l’écoute ahuri. L’Occident, comme souvent, étouffe les cris des massacres et l’agonie des peuples en des terres jugées sans intérêt économiques ou aux retombées d’image insuffisantes pour la défense des droits de l’Homme. L’information est distillée au compte-goutte. Les journalistes qui écument le pays sont rares. Et peu relayés par la presse nationale. Seuls quelques reporters (dignes de ce nom), « spécialistes » de la région sont au courant des exactions qui dévastent la zone.  

 

Nuitées sans étoiles

3ème semaine de marche. On s’arrête aux premières heures de la matinée. Le soleil tape déjà fort. On s’allonge à l’ombre d’un bosquet. Comme tous les matins (depuis plus de 20 jours), j’enlève mes godillots, les pose à proximité de mon sac (qui me sert accessoirement d’oreiller) et tente de m’endormir. Je ferme les yeux. Depuis quelques jours, je songe à Nat. A ma vie sur l’autre continent. De l’autre côté de la mer. Vie plutôt confortable au cœur de la terre promise. Malgré la bienveillance de Demba, la solitude et l’éloignement me pèsent. On ne s’improvise pas migrant. On le devient malgré soi. Par nécessité vitale. Quelle mouche m’a piqué de partir, de tout laisser tomber pour cette enquête ? Quelle maladie me ronge pour abandonner périodiquement le confort et la tranquillité ? Est-ce une fuite ? Une quête ? Pourquoi ai-je (toujours) besoin de partir ? Je l’ignore. Je m’endors dans l’ignorance. Dans l’incertitude de la réponse… comme d’habitude… Qu’importe !  A présent, je suis là… parmi mes nouveaux compagnons de vie… en pleine migration errante… A pied pour fuir une guerre qui n’est pas la mienne…

 

Confidences (suite)

Après 3 semaines de compagnonnage, Demba me paraît un type digne de confiance. Ce matin, au bivouac après nos 35 kilomètres de marche nocturne, je lui avoue ma véritable identité. Et le but de mon voyage. Il reste silencieux. Je le vois sourire (mi-ironique mi-admiratif). Quelques jours plus tard, il me confiera l’habilité de ma supercherie. Selon lui, mon allure peut aisément tromper les douaniers, les autorités, les passeurs et tous ceux qui ne se fieraient qu’aux apparences (à mon apparence) et ne me côtoieraient pas suffisamment longtemps pour déceler mes mystérieuses origines.

 

Marche prolongée

A quelques jours de la frontière du pays. Nous sommes pressés d’arriver. La marche se prolonge (à présent) en matinée. Jusqu’aux heures les plus chaudes. Insupportable !    

 

Rencontre inopinée

Un peu avant la frontière. Vers 11 heures du matin. Nous faisons halte. Alors que nous installons sommairement (comme à notre habitude) notre bivouac de fortune, un car s’arrête à notre hauteur. Un groupe de touristes occidentaux en goguette. Derrière la vitre, ils nous saluent d’un geste (ou d’un sourire), prennent quelques photos et repartent. Fin de la visite du zoo. Nuage de poussière au démarrage. Sur la vitre arrière du minibus, je remarque le sigle de l’air climatisé. Je les maudis. Tous ces touristes qui prennent ces contrées miséreuses pour un territoire de dépaysement. Touristes de masse qui déferlent en troupeaux pour explorer les paysages au pas de charge, au frais derrière leur vitre. Voyage d’agrément exotique pendant que d’autres crèvent sous le soleil.

 

Dernière étape à pied

Après plusieurs semaines de marche, on franchit (enfin) la frontière. Sans difficulté. A l’aube. Direction : la dernière grande ville avant l’immense désert qui nous sépare du pays où l’on quitte le continent en pirogue. Sur cette étendue de pierre et de sable, la traversée à pied est impossible. Derniers kilomètres. Sans encombre. Au loin, la silhouette des premières habitations de la grande ville. 

 

 

LOCOMOTION MECANIQUE : LES DANGERS DE LA ROUTE

 

Entassement urbain

Halte au centre de la grande ville. Campement de fortune aux portes de l’agglomération. Dans une sorte de bidonville monstrueux. A peine toléré par les autorités. Une verrue infâme dans une agglomération déjà hideuse et dévastée…! Pourquoi les Hommes s’agglutinent-ils dans ces monstrueuses mégalopoles ?!! Ils y gagnent sans doute en potentialité d’emploi (et de consommation) mais la plupart semblent y perdre leur âme, leur chaleur et leur (vraie) richesse...

 

Locomotion mécanique

On ne s’éternise pas. En deux jours, on déniche un camion. Et un chauffeur. Aucune négociation possible. Les prix sont fixés par le convoyeur. Notre groupe se joint à d’autres déjà entassés sur la plate-forme derrière la cabine. Le soir, le camion démarre chargé de ses grappes d’hommes et de bagages. Un spectacle inimaginable pour un occidental ! En comparaison, le métro aux heures de pointe pendant un jour de grève dans l’une des capitales du continent européen aurait des allures de mode de transport agréable et oxygénant… Voilà qui est peu dire… un entassement invraisemblable. Et infernal ! 

 

Transport collectif

A l’arrière du camion. On est serré comme des harengs. Entassés les uns sur les autres sur des monceaux de bagages, de vieilles couvertures et des toiles de jute crasseuses. Des pieds contre les visages, des coudes dans les côtes. Des genoux dans le dos. Perchés sur cet énorme camion qui se traîne sur une piste cabossée ! Secoués comme du linge sale dans une machine à laver ! 

 

Hygiène et peau sèche

Pour ma part - question nettoyage - je rêve d’une douche. Une douche (toute bête) avec du savon et un peu d’eau chaude. On ne s’est pas lavé depuis 4 semaines. Impossible à cette saison dans ce coin du monde de trouver assez d’eau ! On en a à peine pour boire ! Se brosser les dents tient parfois du miracle ! En ces circonstances, les gestes quotidiens que nous effectuons en Occident (le plus souvent) avec automatisme et routine, prennent ici des allures de grand luxe !

 

Sur la route

Après 60 kilomètres sur une mauvaise piste, le chauffeur s’arrête. Crevaison. 2 heures pour changer la roue. On repart. 40 kilomètres plus loin, nouvelle crevaison. Nouveau changement de roue. On reprend la route. Le lendemain, après quelques kilomètres, rebelote. Le chauffeur nous informe (avec le sourire) qu’il n’y a plus de roue de secours. Il envoie un jeune homme avec les deux pneus crevés sur la route de la grande ville. Il revient en début de soirée (6 heures plus tard). On arrive au poste frontière dans la nuit. Il est 3 heures du matin. 

 

Attaque de pillards

Poursuite de notre traversée en camion. On roule jour et nuit. Avec quelques haltes pour se reposer. Après plusieurs jours de route. En milieu de journée. Le soleil bat son plein. Un pick-up, surgi de nulle part, s’arrête devant nous. Une dizaine d’Hommes en descend. Deux coups de feu. Le camion s’arrête. Des cris. Des hurlements. Un début de panique. On nous intime l’ordre de descendre avec nos « bagages ». On descend une main sur la tête, une main accrochée à notre sac. La bande de pilleurs, armés de fusils et de pistolets mitrailleurs, a flairé le bon filon. On nous aligne. La fouille commence. Les plus malins suivent les conseils de Demba. Ils enfouissent une partie de leurs billets dans le sable. J’ai à peine le temps de planquer les miens. Un des pillards me toise d’un air patibulaire. Il renverse le contenu de mon sac, fouille dans les poches de ma veste et me questionne d’un œil qui en dit long sur la considération qu’il nous porte… en concluant sa fouille d’un crachat qui me dégouline le long du visage. Je m’en tire, si j’ose dire, à bon compte !

 

Le sort des femmes : un destin tragique

Après la fouille, deux jeunes femmes du groupe sont emmenées derrière les dunes. Maintenues par trois hommes en arme, leur sort est scellé. Quelques minutes plus tard, elles reviennent vers nous en larmes. Et les haillons déchirés. Dans leurs yeux, une dignité sans faille ! La plus haute des vertus ! A cet instant, je songe à une phrase de l’Evangile : pardonne-leur… ils ne savent pas ce qu’ils font !  Mais en pareilles circonstances, la grandeur d’âme est (sans doute) impuissante à sauver les hommes. Quant à moi, si j’avais pu les dissuader, je l’aurais fait… mais nous étions assis par terre, tenus en joue par une demi-douzaine de brigands sans foi ni loi, prêts aux pires exactions. Et la peau d’un homme, croyez-le, ne semblait pas valoir chère dans la région ! En comparaison, les quartiers chauds des banlieues occidentales font figure de paradis sécuritaire ! Ici les coupe-gorges méritent vraiment leur nom !

 

Bakchich, le pain des autorités

Nouveau passage de frontière. Au check-point, un « uniforme* » (* un représentant de l’autorité douanière) arrête le camion, nous fait descendre, fouille les bagages (avec indolence). Le chauffeur lui tend quelques billets. Le zèle se relâche aussitôt. On remonte avec nos bagages. Le camion redémarre. On franchit la barrière. Encore quelques centaines de kilomètres avant la destination finale : une des villes côtières du continent.

 

Un peu de chaleur dans le désert

La nuit tombe sur le bivouac de fortune. Demba me tend une tasse de thé brûlant. Il fait froid la nuit sous ces tristes tropiques, mais certains hommes vous réchauffent le cœur ! Demba est de cette race d’homme droit, honnête et généreux ! Une espèce en voie de disparition sur le vieux continent ! Et un peu partout sur cette planète où la chaleur, on ne la trouve plus guère que dans les bagnoles, les fours à micro-ondes et les canalisations de chauffage central. Et pour le reste ! On remonte sur le camion. Et on reprend la route.

 

Nouvelle recherche

Arrivée dans la grande ville de l’avant dernier pays, membre de la zone de libre-échange de cette région. Les groupes se dispersent. Le passage de la prochaine frontière sera clandestin. Demba et 2 de ses compatriotes - Seïssa et Mehta, originaires de la même région et qui ont effectué la plus grande partie de la traversée avec lui - dénichent un vieux minibus déglingué. Et un passeur. Chacun y va de sa poche. La zone est étroitement surveillée. Les contrôles sont fréquents. Et la réputation des autorités inflexible. 

 

Entourloupe d’un exploite-misères

Le soir, le chauffeur-convoyeur n’est pas au rendez-vous. Arnaque en règle. Victimes d’escroqueries comme tant d’autres dans la contrée. Nouvelle attente. Recherche d’un nouveau véhicule. Et d’un nouveau passeur. Tous les passeurs organisent leur trafic au su et au vu des autorités. Les rôles sont distribués. A chacun sa place. La nôtre est d’attendre. D’être livrés au destin que manipulent les exploite-misères !

 

Nouvelle recherche (suite)

On déniche un nouveau chauffeur, propriétaire d’une antique fourgonnette. Demba me lance un œil méfiant. Nouvelle transaction sans négociation. Le passeur nous fait grimper à l’arrière avec rudesse. 15 passagers entassés sous quelques bâches. On démarre. Au cours du trajet, le passeur nous rudoie à la moindre occasion. Il nous frappe avec un bâton (pour nous intimer l’ordre de faire silence) en scrutant l’horizon avec anxiété. Son regard trahit sa peur. La sueur perle sur son front. Il ne cesse de jeter un œil anxieux à son rétroviseur (et un autre à la ronde) pour vérifier qu’aucune voiture ne le suit. Son business est risqué. Il a peur mais nous autres, on est terrorisé. Il risque quelques années de prison, nous notre peau et notre honneur* devant les nôtres (notre famille).  

* le retour au pays, honteux et les mains vides, incapables de rembourser la somme nécessaire pour le voyage, souvent prêtée par la famille et les amis. 

 

Amère surprise

La vieille fourgonnette se traîne. Le trajet s’éternise. Un sifflet dans la nuit. La fourgonnette ralentit. Sous la bâche, le silence absolu. Le souffle court, on attend. Le convoyeur stoppe son véhicule. Des flics surgissent et braquent leur lampe-torche sur nous. Le rai de lumière balaye l’arrière de la fourgonnette. Sous nos bâches, on n’en mène pas large ! J’ai peur. On a tous très peur. Je sens les tremblements des deux compagnons de route collés contre moi. Un tremblement incontrôlable. Dehors, le chauffeur tente de faire diversion. L’un des flics se met à rire et ordonne à deux de ses collègues de monter à l’arrière. Le chauffeur ouvre les portes. Nous sommes terrorisés. On descend un à un. Les flics nous alignent derrière leur jeep. On est sommé de vider notre sac. On s’exécute sans résistance. Les flics prennent leur temps. Ils blaguent avec le convoyeur. Le « bougre » nous a (sûrement) doublés…

 

Précisions : la contrée des arnaques à la chaîne

Quelques passeurs dans la région sont de mèche avec la police. Ils empochent le prix du passage et préviennent les autorités du jour de la « livraison ». Ici comme ailleurs (sur le continent), la « cargaison » de migrants est rentable. Une affaire en or pour les passeurs occasionnels. Une façon peu risquée d’arrondir rondement ses fins de mois… pourvu que l’on soit de mèche avec les autorités…

 

Crier au loup

Chaque homme en défendant sa peau est un exploiteur qui s’ignore… dure loi de la jungle… le monde est peuplé de bêtes féroces… et les agneaux pour survivre n’ont d’autres choix que d’affûter leurs dents pour se transformer en loup. Hobbes* ici est à chaque coin de rue ! Derrière le premier buisson… la première ornière… la première dune… partout…

* célèbre citation du philosophe : « L’homme est loup pour l’Homme. »

 

Nouvelle attente

On patiente jusqu’à l’aube sous le regard indifférent de deux flics, fusil en bandoulière. Les autres flics passent la nuit dans leur véhicule. Vers 5h du matin, un camion bâché déboule. On nous fait monter sans ménagement à l’arrière. Le camion démarre et rebrousse chemin. Direction : la grande ville quittée la veille. 

 

Garde à vue

Les flics nous débarquent dans l’enceinte d’une garnison militaire. On nous enferme dans une grande salle. On menotte les plus récalcitrants. Les « fortes têtes » sont attachés deux par deux. Demba et Seïssa s’assoient dans un coin. Je les imite aussitôt. Au cours de la matinée, d’autres groupes nous rejoignent sur les dalles de ciment poussiéreuses. La chaleur est étouffante. L’unique fenêtre est fermée. Protégée par une grille. Impossible de l’ouvrir. Pas d’eau, pas d’aération. Quelques seaux pour soulager ses besoins. On patiente là pendant deux jours. On entend les pas du flic en faction dans le couloir. Et le rire de ses collègues abrités dans une petite guérite au centre de la cour de la gendarmerie. 2 jours à patienter.

 

Courte oxygénation

En fin de soirée, la porte s’ouvre enfin. On respire. On va se désaltérer au seul point d’eau de la cour. La récréation sera de courte durée. On nous fait traverser l’enceinte de la garnison jusqu’aux bus qui nous attendent sur la place. 4 vieux bus aux moteurs fatigués. Demba lance à ses compagnons un regard rassurant. Il connaît la destination. Certains la devinent. La plupart l’ignore. Je suis de ceux-là.

 

Abandon de la cargaison : le désert des sentiments

Après 6 heures de route sur une mauvaise piste. Il est 2 heures du matin. Les 4 bus s’arrêtent. Les chauffeurs coupent le moteur. Les flics nous font descendre et remontent aussitôt. Et les bus redémarrent. Sans leur cargaison. L’opération dure à peine ¼ d’heure. Débarqués en plein désert. Sans eau. Sans nourriture. On n’a rien avalé depuis 3 jours. Les regards sont fiévreux. Dans les têtes, la terre promise s’éloigne… Nuit noire. Dans le ciel, quelques étoiles. On entend au loin le moteur du funèbre convoi qui s’éloigne. Chacun s’assoit exténué sur le sable froid. Ceinturés par les dunes, nous faisons grise mine. Chacun reprend des forces. Cherche du courage. Chacun à sa façon.

 

Réactions

Je hurle (à cet instant, croyez-moi, on a envie de crier sa rage !) Je crie… et je suis le seul à crier. Mes compagnons ont des réactions moins virulentes (et moins stupides). Ils rassemblent leurs forces avant de repartir à l’assaut de la frontière. Malgré leur silence (ponctué par quelques soupirs d’accablement), j’entends leur rage ravalée derrière leur sourire (et leurs dents blanches serrées).

 

Courage

Après quelques instants, Demba et quelques autres se lèvent. Invitent leurs compagnons à les imiter. A reprendre la marche. Question de survie. On franchit les premières dunes.

 

Aparté

Comment ne pas éprouver d’admiration à l’égard de mes compagnons… je ne supporte pas la moitié de ce qu’ils endurent… conditions précaires du voyage, dureté du monde environnant sans compter l’attitude méprisante des hommes sédentaires qui ne manquent aucune occasion de tirer profit de leur vulnérabilité… chapeaux-bas, messieurs les migrants !

 

Epuisement

Après plusieurs heures, on aperçoit au loin une lumière. Un espoir. Un village isolé dans le désert. Certains compagnons sont à bout de force. Ils se laissent choir sur le sol. On s’arrête, tente de les relever. On les encourage à poursuivre. En vain. Ils sont au bord de l’agonie. La mort au bout du voyage. Mort de soif et d’épuisement. On ne peut s’attarder. Ni les porter. Chacun puise le peu d’énergie qui lui reste. Chacun a à peine la force de sauver sa peau. Plusieurs mourront pendant ces 2 jours de marche forcée à travers le désert.

 

Epreuves

La faim. La soif. La fatigue. Un besoin de manger, de boire et de dormir indescriptible ! A en crever ! On est tous affamé, assoiffé, épuisé. Au bord de la rupture. Eux ont (presque) l’habitude, moi pas. Ca fait une sacrée différence. Ma traversée est une tentative de rapprochement. Eprouver la soif, la faim et le froid marque un homme dans sa chair. Ces épreuves rendent humble… une leçon de vie cruelle qui marque à jamais…

 

Crise de nerfs

A quelques dizaines de kilomètres du village. Mamadou, l’un de nos compagnons de route (depuis le début du voyage), est au bord de la crise de nerfs ! Il balance son sac, frappe le sol à coups de poing, gueule au vent des injures incompréhensibles, se tape la tête par terre. On s’arrête tous, interloqué. Seïssa s’assoit à ses côtés, lui parle avec calme. Rien n’y fait ! Il doit le saisir par les épaules. Mamadou finit par se calmer. Il pleure en silence. De grosses larmes de colère et d’amertume ! Ce voyage est une épreuve terrifiante pour les nerfs ! Quand on est assis tranquillement de l’autre côté de la frontière sous un toit douillet, on n’a pas idée de ce que peut ressentir et endurer un gars qui laisse tout derrière lui et qui traîne la savate pendant des mois (parfois des années) en luttant à chaque instant contre les éléments, la solitude, la tristesse, les flics, les dangers de la route… qui doit sans cesse se battre contre le monde entier et la tentation de tout laisser tomber.

 

Note personnelle

Une comparaison me vient à l’esprit. Elle est (sûrement) déplacée... Tant pis ! Le voyage des migrants s’apparente à un parcours pour athlètes de haut niveau. Endurants à l’épreuve et au moral d’acier ! L’espoir de la terre promise forme des myriades de compétiteurs hors pair !

 

Oasis villageois

Après une journée de marche, on arrive enfin au village. Les villageois nous offrent à boire et à manger. On nous offre l’hospitalité. Un peu d’humanité. Les sourires reviennent sur les visages. Malgré la fatigue, la flamme dans les yeux renaît. On s’embrasse. On remercie Dieu, le hasard, la providence, les villageois. La générosité de nos hôtes. On vient d’échapper à la mort. Petite pensée pour nos compagnons qui n’ont pas eu cette chance. Demba est heureux. Mais son regard est triste. Je devine ses pensées. Il songe à nos compagnons morts en chemin et laissés sur la piste. Une tragédie humaine sans pareille. Je lui jette un regard navré. Il ferme les yeux. Et psalmodie. Après le désert des sentiments et la vallée des larmes, le temps de la prière…  

 

Alliance en terre hostile

La traversée des épreuves et la proximité de la mort renforcent mes liens avec Demba. Mon compagnon au sourire innocent devient (véritablement) mon frère à la peau noire. Le lendemain, nous scellons un pacte. Je lui promets de le suivre tout au long de son itinéraire. Jusqu’à la fin du voyage.

 

Retour à la case départ

Après négociation, l’un des villageois nous emmène dans son vieux break. 10 passagers à bord. Après plusieurs heures de route, retour dans la grande ville de l’avant dernier pays de la zone de libre-échange.

 

Derniers pas sur le continent

Le soir même, on déniche un nouveau camion pour passer la dernière frontière. Début de trajet sans incident majeur. Une seule crevaison. Au poste frontière, en pleine nuit, je suis pris de panique (une peur totalement incontrôlable sans doute liée à notre dernière mésaventure). Je me lève d’un bond en tendant une liasse de billets. Une réaction absurde et instinctive. Puérile et totalement irréfléchie. L’un des douaniers braque sa lampe sur moi. Je ne vois rien. Je suis totalement aveuglé. Il m’interpelle. Il me prend (sûrement) pour l’un des passeurs. J’agite idiotement la liasse de billets. Je dois avoir l’air d’un abruti. Le flic m’arrache les billets en rigolant et ordonne au chauffeur de refermer les portes. Il nous laisse passer. La voie est libre. Nous reprenons la route. Nous franchissons la frontière. Plusieurs centaines de kilomètres plus loin, le chauffeur stoppe son camion et nous fait descendre.

 

Au bout du continent

Devant nous, la mer (enfin) ! L’horizon bleu comme un léger voile devant la fenêtre de l’espoir ! On a le souffle coupé. Après cette éprouvante traversée, je sens chez mes compagnons un regain d’espérance.

 

 

AU BOUT DU CONTINENT

 

Dans la ville côtière

On saute du camion. Les groupes se dispersent. Demba et ses compagnons se dirigent vers la partie ouest de la ville. Direction : le port. Dans la rue, nous croisons des centaines (peut-être des milliers) de partants, tous échoués dans cette ville côtière du bout du continent, point ultime avant la grande traversée (la traversée de la mer)… dernière ligne droite du voyage… On rejoint la longue troupe des porteurs d’espoir.

 

Rencontres inopinées

Au détour d’une ruelle crasseuse où s’affairent nonchalamment des hères en guenilles, Seïssa reconnaît Fatou, un habitant de son village, assis sur un parapet qui surplombe l’océan. Les regards gênés laissent très vite place aux sourires, aux embrassades et aux joies des retrouvailles. Fatou nous explique qu’il vit ici depuis 3 ans et qu’il subsiste en attendant la traversée grâce à un travail déniché sur le port (quelques temps après son arrivée). Payé une misère, il survit tant bien que mal. Coincé sur ce coin de terre, entre le pays qu’il fuit et le pays où il rêve d’aller, l’espoir est mince…

 

J’apprends effaré que certains migrants vivent ici depuis des années. Passagers immobiles à bout de souffle figés en ce lieu pour l’éternité ! Trop honteux de retourner chez eux bredouilles, d’affronter le regard réprobateur de la famille ou du clan et pas assez riches, téméraires ou assez fous pour trouver la force ou l’opportunité de gagner la sainte terre d’Europe !

 

Au fil de la conversation, Fatou nous apprend que Bouba, le cousin de Demba, vit ici depuis quelques mois. En attente, lui aussi, pour l’eldorado… Il nous explique qu’il « loge » aux portes de la ville, dans l’un des bidons-villes communautaires qui entourent l’agglomération. Après mille anecdotes ponctuées de grands éclats de rire, nous quittons notre hôte en fin de journée et suivons un petit groupe chargé de nous conduire vers Bouba (le cousin de Demba). Direction : le camp de réfugiés.  

 

Camp de réfugiés

Après ¾ heure de marche, on arrive sur une immense zone où s’étale le camp. Une étrange monstruosité (à la sordide réputation qui saute aux yeux). Nous sommes à 5 kilomètres de la côte. Des milliers de cabanons installés sommairement avec quelques planches, des bouts de taules, des bâches. Des milliers d’abris de fortune sillonnés par un labyrinthe d’allées poussiéreuses. Parcourues jour et nuit par les réfugiés qui se déplacent en petit groupe. Je jette un œil inquiet à Demba. Il me rassure d’une bourrade sur l’épaule. Son air grave ne me dit cependant rien qui vaille.

 

Camp de réfugiés (suite)

Malgré l’inextricable fouillis, le camp est organisé en quartier (plus ou moins communautaire). On s’enfonce dans le labyrinthe. A l’entrée de « notre quartier* » (*ceux où habitent les compatriotes de Demba), le petit groupe qui nous accompagne nous abandonne. On poursuit seul, Demba, Seissa, Mehta et moi. Malgré les indications, on finit par se perdre. La nuit va bientôt tomber. La réputation de coupe-gorges du camp prend des allures réelles (et inquiétantes). Viols, rackets, trafics en tous genres contrôlés par les maffias locales. L’atmosphère devient (franchement) délétère. Ici et là, de petits groupes commencent à se former. On les voit prendre place aux carrefours et autres lieux stratégiques. Sans doute pour afficher leur présence et contrôler leur zone… On décide d’abandonner. On tente de retrouver tant bien que mal la sortie du camp. On y parvient sans avarie. Mais non sans crainte. La soirée est déjà avancée lorsque nous quittons le camp.     

 

Buba

Le lendemain, nous trouvons (enfin) Bouba, le cousin de Demba. Allongé sur un matelas, devant « son » cabanon - quelques planches maintenues par des clous et recouvertes de tôles et de vieilles bâches déchirées - qu’il occupe avec 5 compatriotes. Les locataires de la cahute nous font un peu de place. On va chercher de vieilles couvertures dans une arrière-cour jonchée d’ordures. Et on s’installe. Voilà pour le décor de notre nouveau foyer.

 

Informations portuaires

Bouba nous donne quelques informations capitales sur la traversée en pirogue : le prix et les difficultés pour trouver des passeurs dignes de confiance. Nous décidons de ne pas nous précipiter… Nous faisons « le tour de la ville » pour glaner des infos complémentaires. En passant devant le palais du gouverneur qui jouxte la place présidentielle (à deux pas de l’ambassade d’un coin de la terre promise), Bouba crache avec mépris sur le trottoir. Un énorme concentré de salive (et de rancœur) s’écrase sur l’asphalte poussiéreux.

 

Ambiance surchauffée

Le soir, au coin du feu, Bouba parle du pays de ses ancêtres. Il maudit les hommes politiques du continent. Corrompus jusqu’au sang qui ont installé et entretiennent un système de privilèges (hérité, selon lui, des colonisateurs). Seules les élites (évidemment) en bénéficient… Demba toise son cousin en silence. Le lendemain, il me dira (en aparté) qu’il n’approuve pas le discours simpliste de Buba qui révèle néanmoins une incontestable vérité.

 

Confidence sur demba

J’apprendrais, quelques jours plus tard, par l’intermédiaire de Metha, que Demba (avant de partir en exil) était prof d’histoire et de philo. Et l’un des plus farouches opposants politiques du régime de son pays. Après les exactions des militaires sur la population proche des rebelles, Demba qui refusait la violence de ses partisans a été contraint de fuir. Pourchassé par les fidèles du régime, banni et rejeté par les siens, aucune autre alternative ne s’offrait à lui : la fuite comme seule issue. Et le long voyage pour la terre promise. Toutes les ambassades étrangères lui ont refusé le statut de réfugié politique. L’exil comme seul chemin… pour tenter de construire l’avenir… un soir, Demba me confiera (entre deux longs silences énigmatiques) son désir de revenir un jour au pays pour impulser une nouvelle politique…

 

Notes personnelles sur mon ami

Mes discussions avec Demba (depuis le début du voyage) ont été peu nombreuses. Mais je n’ai (bien sûr) jamais été dupe… Son statut de migrant et son apparente misère matérielle dissimulaient mal ses connaissances, sa culture et sa richesse. Une immense richesse (intellectuelle sans doute)… mais surtout humaine que Demba n’a jamais cessé, au fil de notre long compagnonnage, de partager, distribuant à tous ses pépites de sagesse et d’humanité…

 

Tensions communautaires

Après quelques jours de cohabitation (et d’infernale promiscuité), l’atmosphère dans le cabanon devient irrespirable. Des querelles incessantes liées à de vieilles rancunes villageoises et familiales empoisonnent les relations entre Buba et Demba. Et une suspicion de vol aggrave le malaise. Les pécules de Seissa et de Mehta ont disparu. Evidemment, nul coupable. Et nul témoin. Chacun clame son innocence. Le lendemain, on réunit nos maigres affaires et on débarrasse le plancher, laissant nos hôtes (à la probité douteuse) à leurs querelles. 

 

Halte forcée

Sans argent, Seïssa et Mehta ne peuvent payer les passeurs. Et poursuivre leur périple. Ils sont contraints de rester dans cette ville-frontière. La traversée en pirogue est donc ajournée… Demba décide de rester pour les aider. Je suis donc contraint à la patience. Je les quitte quelques semaines pour « souffler » à l’hôtel. J’ai honte… il est vrai que j’ai quelques affaires à régler (en particulier deux articles à terminer). Mais je profite aussi de mon séjour (je dois bien l’avouer) pour me reposer et reprendre quelques forces après cette longue et éprouvante période.

 

Débrouilles

Demba déniche un travail de formateur mal payé dans une boîte privée. Exploité, Demba, comme à son habitude, n’en demeure pas moins digne et honnête. A la sueur de son front plutôt qu’à la sueur ou au sang de celui des autres ! Brave Demba en ces farouches contrées ! Seissa et Metha vendent leurs bras comme manutentionnaires sur le port. Et se livrent aussi à divers petits trafics afin d’augmenter les rentrées d’argent. Et d’écourter leur séjour.

 

Mes 3 compagnons s’installent dans un petit logement. Un gourbi infâme qui, après leurs turpitudes passées, a sans doute à leurs yeux des allures de palais princier. Je leur fais envoyer par Nat. un peu d’argent (que Seissa et Metha acceptent et que Demba refuse… ou plus exactement qu’il accepte pour le redonner à plus nécessiteux que lui…). On ne se refait pas ! A cet égard, Demba aurait tort de changer…            

 

Finitions et détails

Je profite de cette longue escale forcée pour achever mes deux articles (2 enquêtes sans grand intérêt pour un magazine nationale à fort tirage). Je reprends également les premières notes de mon voyage, les détails de notre traversée du continent. Bref, je travaille à tuer le temps immobile de l’attente… J’oublie pendant quelques instants le dur métier de migrant. Je reprends la plume et mon boulot de reporter. Une courte halte dans l’incessante fuite en avant vers la Cité miraculeuse. Dans la longue marche forcée effectuée avec la peur au ventre permanente.

 

A chacun son job

Après 2 semaines de « grand luxe » (relatif) à l’hôtel. Je quitte ma modeste chambre pour un minuscule appartement (loué pour une somme modique). Demba, Seissa et Metha quittent leur gourbi et me rejoignent dans mon nouveau « logement ». Une ambiance amicale de colocataires s’instaure. Le matin, chacun vaque à ses occupations. Demba joue à présent les guides touristiques pour quelques étrangers en mal d’aventures exotiques. Il leur donne leur lot d’authenticité. Seisa et Mehta ont quitté leur emploi de dockers pour un job de vendeurs ambulants (ils vendent quelques fruits et légumes dans une petite carriole) en poursuivant néanmoins leur petit business illégal. Moi, je noircis mon carnet et esquisse au crayon quelques scènes de voyage. Bref, je retrouve non sans plaisir mon rôle de journaliste d’investigation - côté planche de travail. J’ai suffisamment trimé ces derniers temps - côté planche à clou, l’autre versant du métier, les mains dans le cambouis et les savates dans la poussière à écumer mon sujet de l’intérieur. La pause est méritée !

 

« Promenades » en terre d’errance

Je profite de cette attente pour « visiter » la ville et les multiples ghettos communautaires. Avec prudence et non sans crainte. Mon allure (et mon statut) de migrant est néanmoins le passeport idéal pour rencontrer les nombreux réfugiés clandestins. Chacun se livre avec pudeur. Face à un étranger, les réticences et les craintes auraient été plus nombreuses. On parle peu chez les migrants. La crainte de se faire dénoncer est forte. La méfiance est la règle.

 

Poursuite de l’attente

Les semaines passent. Jours immuables sous l’ardente chaleur du soleil. Parmi les migrants (que je rencontre), les plus chanceux tentent d’augmenter leur pécule pour payer les passeurs. Ils multiplient les combines (parfois les arnaques). La débrouille à tout va ! La plupart s’évertue à ne pas dilapider leurs maigres économies. Quant aux moins chanceux, ils essayent de survivre… Les plus infortunés sont bloqués dans ce bourbier… ils survivent misérablement et parfois y crèvent…  

 

Le rêve des bords de plages

L’attente se prolonge. Je continue d’arpenter les rues poussiéreuses de la ville. Sur les quais, beaucoup de jeunes. Une myriade de jeunes gens (garçons et filles) en attente de l’autre rive… Je m’assois avec eux, les yeux plantés sur l’horizon devinant, derrière les flots, le continent invisible… je songe à Zaphia rencontrée quelques jours plus tôt dans le quartier chaud de la ville. Prostituée pour survivre. Les passes qui s’enchaînent dans un taudis loué pour quelques pièces. La grossesse en cours. La maladie qui l’affaiblit. Un conte de fée aux allures de cauchemar. Une migrante comme tant d’autres… entre deux passes, Zaphia vient ici. Elle s’assoit sur le quai pour regarder l’océan. Et nourrir son rêve de traversée.

 

Forêt sur le sable en attendant l’eldorado

Sur la plage, une forêt d’embarcations : barques et pirogues. De toutes tailles. La plupart en fort mauvais état. Yassoud, un habitué des lieux, nous explique qu’il attend ici depuis 9 mois. Comme tant d’autres, il vit dans l’un des bidons-villes communautaires aux portes de la monstrueuse cité. En attendant la traversée, il travaille pour un patron du coin. Un artisan qui l’a pris en affection. Et qui l’aide à surmonter son attente. A la loterie de l’exil, certains ont plus de chance que d’autres…

 

Le rêve brisé (au bord de la plage)

Ici, malgré l’indifférence de la population et la bienveillance de certains habitants, la violence est partout. Dans les rues, les squats. Et le cœur des hommes. Et les victimes innombrables. Les corps et les visages sont marqués. Le long périple n’épargne personne. Les souvenirs de violence s’inscrivent dans toutes les têtes… et se lisent dans les regards apeurés. Les yeux de Lucienne (rencontrée ce matin) à deux pas des docks, trahissent la dureté du voyage. Et l’extrême violence de son parcours… Ses grands yeux tristes ont perdu leur flamme. La lueur d’espoir s’est éteinte ici. Contrainte de se prostituer peu de temps après son départ, violée des dizaines de fois, Lucienne n’a plus la force de poursuivre. 5 ans sur la route de l’espoir l’ont brisée. Elle est à la dérive depuis qu’elle a échoué sur cette terre sans promesse. Derrière elle, un passé lourd de regrets (celui, entre autres, d’avoir laissé ses enfants au pays, dans son village lointain du centre du continent). Devant elle, l’avenir sans horizon. Contaminée par le HIV, au stade terminal de la maladie, Lucienne attend la mort, triste et résignée. Il est trop tard. Son destin est derrière elle. Son corps malingre n’a plus la force de la porter. Ni de faire quelques passes pour subvenir à ses maigres besoins. Sans ressource et contrainte de mendier, Lucienne attend la fin du voyage, assise (le plus souvent) sous un porche face à la grande place du marché, à deux pas des bateaux qui partent pour l’Eldorado européen (qu’elle n’a imaginé qu’en rêve et qu’elle ne verra sûrement jamais).  

 

Lointaine terre promise

Qu’elle semble loin et inaccessible d’ici la vieille Europe !  Un eldorado aux mille promesses interdites ! Barré par des barbelés et des fonctionnaires (en uniformes et casquettes) armés de mitraillette et de radars !

 

Accompagnement des migrants et autres associations

Dans ce port du bout du continent, quelques associations (ONG internationales et locales) viennent en aide aux migrants. Un centre de santé ouvre ses portes aux femmes enceintes ou accompagnées d’enfants en bas âge. Un maigre réconfort dans l’indifférence ambiante ! Depuis que je traîne mes guêtres sur les chemins du monde, voyage après voyage, enquête après enquête, je n’ai souvent vu qu’indifférence et individualisme. La plus grosse association informelle qu’il m’ait été donné de connaître sur cette planète pourrait s’intituler (sans hésitation) : « Egoïstes sans frontière », organisation titanesque aux adhérents innombrables… le peuple humain tout entier (à quelques rares exceptions prêts sans doute).

