LES CARNETS METAPHYSIQUES & SPIRITUELS

16 janvier 2018

Carnet n°135 Aux portes de la nuit et du silence

– Quelques reflets des vivants – 

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Et ces visages – tous ces visages – en contrebas des falaises. Et ces murs – tous ces murs – encerclant les âmes. Comme une nuit dans la nuit que le jour, sans cesse, fait renaître...

Et ces sanglots puisant leur tristesse à toutes les sources comme si les larmes avaient le pouvoir rédempteur du feu. Pierres à mi-hauteur des fenêtres voilant le plus mystérieux à venir. Ce cœur émergeant des ténèbres – ce silence offrant à l’âme la possibilité de l’infranchissable...

Et ces moissons abandonnées à la joie. Et ce souffle qui se retire au plus près du sol. Comme une fleur éclose au milieu de la mort...

 

 

Sur les pas de l’hiver, notre orgueil. Et ces jours d’absence où l’Amour grandit malgré les heures et la misère qui encerclent les âmes encore maudites...

 

 

J’imagine qu’un jour nous nous attarderons davantage sur la couleur des mains et des visages – et leur cri d’angoisse devant tout ce qui nous déchire. Abandonnant les victimes et leurs bourreaux à leur rêve de gloire...

 

 

Quelques traits aussi simples que la neige sur ces rives où la parole semble, si souvent, ingrate et inutile...

 

 

L’incessant recommencement de cette terre si mortelle...

 

 

La faim, la soif et le feu – la cendre et la neige – où tant de délires sont permis – et où le cercle pourtant veille au cœur des âmes endormies...

Et les battements du cœur dans ce langage universel – promis à tous les silences...

Et ce jour jamais enfanté par les ombres. Comment pourrions-nous croire (encore) à la parole...

Et cette douleur toujours aussi vive – et jamais démentie – comme si les grilles étaient notre seul désir. Comme si la nuit avait été choisie...

 

 

Aussi vastes que l’immortalité, ces fruits si anciens qui jonchent encore les destins et les jardins. En attente de jachère – et d’un séjour plus inoffensif que l’apparence du silence...

 

 

Et ce monde où le chagrin est à son comble – à l’égal peut-être du désir et de la haine, ces fils de l’ignorance nourris par la peur et les instincts...

Et cette absence sur les visages – et cette finitude qui consume et terrifie les âmes. Comment pourrions-nous nous arracher aux gouffres qui s’étendent jusqu’à l’aube – et au-delà sans doute... Faudrait-il croire les quelques bouches qui portent à l’espérance – ou s’enfoncer jusqu’au fond de tous les abîmes... Mais aurons-nous seulement la sagesse de nous abandonner – et de nous laisser porter par ce qui nous appelle...

 

 

Les mots portent à croire. Quelques-uns à penser. Plus rares sont ceux qui invitent à l’oubli – et à se jeter au bas du monde. Ceux-là seuls pourtant sont nécessaires...

 

 

Nous aurons entamé plus d’une lumière – et autant d’obscurités. Nous aurons essayé mille chemins – et défiguré mille visages. Et nous en aurons aimé et refusé mille autres. Nous aurons saisi mille choses – et en aurons fait tantôt un piètre, tantôt un fructueux usage. Nous aurons pourchassé mille rêves – aurons revêtu mille costumes – en nous pavanant un peu partout. Nous aurons goûté mille saveurs. Nous aurons ri et nous aurons pleuré. Nous nous serons interrogés – et posé peut-être mille questions – en refusant d’admettre l’impossibilité de toute réponse. Nous aurons voyagé et participé à mille chantiers. Et nous aurons été seul(s) malgré la foule, quelques mains et quelques épaules réconfortantes. Nous aurons vécu. Nous aurons au moins, et malgré nous, essayé. Et la mort bientôt nous fauchera. Et, à présent, nous sommes terrifiés – et abasourdis par tant d’ignorance. Comme si nous avions dansé au milieu des tombes et parmi quelques figures souriantes sans rien savoir ni rien découvrir de notre destin...

Et ce rêve de jour, en nous, encore si vivace...

 

 

Qui êtes-vous donc, ombres sur nos jours... Ôtez-vous de nos yeux – et de nos chemins... Et laissez-nous vivre – et mourir – dans la lumière...

 

 

Et ces bruits – tous ces bruits – de rêve qui collent à la peau. Comme si seuls le feu et le silence pouvaient consumer notre vie – et la rendre plus belle et plus simple – plus libre et plus joyeuse...

 

 

Il nous faudrait l’éternité pour contempler un seul visage – et voir en lui émerger la possibilité de l’homme. Et un seul instant, sans doute, pour l’aimer...

 

 

Rejoindre le pari si ancien des étoiles – et ce rêve de lumière dissimulé jusque dans leur mort...

 

 

Et ces pierres comme le reflet d’autres rivages – enfouis dans la terre et l’eau des rivières – encore si frémissantes de leur présence...

 

 

Et ces mains d’infortune au faîte de tous les orages – courbées par la foudre sous les gémissements d’un ciel sans demande. Et nos larmes qui rejoignent le cours du monde bien avant que la mort ne nous arrache aux promesses du déluge. Et ce cri inépuisable au fond de l’absence. Comme si nous n’étions que des fantômes...

 

 

Heureux que nous sommes à l’ombre des pierres. Et ce peu de vie qu’il reste à notre départ. Un peu de sable – et le souvenir – qu’effacera le temps. Et cette joie d’aller partout sans se soucier des conditions et des contingences – et de se faufiler entre la lumière et les circonstances avec ce visage si sage sous le règne du jour...

 

 

Et l’ensablement des chemins où s’enlisent les troupeaux. Et ce seuil tant rêvé – et jamais franchi... Comment pourrions-nous attendre la mort sans impatience...

Et cette course du temps creusant la crête des âges qui crient leur éternité – et maudits pourtant par les saisons. Et cet homme, au loin, que l’on aperçoit, voilé d’un peu de brume, qui marche au cœur de ses blessures en levant les yeux vers sa délivrance impossible...

Qui sommes-nous donc parmi tous ces gestes... Et comment pourrait-on nous arracher cette modeste espérance...

 

 

Qui cédera à cette captivité... Et qui saura découdre ses ailes – et les remplacer par une interminable attente – éclairée par ce que ne peuvent offrir ni les livres ni les lampes – et moins encore les visages. Ce retour au plus simple – et cette tristesse de l’âme aux prises avec les chimères du monde. Et derrière, cette lumière encore invisible – et si terrifiante lorsqu’elle s’approche...

 

 

Nous n’aurons creusé qu’un peu de terre – et enseveli le plus précieux au fond des yeux – sans voir le triomphe possible de l’éternité – et la magie de la lumière investissant le monde et le temps...

 

 

Une œuvre encore parfois s’écarte des chemins – de ces traces encensées par les siècles mais dont la postérité ne dépassera (jamais) quelques jours. Des textes creusés dans l’expérience humaine la plus universelle dont chaque ligne embrasse l’atemporel – l’éternité de toute existence...

 

 

Nous creusons parfois à l’orée de toutes les frontières – cédant à tous les passages pour affirmer le triomphe de la mort – et l’éternité de l’Amour – sur l’évanescence des siècles...

 

 

Il existe, au fond de l’âme, un éclairage secret – invisible – qui offre aux lampes du monde la seule lumière raisonnable sur les sacrilèges du temps – l’attente des âmes – et les malheurs qui éventrent le monde...

 

 

Autrefois, nous croyions saigner pour quelques privilèges – une promesse à venir qui viendrait couronner nos efforts et notre patience – la jouissance du monde. Et, à présent, les vitres sont blanches. La terre est rouge et dépeuplée. Ne restent que cette tristesse – et cette espérance sur nos lèvres. Et quelques larmes sur les fleurs survivantes...

 

 

Plutôt mourir que d’aller dans le sillage des ombres – cet étroit passage où l’absence du moindre soleil présage le pire... Plutôt mourir que cette ivresse imparfaite à vivre...

 

 

Et nous exultions autrefois de nos pauvres savoirs – croyant fendre l’épaisseur du monde avec nos doigts agrippés à quelques livres. L’absence en tête. Feignant le jour au milieu de la nuit – participant malgré nous à tous les mensonges et à toutes les oraisons – et façonnant le désastre à venir, si nécessaire pourtant à ce retour sur soi – à cette lumière au cœur de l’ignorance qui, seule, pourra offrir à nos gestes la justesse des innocents...

 

 

Et cette stupeur encore à voir arriver la mort, si proche de notre visage. Les yeux cadenassés en-deçà de toute vérité... Comme si le monde nous avait fait oublier la magie, un peu funeste, des vents – et leurs grandes arabesques pointées vers le plus effroyable silence. Cette solitude aux marges des vivants...

 

 

La porte des âges. Cette aubaine du temps qui boursoufle l’espérance et les visages – et ce désir si ancien d’éternité...

 

 

Et la paresse des mains et des anges face à notre mendicité. Comme si le silence nous réservait d’autres royaumes. Des bras plus tendres que la neige – et plus brûlants que la braise. La mort et l’abandon à chaque instant. La perspective des Dieux. L’effacement du désir et de la colère. Le règne du plus complet. Ce qu’espérait, sans doute, l’âme à ses premiers pas, prise en étau, déjà, entre le désarroi et quelques restes d’innocence...