 

Une bonne nouvelle

Après 4 mois de petits trafics, Seissa et Metha ont (enfin) réuni la somme nécessaire pour payer le passeur et leur traversée en pirogue. Le départ est imminent.   

 

 

LA TRAVERSEE

 

Près du bâtiment des autorités portuaires

On marche en file indienne. Ali et Ibrahim, deux migrants rencontrés pendant notre séjour marchent devant moi. Demba derrière. Seissa et Metha ferment la marche. On longe discrètement le mur d’enceinte du bâtiment, à quelques encablures du port. La nuit est tombée depuis environ deux heures. Nos ombres s’allongent sur la piste. Ombres vivantes marchant à la lumière de l’espoir… Les gars gardent espoir. L’espoir est leur béquille. Leur seul moteur. Sans espoir, ils tombent et restent sur le bord du chemin. Atteindre l’autre rive est (à présent) notre seul but. Franchir la frontière de l’eldorado, coûte que coûte. Et nous payons cher. La traversée au prix fort ! A 5 kilomètres de là, le convoyeur nous attend sur la plage. Il nous fait monter à bord sans ménagement. Sur l’embarcation, déjà une trentaine de personnes. Le dernier passager monté, il démarre le moteur.

 

Avarie maritime

Après 2 heures de navigation, le moteur montre des signes de faiblesse. Il crache, toussote et présente d’importantes fuites de gasoil. Une ½ heure plus tard, il finit par rendre l’âme. Le mécano tente une réparation. Les heures passent. Nous dérivons. Angoisse terrible des passagers. Quelques heures plus tard, le jour se lève. Quelques planches qui dérivent au milieu de la mer. Assis sur ces planches, 38 naufragés en quête de salut. Le moteur redémarre enfin. Certains passagers refusent de poursuivre la traversée. L’équipage se scinde. Partisans du retour contre partisans de la fuite en avant. A dire vrai, nous sommes perdus. Le passeur a « la sagesse » de prendre le chemin du retour. Le manque de carburant jouera en faveur des partisans de la prudence. Ce paramètre nous sauvera peut-être (sans doute ?) la vie. Des existences qui tiennent à un peu d’essence… allez savoir !    

 

Réconfort et abandon

Retour à la « case départ ». 5 jours d’attente sur la plage aux abords de la grande ville côtière du bout du continent. Après cette première tentative, on est partagé entre la peur de reprendre la mer et notre furieux désir de quitter cette terre de misère. Ali abandonne. Traumatisé par la traversée. La peur est trop forte. Il rentre au pays. Notre petit groupe se requinque (tant bien que mal). Après négociation avec le passeur, une nouvelle traversée est organisée. Encore 2 jours d’attente.

 

Deuxième traversée

Nouvelle tentative. Avec 108 personnes sur une grosse barque. Hommes, femmes, enfants, nourrissons. Quelques bidons d’eau, quelques vivres et une besace pleine d’espoir et d’angoisse. Nous embarquons (comme la fois précédente) à la nuit tombée. Une nuit d’encre. La traversée se déroule en silence. Quelques pleurs d’enfants. Quelques psalmodies. Le vieux rafiot avance cahin-caha au gré de la houle. Au gré des caprices du moteur. Un vieux moteur qui crache et toussote qu’il faut réparer toutes les 5 heures. A chaque panne, l’angoisse de la dérive se lit sur les visages (un autre moteur d’occasion a été embarqué par précaution… au cas où…). 

 

Détail : le mal de mer

Dès le début de la traversée, je défaille. Un mal de mer abominable. Dès les premières minutes de navigation… je songe avec nostalgie au plancher des zébus… 

 

Première nuit en mer

Les nuits sont froides. En mer, les nuits sont glaciales. Un froid qui transperce la peau, les os… et parfois l’espoir de voir se lever le soleil le lendemain. Chaque passager se terre sous ses loques. Les plus chanceux se couvrent sous une pièce d’étoffe rapiécée.

 

Bagages

Hormis nos deux sacs plastiques (obligatoires pour la traversée, l’un pour vomir, l’autre pour ses besoins) et un bidon d’eau potable de 10 litres, chaque passager n’a en sa possession que son maigre baluchon. Aucun autre bagage. Les plus riches - ou les plus prévoyants dont notre petit groupe fait partie… disposent d’un gilet de sauvetage*. (*beaucoup ignorent les dangers de la traversée… les risques élevés de chavirage et de noyade). Plus d’une centaine de passagers sur une embarcation qui peut décemment en accueillir une soixantaine…

 

Traversée des mers

Au 3ème jour de navigation. Le vent se lève. Le bateau commence à tanguer dangereusement. Les vagues deviennent impressionnantes. Pour ma part, je commence à regretter (sérieusement) le voyage. Ça dure un instant. Moi, dans ce rafiot, je joue (presque) pour rien (ma vie), eux misent leur destin… la survie de leurs familles, de leur village… le sort de leurs descendants, les générations futures, la destinée de leur peuple et de leur continent…. J’ai beau être avec eux, sur ce maudit rafiot, nous ne sommes pas du même monde. Le mien meurt d’opulence, le leur crève d’indigence. Et face aux dangers, ils ont le cœur plus accroché que le mien !

 

Traversée des mers (suite)

3ème jour. Au cours de la nuit. La tempête s’intensifie. La houle devient forte. Très forte. Des creux de 5 mètres. L’apocalypse. Un mal de mer terrifiant. Et l’angoisse de la mort qui se lit sur les visages… Entre deux vomissements, on chante… pour apaiser les esprits… 

 

Avaries maritimes

Devant moi, Demba se baisse. Il s’agenouille et prie. Je l’entends psalmodier à voix basse. S’en remettre à Dieu, voilà, pense-t-il, son seul salut pour la traversée !

 

Accalmie en haute mer

A l’aube, les bourrasques diminuent. Le vent tombe. Les prières de Demba ? Le chant des passagers ? Ou les faveurs du destin ? On entonne une nouvelle mélopée pour remercier la clémence du ciel. La gratitude s’entend au fond des gorges. Malgré la peur qui se devine encore au fond des yeux. La traversée se poursuit…

 

Nouvelle avarie maritime

Au 5ème jour de mer, nouvelle panne de moteur. Interminable. Le mécanicien trifouille une nouvelle fois, desserre des boulons, resserre des vis. On l’entend frapper avec un marteau de fortune sur le métal. Un bruit sourd dans le silence de la nuit. L’angoisse se répand (une nouvelle fois) dans les regards comme une traînée de poudre. L’espoir est mis à rude épreuve. Petite coquille de noix ballottée par les vagues à la merci du destin. Vulnérables destins. Inch’allah ! On attend la peur au ventre. Soumis, comme dit Demba, à la main de Dieu !  Mais pourquoi son Dieu a-t-il pointé le doigt sur eux ? Pourquoi les livre-t-il à cette épreuve ? Pourquoi a-t-il fait naître les habitants de cette embarcation dans des pays ravagés par la guerre, la dictature, la famine ou la misère ? Pourquoi les terres promises sont-elles si éloignées ? Pourquoi sont-elles entourées de barbelés infranchissables ? Sur mon arche déglinguée avec mes compagnons d’infortune, j’éprouve une colère sourde pour mes frères à la peau blanche qui se partagent les richesses du monde en ne laissant que quelques miettes aux affamés et aux miséreux qui peuplent la terre. Une colère silencieuse pour l’indifférence des nantis et l’insensibilité des Hommes…  Que le dieu de Demba me pardonne !

 

Canards frileux

Sur notre rafiot de fortune, je songe aux articles de presse lus avant mon départ. « La vieille Europe, paradis des ex-colonisateurs assiégés par les anciens colonisés doit se protéger » titraient certains journaux ! Quand je pense à ces gratte-papiers sans métier qui réalisent des reportages sans dangers… je n’ai qu’une envie : que tous ceux qui sont assis confortablement devant leur écran, à l’abri de la poignante et bouleversante réalité boivent le bouillon à notre place ! Que tous ces canards frileux (lecteurs et téléspectateurs compris) soient engloutis par les vagues… de ma colère ! 

 

Dramatiques mésaventures de notre folle équipée

6ème jour de navigation. Au loin, on aperçoit (enfin) les côtes. Les côtes de la terre promise. L’aube est proche. Les premiers rayons tentent de percer les épais nuages qui courent dans le ciel. Au-dessus de nos têtes, un hélicoptère. Je lève la tête. Les garde-côtes. Dans le bateau, le silence laisse place à l’effervescence. Un début de panique. Certains se lèvent en agitant les mains. Le passeur leur crie de se rasseoir. Le bateau tangue de plus bel. Le passeur décide de changer de direction. Il pousse son moteur à fond, heurtant les vagues de plein fouet. Les passagers crient, lèvent les yeux au ciel, s’accrochent au bastingage. Au loin, on distingue un bateau (une vedette rapide des gardes côtes) qui vient dans notre direction. On est à quelques centaines de mètres des côtes. Quelques minutes plus tard, la vedette arrive à notre hauteur et nous barre le passage. Sur le pont, un flic hurle dans son haut-parleur. Le passeur coupe le moteur et nous crie de sauter par-dessus bord. La plupart ne savent pas nager. A l’intérieur du rafiot, la panique gagne tous les passagers. Echouer à quelques centaines de mètres de la terre promise ! Plusieurs dizaines de passagers sautent à la mer. Dans un geste désespéré. Je regarde Demba et Ibrahim. La décision est instantanée. On attache notre balluchon autour de notre taille, on fixe en un instant nos bidons et on saute tous les 3 (avec nos gilets de sauvetage). Quelques instants plus tard, les garde-côtes accostent la frêle embarcation des migrants. Lancent des cordes et des échelles. On s’éloigne comme nous pouvons en battant des jambes frénétiquement accrochés à notre bouée de fortune. La terre est à moins de 300 mètres. Les garde-côtes nous regardent nous éloigner, impuissants. Ils nous laissent tranquilles. Ils ne nous rejoindront pas, trop occupés avec les passagers restés à bord du rafiot. Tous seront (sûrement) conduits au centre de rétention local, véritable sentinelle-forteresse de la terre promise. La très grande majorité sera sans doute reconduite dans son pays d’origine. Renvoyés dans des avions charters sur leur continent. Leur voyage s’achèvera là. De la terre promise, ils n’auront connu que ses barbelés… beaucoup sans doute tenteront de nouveau leur chance… entreprendront une nouvelle fois la terrible traversée…

 

A bon port

On arrive sur la côte, frigorifiés. Et au bord de l’épuisement. On reprend souffle. Les poumons en feu… Et on file se cacher dans les hautes herbes qui recouvrent les dunes derrière la plage. On fait halte à l’abri d’un buisson épineux (charmant accueil, n’est-ce pas ?). On est sur la terre promise. Enfin arrivés sur la terre promise. Aujourd’hui, le Dieu de Demba était avec nous ! De Seïssa et Metha, aucune nouvelle. Que Dieu et les Hommes les protègent…

 

 

SUR LA TERRE PROMISE

 

Premiers pas sur la terre promise

On quitte le bord de mer. Pour s’enfoncer dans les terres. Après une ½ journée de marche, on tombe sur un jeune couple qui nous offre à manger. Une petite maison isolée. Un peu à l’écart du village. Repas d’abondance. A l’occidentale ! Je retrouve le goût de la cuisine du continent. Un vrai bonheur (pour moi) ! Et une curiosité pour mes deux compagnons ! Dans l’après-midi, un ami du couple, nous conduit à la gare. 3 billets pour la capitale de ma terre natale. Destination : le foyer d’immigrés où vit un lointain cousin d’Ibrahim, clandestin en terre promise depuis 3 ans.

 

Habits de circonstance

Avant le départ, nous achetons de nouveaux vêtements (3 grosses vestes) sur un marché. Histoire de se protéger du froid… et de se fondre dans le paysage continental… ici, l’hiver (en effet) bat son plein. La saison accueille fraîchement mes compagnons de route. Aussi fraîchement sans doute que les autorités et la grande majorité des autochtones du continent.

 

Cas de conscience

Ici, en terre promise, mon voyage pourrait s’arrêter… j’en ai conscience. Je pourrais reprendre mon identité (occidentale) et aider mes compagnons. J’hésite. Poursuivre la migration me semble pourtant la meilleure option. La plus utile à tous les migrants de la terre. Sans compter ma promesse à Demba : l’accompagner jusqu’à la fin du voyage. L’enquête (donc) continue… Je traverserai avec mes amis mon propre continent dans la peau d’un des leurs… Après mon enquête, mes compagnons le savent, mon aide leur sera indéfectible…

 

Voyage ferroviaire

Le passage de la frontière entre les deux pays se déroule sans encombre. Quelques regards suspicieux parmi les passagers. La plupart indifférent. L’œil soupçonneux d’un douanier monté à la frontière… que je m’empresse d’amadouer par quelques plaisanteries et deux ou trois remarques sur ma connaissance du pays (normal tout de même… j’y suis né). Mes deux compagnons apprécient le confort des couchettes (je ris… moi qui les ai toujours trouvées abominables…), je me range à leur avis : les banquettes ferroviaires sont merveilleuses, extrêmement confortables et très propices au sommeil. Malgré l’angoisse d’être contrôlés, nous sommes si exténués que nous nous écroulons de fatigue. Le lendemain, nous arrivons à bon port. Direction : le foyer d’Issa (le cousin d’Ibrahim). A deux pas de l’appartement de Nat. (qui habite un immense loft au cœur de la capitale). Et à quelques encablures de mon petit appartement de banlieue.

 

Précarité des sans-papiers

Issa, le cousin d’Ibrahim, nous accueille dans son « logement », une chambre de 15 m2 qu’il partage avec 6 colocataires (dont 2 clandestins qui louent leur chambre illégalement). Faute de place, Issa dort par terre sur un matelas qu’il glisse sous l’un des lits-jumeaux pendant la journée. Il nous explique qu’il travaille sur un marché le week-end et « se débrouille » pendant la semaine pour faire de petits travaux comme électricien chez des particuliers. Payé « au noir », il envoie plus de ¾ de son revenu au pays. A sa famille restée au village. Il raconte ses craintes d’être arrêté par les flics. Et d’être renvoyé au pays. Sa peur de marcher simplement dans la rue. Un eldorado à la face cachée dont l’ombre écrase et soumet le migrant à une crainte permanente ! Une existence précaire, des conditions de vie difficiles, un destin fragile, un avenir incertain. Des vies misérables à nos portes ! Au pied de nos immeubles (ou de ceux du quartier d’à-côté !) ! Ibrahim et Demba se regardent d’un air entendu : ils ne moisiront pas ici comme Issa, ils poursuivront leur voyage vers une terre meilleure située au nord de la terre promise. En fin de matinée, nous quittons Issa. Direction : l’appartement de Nat.

 

Etranger en son pays

Je ne prends (évidemment) pas la peine de modifier mon apparence. J’ai la peau toujours aussi noire. Et les cheveux toujours aussi frisés. Et malgré ma parka (achetée 2 jours plus tôt sur le marché), mes vêtements ne sont évidemment plus de première fraîcheur… En passant devant la loge de la gardienne (dans la résidence où habite Nat), elle nous demande ce que nous venons faire dans l’immeuble. Je suis pris au dépourvu. Je lui réponds que nous sommes des amis de Nat. Elle ravale sa suspicion (qu’à moitié). Et moi, mon indignation.

 

Aparté personnel

Sur ce continent, la couleur noire ne semble pas la bonne. Le bronzé n’est pas le basané. Je pense à ces veilles peaux (dont beaucoup habitent le quartier de Nat.) qui se dorent la pilule sur les côtes de la terre promise, qui rêvent d’assombrir leur peau aux rayons du soleil et qui ne supportent le noir sur les vêtements que pour amincir leur silhouette. Mais ni dans les rues, ni près de chez elle, le noir n’a sa place. Ah ! Maudit continent peuplé de vieilles (incontinentes) à la peau hâlée !

 

Court séjour chez Nat.

Retrouvailles émouvantes. Avec mon teint et mes cheveux à l’africaine, Nat. me reconnaît à peine. Elle est bluffée. Moi aussi. J’en palis… blanc comme un linge sous ma peau africaine… en comparaison, Michael Jackson ferait sans doute pâle figure… Nuit mémorable. Un réconfort inestimable après ces longs mois de séparation. Le lendemain, Nat. nous quitte dans l’après-midi. Pour l’autre bout du continent où elle prépare une expo. : une rétrospective de son œuvre (Nat. est artiste-peintre). Malgré notre vie un peu désordonnée ces derniers temps et ma longue absence, Nat. comprend mon obstination… mon entêtement forcené à poursuivre mon enquête sur le territoire qui nous a vu naître…). Après 2 jours de repos (48h de sommeil), nous repartons. Direction : le nord de la terre promise, aux portes de l’eldorado insulaire.

 

Home. Sweet home

Petit détour par mon appartement pour déposer mes carnets… envoyer 2-3 fax… et passer quelques coups de fils (malgré l’utilité incontestable du téléphone portable, j’ai toujours refusé d’en fourrer un dans ma poche, une façon très personnelle de résister au modernisme ambiant)…. Demba et Ibrahim (évidemment) m’accompagnent… Après ce rude voyage, je retrouve avec bonheur la douceur du foyer. Je note (en aparté) la phrase d’un homme politique qui avait prononcé un jour dans l’un de ses discours (resté célèbre) : on ne peut inviter chez soi toute la misère du monde… je ne sais trop qu’en penser… question de place sûrement… qui varie selon la taille du cœur… et du logement… pour ma part, je n’ai de leçons à donner à quiconque… j’habite un deux-pièces… quant au muscle sanguin, il manque sûrement de largesse… mais il fait ce qu’il peut (comme tout le monde, vous me direz…?!).

 

Hors les murs. De l’autre côté de la vitre

Dans le train (vers le littoral septentrional froid et pluvieux). Je regarde mes amis. Avec tendresse. On passe devant l’un des plus grands centres de rétention de la région. Centre situé au cœur de la terre promise isolé par de hauts murs couverts de fils barbelés. Je reste silencieux. Les images d’un documentaire me reviennent en mémoire. Camp de concentration humaine où l’on extermine la dignité et l’espoir des peuples affamés ! Pas leur rage de forcer la forteresse ! Certains échouent ici pour la 3ème, 4ème, 5ème fois. Ils reviennent, recommencent le périlleux périple, bravent tous les dangers pour revenir. Gagner la terre de leurs promesses. La promesse faite à leur famille de s’en sortir

 

Aucun mirador, aucun grillage, aucun mur, aucun képi, aucune législation ne pourraient affaiblir leur volonté… Là-bas, aucun autre espoir que la mort… la mort sans espoir comme seul destin… La volonté d’un homme prêt à tout… et qui n’a rien à perdre… est une arme redoutable… les pays riches feignent de l’ignorer… on n’affame pas les peuples impunément… Un jour (bientôt), l’addition sera terrible… Nulle prophétie. Je ne suis ni devin ni visionnaire. Simple observation de la situation à venir du monde. Un mécanisme enfantin que nul ne souhaite voir… un terrible aveuglement qu’une partie de l’humanité paye aujourd’hui et que l’autre paiera au prix fort demain ! Simple rééquilibrage sur la balance des injustices ! 

 

Sur la côte nord

Aux portes de l’Eldorado insulaire. Dans le quartier de la gare. Dehors, un vent glacial nous accueille. Et fouette nos visages. On ne sait où aller. Dans les rues, quelques groupes de migrants. Comme d’habitude, nous cherchons nos frères compatriotes. On réussit à dénicher quelques maigres informations sur leurs « lieux de résidence ».

 

Recherche d’un gîte

Nous sortons de la ville. Nous marchons quelques kilomètres. En rase campagne. On emprunte la route principale. Les maisons se font plus rares. Cette route de campagne vue avec les yeux d’un misérable migrant (du misérable migrant que je suis devenu, malgré moi, au fil des mois) me laisse un goût amer… Comme étranger en mon propre pays ! Les charmes bucoliques des paysages perdent leur attrait. L’hostilité environnante est évidente ! Parcourir la campagne au chaud dans sa voiture, en quittant momentanément son nid douillet ou y errer à pied sans savoir de quoi sera fait le lendemain change le regard d’un homme ! A la vue de ces contrées champêtres, le mien s’assombrit. Et devient (presque) aussi noir que la peau de mes frères migrants ! Que le cœur est (parfois) versatile !

 

Après plusieurs kilomètres. On arrive sur une ancienne zone industrielle (aujourd’hui à l’abandon). On franchit un grillage. Au loin, on aperçoit quelques baraques de chantier, disséminées çà et là. A proximité de l’une d’elles, un petit groupe de migrants autour d’un feu. On s’approche. Le sol est jonché de détritus, de matelas déchirés, de morceaux de palettes à moitié calcinée : un sous-quart-monde à quelques kilomètres des rangées de petits pavillons coquets qui bordent la côte. Le « chef » de la communauté nous accueille sur le seuil de la porte. Un rapide coup d’œil à l’intérieur. Les matelas s’entassent sur le sol. L’air est irrespirable. La saleté indescriptible. Nous restons dehors, à proximité du vieux tonneau où crépite le feu qui dégage une fumée abondante et suffocante. Et toxique sûrement à en juger l’odeur qui s’en dégage !

 

On nous fait comprendre (en quelques mots) qu’il n’y a pas de place. On poursuit notre route. La nuit tombe. On couchera à la belle étoile (sous l’étoile du nord glaciale) à l’orée de la forêt. A l’abri d’une bâche déchirée trouvée en chemin. Nuit blanche frigorifiante !

 

Cabanon de fortune

Après 2 jours de recherche, on déniche un abri de chantier à l’abandon près d’une zone commerciale en construction. Un cabanon sans porte. Ouvert aux quatre vents. On rafistole notre abri. Quelques planches, des palettes, des plaques de polystyrène, des bâches trouvées dans une décharge sauvage située en contrebas. On fait feu de tout bois pour se protéger de la rigueur du climat. On répare, on calfeutre. On installe 4 matelas crasseux à l’intérieur, un bidon de tôle devant la « porte ». Premiers aménagements de notre campement.

 

L’espoir à portée de main

L’objectif de mes compagnons est clair : gagner l’eldorado insulaire dès que possible. Les lois y sont moins strictes. Et les opportunités plus grandes. Une difficulté de taille : une nouvelle mer à traverser pour franchir la frontière (dernière d’une longue série…).

 

Aux portes de l’espoir, la seule clé : se cacher sous un camion qui prend le ferry. Depuis le resserrement des contrôles, la traversée devient quasi impossible. D’un geste, Ibrahim nous montre les côtes que l’on aperçoit au loin. On quitte le bord de mer pour notre « at home ».

 

Fraternité au cœur de l’hiver (et de la froideur continentale)

Le soir, on se joint aux misérables peuples des migrants dans la longue file qui s’est formée devant le fourgon de Terre d’Accueil, une association locale qui fournit un repas chaud aux migrants clandestins. On fait la connaissance de Gérard, Nicole et les autres qui ont créé un collectif d’aide aux migrants. Désireux d’apporter un peu de chaleur dans la froideur hivernale… quelques douceurs dans l’océan d’indifférence du continent… dur labeur ! Un repas chaud, des sourires. Un peu de chaleur humaine ! 

 

Ici comme ailleurs, les communautés ne se mélangent pas. Chaque groupe est constitué en fonction de l’origine ethnique ou géographique. Les migrants viennent de tous les horizons. Du début à la fin du périple, chacun reste dans son clan. Entre indifférence, lutte pour la survie et racisme (plus ou moins affichée). Ici comme ailleurs, les hommes luttent âprement pour défendre leur peau, leur famille, leur tribu. Et leur territoire. Un monde concentré avec ses misères, ses souffrances, sa fierté, ses méfiances. Et sa violence. Dans la file d’attente, la tension est palpable. On avance lentement. Une fois servi, on s’éloigne avec notre pitance. On se met un peu à l’écart. On s’accroupit. Le repas est vite expédié.

 

Après la distribution, Nicole fait la tournée des groupes, elle distribue quelques rations supplémentaires et prend quelques portables. Khadialy et Youssa, rencontrés dans la file d’attente (2 compatriotes « installés » ici depuis 5 mois) lui confient le leur. Elle les met dans son sac. Elle les rechargera toute la nuit chez elle et les rapportera demain.

 

Les confidences de Khadialy et Youssa

Soirée en compagnie de nos nouveaux « amis ». Khadialy et Youssa nous confient qu’au plus froid de l’hiver, Nicole invitait les migrants chez elle, une dizaine qui dormait sur des matelas dans son modeste 3 pièces. Nicole, nounou, assistante sociale, maman, a pris l’habitude de vivre au rythme des migrants. Nicole a choisi d’être hors la loi, selon les règles de son pays. Loi infamante qui sanctionne toute personne venant en aide aux migrants. Courageuse Nicole qui enfreint la méprisable règle sécuritaire pour redonner aux hommes un peu de fraternité, à la collectivité des hommes un peu d’humanité et à la république ses lettres de noblesse qui s’inscrivent (en 3 mots) sur les façades des édifices publiques.

 

Les confidences de Khadialy et Youssa (suite)

Khadialy et Youssa racontent leur vie. Leur survie. Ils parlent sans détour. Ils accusent les flics qui viennent les déloger régulièrement en les asphyxiant avec du gaz lacrymogène. Ils nous mettent en garde contre les incessants contrôles au poste de police. Les bagarres avec les autres communautés. Leur campement est à 4 kilomètres du centre-ville. La banlieue de la banlieue. Loin des regards. Loin des regards, l’existence des migrants est tolérée. Jamais acceptée.

 

Passage nocturne

3ème jour aux portes de l’eldorado insulaire. Demba et Ibrahim tentent leur première traversée (ils tenteront chaque nuit la traversée). Je les accompagne sur les aires où les poids lourds attendent d’être embarqués sur le ferry. On franchit les deux grillages qui entourent la zone portuaire. On patiente de longues heures. En vain. Et on rentre au milieu de la nuit. Déçu. Et harassé par les heures d’attente dans le froid.  

 

Rafle en pleine nuit

Au 7ème jour. Les dires et les mises en garde de Kadhialy et Youssa (malheureusement) se confirment. Les flics débarquent dans notre campement vers 4 heures du matin (on est couché depuis environ 2 heures). Coups de sifflet. Coup de filet. Gaz lacrymogènes. Cris. Panique dans les sacs de couchages. Les coups de matraques pleuvent. Demba sort la tête de ses couvertures. Il tente d’apaiser les flics. Je m’interpose avec lui. Les flics nous cognent en gueulant. On n’insiste pas. On prend nos sacs et on rejoint Ibrahim dehors.

 

Nuit cristalline

On déguerpit sans demander notre reste. Les flics ne perdent pas de temps. Ils incendient notre baraquement. On assiste impuissant à l'embrasement de notre abri de fortune. Politique préfectorale pour nous inciter à quitter le coin ! Quelques flammes dans la nuit ! Feu de joie des autorités ! Triste spectacle !

 

Note personnelle

L’eldorado prend des allures de terre sans promesse. Une terre d’indignité, hostile à tout étranger. L’occident n’a à donner de leçons à personne en matière de droits de l’Homme !

 

La fuite dans la jungle

On est contraint de battre en retraite. Et de se réfugier dans la forêt près du campement de Kadhialy et Youssa (la « jungle » comme on l’appelle en ces contrées hostiles… hostiles aux migrants). Gérard, le bénévole de Terre d’Accueil nous dégote deux tentes et des duvets. Nicole nous donne un réchaud et quelques ustensiles indispensables à notre survie. On se débrouille…

 

Baume au cœur

Malgré nos déconvenues, Demba a le cœur chantant. Sa présence réchauffe le mien (en passe d’être frigorifié par la froideur de mes compatriotes).

 

Routine des jours

Les jours et les semaines passent. Entre tentative, espoir, échec et débrouille. La survie s’organise (tant bien que mal).

 

Entre les mailles du filet

5ème semaine d’attente et de tentatives pour mes compagnons. Ce soir (comme chaque soir), je les accompagne. On franchit le premier grillage. On rampe jusqu’au second (pour échapper aux rondes des vigiles qui surveillent la zone portuaire). Et on se planque derrière un petit muret à proximité d’un des nombreux « trous » réalisés chaque soir par des dizaines de migrants en partance pour l’eldorado insulaire (le pays des rosbifs). Ibrahim se faufile et court… on le voit disparaître derrière un camion (le dernier camion de la file)… Demba me lance une bourrade sur l’épaule… et nous rentrons. Grand jour pour Ibrahim. Et nouvelle échec pour Demba.

 

Espoir pour Ibrahim

Le lendemain, Ibrahim ne donne aucun signe de vie. Aucun baluchon sur son matelas. Dans le baraquement voisin (celui de Kadhialy), il manque également 3 personnes. Demba interroge. Une femme nous confie qu’elle a vu le camion d’Ibrahim embarquer sur le ferry… Inch’allah ! Que les Dieux du ciel et leurs sbires sur terre les protègent !  

 

Blessure handicapante

Les jours passent. Demba s’est blessé à la jambe en franchissant le grillage : une plaie à la cheville… (sans gravité mais profonde). Obligé de renoncer à la traversée pendant quelques jours. Soins chez le médecin de Terre d’Accueil.

 

Soudaine évolution

7ème semaine. L’attente se poursuit. Elle devient longue (et pénible). Je n’oublie (cependant) pas ma promesse à Demba : l’accompagner jusqu’au bout du voyage. Depuis quelques jours, son comportement m’intrigue. J’observe plusieurs changements notables. Sa volonté de rejoindre l’eldorado insulaire semble s’émousser. Certes il est (encore) en période de convalescence. Sa blessure est en voie de cicatrisation. Mais il fréquente avec une étonnante assiduité les locaux de Terres d’Accueil. Il y passe ses journées. Cette défection m’étonne. Demba n’a pas l’habitude d’abandonner (la partie) si facilement… je lui fais part de mon étonnement.

 

Décision inattendue

Demba me confie son désir de rester ici. Sur ce bout de terre (du bout du continent). A quelques encablures de la destination finale. Et très loin de sa terre natale. Terre d’Accueil lui a proposé de travailler pour eux… la décision de Demba (d’ordinaire si réfléchi) me surprend. Enfin qu’à moitié. Je connais aussi son humanité, son humanisme pragmatique et sage. Et son désir d’être utile à la collectivité des Hommes.

 

Sentiment ambivalent

La décision de Demba me laisse sans voix. Je suis partagé. A la fois ravi (très heureux) et un peu déçu. Je m’incline. Son choix est sans doute le plus sage. Mon enquête se termine. Je lui propose de l’aider à « régulariser » sa situation de clandestin (de migrant sans papier). Il me répond que Terre d’Accueil a amorcé la procédure.   

 

Départ du camp

2 jours pour organiser mon départ. Préparer mon retour. Et me séparer de Demba, mon frère noir, ami et compagnon de voyage. Le matin, je quitte la « jungle », Khadyali, Youssa et tous mes frères d’infortune. Le cœur triste. Et les yeux rougis par les larmes. On s’étreint avec chaleur. Je rentre chez moi.

 

 

EPILOGUE : SUITE DE L’ENQUÊTE & DEVENIR DE MES ANCIENS COMPAGNONS DE ROUTE

 

Sweet home

Retour au bercail. Un havre de paix (et de bonheur simple) après cette longue et rude enquête. Après ce voyage au bout de la nuit… je retrouve avec joie (une joie empreinte de tristesse) mon petit « chez moi », îlot paradisiaque dans ce monde infernal…

 

Un retour peu aisé

Premières journées difficiles. Cafardeuses. Nat. n’est toujours pas rentrée de son expo. Longue transition avant de retrouver mon identité. Je conserve ma peau noire (encore) quelques jours.

 

Retour définitif

5ème jour au domicile. Volets clos. Crème démaquillante. L’antidote à mon gel miracle. Je vide le tube. Premier regard dans la glace. (Grand) éclat de rire. Je ne me reconnais plus. « Je » est un autre. Une peau blanche au cœur noir… et à l’âme africaine. Un drôle de mélange… je contemple mon reflet. Flou et indéfinissable. Je suis habité par un étrange sentiment. Je comprends davantage le sens du voyage… les voyages n’ont pas pour objectif (comme on le clame un peu bêtement partout) de former la jeunesse… je n’ai (de toute façon) plus l’âge des voyages initiatiques… ils n’ont d’autres but que de transformer la conscience… voilà leur intérêt (leur véritable intérêt)… abolir les identités… repousser les frontières… et rapprocher le monde… pour en bâtir un plus fraternel…

 

Travail de bureau

Je m’attèle à l’écriture de l’enquête. Reprise de notes. Je passe mes journées à ma table de travail.

 

L’œuvre du temps

Les semaines et les mois passent.

 

En lien avec Demba

Je reste (évidemment) en contact avec Demba. Coups de fils réguliers. Et chaleureux. 500 kilomètres nous séparent… une paille après les milliers de kilomètres parcourus ensemble. Difficile cependant de se voir régulièrement… Mais l’amitié nous lie. Un lien indéfectible.

 

Enquête en quête d’audience

6 mois après la fin du voyage. Mon enquête s’achève (enfin). Mais reste lettre morte (abandonnée dans un tiroir). Elle n’intéresse personne. Aucun journal. Aucun magazine ne souhaite la publier… Pas assez spectaculaire ! Pas assez vendeur ! Le sort des migrants n’intéresse pas les lecteurs. Dans les rédactions comme dans les rues de la terre promise, les regards se détournent. On me conseille plutôt d’écrire un livre. Avec un titre choc et accrocheur.

 

En lien avec Demba (suite)

Au fils des mois, Demba se fait (étrangement) prolixe. Presque bavard. Il me donne des nouvelles de Khadyaly et Youssa, de nos compatriotes. Et des nouveaux arrivants.

 

Il me raconte les difficultés innombrables des migrants sur la terre promise. Leurs conditions de vie misérables. Quel que soit leur pays d’origine. Partout, la même misère, les mêmes soucis, les mêmes espoirs. Les seules différences : la langue et la couleur de peau.

 

Demba me confie la crainte permanente des clandestins. Leurs sorties la peur au ventre. Epouvantés à l’idée de se faire contrôler par les « uniformes ». Un képi aperçu au coin de la rue les terrifie.

 

Il me parle (à demi-mots) de son projet politique… de ses efforts pour affermir ses bases-arrière : trouver l’unanime soutien de ses compatriotes expatriés comme lui…

 

Je lui parle de mon enquête. Refusée par tous les médias. Il m’encourage à écrire un livre pour la jeunesse. Pour la jeunesse du monde.

 

Enquête en quête d’audience (suite)

Je décide d’écouter les conseils de Demba. Je reprends mes notes. Et tente de transformer mon enquête en livre pour enfants. Tâche ardue de s’adresser à la future humanité, porteuse (espérons-le) d’un avenir plus humain. Et tant pis pour le spectaculaire ! Dans mon récit, seul le réel aura droit de citer…

 

Travail de bureau (suite)

Je passe au crible mes carnets. J’allège mes notes. J’écris mes premières pages. Longues journées assis à ma table de travail.

 

L’œuvre du temps (suite)

Les mois passent. Un travail acharné !

 

Coupure salutaire

Période difficile. Mon livre piétine ! Un comble (et une amère ironie…) pour un bouquin sur les migrants ! Journées cafardeuses. Coup de fil de Demba. Une surprise. Il m’invite. Pour quelques jours.

 

Reprise de voyage

Je quitte mon appartement. Direction : le bord de mer au nord de la terre promise. Je reprends (pour quelques jours) mon voyage de clandestin (à la peau blanche). Train. Arrivée dans l’après-midi. Je sors de la gare. Dans les rues de la ville (et les routes alentour), quelques groupes de migrants (encore plus nombreux qu’avant mon départ). Je me dirige vers les locaux de Terre d’Accueil. Derrière la grande baie vitrée, je reconnais Demba. Il me fait signe de la main… malgré ma peau blanche, il m’a reconnu… devant ma mine pâle (il va sans dire), il éclate de rire… nous nous embrassons avec effusion.    

 

Une juste place

Demba est, lui aussi, méconnaissable. Enfin presque. Il a abandonné ses loques de migrant pour une tenue sobre et décontractée (vêtements à l’occidentale aux tonalités africaines). Il a l’air heureux. A sa place dans ses nouveaux habits. Et son nouvel emploi. Chargé de mission auprès de Terre d’Accueil. Spécialité : l’orientation des migrants. Demba connaît son sujet. Inutile de lui faire un dessin. De lui expliquer les dangers du voyage et le sort des clandestins. Il connaît par cœur… marqué dans sa tête et sa chair… 

 

Chaleureuses retrouvailles

Au cours de la conversation, Demba (le petit cachottier…) m’apprend qu’il s’est marié. Avec une autochtone. Une bénévole de Terre d’Accueil, une petite rousse énergique qui attend, me dit-il avec un air à la fois timide et malicieux, un heureux événement. Sacré Demba ! Je le félicite. Je pense à Nat. A son désir de maternité. Demba me sort de mes rêveries. Le travail l’appelle. Il s’excuse, me tend le rapport qu’il est en train d’achever, saisit son calepin, son téléphone portable et rejoint le couple qui l’attend dans le bureau voisin.

 

L’eldorado, territoire de l’or noir

Je feuillette le rapport de Demba. Je lis au hasard. Extrait sur les conditions de vie et de logement d’une famille de « sans papiers », le sort des clandestins en terre promise : « Après plusieurs mois de recherche, Youssoud, Issa, son épouse et leurs 3 enfants trouvent enfin un logement. Un taudis dans un immeuble insalubre. Etats des lieux : fissures et auréoles d’humidité au plafond. Réchaud crasseux, prises électriques dénudées et toilettes à la turque sur le palier pour un loyer (payé au noir) exorbitant. » Les migrants sont des pépites pour les marchands de sommeil. Et dire que la population (indifférente malgré quelques protestations et de rares et timides actions collectives) et le gouvernement (avec son infâme politique) dorment tranquillement… sur leurs deux oreilles…

 

Chaleureuse soirée

Le soir. Rachel, la femme de Demba, m’accueille à bras ouvert. Elle avait hâte de connaître le fou blanc déguisé en noir… Demba n’avait pas menti… Effectivement, Rachel est petite, rousse et énergique. Et de surcroît, très gentille. La soirée est agréable. Le repas excellent. Et la discussion chaleureuse et animée. Les débats portent évidemment (pour l’essentiel) sur la migration, le long et dangereux périple des affamés de conditions de vie plus dignes, le destin politique du continent… et les enfants, porteurs de l’humanité à venir…             

 

Discours judicieux auprès des migrants

Au cours de mon séjour, Demba me fait découvrir les multiples facettes de son activité. Il m’invite à une réunion organisée par Terre d’Accueil. Dans l’assemblée, beaucoup de visages noirs, parsemée ici et là par quelques faces blanches. Demba, très à son aise, prend le micro et raconte son histoire. Il débute son speech par son voyage à travers le continent et l’attrayant (et illusoire) appel de la terre promise qu’il a ressenti chez ses compagnons de migration. Aujourd’hui, son discours est clair. Il met en garde ses compatriotes contre le mirage européen. Il aimerait dissuader tout candidat à l’émigration de risquer sa vie pour un voyage si périlleux et un destin si précaire et si difficile sur la terre promise. Il tente de faire passer le message auprès de la population des migrants. Il les intime de ne pas leurrer leurs frères, leurs compatriotes restés au pays en leur faisant croire aux délices et aux bienfaits de la vie ici, sur cet autre continent… leur avouer la cruelle vérité : la vie réservée aux migrants sur la terre promise est impitoyable et souvent épouvantable… ne pas les inciter à cette migration inhumaine… ne pas souscrire au mensonge véhiculé par leurs aînés dans lequel eux-mêmes, bien souvent, sont tombés… D’autres solutions existent : l’éducation, le développement local… le discours de Demba est clair… ses arguments convaincants… mais Demba connaît la tradition tenace… l’honneur (la dignité) et les susceptibilités de ses frères noirs… et leur crainte de « perdre la face » devant leur famille et leur communauté…  Demba a du pain sur la planche… Mais je le connais. Il est combatif, mon ami Demba ! 

 

Visite à Kadhyaly et Youssa

Dans l’après-midi, je rejoins Kadhyaly et Youssa. Demba leur a dégoté un logement. A deux pas du centre-ville. 

 

Malgré l’exiguïté de leur appartement, Kadhialy et Youssa m’ouvrent leurs portes. Mieux. Ils m’accueillent à bras ouverts. Comme l’un des leurs (malgré ma peau blanche). Le lendemain. Nous allons flâner sur le port.

 

Kadhialy avoue (à demi-mots) sa déprime. Il s’est mis à boire. Pour payer sa piaule et ses bouteilles, il participe à un petit business. Il « travaille » la nuit. Quelques heures par semaine. Youssa, son compagnon de chambre, cherche un boulot plus « clean ». Sur la terre promise, nulle promesse tenue. Malgré l’aide de Demba et des bénévoles de Terre d’Accueil, leurs conditions de vie matérielle et psychique sont (pour le moins) indécentes. Kadhiali est fatigué. Il m’avoue qu’il est sur le point de rentrer au pays. Pour monter « une affaire ». Tenter sa chance sur son continent.

 

Amer constat

3ème jour de mon séjour chez Demba. Petite incursion dans quelques autres communautés migrantes. Après ces longs mois d’absence, je retrouve, ici plus encore que dans les locaux de terre d’Accueil et l’appartement de Khadaly et Youssa, le goût âpre et acide de la misère. L’inconfort total, l’insécurité, la pauvreté qui suinte de toutes parts… je ressens une drôle d’amertume au fond du cœur…

 

Synthèse du voyage pour (et selon) Demba

Dernier soir en compagnie de Rachel et Demba. Discussion animée autour de mon enquête. Et du voyage des migrants. Demba résume notre voyage en 4 étapes. 1ère étape : la longue traversée du continent, 2ème étape : la traversée des mers, 3ème étape : la survie et le long périple à travers les arcanes administratives, les institutions, les associations de la terre promise… après la marche, les démarches. Papiers administratifs (en tous genres)… l’aventure vers la légalisation jusqu’à la 4ème étape : l’intégration (sans assimilation dévorante). Une longue route que Demba, mon ami Demba, a franchi comme un compétiteur hors pair… sans écraser ses partenaires… un exploit ! Je lui en fais part. Et je vois derrière son visage serein (presque impassible) un sourire de fierté.

 

Dernier événement et ambition politique

Sur le quai de la gare (juste avant de partir). Demba m’annonce qu’il est en passe de créer un nouveau parti d’opposition. Tous ses compagnons de migration et bon nombre de ses compatriotes restés au pays soutiennent sa candidature. Je sais que Demba appartient à cette nouvelle génération d’africains qui souhaitent faire évoluer les mentalités du continent… et non seulement son avenir personnel. Pour l’avoir côtoyé dans les pires situations, je connais sa probité, sa droiture… et sa sagesse. Gageons que son éventuelle accession au pouvoir ne vienne ternir la noblesse de ses ambitions (humaines et publiques). J’ai bon espoir…

 

Au revoir chaleureux

Fin de mon séjour chez Demba. Retour à ma table de travail.

 

Enquête en quête d’audience (suite et fin)

Mon livre s’achève (enfin). Je contacte les éditeurs. Tous  refusent de le publier. Une gentille petite histoire ! Sans intérêt ! Très bien ! Exit donc les éditeurs ! Je publierai mon bouquin à mes frais ! Qu’à cela ne tienne ! Les risques et les affres du métier… je connais !

 

Dernier acte

Fin de mon enquête. Le livre que vous tenez entre les mains est le résultat de ce travail acharné. Un bref aperçu de ma longue aventure, truffée d’anecdotes et d’histoires. Peut-être un éditeur aura-il la riche idée de publier un jour l’intégralité de mes notes… à titre posthume peut-être… je finirai bien un jour par casser ma pipe… Mais avant de passer l’arme à gauche, j’aimerais poursuivre mon travail : informer le monde de la bêtise, de la cruauté et de l’abjection de certains de nos comportements ! Et le boulot (malheureusement) n’est pas prêt de s’arrêter !

 

Voilà maintenant quelques mois que j’ai achevé mon voyage dans la peau d’un clandestin… et j’entends déjà l’appel du large ! Et ses relents nauséabonds ! Bon vent, mes amis ! A bientôt ! Et à bon entendeur…

 

 

PRECISIONS A L’ATTENTION DU LECTEUR

Précisions financières

Les droits d’auteur du présent ouvrage seront équitablement partagés : 1/3 sera destiné à financer le parti politique de Demba (et l’âpre campagne électorale qui s’annonce), 1/3 sera adressé à Terre d’Accueil pour ses multiples actions auprès des migrants et le dernier 1/3 permettra de rembourser mes frais de publication…

 

A l’attention des donneurs de leçons moralistes…

Certains lecteurs pourraient reprocher à ce voyage et à cette enquête un excès d’égocentrisme et une indifférence (néocoloniale) pour la misère du monde. Je les entends (déjà) les nantis repus qui, du fond de leur moelleux canapé, me traitent d’égoïste. D’aucuns pourraient penser, en effet que j’aurais pu aider davantage mes compagnons de route pendant leur voyage. Et faciliter leur périple. Notamment grâce à mes revenus de « nanti occidental » (néanmoins modestes et erratiques)… voici ma réponse : je les ai aidés modestement (très modestement… il est vrai… et à ma façon). Mais pourquoi se contenter d’aider cette poignée d’Hommes et laisser les autres se débrouiller avec leur destin ? D’autres encore pourraient me reprocher (avec une vertueuse indignation au fond de la gorge) de ne pas avoir aidé toutes celles et ceux que j’ai croisés… Certes… je n’ai nullement fait mention dans ce récit du moindre acte d’altruisme et de générosité !  Par pudeur et souci de dignité pour mes compagnons, j’ai préféré taire les gestes… modestes il va sans dire qui permirent de soutenir, de réconforter momentanément un peu de misère, quelques souffrances… Restons-en là ! Une simple précision pour faire taire toute critique (éventuelle). Aux plus mesquins, je rétorquerais que je les ai tous un peu aidés à ma façon. Et que ma traversée de l’intérieur, dans la peau d’un migrant, a sans doute plus de poids qu’une « simple » retranscription de témoignages. Et enfin, disons-le clairement, cette traversée avait une résonance symbolique personnelle forte… sur laquelle je ne m’étendrai pas… il est si facile de juger de son fauteuil… faites votre traversée… et on pourra en reparler… Et pour ceux que ces arguments ne convaincraient pas, quand bien même aurais-je souhaité (et continuerais-je à le vouloir…) sauver l’humanité entière (et davantage) m’en manquait (et m’en manquera toujours…) indéniablement la capacité ! Ma règle (en la matière) : faire à sa mesure. Et tant pis si la mesure est faible…

 

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15 novembre 2017

Carnet n°7 Pensées vagabondes

Recueil / 2003 / La quête de sens

Comment écrire dans le même instant les battements du cœur, les bruits de la rue, le vol des hirondelles, les doigts sur le clavier, un chien qui aboie, les pensées qui se succèdent sans s’arrêter jamais, les sentiments qui vous étreignent et qui disparaissent, le téléphone qui sonne et qu’on ne décroche pas, les idées qui naissent et qui meurent, les nuages qui passent dans le ciel, la sueur qui perle sur le front, les poils de barbe qui ne cessent de pousser, le mur de la maison qui s’effrite, le temps qui passe, seconde après seconde. Comment écrire la vie ? Comment l’écrire totalement, pleinement sans omettre le moindre évènement ?

 

 

Librairies, bibliothèques et littérature regorgent de faux livres. Les vrais livres sont rares. On les reconnaît non par la beauté de leurs phrases, ni l'attrait de leur histoire mais par la lumière qu'ils font en nous.

 

*

 

Il faut d'abord apprendre à être curieux de soi-même pour comprendre les autres.

 

*

 

Devenir les uns pour les autres, la main, le pied, la jambe, la tête, le cœur d'un seul et même corps.

 

*

 

Trouver sa propre verticalité, indépendamment de toute chose et de tout être, la laisser grandir et tenter de lui rester fidèle en toutes circonstances.

 

*

 

Lorsque je me sens fragile et vulnérable, je reste chez moi, le cœur recroquevillé sur ma table de travail. Dans ces instants, il arrive (pourtant) que la vie se bouscule devant chez moi, frappe à ma porte, m'appelle par la fenêtre et je fais comme s'il n'y avait personne, je me cache, le cœur tapi sous mes feuilles de papier et j'attends que la vie passe et aille frapper à une autre porte.

 

*

 

Ouvrir son cœur ne le fragilise qu'en apparence (puisque l'on y accueille la souffrance, cela peut nous rendre triste ou abattu), mais en profondeur, il s'en trouve assurément fortifié.

 

*

 

Dès qu'il sortait de chez lui, il revêtait une carapace de froideur arrogante pour ne laisser entrer le monde dans son cœur. Car il en avait toujours eu très peur et il rêvait secrètement depuis l'enfance que ceux qu'ils croiseraient se cogneraient contre cette paroi glacée et finiraient par glisser à ses pieds. Mais c'est toujours l'inverse qui se produisait. Tous le fuyaient comme l'abominable, l'infréquentable homme des neiges. Et il mourût seul enseveli sous des tonnes de glace.

 

*

 

N'avoir à rendre de compte à personne… mais devoir à peu près à tous.

 

*

 

Ne pas se laisser dérouter par le monde… mais rendre grâce à tous ceux que l'on rencontre.

 

*

 

Chaque instant est un adieu au précédent. Ainsi passe notre vie… d'adieu en adieu… et les morts aussi nous quittent de cette façon…. eux qui étaient encore vivants l'instant d'avant.

 

*

 

Au fond, peut-être n'écrit-on jamais que pour partager avec soi-même, pour s'assurer du réel de notre vie et devenir le témoin de notre propre existence.

 

*

 

Nous sommes tellement prisonniers de notre vie, tellement occupés par nous-mêmes que nous avons toutes les difficultés du monde à accorder une place réelle à ceux qui vivent avec nous (nos proches), à accueillir (y faire entrer) ceux qui vivent à nos côtés (voisins, amis) et à ouvrir la porte à ceux que nous croisons (connaissances, passants, inconnus).

 

*

 

Il ne faut pas craindre de fréquenter ceux qui nous semblent infréquentables (pour toutes sortes de mauvaises raisons), car ils nous invitent, malgré eux, à explorer une partie de nous-mêmes que nous ne voulons pas voir.

 

*

 

Notre vie est une étrange synthèse, un étonnant mélange d'un trop plein de soi et d'un immense désert de l'Autre.

 

*

 

Vivre, c'est marcher seul dans un désert peuplé d'ombres. Et lorsqu'il nous arrive de nous cogner contre elles, on s'en trouve déboussolé, désorienté, ne sachant plus quel chemin emprunter…

 

*

 

Nous accordons souvent une place aux autres dans notre vie pour emplir un espace que nous ne savons ou ne parvenons pas à combler nous-mêmes.

 

*

 

On ne renonce à rien, ce sont les choses qui se détachent. Elles tombent comme un fruit mûr pour enrichir le sol qui donnera toute sa force à l'arbre dépouillé.

 

*

 

Il ne sert à rien d'égayer la vie quand on est triste. Il nous faut seulement accueillir avec joie notre tristesse.

 

*

 

Notre vie est souvent une terre aride, impropre à faire naître (et croître) toute rencontre.

 

*

 

Nous ne rencontrons jamais personne. Le plus souvent, nous ne croisons que des fantômes égarés qui se fuient eux-mêmes, et au mieux, des fantômes affamés qui errent dans le monde à la recherche d'eux-mêmes.

 

*

 

N'avoir aucun a priori sur ce qui devrait être, mais apprendre à porter un regard frais et spontané sur ce qui est.

 

*

 

Espérer, c'est s'attendre à être déçu toujours. Ne rien attendre, c'est retrouver (revenir) le réel.

 

*

 

Les désillusions sont comme des repères sur notre chemin. A chaque fois qu'on les rencontre, elles nous indiquent une nouvelle direction à prendre. Et nous tournons ainsi à chaque carrefour qu'elles posent sur notre route… jusqu'au jour où l'on s'aperçoit qu'il est vain d'espérer du chemin, et qu'il nous faut tout simplement marcher sans rien attendre… sur le chemin qui est le nôtre…

 

*

 

Apprendre à devenir le chemin lui-même à chaque pas…

 

*

 

Nous croyons construire notre vie. Il n'en est rien. C'est la vie qui, à travers nous, fait son œuvre.

 

*

 

Oser mourir à soi-même, c'est se donner la chance de renaître au monde. Mais on ne meurt jamais complètement, on apprend progressivement à entretenir un rapport différent au monde.

 

*

 

Henry Michaux a écrit : "J'écris pour me parcourir". Quant à moi, je dirais : "J'écris pour nous découvrir… lever (ôter) les voiles sombres qui (cachent) dissimulent nos paysages intérieurs et explorer la vie (et les horizons) qui nous habite.

 

*

 

Ô Vie, puisses-tu me nourrir de chaque chose ! Il serait plus juste d'écrire : Ô Vie, puisses-tu me donner conscience de me nourrir de chaque chose !

 

*

 

L'illusion de construire notre vie en toute liberté tient à notre impression d'avoir le choix et à notre libre arbitre, mais c'est ignorer les forces mystérieuses qui les sous-entendent et qui nous poussent à opérer ces choix.

 

*

 

Le monde comme maison et la vie pour refuge. Sur tous les chemins, partout, j'aimerais me sentir chez moi…

 

*

 

Ne s'attendre à rien est le plus sûr moyen d'aller sur le chemin.

 

*

 

Accepter de ne pouvoir sauver le monde, contribuer peut-être à sauver quelques êtres, s'aider sûrement à se sauver soi-même (non par égoïsme, mais par réelle impossibilité de venir en aide aux autres). Au fond, on ne peut se sauver que soi-même… on ne peut qu'encourager les autres à se sauver…

 

*

 

La vie ressemble à un immense puzzle (un puzzle infini et en perpétuel mouvement) dont chaque vie serait une pièce, à la fois minuscule, unique et irremplaçable.

 

*

 

Ouvrir sa vie à tous les vents (du monde)… vents bons et mauvais, vents forts et faibles, tous nous poussent vers nous-mêmes.

 

*

 

Le fait même d'appeler certains évènements des épreuves révèle à quel point nous ne savons pas encore les appréhender pour ce qu'ils sont.

 

*

 

Aussi accueillant qu'une cellule de monastère… voilà pour moi l'image même de la convivialité ! N'est-ce pas là l'endroit le plus accueillant et le plus propice à faire naître la Joie ?

 

*

 

Quand le monde devient (ou du moins te semble devenir) trop hostile, ne fuis pas, ne te recroqueville pas, trouve refuge en toi pour trouver le courage et la force d'accueillir les évènements et de poursuivre ta route !

 

*

 

Une vie : de petits riens mis bout à bout. De petits riens, à chaque fois, uniques, irremplaçables, inestimables…

 

*

 

Ne dit-on pas que la vie est un éternel recommencement… jour et nuit, saisons, poussière qui s'accumule chaque jour, qu'on enlève et qui se redépose le lendemain, repas que l'on prépare, que l'on mange et que l'on fait disparaître, comme si la vie voulait nous apprendre le transitoire de chaque chose, de chaque geste, de chaque acte… éternelle leçon des jours qui passent.

 

*

 

Apprendre à se libérer de nos peurs et de l'emprise du regard du monde, c'est commencer à devenir plus libre.

 

*

 

Se cogner aux quatre coins du monde, puis poursuivre le chemin en soi.

 

*

 

Chercher en soi toutes les ressources… non pour lutter ni combattre… mais pour accueillir et embrasser.

 

*

 

Il n'y a aucun combat à mener. Ni contre la vie, ni contre le monde ni contre soi. Si combat il doit y avoir, il doit être mené pour maintenir l'exténuant (et parfois insurmontable) effort que nécessitent l'acceptation et l'accueil de toutes choses.

 

*

 

Ouvrir un livre comme une page sur le monde, une fenêtre sur la vie, une porte que l'on ouvrirait sur soi.

 

*

 

Se retirer en soi comme l’on fermerait les volets, pour se protéger des lumières du monde, regagner la vie obscure et (réapprendre) retrouver la lumière en nous.

 

*

 

On ne peut oublier le monde en vivant au plus près de soi-même.

 

*

 

C'est en vivant loin du monde que l'on vit parfois au plus loin de soi-même… et à d'autres périodes, il arrive que cela soit l'exact contraire…

 

*

 

Chacun devrait travailler à sa mesure… à son rythme… selon ses goûts et aspirations… sans se soucier ni du talent (le sien et celui des autres) ni du regard indifférent ou méprisant du monde.

 

*

 

Au début nous sommes dans "le faire" pour échapper sans doute aux abîmes de "l'Être". Malgré les multiples invitations à la solitude que nous offre la vie, nous luttons de toutes nos forces pour éviter de nous retrouver seuls face à nous-mêmes. Puis vient l'incontournable étape de "l'Être" qui nous éloigne progressivement du "faire" frénétique que nous avons toujours connu. Progressivement, l'Être gagne en force et en vitalité. Lorsqu'il parvient enfin à se suffire à lui-même, il donne au "faire" jusque dans les moindres gestes et les actes les plus anodins une justesse et une harmonie insoupçonnables.

 

*

 

Puisqu'il est impossible de transformer la vie, les êtres et les choses de ce monde, il est sage (sinon de bon sens) de transformer sur eux notre regard.

 

*

 

Il n'y a pas de chemin idéal. Chacun doit partir et avancer avec ce qu'il est et possède et à partir de l'endroit où il se trouve. Chacun doit cheminer à son rythme et à sa mesure sans chercher à imiter quiconque mais en cherchant en lui le chemin et la force de poursuivre sa route.

 

*

 

Quel déchirement de laisser la souffrance ouvrir en nous un espace… Que de luttes pour tenter de refermer cette plaie béante qui nous brûle… Mais quelle Joie de sentir progressivement cet espace s'élargir et s'ouvrir à toutes choses…

 

*

 

Il y a tant de grandes choses en moi… pourquoi s'acharnent-elle à sortir si petites ? Est-ce lié aux limites de ma condition humaine ? En conserverais-je inconsciemment la plus grande part par devers moi ? Est-ce ma perception qui les déforme et leur donne un poids et une dimension qu'elles n'ont pas? Pourquoi ces grandes choses ne sortent-elles donc pas à leur vraie mesure ?

 

*

 

Les Hommes sont d'étranges aventuriers. Ils partent à la découverte de contrées lointaines, s'aventurent dans le cosmos et l'univers mais éprouvent les plus grandes réticences à explorer l'espace qui les habite.

 

*

 

Accepter de ne rien contrôler (ni ses états intérieurs ni les évènements de notre vie) en ayant une confiance toujours plus grande en la vie constitue un pas immense sur le chemin vers la sérénité.

 

*

 

Toute réelle transformation procède d'une métamorphose du regard. Toute métamorphose du regard provient d'une lente et longue évolution. Toute évolution trouve son origine dans une très progressive exploration de soi-même qui prend, elle-même, sa source dans le besoin irrépressible de répondre à l'insatisfaction fondamentale de notre vie. Ainsi, l'insatisfaction est sans doute l'un des plus puissants moteurs de recherche de l'humanité.

 

*

 

Apprendre à s'oublier, c'est commencer à accorder une place plus grande aux autres… jusqu'au jour, où il nous est enfin possible de leur redonner leur place réelle : la seule qu'ils méritent, celle qu'ils n'auraient jamais dû perdre, celle qui a toujours été la leur : la totalité de l'espace. Avant d'y parvenir, il nous faut parcourir un très long chemin… d'abord faire sa propre place, allant parfois jusqu'à pousser quelques-uns pour l'étendre (ou la trouver), puis apprendre progressivement à en limiter l'expansion, puis à limiter cet espace lui-même, puis encore (très progressivement) à en restreindre les limites, jusqu'à réduire cet espace au point où il se confonde à la totalité de l'espace…

 

*

 

A la naissance, les Hommes sont de petits points minuscules qui aspirent et apprennent très vite à s'étendre et à s'élargir. La plus grande part des activités humaines tend à (vers) cette horizontalité. Et beaucoup s'en satisfont amplement. Toute leur existence est vouée à cette seule dimension : ils travaillent à étendre leur action, leur pouvoir, leur propriété sur l'entière surface du monde. Peu parviennent à découvrir la verticalité, dimension pourtant fondamentale, qui, seule, permet de donner un sens véritable à l'horizontalité. Les seuls qui peuvent y accéder sont ceux qui ont perçu la vanité (l'inutilité et l'orgueil) de la seule démarche horizontale.

 

*

 

Le plafond est toujours trop bas pour celui qui veut regarder le ciel. Et il est souvent à portée de regard pour celui qui croit le regarder.

 

*

 

Regarder en soi, c'est partir à la recherche de sa propre lumière… et découvrir bientôt une lueur qui n'est que le reflet singulier de LA Lumière qui habite chacun.

 

*

 

Nous pouvons avoir recours à tous les conseils, à tous les repères et à toutes les indications du monde, mais nul ne peut apprendre à marcher sans devenir son propre guide.

 

*

 

La solitude est une compagne exigeante et d'abords difficiles. Mais lorsque la séduction a opéré, (qu'elle est parvenue à nous séduire), il est rare - très rare - que nous soyons déçus.

 

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Toutes nos épreuves sont essentielles… et pourtant si dérisoires… à moins que cela ne soit l'inverse, que toutes nos épreuves soient dérisoires… et pourtant si essentielles.

 

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Toute confrontation au monde est d'abord une confrontation à soi-même. Le monde est un étrange miroir où nos travers sont mille fois grossis…

 

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Les vieux ressassent leurs souvenirs en attendant la mort. Comment peuvent-ils à ce point négliger leur avenir…?

 

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On commence à aimer les autres quand on commence à se mettre à leur place. Mais ce n'est là qu'une sorte de projection (tout à fait) égocentrique. Une sorte de premier pas vers l'Amour d'Autrui quand on commence à mettre sa propre personne à la place de l'Autre. Il faut un long et difficile travail sur soi pour aimer l'autre sans qu'intervienne nullement notre propre individualité.

 

*

 

La compagnie des autres est parfois une gêne (une source de nuisance), souvent un réconfort, un faire-valoir ou un tremplin et toujours un miroir. Il est rare que nous soyons (véritablement) avec les autres pour eux-mêmes.

 

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L'homme ordinaire cherche toujours l'extraordinaire. L'homme sage ne cherche rien. Il sait que l'extraordinaire est partout, il le voit dans l'ordinaire de chaque être, de chaque chose, de chaque geste, de chaque situation.

 

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Mon esprit est une sorte d'atelier-bureau où je passe (en solitaire) la plus grande part de mes journées. Et j'ignore le monde qui m'attend dans mon cœur, cette étroite salle d'attente où s'entasse une foule de personnages que je rechigne à faire entrer.

 

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C'est en se frottant au monde que l'on découvre les aspects les plus anguleux de soi-même mais c'est souvent loin du monde (dans la plus grande solitude) que l'on apprend à en raboter l'essentiel. Et c'est en retournant au monde que l'on peut apprécier le chemin parcouru et le chemin à parcourir… i.e la qualité du travail effectué et l'ampleur de la tâche à accomplir.

 

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S'ouvrir à soi-même, c'est commencer à s'intéresser à l'humanité… commencer à s'intéresser à l'humanité, c'est essayer de découvrir la place de l'Homme… essayer de découvrir la place de l'homme, c'est le premier pas métaphysique vers la quête du sens de la vie humaine, c'est l'avant chemin de la spiritualité…

 

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Laisser être est un exercice métaphysique profond et d'un grand intérêt. Il nous révèle à bien des égards notre personnalité profonde et les points d'attache de l'armure que nous nous sommes échinés à façonner des années durant pour nous réfugier dans notre petit monde et nous protéger du grand (du grand monde).

 

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La nécessité intérieure fournit une incroyable énergie. Elle est sans doute notre moteur le plus puissant. Elle permet d'avancer, de traverser les épreuves et les échecs, de sortir des impasses. Sans elle, la volonté serait anéantie à la moindre difficulté. Elle permet la persévérance qui nous offre l'énergie de poursuivre quoi qu'il arrive…

 

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La nécessité intérieure pousse chacun à emprunter un chemin singulier, nous contraignant ou nous invitant à avancer dans une direction ou dans une autre, nous obligeant consciemment ou non à satisfaire nos aspirations et nos exigences intérieures les plus profondes. Comme si ces dernières étaient des domaines que nous avions antérieurement commencé à découvrir ou à explorer sans parvenir à un aboutissement satisfaisant, arrêtés peut-être dans notre progression (notre exploration) par la mort et que nous aspirions, en cette vie, à retrouver afin de poursuivre nos découvertes et traverser ce (ou ces) domaines pour continuer notre chemin.

 

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Notre monde croit davantage en ceux qui ont des réflexions qu'en ceux qui ont des convictions. Le monde accorde en effet à ceux qui ont des réflexions (ou mieux qui élaborent et construisent un raisonnement purement réflexif) plus de crédit et de valeur, voire parfois l'encense plus que de raison. Cette bizarrerie tient sans doute au fait que la plupart des hommes choisissent aveuglément leurs convictions, par facilité, par paresse, par commodité, pour ne pas avoir à réfléchir et être confrontés à leurs propres doutes. Mais c'est oublier que chez d'autres, les convictions sont l'aboutissement transitoire (et encore très largement ouvert et évolutif) d'un long cheminement, qu'elles tirent leurs origines de nombreuses réflexions, qu'elles se sont progressivement construites par la raison, qu'elles ont été enrichies par l'intuition et étayées enfin par la sensibilité et l'intelligence du cœur (dont les intellectuels, à tort, se méfient tant).

 

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Il ne faut jamais oublier qu'avoir des convictions n'empêche nullement de réfléchir, ni d'avoir des réflexions, ni même d'avoir des doutes ou de remettre ses convictions en doute. Pour conclure, je dirais : les convictions sont des aboutissements réflexifs et intuitifs en cours d'évolution, des réflexions en marche (en cours). Dès lors, les convictions ont sûrement plus de valeur (sinon plus de poids et de maturité que de simples réflexions) puisqu'elles sont, elles-mêmes, des chemins réflexifs et intuitifs, des réflexions intuitives en cours de fabrication (d'élaboration) et il est inutile ni de les décrier, ni de les discréditer, ni de s'en méfier davantage que de tout autre raisonnement.

 

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Il faut chercher partout car partout est la réponse. Il ne faut rien chercher, la réponse se dessinera lorsque vous serez mûr pour la voir et l'entendre. La réponse est déjà en vous, recouverte sous des tonnes de couches qui la dissimulent. Notre travail consiste à ôter une à une ces couches. Notre effort doit porter sur ce besoin de nudité.

 

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Se dépouiller de soi-même, c'est devenir plus riche de l'essentiel.

 

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Livrer bataille (contre soi, contre les autres ou contre le monde) revient toujours à scinder (artificiellement) le monde, d'un côté le Beau, le Bien, le Vrai, le Normal, d'un autre, le Laid, le Mal, le Mensonge (le Faux), l'Anormal. Cette perception est non seulement artificielle et subjective mais elle est totalement fausse. La réalité est sinon toujours plus subtile du moins toujours ce qu'elle est, indépendamment de nos jugements et de nos perceptions.

 

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La vie n'est que dynamique, et nous autres, êtres humains, ne savons principalement que la vivre statiquement. Notre désir de la figer à jamais est sans doute notre plus grand malheur. Voilà pourquoi nous sommes toujours (éternellement) avec elle en porte à faux.

 

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Dans le vaste théâtre du monde, nul n'est irremplaçable mais chacun est indispensable.

 

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Si nous naissions avec 2 grandes ailes, 4 longues jambes, 4 bras puissants, un esprit et un cœur larges, profonds et ouverts, la condition humaine (avec ses 2 jambes et ses 2 bras tous bêtes, son esprit étroit et son cœur froid et fermé) nous paraîtrait un supplice.

 

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Tout reproche est illégitime mais sans doute jamais sans fondement.

 

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Tout contrainte (ou sentiment de contrainte) n'est pas une entrave à la liberté mais une invitation à se libérer d'une vision grossière et erronée de la liberté. Mais qu'il est difficile de s'en persuader lorsque nous sommes mis à l'épreuve…

 

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Aux yeux du monde, le solitaire est sans doute l'individu (l'être) le plus suspect qui soit. On le perçoit (sûrement) comme un homme indigne de toute compagnie. Mais pourquoi ne s'interroge-t-on jamais sur l'indignité de toute compagnie ?

 

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Nous avons le droit d'être idiots, mauvais, méchants, médiocres. Nous le sommes tous à certains instants et à des degrés divers. Ces aspects de nous-mêmes que nous tentons vainement de camoufler appartiennent aussi à notre humanité. L'ignorer, c'est s'exposer à une fuite en avant toujours plus grande, c'est construire une image fausse et partielle de nous-mêmes, c'est donner du poids à un leurre dont nous serons tôt ou tard les premières victimes.

 

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Croire en son intelligence fondamentale sans omettre l'idiot qui est en nous et l'abruti qui parfois nous gouverne...

 

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Notre plus grand malheur est de nous croire importants… Nous le sommes sûrement… mais sans doute pas comme nous l'imaginons…

 

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Nous sommes à la fois résolument seuls et irrémédiablement liés aux autres. C'est avec cette double vérité qu'il convient d'apprendre à vivre… Ne pencher ni du côté de la solitude morbide (et du repli) ni sombrer dans la dépendance aliénante…

 

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On croit vivre pour toujours les uns avec les autres, mais, bien sûr, il n'en est rien… Il n'y a rien de plus faux. On s'accompagne un temps, allant ensemble sur le chemin pour (quelques instants), quelques heures, quelques mois, quelques années, quelques décades... La vie a vite fait, un jour, de nous séparer… (tôt ou tard elle nous sépare), que nous nous quittions, que nos chemins divergent ou que la mort vienne à frapper… et notre chemin se poursuit ailleurs continuant à croiser d'autres destins…

 

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La plupart des auteurs met un point d'honneur à faire de la littérature, à devenir des techniciens du mot, des experts narratifs, des professionnels de la syntaxe, des spécialistes stylistiques, des maîtres du procédé littéraire, ou même des créateurs langagiers, voire des apôtres du Verbe. Tout cela relègue l'écriture à une simple et stupide activité. La seule chose qui devrait importer est d'exprimer (de dire) le Vrai de la Vie. Et qu'importe la façon de le dire. Le reste n'est que littérature.

 

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Nous sommes des êtres limités… de mille façons. Pour s'en convaincre, il suffit de voir la quantité limitée de souffrances que nous pouvons accepter… Nous avons pourtant le potentiel de dépasser ces limites… être en chemin, c'est travailler à cet élargissement…

 

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Les difficultés nous semblent venir de l'extérieur, mais seuls les obstacles sont en nous.

 

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La seule chose qui m'importe est le bagage que j'emporterai par-delà la mort.

 

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Vous sortez de certains livres aussi pauvres que vous y êtes entré… plus pauvres peut-être car ils vous ont conforté dans le mythe universel.

 

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Eriger ses vérités en dogmes, c'est vouloir se protéger du doute. Vouloir se protéger du doute, c'est vouloir le tuer. Et vouloir le tuer, c'est vouloir tuer la vérité qui, sans le doute, ne peut exister.

 

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Mille fois sur le chemin, remets tes pas… Mille fois en ton cœur, recueille les pleurs…

 

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Tenir le lecteur en haleine, c'est le précipiter dans le récit, c'est l'éloigner de lui-même… il n'y a pas de meilleure façon pour le tenir à distance de la vérité.

 

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Un homme qui pleure dans une maison, une maison située au cœur de la ville, une ville située au cœur d'une région, une région située au cœur d'un pays, un pays situé au cœur d'un continent, un continent situé au cœur du monde, un monde situé au cœur d'une planète, une planète située au cœur d'une galaxie, une galaxie située au cœur d'un univers, un univers situé au cœur du cosmos lui-même sans doute situé au cœur d'une dimension infinie… 2 remarques alors : nous sommes toujours au centre, au cœur de l'univers. Et que représente (que signifie) la souffrance d'un homme dans cette immensité ?

 

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S'appauvrir est incontestablement l'une des plus sûres façons de s'enrichir.

 

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L'un aime les femmes petites et menues, l'autre les hommes grands et imposants. Mais qui aime-t-on vraiment derrière ces autres que nous croyons aimer?

 

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Autrefois les hommes étaient abrutis par le travail. Aujourd'hui, ils sont abrutis par les loisirs et les distractions. Quand les hommes apprendront-ils enfin à se désaliéner ?

 

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Savoir, c'est ingurgiter des connaissances empilées les unes sur les autres et plus ou moins intelligemment organisées. Connaître, c'est s'imprégner d'une vérité jusqu'à la faire sienne. Savoir est la marque des gens cultivés, connaître celle des gens intelligents (non au sens logique ou rationnel du terme mais au sens vrai).