 

 

Nous pénétrons les grands chemins – cette terre étrangère au monde que nous appelons de nos vœux aux derniers instants du jour. Cette aube – cette aire de tous les recommencements. Et nous soulevons de notre silence toutes ces heures à vivre... Gestes lents au milieu du feu qui poussent la pluie, les larmes et la désespérance au cœur de ce qui fut autrefois notre seul abri...

 

 

Au-delà des mondes, le bras de l’ennui parfois pose notre tête contre la pluie – au seuil de tous les royaumes – au plus proche de cette mort – de cette inexistence – tant redoutée...

Et dans l’écho de cette chute, un murmure comme le signe d’une résistance au silence et à l’oubli. Et la preuve peut-être d’une blessure inguérissable. Comme un arrachement trop soudain au monde des ombres...

 

 

Un peu de sang – et quelques vivres – sur la piste. Et cette bouche souillée encore de tant de paroles – entre cri et torpeur – aux confins de tous les silences...

 

 

L’horreur serait peut-être de veiller sur un monde aussi ingrat qu’inexistant. Et passer sa vie à lui confier des secrets qu’il ne peut entendre. Reléguant ainsi l’existence – toute notre existence – à des gestes inutiles, à une attente interminable et à la quête de l’impossible...

 

 

L’incertain nous pénètre – et disloque toute certitude. Et nous voilà gémissant contre les ruines de notre vie ancienne – blâmant cet heureux désastre. Comme arrachés trop prématurément à la boue – et la regrettant déjà alors que la lumière a percé notre plafond de verre – cette opacité à la surface des yeux qui donne au monde et aux vivants cette allure, si réelle, de fantôme...

 

 

Fronts et âmes rouges à force de volonté – à force d’espoir – comme sculptés au couteau d’un geste trop rapide pour s’essayer à l’attente – à cette éternité au-dedans du silence...

 

 

Nous guettons encore dans le froid, comme des insectes mal éclairés, la torche lointaine – l’être sans visage qui porte cette flamme silencieuse. Tête et mains contre la vitre au cœur de cette attente. Et, sans doute, mourrons-nous encore au milieu de la neige, l’âme et les doigts gelés par les mille reflets de la lune...

 

 

Et ces bruissements de l’âme au-dedans de la chair. Et ces mille mains qui défont notre robe trop légère pour l’éternité...

 

 

Ecartelés par le doute et la certitude du savoir. Et nous voilà errant entre deux têtes singeant la sagesse. Voués aux pires tourments – à cette errance au milieu des rives où s’écoulent les reflets de la vérité...

 

 

Et nous voilà muant en une forme d’humus célébrant le renouveau – et lui offrant la promesse d’un nouvel essor. Poussière devenue le terreau des prochains jours...

 

 

Eclairés encore par ce que les yeux ne peuvent corrompre. Cet éclat de Dieu dans l’âme. Et cet éclat de l’âme dans la chair...

 

 

Et nous voilà encore repartis – rejoindre les mille chemins de l’enfance. Comme si l’âge n’était qu’un leurre – l’œuvre du temps sur la chair fragile. Comme si brillaient toujours au-dedans ce désir d’innocence – et ce goût pour l’éternité...

 

 

Visages perdus. Yeux hagards. Corrompus par le rêve. Errant – tournant inlassablement autour d’un centre ignoré où veille le silence...

 

 

Et des monstres encore – par milliers – qui se délectent de notre faim – et qui nous assaillent sans relâche en nous confinant au fond de la peur et de l’espoir – dans cet étroit réduit où étouffent les âmes...

 

 

Et tous ces profils disparus. Et cette herbe nue et silencieuse. Et cet éclat au fond des yeux qui bravent la peur. Et notre dernier sourire à l’heure de la mort – à l’heure de l’abandon. Comme si la vie – ces quelques dizaines d’années – s’étai(en)t effacée(s) pour se recentrer sur la promesse d’un seul regard...

 

 

Et nous jouerons encore avec nos têtes froides – et nos bouches grimaçantes – et l’affirmation de ces yeux qui en disent long (toujours trop long) sur nos déboires. Et un jour, bien sûr, la danse nous reprendra – et nous fera tournoyer parmi les rêves et les délires comme si l’âme n’était vouée qu’aux tournis et à l’espérance de la rencontre...

 

 

Le monde, le vent. Quelques pas dans la neige. Quelques traces qu’effacera le renouveau. Mille visages – et mille mouvements – cherchant l’immobilité toujours – cette sagesse du geste et l’imperturbabilité du regard au cœur de l’illusion et du mensonge...

 

 

Passagers du froid et de la mort sur une terre sans espoir. L’innocence enfermée dans les tréfonds – recouverte de rêves et d’instincts...

 

 

Et ces bouches aimantes qui nous auront précédés. Comme si le miracle avait été découvert mille fois – des milliards de fois peut-être – puis oublié. Offert aux vents et à la nuit où patientent les âmes encore trop frileuses – trop timides pour écarteler la mort – et découvrir, au fond de la solitude, ce grand cercle sans visage...

 

 

La solitude et le silence affermissent l’épaisseur du monde. Et la percent – et l’attendrissent – aussi. Comme s’ils savaient qu’un sourire pouvait émerger du pire – convoyeur de tous nos secrets. Et cet éclat du geste dans la rencontre – reléguant la mort à une liasse d’incompréhensions inutiles. Comme un prisonnier échappé de la nuit avec l’âme aux aguets, vigilante, devant la clarté promise...

 

 

Nous effacerons tous les passages – et les marques de séduction – pour aller nus au cœur de l’impossible. Impassibles devant les chemins, les sentes étroites, les montées et les ravins. Une lumière tantôt au creux des mains, tantôt juchée sur nos épaules. Et nous marcherons – et irons loin – jusqu’au seuil de l’attention – quelque part dans l’immobilité entre la joie et le silence – là où le dialogue (tout dialogue) s’interrompt – là où se jettent les prières, les excuses et l’austérité – là où commencent l’Amour et ses danses – pour apprivoiser la faim et les visages encore affamés.

Et nous pourrons alors nous effacer pour une plus digne envergure – et offrir une obole au monde – aux vivants et aux morts – plongés encore dans le froid et la nuit...

 

 

Pourrons-nous échapper à la laideur, à la lourdeur et à ce qui obscurcit... Pourrons-nous vivre – et mourir – sans déchirure... Pourrons-nous ouvrir les yeux sur l’origine de la nuit... Pourrons-nous enfin nous apaiser face aux circonstances et à la mort... Mais peut-être ne sommes-nous, au fond, qu’au seuil de l’apprentissage...

 

 

Aux frontières de l’inséparable. Âme et mains dans les flammes. Buste droit et chevelure livrés aux chemins et à l’eau des rivières. Et sous la lumière, cette ivresse des bêtes prises par la mort – et nos doigts encore cachés sous le sable...

 

 

Le sourire des arbres au seuil du gouffre. Et leurs mains suppliantes par-dessus nos têtes essayant de s’élever au-dessus de la joie – au-dessus des étoiles – comme un jeu – et un peu d’ombre dans la lumière...

 

 

Le flanc prêté à la mort parmi les convives aux airs de feinte indifférence – lèvres et regard placés au-dessus de l’enfer – aveugles encore à la stérilité des tentatives...

 

 

Encore un peu d’espace où s’élancer entre l’arbre et le seuil – entre l’attente et la plainte. Comme une ombre malheureuse espérant toujours au milieu du désert parmi les pierres brûlantes...

 

 

Un peu d’encre suffirait à abattre les murs. Et notre courage à traverser les ruines – à contourner les gouffres et à disparaître pour rejoindre cette immensité – cet humble et digne visage de la réconciliation...

 

 

Nous témoignerons encore de la route et du sang – versé partout – pour réinventer le silence, mort depuis trop longtemps. Aux lisières du sable et de l’air – si proche de cette terre revenue de l’abondance. Comme un peu de justice avant le grand froid de la mort...

 

 

Et si nous jouions passionnément au sommeil pour que le rêve contredise la mort – et la surpasse dans toutes nos tentatives pour vaincre l’effroi et la terreur qu’elle jette sur nos visages...

 

 

Et si nous n’étions qu’un feu dans l’obscurité – et l’obscurcissement – du monde. Quelques flammes vives – et chancelantes – au milieu de l’espoir. Le reflet encore ignorant de notre origine...

 

 

Tout se rapproche dans l’éloignement. La terre, les visages et la mort. Et cette vérité dissimulée par les apparences. Cet éclat furtif de vie lorsque gronde l’orage et que l’éclair s’abat sur les frondaisons. Cet oubli du néant. Ce regard porté par l’insaisissable lorsque arrive enfin l’hiver après le cycle des saisons....

 

 

Et nous fûmes aussi cette terre stérile – vidée de son abondance. Et ces mains – ces milliers de mains – creusant sans mémoire et sans pitié. Et ces bras – ces milliers de bras – bousculant les foules et écorchant les visages. Et ces yeux – par milliers – cherchant parmi la poussière, et quelques (vaines) étoiles, un peu de rêve et une lumière au cœur des chemins et des orages. Un reflet de liberté avant de mourir...

 

 

Et, peut-être, n’aurons-nous été qu’un peu de vent. Un désir de caresse parmi des millions de corps souffrants. Une joie dressée au-dessus des tristesses. Une crête inscrite au cœur de la nuit. Le seuil encore infranchissable du passage...

 

 

Nous aurons crié – et aurons pleuré – en essayant de vivre. Mais, au moins, aurons-nous tenté d’élargir notre intimité à l’espace. De nommer l’innommable. D’exclure l’abstrait et le mensonge pour toucher du bout des doigts un éclat de vérité – et éloigner ce grand froid qui monte des abîmes vers les âmes pour enserrer le monde de ses glaces...