 

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Lorsque vous croisez 2 femmes et que vous trouvez l'une belle et l'autre laide, c'est que vous avez encore besoin d'apprendre à voir, d'apprendre à affiner votre regard pour trouver partout la beauté !

 

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L'essentiel n'est ni de vivre riche, ni de vivre mieux ou vieux, ni même de vivre en bonne santé mais de savoir pour quoi l'on vit, cela donne à l'âme un inestimable contentement.

 

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Au seuil de la mort, deux choses me semblent essentielles : partir le cœur apaisé (sans regret sur sa vie passée et satisfait de ce que l'on a vécu) et s'en aller l'esprit serein (sans crainte de ce qui va arriver).

 

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Vivez non pas comme si chaque instant était le dernier mais comme s'il pouvait être le dernier.

 

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Encourager les autres à s'aider eux-mêmes (à trouver en eux les ressources nécessaires) est sans doute la meilleure façon de leur venir en aide.

 

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Parler ou se taire. Souvent il n'y a guère de différence… la vérité est partout… au cœur du bruit comme au cœur du silence… et derrière les apparences, chacun peut la deviner.

 

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Ecouter l'autre, c'est souvent entendre sa propre voix.

 

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La force de la volonté n'est rien face à celle d'un long mûrissement intérieur.

 

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Compagne et compagnon de vie : infime particule du monde et pierre angulaire du nôtre.

 

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Si l'on demandait à chacun de dessiner la carte des souffrances et des bonheurs humains, nul ne s'entendrait ni sur les territoires ni sur l'itinéraire pour traverser l'existence sans encombre.

 

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Au-dessus des nuages, nul mauvais temps, mais un ciel infini. En dessous, un voile de grisaille percé de quelques éclaircies. Mais à y regarder de plus loin, les choses apparaissent différemment. Au-dessus des nuages, un ciel bleu et infini. Et au-dessus du ciel bleu et infini, le noir le plus sombre, l'obscurité la plus grande. Toute élévation demeure un mystère!

 

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Le rejet (souvent inconscient) d'une partie de soi est sans doute à l'origine de notre violence, violence intérieure d'abord que l'on exerce, souvent à notre insu, envers quelques parties de nous-mêmes, et violence extérieure (simple reflet de notre violence intérieure) que l'on exerce à l'encontre de quelques parties du monde.

 

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L’homme n’aime souvent que ceux qui lui ressemblent et ce qui le rappelle à lui-même. Il faut pourtant apprendre à aimer la différence. C’est elle qui nous enjoint de repousser sans cesse les limites de notre (in)tolérance, à accepter progressivement des pans entiers de nous-mêmes et à accueillir toujours davantage l’autre qui devient progressivement notre prochain, puis notre proche, et sans doute par la suite une réelle partie de nous-mêmes.

 

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Il y a dans la vie de chaque Homme, des parcelles de bois sombres, des clairières lumineuses, des coins de terre obscurs et des bouts de ciel bleu, une infinité de paysages inexplorés. Le vrai voyageur quitte sa demeure pour aller arpenter ce monde.

 

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Le découragement est le signe d’une attente trop grande à l’égard de la vie, une incapacité partielle ou totale à accueillir les évènements en cours, la vie qui vient et la vie à venir.

 

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Perdre, c’est gagner en humilité et en dénuement. Savoir perdre est une immense victoire sur soi-même.

 

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Tourner en rond… jusqu’à ouvrir la brèche de notre regard étroit. Tourner en rond… jusqu’à ce que l’infini nous apparaisse au-dedans.

 

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Il y a en nous tant d’horizons inexplorés… tant de vérités à découvrir… Chacun est à lui seul un monde infini.

 

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Lorsque la vie nous détourne de notre chemin (celui que nous avons construit ou plus exactement l'illusion d'avoir construit, celui auquel nous aspirons profondément), c'est toujours là un détour nécessaire, une étape indispensable pour nous rapprocher de nous-mêmes.

 

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La vie assigne à tout homme une double tâche : trouver une place en ce monde qui lui permette d'être lui-même.

 

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Tout sentiment de contrainte n'est pas une entrave à la liberté mais une invitation à se libérer d'une vision grossière et erronée de la liberté. Mais qu'il est difficile de s'en persuader lorsque nous sommes mis à l'épreuve…

 

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Nous ne sommes les uns pour les autres que les instruments de la vie. Il serait vain de croire autre chose.

 

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La façon dont nous voyons la vie n’est que le reflet de notre monde intérieur.

 

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Un regard bienveillant transforme le monde.

 

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Apprendre à tout accueillir… apprendre à ne rien rejeter… pas même son incapacité à accueillir… ni même sa volonté farouche de tout rejeter.

 

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Se perdre, c'est retrouver une partie de soi trop longtemps oubliée, écartée.

 

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La vraie liberté est d’accepter de devenir le serviteur enjoué de la vie.

 

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Les aspérités de l’existence sont des coins d’ombre où l’on se brûle souvent. Pour qui sait y demeurer, elles deviennent un abri réconfortant et un tremplin vers la Lumière.

 

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La vie rêvée, la vraie vie n’est autre que celle que nous vivons.

 

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Ne jamais faire le jeu du monde, mais laisser la vie édicter ses règles.

 

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Refuser toute protection, toute carapace, toute fuite face aux aléas de la vie, c'est apprendre à se tenir debout dans la tempête.

 

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Certains jours, nous n'avons plus ni la force ni le courage de marcher… il nous faut alors puiser en nous plus profondément encore pour trouver la force et le courage d'accueillir le découragement et l'apathie… c'est aussi cela poursuivre le chemin en soi…

 

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Apprends à faire de toute chose une rencontre… de tout geste une découverte… de toute situation un territoire à explorer…

 

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Il est idiot et inutile d'avoir peur que la vie nous reprenne ce qu'elle nous a donné. La vie ne donne ni ne reprend rien. La vie transforme, nous transforme et se transforme. Vivre, c'est se transformer sans cesse. Craindre le changement, la métamorphose, la transformation, c'est tout simplement avoir peur de vivre.

 

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Apprendre à accepter ses parts d'ombres, c'est commencer à trouver en soi un peu de lumière.

 

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Nous devrions remercier tous ceux qui nous agacent ou nous exaspèrent car ils nous révèlent, malgré eux, les aspects de nous-mêmes que nous détestons. A chaque fois que nous les croisons, ils nous offrent l'occasion de nous ouvrir à ces aspects que nous refusons de regarder.

 

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Ce sont nos pensées, nos actions et notre regard qui donnent au monde sa couleur, son éclat et son relief.

 

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Nous ne connaissons qu'une infime partie du chemin. La vie humaine n'est sans doute, elle-même, qu'une essentielle et modeste étape sur le chemin de la vérité.

 

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Cheminer vers soi consiste à ôter une à une les pelures que nous avons revêtues pour nous protéger des dangers du monde et de la vie pour découvrir enfin notre nudité et notre vulnérabilité. C'est cette fragilité qui nous rend invincible et nous donne la force de nous tenir debout dans toutes les tempêtes.

 

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Ne rien craindre de la Vie car elle nous ouvre, nous offre ou nous invite au meilleur chemin qui soit.

 

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Donner du bonheur aux autres n'est pas les divertir d'eux-mêmes, c'est au contraire les aider à explorer (et à arpenter) leurs terres obscures, leur permettre de remuer leurs fientes et leurs scories, bref, les encourager à plonger au cœur de leur être pour qu'ils trouvent leur propre joyau.

 

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Ne s'accrocher à rien est le plus sûr moyen d'aller plus libre. Ne s'accrocher à rien ne signifie pas être indifférent mais se laisser traverser, accueillir sans retenir, laisser partir sans s'agripper…

 

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Elargir son cœur sans le déchirer… voilà une tâche peu aisée…

 

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Il n'y a pas d'amour heureux, dit le proverbe. Effectivement, il n'y a pas d'amour égoïste heureux. Et l'Amour (l'amour véritable) ne rend pas heureux… il apporte la Joie, celle qui est au-delà du bonheur.

 

*

 

Gardons-nous de juger la vie et le monde, apprenons à rester humbles, ouverts et sans a priori et tous deux, croyez-le, sauront nous révéler, derrière leurs tristes et parfois terribles apparences, toute leur beauté.

 

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Il y a parfois une grande tristesse à être au monde… une infinie tristesse éclairée parfois de petites joies dérisoires…

 

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La recherche de plaisir, de confort et de sécurité est un mauvais guide sur le chemin. Refuser de les suivre systématiquement nous épargnera bien des impasses.

 

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La souffrance est un aiguillon efficace, elle est sans doute notre meilleure amie. C'est elle qui nous pousse sur le chemin. Mais il faut du temps pour s'en rendre compte et plus encore pour pouvoir lui rendre grâce.

 

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En cette vie, chacun doit tenir son rôle, celui que la vie lui a octroyé. On trouve son rôle en écoutant la vie en soi. 

 

*

 

Le monde cherche des guides, des modèles et des réponses toutes faites pour le guider (vers le bonheur, la sagesse, la vérité). Le mimétisme est le signe d'une grande puérilité et d'une affligeante paresse. C'est se méprendre sur la quête. Nul effort ne peut être épargné à celui qui chemine.

 

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Ne jamais rien avoir à prouver à quiconque ni à soi-même… l'un des meilleurs moyens de se délester de fardeaux inutiles, une façon de ne jamais se laisser dérouter… et enfin une libre possibilité d'avancer vers soi…

 

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Se préparer à la mort, c'est apprendre que toute chose a une fin irrémédiable.

 

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En apprenant à accueillir progressivement la Vie, on trouve la Joie. Quand on a trouvé la Joie, la Vie s’invite naturellement.

 

Carnet n°6 Une chienne de vie

Fiction jeunesse / 2002 / Hors catégorie

Depuis la mort de Léo, mon dernier compagnon à quatre pattes, je passe mes journées à l'ombre du vieux platane, sur l'unique banc de l'île, à deux pas de la petite cabane que j'ai construite en arrivant ici. Chaque jour, je me laisse aller à quelques souvenirs, tous immanquablement liés à une aventure survenue lorsque j'avais une douzaine d'années. J'ignore si cet évènement extraordinaire s'est déroulé de la façon dont il m'apparaît aujourd'hui (et je crois que je l'ignorerais jusqu'à ma mort…). Mais qu'importe ! Cette histoire est si belle que je ne peux résister au plaisir de vous la raconter.

 

 

Prologue

J'ai toujours eu un mal de chien avec l'école, les livres et les devoirs (en tous genres). Il en a toujours été ainsi avec les choses qui m'ennuyaient. Aujourd'hui, je suis trop vieux pour m'en plaindre. Et personne ne serait en mesure de me blâmer. Je vis seul, depuis près de 40 ans, retiré sur une petite île perdue au large du continent.

 

Depuis la mort de Léo, mon dernier compagnon à quatre pattes, je passe mes journées à l'ombre du vieux platane, sur l'unique banc de l'île, à deux pas de la petite cabane que j'ai construite en arrivant ici. Chaque jour, je me laisse aller à quelques souvenirs, tous immanquablement liés à une aventure survenue lorsque j'avais une douzaine d'années. J'ignore si cet évènement extraordinaire s'est déroulé de la façon dont il m'apparaît aujourd'hui (et je crois que je l'ignorerai jusqu'à ma mort…). Mais qu'importe ! Cette histoire est si belle que je ne peux résister au plaisir de vous la raconter.

 

 

Chapitre 1

A l’époque, j'étais en classe de 5ème, au collège Jacques Prévert, de la petite ville de F., bourgade provinciale où j'habitais avec mes parents. L'année scolaire touchait à sa fin. Et nos professeurs, soucieux d'occuper intelligemment nos derniers jours de classe, nous avaient demandé de présenter aux autres élèves de l'école une série d'exposés. Si mes souvenirs sont exacts, les sujets étaient aussi variés que pouvaient être la personnalité et les goûts de chacun.

 

Comme à leur habitude, les meilleurs élèves, soucieux de faire bonne figure auprès des professeurs, s'étaient précipités sur les thèmes les plus ardus : le rôle de la géométrie dans l'architectureles rapports entre musique et philosophie depuis la Renaissance et d'autres exposés du même acabit… exposés fort difficiles (dans lesquels jamais je n'aurais osé m'aventurer). Les autres élèves, peu enclins à risquer pareilles initiatives, s'étaient rabattus sur des sujets plus classiques ; Léonard de Vinci, ses œuvres et ses découvertesLes guerres mondiales et d'autres exposés du même genre. Restaient également quelques thèmes aussi surprenants qu'incongrus réservés au petit lot de cancres habituels. Petit groupe dont je faisais partie et qui était, à dire vrai, peu enjoué à l'idée de se prêter à ce genre d'exercice de fin d'année.

 

Après quelques tergiversations pour adjuger les exposés à ce petit groupe d'élèves récalcitrants, nos professeurs nous imposèrent un sujet. Malgré quelques timides protestations, nul ne se sentit autorisé à contester. Et je fus désigné pour traiter un sujet qui, à l'époque, me semblait des plus loufoques : l'animal domestique dans la société des Hommes. Aujourd'hui, je remercie le hasard de m'avoir permis d'approcher cette thématique à un âge où l'esprit, encore vierge de préjugés, est encore en mesure d'appréhender la nouveauté, voire la bizarrerie, avec une certaine innocence…

 

*

 

Ce jour-là, je rentrai chez moi en maugréant contre cette infâme obligation de travailler en cette période de fin d'année. La date retenue pour l'exposé me laissait quelques jours de répit. Et je les passai à jouer avec insouciance et à me chamailler avec mes camarades.

 

C1

 

La veille au soir, je me mis à ma table de travail. Sans beaucoup de conviction, et un peu fatigué après ces journées d'oisiveté passées à courir les rues avec mes amis. Après quelques minutes d'intense réflexion, je n'avais toujours pas la moindre idée pour traiter ce maudit sujet. J'ai repoussé ma feuille d'un geste las pour poser ma tête sur le sous-main, noir de graffitis et de gribouillages, ornements habituels des élèves peu inspirés face à leurs devoirs du soir. Et je restai ainsi quelques instants, la tête entre les bras, les yeux un peu hagards, à contempler idiotement les objets posés sur mon bureau : plusieurs stylos mâchés jusqu'à la corde, quelques figurines en plastique, un ou deux livres de classe, un bout de ficelle, un statuette africaine offerte par mon oncle au retour de l'un de ses lointains voyages, une vieille lampe de bureau à la peinture écaillée et ma feuille… toujours aussi désespérément blanche.

 

J'avais la nuit entière pour travailler à mon exposé et toujours pas la moindre idée… Je me laissai donc aller à quelques rêveries et sombrai bientôt dans une sorte de demi-conscience… l’esprit vagabond et les yeux clos. Un monde nouveau, presque féerique s'ouvrait à moi. J'y glissai sans résistance, offrant à mon regard une réalité nouvelle… où tout m'apparaissait immense et gigantesque comme si le monde se révélait enfin à sa vraie mesure : dangereux et incontrôlable, opérant sur tous et sur moi en particulier, créature dérisoire et minuscule entre toutes, une force terriblement oppressante et maléfique. C'est sur cette impression que je m'endormis.

 

 

Chapitre 2

Le lendemain, comme à l’accoutumée, ma mère entra dans ma chambre aux premières heures du jour pour me réveiller.

 

- Maxime ! Maxime ! cria-t-elle en ouvrant la porte, il est l'heure !!! Allez ! Debout !

 

En guise de réponse, je ne pus émettre qu'un jappement plaintif. Ma consternation n'était en rien comparable à l'horreur que le visage de ma mère exprimait.

 

- Jean-Louis ! Jean-Louis ! s’époumona-t-elle, viens vite ! Il y a un chien dans la chambre de Max !

 

Mon père, de coutume si placide, se précipita à l'étage.

 

- Mon Dieu ! Quelle horreur ! Un chien dans la maison ! laissa-t-il échapper plein de dégoût, mais où est Max ?

 

De nouveau, j'émis un court jappement. Mais ma réponse ne sembla pas les satisfaire.

 

- Non ! fit ma mère à voix basse, tu ne crois tout de même pas que Max ait pu se transformer en…

- Mais non !!! rétorqua mon père, qu'est-ce que tu racontes…, c'est un chien, un vulgaire chien… et qui va débarrasser le plancher ! Et vite fait encore !!!

 

Joignant le geste à la parole, mon père s'est approché du bureau sur lequel je me tenais recroquevillé, à moitié mort de peur et encore consterné par cette mystérieuse transformation. Connaissant l'aversion qu'éprouvait mon père à l'égard des chiens, je ne pus étouffer un grognement à son approche.

 

- Mais !!! C'est qu'elle mordrait, la sale bête ! lâcha-t-il en reculant, Odette ! lança-t-il à ma mère, va me chercher le balai ! Et toi, me dit-il, tu ne perds rien pour attendre ! Un bon coup sur les reins ! Et tu feras moins le malin pour déguerpir !

 

Ma mère accourut aussitôt avec le balai brosse dont l'usage quotidien n'aurait jamais laissé présager qu'il servirait un jour à une autre activité qu'au nettoyage de la maisonnée. Armé de l'ustensile ménager, mon père s'est avancé menaçant, sans se soucier le moins du monde de la disparition de son fils. Imaginant la sentence qu'il me réservait, j'ai sauté de la table et j'ai déguerpi sans demander mon reste. J'ai descendu à vive allure l’escalier de bois qui menait au rez-de-chaussée du pavillon pour me réfugier, terrorisé, sous le canapé du salon.

 

Mon père, d'ordinaire si lent, dévala l'escalier avec une promptitude époustouflante et se jeta à mes trousses avec une telle rapidité qu'il fut, en un éclair, sur mes talons. Le visage déformé par la colère, il se précipita sur le canapé qu'il fit valser à quelques mètres et se rua sur moi avec tant d'empressement que j'eus toutes les peines du monde à esquiver son coup de balai. Trop affolé pour riposter ou parer une seconde attaque, j'ai sauté par la fenêtre et j'ai pris la poudre d'escampette.

 

D'un bond vertigineux, j'ai franchi la clôture du jardinet et je m'en fus courant à perdre haleine pour échapper à mon terrible bourreau. Je courus tant et si vite que je dépassai bientôt les dernières maisons de la petite ville de F..

Au dernier virage qui annonçait déjà la campagne, je me retournai et constatai avec soulagement que mon poursuivant avait abandonné la course. La crapule n'avait eu en tête que de me faire déguerpir au plus vite… Et pour le reste, que je me fisse écraser ou que j'aille au Diable, il ne s'en souciait guère, pourvu que sa tranquillité fût épargnée !

 

 

Chapitre 3

Après quelques kilomètres, je m'arrêtai sur le bas-côté de la petite route départementale, presque déserte à cette heure matinale. Indifférents à mon sort, les rares automobilistes poursuivaient leur route à vive allure. Nul ne ralentit en m'apercevant. Nul n'éprouva même la nécessité de s'écarter en me croisant. Non, personne n'avait daigné me voir. Déjà, je n'existais plus dans le regard des hommes…

 

J'ai trottiné une bonne part de la matinée, d'un pas encore timide et malhabile, sur l'asphalte rugueux, mes coussinets (encore fragiles) endurant avec peine le revêtement revêche du goudron mal étalé. Je cheminais ainsi, bien à droite de la route, assoiffé et déjà fatigué. Nulle autre issue que cette départementale ! De part et d'autre de la route s'étendaient d'immenses champs de blé et d'orge, ceinturés par de dissuasives clôtures barbelées. De temps à autre, j'apercevais une ferme, gardée par quelques chiens pouilleux attachés par une courte chaîne à un enchevêtrement de planches qui aboyaient, à mon passage, comme de pauvres diables.

 

Ce spectacle m'incita à poursuivre mon chemin sans m'attarder. Pour rien au monde, je n'aurais souhaité finir mes jours chez l'un de ces fermiers, prisonnier de solides entraves, caressé à coups de pieds dans le ventre, nourri à l'eau et au pain sec et obligé de gueuler toute la journée pour assurer mon pitoyable rôle de gardien. J'étais prêt à tout… plutôt que subir cette existence infamante.

 

Lorsque le soleil fut à son zénith, la chaleur me contraignit à faire une halte. Je sautai le talus qui bordait la chaussée et m'enfonçai dans un sous-bois. Je me mis à l'ombre d'un vieux frêne et me roulai en boule sans parvenir à fermer l’œil. J'étais pétrifié de peur. Le moindre bruit me faisait dresser l'oreille. Mon regard inspectait la moindre parcelle en ce lieu pourtant tranquille. Je me tenais sur mes gardes, prêt à fuir à la moindre menace.

 

Au cours de cette période d'errance, j'appris les incertitudes du vagabondage et les lendemains qui ne chantent guère. Seul importait le présent, la vie au jour le jour. Mais en dépit de mon courage et de ma vigilance, je ne pus éviter quelques impairs…

 

Ma première erreur survint ce jour-là. En quittant le sous-bois, je décidai de trouver un village pour y dénicher un peu de nourriture et un peu d'eau. J'ai continué ma route - toujours bien à droite - afin d'éviter les voitures plus nombreuses à cette heure de la journée. Quelques kilomètres plus loin, j'entrai dans mon premier village, un gros bourg perché sur une petite colline boisée. Comme je l'avais espéré, je trouvai sur la place de l'église une fontaine où je pus étancher ma soif. Puis je m'en fus à la recherche de quelques poubelles qui feraient sans doute l'affaire pour mon repas. Je les trouvai sans peine, alignées sur le trottoir de la rue principale. Je m'approchai, heureux et fier de ma débrouillardise en ce premier jour de vagabondage, mais je dus vite déchanter : leur contenu était inaccessible. Ces diables d'Hommes les avaient recouvertes de lourds couvercles… couvercles impossibles à soulever, fut-ce par une mâchoire affamée.

 

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Après plusieurs tentatives, j'abandonnai pour partir en quête d'une arrière-cour de restaurant, espérant me régaler de quelques restes. D'un coup de truffe, j'humai l'air à la recherche d'odeurs de cuisine. Mon flair me dirigea à quelques rues de là, devant un café-restaurant crasseux, où traînaient, à cette heure peu tardive, quelques pochards habitués sans doute à venir tromper, chaque après-midi, leur solitude devant quelques verres d'alcool. J'en fis discrètement le tour et me retrouvai sans surprise devant une petite cour, où s'amoncelait pêle-mêle un capharnaüm de caisses, de casiers à bouteilles et de vidures de poubelles jetées à même le sol. Je m'y glissai subrepticement, heureux de cette formidable trouvaille qui allait enfin contenter ma faim. J'avalai sans rechigner quelques bouts de viandes faisandées et rongeai quelques os de poulet et un vieil os à moelle trouvés parmi les détritus. Attiré par une odeur qui provenait du haut d'une pile de cartons, entassés à la diable, je sautai sur l'amas de caisses dangereusement empilées. Mais la plaque métallique qui recouvrait l'ensemble tomba sur le sol dans un grand fracas.

 

- On le tient !!! On le tient !!! cria aussitôt une voix à l'intérieur du café, Gérard !!! appelle la fourrière !!!

 

Le dénommé Gérard décrocha le combiné téléphonique et composa le numéro. J'entendis, à travers les carreaux, les renseignements qu'il donnait à son triste interlocuteur : mon signalement et l'adresse du restaurant, Auberge des 3 chasseurs. A peine eut-il raccroché qu'il s'empressa de rejoindre ses deux compères. Et tous trois s'avancèrent vers moi d'un air menaçant.

 

- Nom de Dieu !!! dit l'un d'eux, nom de Dieu!!! Depuis le temps que tu viens fourrer ton sale museau dans le coin !!! Aujourd'hui, tu es fait comme un rat !!! Tu ne nous échapperas pas, sale clébard !!!

 

Quelques habitués abandonnèrent leur comptoir pour profiter du spectacle et fermèrent mollement, aux injonctions des trois ivrognes, le portail de la cour.

 

- Ah ! Ah ! Ah ! dirent-ils en cœur, Gérard, va chercher le fusil qu'on rigole un peu !

 

Mais Gérard n'eut guère le temps d'obéir à ses acolytes. Au même instant, une camionnette s'immobilisa à hauteur du bistrot. Deux agents de la fourrière en descendirent et s'approchèrent, armés d'une longue perche, au bout de laquelle pendait un lasso. Sans plus réfléchir, je sautai de mon perchoir, filai entre leurs jambes et me glissai par le portail laissé entrouvert. Et je détalai sans demander mon reste.

 

Après une course effrénée à travers les rues du village, j'ai rejoint la forêt qui entourait ce maudit bourg. Je m'y enfonçai et dénichai une petite clairière, où je pus enfin m'arrêter. Je m'allongeai au pied d'un vieux chêne et m'endormis.

 

Le lendemain, je m'éveillai avec les premiers rayons de soleil. Je m'étirai paresseusement, presque heureux d'être encore libre et en vie. Mais à chaque jour méritait sa peine. Et je me remis en route.

 

*

 

Durant cette période, chaque jour était un éternel recommencement, une lutte pour la survie. Il me fallait sans cesse poursuivre mon chemin pour éviter les habitants de la contrée qui auraient sans doute prévenu la fourrière ou quelques autres lugubres autorités qui se seraient empressées de me confier au triste chenil du coin. Il me fallait chaque jour trouver un peu d'eau et de quoi manger. Voilà en quoi consistaient mes tristes journées ! De ces efforts dépendait ma survie. Oui ! Bien triste est le sort des chiens errants, craintifs, pouilleux, affamés et solitaires, en quête de nourritures et en mal d'affection et d'amour rejetés ou brutalisés par les uns et inexistants aux yeux des autres !

 

Chaque jour, j'allais ainsi, vaille que vaille, au gré de mes pérégrinations, trottant sur le bas-côté des routes, m'abreuvant dans quelques mares ou fossés nauséabonds et m'arrêtant dans chaque village en quête de nourriture. Tel fut mon quotidien au cours des premières semaines de mes aventures.

 

 

Chapitre 4

Après quelques semaines d'errance, mon chemin croisa celui de Raphaël et de Boby. Après une longue marche à travers champs, j'arrivai, ce jour-là, devant une grande bâtisse, un imposant corps de ferme d'où s'échappait une cacophonie de bêlements. Au lieu de la contourner (comme j'en avais l'habitude), mon instinct me dicta de m'en approcher. Je m'avançai avec prudence et me postai à l'entrée de la bergerie, adoptant naturellement l'attitude des chiens de berger, assis sur leur séant, l'œil vif et l'oreille aux aguets. Et je restai ainsi quelques instants, fixant le troupeau avec attention.

- Eh bien, mon vieux, qu'est-ce que tu fais là ? 

Je me retournai… et je vis un jeune homme s'avancer vers moi d'un pas tranquille, suivi par son chien, un bâtard à l'allure débonnaire.

- Eh bien, mon vieux ! a-t-il répété, qu'est-ce que tu viens faire par ici ?  

 

Arrivé à ma hauteur, le jeune homme s'est penché pour me caresser la tête. Au même instant, Boby, son chien, s'est assis devant la bergerie en aboyant.

 

- Oui ! Tu as raison, Boby ! Monsieur Raoul, le fermier, n'aime guère qu'on tourne autour de sa bergerie. Allez ! File, mon vieux ! Ca vaudrait mieux pour toi !

 

Malgré ses conseils, je n'ai pas bougé. 

 

- Allez, mon vieux ! Dépêche-toi ! Je dois mener le troupeau dans les prés.

 

J'ai reculé de quelques pas pour m'asseoir en retrait, à quelques mètres de l'entrée de la bergerie. Mon entêtement semblait le surprendre. Il me lança un clin d'œil complice.

 

- Serais-tu un peu berger, toi aussi ?

 

J'ai conservé ma place, sans sourciller.

 

- Bon…, dit-il un peu dépité, d'accord ! Reste là! Mais attention, mon vieux ! Ne bouge pas !

 

Et il est entré dans la bergerie. Quelques minutes plus tard, les brebis sortirent dans un concert de bêlements en soulevant un énorme nuage de poussière qui ne permit bientôt plus de les distinguer. Mais Boby veillait. Je l'imitai aussitôt. Et nos aboiements stoppèrent leur départ fulgurant. Et tout rentra dans l'ordre.

 

- Bravo, les chiens !!! dit Raphaël, bravo !!!

 

Lorsque les brebis furent rassemblées, Raphaël a rejoint Boby en tête du troupeau. Il m'a fait signe de les suivre et notre longue procession prit la direction des pâturages.

 

*

  

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Ce premier jour en compagnie de Raphaël et de Boby m'enchanta. Notre longue marche, ce jour-là, me sembla merveilleuse. Aucune comparaison avec mes tristes errances sur le bas-côté des routes ! Les incessants va-et-vient auprès du troupeau réveillèrent en moi de profonds instincts... Encouragé par Raphaël et guidé par Boby, j'appris très vite et m'acclimatai fort bien à mon nouveau rôle. Mes progrès furent si rapides (et si incontestables) que Raphaël décida le jour même de m'intégrer à son équipe.

 

A la fin de cette longue journée, Raphaël m'invita dans le minuscule cabanon qu'il partageait avec Boby. Après un copieux dîner (quelques morceaux de poulet mélangés à notre pâté), j'ai rejoint Boby sur sa couche, un petit tapis près de la cheminée. Et je m'endormis, en compagnie de mes nouveaux amis, au coin du feu, dans la chaleur de mon premier foyer.

 

 

Chapitre 5

Après plusieurs semaines passées avec Raphaël et Boby, un matin, je vis mon nouveau maître aller et venir dans la petite pièce, éclairée à la lueur d'une lampe à pétrole. Je l'ai regardé d'un air inquiet. Boby dormait encore, indifférent à cet affairement. Sur le lit, trônait un énorme sac. En voyant mon inquiétude, Raphaël me lança un clin d'œil complice.

 

- Ne t'inquiète pas, Max (oui, Raphaël m’avait appelé Max parce que j’avais appris, selon lui, un max. de choses en un minimum de temps !) Nous partons en transhumance… oui ! A la montagne !

 

A ces mots, Boby s'est redressé et s'est dirigé vers son maître la queue frétillante. Raphaël l’a regardé avec tendresse.

 

- Oui, Boby ! A la montagne ! Loin du monde et loin des villes ! N’est-ce pas merveilleux !??

 

*

 

En fin de matinée, Raphaël boucla son sac. Il jeta un dernier coup d'œil à la pièce et ferma le cabanon.

 

- Bon ! dit-il, eh bien… je crois que nous sommes prêts, les amis ! Nous pouvons y aller !

 

Nous avons gagné la bergerie pour rassembler les brebis, sous l’œil vigilant du fermier, monsieur Raoul. Et nous nous mîmes en route. 

 

*

 

Notre transhumance dura une quinzaine de jours (près de deux longues semaines pour rejoindre notre alpage !). Nous cheminions au rythme du troupeau, empruntant de petites routes, traversant de paisibles villages, sous le regard enjoué, ahuri ou réprobateur des habitants. Notre expédition était un spectacle peu commun. Peu de bergers effectuaient encore la transhumance à pied. Beaucoup préféraient transporter leurs brebis dans d'énormes bétaillères pour rejoindre leur quartier d'été à la montagne. Notre lente procession était d'un autre âge. Une sorte d'anachronisme dans le paysage moderne. Mais chemin faisant, villes et villages se firent moins nombreux. Et nous arrivâmes bientôt sur notre alpage situé sur un haut plateau d'herbages verdoyants, ceinturé par d'immenses barres rocheuses qui semblaient nous protéger du monde. Un site splendide ! Seul le ciel, d'un bleu azur, zébré ici et là par quelques traînées cotonneuses avait droit de regard sur notre paisible équipage, épuisé par cette longue marche et heureux d'être enfin arrivé à bon port.

 

- Alors, Max ! me dit Raphaël, comment trouves-tu l'endroit ?

 

J'ai regardé mon maître d'un air fatigué, le regard éclairé d'une lueur qui révélait ma joie immense de me retrouver dans cet endroit merveilleux en compagnie de mes nouveaux amis. Raphaël n'eut aucun mal à déchiffrer mes sentiments.

 

- Merveilleux et épuisant, n'est-ce pas ?

 

Nous nous dirigeâmes vers la cabane, assemblement de tôles, de planches et de grosses pierres de pays mal scellées, qui trônait, l'allure chétive et pourtant fière, au centre de la vaste étendue.

 

- Voici notre campement ! lança Raphaël en déposant son sac contre l'épais mur de la cabane. Rustique à souhait, confort minimal, gaz sur le réchaud et eau courante à la rivière ! Mais tu verras, mon vieux, ici, nous sommes les rois! N'est-ce pas Majesté ? lança-t-il à Boby qui s'était déjà installé sur le plancher crasseux de notre abri de fortune.

 

Trop fatigué pour répondre, Boby a ouvert une paupière lourde de sommeil qu'il a aussitôt refermé.

 

- Allez, mes amis ! dit Raphaël en sortant de son sac les provisions achetées en chemin, une bonne gamelle ! Et tout le monde au lit !

 

Ce soir-là, après avoir dévoré de copieux bouts de saucissons, je m'endormis heureux, la tête dans les étoiles, rêvant, en ce lieu magique et retiré, à cette nouvelle vie pastorale.

 

*

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Cette existence montagnarde fut loin d'être de tout repos. Chien de berger j'étais devenu, et mes attributions exigeaient quelques efforts et une vigilance de tous les instants. Boby et moi courions beaucoup, sous les directives de Raphaël, pour faire avancer le troupeau, le stopper ou contenir sa vitesse à proximité des passages dangereux. Mais cette vie autarcique, à l'écart du monde des Hommes, n'était pas pour me déplaire. Après mes déboires et les misères que certains m'avaient infligées, quelle autre existence aurait pu mieux que celle-ci panser mes plaies, toujours à vif…  plaies qui – je l'ignorais encore – ne parviendraient jamais vraiment à cicatriser…

 

Je compris très vite que cette expérience montagnarde allait métamorphoser mon existence : cet isolement semblait parfaitement s'accorder à ma nature solitaire et sauvage… Aujourd'hui, je songe avec bonheur à cet épisode bienheureux… Et toute ma vie s'illumine sans ombre, à la lueur de ce travail de la mémoire qui occupe mes paisibles journées.

 

Après quelques jours d'adaptation à cette nouvelle existence, notre joyeuse équipe put s'adonner sans réserve au bonheur et s'enivrer jusqu'à la lie de liberté et de solitude. Les jours et les semaines s'écoulèrent tranquillement, baignant dans une douce et sereine routine. Au cours de ce séjour, Raphaël, mon bon et regretté maître, se montra toujours patient et attentionné. Que grâce aujourd'hui lui soit rendue ! Mais après le beau temps souvent vient la pluie ! Et vers la fin de l'estive, le destin décida de nous séparer. Moi, qui n'avais toujours connu auprès de lui qu'affection et encouragements, j'ignorais que cette attitude était exceptionnelle parmi les possesseurs de chien de travail (et chez les bergers en particulier). Et un jour, un maudit jour de septembre, j'en fis la triste expérience… 

 

 

Chapitre 6

Lancé à la poursuite d'une dizaine de brebis qui avaient franchi les barres rocheuses de notre estive, je me retrouvai bientôt sur l'alpage mitoyen. Je me faufilai par un passage abrupt et réussis à franchir la paroi escarpée. Au prix d'efforts démesurés, j'arrivai enfin là-haut. Je m'arrêtai un instant, la langue pantelante et jetai un œil circulaire à la vaste étendue. Mais des diablesses, nulle trace ! Elles avaient pris le large… sans m'attendre ! Et je me remis en chemin en maugréant… et maudissant ces ingrates brebis, malignes et agiles déserteuses dont les agissements, je me l'étais juré, ne resteraient pas impunis. 

 

Je traversai au pas de course l'immense pelouse alpine du berger voisin, cherchant une piste, une odeur qui me mettrait sur la voie. En vain. J'aperçus en bas, sur notre alpage, Raphaël à l'ombre d'un bosquet qui veillait sur le reste du troupeau. Il ne m'avait vu m'éloigner et je craignais que ma disparition ne l'inquiéta si elle se prolongeait plus longtemps. Depuis combien de temps étais-je parti ? Je l'ignorais. Une seule chose m'importait : récupérer ces maudites brebis.

 

Malgré la fatigue, j'étais prêt à les retrouver coûte que coûte. J'avais décidé par loyauté et devoir envers Raphaël de les ramener dans le droit chemin de nos verts pâturages. Mais l'opiniâtreté est parfois mauvaise conseillère. Je l'appris ce jour-là, à mes dépends. Persuadé que je les retrouverais au plus vite, je m'enfonçai davantage en cette terre ennemie, sans me soucier des dangers encourus par ce genre d'intrusion inopportune.