 

 

Quelque part en nous, l’absence surgit. A proximité du souffle et des cris. Au-dessus de ce feu mêlé à la parole qui épelle en boucle le silence sans jamais y consentir. Comme un mensonge – une extravagance – pour offrir au monde une allure moins austère...

 

 

L’encre noire recule parfois devant la densité. Et pourtant, tous les poèmes tentent de chasser la nuit – et de sauver quelques âmes – ce qu’il reste des âmes... Mais, un jour, nous nous tairons pour rejoindre ce que nous avons arraché à la terre. Ces mille routes qui auront tenté de dire – ce vide – cet éveil qui s’étire bien après les premières heures de l’aube...

 

 

Nous aurons vécu avec quelques lames rompues à toutes les épreuves – au milieu du fer et du sang – avec les mains attachées – et souillées de substance – et les yeux perdus dans l’épaisseur de la nuit. Avec ce visage trempé par la pluie – et ces pleurs si vivants au fond de l’âme. Et c’est ainsi, sans doute, que nous affronterons la mort – et l’éternité du verbe posé entre le silence et la finitude...

 

 

L’indicible, matière de l’immense. Debout avec des chants plein la tête. Et ces mots rougeoyants qui soulèvent – tentent de soulever – le sens du froid et de la mort. Roulant la parole des crêtes vers l’oubli pour dire – et redire encore – la possibilité du silence...

 

 

Et cette solitude des âmes naufragées parmi les rêves, le sang et les questions des hommes qui piétinent la terre – et qui, à l’heure de la mort, patientent sur leur bûcher en flammes avec leur orgueil et leur désir de royaume. Comme si régnait partout, parmi les larmes et la dévastation, cette folle espérance au cœur des cendres futures – et stériles, bien sûr, jusqu’à l’aube prochaine...

 

 

La nuit – et les voiles – se rompent sous les yeux d’une lune dispensée de lumière. Ce qui nous porte jusqu’à l’égarement – jusqu’à l’embourbement de toutes les absences – et ce rétrécissement fatal de la parole. Puis reviendra le silence sur les ténèbres...

 

 

Nous fûmes sages – à notre place ordinaire avec ce regard étrange qui faisait face à la nuit. Et le jour vint ainsi – avec ce grand feu allumé (et éternel peut-être) sur les pierres parmi les lampes éclairant les livres – et au milieu des tombes entre lesquelles nous cheminions en larmes. Et le rire surgit ainsi – sans détail ni explication – à l’heure précise où les grands arbres incendiés dessinèrent de leurs branches une bouche immense illuminée comme un soleil – mille soleils – défaits de toute matière – et si proches du ciel que les âmes – toutes les âmes – se mirent à genoux pour prier parmi la cendre et les torches abandonnées...

 

 

Après le sommeil, le repos nous sera arraché. La nuit, sans doute, sera la même – presque identique – mais les yeux auront découvert la cathédrale qui s’élance depuis les cimes. Et la mort sera bannie. Dans l’envers du décor, nous verrons, comme aujourd’hui, s’éteindre le souffle et se décomposer la chair – mais les flammes deviendront le signe de la résurrection. Et sur les pierres, nos gestes deviendront clairs. Et les âmes (enfin) rencontreront leur destin. Et la présence et la joie seront les seuls compagnons de notre infortune...

 

 

Nous avons rêvé. Et d’autres lèvres – et d’autres visages – sont venus. Et ont hérité du sort réservé aux nouveaux arrivants. Nous aurions, bien sûr, espéré pour eux une autre terre – et un autre monde – plus vivables mais la vie avait déjà ordonnancé leur destin – et dessiné le contexte de leur naissance... Aussi avons-nous pu seulement éprouver leur souffrance – et goûter, avec eux, les drames irréparables des batailles livrées sur tous les fronts. Et pour les aguerrir (et les éveiller aux exigences du combat et au goût de la victoire), nous leur avons offert mille armes – et mille outils qu’ils intégrèrent. Et nous les avons vus (à la fois tristes et rassurés) poursuivre l’œuvre de leurs aînés – et continuer à façonner la terre et le monde pour le pire – bâtissant, malgré eux – et malgré nous (pétris que nous fûmes de bonnes intentions pour assurer la survie et l’émancipation de notre progéniture) l’héritage des lèvres – et des visages – suivants. Le legs atroce – et permanent – des hommes aux mille peuples et aux mille générations à venir...

 

 

Autrefois nous croyions sourire. Mais, en vérité, nous ne faisions que ravaler nos larmes – cette impuissance désespérée de vivre sans savoir – pour donner le change – faire bonne figure – et offrir le visage de la légèreté et de la désinvolture malgré ce terrain de mines – et de dévastation – intérieures...

 

 

Nous nous sommes approchés au plus près de l’incertitude – là où le savoir s’efface – et se mue en connaissance – ce vide creusé par la lumière. Et cette grâce – jamais acquise – nous offrit des ailes qui nous permirent de circuler plus libres dans nos ténèbres sans aggraver l’horreur de la fouille – et les rires condescendants derrière la vitre du pardon – en nous parant humblement de cet Amour affranchi du sang que la nuit n’a jamais pu meurtrir...

 

 

Nous étions au plus bas du monde lorsque les dalles tremblèrent – et s’effritèrent sous le poids de l’attente. Et au plus bas de l’espérance sans doute... Nous avions traversé mille contrées – aimé et détesté mille visages. Nous avions ancré en nous le sens inné de la marche et ce fol esprit de la découverte. Nous nous croyions invincibles et tenaces. Mais les circonstances nous dépecèrent peu à peu des parures, des faux sourires et de l’orgueil – et attendrirent cette part de l’âme si sensible et si fragile – nous préparant, en quelque sorte, à la nudité du monde et de la chair – dévoilant l’innocence (l’arrachant à notre prétention) – et transformant nos jours et notre âme en terreau propice à l’Amour, enfoui déjà à l’état de graine dans ce que nous portions de plus précieux...

 

 

Mains nues, regard épris. Visage dépeint – défunt – défait de toute étreinte. S’acharnant autrefois à la destruction du pire et du temps – et creusant, à présent, l’attente dans cette tête bientôt sans âge entre les rives que n’atteindront jamais ni les rêves ni les livres. Et ce resserrement des doigts sur l’histoire – puis sur l’oubli de l’histoire. Et cette extinction des lampes – de toute lueur en vérité – pour voir apparaître enfin, dans les plis de la nuit, le plus durable silence...

 

 

Ni route ni pays ne s’insinuent plus à présent dans la pensée. Seule, l’aube ininterrompue offre le plus haut soleil – et consent à pleurer parfois dans la proximité des âmes encore tristes et emmurées dans le refus...

Aussi comment pourrions-nous refuser d’entendre leurs chants – et de recueillir leurs eaux sombres dans nos mains inutiles... Et comment pourrions-nous nous contenter de nous tenir là, dressés à tous les vents, sans goûter les promesses et l’envergure de cette aire de partage... Faudrait-il pour y renoncer – et nous éloigner en courant – avoir le corps et le sang encore trop funestes – et l’esprit toujours endormi dans l’ombre – et la froideur – des pierres...

 

 

Sur le bord de cette route s’interrompt la pensée – cesse la fable – et s’ouvre l’espace – pour laisser le champ libre à l’âme qui s’avance – en retrait du monde. Et c’est son chant que l’on entend derrière les pleurs que partagent les hommes dans leur refus obstiné de la vérité...

 

 

Jusqu’à la mort, réunis. Puis, dispersés en des lieux non dévoilés. Abandonnés peut-être entre des mains moins rêveuses...

 

 

Et ce soleil si frugal au terme de toute agonie. Laissant les corps – et l’âme des vivants – dans une pénombre sans fenêtre. Faces ternes et tristes cachées derrière quelques rideaux – le voile irréductible du secret qu’emporteront les morts...

 

 

Parmi les pierres et l’effort, le rayonnement du silence aux premières heures de l’aube. Comme une lampe posée au milieu de nulle part alors que le sommeil dure encore sur les visages. Comme si la nuit aussi pouvait être le seuil de la lumière...

 

 

Et ces prières fatiguées – si faiblement espérantes – qu’aucun Dieu ni qu’aucun mot ne pourront guérir. Et que le silence, un jour, prendra par la main pour aller arpenter la maison de l’ombre – enterrée quelque part dans la nuit – et s’approcher du feu qui aura veillé sur tant de morts – et tant de bruits – et qui dure encore – au cœur de l’oubli...

 

 

Nous mourrons sur les dalles froides que le monde a initiées avant la fin du rêve – avant le lever du jour. Et nous serons tristes de partir – inconsolables sans doute – comme les visages démunis qui entoureront notre dépouille. La nuit n’aura été vaincue mais la source ne se sera tarie. L’aube se posera encore sur nos épaules déchirées et notre front aveuglé, si médiocrement aguerris à la survie et au combat. Et le sol se dérobera encore – et encore – au fil des effacements. Funérailles après funérailles. Et, un jour, mille cris perceront ce qui fut autrefois notre gloire – défaite à présent – et moins valide que l’encouragement d’une parole et le visage apaisant (et silencieux) des sages. Et nous nous redresserons alors pour sortir du songe – quitter ses eaux sombres et tumultueuses – et nous ouvrir à l’éternité de ce qui demeure...

 

 

Entre les fresques et le vrai chemin. Parmi les rires, les rêves et les pleurs. Au plus près de la source et de la mort qui agrandirent le ciel – et offrirent à la terre une raison d’espérer – et de découvrir, au terme de toutes les épreuves, la seule guérison possible. L’apaisement malgré les défaites et les mille circonstances désastreuses de ce monde...

 

 

Cette ombre contre laquelle se tient l’âme affolée par l’hiver des hommes – épaules nues appuyées sur tant de rêves inutiles, que cherche-t-elle auprès des vivants... Nous ne serions guère surpris si son visage était celui de la mort – ce silence paré d’os et de tristesse lançant sur nos têtes ses vents et ses dés d’infortune...

 

 

Face démunie contre le sol cherchant un appui là où le vent et la mort sont les seuls repères. Là où l’incertitude est le seul gage de joie. Là où l’eau, les bruits et les songes s’écoulent le long de nos vies – et de nos âmes – tendues vers l’espoir d’un refuge plus clément – et moins âpre et moins austère que cette affreuse ignorance...

 

 

Le bruissement fou des ombres dans l’âme endormie. Et leur persistance dans la lumière. Comme si rien ne pouvait être banni. Comme si le silence se moquait bien du cours du monde et de l’ampleur des songes. Comme si la grâce offrait à la nuit vaincue le privilège de la continuité...

 

 

Et ces visages – tous ces visages – en contrebas des falaises. Et ces murs – tous ces murs – encerclant les âmes. Comme une nuit dans la nuit que le jour, sans cesse, fait renaître...

Et ces sanglots puisant leur tristesse à toutes les sources comme si les larmes avaient le pouvoir rédempteur du feu. Pierres à mi-hauteur des fenêtres voilant le plus mystérieux à venir. Ce cœur émergeant des ténèbres – ce silence offrant à l’âme la possibilité de l’infranchissable...

Et ces moissons abandonnées à la joie. Et ce souffle qui se retire au plus près du sol. Comme une fleur éclose au milieu de la mort...

 

 

Le jour franchi, que deviendront les murailles... Et la célébration quotidienne de la nuit... Serons-nous encore (assez) vivants pour suivre toutes ces funérailles inutiles... Et dans quel gouffre déposerons-nous la tristesse de ces siècles fébriles – immobiles à force de trop de désirs... Saurons-nous nous faire suffisamment présents face à tous les périls...

 

 

Dressé contre la mort – et attaché à tout ce qui rue et résiste, le vivant mêle son sang à la vérité dans son combat inutile où la peur détruit davantage qu’elle n’édifie la possibilité d’une issue. Comme de l’huile, qui se prendrait pour du sable, jetée sur le feu. Et au-dehors, nulle parole pour délivrer du rêve – ce délire éveillé qui taraude les hommes et anéantit tous leurs rivages...

 

 

Ni songe, ni chemin, ni église. Qu’une porte à peine visible – et à moitié entrouverte sur un jardin sans mémoire – l’éden d’autrefois (celui des origines) recouvert encore par quelques ombres du passé – par ces siècles presque sans importance qui nous auront donné le goût du sang et de la souffrance – du sommeil et des désirs – et qui nous auront fait presque renoncer à ce lieu perdu au milieu de mille soleils dérisoires...

 

 

Nous avons creusé. Nous avons bâti. Et, pour consacrer nos rêves, épousé le plus long sommeil de l’histoire. Le visage appuyé sur la plus ancienne lumière – celle qui donna au monde le goût de la fouille et de la construction – et l’aveuglement le plus tenace...

 

 

Et nous sommes seuls à présent parmi la foule et les étoiles qui n’auront qu’ajourné l’ultime élan. Tout est là – inchangé mais moins sombre, et moins lourd, qu’autrefois. Le vent a chassé nos vieilles plaintes – cet effroi devant les cendres et la mort. Rien n’a disparu pourtant. Ni les ombres, ni les cris. Mais la surface semble plus lisse et plus blanche. Les cimes et l’horizon demeurent, eux aussi. Mais notre voix s’est dégagée des désordres. Et les reflets de la lune semblent moins vifs. Nous allons toujours parmi les heures, la tête et le buste peut-être un peu moins fiers – et le regard plus immobile et plus serein face aux circonstances, prêts à mourir sans doute ou à revivre encore mille fois toutes ces infortunes. Portés par le destin à tenir cette flamme dans tous les délabrements. Torche à la main dérivant comme toutes les autres âmes sur les eaux terrestres...

 


15 janvier 2018

Carnet n°134 Au bord de l'impersonnel

– Reflux, viatiques et notes sans archivage –

Journal / 2018 / L'intégration à la présence 

Le sang et le soleil nous font comme un manteau – un rêve de jour – un rêve vivant de lumière – qui s’accorde mal à nos visages terrorisés par les vents et la mort...

Et pourtant, un jour, nous voilà errant les épaules nues – dégagés de la peur et du courage – prêts à découvrir ce qui s’avance en nous – cet âge des profondeurs qui révélera nos origines – et celles de l’angoisse et du mensonge.

Et plus tard, l’hébétude passée, nous voilà plongés au cœur de l’innocence à contempler, derrière la dernière étoile, le silence du ciel et de l’âme – prêts à nous asseoir au milieu de nulle part et à nous transformer en flèche brillante pour percer l’épaisseur de cette nuit déjà si ancienne...

 

 

Au jour du départ viendra notre heure – la dernière, bien sûr. Et nous laisserons, sans doute, quelques notes – quelques poèmes – pour que quelques-uns puissent prolonger l’expérience du silence...

 

 

Où cheminer sinon sur cette ligne étroite posée entre le silence et la pensée – entre la joie et la tristesse de ce monde...

Nous y sommes depuis longtemps. Et, sans doute même, depuis toujours. Mais seul Dieu le savait. Et il nous aura fallu le rejoindre pour le comprendre (enfin)...

En attendant, nous allons partout entre tout – traversant les mille contrées du monde et rencontrant ses mille visages – en croyant errer alors que nous sommes déjà arrivés – et immobiles. Comme si la nuit avait obscurci le monde, l’espace sans frontière et jusqu’à nos yeux. Comme si le jour nous était encore invisible...

 

 

Comment échapper au temps et à l’espace – et éradiquer la distance qui nous sépare de tout – du monde et de nous-mêmes sinon en étant présent – au plus près – au cœur de soi... La sagesse ne saurait avoir d’autre visage ni d’autre envergure...

 

 

Ces existences affreuses. Presque odieuses. Comme des circonstances nées non du hasard (si improbable, bien sûr) mais du destin aux souffles nécessaires. Comme une foule d’incomplétudes éparpillées cherchant leur part manquante – cherchant partout avec obstination jusqu’au retournement du regard – cette présence en surplomb qui saura enfin agencer les pièces restantes...

 

 

Une vie. Des vies. Et mille labyrinthes solitaires où chaque pas – chaque souffle – chaque rencontre – est une brique supplémentaire posée sur les murs déjà agencés – déjà si hauts et si longs – au premier jour du voyage. Comme si en cherchant une issue, une main, un visage, quelques explications, un peu de réconfort, nous agrandissions et complexifions tous les dédales – le nôtre, bien sûr, mais aussi celui de quelques autres avec lesquels nous partageons quelques impasses – le même désert – la même désespérance – le même néant.

Et il faut du courage – et beaucoup de tristesse – à celui qui erre entre ses murs pour renoncer à ses pas – et s’adosser au premier parapet venu. Et un peu de patience et de sagacité aussi, offertes par la nécessité et la progressive maturation de l’âme, pour s’abandonner au labyrinthe (à tous les labyrinthes), trouver la force de tourner son regard au-dedans et apercevoir enfin qu’il est seul (et qu’il l’a toujours été) au milieu d’un espace silencieux sans mur ni visage. Comme un regard (insaisissable) baigné d’une lumière vivante qui éclaire ce qui est sous les yeux – et toutes les figures qui tournent inlassablement en rond dans ce qu’elles croient être un labyrinthe...

 

 

Le savoir et le langage ne sont – et ne seront jamais – la clé. Ils demeureront toujours l’antichambre où patientent – où s’enlisent et s’acharnent parfois – les visiteurs. Les quelques postulants à l’ultime liberté...

 

 

Il n’y a ni Dieu, ni sagesse, ni vérité. Il y a une perspective juste lorsque le regard s’emboîte naturellement à la présence – et que l’impersonnel s’habite sans effort. Tout alors est vu sans pensée ni jugement. Et tout est accueilli et aimé : phénomènes, mouvements, visages et circonstances – leurs mille interactions, leurs mille échanges et leurs mille résistances. Le ressenti et la spontanéité deviennent alors les outils du silence au service de ce qui est dans l’instant. Puis tout s’efface – réapparaît – et recommence peut-être...

 

 

Tout destin va – court – à sa perte. La chute et l’effritement, voilà les lois – les seules règles en vigueur en ce monde. Et l’abandon, voilà le miracle – et la seule issue possible...

Toute vie porte déjà en elle son envergure – celle des origines et celle de sa destination (absolument identiques). Et les circonstances nous sont simplement offertes pour qu’adviennent leurs retrouvailles – leur parfaite correspondance. Et en dépit du jeu interminable de la finitude – et de la souffrance qu’elle engendre si souvent, il y a une immense joie à parcourir ce processus sans fin – et infiniment renouvelé...