 

 

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Le berger voisin me repéra sans tarder. En m’apercevant à proximité de son troupeau, son sang ne fit qu'un tour. Il regagna sa cabane et en ressortit quelques instants plus tard une carabine à la main. Et il se dirigea vers moi, l'arme au poing. Cette attitude aurait dû m'alerter. Mais l'innocence dont j'étais encore affublé ne m'incita guère à adopter un repli prudent vers mes bases arrière. La crapule tira sans vergogne ni sommation. Les détonations crépitèrent. Je n'eus la vie sauve, je crois, qu'à la maladresse du berger, trop imbibé de mauvais vin pour atteindre sa cible. Mais pourquoi Diable, cette crapule s'était-elle mis en tête de me faire passer par trépas ? Ses brebis ne m'intéressaient guère. Et avais-je l'air d'un chien errant et famélique, égorgeur de moutons ? Stupide humain, plus prompt à la méchanceté qu'à la réflexion !

 

Malgré ses tirs approximatifs, je fus touché à la cuisse. La blessure se mit à saigner abondamment. Je dus interrompre ma fuite et m'arrêter. Mon agresseur, satisfait de son pitoyable coup d'éclat, jubilait. Lorsqu'il me vit immobile, il s'approcha d'un pas lourd et déterminé. Je sentis soudain la mort rôder, prête à s'abattre sur moi. J'attendais pétrifié et recroquevillé, le coup de grâce…

 

- Alor's, le clébar'd !!! beugla le berger en posant sa carabine sur mon flanc, on fait moins le malin maintenant !!! Qu'est-ce que tu viens faire par' ici ?!!

 

Dans un ultime sursaut de survie, l'instinct m'incita à ne pas répliquer. Je restai immobile et silencieux, paré pour la mort, attendant stoïque que tombe le couperet.

 

- Mais je te r'connais ! dit-il soudain, tu es le chien du ber'ger d'à-côté ! Ce p'tit mor'veux qui gâte ses chiens ! Un gâche métier que ce gar's-là!!! Mais ma foi, je dois r'connaître qu'il sait y fair' avec les clébar'ds !

 

L'odieux berger s'approcha avec méfiance pour examiner mon état. Après avoir inspecté mon corps, ma tête et mes pattes, il s'arrêta un instant sur ma blessure, puis hocha la tête d'un air satisfait.

 

- Ma foi ! dit-il, tu m'as plutôt l'air' solide comme clebar'd ! Et si je te refour'guais à un de mes amis chasseur's, je pourr'ais p'êtr'e même en tir'er un bon pr'ix !

 

Il tira une corde de sa poche, me la passa autour du cou et me traîna sans ménagement vers sa cabane. 

 

Arrivés devant l'étroite maisonnette, il m'attacha au tilleul rabougri qui trônait près de la porte et entra dans son taudis. Il en sortit quelques instants plus tard un tonnelet de mauvaise piquette à la main. Après quelques rasades, il jeta un œil brillant dans ma direction et s'avança d'un pas vacillant en fouillant dans sa besace.

 

- Où est-ce que j'ai bien pu mettr' cette satanée ficelle !!! brâma-t-il.

 

Malgré son ébriété, quelques secondes lui suffirent pour confectionner, à l'aide d'une courte ficelle, une muselière de fortune qu'il passa lestement autour de mon museau. Il fit ensuite jaillir la lame de son couteau qu'il essuya d'un geste machinal sur son velours crasseux et se pencha vers moi.

 

A l'aide de son bistouri de fortune, il coupa, cisela et gratta ma blessure pour extraire la balle qui s'était logée dans l'os. Après m'avoir charcuté les chairs pendant une demi-heure, il la trouva enfin et la brandit, la mine victorieuse. L'ignoble boucher m'abandonna alors à mes douleurs et à mes hurlements et s'en fut dans son cagibi malpropre, son tonneau de vinasse à la main.

 

A la nuit tombée, il daigna enfin m'apporter un peu d'eau. Un quignon de pain et quelques croûtes de fromage vinrent compléter ma pitance. Après les avoir prestement avalés, je me recouchai en proie à la fièvre et aux douleurs.

 

*

 

Quelques instants en la compagnie de cette brute auraient suffi à comprendre combien pouvait être difficile la vie de ces chiens de travail, cantonnés toute leur existence au rôle d'instrument, n'ayant guère plus de valeur, aux yeux de leur propriétaire, qu'un vulgaire couteau. Mes longues semaines de convalescence me donnèrent tout le loisir de voir cette brutalité s'exercer sur mes congénères, Prosac et Cul-sec, compagnons fidèles et dévoués de ce stupide personnage… (les noms ridicules dont il les avait affublés en dit long d'ailleurs sur la considération qu'il leur portait…). Soumis à un rythme de travail ahurissant, les deux petites créatures chétives devaient obéir au doigt et à l'œil de leur bourreau… et s'il le fallait aux coups de bâton et aux jets de pierre, comme d'insignifiants petits êtres mécanisés. Nul repos, nul écart de conduite n’était toléré ! Quelle terrible existence que celle-ci, toute entière vouée à la cruauté et à l'ingratitude de leur maître !

 

Quant à moi, entravé par une lourde et courte chaîne, j'eus le bonheur d'échapper au pénible et incessant labeur sous lequel croulaient chaque jour mes compagnons d'infortune. Ces longues semaines d'observation, rivé au tronc du tilleul rabougri, furent salutaires à ma guérison. Cette captivité ennuyeuse permis à ma blessure de cicatriser. N'était-ce pas là d'ailleurs le vœu ardent de mon geôlier de me voir guérir au plus vite afin de me vendre à quelque chasseur de sa connaissance ? Quel autre intérêt y avait-il, à ses yeux, à nourrir une bouche supplémentaire, et de surcroît inutile, sinon celui de se voir récompenser par quelques menues monnaies ? Il y avait d'ailleurs fort à parier que le sort qui m'était réservé auprès du nouveau maître qu'il m'attribuerait, sans doute un camarade de beuverie, pouvait laisser présager le pire…

 

 

Chapitre 7

Le pire arriva exactement deux semaines plus tard. A peine ma cicatrice fut-elle recouverte par quelques touffes de mon poil terne que défilait devant moi une horde d'individus hirsutes et grossiers, vagues connaissances de mon berger crasseux.

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Au cours de ce fastidieux défilé, j'eus l'occasion de me faire une idée du genre d'acquéreur qui jetterait son dévolu sur moi. Aucun mystère sur le rôle qui me serait assigné : chien de chasse j'allais devenir. Moi qui répugnais déjà à poursuivre les rats et les mulots, je m'imaginais mal poursuivre quelques sangliers, cerfs et autres gibiers. Quant à ramener docilement aux pieds de mon futur maître, faisans, lapins ou perdrix, il ne fallait guère y compter. J'avais ce genre d'activité en horreur. Toutes les conditions étaient donc réunies pour que je m'évertue, si l'on envisageait de me confier ce rôle, à boycotter cette sanguinaire activité. Je ferais donc à ma grande joie, et au grand désespoir de mon acquéreur, un très piètre chasseur.

 

Mais pour l'heure, la bande de joyeux drilles, tout de kaki vêtus, n'était guère en mesure de procéder à un examen de mes potentialités prédatrices. Assis autour d'une grande table, sortie pour l'occasion, le vin coulait à flot. En fin d'après-midi, la belle assemblée se leva et vint se planter devant moi. Après de rapides présentations, l’ignoble berger, passablement éméché, fit étalage de mes qualités.

 

- Voilà l'animal, mes amis ! La pur' merveill' dont je vous ai par'lée ! Vif, cour'ageux, endur'ant, un flair' à fair' pâlir une meute de véner'ie, une obéissance phénoménal’ ! Il mange peu, suppor'te bien les coups… enfin l'idéal, comme j' vous disais !

 

Les chasseurs m'examinèrent sous toutes les coutures. Un à un, ils vinrent vérifier l'état de ma dentition, regardèrent mes pattes, inspectèrent mes oreilles, palpèrent mes muscles… La pénible "audition" dura jusqu'à la tombée de la nuit. Tous, dirent-ils, allaient réfléchir. Le berger, déçu, ne laissa rien paraître et leur fixa à tous rendez-vous le samedi suivant. Une fois ses hôtes partis, il me décocha un coup de pied rageur dans les flancs.

 

- Sale clébar'd ! beugla-t-il, je te pr'éviens, si tu ne fais pas l'affair'e, je te tr'oue la peau !

 

*

 

Il n'eut pas à se donner cette peine. La nuit même, on me vola. Parmi mes deux ravisseurs, je reconnus l'un des joyeux lurons attablés quelques heures plutôt avec ses acolytes, riant à gorge déployée dans une atmosphère de franche et virile camaraderie. L'indifférence dont il avait fait preuve l'après-midi au cours de la pénible "'audition" n'aurait jamais laissé croire un tel intérêt à mon égard ! Et il était évident que les principes éthiques de ce nouveau maître ne me permettaient guère d'attendre la moindre bienveillance. Cette absence de moralité m'exhortait au contraire à lui échapper au plus vite pour m'extraire enfin des conditions canines dramatiques dans lesquelles je vivais depuis que j'avais quitté Raphaël. Mais, de nouveau, le hasard s'acharna sur moi. Et ce satané sort me confina pendant de longs mois chez ce nouvel oppresseur !

 

*

 

Après avoir coupé ma chaîne, à l'aide d'une impressionnante tenaille, mes ravisseurs me passèrent une solide corde autour du cou et me traînèrent jusqu'à leur voiture, stationnée en contrebas afin - je le suppose - d'éviter d'alerter le berger par le bruit du moteur. A peine arrivés devant leur fourgonnette, ils m'y jetèrent et démarrèrent aussitôt. Le trajet fut de courte durée. Quelques minutes plus tard, nous arrivions déjà dans ce qui allait être ma nouvelle demeure, un petit camp concentrationnaire voué à l'espèce canine, où je vécus plusieurs mois.

 

*

 

Ce premier soir, ils ne prient pas la peine de me sortir de la voiture. Ils en descendirent et s'éloignèrent sans un mot. Mais notre arrivée qui avait déclenché une foule d'aboiements me rassura quelque peu : je n'allais pas me retrouver seul… mais en compagnie de mes congénères, compagnons de galère dans cette chienne de vie.

 

Mais mes espérances furent de courte durée. Le lendemain, mon nouveau maître me plaça seul, attaché à une niche sommaire au fond de la propriété. Il déposa à proximité de mon piteux abri une écuelle d'eau. Et ce fut-là la seule attention qu'il m'accorda ! J'appris très vite qu'ici, la nourriture se méritait. Dans les périodes creuses (qui correspondaient, à ses yeux, aux périodes de fermeture de la chasse), la pitance, une affreuse soupe au vague goût d'os à moelle, ne nous était distribuée que deux fois par semaine. Deux mois avant la date d'ouverture de cette sanglante activité, la sévérité de ce régime, déjà fort draconien, s'aggravait encore. Nous n'avions plus droit alors qu'à une maigre ration hebdomadaire. L'objet de cette ignoble diète était – je l'appris plus tard – de nous affamer afin d'attiser notre goût instinctif pour le gibier et la chasse, unique passe-temps de notre propriétaire, quinquagénaire ventripotent et autoritaire.

 

Dans cet univers affligeant, je consacrais l'essentiel de mes journées à de longues et ennuyeuses siestes. Allongé sur le sol, la tête posée entre les pattes, je contemplais d'un œil morne mes tristes compagnons, de pauvres clébards affamés qui gueulaient des heures durant, en tirant sur leur courte chaîne ou allant et venant comme des enragés derrière le grillage de leur chenil. Il y avait là une douzaine de chiens faméliques dont l'unique obsession (qui tournait parfois à la folie) était de courir dans les fourrés à la recherche de quelques gibiers.

 

Quelques temps avant l'ouverture de la chasse, j'eus droit à un traitement de faveur. Dressage oblige, je pus enfin sortir de l'étroite courette pour m'initier "aux joies" de ma nouvelle activité. Mais toute tentative d'évasion était exclue. Mon avisé et fort prudent maître n'autorisait mes sorties que sous la contrainte d'une grande longe. Le dressage consistait en une série de procédés plus ou moins barbares et traumatisants, destinés à satisfaire les exigences de mon "éducateur" : rester stoïque sous une kyrielle de détonations, rechercher le gibier, le rapporter, enfin "jouer" sans hésitation ni fausses notes le rôle qu'il m'avait attribué.

 

Au cours de ces séances quotidiennes, j'appris avec zèle et apparente bonne volonté, et me montrai un élève attentif et studieux, presque doué. J'avais élaboré un stratagème pour me sortir de cet ignoble endroit, où 10 mois sur 12 mes congénères restaient enfermés. Et la première phase de mon plan consistait à faire croire en mes remarquables capacités de prédation.

 

- Cherche !!! Allez, cherche !!! criait mon mangeur de viande faisandée.

 

Et je partais aussitôt, la truffe au sol, sur la piste du gibier, matérialisé par quelques touffes de poils de lapins ou une boule de plumes de perdrix, trempées dans le sang frais d'une poule, égorgée pour l'occasion.

 

- Rapporte ! Allez, rapporte, le chien !

 

Et j'accourrais aussitôt à grands pas, le leurre à la gueule que je m'empressais de déposer aux pieds de mon ignoble maître.

 

Les exercices se succédaient. Je les enchaînais avec entrain et apparente conviction, sans entendre la moindre approbation ni le moindre signe d'encouragement. Cette énergie déployée dans la promptitude la plus vive aurait sans doute fait pâlir d'envie le plus indifférent des maîtres ! Mais non ! Lui restait insensible à "mes performances". Seuls ses violents et illégitimes éclats de voix venaient parfois ponctuer nos séances. Par cette attitude zélée, j'avais aussi espéré quelques marques de faveur ; quelques caresses sur la tête, de petites bourrades amicales sur les flancs ou une ration supplémentaire. Mais non ! L'ingrat conservait cette froideur indifférente !!! Comment avais-je pu oublier, qu'à ses yeux, je n'étais qu'un simple outil de chasse destiné à rapporter docilement les malheureuses proies qu'il tirerait bientôt ! Mais qu'importait après tout ! Ma stratégie ne consistait pas à conquérir le cœur de cet homme, ni à lui quémander quelque affection, mais à m'extraire de cette intolérable situation à la moindre occasion de liberté. Liberté que je comptais obtenir le jour de l'ouverture de la chasse par mes efforts patients et mon apprentissage forcené.

 

*

 

Le jour J arriva enfin. Ce matin-là, une étrange effervescence envahit le chenil. Excités à l'idée d'aller courir les bois et la campagne alentour, mes compagnons d'infortune se mirent à aboyer comme des enragés. De mauvaise grâce, mais soucieux d'exhiber aux yeux de mon propriétaire mon farouche désir de participer à la "fête", je me joignis au tohu-bohu en aboyant comme un beau diable. Mon stratagème fonctionna à merveille. Il me détacha sans hésitation, ignorant encore que ce geste inaugurerait mon retour à la liberté. Après avoir libéré cinq autres de mes congénères, il nous "invita" à prendre place à l'arrière de la fourgonnette. Et notre petite équipée démarra aussitôt en direction de la forêt, territoire de chasse de mes compagnons, et zone d'évasion pour moi, serviteur trop zélé pour être honnête.

 

Après quelques minutes de trajet, notre voiture s'arrêta enfin. Notre propriétaire en descendit pour aller saluer ses acolytes, venus en nombre, chasser – d'après les informations glanées d'une attentive oreille – le sanglier. A charge pour nous, clébards de meute, de dénicher et de pister le paisible animal afin de le rabattre vers nos propriétaires postés en quelques endroits stratégiques et confortablement installés, le fusil en bandoulière devant une ou deux bouteilles de gros rouge. Mais peu m'importait ! Nous allions être libres, livrés à nous-mêmes, guidés par la faim et notre instinct ancestral qui nous pousseraient immanquablement à ramener le gibier vers nos maîtres. Ces salops tenaient leurs chiens ainsi ! Mais c'était sans compter avec moi ! 

 

Lorsque nous fûmes enfin lâchés, je me mêlai docilement à la meute de mes stupides et malheureux congénères dont les aboiements gutturaux perçaient la sereine tranquillité des lieux. Après une demi-heure d'hésitations à la recherche d'une odeur, nous trouvâmes enfin une piste que nous suivîmes aussitôt, la truffe au sol. Nos maîtres, rassurés, s'en furent à leur poste et laissèrent la meute poursuivre le pauvre animal, dont le glas – dans quelques heures (tout au plus) – n'allait plus tarder à sonner.

Nous nous enfonçâmes rapidement dans les sous-bois. Je ralentis ma course et laissai filer les chiens de tête. Tous me dépassèrent bientôt sans plus se soucier de ma présence, totalement absorbés, en esclaves conditionnés, à leur poursuite barbare. Lorsqu'ils furent à bonne distance, je revins tranquillement sur mes pas. Je contournai les voitures de nos "bons" amis, stationnées à proximité d'un petit pavillon de chasse, et filai sur l'étroit chemin qui menait à la route. Lorsque j'arrivai sur le bitume de la petite voie communale, une vague de liberté me submergea. Liberté ! Ô chère liberté ! Qu'il est bon de te sentir à nouveau ! aurais-je pu crier si la faculté de parler m'eut été donnée.

 

J'ai marché ainsi une petite heure, le pas allègre et joyeux sur l'asphalte rêche et goudronneux. Au premier croisement, j'ai quitté la petite route tranquille pour m'engager sur une voie plus passagère (une route départementale sans doute) où il me serait plus facile de croiser mon prochain maître. Les vicissitudes du vagabondage auxquelles j'avais déjà goûté ne me laissaient guère le choix. Plutôt mourir que revivre une nouvelle fois les misères de mes errances passées ! Cette détermination à retrouver au plus vite un foyer n'était cependant pas exempte de toute exigence ! Je n'étais guère décidé à suivre n'importe qui, ni à me laisser embarquer par le premier venu. Je pouvais compter sur mon intuition et ma vigilance, celles qui m'avaient incité à faire confiance à Raphaël. Et en déambulant sur le bas-côté de la route, j'ai repensé avec tristesse et nostalgie à mon regretté maître. Et peut-être ce souvenir ému me porta chance… car quelques heures plus tard, je trouvai une nouvelle famille. 

 

 

Chapitre 8

Ils étaient en train de piqueniquer à proximité de leur voiture sur une aire de repos : le père, la mère et leurs trois enfants, ignorant encore que nos destins allaient se croiser. C'est l'aîné, un grand escogriffe d'une quinzaine d'années, qui m'aperçut le premier.

 

- Eh ! Dîtes ! Vous avez vu le chien !

 

Toute la famille a tourné la tête vers moi. Je me suis arrêté, la queue basse, légèrement frétillante. Les deux plus petits se sont levés pour s'approcher. La mère, aussitôt, leur a ordonné de s'asseoir.

 

- Revenez les enfants ! Je vous ai déjà dit mille fois de ne pas vous approcher d'un chien que vous ne connaissez pas ! 

- Tu crois qu'il est méchant ? a demandé le cadet.

- Méchant ou pas méchant… ce n'est pas la question ! Laissez-le ! Allez ! dit-elle en se tournant vers moi, file d'où tu viens ! Allez ! File !

 

Cette méfiance n'était pas de bon augure. Mais je ne me laissai pas impressionner. Je savais qu'il me fallait persévérer pour gagner la confiance des hommes... Je m'avançai donc jusqu'à leur voiture et m'assis sur mon séant.

 

- Eh ! Regardez ! dit l'aîné, on dirait qu'il veut monter ! Et si on le prenait avec nous, hein m'man ?

- Ah ! Ca ! dit-elle, il n'en est pas question ! Et qui s'en occuperait, hein ?!!

- Moi, je m'en occuperai ! dit mon jeune protecteur, depuis le temps qu'on vous réclame un chien ! Eh bien ! Voilà, il est là ! Il suffit de le faire monter !

 

La femme a regardé son mari qui n'avait jusque-là pipé mot. Depuis mon arrivée, il s'était contenté de me toiser d'un œil placide et indifférent. Il a longuement soupiré.

- C'est vrai, Henriette ! Depuis le temps que les enfants réclament un chien… Celui-ci pourrait très bien faire l'affaire ! Et puis, regarde ! On dirait qu'il n'a qu'une envie… monter dans la voiture !

- Allez, maman ! ont surenchéri les enfants.

 

Encouragé par ses deux frères, l'aîné s'est approché, un bout de sandwich à la main. J'ai saisi délicatement le bout de pain et l'ai avalé les yeux emplis de gratitude et de reconnaissance.

- Eh bien, mon coco ! dit-il en me caressant la tête, tu as l'air affamé !

- Bon ! Qu'est-ce qu'on fait ?!! dit soudain le père en refermant la glacière, on le prend… ou on ne le prend pas…? 

 

Henriette a hésité un instant. Elle a regardé son aîné.

- Tu as bien dit que tu t'en occuperais, Sébastien?

- Juré !!! Promis, m'man !!! Je m'occuperai de lui !

- Bon… bon… dit-elle, dans ce cas…

- Ouais !!! Super !!! s'écrièrent les enfants, on prend le chien ! On prend le chien !

 

Ils remballèrent leurs ustensiles de pique-nique et nous montâmes en voiture. Je passai le reste du trajet, assis bien sagement aux pieds de Sébastien, mon nouveau maître.

 

*

 

A la nuit tombée, nous arrivâmes chez eux, une petite maison située au cœur d'une immense zone pavillonnaire, reléguée à la périphérie d'une grande ville. Cet environnement urbain, si éloigné de mon univers habituel, me parut d'abord d'une extraordinaire laideur. Plusieurs semaines furent nécessaires pour m'accoutumer à ce labyrinthe d'allées et de béton, parsemé, ici et là, de quelques arbustes décoratifs. Heureusement que chaque maison disposait d'un jardinet, minuscule parcelle de verdure ceinturée par un mince grillage. A dire vrai, je m'acclimatai assez vite, passant l'essentiel de mes journées couché sur la pelouse clairsemée, entre la clôture et l’étroite rangée de thuyas en guettant, chaque soir, d'un œil vigilant le retour de Sébastien. Les journées me semblaient un peu longues (et parfois un peu ennuyeuses), mais elles se déroulaient paisiblement.

 

Sébastien n'avait pas trahi sa promesse. Il s'occupait de moi merveilleusement bien. A peine rentré de l'école, il garait négligemment son scooter et accourait vers moi. Et nous partions aussitôt en promenade ou entamions de longues parties de jeu qui s'éternisaient jusqu'au dîner. Chaque jour en sa compagnie était une fête, un bonheur sincère et partagé. Repas, jeux, sorties et caresses constituaient l'essentiel de nos communes occupations. Avec Sébastien (et avec lui seul), je pus goûter aux plaisirs et aux joies réservés aux chiens de compagnie : une existence paisible et confortable, faite de caresses, de complicité et d'affection, considéré comme membre à part entière de la famille et véritable compagnon de vie. 

  

c7

 

Sébastien me permit de connaître cette douce existence… et de tout cœur, je le remercie de m'avoir offert ce bonheur dans ma courte vie de chien. Ce fut un maître extraordinaire et exemplaire à bien des égards qui vouait à mes congénères un amour réel et profond. Je crois qu'une sorte d'instinct, un mystérieux sentiment de proximité le liait à notre espèce. Une intuition indéfinissable le poussait en toutes circonstances à adopter le comportement le plus approprié. Notre relation fut riche, forte et sincère. L'amour que nous nous portions était sans égal !

 

Le reste de la maisonnée ne comprenait guère notre relation. Les frères de Sébastien, trop jeunes peut-être pour en saisir toute la portée (et la profondeur), conservaient à mon égard une sorte d'indifférence bienveillante. Non qu'ils n'aient jamais éprouvé aucune affection pour moi mais ils me percevaient en définitive (et comme beaucoup d'humains) comme un simple chien. Quant aux parents, leur désapprobation était évidente. L'immense complicité qui me liait à leur fils leur semblait anormale, illégitime et disproportionnée, révélatrice, à leurs yeux, d'une dénaturation de la relation que l'Homme se doit d'entretenir avec l'animal et le chien en particulier. Ils conservaient d'ailleurs à mon égard une distance affective manifeste : quelques caresses distraites et réservées, des ordres nets et précis prononcés le plus souvent d'une voix autoritaire. Comme bon nombre de propriétaires de chiens de compagnie, ils adoptaient l'attitude habituelle des maîtres qui relèguent leur chien à une place subalterne, le considérant comme une sorte de mobilier familial que l'on caresse de temps à autre, que l'on nourrit et que l'on sort chaque jour pour qu'il fasse ses besoins. Lorsqu'ils assistaient à nos jeux ou à nos roulades complices, dans le jardin ou sur la moquette du salon, leur gêne et leur désapprobation étaient évidentes. 

 

- Combien de fois faudra-t-il te dire de ne pas jouer ainsi avec ton chien !!! Enfin !!! criaient-ils, sois raisonnable, Sébastien !!!

 

Mais ces remarques désobligeantes dont nous faisions quotidiennement les frais ne nous empêchaient nullement de poursuivre nos amusements, envers et contre tous. Notre connivence résista à tous les assauts. Et le spectacle de notre complicité était grandiose ! Nous nous roulions ensemble sur le sol, nous nous courions après, nous nous bagarrions dans de longues joutes amicales…

 

Mais ne nous y trompons pas ! L'attitude « canine » que Sébastien adoptait parfois avec moi ne l'empêchait nullement de se comporter en maître raisonnable et sérieux. Grâce à lui, j'appris quantité de choses et vécus un grand nombre d'expériences. Et cet apprentissage fut toujours source de plaisir tant mon petit maître savait envelopper son éducation d'amour et de patience, riant de mes erreurs, corrigeant sans colère mes bêtises. Avec Sébastien, tout n'était que jeu et amusement ! Et je fus durant cette période (cette bienheureuse période) un compagnon enthousiaste, toujours enclin à obéir... Sébastien fut le meilleur maître que je connus dans ma courte existence de chien… dans cette chienne de vie qui fut la mienne ! Et en dépit de la bonhomie indifférente de ses deux frères et de la réprobation évidente de ses parents, je vécus heureux, très heureux avec mon petit maître. Mais comme nous le savons tous, le bonheur est capricieux… il va et il vient au gré des circonstances de la vie…

 

 

Chapitre 9

Le malheur arriva au début de l'hiver. Un soir, Sébastien n'est pas rentré. Je l'ai attendu près d'une semaine, assis derrière le portail, attentif au moindre bruit de scooter. Mais mon maître ne donna plus aucun signe de vie. Je compris alors qu'il ne reviendrait jamais. Sébastien était mort, fauché par une voiture à la sortie d'un virage. La police confirma mon intuition en ramenant quelques jours plus tard la carcasse de son deux-roues. Ce drame métamorphosa la maisonnée. La tristesse s'abattit sur notre foyer. Les rires se turent, la joie et la bonne humeur qui d'ordinaire régnaient dans le pavillon disparurent, chassées par les sanglots des enfants et le chagrin des parents. Je n'étais plus moi-même qu'une ombre sans vie, me traînant lamentablement dans le jardin. Finie la merveilleuse complicité qui nous unissait ! Finie notre belle et admirable amitié ! Adieu, Sébastien ! Adieu, petit maître !

 

*

 

Cette période fut éprouvante pour toute la famille. Puis la vie, lentement, reprit "ses droits". Peu à peu, les enfants oublièrent le destin tragique de leur frère, et on entendit bientôt quelques rires timides dans le silence lugubre du pavillon. La mère, inconsolable, noya son chagrin dans une furieuse frénésie ménagère. La maison me fut désormais interdite. Seul, le père semblait accueillir le drame avec un certain fatalisme. C'est lui, d'ailleurs, qui prit l'habitude de s'occuper de moi. En rien, bien sûr, il ne remplaçait Sébastien, mais je lui savais gré, malgré tout, de prendre la relève. Ses « bons soins » se limitaient à déposer ma gamelle dans un coin du jardin. Je la touchais à peine et regagnais aussitôt ma couche, entre le grillage et la rangée de thuyas qui bordait la clôture du voisin. Les promenades ne faisaient plus partie du programme. Mon espace se limitait au jardin. Mais mon chagrin était si grand que je n'en fus guère affecté. Depuis la perte de mon petit maître, cet espace étroit me semblait bien suffisant pour traîner ma tristesse. A dire vrai, je ne me remis jamais de cette disparition prématurée. Pas un seul jour où je n'eus une pensée émue pour mon cher petit maître !

 

Mon chagrin fut pourtant à son comble quelques semaines après son départ tragique. Je me mis subitement à hurler toute la journée. Un hurlement de mort ! Un cri profond qui venait déchirer la quiétude ronronnante de la zone pavillonnaire. Rien n'aurait pu faire taire mon désespoir ! Les plaintes du voisinage me condamnèrent aussitôt. Après une courte semaine, la sentence arriva sans autre forme de procès : "ma" famille décida de m'abandonner.

     

*

 

Ils me déposèrent un samedi après-midi devant un refuge de la SPA. Ils m'attachèrent à la grille d'entrée et repartirent aussitôt. Je les vis s'éloigner sans un geste ni un regard. Trop lâches pour affronter la réprobation des employés du refuge, mais pas assez pour me jeter sur la route comme un vulgaire paquet ! Ils avaient préféré opter pour un choix en demi-teinte. Lâcheté teintée de culpabilité ! Couardise auréolée d'un semblant d'humanité ! A l'ère de la consommation outrancière et du kleenex, le chien, objet vivant, relégué au rang de mobilier d'ornement, en payait le prix ! Chaque année combien de mes congénères devaient se résoudre à cet ignoble sort ! Devenus objets inutiles ou encombrants, on s'en débarrassait sans état d'âme ! Quand donc les Hommes comprendront-ils leurs inconséquences et leur cruauté ?

 

Les employés du refuge, alertés par mes aboiements, ne me détachèrent pourtant qu'en fin d'après-midi. L'un d'eux examina rapidement mes oreilles à la recherche d'un éventuel tatouage que Sébastien s'était empressé d'aller faire, quelques jours après notre rencontre, chez l'un des vétérinaires du quartier. L’employé le nota sur son petit calepin et me traîna sans ménagement dans les sinistres allées du refuge. Excités par mon arrivée, les pensionnaires se mirent à aboyer comme des enragés. Nous fîmes le tour du chenil sous leurs aboiements déchaînés à la recherche d'une place libre. Arrivés au bout d'une étroite allée, il ouvrit la porte d'un box où croupissaient déjà cinq bâtards aux poils hirsutes. Tous aussitôt se précipitèrent sur moi, le poil dressé et les babines retroussées, furieux de me voir pénétrer dans leur enclos déjà surpeuplé. A peine entré, l'un d'eux me saisit à la gorge et me secoua avec une vigueur si farouche que je me mis à hurler. Notre rixe ne sembla pas émouvoir l'employé. Il nous regarda l'œil indifférent. Puis, il referma la porte et s'éloigna sans un mot, nous laissant sans remords à nos sanglantes présentations. Après m'être débattu quelques instants, je dus m'incliner face à cet adversaire plus puissant et plus expérimenté. Tout haletant, je me redressai et gagnai l'autre extrémité du box sous le regard menaçant de mes cinq compagnons de détention. La gorge douloureuse et le poil humide de bave et de sang, je restai là, roulé en boule jusqu'au lendemain, soucieux de faire oublier ma présence si gênante à mes frères barbares et belliqueux.

 

Le lendemain, mes congénères acceptèrent enfin ma présence. La journée se déroula paisiblement. Excepté deux employés chargés de remplir nos gamelles et de nettoyer notre box, souillé par nos déjections, nous ne vîmes personne ce jour-là. Je compris très vite que cette journée était une journée ordinaire, sans visiteur et sans espoir de quitter un jour ce sinistre endroit.

 

Au cours de mon séjour, je passais, comme tous les autres pensionnaires du refuge, l'essentiel de mes journées à tuer le temps, mâchant sans conviction mes croquettes ramollies, me querellant sans raison avec mes congénères et me plongeant dans de longues et ennuyeuses siestes, en attendant l'improbable visiteur qui jetterait son dévolu sur moi. Nous étions confinés dans notre cage avec le mince espoir d'en sortir un jour, réduits à boire, à manger et à rejeter l'ensemble sur le béton gris de notre box. Que pouvions-nous faire et espérer d'autre dans ce réduit de quelques mètres carrés, jonché de crottes nauséabondes ? 

  

c8

 

Malgré nos conditions de vie sordide, j'eus la chance au cours de ce bref séjour de faire la connaissance de Pascal, véritable ami et défenseur des animaux. Ses visites nous étaient entièrement consacrées. Chaque soir, il faisait le tour des box en prenant le temps de nous parler et de nous prodiguer quelques caresses. Il avait toujours sur lui quelques friandises qu'il nous donnait avec gentillesse. Et il jouait… Quel bonheur était-ce pour nous de jouer dans cet univers désolant ! En entrant dans notre box, il sortait de sa poche une balle qu'il nous lançait et que nous allions chercher tout joyeux et la queue frétillante. Et malgré l'exiguïté de nos cages, nos parties prenaient des allures grandioses, nous rappelant peut-être des jours passés moins affligeants et nous laissant espérer sans doute un avenir meilleur ! Lorsque nous nous arrêtions enfin, la langue pantelante, nous venions lui quémander quelques caresses qu'il nous offrait avec générosité. Avant de repartir, il lustrait notre pelage terne, à l'aide d'une petite brosse, enlevant, par touffes entières, les poils accumulés au cours de cette pénible et interminable attente. En ce sinistre lieu, seul, Pascal savait nous redonner notre dignité de chien ! Et lorsqu'il sortait de notre box, son inaltérable sourire se voilait parfois d'une larme qui coulait lentement sur sa joue. Dans ce refuge, Pascal était un peu notre maître à tous. Et nous l'attendions chaque jour avec impatience. Et quelle fête nous lui faisions lorsqu'il arrivait ! Quelle fête, mes amis ! Seule présence véritablement humaine dans cet univers d'indifférence !

 

Hormis notre présence, nos aboiements incessants et l'amour inconditionnel de Pascal, rien n'attestait que nous nous trouvions dans l'un des bastions de la protection animale, îlot d'amour pour animaux martyrs et chiens en détresse ! Tous les employés nous ignoraient avec éloquence, occupés à leurs médiocres tâches, les uns dans le nettoyage des allées, les autres le nez dans leurs papiers administratifs. Quelques jours me furent nécessaires pour comprendre que cette indifférence généralisée, vierge de tout affect, était révélatrice de la considération que l'on nous portait. Nous n'étions, à leurs yeux, que des chiens en sursis, en attente d'une improbable adoption, et voués, si elle ne se présentait pas au plus vite, à une mort inéluctable. Voilà donc pourquoi nous étions parqués ainsi dans nos geôles sinistres, considérés comme du bétail et qui, comme lui, était voué, tôt ou tard, à une mort certaine et prématuré.

 

Quelques semaines après mon arrivée, je compris le sinistre manège des employés du refuge. Le gardien et ses sbires vinrent chercher deux des nôtres pour les amener à l'infirmerie, ce lieu infâme où l'on soignait définitivement (par euthanasie) notre mal de vivre. On reprochait à mes deux compères leur comportement inapproprié à la vie de chenil (bien qu'il fût sans doute engendré par l'expérience traumatisante de cette détention). A leurs yeux, l'un se montrait trop vif, allant et venant inlassablement derrière le grillage et passant ses journées à tourner en rond dans sa cage étroite. Quant à l'autre, timoré, trop craintif, il demeurait prostré des jours entiers, roulé en boule dans un coin du box. Il était, en ces lieux, particulièrement dangereux d'adopter un comportement hors norme ! La moindre incartade, le moindre comportement suspect nous menait aussitôt à l'infirmerie où le vétérinaire du refuge, aux allures de boucher nazi, sortait sa seringue, l'œil indifférent, le sourire aux lèvres et l'âme légère, heureux de soulager (bien plus que notre misère) une part du budget du refuge, en supprimant les chiens jugés inutiles et inadoptables.

 

*

 

Après quelques longues et ennuyeuses semaines, un soir, le gardien du refuge vint me chercher. Il me fit prestement sortir du box. Ma dernière heure, sans doute, était arrivée… et les minutes m'étaient comptées… Dans ma tête défilèrent tous les évènements de ma chienne de vie, les épisodes terribles que j'avais vécus, les instants de bonheur que j'avais connus en compagnie de Raphaël, Sébastien et Pascal. Tant de choses ! Tant de souffrances… pour en arriver à cet instant fatidique ! Quel gâchis ! Quelle absurdité ! pensai-je. Je m'apprêtais à mourir dignement, persuadé que toutes ces misères endurées n'avaient pas été vaines. J'espérais qu'il me serait donné, dans le monde que j'allais bientôt retrouver, l'explication et le sens de ma douloureuse destinée en ce bas monde. J'ai suivi le gardien d'un pas tranquille, sans réticence ni résistance, prêt à affronter jusqu'au bout ce satané sort qui, tout au long de ma chienne de vie, s'était acharné sur moi ! Mais lorsque nous avons dépassé l'infirmerie pour nous diriger vers la sortie du refuge, je compris que mon heure n'avait encore pas sonné. Le malheur, pressentais-je, allait se poursuivre encore quelques temps… J'avais vu juste.  