 

 

Dans la défaite – les mille défaites de l’existence – il nous est offert de nous rencontrer. Et de percevoir (de sentir et de comprendre) ce qu’il reste lorsque tout nous a été arraché – lorsque tout nous a abandonnés – et qui demeurait imperceptible – voilé par trop de certitudes lorsque la vie contentait (en partie) nos rêves et nos exigences. C’est toujours dans la perte que nous cheminons. Et c’est toujours dans l’abandon que nous nous réalisons parce que l’une et l’autre nous font parvenir à une forme (presque intégrale) de nudité et d’innocence nécessaire pour emboîter la perception au regard et au silence...

 

 

Une fièvre encore au-delà de la lumière pour que le silence devienne (enfin) vivant...

 

 

Et ces cordages qui enserrent – et affolent – la boussole. Et qui nous font perdre les pôles – et le nord. Comme si nous devions découvrir l’inutilité des cartes, des repères, des routes et des embarcations – et marcher sans guide ni chemin jusqu’aux extrémités du monde, explorer tous les recoins du globe, traverser toutes les frontières et nous défaire de tout voyage et de toute voilure – de toute idée, de tout principe et de toute certitude – pour être enfin capables d’effacer les étoiles (toutes les étoiles) et de nous asseoir – nus, humbles et sereins – en tous lieux décidés par le destin – ce hasard tenu par des mains inconnues...

 

 

On avance et on se penche. Ainsi vivons-nous... Nous avançons vers l’horizon – et nous nous penchons par-dessus pour voir ce qui s’y cache. Et rien ne nous étonne. Pas même d’apercevoir derrière l’horizon un autre horizon aussi insaisissable que le précédent. Et nous errons ainsi d’une ligne à l’autre, d’un rêve à l’autre, d’une espérance à l’autre sans rien voir ni rien comprendre du regard dissimulé au-dedans des yeux – en surplomb de l’ignorance et de la compréhension. Et de désillusion en désillusion – et de promesse non tenue en promesse non tenue – nous progressons inexorablement vers ce que nous portons depuis toujours...

 

 

Il y a dans l’âme le secret des choses – et celui du monde – que nous cherchons avec tant de maladresse (et tant d’ignorance) dans les livres, les trésors et les richesses de la terre, la beauté des visages et l’étreinte des corps. Et chaque rencontre nous laisse un goût amer – un goût d’inachevé en nous offrant une complétude provisoire qui, à peine touchée (à peine ressentie) s’efface...

Et ce manque – ce manque permanent – nous enjoint de poursuivre notre quête. Et il nous pousse à tourner – et à tourner encore – dans tous les recoins du monde et de la vie, à nous essayer (et à nous exercer) à mille activités, à rencontrer tous les corps et tous les visages possibles, à accumuler mille richesses et mille savoirs supplémentaires en nous faisant croire que nous pourrons ainsi atteindre l’apaisement...

Et il y a une grâce dans cette obstination – dans cette folle ténacité. Comme un long détour – et mille impasses – nécessaires pour ouvrir les portes de l’intériorité et avoir le courage de traverser mille contrées intérieures constituées d’images, de désirs et de peurs – et de découvrir, au milieu de l’embarras et des mille embarrassements accumulés, un étroit chemin – jamais achevé – qui se dessine et s’efface à chaque instant – et qui mène au cœur du vide et du silence – dans cet espace autrefois si terrifiant, et à présent si vivant et si vibrant, où l’Amour et la joie deviennent enfin sincères, authentiques et sans exigence. Au cœur de cette présence qui ne cherche ni ne demande plus rien. Ni au monde, ni aux hommes, ni à Dieu, ni aux circonstances...

 

 

Dans les livres, il y a cette encre qui nous encombre – et nous révèle. Comme si nous étions la page à écrire, à déchiffrer et à effacer... Comme s’il nous fallait en lisant devenir l’auteur de notre vie et de nos propres lignes – et laisser le destin effacer le langage et les images pour nous ouvrir – et nous offrir – au silence de l’âme et du monde...

 

 

L’effacement des jours, de la dernière heure et du dernier instant pour que les suivants deviennent innocents – et puissent s’offrir à la grâce de toute rencontre et accueillir la réalité du monde et des visages...

 

 

Je crois que je ne parviendrai jamais à concilier présence et présence au monde comme si la place qui m’était destinée – réservée peut-être – se trouvait à l’écart. Dans la solitude. Un peu en retrait. Dans les yeux du spectateur. En exil. Au ban – et au bord – du monde...

Et lorsque les circonstances me contraignent à aller au cœur du monde (parmi les hommes), quelque chose en moi étouffe, s’échauffe, rue, gesticule et se débat. Comme si je me retrouvais exilé de mon exil... Et ce sentiment de claustrophobie (insupportable) m’enjoint aussitôt d’essayer d’échapper au supplice de cette promiscuité des corps et des visages...

 

 

On peut regretter que le monde soit ce qu’il est. Mais quels que soient nos sentiments, il est ainsi. Et pour y vivre (à son aise) et l’aimer malgré sa violence et l’ignorance ambiante, il convient de l’accepter profondément...

Il n’y a d’autre voie – et il n’y a d’autre issue – pour toutes les créatures de ce monde. On peut, bien sûr, œuvrer à sa manière (et à son échelle) pour faire émerger davantage d’Amour et d’intelligence mais, quoi que l’on entreprenne, le socle de toute initiative demeurera cet espace d’accueil et d’acceptation. Et notons en substance qu’accepter le monde consiste aussi, bien évidemment, à s’accepter soi-même avec ses limitations égotiques auxquelles nul, quel que soit son degré de maturité et de compréhension, ne peut échapper...

 

 

Cœur nomade, âme sédentaire et regard immobile. Vivre ainsi l’innocence chevillée à l’être – et aller au gré des circonstances et des rencontres dans la liberté et l’envergure de l’instant – seconde après seconde, heure après heure, jour après jour – au cœur du silence et dans l’inconnu du monde...

 

 

Au bord de l’impersonnel. Puis, glissant inexorablement au cœur de l’individualité. Comme le nid douillet de nos vieux schémas mentaux, bien au chaud dans leur cocon étroit, vociférant à la ronde contre l’étroitesse du monde. Et blâmant à longueur de jour le règne de la bêtise ambiante...

 

 

Montagne de pierres à gravir au plafond d’étoiles, si souvent, infranchissable. Et derrière – et partout – pourtant le ciel et ce bleu infini de l’âme en prière qui mendie sa part...

Homme céleste aux mains si terrestres dont le cœur ignore autant son destin que son inestimable fortune...

 

 

Mille manières de vivre. Et mille manières de voir. Et mille chemins pour comprendre. Et une seule façon d’écouter – et d’être présent. Humble et innocent – parfaitement vierge – au cœur du silence...

 

 

Et ces défaillances salutaires qui nous font voir le monde, la vie – le réel – sous la lumière d’un autre jour – sans appui, sans corde ni repère. A l’égal, sans doute, du premier regard de l’homme – frais et toujours neuf – mêlé de curiosité et d’émerveillement...

 

 

D’un pas magistral toujours malgré les hésitations et l’ignorance. La tête haute, le dos droit et le buste altier bombant ses forces pour paraître davantage. Et à l’écart des hommes, le sage – pieds et tête nus – presque aux allures de clochard, humble et souple comme le roseau, allant avec toute l’innocence de son pas là où les circonstances exigent sa présence. Si grave malgré le sourire qui ne quitte jamais ses lèvres. Et cette joie au fond du cœur. Et cette lumière, douce et accueillante comme un écrin, dans le regard. Et toujours au bord du silence...

 

 

Des cercueils encore avec autour tous ces visages trempés – noyés de larmes. Et l’âme en chagrin. Triste toujours du sort réservé aux vivants. Puis, la tristesse passée, le deuil s’accomplit (jamais complètement, bien sûr) et la vie progressivement reprend ses droits (comme le dit l’adage coutumier) jusqu’au cercueil suivant. Comme une existence (des existences) inlassablement traversée(s) par la mort, émaillée(s) de mille peines, de mille drames et de mille épreuves – et avec cette étrange accoutumance à l’impuissance et au désarroi. Comme un avant-chemin – une préparation permanente à l’abandon...

 

 

Au fond de l’âme – et au fond des gorges – cette tristesse quotidienne. Comme un mal (de vivre) peut-être incurable. Cette sensibilité qui vibre à tous les départs, à tous les abandons, à tout ce que l’on nous arrache...

Et cette faim – et ces élans – qui durent encore. Comme si ce goût pour nous-mêmes ne pouvait nous être retiré. Et ces racines – et cette origine – que nous cherchons toujours. Comme si chaque pas (que l’on imagine parfois être le dernier) ouvrait de nouveaux espaces, de nouveaux horizons, de nouveaux précipices, de nouveaux abîmes et de nouveaux refuges qu’il nous faudra (encore) explorer et traverser...

Et ce défaut du regard qui confond les perspectives – et qui ne parvient à se hisser jusqu’à l’immobilité en surplomb – spectatrice de tous les départs, de tous les élans, de toutes les foulées et de tous les chemins – interminables... Comme si vivre impliquait tout sauf le retrait dans ces hauteurs...

Et cette flamme jamais éteinte malgré la somme des inconforts et des déconvenues...

 

 

Enfants, mères, aïeux. Tous étrangers qui se regardent (qui finissent par se regarder) avec cette manière si singulière des inconnus. Ignorés de tous et d’eux-mêmes oubliant la première fratrie – cette origine commune qui les dispersa dans le temps et l’espace comme des éléments solitaires – des parties marginales, avides d’unité mais si maladroites encore à la découvrir et à la rendre harmonieusement vivante. Comme des visages irréels se questionnant paresseusement sur l’apparence – et l’origine – du rêve et du rêveur...

 

 

Au bord de l’impersonnel. Comme un reflux. Un juste retour sur soi. Comme une exclusion temporaire nécessaire à la pleine intégration de l’individualité (et de ses composantes encore ignorées ou rejetées) à la présence, témoin impartial des réclamations permanentes des formes – de ces entités qui s’imaginent séparées – et qui, à chaque instant, exigent leur part et manifestent leur besoin de singularité et de reconnaissance – et cet accueil et cet Amour qui ne sont autres qu’elles-mêmes – c’est-à-dire nous tous dégagés de tout nom et de tout visage...

 

 

Et à cette eau qui coule parmi les pierres – et qui ignore son nom – et qui, en suivant sa pente, va jusqu’à l’océan, comment lui dire ma gratitude...

Et à ces bêtes, par millions, que la main de l’homme emporte – et qui vont, en attendant la mort, de leur pas tranquille, comment leur dire mon amour et mon respect – et le courage qu’elles me donnent à vivre...

Et à ces arbres, à ces fleurs, à ces herbes, à ces pierres et à ces collines insoucieux des déboires de l’homme – et de la folie de ce monde – comment leur dire qu’ils sont mon air, ma respiration, mon souffle... Et comment les remercier pour leur beauté, leur silence et leur sagesse. Et comment les aider – et les soutenir peut-être – dans leur résistance admirable, et si acquiesçante, à l’ignominie humaine...

Ah ! S’ils savaient comme je les aime – et comme j’apprécie leur compagnie – tous ces frères qui offrent au monde leur digne humilité et dont la présence réconcilie mon âme à la vie...

 

 

Et sous les paupières des hommes, ces yeux crevés d’ambitions – et mille paniers chargés de peurs et de désirs. Si près du rivage pourtant – perdus quelque part entre l’horizon et l’océan...

 

 

Et nous ferons encore chanter les rivières. Et nous nous allongerons encore sur les pierres chaudes de l’été pour que se dissipe la brume – et qu’apparaisse, au cœur des étoiles, ce silence sans paresse que les yeux cherchent de leur rive...

 

 

Nous vivons – et dormons – sur l’épaule d’un plus grand que nous. Et notre sommeil ignore encore son envergure. Voilà peut-être pourquoi nous nous sentons si seuls au cœur monde – au milieu du jour et de la nuit. Et malgré le soleil et les visages, nous sentons l’âme frémir – et derrière ses frémissements, sa faim de rencontre... Comme si elle avait deviné notre incapacité à découvrir le visage de celui que nous appelons Dieu (sans vraiment savoir ce qu’il est... sans doute une sorte d’entité vaguement nébuleuse et mythique)...

Et nous vivons – et continuerons à vivre – avec ces yeux tristes collés aux chemins sans voir âme qui vive. Et derrière les champs gris de l’hiver, parmi la terre brune et sombre, le repos des arbres et l’exubérance des saisons, nous devinons que la plus grande solitude est habitée – et qu’elle porte en elle une joie difficilement partageable – et qui se partage pourtant en autant d’âmes que possible. Et nous sentons alors Dieu présent à travers toutes les fenêtres ouvertes sur l’impossible. Comme une flamme invisible au milieu du monde...

 

 

Ce qui naîtra ne pourra nous blesser. La violence ne sera jamais ni dans la graine, ni dans le semeur ni dans le fossoyeur. Et nous irons sans fléchir par-dessus la tristesse et les rivières nous adosser à tous les arbres et embrasser les âmes insouciantes et imparfaites – et toutes celles en partance qui patientent dans le vacarme du monde. Et nous leur crierons notre Amour. Et il ne sera, sans doute, entendu. Mais entre nos mains pourra chanter le silence. Et nous irons, heureux, rejoindre la solitude – et, en son cœur, l’impensable. Et ce qui naîtra ne pourra nous attrister...

 

 

On ne peut tenir ses promesses de silence face à la violence et à l’ignorance du monde. Et l’on se tient debout, malgré nous, face aux tempêtes et à la débâcle avec ce langage – cette parole indigente – qui s’essaye à la neige en sachant que rien ne pourra réchauffer ni les âmes ni les hommes – et que les arbres et les bêtes sont déjà à l’agonie...

Et nous écrivons en espérant que chaque flocon ait l’envergure du regard. Et nous écrivons en espérant que le sommeil ne soit qu’une fatigue passagère. Comme si nous refusions l’évidence de notre impuissance – et de notre inexistence peut-être...

Et sur notre ouvrage pourtant se posent la poussière et l’espérance maladive de quelques hommes qui en tournent les pages avec la folle espérance de pouvoir, un jour, faire naître l’innocence de la cendre...

 

 

Et dire que nous sommes déjà au cœur de tout – et que nous vivons comme si l’âme du monde et des choses n’existait pas...

 

 

Tendre la main vers la lune – s’essayer à quelques pas vers elle et mourir. Voilà toute la misère de l’homme. Et les cris et les traces n’y changeront rien... Un peu d’écume dans le néant. Toujours aveugles à l’infini qui s’est glissé aux origines du temps...

 

 

Et les paupières se referment encore sur la neige mêlée de désespoir. Et nous nous éloignons – continuons de nous éloigner – à contre-courant du jour. Comme si un rêve criait dans notre sommeil...

 

 

Et quelqu’un veille encore sur ceux qui dorment. Comme si un œil suffisait pour éclairer la nuit – et dissiper tout malentendu...

 

 

Et ces bruits – tous ces bruits – qui ne feront jamais vaciller le silence...

 

 

Peut-être ne sommes-nous, au fond, que l’ombre des étoiles que nous avons créées. Et en y projetant notre (propre) lumière, nous les imaginons vivantes – et capables d’exaucer nos vœux...

 

 

Entre l’obscur et la haine, ce qui fait durer le sommeil. Mille ombres et autant de marécages où nous tentons de réconcilier le rêve et l’impossible – le monde et le silence. Comme le travers séculier des âmes – de toutes les âmes – insoucieuses des origines – et de ce qu’elles portent (en elles) comme le plus sacré...

 

 

On marche sur un chemin que l’on croit nôtre – avec un visage que l’on croit nôtre. Mais tout cela (et tout le reste, bien sûr) nous a été offert par une main inconnue...

 

 

Avec quelques lettres (quelques signes alphabétiques), nous pourrions tout dire – et tout décrire... Et y parviendrait-on, nous serions encore loin du compte...

Syllabes éparpillées par maladresse. Combinaisons impromptues. Quelques vivres pour le voyage. Une main tendue. Et nous voilà partis pour quelques malicieuses aventures – aux portes (toujours) du plus proche...

 

 

Quelques idées, encore illisibles, émergent du silence. Montent à l’oreille de ceux qui écoutent. Et glissent sur celle des autres. Comme si elles arrondissaient la terre vers son but en offrant, à travers leurs messages, la réponse à toute question...

 

 

Gouffre à la démarche incertaine – et aux allures de certitude, le monde griffonne son destin sur les lèvres et les fronts querelleurs – et les âmes obtuses à toute transmission. Comme si le langage pouvait nous sauver de l’abîme...

 

 

Autrefois nous ne savions écouter. Nous parlions avec verve et talent. Nous avions des croyances. Et nous pensions le monde. Et nous espérions tant de cette vie – de ce séjour si fugace – et de cette marche à pas comptés à travers les siècles.

A présent, nous nous taisons. Nous ne savons pas. Nous ne savons rien. Ni d’hier, ni d’aujourd’hui ni de demain. Ni des hommes, ni des bêtes, ni des visages de la terre. Et nous comprenons la beauté de cette ignorance – et son envergure qui nous offre d’être là, présent, au milieu du monde et du silence – émerveillé par ce qui arrive, nous frôle et nous traverse. Comme si les yeux – et l’âme – avaient décroché l’Amour de l’invisible pour le poser, bien en évidence, au centre du regard – et dans ce qui passe au cœur de ce que nous appelons notre vie...

 

 

Aux mains de la joie, l’étreinte et le silence de l’entente. Comme un don offert à tous les lieux où s’exercent encore l’ignorance, la violence et la mort...

 

 

A force d’être loin (absorbés, agités, absents...), nous ne savons plus nous rapprocher. Comme si nous avions oublié le silence – sa saveur – et la valeur du geste habité...

 

 

Le désespoir et le mal de vivre ne sont, sans doute, que les remous de l’âme inapte à l’absence – et aux violences des siècles – enfantées par l’ignorance. Et c’est une grande chance – et une excellente chose – que de désespérer du monde. L’envie de s’en extirper n’en sera que plus forte – et offrira au souffle la puissance nécessaire pour découvrir – et explorer – l’inconnu plongé au cœur des contrées intérieures...

 

 

Le silence ne sera jamais, au fond, que le seul voyage. Et tous nos pas n’auront été, en définitive, qu’une longue préparation à cette aventure...

 

 

Nos mondes féeriques ne sont que l’antichambre du réel – du monde dépouillé de nous-mêmes. Et nos cauchemars, la pointe d’une lame qui nous enjoint d’échapper aux rêves. Malheureusement nous nous empressons de leur substituer d’autres rêves un peu moins noirs – un peu moins sombres – un peu plus vivables...

 

 

La vie, le monde, la mort – et jusqu’à notre visage – resteront des mystères. Mais inutile de les comprendre, bien sûr, pour en faire un usage décent – porté par le souci de l’Autre ramené au même rang que la préoccupation de soi...