 

 

Chapitre 10

A l'entrée, une fourgonnette nous attendait. A peine eut-on franchi le portail que le gardien me précipita à l'arrière.

 

- Je le mets en cage ? demanda-t-il au chauffeur.

- Non ! dit l'autre en lui tendant quelques billets, ne te donne pas cette peine ! J'en fais mon affaire.

 

Et il a démarré aussitôt. Nous avons roulé longtemps, traversant de petites bourgades paisibles et endormies. J'ai passé la totalité du trajet, roulé en boule à proximité d'un amoncellement de cages et de cartons. J'étais pétrifié de peur. Que comptait-il faire de moi ?

 

*

 

Après plusieurs heures de route, le chauffeur a emprunté une large avenue bordée d'usines et d'entrepôts commerciaux. Nous étions au cœur d'une zone industrielle. Lorsque nous nous sommes arrêtés, il me fit prestement descendre de la voiture. Nous avons gagné, par une petite porte de service, un immense bâtiment blanc aux allures d'hôpital. Après m'avoir traîné dans un incroyable labyrinthe de couloirs, il a ouvert une porte et m'a poussé dans une pièce immense aux murs couverts de cages d'où sortaient des plaintes effroyables, des cris de terreur et des gémissements abominables. Nul doute ! Nous étions dans un laboratoire pharmaceutique. Les lieux empestaient l'éther… mêlé à une forte odeur d'urine et d'excréments ! La plupart des cages était occupées : chiens, chats, rats, singes aux membres mutilés ou au pelage clairsemé, le corps recouvert de piteux bandages. Il ouvrit une cage et me poussa à l'intérieur. Ce fut mon dernier refuge, mon ultime foyer ! J'y suis resté enfermé huit longues semaines sans bouger, terrorisé par l'odeur de mort qui flottait autour de moi.

 

Au cours de cette effroyable période, chaque matin, un homme et une femme, en blouse blanche, ouvraient ma cage pour me traîner jusqu'au laboratoire, une petite pièce au fond d'un couloir. Ils m'attachaient sur une paillasse, les pattes écartées (maintenues par de solides sangles), m'injectaient une dizaine de substances avant de me passer sur la peau quantité de produits. Et leur terrible besogne achevée, ils me ramenaient aussitôt dans ma cage, me muselaient et m'attachaient les pattes afin que je ne puisse ni lécher ni gratter les plaies qui avaient commencé à se former.

 

c9

 

Ce fut la plus douloureuse et la plus abominable de toutes les expériences dans ma chienne de vie ! Au bout de quelques jours, les parties de mon corps enduites de lotions et de crèmes me brûlaient atrocement. C'était une souffrance insupportable ! Une souffrance atroce et indescriptible ! Privé de liberté, privé de tout mouvement, même des gestes les plus simples, écorché dans ma chair, relégué à un simple matériau vivant sur lequel les Hommes expérimentaient leur bêtise avec cruauté et indifférence ! Après huit longues semaines de terribles souffrances, mon corps n'était plus qu'une plaie sanguinolente, qu'un morceau de chair à vif ! 

 

Un matin, devenu inutile, on vint me chercher et on m'attacha une dernière fois à la maudite paillasse (l'abominable table de tortures !) pour m'administrer l'ultime injection qui vint clore ma chienne de vie !

 

 

Epilogue

Cette histoire - rêvée ou vécue, je ne saurais encore quel mot utilisé aujourd'hui - métamorphosa ma vie d'une extraordinaire façon.

 

Mon exposé de fin d’année se déroula mieux que je ne l'aurais jamais imaginé. Devant le parterre d'élèves, j'ai parlé, sans note ni papier, d'une voix grave et convaincante. Mon discours avait enthousiasmé et séduit non par sa clarté ou son éloquence mais par sa sincérité. J'avais, je crois, réussi à toucher le cœur de chacun…

 

Cet exposé transforma ma vie d'élève. L'année suivante, je me passionnai pour certains cours, notamment les cours de biologie. Quelques années passèrent. Mon Bac en poche, j'entrepris des études de vétérinaire. Quelques temps plus tard, j'ouvrai un cabinet, qui se transforma (en l'espace de quelques années) en clinique, l'une des plus grandes et plus prestigieuses du pays. Les affaires allaient bon train. J'étais sollicité de toutes parts, pour des colloques, des cours à la faculté, pour maintes opérations chirurgicales à travers le monde.

 

Après quelques années fiévreuses et trépidantes, j'eus pourtant le sentiment de courir après un succès stérile. Mes rapports avec les chiens s'étaient transformés : ils étaient devenus distants, sans chaleur, sans amour, éloignés de mes rêves d'autrefois, de ma promesse d'adolescent de vivre avec et pour eux et non grâce à eux… Aussi, au faîte de ma gloire (minuscule et dérisoire réussite humaine), je décidai d'abandonner ma carrière, ma clientèle, les congrès, la clinique… pour me retirer sur une petite île perdue au large des côtes bretonnes avec quelques chiens, rejoints très vite par d'autres recueillis au fil des années, lors de mes irréguliers séjours sur le continent.

 

Peu à peu, l'île s'est transformée en refuge, refuge naturel sans cage ni barreaux pour tous les chiens croisés sur mon chemin : chiens abandonnés, chiens estropiés, vieux chiens, chiens pouilleux et maltraités, chiens rencontrés au hasard de mes déplacements. Pendant près de quarante années, nous avons formé tous ensemble une vraie famille, une véritable tribu, une meute heureuse et isolée du vaste monde. Près d'un demi-siècle de compagnonnage et d'amour sans ombre…

 

Aujourd'hui, je repense avec tristesse à Léo, mon dernier compagnon à quatre pattes, enterré il y a quelques jours à peine. Et me voilà de nouveau seul comme autrefois… au temps de ma jeunesse. Et bientôt ma vie s'achèvera, cette vie où je n’ai jamais désespéré de rendre le cœur des hommes plus sensible à leurs frères à plumes, à poils et à écailles qui peuplent la terre.

Max

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Carnet n°5 Un Robinson moderne

Récit / 2001 / La quête de sens

Je passe le plus clair de mon temps derrière la petite planche de bois qui me sert de table de travail. Je l’ai maladroitement fixée au mur, face à la fenêtre qui donne sur la rue principale. Voilà ma seule fenêtre sur le monde. D’un simple mouvement de tête, et je suis dehors. Et cet effort est bien suffisant. Depuis longtemps, il n’y a qu’à cette distance que je peux être parmi les hommes.

 

 

Solitude désespérée

Lorsque quelqu’un éprouve le besoin de justifier sa vie, ce n’est pas le niveau général de son action, considérée d’un point de vue objectif, qui compte, mais bien le fait que sa nature propre, celle qui lui a été donnée, s’exprime aussi sincèrement que possible dans son existence et dans ses activités.

H. Hesse, Lettre à un jeune poète.

 

Je vis en reclus. Retranché du monde. Je passe le plus clair de mon temps dans un trou. Dans mon trou. Un petit appartement au dernier étage d’un vieil immeuble du centre-ville. J’y suis terré voilà plus d’un an. Je ne sors jamais, excepté pour promener mes chiens. A l’heure des sorties, nous traversons la place d’un pas rapide, à l’abri des regards, le nôtre tourné vers l’intérieur, rasant les murs et croisant sans les voir les rares passants. Chaque matin, nous allons ainsi rêver dans la garrigue. Et chaque soir, nous allons accompagner le soleil dans ses pénates. Puis nous regagnons les nôtres.

  

En général, je me lève tard. J’ignore la sonnerie du réveil que j’ai branché sur 7 heures. Je n’ai aucune raison de me lever si tôt. Une habitude que j’ai conservée de ma vie passée et qui sied mal à celle d’aujourd’hui. Chaque matin, monsieur Mund et madame Draille viennent me rejoindre sous les couvertures. Ils s’installent à mes côtés et finissent par me tirer hors des draps. Je sors alors du lit, la mine déconfite et bougonne. Je déteste le matin (j’ai toujours vécu le réveil comme un moment de flottement irréel où il me fallait passer de l’ombre à la lumière… et je déteste la lumière). Aussitôt levé, je me traîne vers la cafetière, ma seule compagne du matin. Et trois bols plus tard, j’achève de me réveiller. Puis vient l’heure de sortir mes chiens. Monsieur Mund et madame Draille m’attendent devant la porte. Je me lève, vais m’habiller et nous sortons ensemble dans la ville éveillée et bruyante.  

 

Je passe le plus clair de mon temps derrière la petite planche de bois qui me sert de table de travail. Je l’ai maladroitement fixée au mur, face à la fenêtre qui donne sur la rue principale. Voilà ma seule fenêtre sur le monde. D’un simple mouvement de tête, et je suis dehors. Et cet effort est bien suffisant. Depuis longtemps, il n’y a qu’à cette distance que je peux être parmi les hommes. Je les hais si profondément que je ne peux me résoudre à participer à leurs jeux misérables. (Aussi jamais je ne me rends dans le monde au-delà des strictes nécessités que contraint la triviale satisfaction de mes besoins physiologiques). La poursuite de vulgaires desseins que j’observe chez la plupart de mes congénères m’a toujours exhorté à rester à l’écart de toute activité humaine. De là, sans doute, est née mon incommensurable misanthropie. A mes yeux, la vie des hommes contient trop de grossièreté, trop de mesquinerie, trop d’abjection, trop de barbarie, trop de cruauté et d’égoïsme pour que je consente à participer au détestable spectacle auquel tous s’adonnent avec délectation. En ces viles activités, je n’ai toujours vu qu’insignifiance et médiocrité. Que les hommes continuent donc de faire tourner le monde ! Mais qu’ils m’épargnent d’y participer ! Voilà ma seule exigence ! Non que je ne me sente point homme ! Non que je ne me sente moins médiocre ou moins insignifiant que mes congénères mais la pudeur m’incite à le taire et à l’enfouir au dedans pour ne l’exposer qu’à l’indulgence de mes chiens et de mes cahiers. Oh non ! Mon regard n’est pas dupe ! Mes faiblesses sont les mêmes que celles des hommes. Et je suis peut-être même, à dire vrai, le plus misérable d’entre tous mais j’éprouve cette pudeur un peu honteuse qui m’interdit de l’étaler au regard du monde.

 

Ma vie se déroule ainsi. Seul auprès de mes chiens. Auprès de monsieur Mund d’abord que j’ai recueilli il y a 3 ans environ. Lorsqu’un matin je l’ai trouvé devant ma porte, je n’ai pu résister à son long regard triste. Je l’ai invité à entrer. Il était maigre et malodorant. Mais mes soins l’ont vite requinqué. Depuis, il mène une vie tranquille sans rien demander à personne. Aujourd’hui, il passe ses journées à dormir sur le vieux canapé rapiécé laissé par l’ancien locataire (Monsieur Mund est un compagnon bougon que rien ne peut détourner de son sommeil). Il se montre bien souvent indifférent à l’affection que je lui porte. Contrairement à madame Draille, il a l’air de trouver ça dans l’ordre des choses. Au fond, je crois que monsieur Mund me ressemble. Nous sommes de cette race d’indifférents égoïstes et paresseux qui n’aspirent qu’à la tranquillité. La présence de madame Draille ne semble pas le déranger. D’ailleurs, en général, ils s’ignorent. C’est pourtant lui qui me l’a ramenée, il y a quelques mois. C’était un après- midi. Lassé par les rires exaspérants de mes voisins, j’avais abandonné ma table de travail. Et nous étions sortis pour retrouver un peu de calme dans la garrigue. Ce jour-là, nous marchions comme à l’ordinaire, lui sur ses odeurs, moi dans mes pensées lorsque soudain il a disparu derrière un talus. Il en est sorti quelques instants plus tard talonné par une petite chienne aux poils blancs roussis qui nous a suivis sur le chemin du retour. Elle non plus, je n’ai pas eu cœur à la laisser dehors. Depuis, elle partage nos vies de vieux garçons en nous apportant toute la joie et l’exubérance de sa jeunesse. Aujourd’hui, madame Draille règne sur nous comme une reine pleine de gaieté (qui parvient, mieux que quiconque, à illuminer nos existences de vieux misanthropes). Et souvent, je la regarde comme un petit soleil inespéré venu tout exprès éclairer la noirceur de notre quotidien.

 

Je ne vis de rien. De quelques centaines de francs versés par le gouvernement. Je les reçois sans plaisir et sans honte. Ces subsides n’ont d’ailleurs rien de honteux. Ils me permettent tout au plus d’assurer (et d’organiser) ma survie. Aussi, chaque mois (pour toucher ma pension), je dois me rendre à l’adresse mentionnée sur la convocation préfectorale, un énorme bâtiment gris à la périphérie de la ville. Je m’y rends à pied. A l’heure du déjeuner. A cette heure où les rues sont désertes. Je m’y rends d’un pas rapide, la tête baissée, soucieux de m’épargner la vision de ce monde que j’exècre. A l’accueil, je décline mon nom à une hôtesse austère et indifférente. Une femme entre deux âges coiffée d’un éternel chignon gris. Je lui tends ma pièce d’identité qu’elle regarde d’un œil fatigué. Puis d’un mouvement de tête, elle m’indique le guichet suivant. Jamais nous n’avons échangé un seul mot. Au fond, je suis heureux de tomber sur elle. Elle m’épargne les formalités vocabulistiques d’usage auxquels je n’ai aucune envie de me prêter. Au guichet suivant, j’appose ma signature au bas d’un formulaire, prends mon dû sous le regard méprisant de l’employé et regagne la sortie. 

 

Mes rapports au monde sont inexistants. Je n’ai ni vie professionnelle, ni vie familiale. Ni, bien sûr, vie sociale et mondaine. Mes rapports au monde se cantonnent à quelques brèves apparitions dans la foule. Bien sûr, je l’exècre. Bien sûr, je le déplore. La foule comme ce sentiment d’exécration. Je le déplore mais n’en suis guère affecté, sauf à me voir entraîné plus que de raison  - autrement dit plus qu’à l’ordinaire - dans le flot glauque et suffocant de la foule. Je me nourris bien sûr. Et comme tout le monde (ou presque, du moins, je le suppose), je me réapprovisionne alimentairement parlant. Je fais donc – comme on le dit trivialement – mes courses. Oui ! Comme tout autre, je pousse mon caddie. Sans enthousiasme, il est bien vrai. Je le remplis non de victuailles pour satisfaire mon plaisir consommatoire et gustatif (je ne possède ni l’un ni l’autre, contrairement à tant de mes congénères qui semblent vivre pour manger tant leur plaisir est grand à ce qu’ils appellent les plaisirs de la table, rare plaisir de leur vie, semble-t-il…), mais j’y amoncelle plutôt de lamentables bouts de matières organiques pour répondre à mon incontournable nécessité physiologique. Une contrainte à laquelle je me soumets – il va sans dire – à contre cœur. Au pas de course, le plus souvent, et l’affaire est réglée. Enfin… provisoirement réglée. Car l’insatiable besoin biologique me contraint – comme tout un chacun, n’est-ce pas – à une infaillible récurrence. Au pas de course, disais-je, et l’affaire, en général, est réglée. Sauf à certaines rares occasions… où je m’attarde plus volontiers dans ces allées faussement labyrinthiques pour me repaître de cette accablante proximité du monde. A ces heures faussement grégaires, la vision de cette humanité – qui habituellement m’insupporterait – exacerbe étrangement mon désir de comprendre ce monde. Je déambule alors l’œil aux aguets, l’esprit vigilant, le jugement et la critique faciles. Et je regarde sans complaisance, sans véritable compassion (même si elle m’effleure parfois), sans véritable cruauté non plus cette bêtise humaine qui s’étale autour de moi. Ces sorties sont pour moi une sorte de divertissement et une source inépuisable d’inspiration puisée dans la stupidité humaine. Oui, ces sorties sont une sorte de nourriture divertissante qui vient conforter mon refus du monde et ma propension délectable à l’exposer dans mes petits travaux. Malheureusement, cet affligeant spectacle me lasse, en général, bien vite. Et après un dernier regard sur la foule, je m’empresse le plus souvent de rejoindre mon antre que je ne quitterai plus avant d’avoir épuisé les maigres réserves alimentaires acquises ce jour-là.

 

Cet appartement est mon seul univers. J’y reste cloîtré des jours entiers. Ma vie s’y déroule sans encombre, presque heureuse. J’ai parfois le sentiment d’être l’un de ces Robinson urbains, (pauvre Robinson des temps modernes), isolé des hommes malgré la proximité du monde. Je vis chichement. Ma maigre pension réussit néanmoins à satisfaire mes frugaux besoins. Et malgré l’exiguïté de la pièce, j’y ai aménagé un atelier que j’occupe la plus grande part de mes journées. J’y peins, dessine, sculpte et écris. Ce sont là mes seules activités. Je n’y rechigne que très rarement. Mes journées passent ainsi, de travaux en travaux que j’accumule dans le capharnaüm du couloir. Je les entrepose là sans goût ni ordre, mais je sais qu’ils sont là, tout proches, à portée de main. Cet univers exigu n’en est pas moins, à mes yeux, le centre du monde. Et en dépit de son étroitesse, cet espace m’ouvre les portes d’horizons infinis dans lesquels, chaque jour, je me perds. Et chaque jour, je reviens à la nuit tombée pour retrouver mes chiens. Et en dépit de ma sainte horreur de la réalité, je leur sais gré de me rappeler à la vie.

 

Chaque soir, nous allons marcher dans la garrigue qui entoure la ville. Il nous arrive aussi parfois d’aller nous promener, pendant de longs après-midis, sur les innombrables sentiers qui parcourent les collines. Nous traversons les champs et les prés en courant à perdre haleine. Nous sommes heureux de nous retrouver seuls et de marcher ensemble. A chaque sortie, nous prenons soin d’éviter la foule des promeneurs qui s’agglutinent sur les sentiers les plus proches de la route. Nous allons plus loin, inventant mille ruses pour échapper à une rencontre inopinée. Comme moi, monsieur Mund et madame Draille détestent les hommes. Lors de ces promenades (plus encore qu’à tout autre instant), nous considérons toute présence humaine comme une intrusion dans notre univers. Une atteinte à notre liberté sauvage et solitaire. Le moindre quidam rencontré est alors poursuivi avec force aboiements et tiré hors de notre territoire. Et je me félicite de cette misanthropie partagée. Nous haïssons ce monde qui nous le rend bien. Mais qu’importe, nous sommes ensemble. Et ensemble, nous nous sentons libres. Et cette liberté nous rend heureux. Il n’y a pas de joie plus grande pour moi que de nous voir ainsi, isolés et solidaires. En définitive, mes corniauds et moi, sommes de la même race : de cette race de misanthropes farouches qui ne peut souffrir la moindre présence humaine dans leur étroit cercle de solitude.

 

Mais en dépit de ma joie à parcourir les collines avec mes chiens, mon vrai bonheur se trouve là-haut. Devant ma machine à traitement de texte, devant une feuille blanche ou une toile bon marché. Je n’existe malheureusement (j’en ai bien peur…) qu’en compagnie de mes crayons et de mes brosses. J’ai le sentiment alors que ma vie prend tout son sens. Il me semble même que je n’existe que lorsque je m’adonne à la seule activité qui me semble digne en cette vie ; dépeindre le monde et le noircir de mon dégoût et de mon abjection. Il m’arrive pourtant, il est vrai, d’avoir envie de le repeindre de couleurs moins tristes. Mais je n’en ai, en général, ni le goût ni le courage. Je crois qu’il n’y a que le noir qui sache m’inspirer. Ou le gris peut-être à la rigueur. Les autres couleurs me sont totalement inaccessibles (ma vie n’est que grisaille et noirceur, comment pourrais-je dès lors parer le monde d’autres couleurs ?). Ainsi, chaque jour, je m’installe à ma table, porté par une idée. Et presque toujours, je m’efforce de la fixer pour l’étreindre. Et presque toujours, nous nous enlaçons pour nous rouler sur la page blanche ou sur la toile comme d’autres le feraient peut-être sur un lit en compagnie de quelques jolies femmes. Puis je desserre mon étreinte et lève la tête (le plus souvent heureux et satisfait) pour contempler le fruit de notre enlacement. Rien ni personne, je crois, ne saurait me procurer davantage de joie que ces enfantements quotidiens. Eux seuls me réconcilient avec cette part d’ombre qui confine ma vie dans cette solitude. Seuls, ces instants savent m’apporter le peu d’amour dont j’ai besoin pour vivre. Ces idées sont mes seules amies et mes seules amantes. Et aucune femme ne saurait m’apporter davantage de joie. Il y dans nos étreintes plus d’érotisme et de volupté que dans bien des attouchements corporels. C’est une irrépressible attirance, un lien fragile qui unit notre relation, un lien merveilleusement fragile et digressant, en permanence renouvelé et renouvelable. Entre elles et moi, c’est à l’amour, à la vie et à la mort. Et ensemble, nous vivons une histoire peu commune aux facettes si infinies que bien des couples, je crois, nous envieraient.

 

Les voisins me haïssent. Pourtant, ils ignorent ma vie. Peut-être se l’imaginent-ils… et cela leur suffit à me haïr. Je les croise parfois dans les escaliers. Nous passons notre chemin sans nous voir. Jamais nous ne nous sommes adressé la parole. Comme je les méprise. S’ils savaient comme je les méprise… Ils sont si vulgaires et si fades. Je connais leur bassesses; leurs bruits, leurs horaires, leurs habitudes, leurs humeurs. Les cloisons sont si minces que je ne peux ignorer ce qui se passe chez eux. Je connais leur vie comme personne. L’heure à laquelle ils sortent chaque matin, l’heure à laquelle ils rentrent chaque soir, l’heure à laquelle ils se lavent, cuisinent, mangent, baisent et se rendent au lieu d’aisance. Leur vie n’a plus aucun secret pour moi. Et cette absence de mystère me les rend que plus méprisables. Leur vie n’est qu’une longue liste de tâches, chaque jour, inlassablement répétées. J’exècre leur vie et la façon dont ils tentent vainement de la remplir. Je les connais mieux que quiconque, ces cafards misérables qui passent leur existence à ramper comme des larves dans leur médiocrité affligeante. Il n’y a dans leur vie qu’insignifiance et abjection. Et cette proximité m’étouffe et me répugne.  

 

Je hais ces gens. Je hais cet immeuble. Je hais cet appartement. Tout y est sale et crasseux. La cuisine est un dépotoir où, chaque jour, j’entasse une pile toujours plus haute de déchets. L’évier regorge d’assiettes sales aux contenus nauséabonds et repoussants. Les murs sont recouverts d’une épaisse et poisseuse couche de graisse. Les ustensiles et les casseroles sont couverts de suie et de poussière. Les placards renferment un amoncellement de victuailles à moitié entamées, parfois moisies. La cuisine est un lieu si désolant que j’éprouve les pires difficultés à y préparer les repas (et y demeurer plus que nécessaire serait chose impossible). Il me faut pourtant la traverser chaque jour pour me rendre à la salle d’eau. L’endroit n’est guère plus reluisant, mais je l’ai arrangé à mon goût en y dessinant sur les murs de grandes fresques oniriques. J’aime à venir m’y reposer entre deux travaux à l’atelier. Cet appartement est à mon image (tout lieu ne ressemble-t-il pas d’ailleurs à celui qui l’habite ?). Ici règnent le foisonnement, le désordre et la saleté. Mais je ne souffre pas (ou rarement) de vivre ici. Il m’arrive pourtant, il est vrai, d’avoir envie de faire peau neuve. Je liquide alors sans pitié mille choses que je n’aurais pas osé toucher quelques instants plus tôt. Dans ces moments de frénésie ménagère, monsieur Mund et madame Draille me regardent avec inquiétude. Ce charivari perturbe leur ronronnante tranquillité. Qu’ils me pardonnent. C’est une irrépressible nécessité qui m’y contraint. Et je ne m’y résous que pour nettoyer tous ces miasmes qui encombrent ma vie. Je ne peux retourner à l’atelier avant d’avoir tout remis en ordre.   

 

Je trouve parfois ma vie pathétique. Cette exclusion n’a aucun sens. Je dilapide mes journées en bêtises et en niaiseries. Et cet acharnement à réaliser « mes travaux » me semble aussi vain que n’importe quel emploi. J’ai beau mépriser les hommes et leurs stupides activités, je n’en suis pas moins ridicule. Aussi m’arrive-il de délaisser « mes travaux ». Le désespoir n’est alors jamais bien loin. A ces instants, je me mets souvent à regarder mes chiens affalés sur les fauteuils de l’atelier. Et je me surprends à les envier. Puis je finis par détourner la tête pour regarder le monde qui s’agite sous mes fenêtres. Mais cette vision achève, en général, de me déprimer ; l’agitation du monde souligne avec trop d’insistance l’immobilité et l’inutilité de ma vie. Mener une existence figée et inutile, voilà peut-être au fond mon plus grand malheur ! Ensuite, le plus souvent, je me mets à tourner en rond dans la pièce. Et mes pensées se mettent à tourner en rond dans ma tête. Mais comment pourrais-je échapper à ce sentiment d’inutilité et de désœuvrement ? Ma vie est sans doute la moins absurde de toutes celles que je connaisse. Au plus fort de la crise, je finis par m’allonger sur le sol, le visage posé sur la moquette poussiéreuse. Et les yeux fermés, j’écoute les battements de mon cœur. J’écoute le peu de vie qui me reste, recroquevillé dans cette solitude désespérée.  

 

Avec le temps, j’ai appris l’extraordinaire pouvoir de l’esprit sur le monde (sur la matière du monde). Je sais à présent que l’esprit peut conditionner la matière (en la forçant à se soumettre à la perception qu’il lui impose). Et de mille façons, l’esprit est en mesure de filtrer la matière, ajoutant ou retranchant ici ou là, une nuance, une couleur, un intérêt ou une insignifiance. L’esprit est un prisme extraordinaire, un jeu de miroir fascinant et insaisissable qui ne cesse de colorer notre perception. Face à l’esprit, je me sens infiniment impuissant. Face à lui, je sens (et je sais) que je ne peux rien. Ni lutter ni m’enfuir. Je suis absolument incapable de le maîtriser et moins encore de le soumettre. Je dois me résoudre à regarder le monde avec la couleur qu’il m’impose. Tantôt noir, tantôt gris (parfois rose, trop rarement), l’esprit ne cesse de teinter mon regard de couleurs étrangement sombres. Et j’ai beau essayer d’échapper à ces teintes, je me sens si faible que je dois me laisser absorber par la couleur dominante qui finit par recouvrir toute la matière du monde. Il arrive parfois que le sombre vire au clair puis revienne brusquement au noir. Comme si mon esprit s’amusait à me bâtir une vision précisede ce monde qu’il s’empresserait de repeindre d’une couleur plus gaie avant de tout réobscurcir une nouvelle fois. Ma perception s’est toujours construite ainsi, à partir de cette succession de couleurs, à la merci des caprices de mon esprit qui a toujours pris un malin plaisir à ébranler mes certitudes, ma compréhension et ma vie même. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que ma perception est un édifice bigarré aux couleurs sombres et fluctuantes qui menace à tout instant de disparaître dans la transparence (l’inexistence peut-être…) et qui va sans doute finir par me faire sombrer plus profondément encore dans l’obscurité et le néant.

 

Du monde, je n’accepte rien. Ni ses plaisirs ni ses abjections. Je me contente de le regarder sans vraiment le comprendre. Je sais pourtant que le monde change. Qu’il change vite. Qu’il change même très vite. Il me semble pourtant que rien n’a jamais véritablement changé et que jamais rien ne changera véritablement. Je crois que seuls les masques s’agitent et s’agiteront toujours. Et cette ville, comme toutes les villes, est à l’image de ce monde. Elle est bruyante et mensongère. Et moi, qui n’aspire qu’au silence et à la solitude, la proximité du monde (ma présence en cette ville) est un enfer. Aussi, souvent ai-je envie de fuir. De partir. Loin. Très loin. De quitter ce monde et cette ville. D’oublier cette farce à laquelle je suis contraint et que ma présence en ce monde me soumet, malgré mon exil des hommes. Alors souvent, je me mets à imaginer un endroit isolé, éloigné de toute proximité humaine ; un coin de nature sauvage et oublié. Mais je sais qu’un tel endroit n’existe plus en ce monde. Et existerait-il, comment pourrais-je le trouver et m’y établir avec le consentement des hommes ? C’est là chose impossible. Et de ne pouvoir trouver un tel endroit, j’en désespère. Alors, de dépit, je reste cloué sur ma chaise, derrière cette vitre sale qui me relie au monde. Et j’entends le bruit désespéré de mes doigts qui écrasent les touches de ma vieille machine à écrire. Seul, ce bruit prouve que je suis encore en vie. Sans lui, il y a bien longtemps que je serais mort (et ne le suis-je pas déjà d’ailleurs ?). Ma vie n’existe que dans ce martèlement régulier. Ma vie ne tient, je crois, qu’à ces 26 lettres qui s’impriment mécaniquement sur la feuille blanche. Et pourtant, il m’arrive souvent d’interrompre ma frappe pour regarder la rue qui me fait face. Et l’espace d’un instant, je me laisse envahir par les gens qui marchent, les voitures qui passent, les cris des enfants, les bruits des voisins, les rires des passants… par toute cette vaine agitation. Je respire cette atmosphère que j’exècre et qui pourtant nourrit ma vie et mes travaux. Cette atmosphère s’imprime dans mes doigts qui reprennent alors leur gymnastique coutumière. Mes journées passent ainsi. Du bruit du monde au bruit des touches que je heurte inlassablement, comme un écriveur obstiné et solitaire, seul et désespérément immobile derrière sa fenêtre.

 

Il y a peu madame Draille a mis au monde 5 chiots. Après quelques instants d’hésitation, je me suis résolu à les tuer. Madame Draille s’est mise à hurler de désespoir. Cette détresse m’était insupportable. Monsieur Mund et moi, l’avons traînée dehors pour tenter d’apaiser son chagrin. Mais dans les escaliers, ses hurlement ont redoublé (des hurlements à réveiller les morts et à faire pâlir les vivants). Alertés par ses cris, tous les voisins sont sortis sur le palier. Et nous avons dû descendre sous les huées et la réprobation générale. Face à cette imbécillité et à cette intolérance, je n’ai manifesté aucune résistance. Je suis resté étrangement stoïque. Pourtant, je sentais la colère gronder en moi, peut-être plus véhémente et plus haineuse que jamais. Je ne l’ai pourtant pas exercée, par honte, par pudeur ou peut-être par culpabilité (je ne saurais dire). Mais je sais que cette colère était là, à portée de main, prête à jaillir. Et en cas d’agression à l’encontre de mes chiens, je suis persuadé que tous ici savaient que je n’aurais pu répondre de rien. Du moins, je suppose qu’ils le pressentaient… En quelques jours, madame Draille s’est rétablie. Pendant sa convalescence, Monsieur Mund lui a prodigué sa gentillesse et son affection, lui cédant sa place sur le canapé, et partageant avec elle le contenu de sa gamelle. Cette compassion canine me parut exemplaire et extraordinaire à bien des égards.

 

Ma solitude n’a rien de pathétique. En rien, elle n’est subie. C’est seul que j’ai décidé de vivre ainsi. Avec mes chiens et mes travaux, mon bonheur est suffisant. Le monde n’a rien à m’offrir et je n’ai rien à lui apporter. A chacun son rôle. Le mien est ici. Sans costume ni spectateur. Monsieur Mund et madame Draille sont d’ailleurs le meilleur public qui soit. Naturel et instinctif (on ne les trompe pas, eux). Ils vous aiment ou ne vous aiment pas et vous le disent sans arrière-pensées. A bien y réfléchir, je pense que ma vie n’a rien à envier à celle des autres. J’ai même l’orgueil de la considérer comme plus intéressante à bon nombre d’entre-elles. Elle m’offre une liberté peu commune dont la plupart des hommes sont privés. Personne n’est en mesure de m’imposer ses règles. Je les érige seul. Les respecte ou les transgresse à ma guise. Cette autarcie quasi totale est le gage d’une vie et d’un bonheur autonomes. Je n’y fais entrer personne. Jamais. Ma vie, cet appartement, mes univers sont des forteresses inexpugnables. Mes chiens sont ma seule faiblesse.

 

Je suis multiple. Ou plutôt devrais-je dire, nous sommes, en moi, multiples. Tantôt fier, d’une fierté qui brille de trop d’orgueil, tantôt abattu, une mine de chien terrorisé à force de coups et de brimades. Tantôt fort et puissant (une impression chavirante d’invincibilité), tantôt chétif et peureux (effrayé de tout, effrayé de rien). Tantôt à éprouver tel sentiment, tantôt à éprouver tel autre. En somme, j’éprouve là le trivial paradoxe d’un être ordinaire. Il n’y a, je crois, rien de plus dans cette multiplicité. Et j’ai pourtant l’étrange sentiment de subir - plus que quiconque - les errances et les égarements de cette multiplicité. Plus qu’une simple modification de mes humeurs et plus qu’une transformation de la couleur qu’elles impriment à mes perceptions, c’est ma vision entière, ma vision totale qui se transforme et me transforme. Je doute alors de tout, de mes certitudes, de mes exigences et de mes essentialités. De mes doutes mêmes, je ne suis plus certain. C’est un sentiment d’ignorance totale et absolue qui me submerge…. comme si tout se disloquait et se désagrégeait à l’intérieur. Et rien, plus rien ne me semble exister. Plus rien ne me semble vrai, plus rien ne me semble faux. Tout me semble possible et tout me semble impossible. Je n’ai plus ni marques, ni repères, ni frontières. Je glisse alors dans un abîme sans fond. Pourtant, je finis toujours par me relever, vidé et sans vie, mais vivant. Oui, je finis toujours par ressortir de ce gouffre, plus apeuré et plus perdu que jamais, pour repartir, plus maladroit encore, vers le mur de la vie, reprendre l’absurde ascension de cette falaise meurtrière en attendant avec angoisse la prochaine chute, la prochaine (et peut-être ultime) glissade abyssale. Une force obscure me pousse toujours à rejoindre la vie, une force obscure et incontrôlable, mystérieusement incontrôlable que la mort même, je crois, ne saurait endiguer. 

 

De ces crises de déréliction, je ressors toujours affaibli. Et toujours chamboulé dans mes certitudes. Incapable d’entrer dans les univers qui me sont familiers. Madame Draille et monsieur Mund le sentent bien. Au sortir de chaque crise, ils se font plus proches et me contraignent à leur prêter davantage attention… comme s’ils devinaient mon sentiment d’inutilité. Il m’arrive alors de prendre la brosse pour peigner leur poil rêche ou la laisse pour sortir. Ces crises sont si régulières qu’elles ne m’étonnent plus guère. Elles arrivent souvent à l’improviste. Le matin, en général, à ma table de travail. Et face à elles, je ne peux rien. Toute révolte serait inutile et tout énervement idiot tant ils renforceraient mon sentiment de médiocrité. Je dois me soumettre à leur venue. Alors je me soumets. J’abandonne l’atelier et mes travaux dont l’insipidité m’écœure. Je regarde un instant la petite pièce dont l’étroitesse me rappelle celle de mon existence inutile. Je ravale les larmes sèches de mon désespoir qui ne couleront sûrement jamais (il y a en moi trop de haine et trop de rage pour qu’elles puissent se déverser). Je pense alors au suicide qui me délivrerait de cette vie, de cette souffrance absurde. Mais je pense aussitôt à monsieur Mund et à madame Draille qui ne me survivraient pas dans ce monde abject. Il ne me reste plus alors qu’à faire taire cette désespérance qui s’est répandue sur ma vie pour continuer à vivre en attendant que la mort, un jour, vienne me chercher. 

 

 

Tentative de retour au monde

- Lettres à I. -

On exige de l’homme qu’il renonce une fois pour toutes à lui-même et à l’idée qu’à travers lui, quelque chose de personnel et d’unique pourrait être signifié ; on lui fait sentir qu’il doit s’adapter à un type d’humanité normale (…) ; qu’il doit se transfor-mer en un rouage de la machine, en un moellon de l’édifice parmi des millions d’autres moellons exactement pareils.