 

 

Le sang et le soleil nous font comme un manteau – un rêve de jour – un rêve vivant de lumière – qui s’accorde mal à nos visages terrorisés par les vents et la mort...

Et pourtant, un jour, nous voilà errant les épaules nues – dégagés de la peur et du courage – prêts à découvrir ce qui s’avance en nous – cet âge des profondeurs qui révélera nos origines – et celles de l’angoisse et du mensonge.

Et plus tard, l’hébétude passée, nous voilà plongés au cœur de l’innocence à contempler, derrière la dernière étoile, le silence du ciel et de l’âme – prêts à nous asseoir au milieu de nulle part et à nous transformer en flèche brillante pour percer l’épaisseur de cette nuit déjà si ancienne...

 

 

Nous pourrions nous taire en cette heure qui n’existe pas – face à ce monde et à ces visages dont l’existence est plus qu’incertaine. Ou, au contraire, nous pourrions nous lever – et dire quelques paroles – ou écrire quelques mots – pour annoncer l’improbable qui, peut-être (qui sans soute) ne viendra jamais... Comme une sagesse lancée du bout des lèvres – posée maladroitement sur un coin de feuille – récalcitrante à l’idée de tout dévoilement anticipé mais qui les inviterait (néanmoins) à se défaire de toute espérance – et à patienter le temps nécessaire à leur, sans doute lointaine, délivrance...

 

 

Scandalisé encore par la flèche et l’étoile – et les pétales fanés qui tombent, tout secs, sur le sol. Scandalisé encore par la pluie, les tempêtes et l’œuvre de la mort. Par les hommes et les âmes qu’aucune infamie ne terrifie. Scandalisé encore par l’indifférence et l’attrait, si vivace, pour l’or et les diamants. Par cette explosion d’ignorance qui transforme la terre en champ de ruines et en tombeau que l’on égaye de quelques guirlandes – et de quelques étoiles – pour vivre à l’abri de toute question – et se réjouir dans cette glaciale obscurité...

 

 

Les agissements et les incantations des hommes pour éloigner le mal – et l’éradiquer – et qui alimentent plus affreusement encore les horreurs et la monstruosité...

 

 

Nous respirons à demi-souffle, la bouche pleine de prières – écrasée contre la vitre du réel. Et sous nos masques, cette peau fragile – reliée (déjà) à tous les visages du monde – et dessinée par la lumière – qui s’essaye au silence malgré les cris, les plaintes, les chants et les murmures des bêtes et des hommes. En voie de transparence, sans doute, après l’œuvre de l’effacement...

 

 

Pour quel genre d’existence – et quel genre de renaissance – serions-nous prêts à nous renier... Et cette solitude aux allures d’exil, l’avons-nous méritée... Et pourquoi tous les visages nous semblent encore si endormis... Comme s’il n’y avait entre nous que la nuit, la neige et le sommeil...

 

 

Et si seulement nous pouvions découdre les paupières. Mais qui sommes-nous sinon un reflet de cette somnolence – un bout de ce rêve fragile posé au bord du jour. Avec cette nuit toujours qui s’enfonce dans l’âme. Comme si l’éternité n’était qu’une promesse de silence. Et où irions-nous ainsi, les yeux dessillés... Dans quel gouffre serions-nous encore prêts à nous jeter...

Il ne faudrait vivre au creux du sommeil. Et, pourtant, tous les visages s’y prélassent et tous les songes y éclosent – et jusqu’à notre faim de fortune. Et même du réveil, nous ne sommes pas certains... Quelle malice nous a donc pénétrés pour ne jamais savoir – et n’être sûrs de rien...

 

 

Nous n’aurons jamais mieux que plus tard – et ailleurs. Ainsi nous fait-on croire, avec une étrange perfidie, aux rêves des lendemains (proches et lointains). Et nous avons, bien sûr, la bêtise d’y croire – et de soumettre nos âmes à tous les songes et à tous les mensonges des hommes. Ainsi s’est bâti le monde. Et ainsi se sont construits les siècles. Et nous autres, à peine venus pour quelques jours sur cette terre (quelques milliers de jours tout au plus), nous passons notre bref séjour à nager dans l’hypocrisie. Et après quelques brasses – et quelques tasses largement bues, nous voilà à sombrer dans le désenchantement et la mélancolie – cette tristesse qui dépouille de tout superflu pour guider nos yeux perdus jusqu’au centre réel de l’histoire...

 

 

Le vertige de toute blessure. Comme la seule perspective du désastre et des cendres sous lesquels repose toujours le plus simple...

 

 

Des visages. Et autant de miroirs où se reflètent nos erreurs et nos défaillances. Et au cœur de nos bassesses, toutes nos défaites livrées en pâture aux lèvres et aux dents sournoises... Et un jour, comme par magie, toutes les glaces se brisent. Et nous nous retrouvons seuls dans l’abîme le plus solitaire – sans le moindre reflet ni le moindre visage. Livrés aux griffes inoffensives de l’abandon – dans un monde sans spectateur, sans main tendue, sans poigne glacée – sans regard admiratif ou accusateur, sans le moindre rêve ni la moindre lueur – sans rien auquel nous accrocher. Comme plongés au cœur d’un silence inconnu...

 

 

Nous avons goûté les lèvres, les livres, le sang et l’amour. Nous avons goûté – et caressé – la chair, la parole et le savoir – le monde et les circonstances. Nous avons embrassé la vie à pleine bouche. Nous l’avons parcourue – et admirée – sous toutes les coutures. Nous avons bu jusqu’à la lie l’extase et le sublime de toute rencontre et de toute étreinte. Nous nous sommes enivrés (plus que de raison). Et, à présent, nous sommes seuls et sans faim. Et nous attendons la mort. Et rien ne saurait nous consoler. Ni les fruits de la passion. Ni les ailes du désir. Ne subsiste plus, au côté de l’oubli, que cette fenêtre noire où glissent notre âge et notre vieillesse...

 

 

On ne peut rien offrir – ni au monde, ni aux âmes, ni aux visages – sinon peut-être une présence, quelques gestes et quelques paroles parfois. Un peu d’Amour et de silence – l’ultime volonté de chacun que voilent, si souvent encore, les espoirs et les ambitions...

 

 

Entre misère(s) et merveille(s). Parfois – trop souvent – notre seul horizon. Comme le signe de l’indigence et de l’infranchissabilité communes. Pathétique lorsque les yeux se crispent avec certitude sur le réel. Et ouvert (admirablement ouvert) à tous les possibles – et à l’impensable –lorsque nous savons regarder sans mémoire...

 

 

Être métaphysique et spirituel (autant que l’on puisse l’être) lorsque l’organique et le psychisme se cantonnent au (strict) nécessaire. L’existence de l’individualité (le corps/mental) se limite alors à la survie – et peut s’ouvrir à l’impersonnel – et en devenir (enfin) le centre (l’un des centres) – une des figures de l’être sans nom et sans visage – cette présence atemporelle et aspatiale dont nous sommes tous – et dont chacun est – à la fois le centre et la périphérie...

 

 

Entre deux lignées de raison et la truculence sans limite de l’imaginaire, le poème se faufile. Et le silence lui offre la place nécessaire – l’espace de la page pour se déployer – et ébaubir nos yeux incrédules. Et qu’importe la parole – et qu’importe la voix – pourvu que le sang sèche sur nos mains et que l’âme cède à l’impossible. La petite besogne du poète alors n’aura pas été (totalement) vaine...

 

 

Nous nous dressons parfois dans la nuit comme si nous étions une main – une étoile minuscule – trop soucieuse du monde et de l’infini pour attendre le silence – et trop affamée d’Absolu pour laisser les hommes se gaver d’horreurs et de mensonges. Comme le signe incorrigible d’un refus et d’une impatience...

 

 

Il y a parfois trop d’heures à célébrer – et à guérir. Trop de mains à servir – trop de bouches à nourrir – et trop d’âmes à convaincre des mérites de la solitude. Et face à ce labeur et à cet amas d’incomplétudes à satisfaire qui altèrent (si souvent) notre joie, nous délaissons parfois notre tâche pour nous agenouiller en silence parmi les pierres – et contempler là-bas, un peu plus loin, la bonhomie gracieuse des vaches qui tantôt paissent, tantôt ruminent dans cette tranquillité sans impatience. Et cette sagesse nous ravit – et nous délivre pour quelque temps de cette affreuse et interminable besogne...

 

 

Les hommes en prière – à genoux devant les arbres, les fleurs, l’herbe et la terre. Caressant le flanc des bêtes et leur tête au regard innocent. S’entraidant – et bâtissant ensemble un monde plus vivable où chacun – chaque visage de ce monde – serait accueilli et aimé sans la moindre intention ni la moindre arrière-pensée. Respectant la vie – et la célébrant avec la plus haute gratitude... Ah ! Comme je rêve de ce siècle impossible... Et comme j’enrage dans mon attente...

Mais comment pourrions-nous nous arracher à ces millénaires d’infamie creusée depuis les origines dans l’ignorance et les instincts les plus tenaces qui auront enkysté, jusque dans nos tréfonds, cet affreux réflexe de peur et de survie...

Chaque goutte de sang – chaque goutte de sève – chaque larme – versée est (pour moi) un supplice. Arbres, hommes, fleurs, herbes, bêtes dont on suce la substance – dont on vole la liberté – que l’on écorche – et que l’on égorge – au nom de l’insensé et du raisonnable (qui, si souvent, se confondent). Vivant, chaque heure de leur vie, sous un soleil noir sans même une espérance – sans même une promesse d’embellie – les yeux enfoncés dans l’âme à force de coups, de peurs et de brimades – et dont le sang, la chair, la sève et la sueur ne sont voués qu’à la construction du pire...