H. Hesse, Lettre à un jeune poète

 

Maldestre, le 4 octobre 199…

Cher I.

Tu sais à quel point je déteste ma situation. Retrouver le monde quelques mois après l’avoir quitté. C’est absurde, conviens-en. Mais laissons cela ! (Je t’en parlerais dans mes prochaines lettres). Laisse-moi, à l’instant, t’entretenir de choses plus essentielles ! Et évoquons, je te prie, mon éloignement raté d’avec le monde (ce monde qui ne me semble plus aujourd’hui qu’un lointain souvenir). Tu me connais trop pour ignorer que cet éloignement n’a pas été un brusque retournement des choses. Il nous arrivait parfois d’en parler. Te souviens-tu, par exemple, de cette phrase que tu aimais tant à me répéter (et qu’après toutes ces années, je n’ai pas oubliée) : tes plus ordinaires pensées sont imprégnées d’une bien maladive misanthropie. C’est vrai. Je le reconnais aujourd’hui, cet éloignement pernicieux d’avec le monde avait depuis longtemps atteint les enclaves les plus reculées de mon esprit. Et en dépit de tes remarques, je n’en pris conscience que tardivement (trop tardivement peut-être…), lorsque ses empreintes avaient déjà ravagé presque entièrement ma vision du monde. Comme si au cours de ces étranges années, j’avais distraitement accumulé des pans entiers d’une vision étrangère à moi-même. D’ailleurs, il t’arrivait souvent d’évoquer ma lente métamorphose. Lente métamorphose que je refusais d’admettre et qui n’était à mes yeux que de vagues mouvements d’humeur que je mettais, t’en souviens-tu, tantôt sur le compte d’un mal-être passager tantôt sur celui d’un énervement inexplicable (tu connais ma fâcheuse propension à l’énervement). Et malgré tes incessantes mises en garde, j’étais loin de me douter qu’une modification si radicale était à l’œuvre. Je m’en aperçus véritablement un jour d’accès de colère. Ce jour-là, je ressentis pour la première fois une inclination totale et absolue à la misanthropie. La crise passée, je t’en avais fait part. Et tu m’avais parlé, je m’en souviens, de crise misanthropique profonde. Tu avais vu juste. Quelques temps plus tard, j’eus l’absolue certitude qu’une véritable modification s’était opérée et qu’il me faudrait bientôt me résoudre à une restructuration complète de ma place en ce monde. Et quelques semaines plus tard, en effet, j’éprouvais le farouche désir d’occuper cette place de misanthrope à plein temps, de me consacrer entièrement à cet emploi de spectateur du monde solitaire et enragé. C’était-là un sentiment si fort que rien, je crois, n’aurait pu m’en détourner. Et dans cet élan qui, chaque jour, m’éloignait davantage des hommes, un détachement bien heureux de la chose matérielle m’avait, à son tour, pénétré, m’exhortant de ne plus toucher à rien qui put avilir mon rôle de contemplatif sardonique et solitaire. L’art se devait d’être alors mon unique souci et ma seule nourriture. Je me souviens de tes moqueries quant à mes ambitions misanthropico-artistiques. Pourtant, inconcevables me paraissaient le moindre effort, la moindre tentative d’agir autrement avec et en ce monde. Et ne parlons pas de celle de participer à sa marche stupide ! J’avais fait le deuil de ces misérables activités humaines. Oui, mon cher I., j’avais définitivement renoncé à cette incommensurable médiocrité. Planant au-dessus de la masse laborieuse et misérable des hommes.

 

Et puis voilà, aujourd’hui, de nouveau tout bascule. Une fois de plus, tout bascule. Certitudes, repères… le sens même de mon existence est anéanti... Tu dois penser que le doute a raison de venir ainsi ronger le beau rôle que je m’étais si présomptueusement attribué. Mais je t’en conjure, ne viens pas alourdir ma peine par tes moqueries ! Ma situation est suffisamment douloureuse ! Situation douloureuse exacerbée par cette précarité matérielle dans laquelle je me suis enlisé au cours de cette période et qui - j’en suis persuadé - n’est pas étrangère à cette décision soudaine de revenir dans le monde ! Mais n’accablons pas ma situation matérielle ! Ces difficultés sont infimes au regard de mon insignifiance artistique. Ce sont « mes œuvres » qui, je crois, m’invitent avec le plus d’ardeur à raccrocher ma panoplie d’artiste. Aussi sais-tu qu’au cours de cette étrange période misanthropico-artistique, souvent il m’est arrivé d’entrevoir mon existence comme celle d’un artiste raté. Oui, au sens où on l’entend si ordinairement. Je sais bien que ce concept véhiculé par les bien-pensants de ce monde n’a aucun sens à tes yeux, et moi-même, je croyais m’en être largement défait. Mais tu vois, ce sentiment a fini par me rattraper. Aussi me suis-je souvent imaginé mon avenir comme un champ de ruines jonché d’œuvres ratées. Ah, mon cher I. ! Comme la vie est étrange ! Moi qui pensais me satisfaire de cette vie d’artiste inconnu et fauché ! Eh bien, non ! Tu vois ! Mes pâles rêves d’adolescent - avide de fric et de reconnaissance - ont fini par ressurgir et me soumettre à une révision totale de mes maigres convictions misanthropico-artistiques. Et ces nouvelles convictions occupent à présent l’essentiel de mes pensées au point où elles m’ordonnent aujourd’hui de faire marche arrière et de revenir au monde pour gagner ma vie. Et depuis quelques jours, je me surprends même à leur obéir sans résistance. Je n’ai plus même, comme autrefois, ce désir de me rebeller. Oui ! Mon cher I., aujourd’hui, je n’éprouve plus que la colère de m’être dupé, et d’avoir eu l’abjecte prétention, durant ces longs mois, de pouvoir échapper aux terrifiantes nécessités humaines et matérielles. Je n’éprouve plus aujourd’hui que la tristesse et la honte immense d’avoir failli à ma mission, et d’être en passe (en revenant au monde pour gagner ma vie) de trahir les principes essentiels de ma philosophie existentielle, qui reposaient - je te l’accorde - sur des fondements fragiles (et peut-être idiots) mais auxquels je croyais et m’accrochais avec toute la force d’un désespéré dans l’absurdité de la vie comme un naufragé s’agrippe à une bouée de vérité dans la furie désespérante de l’océan. Bien à toi.

C.

 

 

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Maldestre, le 8 octobre

Cher I.

Aujourd’hui, j’ai couru tout le jour, happé sans résistance par cette odieuse nécessité de vivre. Cette odieuse nécessité de subvenir à mes besoins vitaux. Ô qu’est terrible de se consacrer à cette vile activité qui m’ordonne l’agir. Agir, voilà à quoi je passe mes stupides journées. Rongé, fébrile et diaboliquement frénétique, voilà le personnage qu’il me faut revêtir aujourd’hui. Et j’ai l’étrange sensation d’être littéralement rongé de l’intérieur, de n’être plus que la proie facile et malheureuse d’un système auquel je ne peux me soustraire. Cette vie me ronge. C’est là ma redoutable impression. Pourtant, rien, ni personne ne m’a contraint à m’infliger ce retour au monde. Personne ne m’a forcé à retrouver ce gouffre. Quelle torturante contradiction ! C’est seul que j’ai décidé d’y revenir ! Tu dois penser, mon cher I. que ce retour au monde est une belle absurdité ! Oui ! Tu as raison ! C’est une terrible absurdité qui broie mes jours pour me laisser sans force le soir venu, vide d’envies et de désirs. C’est là une affligeante nécessité qui accapare mes jours et hante mes nuits en m’obligeant à l’acharnement jusqu’au délire ridicule de l’obsession. Agir, réussir. Agir, réussir. Aujourd’hui, ces deux misérables mots me poursuivent et me contraignent, chaque jour, à revêtir la parure grotesque et malsaine de l’acteur du monde que je me refuse à devenir. Ô mon cher I., si tu pouvais ressentir ma douleur…. Je ne suis plus aujourd’hui que l’ombre de moi-même, un misérable pantin endimanché à qui le monde fait perdre la tête. Ô pauvre de moi ! Pauvre de moi ! Et cette infâme pitié que j’éprouve en regardant ma vie. Pauvre pantin bercé par le chaos du monde. Je pense bien à toi.

C.

 

 

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Maldestre, le 9 octobre

Cher I.

Après cette journée passée trop loin de moi-même, me voilà perclus, épuisé, exténué. Ce soir, je suis au bord de la rupture. Et comme un ivrogne qui se précipite sur sa bouteille, je prends la plume pour te raconter. Pour t’écrire, dans une frénésie diabolique, ces mots que tu trouveras peut-être incohérents et dénués d’intérêt. Mais je t’écris, mon cher I., pour retrouver ma vie véritable, cette vie que j’ai roulée dans la boue, cette vie que j’ai trahie, cette vie à laquelle je n’ai pas cru et qui, elle non plus, n’a pas voulu croire en moi. Je voudrais tant te raconter l’enfer misérable dans lequel je me suis jeté…

 

Ce matin, je fus envahi par une étrange impression. Celle d’être écartelé par deux nécessités contradictoires. Comme si toutes deux m’imposaient de me partager et de courir vers elles dans le même élan. Comprends-tu mon désarroi, mon cher I. ? Comment peut-on être à la fois l’acteur et le spectateur de ce monde ? Tu sais bien que c’est là chose impossible. Alors pourquoi ces deux nécessités s’acharnent-elles ainsi à vouloir cohabiter ? Réponds-moi, je t’en prie. J’ai tant de peine à les entendre ensemble. C’est là une épreuve insurmontable. Je t’en prie, dis-moi comment concilier ces deux servitudes qui brûlent mes jours et consument mes nuits ? Je t’en prie, réponds-moi. Et dis-moi comment passer de l’une à l’autre, comment réaliser ce rêve utopique, cet irréalisable compromis. Je t’en prie, j’attends ta réponse avec impatience. Ton ami.

C.

 

 

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Maldestre, le 11 octobre

Cher I.

J’attends ta lettre désespérément. Ici, rien n’a changé. Je suis toujours en proie à cette effervescence mentale, courant tout le jour comme un ravagé, sautant, m’époumonant et m’agitant dans un tourbillon stérile et superflu. Avec cette sensation de voir mes vérités s’éloigner de ma vie et se dissoudre peu à peu. Comme si j’étais tiraillé par le doute de ma propre vie… Cette décision soudaine de m’investir dans le monde, d’y creuser ma place, mon trou, me met décidément bien mal à l’aise. Les luttes intestines dont je te parlais continuent de me ronger. Je suis toujours écartelé de l’intérieur. Entre l’oppressante nécessité de vivre, son terrifiant cortège de contraintes, de costumes et d’angoisse et cette malheureuse volonté d’exister, sa douce quiétude et sa merveilleuse liberté. Entre, je ne cesse de me balancer. Comment t’expliquer … ? Tu sais bien, toi, mon cher I., mon goût pour la flânerie, mère de la créativité. Si tu savais comme je souhaiterais y revenir… profiter de ces jours tranquilles et vagabonds pour explorer et exprimer le monde. Mais tu sais aussi que ce rôle nécessite une distance, un détachement réel, entier, qui n’accepte aucun compromis, qui rejette toute compromission avec le monde.

 

Oh ! Mon cher I. ! Si tu savais comme j’aspire encore à cette vie de création, à ce rôle d’estivant qui musarde la tête hors du monde ! A cette vie inspirante et inspirée ! Voilà tout ce à quoi j’aspire. Voilà tout ce à quoi j’ai toujours aspiré. De toute mon âme. Toi, tu connais ma joie à laisser mon esprit se remplir du monde pour le déverser sur la page blanche. Tu connais ma joie à interpréter le monde et la vie que je traverse. Te souviens-tu, mon cher I., tu me demandais souvent : mais que veux-tu faire ? A quoi aspires-tu ? Aujourd’hui, je te répondrais que je n’ai plus qu’un seul souhait : redevenir attrapeur d’idées, témoigneur de vie, musardeur du monde. Voilà les seules activités qui me semblent dignes en cette vie. Voilà les seules activités qui combleraient mon existence. Mais non, ce monde ne me permet pas d’occuper ce rôle. Je dois me contenter de l’occuper en amateur, en dilettante en définitive. Si tu pouvais ressentir ce que je ressens, mon cher I…. je me sens si misérable et si malheureux de ne pouvoir me consacrer à ce qui me semble le plus essentiel en cette vie. Comment pourrais-je dès lors trouver le courage de m’engager dans une autre activité ? Comment pourrais-je devenir actif, efficace et professionnel dans une autre activité (forcément détestable à mes yeux) ? Comment pourrais-je m’y résoudre ? C’est impossible ! Mais cette impossibilité me paraît presque secondaire au regard de ma profonde inaptitude artistique. Car c’est elle, en définitive, qui m’exhorte à quitter l’art pour rejoindre le monde. Si tu savais, mon cher I., comme je trouve mes œuvres pitoyables ! Je me sens plus minable encore que le plus minable des artistes (plus médiocre encore que le plus médiocre d’entre eux) ! Oui ! Mon cher I., j’ai conscience de mon insignifiance artistique. Conscience de ma médiocrité créatrice. Et ce regard lucide sur moi-même m’est plus insupportable encore que mon incapacité à m’investir dans les activités de ce monde ! Comment aurais-je pu alors me résoudre à m’engager dans l’art et à dévoiler au monde ma médiocrité ? Le monde, sois-en sûr, aurait fustigé ma démarche et aurait ricané de mépris en voyant mes travaux. Et il aurait eu raison, mon cher I. ! Non ! Crois-moi ! Je n’ai d’autre choix aujourd’hui que de renoncer à l’art pour emprunter le pâle chemin de la normalité, écœuré de ce monde et dégoûté de moi-même. Oui ! Je dois me résigner la mort dans l’âme, à courber l’échine et à rentrer dans le rang. Me résoudre à l’obéissance et au respect des lois absurdes de ce monde qui détruisent et soumettent ma vie – et je crois, la Vie même – sous sa botte stupide, en forçant tous ceux, comme moi, qui s’y soumettent en renonçant à eux-mêmes. Et si tu savais comme je m’en veux aujourd’hui de cette lâcheté, de ce manque de courage, de cette inaptitude à choisir ma vie, de cette incapacité à assumer mes choix et à suivre mes aspirations les plus profondes. Comme si un petit je ne sais quoi de lâche n’avait de cesse de me ramener à l’insidieuse normalité du collectif. Oui, mon cher I., je bute sur le moindre regard inquisiteur de ce monde, effrayé de révéler l’image de ma différence, paralysé d’être relégué au rang des ratés, incapable d’assumer ma préférence, ma différence, mon existence - mon existence que je place pourtant au-dessus de tout - mais qui n’est rien puisque je ne m’y consacre guère que dans l’ombre. Je t’en prie, écris-moi. Sauve-moi de ce naufrage !                      

 C.

 

 

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Maldestre, le 15 octobre

Cher I.

J’attends toujours en vain. Que fais-tu ? Je t’en prie, écris-moi vite ! Sans toi, ma vie continue d’être happée dans la course terrifiante du temps... Chaque jour, je suis trop occupé à vivre ! Trop préoccupé par cet impérieux désir de réussir ce vivre pour prendre véritablement le temps (et la peine) d’exister. Oh ! Mon cher I., je me sens si absorbé par cette ronde infernale du temps à laquelle me livre ce drôle de jeu du monde. J’éprouve la désagréable impression de me laisser sournoisement aspiré dans ce tourbillon où mon regard perd chaque jour de son innocence et de sa pureté. Sans toi, j’ai le sentiment qu’il ne me sera jamais donné de comprendre. Sans toi, je n’ai plus ni recul, ni distance nécessaire pour m’extraire de ce piège dans lequel je me suis moi-même jeté. Sans toi, je n’ai en tête que l’efficacité et mon pauvre désir de réussir cet odieux retour au monde. Sans toi, je suis comme un aveugle qui ne peut voir ni le ciel, ni le monde, ni la vie, ni le temps qui file, ni l’absurdité de cette quête destructrice dans laquelle je m’enlise aujourd’hui. Sans toi, je suis aveugle de tout. Sans toi, je n’obéis qu’aux seules œillères de l’absurde réussite sociale. Je t’en prie, mon cher I., écris-moi et aide-moi à comprendre… Et dis-moi pourquoi me sens-je ainsi contraint de rejoindre cette course folle du monde ? Oh, mon cher I., je crois que cet engagement est en train de me faire sombrer dans la folie ! Et toi seul peux m’aider à comprendre cette déraison furieuse, cette folle obsession qui m’a contraint à quitter l’univers que j’aimais tant. Tu vois, je ne cesse de ressasser ce choix qui me semble une erreur terrifiante et une incontournable nécessité. N’est-ce pas là d’ailleurs, mon cher I., la difficulté essentielle de ce retour au monde ? Ce sentiment de commettre à la fois une immense erreur et de répondre à une incontournable nécessité. Certains jours, vois-tu, j’éprouve le sentiment de monter sur un bûcher sans y avoir été invité. Je ne sais quelle puissance me pousse vers ce chemin sans avoir ni la force ni le courage de m’y opposer. Tu dois penser que je fais preuve d’une bien médiocre volonté, n’est-ce pas ? Mais que faire ? Ce retour au monde a anéanti toutes mes forces. Et je n’éprouve plus même aujourd’hui le désir de me rebeller. Je me contente à présent de suivre ce mauvais chemin, en traînant les pieds, il est vrai, un peu plus chaque jour. Mais en dépit de cette assiduité, je ne comprends toujours pas cet acharnement à revenir au monde. Parce qu’il s’agit bien d’un acharnement, n’est-ce pas ? Serait-ce alors, comme tu le disais jadis, ma fierté et mon besoin de reconnaissance qui m’incitent à poursuivre cette voie pitoyable ? Oui, peut-être avais-tu raison… Une fois de plus, tu avais vu juste. Mais tu ne m’empêcheras pas de penser, mon cher I., que ce monde qui oblige au sacrifice de soi est bien cruel. Oh oui ! Je sais ! Inutile de me le rappeler ! Je ne suis ni un martyr ni une victime ! Et le mal qui est mien est bien insignifiant au regard des malheurs du monde ! Ce n’est qu’une immense petite souffrance qui me ronge et me détruit un peu plus chaque jour. A bientôt de te lire.

C.

 

 

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Maldestre, le 19 octobre

Cher I.,

Comme chaque soir, après la fébrilité de la journée, je reprends ma place devant la fenêtre pour t’écrire et déverser l’angoisse et la tension accumulées au cours de ces heures terribles passées dans le monde. Oui, mon cher I., je m’évertue chaque soir à évacuer cette hargne agressive qui m’étouffe. Mais je ne suis plus en mesure d’écrire la stupidité de ce monde. Et comment le pourrais-je ? Il n’y a que ma stupide agitation que je puisse regarder (j’ai le sentiment que mon regard d’autrefois - si sardonique - s’est peu à peu dilué dans l’agitation que je lui impose). Et j’ai beau essayé de regarder le monde, j’ai beau essayé de l’écrire, je n’y parviens plus. J’ai le sentiment que mon regard s’est obscurci. Mes yeux, sans doute trop absorbés par l’action, n’ont plus l’acuité que je leur connaissais. Ils ne réussissent plus à voir l’horizon que je leur promettais. Ils ne savent plus voir la stupidité de ce monde. Ils ne peuvent qu’observer la mienne, cette ineffable stupidité dans laquelle je m’empêtre, cette terrifiante horreur dans laquelle je ne cesse de m’enliser. Comment mes yeux pourraient-ils voir autre chose ? Hein ? Mon cher I., dis-le moi ! Comment le pourraient-ils ? Je n’ai de cesse de les obscurcir. Et je les vois chaque jour pleurer ma stupidité qui cache celle du monde. Ah ! Comme je les comprends, mes chers yeux. Tu sais, en prenant la plume chaque soir, c’est à eux que je m’adresse. C’est à eux que j’écris, que je livre ce tourbillon de mots incohérents. Pour leur dire mon affliction, mon affection, leur dire qu’en dépit de ces jours d’absence, c’est à eux que je pense. Ah ! Mes chers yeux ! S’ils pouvaient connaître ma honte ! Braves yeux qui ont su me donner ce regard si distant du monde et que je trahis un peu plus chaque jour… Crois-moi, mon cher I., bientôt viendra le jour où je saurais leur redonner la vue ! Qu’ils prennent patience, mes chers yeux ! Et bientôt, nous nous retrouverons, plus caustiques que jamais, et ensemble nous repeindrons le monde de tout le noir qu’il mérite. Crois-moi, mon cher I., ensemble, nous le recouvrerons de tous les maux qu’il nous aura causés. Oui, mon cher I. ! Nous nous vengerons, sois-en sûr !

C.

 

  

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Maldestre, le 23 octobre

Cher I.,

Depuis quelques jours, ma déperdition semble plus lente. Est-ce une simple impression ou une réalité plus tangible ? Je l’ignore. Chaque jour pourtant, je continue de m’agiter, mais avec plus de lenteur et moins d’angoisse. Il me semble aussi accorder davantage de temps et d’importance à l’essentiel de ma vie passée. Grâce à ces lettres que je t’adresse, sûrement. Oh, bien sûr ! Je n’ai pas encore retrouvé l’équilibre et l’harmonie d’autrefois, mais j’ai le sentiment de m’en approcher un peu plus chaque jour. Je navigue encore entre les doutes et les incertitudes, mais avec une sérénité nouvelle et encore bien fragile…

 

Mais en dépit de cet équilibre, je n’en continue pas moins de m’interroger sur cet étrange retour au monde. Ce retour s’est déroulé si brusquement (si brutalement même) que j’ai le sentiment qu’il a soudainement jailli, poussé par une mystérieuse, profonde et inconsciente maturation venue à terme. Voilà mon sentiment aujourd’hui ! Sentiment encore nébuleux mais qui a le mérite de me révéler un nouveau paradoxe. Pourquoi en effet, ai-je ressenti ce brusque engouement pour un domaine que j’ai toujours exécré (dénicher en ce monde une activité rémunératrice, ou comme on le dit plus trivialement, gagner sa vie) ? Etait-ce là une répugnance superficielle ? Une fausse image de moi trop longtemps enfouie ? Je l’ignore. Voilà en tout cas une nouvelle contradiction qu’il me faudra bientôt assumer (j’en ai bien peur). Encore me faudrait-il (pour que je puisse sérieusement m’y pencher) retrouver l’équilibre perdu (dont je te parlais plus haut) qui m’aiderait sans aucun doute à concilier ce qui me semble aujourd’hui encore inconciliable. En attendant, je sais qu’il me faudra patienter. Je pense bien à toi. En espérant te lire bientôt. Affectueuses pensées.

C.

 

 

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Maldestre, le 25 octobre

Cher I.,

Oh ! Mon ami ! C’est affreux ! Aujourd’hui, ma course effrénée a repris. Et ce soir, j’en désespère. Ces quelques heures passées dans le brouhaha citadin m’ont convaincu de la folie de ce retour au monde. Courir après mon propre délire, voilà une chose bien désespérante, n’est-ce pas ? Il y a longtemps que je n’avais dû me résoudre à un tel égarement de la pensée, obsédé à poursuivre le but affligeant que je m’étais astreint pour cette sortie citadine : achever les fastidieuses démarches liées à mon retour au monde. J’ai passé la journée à courir dans cette ville inconnue. J’ai marché tout le jour, d’un pas mécanique sans pouvoir, hélas, m’extasier de l’imbécillité alentour. Il m’aurait pourtant suffit de la recueillir – cette imbécillité – (et à pleines mains encore) et aussitôt rentré, j’aurais pu en recouvrir la page blanche (et sans le moindre effort, crois-le bien). Mais comment aurais-je pu la voir, cette imbécillité ? J’étais bien trop empêtré avec la mienne pour pouvoir mettre celle du monde dans ma besace. Figure-toi que je n’ai eu qu’une seule obsession aujourd’hui : me défaire au plus vite de toutes ces stupides obligations. Aller ici, me rendre là, entreprendre telle démarche, achever telle autre, mille affaires à régler. Ah ! Comme je regrette que tu n’es pu m’accompagner aujourd’hui ! Ta présence aurait été d’un grand secours. Sans doute m’aurais-tu ordonné sur le champ de mettre fin à cette mascarade. Stop ! Stop, malheureux ! m’aurais-tu sans doute ordonner. Où cours-tu ainsi d’un pas rapide et imbécile ? Pourquoi ne prends-tu pas le temps ? As-tu oublié les plaisirs de la flânerie ? Comment peux-tu marcher ainsi sans regarder alentour ? Mais non ! Tu n’étais pas à mes côtés aujourd’hui, mon cher I. ! Et comme je le regrette… Comme j’aurais aimé que tu me mettes en garde contre ma bêtise ! Mais ton absence m’a imposé de poursuivre tout le jour cette course effrénée. Comme si ton absence m’avait confisqué (plus encore) ce regard qui prend tant de plaisir à dépeindre ce monde si plein d’incongruités, de folie et de désespérance. Comme si ton absence avait obscurci (plus encore) mon regard en le teintant de cette transparence indifférente, en m’exhortant de suivre imbécilement la médiocrité de mon cerveau efficace et calculateur, en m’entraînant dans la furieuse déraison des gens trop occupés. Mais avais-je le choix ? Non ! Mon cher I. ! Je n’ai pas eu ce privilège ! Aujourd’hui, je n’ai pu regarder ni la vie ni le monde. Trop affairé à me dépêtrer avec eux, trop occupé à courir comme un imbécile parmi les imbéciles, à poursuivre mes stupides chimères, la tête baissée, les yeux et le cœur fermés, à me débattre comme un forcené dans la tiède mélasse de la normalité. Oh ! Quel pauvre garçon suis-je sans toi, mon cher I. ! Je t’en prie ! Donne-moi vite de tes nouvelles ! 

 C.

 

 

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Maldestre, le 26 octobre

Cher I.,

Hier, après avoir terminé ta lettre, je me suis couché au bord du désespoir. Et ce matin, c’est le dégoût et l’angoisse qui m’ont réveillé. Je me suis levé avec un profond sentiment d’écœurement. Se lever a été, je t’assure, cauchemardesque. Puis lentement mes ignobles activités m’ont tiré de ce coma. Je m’y suis consacré tout le jour en traînant ma carcasse et mon apathie, l’esprit totalement absorbé par ces vaines occupations. Et seule, la tension nerveuse, je crois, me fait encore tenir debout ce soir. A l’intérieur, je me sens si vide, presque mort. Et pourtant, je n’en continue pas moins d’avancer chaque jour, cahin-caha sur cet étrange sentier qui m’éloigne de moi-même sans véritablement me rapprocher du monde. J’ignore si je tiendrais longtemps encore. Ces derniers jours, mon courage et mon endurance (bien médiocres, t’en souviens-tu) ont été rudement mis à l’épreuve. Et je les sens ce soir au bord de la défaillance. Crois-moi, mon cher I., cette course folle me désespère et m’épuise! Si tu savais comme ce retour au monde me ronge… je ne suis plus aujourd’hui que l’ombre de moi-même. Je dois avoir l’air d’un fantôme sans vie qui court dans la nuit après ses rêves illusoires. Je ne suis plus qu’un ersatz de ce que j’étais et qui en oublie jusqu’à l’essentiel en poursuivant jusqu’à l’épuisement cette obsession désespérée. Crois-moi, mon cher I., cet absurde retour au monde est un chemin bien pathétique ! Ecris-moi vite, je t’en prie. Ton ami.

C.

 

                       

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Maldestre, le 29 octobre

Cher I.,

Depuis quelques jours, et malgré ton silence, je m’accoutume étrangement à l’idée de retrouver le monde. Bien sûr, j’ai conscience qu’il ne s’agit là que d’une accoutumance contrainte (et peut-être factice). Mais, vois-tu, je me surprends ces derniers temps à penser aux menus avantages de rejoindre ainsi la masse du troupeau. Ces aspects positifs me sont apparus, je te rassure, bien involontairement, inconsciemment peut-être. Il m’a été permis d’y songer, je crois, grâce au nouvel équilibre qui s’est installé dans ma vie (et que j’évoquais dans une précédente lettre). Cet équilibre demeure aujourd’hui encore fragile et bancal, mais grâce à lui, je retrouve cette pluralité à laquelle j’aspirais tant et qui peu à peu reprend sa place dans ma vie. Ainsi, depuis quelques jours, je parviens à consacrer quelques heures à l’écriture et à quelques autres activités que j’avais dû me résoudre à abandonner ces derniers temps. Quelques heures volées à mon retour au monde en quelque sorte ! Ah ! Si tu pouvais connaître ma joie de retrouver cette part de moi-même que j’imaginais à jamais perdue, réduite à néant par cette frénésie débridée que m’imposait cette impérieuse nécessité de gagner ma vie. Tu dois penser que je me console bien médiocrement. Peut-être as-tu raison…

 

Mais sache, mon cher I., qu’en dépit de ce laborieux retour à un semblant de pluralité, je n’en éprouve pas moins un fort ressentiment à l’égard de la vie. A l’égard de cette vie artificielle et obligée à laquelle le monde nous contraint. Loin de moi pourtant l’idée de lui imputer tous mes déboires et toute ma rancœur. Dans cette histoire, je crains d’être mon propre bourreau et jamais, je crois, je n’ai nié ma part de responsabilité. Mon caractère profondément angoissé et la frénésie désespérée avec laquelle je me jette sur toute chose n’y sont, je crois, pas étrangers. Toi, qui me connaîs mieux que quiconque, tu n’es pas sans savoir l’opiniâtreté laborieuse et quasi obsessionnelle avec laquelle je m’engage dans toute activité. Qu’il soit professionnel ou artistique, chaque nouveau projet, tu le sais bien, n’a de cesse de me hanter, jour et nuit. A tout instant, sa présence m’assaille et me rend fébrile sans me laisser le moindre répit. Moi qui pensais m’être dégagé de cette frénésie furieuse (me félicitant même d’avoir appris une certaine patience), je m’aperçois qu’il n’en est rien. Je suis toujours en proie à cette recherche fébrile de l’accomplissement. Comme si je souhaitais prouver au monde mon existence par ma capacité à remplir (coûte que coûte) mes engagements - en allant au bout de mes choix (quels qu’en soient les sacrifices). J’ignore encore les raisons d’un tel comportement névrotique. Je n’y vois, pour l’instant, qu’un élément supplémentaire de mon indéniable instabilité psychique. Qu’en penses-tu ? Ecris-moi vite. J’ai hâte de te lire. Ton ami.

C.

 

 

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Maldestre, le 3 novembre

Cher I.,

J’ai enfin reçu ta lettre. Je m’aperçois que ton incompréhension est grande. Peut-être me suis-je mal exprimé dans mon dernier courrier ? Laisse-moi donc revenir sur ce qui me semble capital. Il faut que tu me comprennes, mon cher I. ! Il en va, je crois, de l’avenir de notre relation. Tu es si distant ces derniers temps que, je t’en prie, fais cet effort pour me comprendre.

 

Tu n’es pas sans savoir, mon cher I. que la vie a toujours été, à mes yeux, un chemin (chemin de croix et d’ornières) sur lequel chaque jour il me fallait avancer. Et aujourd’hui, je me sens bien désemparé face à cette impérieuse nécessité que je ne comprends plus guère et qui me pèse bien plus qu’autrefois. Cette absence totale de distance à l’égard de la vie (en général) et de la mienne (en particulier), ce manque évident de recul ont fait naître en moi une totale incapacité à la frivolité. Et le ton sérieux et grave avec lequel je m’acharne sur toute chose m’est plus que jamais insupportable. Et c’est là, crois-moi, un véritable handicap à vivre, un obstacle rédhibitoire à la saveur et au plaisir d’être en ce monde. Aussi n’ai-je jamais pu parer mes actes ni mes pensées de la moindre frivolité, ni celle des désespérés ni bien sûr celle des insouciants. Ce sentiment-là m’est, je crois, définitivement inaccessible. Moi qui me suis toujours si désespérément accroché à la recherche du sens de la vie, tu sais bien qu’il m’est impossible de ne pas prendre au sérieux le moindre événement qui y surgit. Comment pourrais-je dès lors avoir le moindre goût pour la frivolité ? Insouciant, jamais je ne parviendrais à l’être. Et désespéré, bien que je le sois si souvent, jamais je ne pourrais me résoudre à revêtir cette frivolité que biens des désespérés adoptent. Car cette frivolité-là, à mes yeux, n’est qu’un pis-aller, une vaine tentative de transcender l’absurdité de l’existence. Et tu sais bien, mon cher I., que je préfèrerais mourir plutôt que renoncer à cette absurde quête de sens. Tu comprendras donc qu’il me soit impossible de me délecter par désespoir des maigres plaisirs que cette vie peut m’offrir. Et je désespère de cette impossibilité. J’espère que cette lettre t’aidera à mieux comprendre. Ton ami.

C.

 

 

_______________________ 

Maldestre, le 7 novembre

Cher I.,

Ces quelques jours de réflexion m’ont été salutaires. J’ai pris une décision que je pense sans appel : je renonce définitivement à mon retour au monde. Est-ce là un choix judicieux ? Je l’ignore. Pourquoi et comment me suis-je décidé ? Je ne saurais davantage te répondre. Peut-être me demanderas-tu alors ce qu’il reste de toute cette stupide frénésie dans laquelle je me suis jeté ? Rien, mon cher I., il n’en reste rien. Quelques pages griffonnées, une succession d’efforts anéantis et l’inébranlable certitude de m’être de nouveau fourvoyé sur un chemin qui n’était pas le mien. Et aujourd’hui, comme autrefois, j’ai le sentiment d’être un vagabond sur le bord de la route qui ne sait où aller et qui préfère, par dépit, s’asseoir sur le bas-côté pour regarder passer ses congénères (pressés) qui poursuivent leur chemin avec opiniâtreté, sûrs de leur destination et confiants dans leur trajectoire. Oui, mon cher I., je crains de n’avoir toujours été qu’un éternel ébaucheur, qu’un éternel faiseur de projets inaboutis qui préfère regarder passer le monde sans se mêler à sa course stupide. Oui ! Crois-moi, mon cher I. ! Chaque pas en cette vie n’aura été pour moi qu’un éternel recommencement. Et le monde n’aura été qu’un dédalle de sentiers labyrinthiques dans lequel je n’aurais cessé de me perdre et qui m’aura toujours ramené à l’endroit même où j’avais commencé mon voyage. N’ai-je pas d’ailleurs toujours été l’infatigable adepte (et le laborieux marcheur) de mes longs et ineptes voyages immobiles ? Tu sais, mon cher I., il m’arrive pourtant de ressentir l’infinité des possibles qu’offre le chemin de la vie. Mais lorsque mon regard embrasse ces horizons ouverts, tous se referment à mon approche. Comme s’ils m’étaient inaccessibles… La distance, tu le sais bien, m’a toujours découragé. Aussi dois-je me contenter de regarder l’horizon, les pieds englués dans la fange de ma velléité paresseuse, en me consolant avec d’hypothétiques projets qui ne verront jamais le jour. Mes rêves, tu le sais aussi, ont toujours été obscurs, et mes idées toujours échafaudées durant la nuit, à ces heures de grâce où tout me semble possible, où mes pensées prennent corps et où mes projets deviennent réels et accessibles. Mais au réveil, ces songes merveilleux ne sont malheureusement plus que ruines, incapables d’affronter la réalité et d’entrer dans l’incontournable lutte avec le réel. Aussi ces songes, restent-ils en moi, découragés, anéantis, écrasés par les efforts qu’il me faudrait déployer pour les faire naître. Pourquoi se recroquevillent-ils ainsi ? Pourquoi ? Est-ce l’incertitude qui m’habite ? Ce doute terrible qui me confine à l’indécision ? Oui. Peut-être… peut-être n’est-ce après tout qu’un manque de confiance en la vie ? Oui, voilà sûrement l’origine de cette indécision : mon manque de foi en la vie. En définitive, peut-être ne crois-je en rien ; ni en la vie, ni en moi ni en mes idées. Je n’ai d’ailleurs en cette vie aucun espoir. Et c’est-là un lourd handicap pour s’investir dans un projet, se consacrer à une « œuvre » ou mener à terme quelque activité ! Comment veux-tu dès lors, mon cher I., qu’aboutisse la moindre de mes entreprises ? Je n’ai rien à prouver, ni à moi-même ni au monde. Je ne souhaite ni briller, ni réussir. Je n’obéis le plus souvent qu’à mon bon vouloir, par plaisir ou par nécessité. Et je n’aspire surtout qu’à vivre en paix avec moi-même. Oui, je crois que ma vraie motivation est là : vivre en paix avec moi-même. Et dans mes jours fastes, c’est cette aspiration qui donne un sens à ma vie et à l’œuvre que je tente d’accomplir. Et dans mes jours sombres (autrement dit la plupart du temps), cette aspiration même disparaît. Je n’éprouve plus alors ni plaisir ni nécessité à vivre et à poursuivre mes travaux. Ne me reste plus qu’un sentiment d’absurdité à l’égard de tout. Aussi dois-je me contenter de regarder avec envie et ironie ce monde qui s’agite en frétillant bêtement autour de moi. Cher I., ne m’écris plus. Je quitte Maldestre ce soir même. Adieu. Ton ami.

C.

 

 

Histoire d’une chute

Tu te dis hanté par l’idée qu’un sens et une mission ont été assignés à ta personne et à ta vie et tu souffres de n’avoir pas révélé ce sens ni rempli cette tâche.

H. Hesse. Lettre à un jeune poète

 

Ces phrases sont extraites d’un carnet qui gisait au bas d’une falaise, à quelques mètres du corps nu d’un garçon d’une trentaine d’année. L’enquête a conclu à un suicide. Je ne saurais vous en dire davantage sur l’auteur de ces lignes. 

 

Ne rien dire, ne rien faire. Etre là… simplement. Présent. Vivant. Ecouter le silence. Entendre la joie et recueillir la tristesse. Et oublier les bruits du monde comme l’on oublierait un souci de l’âme pour enfin pénétrer le cœur de la vie.

 

J’ai toujours détesté les hommes. Du plus loin qu’il me souvienne… leur vie m’a toujours semblé sans intérêt ni consistance. Tous tentent de la remplir en courant après quelques rêves dérisoires : qui d’une reconnaissance, qui d’un succès, qui d’un plaisir, en quête perpétuelle de petits riens dont la réussite semble étonnamment les contenter.

 

J’avais décidé aujourd’hui d’aller faire quelques achats en ville - quelques broutilles sans importance. Mais la marée humaine m’a surpris au cœur du monde et les vagues des chalands ont chaviré mes désirs. J’ai dû regagner la berge, comme un pêcheur bredouille, trop effrayé d’avoir à affronter la furie de l’océan.

 

Se priver de la richesse d’être pour se contenter du bonheur de posséder. Posséder le monde – hommes et choses – comme la preuve de notre implénitude.

 

Autour de vous, le monde avance comme une énorme machine à broyer les hommes, insignifiants et dérisoires maillons qui alimentent les rouages de celle qui, un jour, finira par les écraser. 

 

Je me suis toujours rangé du côté des médiocres et des ratés. Comme si la réussite me semblait trop inaccessible parce que vaine et sans attrait. 

 

Qu’est-ce que réussir ? Serait-ce contempler son image dans les yeux des autres où ne brillent trop souvent, à travers votre reflet, que l’envie, la jalousie et la haine de ce qu’ils n’ont pas encore réussi à avoir, à être ou à devenir ?

 

Partout où vous passez, vous ne laissez derrière vous que de minces traînées de poussière, d’infimes traces de rien. Quoi que vous fassiez et où que vous alliez. Sur les chemins du monde comme dans le cœur des hommes.

  

L’ennui finit toujours par entrer dans les âmes solitaires et figées, en quête perpétuelle de mouvement. L’ennui s’immisce toujours dans l’immobilité de nos jours, au plus calme de notre vie.

 

Ô Homme ! Fuyez l’ennui ! Fuyez cette plaie du cœur, cette meurtrissure de l’âme ! Jetez donc les pelures du temps ! Et avancez avec lenteur en regardant le cœur palpitant de la vie pour apprécier chaque instant comme le plus inestimable présent.

           

Comment s’extirper des geôles de l’existence ? Comment échapper au cachot du réel ? En occupant ses jours, chaque heure du jour, chaque jour de la semaine, chaque semaine du mois, chaque mois de l’année, chaque année de sa vie. Et ces mots qui résonnent comment un martèlement immuable.

 

La vie n’est qu’une longue pénitence, enfermés dans les murs du temps. 

 

Une vie sans histoire, lisse d’évènements. Ou si peu qu’ils emplissent mal vos années. La douce tiédeur du couple, le bonheur tranquille du foyer. Embarqué comme un forçat sur la galère des conventions avec à bord la routine et l’ennui, capitaine et second de ce bâtiment fantôme, nourri au pain du sacrifice dans la gamelle du devoir et du travail, enchaîné aux règles de la vie sociale. Tant d’années au cœur de l’immobile tempête à mâcher, à ruminer le bouillon de rébellion qui chaque jour vous brûle la bouche.

 

Je suis le mauvais acteur d’un mauvais film, incapable (pourtant) de refuser la maigre solde qui lui est promise.

 

Que fait l’homme seul face au monde ? Et que fait-il seul face à lui-même ?

 

Et si la vie n’était qu’une traversée, qu’une longue marche vers soi, avec ses étapes, ses découragements, ses fatigues, ses joies et ses découvertes.

 

Le ciel bas chargé de nuages m’invite au recroquevillement. Depuis 4 jours, cette pluie ininterrompue me confine à cette morose intériorité.

 

Seul dans ce petit appartement, assis à la table du salon, mon regard se promène sur le paysage familier, mille fois entrevu. Derrière la vitre, j’aperçois les toits d’ardoise grise égayés par quelques grands arbres. Au fond, l’église, lourde, massive vient compléter la grisaille du tableau.

 

Un visage endormi sur un oreiller, un livre posé sur une étagère, une tasse à café sur un coin de table. Touches du quotidien à élever en art pour y faire ressurgir le noble de la vie.

 

Des petits riens… une soirée à deviser autour d’un verre, à épancher son désir, à éponger sa souffrance dans la présence de l’autre, pleine, entière, disponible. Jamais vous n’auriez imaginé découvrir ce refuge d’Amour

 

Un jour, l’horreur vous éclate à la gueule, comme une bombe sournoise qui ne meurtrit qu’à l’intérieur. Au dedans, la blessure a tout détruit. Les certitudes, la paix et l’espoir. Rien. Il ne reste plus rien, excepté l’horreur, l’indifférence et l’hypocrisie. Oui ! L’horreur, l’indifférence et l’hypocrisie, comme partout où déferlent la cruauté et l’ignominie des hommes, comme partout où triomphe l’égoïsme – et ils triomphent partout – sur l’entière surface du monde comme dans le cœur de chacun.

 

Vous pensiez connaître l’horreur pour l’avoir déjà aperçu, de près ou de loin, dans la rue ou dans le poste de télévision. Mais aujourd’hui, l’horreur vous a directement touché, au plus proche, au plus profond. Et à présent, votre cœur saigne d’un sang épais et noir, désespéré d’être si profondément blessé.

 

Seul dans ce monde solitaire à s’agiter dans la vaine agitation des hommes.

 

De nouveau, ce sentiment de flottement, cette impression de glisser hors de la vie, cette sensation d’égarement de vous-même.

 

Le mal de vivre comme plaie incurable. La mort même, je crois, ne saurait me délivrer de cette blessure.

  

Ecrire comme exercice nécessaire à la poursuite des jours. Ecrire comme acte de survie. Ecrire la vie comme une traînée de poussière sur notre passé.

 

Ecrire comme nécessité absolue, comme nécessité fondamentale. Ecrire pour alléger le fardeau de vivre. Ecrire chaque pensée, chaque sentiment, chaque acte trivial et quotidien. Ecrire chaque jour vécu comme une œuvre unique.

 

La souffrance est mère de l’écriture et l’écriture l’amer de la souffrance.

 

Chaque jour, la vie épuise mon espoir. Et ne me restera bientôt plus que le jus amer de la désespérance.

 

2 heures du matin. Un bain d’eau chaude et parfumée. L’endroit le plus exquis que je connaisse, loin de la tourmente du monde et des tempêtes de l’existence. Havre de paix pour un cœur agité, au bord du chavirement.

 

L’espoir de rejoindre la vie retirée. Délaisser le fardeau du quotidien. Retrouver la joie de l’écriture et les flâneries dans la campagne alentour. Mon existence entière n’aspire qu’à la quiétude de ces heures tranquilles.

 

2 jours d’hôpital ; étrange parenthèse de vie. Au cœur des hommes et de leurs vérités insondables. Au cœur des hommes sans masque, blessés dans leur chair ou à l’âme défigurée. Au cœur des hommes nus confrontés à l’essentiel.

 

Parfois, je me surprends à écrire des mots blessés et fragiles. Je les écris d’une écriture amorphe et léthargique, presque sans vie comme s’ils coulaient malgré moi.

 

Aujourd’hui, rien de grave. Une journée ordinaire, seul dans le bruit du monde. Le brouhaha de la rue me donne le sentiment d’être un détenu enfermé dans sa cellule, livré aux bruits des autres dont la présence l’empêche de se pencher sur sa propre souffrance. 

 

La désespérance d’attendre. Une vie entière à attendre... Et ce temps qui passe me désespère... Mais qu’attendons-nous en cette vie, sinon la joie, sinon l’impossible bonheur de vivre ? Cette vie est décidément sans espoir. Elle nous exhorte d’espérer. Et nous, pauvres hommes, avons l’inconscience de la croire et la folie de soumettre nos vies à cette vaine espérance…

 

Lorsque l’indifférence tient lieu de langage, il ne faut guère espérer une éclaircie de l’amour. A défaut de vous réconforter, cette indifférence est en mesure de vous aider en vous livrant à vous-même.

 

Je me déteste. Mais pour rien au monde, croyez-le, j’aimerais être un autre.

 

Je suis sans doute aussi médiocre que la plupart de ceux qui m’entourent. Peut-être en ai-je simplement plus intimement conscience ?

 

Hommes ! Déshabillez-vous ! Ôtez vos vêtements ! Jetez vos parures ! Et faîtes l’inventaire ! Que vous reste-t-il à présent ? Rien… excepté votre nudité et le sentiment de votre insignifiance. Cet exercice vous aura au moins appris la lucidité…

 

Lucide ? Oui, peut-être… mais seul et misérable. Jusqu’à la fin…

 

 

Rapports, notes et autres anecdotes

Quand Dieu te jugera, il ne te demandera pas : « As-tu été un Hodler, un Picasso, un Pestalozzi, un Gotthelf ?» Il te demandera en revanche : « As-tu été et es-tu réellement celui en vue duquel tu as hérité certaines dispositions ? » Questionné de la sorte, aucun homme n’évoquera sans honte et sans effroi son existence et ses errements ; tout au plus pourra-t-il répondre : « Non, je n’ai pas été cet homme, mais je me suis du moins efforcé de le devenir dans la mesure de mes forces. » Et s’il peut le dire sincèrement, il sera alors justifié et sortira vainqueur de l’épreuve.

 H. Hesse, Lettre à un jeune artiste

 

Mon unique activité ici-bas consiste à me promener dans le vaste monde et à observer ceux que le hasard me fait rencontrer. Sur eux, je prends des notes et rédige des rapports. Voilà mon travail… enfin… voilà plutôt (à dire vrai) le travail auquel m’astreint mon commanditaire (qui tient – précisons-le – à l’anonymat). Oui ! Il m’astreint quotidiennement à cette étrange tâche. Et tant qu’il ne m’aura pas ordonné d’y mettre fin, j’y serais contraint. Mais n’allez surtout pas imaginer que j’aille me plaindre de cette activité (et si d’aventure, cela m’arrivait, que Dieu m’en préserve !).

 

Je crois - à la vérité - que ce travail obéit à  une certaine logique… logique de pénitence où il me faut bien aujourd’hui tenter de comprendre, d’aimer et d’aider les hommes (ces pauvres hommes que j’ai toujours détestés). Oui ! Comme s’il me fallait, après ces longues années de misanthropie, vivre une période de purgatoire indéfinie. Et qu’importe ! Que j’y sois astreint pour l’Eternité, sachez que je m’y emploierais de toute mon âme… Et à vrai dire, ce travail ne m’est pas désagréable ! Je suis libre de l’exercer comme bon me semble sur l’entière surface du monde. Et croyez-le, le travail ne manque pas… les hommes ont l’air si malheureux sur cette terre…

 

 

- Rapport n° 10 951 -

Objet : ma rencontre avec M.

M. est un jeune homme un peu déboussolé (sans doute un peu perdu d’être en vie). Je l’ai rencontré par hasard dans un square. Il était assis sur un banc, perdu dans ses pensées. Je me suis assis à ses côtés. Et après quelques instants (de grand silence), il m’a raconté les derniers évènements de sa vie (en posant parfois sur moi ses grands yeux hagards).

 

M. m’apprit ainsi qu’il se consacrait depuis quelques semaines à ce qui lui a toujours semblé essentiel : ses travaux artistico-expressifs. Ainsi passe-t-il aujourd’hui la plupart de ses journées à sa table de travail, dessinant, coloriant, collant, imaginant, créant, écrivant. Bref, depuis quelques temps, M. vit à sa guise, loin de l’angoisse qui, il y a peu encore, l’étreignait. Ces dernières semaines, M. est pour ainsi dire presque toujours enjoué et d’humeur joyeuse. Et malgré les incessantes pensées pour ses travaux, M. est d’un calme extraordinaire. Et c’est là (m’a-t-il dit) une véritable métamorphose. Aujourd’hui, M. se sent tout bonnement heureux. Il se sent, je le cite : « …comme un touriste dilettante qui passe ses journées à écrire sur une immense carte postale les joies et les bienfaits de sa villégiature en notant à grands renforts de détails quelques anecdotes sur les paysages traversés au cours de son voyage ».

 

Et cette perception nouvelle (et somme toute estivale) de l’existence lui offre un éclairage absolument lumineux sur sa vie. Ces derniers temps, tout lui semble d’ailleurs merveilleux et digne d’intérêt (oui ! L’existence même lui semble extraordinaire). Bien sûr, ses travaux artistico-expressifs nécessitent beaucoup de travail. Mais M. ne s’en plaint pas. Bien au contraire. M. a toujours aimé l’art. C’est donc avec un grand plaisir que M. offre aujourd’hui à sa vie cette nouvelle perspective. Je crois même que c’est là un présent qu’il s’accorde avec bonheur, comme la tardive récompense à toutes ces tergiversations passées (car sachez que M. a longtemps hésité, et hésite encore, je crois, à s’engager véritablement sur cette voie… mais n’ayez crainte ! Nous aurons l’occasion d’y revenir…)

 

Je serais pourtant malhonnête de ne pas mentionner ici deux ombres qui viennent ternir ce bonheur immaculé (si je puis me permettre cette expression…). En premier lieu, il semblerait que M. se sente coupable de s’engager sur cette voie artistique. En second lieu, M. éprouverait aussi quelques craintes quant à son avenir. Et si vous le permettez, je prendrais la peine de développer ces deux points afin que vous compreniez sa situation et soyez à même (le cas échéant) de l’aider. 

 

Aujourd’hui, M. se sent en effet coupable de ne pas emprunter une voie plus conventionnelle (d’aucuns diraient plus classique). L’absence de statut social, de travail (au sens où on l’entend si ordinairement) et l’absence de revenu liés à cette activité artistico-expressive ne sont pas sans lui poser quelques difficultés, même si, au fond, M. éprouve, je crois, une réelle satisfaction à vivre cette vie d’artiste un peu marginale. J’en profite ici pour vous rappeler que la normalité a toujours laissé à M. un arrière-goût de tristesse et d’amertume. Et au fond, je suis persuadé qu’il se satisfait aujourd’hui d’emprunter cette voie, si éloignée de la plupart de ses contemporains. Mais (car bien sûr, il y a un mais…), M. songe aussi à son entourage, et en particulier à ses parents, qui ne comprendraient pas sa démarche, (si d’aventure, ils l’apprenaient), démarche si éloignée de la vie dont ils avaient rêvé pour leur fils. Ainsi par exemple, pourraient-ils lui reprocher de balayer un peu rapidement ses longues années d’études (qui lui auraient sans doute permis de décrocher un poste honorable dans une quelconque activité salariée) ou lui reprocher aussi, par exemple, de s’engager sur une voie bien peu orthodoxe au risque de sombrer dans une vie précaire et misérable. Et toutes ces pensées nourrissent chez M. une réelle culpabilité. Culpabilité qui vient alimenter l’appréhension de M. quant à son avenir. Avenir qu’il ne peut imaginer que difficile, voire impossible, car M. a conscience que la voie artistique est (je le cite) un chemin abominablement escarpé – chemin dont il ignore pourtant à peu près tout mais qui reste à ses yeux inaccessible. Aussi, en dépit de sa joie immense, M. continue aujourd’hui d’être en proie à une certaine hésitation. Oui ! M., aujourd’hui, hésite encore. Aussi, à ce stade de notre rencontre, il me semble nécessaire (et intéressant) de poser ici deux questions :

 

  1. M. sera-t-il suffisamment résolu à poursuivre ce chemin malgré ses craintes ?

  2. Saura-t-il, s’il s’engage sur cette voie, éviter les pièges et les chausse-trappes qui l’attendent ?

 

A dire vrai, je crains qu’il ne soit encore trop tôt pour répondre à ces deux questions. Je me permettrai simplement d’ajouter à ces notes un petit commentaire personnel.

 

Malgré les craintes qui l’assaillent aujourd’hui, M., ne semble guère songer à son avenir, ni même aux éventuels griefs de sa famille. Je crois qu’il se laisse tout simplement aller aux charmes de la vie d’artiste et qu’il n’aspire aujourd’hui qu’à se laisser emporter par le tourbillon fébrile de la création. Et je ne vois, pour ma part, aucune raison valable à cette hésitation et à cette angoisse maladive. Car que craint M. en définitive ? De ne pas vivre de son art ? De ne pas avoir reçu l’approbation parentale ? De ne pas être reconnu dans cette activité ? Et alors ? Et alors ? Que Diable ! (hum…) Et quand bien même ? N’a-t-il pas fait le seul choix qu’il lui fallait faire, celui dicté par son cœur ? Je me permettrais donc de conclure ce rapport par ces mots : « Je ne vois aujourd’hui aucune raison aux inquiétudes de M. quant à son avenir artistique. »

 

 

- Rapport n° 10 952 -

Objet : ma rencontre avec S.

Depuis mon arrivée en ce monde, j’ai pris l’habitude d’aller me promener chaque jour en fin de soirée, en dehors de la ville, sur la petite route qui mène à L., (histoire de me changer les idées après mes longues journées de travail). Aujourd’hui, j’y ai croisé S. qui promenait ses chiens. Et malgré l’heure tardive, je l’ai abordée (réflexe professionnel oblige peut-être) et nous avons poursuivi ensemble notre promenade, devisant très vite comme les meilleurs amis du monde.

 

S. est une jeune femme solitaire (sans doute un peu sauvage et un peu farouche), une jeune femme d’une grande timidité et d’une grande impudeur, une jeune femme étrange à dire vrai. Aussi n’a-t-elle pas hésité à aborder un sujet qu’il est, je crois, bien rare d’évoquer avec un inconnu. Elle me confia ainsi quelques réflexions personnelles sur un thème étrange ; l’existence probable d’autres réalités. Vous pensez si c’est un sujet qui m’intéresse ! Le hasard (mais en est-ce vraiment un ?) nous réserve parfois de bienheureuses surprises.

 

Ainsi, S. me parla ce soir de ses univers intérieurs (univers intérieurs qui semblent occuper aujourd’hui une très large place dans sa vie). Et très vite, elle a évoqué les trois axes essentiels de ses univers ; la créativité, la métaphysique et la spiritualité. (S. m’a confié que ces univers étaient depuis peu foncièrement nécessaires à son équilibre psychique. Aussi s’astreignait-elle chaque jour à en pousser les portes). En l’écoutant, j’eus le sentiment qu’elle y apprenait moult choses surprenantes. Et alors que nous devisions tranquillement, S. a soudain axé notre conversation d’une bien étrange façon. Elle s’est mise à parler d’un thème dont elle s’étonna elle-même et qu’elle aurait, il y a peu encore (me dit-elle) reçu avec condescendance (sinon avec mépris). Ainsi s’est-elle mise à me parler du pur esprit, pur esprit dont elle me donna la définition, et qui n’était autre, à ses yeux, que l’acceptation (mot à prendre dans son acception la plus large - si j’ose dire) ; l’acceptation de la vie, l’acceptation du monde et celle de son destin. N’est-il pas étonnant, me dit-elle, d’éprouver cette tranquille sérénité lorsqu’au lieu de refuser, de combattre ou d’abdiquer, nous acceptons les choses comme elles nous viennent. Et soucieuse de développer son idée, elle s’est empressée d’évoquer la place de l’homme en ce monde qui se rangeait, à ses yeux - avec trop d’empressement et de présomption - au sommet de la hiérarchie de la Création. Et elle m’étonna carrément lorsqu’elle me dit que l’homme était certainement, au regard de cette définition, la moins évoluée de toutes les créatures. Tu comprends, me dit-elle, selon moi, l’homme se situe au bas de cette pyramide. Après lui, vient l’animal, puis le végétal et enfin le minéral, degré suprême du pur esprit. Ainsi, si nous affirmons que le degré le plus élevé du pur esprit est l’acceptation, il est alors nécessaire, me dit-elle, d’inverser la hiérarchie habituellement établie. Et sans me laisser le temps d’émettre la moindre objection, elle m’a embarqué dans une argumentation qui me laissa sans voix.

 

Le minéral est. Et être le contente entièrement. Le minéral accepte toute situation. Il accepte d’être brisé, d’être façonné ou d’être laissé en état. Le minéral est, et n’éprouve nul besoin, ni matériel, ni physiologique, ni psychologique, ni intellectuel ou affectif (je constatais qu’il n’y avait en effet aucun besoin chez les minéraux). Le minéral est, me dit-elle,et n’éprouve aucune nécessité de revendiquer sa différence (je me permis d’ajouter, en mon for intérieur, que chaque caillou était en effet par essence matériellement différent). Et elle s’empressa d’ajouter que le minéral ne manifestait aucune sorte d’agressivité, qu’il n’avait nul besoin de conquête (et force était de reconnaître la véracité des propos de S. ; il n’y avait en effet ni guerre, ni instinct de survie chez les cailloux). D’ailleurs, le minéral, me dit-elle, n’éprouve aucun besoin d’exprimer (Oui ! Une fois de plus, S. avait raison, il ne semblait pas y avoir davantage de langage chez les cailloux !). Le minéral est et accepte d’être dans son acception la plus large.

 

Mais non contente de m’avoir persuadé, S. a continué ses explications, évoquant le végétal, qui était, lui aussi, sans conteste mais qui devait néanmoins satisfaire quelques besoins élémentaires d’ordre biologique. Ainsi le végétal avait-il besoin - pour vivre et se développer -  d’eau, de lumière et de divers autres nutriments et qu’il devait lutter pour sa survie au détriment d’autres espèces. Je comprenais alors que plus on s’éloignait du règne minéral, plus les besoins devenaient multiples et importants. Mais je me suis bien gardé de l’interrompre lorsque, sur sa lancée, S. a abordé les animaux, qui, outre leurs besoins physiologiques, passaient leurs temps à éprouver, à exprimer et à combattre. A cet instant (et comme pour anticiper la suite de son raisonnement), je lui fis remarquer qu’en dépit de son instinct de préservation, l’animal savait néanmoins accepter son sort avec une bien plus grande facilité que la plupart des hommes). Oh ! Qu’avais-je dit là ! S. s’est aussitôt engouffrée dans la brèche en évoquant ce qui était, à ses yeux, l’espèce la plus grossière de la Création. Oui, me dit-elle, parlons de l’homme, cette pitoyable créature qui éprouve mille besoins organiques et psychiques ! Et elle se mit à fustiger le progrès qui, au cours de l’histoire de l’humanité, n’avait eu d’autres desseins que de répondre à l’infinité de ces besoins. L’homme avait toujours éprouvé mille besoins, celui de revendiquer, de prouver, de montrer, d’affirmer… Et elle multiplia les exemples, évoquant les guerres et les massacres qui n’avaient jamais cours au sein des autres espèces. Besoin de comprendre. Et elle évoqua les religions, la métaphysique, la spiritualité, preuves irréfutables, à ses yeux, de cet indéniable besoin de comprendre. L’homme n’avait-il pas d’ailleurs à cette fin crée un langage complexe, signe irréfutable de cette nécessité d’exprimer son ignorance et sa souffrance, son besoin de partager et de s’assurer que les autres hommes souffraient eux aussi ?

 

Voilà le genre de propos que me tint S. ce soir. Mais je n’en appris pas davantage sur son étrange théorie du pur esprit. Notre discussion s’est achevée comme elle avait commencé, de façon plutôt impromptue. Et lorsque la nuit est tombée, S. s’est tout bonnement arrêtée de parler. Elle a sifflé ses chiens et a repris le chemin du retour. Voilà. Elle m’a quitté sur ces dernières paroles, qui me laissèrent, je dois l’avouer, bien perplexe. Mais peut-être (après tout) avait-elle ouvert là un pan de vérité, complètement délirant de prime abord, mais peut-être possible, peut-être imaginable. Dieu seul (si j’ose dire) doit le savoir…  

 

 

- Rapport n° 10 953 -

Objet : ma rencontre avec J.

Au cours de mes pérégrinations en ce monde, je déambule souvent parmi la foule. C’est là l’occasion de rencontrer toutes sortes de personnages. Et en dépit de ma sainte horreur du monde (que Dieu me pardonne !), je m’astreins presque quotidiennement à fréquenter les lieux les plus animés que l’on me donne à visiter. Mais comme tout bain de foule demeure une épreuve redoutable (on ne se débarrasse pas ainsi de tant d’années de misanthropie, n’est-ce pas ?), il m’arrive très fréquemment (je dois le confesser ici) de me poster un peu à l’écart pour contempler cette tourbillonnante agitation sans y être véritablement mêlé. J’observe alors cette belle humanité qui autour de moi s’agite, cherchant celui ou celle sur lequel (ou laquelle) il me faudra jeter mon dévolu (professionnel bien entendu).

 

Ainsi, me suis-je arrêté aujourd’hui aux abords d’une petite rue marchande du centre-ville de V.. Autour de moi, la foule, vêtue de façon ostensiblement identique (costume et tailleur bon teint), courait, sac ou mallette à la main, avec cette sorte de regard éteint qui voit sans véritablement regarder. V. est une petite ville tranquillement bourgeoise où transitent de temps à autre quelques mendiants et vagabonds. Cet après-midi, j’ai fait la connaissance de l’un d’eux. Un garçon d’une quarantaine d’années au visage souriant et légèrement marqué par les vicissitudes de cette rude existence de la rue. Installé à la sortie de l’unique supérette de la ville, il ouvrait avec une apparente désinvolture les portes du magasin aux clients indifférents. Avant d’aller à sa rencontre, je l’ai observé avec attention durant deux bonnes heures, notant sur mon carnet mes premières impressions. Avant de relater l’essentiel de notre entretien (car, bien sûr, je l’ai invité à me confier quelques aspects essentiels de sa vie), il me semble nécessaire de vous livrer ici une partie de mes notes (utiles à mon sens à une meilleure compréhension de la personnalité de J.)

 

Extraits de mes notes du 13 décembre au sujet de J.

(…). Malgré sa pauvreté apparente, J. est habillé avec élégance. Posté à l’entrée de la supérette, il ouvre et ferme les portes aux clients du magasin. Il s’adonne à cette activité sans zèle et avec un certain talent (et je dirais même avec tant de talent que cette activité devient passionnante). Je trouve l’attitude de J. particulièrement admirable. Bien des gens n’auraient en effet ni le goût ni la patience d’occuper cet emploi… lui ouvre et ferme simplement les portes avec aisance et naturel. J. pourrait d’ailleurs - me semble-t-il - occuper n’importe quel emploi. Il s’y emploierait (si j’ose dire) avec talent. (…). 

 

(…). J. semble prendre la vie avec une grande légèreté. Il possède - me semble-t-il - cette qualité rare de savoir accueillir tout évènement avec joie et distance. Ainsi, par exemple, malgré l’indifférence des clients, J. les regarde avec amusement. Sans véritable insolence, mais avec cette drôle de lueur ironique qui ne m’a pas échappée. L’indifférence des clients ne semble absolument pas l’émouvoir. Pas plus qu’il n’a l’air de s’inquiéter des rares passants qui lui jettent la pièce. A dire vrai, J. possède une certaine grâce et son attitude est fascinante à plus d’un titre. En définitive, il a l’air plus heureux que la plupart des clients de cette supérette qui arborent une mine triste et renfrognée (et presque éteinte) et dont l’élégance, en dépit de la qualité apparente de leur tenue vestimentaire, ne saurait être comparée à l’élégance naturelle de J…

 

En passant devant lui, J. m’a souri (d’un étrange sourire). Mais il me semble que ce sourire ne  m’était pas destiné. J. semblait plutôt se sourire à lui-même… Après quelques rapides achats (une rame de papier et d’autres menues vétilles nécessaires à la poursuite de mon travail), je l’ai invité à prendre un verre. Il a hésité puis a finalement accepté. Nous sommes allés dans le café qui fait l’angle de la rue, à deux pas de la supérette. On s’est assis en terrasse. Il a commandé une bière et a commencé à me raconter quelques bribes de son histoire.  

 

J. a ainsi commencé par m’avouer que l’existence des hommes avait toujours exercé sur lui une extraordinaire fascination. Ainsi, croyait-il, jusqu’à une date encore récente, que la richesse et l’exaltation emplissaient la vie de chacun. Puis avec le temps, me dit-il, il avait fini par se rendre compte que bien des vies ne recelaient en fait qu’une affligeante et insipide pauvreté. Et il s’est empressé d’ajouter (comme pour s’excuser de tant d’acrimonie) que sa propre vie ne lui semblait ni plus riche ni plus exaltante que celle de ses congénères, mais que son insignifiance lui semblait si évidente qu’il ne pouvait, comme bon nombre d’entre eux, s’en glorifier. J. se laissa aller ensuite à me conter sa jeunesse, ces années solitaires parsemées d’incessants questionnements sur le monde et sur la vie. Il évoqua son inadaptabilité sociale (très tôt ressentie) et très vite perçue par son entourage qui ne put dès lors s’empêcher de le mettre en garde contre les dangers de cette dérive anticonformiste et cette tendance à la marginalité. Mais en dépit de ces incessantes mises en garde, ces questionnements firent bientôt naître chez J. un sentiment de révolte contre les normes et les lois en vigueur. Et loin de se tarir, son sens critique et ses interrogations redoublèrent. A ce propos, il me semble nécessaire ici de préciser que l’attitude de J. à cette époque, n’était nullement provoquée par une quelconque volonté de provocation, mais obéissait à une profonde nécessité de comprendre ce monde (ce monde qu’il ne comprenait pas) et dans lequel il lui faudrait trouver une place. Place, me dit-il, bien difficile à dénicher. Aussi, très tôt, J. se mit en quête (le pas hésitant et le cœur plein d’espoir) de cette place en ce monde. Et après quelques dérisoires aventures et d’autres menues expériences, il s’aperçut qu’aucune place ne lui convenait. Toutes celles qu’il avait occupées lui avaient laissé un étrange sentiment de duperie et de fausseté qu’il le persuada très vite de son incapacité à intégrer une position en ce monde sans renoncer à une certaine honnêteté envers lui-même. Et malgré son inquiétude croissante (à l’idée de ne pas trouver cette place), J. continua, au fil des années, à observer les hommes, étonné de les voir se prêter au grand jeu de la théâtralité, et toujours surpris, en dépit des années, d’assister au même spectacle navrant. J. ne put jamais, quant à lui, se résoudre à entrer dans cette farce, dans ce grand jeu de dupe auquel se livraient si  volontiers ses congénères qui (je le cite) «  s’évertuaient toute leur vie à défendre - à coups de répliques, de mimiques et autres effets de scène - leur place et leur rang dans cette vaste mascarade.»). Ah ! me dit-il en levant son verre, quel besoin avais-je aussi de fourrer mon nez dans la vaste comédie du monde !

 

Et après une longue gorgée, J. a repris le fil de son récit. A ses yeux, l’existence humaine consistait essentiellement (en ce monde) à dénicher un rôle dans cette drôle de comédie. Un rôle noble et valorisant, ou à défaut, un rôle… n’importe lequel… aussi peu gratifiant soit-il. J’ai acquiescé (d’un vigoureux hochement de tête), heureux de m’apercevoir que tous les hommes n’étaient pas dupes de l’immense supercherie à laquelle se livrait le monde. L’enjeu, a continué J., est considérable. Car sans rôle dans la société des hommes, pas de place, et sans place, pas d’existence réelle et reconnue au sein du monde. Aussi, pour échapper à ce sentiment d’inexistence, tous les hommes se voyaient contraints (dès leur plus jeune âge) de convoiter - avec la plus grande âpreté - toute place susceptible de satisfaire leurs attentes. Et pour éviter cette relégation hors du monde, les hommes étaient prêts à tout ; sacrifices, efforts, angoisses, coups bas, mesquinerie, méchanceté, mal être, souffrances qui devenaient très vite les composantes naturelles de leur vie (et que chacun finissait même - tant bien que mal - par accepter). Car aux yeux des hommes, a continué J., ces difficultés et ces épreuves sont préférables au terrifiant sentiment d’inexistence lié à l’absence de rôle en ce monde. Mieux vaut être peu que rien, telle pourrait être, me précisa J., un rien ironique, la devise de l’humanité qui s’échine sans jamais rechigner à progresser dans la hiérarchie du monde. J’ai acquiescé une nouvelle fois, en précisant que le jeu était en effet séduisant pour qui savait user de mesquinerie, d’égoïsme et de méchanceté. Caractéristiques très largement répandues parmi le genre humain, a aussitôt ajouté J. d’un air entendu. Aussi, aujourd’hui, me dit J., je suis satisfait d’avoir choisi cette vie en marge du monde. Elle m’épargne un grand nombre de duperies et de comportements ineptes et malhonnêtes. Car, j’ai la conviction, a-t-il ajouté, que cette lutte acharnée dans le tourbillon dévastateur du monde pourrait bien apparaître futile, voire absurde à tous ceux qui, à l’approche de leur mort, regarderont leur vie avec lucidité. Et lorsque naîtra leur tardive prise de conscience, leur existence se sera déjà bien âprement déroulée. Et je suis persuadé, me dit-il, qu’au crépuscule de leur vie, tous ceux qui auraient pu s’offusquer de mon inaptitude intégrative, pourraient bien reconnaître la sagesse de ceux qui, comme moi, ont toujours refusé d’y participer. Et sur ces sages paroles, J. a conclu notre entretien. Il a terminé son verre, m’a remercié puis a quitté le café pour retrouver sa place devant la supérette. Je suis resté un instant interdit (et je dois dire aussi) très agréablement surpris par l’étonnante lucidité de J., puis, j’ai rangé mon carnet et j’ai quitté les lieux, persuadé que le hasard nous donnerait l’occasion de nous revoir.     

 

 

- Rapport n° 10 954 -

Objet : au sujet de M.

Nous nous sommes revus hier. Dans le même parc. Il était assis sur le même banc, toujours absorbé dans ses pensées. Mais son visage était bien plus triste que lors de notre première rencontre. M. semblait totalement désemparé (je dirais même qu’il semblait au bord du désespoir). 

 

Vous voyez, me dit-il, j’ai fini par y sombrer. Je l’ai regardé sans comprendre. Y sombrer ? ai-je répété. Oui, me dit-il, j’ai fini par toucher cette disgrâce qui m’effrayait tant. Et il s’est brusquement mis à blâmer ses travaux. Et sans prendre la peine de m’expliquer cette surprenante volte-face, il s’est mis à fustiger sa créativité, à qualifier ses œuvres d’offenses à l’art en se reléguant au dernier rang des artistes ratés, le plus raté d’entre les ratés, qui n’avaient, me dit-il, pas plus à exprimer que la masse stupide et laborieuse des non artistes. Je suis resté, un instant, interdit, sans voix. Puis comprenant qu’il me fallait l’aider à sortir au plus vite de cette supposée (et sans doute illégitime) disgrâce, je lui ai demandé ce qu’était, à ses yeux, un artiste (il me semblait en effet qu’en répondant à cette question, M. aurait pu comprendre les raisons pour lesquelles il accordait tant d’importance au rôle de l’artiste en ce monde). Mais au lieu de répondre, M. a baissé les yeux. Et après un court silence, il m’a dit qu’il n’avait jamais rencontré d’artiste, qu’il se contentait (depuis son engagement dans cette voie) de vivre sa création en reclus, obligé d’adopter tour à tour l’ensemble des rôles nécessaires à la reconnaissance de son œuvre. Ainsi, M. me confia qu’il devait endosser à la fois le rôle de créateur, mais aussi celui de critique, de distribut