Nous avons bâti une civilisation de l’horreur et de l’absurde – plus barbare et intolérable que notre sauvagerie naturelle initiale. Et qui, sous prétexte de progrès et de confort (humains), saccage sans honte et (presque) sans remords, et en se voilant la face, notre héritage commun – l’œuvre offerte et façonnée depuis des millénaires – nécessaire à l’existence de tous...

 

 

On ne peut parler aux hommes. On ne peut, en vérité, parler à personne. On ne peut qu’attendre – et accueillir ce qui vient – et offrir ce que l’on nous réclame... Et, dans cet étroit passage, être sans se soucier de l’histoire et du devenir – ni même de l’état du monde, des âmes et des visages. Et rétablir (en nous) ce silence pour qu’il puisse (en son temps et à sa mesure) rayonner en ces lieux de perte et d’absence – et dans tous les cœurs suffisamment tristes pour s’ouvrir... L’ineffable, sans doute, n’a d’autre envergure pour l’homme. Un rien dans le néant – c’est-à-dire presque tout – le passage et l’ouverture de la lumière dans ce vide permanent et éternel...

 

 

Le carnet, le sac et le bâton nous auront, à dire vrai, presque toujours accompagnés au cours de nos pérégrinations quotidiennes – et tout au long de cette longue marche vers notre centre.

Et les mille visages des bêtes (et jusqu’aux plus minuscules) que nous aurons croisés... Et les mille nuages que nous aurons vu défiler... Et les mille arbres, les mille herbes et les mille fleurs qui nous auront attendris, étonnés, écoutés et secourus... Et les quelques figures humaines que nous aurons aimées... Et ces quelques milliers de pages que nous aurons griffonnées... Voilà à peu près tout ce qu’aura été notre vie...

Quant à ce qui nous a animé intérieurement, comment en parler de façon humble et décente... Des élans, des secousses et de la tristesse parfois. Et un sentiment progressif d’ouverture et de profondeur – comme une épaisseur, parfois mise à mal mais jamais démentie – qui nous aura offert d’explorer le pressentiment du silence et de la joie autant que celui de l’infini et de l’éternité...

Et marcher sous le ciel, au cœur de ces horizons – dans la plus haute solitude – fut toujours chargé d’émotions. Et cette marche – ce cheminement – dessinèrent au fil des années, une forme de gratitude, de reconnaissance et d’émerveillement de plus en plus manifestes et permanents. Et ces instants – et cet espace – furent l’occasion de découvrir tous les mondes possibles (ceux du dedans comme ceux du dehors) et de les relier autant que nous en fûmes capables. Et ce fut, je crois, pour nous la seule manière possible de participer à l’enchantement de l’être et de l’existence...

Vivre et exister sans écrire se seraient, sans doute, montrés insuffisants. Être aurait peut-être contenté notre âme mais l’écriture s’est (très vite) imposée comme un élan vital – une nécessité absolue presque plus précieuse qu’éprouver la vie et la saveur de l’impersonnel – et qui nous aura permis de satisfaire notre (si vif et tenace) besoin de témoigner, de partager et d’accompagner (autant que possible) ceux qui, comme nous, ont toujours cherché un peu de sens, une consistance – la vraie vie – cette forme de liberté et cette joie derrière les péripéties, la misère, l’indigence et les apparences du monde et de l’existence...

 

 

Et nous continuerons d’être seul(s) malgré la foule, la présence et l’amour de quelques visages. Et, sans doute, plus seul(s) que jamais...

 

31 décembre 2017

Carnet n°133 Visage(s) commun(s)

Recueil / 2017 / L'intégration à la présence

Une main à l’horizon que le désarroi rattrapera un jour. Et ce soleil immense au milieu du regard. Et ces chemins – ces mille chemins – entrecroisés où les âmes se mêlent à l’automne, aux chants des pierres et à la ronde folle des feuilles qui ont parcouru l’Amour en une seule saison. Comme si chaque désir annonçait déjà le silence...

Et cette beauté sur chaque visage. Et cette lumière au cœur des circonstances. Comme si les soucis et la tristesse n’étaient que l’apparence du monde. Des guirlandes noires – un mince rideau d’infortune – qui voilent le miracle de vivre et le silence – et cette joie au milieu des visages et des circonstances...

 

 

Et cette couleur hivernale qui s’immisce dans les bruissements de la chair et les frémissements de l’âme. Comme si la blancheur était notre seule raison de vivre – et de croire (encore) au silence...

D’autres couleurs existent peut-être après la mort – que nous ne connaissons pas – et qui repeindront, à l’instant venu, ce qui remplacera le cœur – et ses battements anciens qui ensorcelèrent quelques visages et terrifièrent le monde – à juste raison...

Et bientôt, nous verrons, appuyés contre cet étrange regard, les âmes et les cœurs par millions chercher et se perdre dans la brume – allant, d’un pas hésitant, pour retrouver la beauté – et la certitude – de la neige...

 

 

Le blanc, le noir et le gris. Le rouge, la tristesse et la mort. Et cette invention de la terreur devant l’invisible. Et ces âmes – toutes ces âmes, si transparentes, étonnées de ne rien voir... Comment pourraient-elles deviner l’innocence du monde devant ces traces de vie si sanglantes – et ces songes macabres aux reflets dorés – qui cachaient, sans doute, des rêves moins funestes...

 

 

Personne à notre table. Quelques visages passagers – presque inconnus. Et leurs paroles – et leurs sourires – et leurs désirs – (presque) incompréhensibles. Et quelques rêves aussi pour supporter la solitude. Et cette présence parmi nous insoupçonnée par tous...

 

 

Fantômes vivaces au visage fugace et martial – et à l’âme si enfantine – cherchant leur destin parmi les pierres – entre les songes et les visages. Et le rêve d’un autre monde peut-être. Et celui de l’innocence aussi – enseveli au fond des ombres et de la peur – et qui sourit à ceux qui osent affronter tous les reflets du miroir...

 

 

Mains jointes ou bras en croix, agenouillés devant les visages – atroces et innocents. Gestes liés à tous les instincts. Armés d’outils piochés, presque au hasard, dans l’arsenal des fous. Balbutiant quelques paroles. Offrant quelques excuses (de vagues prétextes en vérité) aux mille victimes et aux mille bourreaux de l’assemblée. Murmurant une prière (quelques prières parfois) et se cachant derrière leurs doigts mutilés – recroquevillés sur leur maigre recours et leur pauvre assise. Cantonnés au plus haut degré de la solitude. Regardant partout sans rien voir. Ni les intentions ni les âmes. Refusant l’évidence – toute grâce – et les invitations du silence. Ne sachant ni vivre ni aimer. Ni mourir ni s’abandonner. Et vivant malgré tout – avec cette tristesse au fond de l’âme que rien – ni personne – ne pourra consoler...

 

 

Qui sait regarder les infinies couleurs du silence – et y plonger corps et âme...

 

 

Aux sombres mélanges de couleurs répond toujours l’éternelle transparence du silence. Comme le seul miroir du monde et des âmes. Comme l’unique possibilité d’accéder à la lumière au-delà des apparences...

 

 

Notre main partout qui s’empare, frappe et caresse. Les visages, les corps, les âmes. Le monde et la terre – leurs trésors et leurs merveilles (et leurs rebellions aussi parfois). L’or et les désirs plus que tout. Et jusqu’aux souvenirs cachés au grenier. Et jusqu’au silence même qui jamais ne se laisse attraper...

 

 

Un feu sur les pierres dont les flammes éclairent les visages. Et le doute qui creuse – qui s’approfondit et s’insinue plus loin – jusqu’au lieu de toutes les évidences qui nous fera aimer le feu, les pierres, les flammes et les visages – et jusqu’à leurs ombres qui nous ont toujours effrayés...

 

 

Un œil, un cœur et mille champs de bataille où faire frémir la peur, vaincre la violence et faire fleurir l’Amour...

 

 

La terre, mille choses. Et autant de ruines, souillées de rêves, promises au silence...

 

 

Là où danse et virevolte l’écume, au milieu du désir qui partout édifie ses cathédrales. Et jusqu’au cœur de la chambre où nous attendrons la mort avec les lèvres balbutiant encore leur soif. Comme si l’océan, toujours, était hors de portée...

 

 

Et nous circulons – avançons et reculons – montons et descendons – sans même savoir ce qui nous agite – et ce que nos mains et nos âmes, si affreusement gesticulantes, cherchent au-dedans de cette nuit posée entre les rives et le silence...

 

 

Et nous voilà (tout) fourbus au milieu de notre âge avec cette chair vieillissante – et si frémissante encore. Et ce regard frais et neuf – rieur toujours – si étonné de voir les prières non exaucées et cette décrépitude dans un coin du miroir. Et cette nuit sans cesse recommencée. Et cet invisible si prompt à se cacher toujours plus loin, fuyant cette main fatiguée qui se tend – à l’infini – pour le saisir. Et ce silence des jours sans visage. Et cet Amour – et cette éternité – que notre voix appelle encore...

 

 

Et le désir qui façonne le monde – et dont le chant pourtant, ne rêve que de silence. Comme si l’impossible ne pouvait arriver. Comme si nous nous heurtions toujours au mur de l’impensable...

 

 

On n’apprend – et n’enseigne – que ce qui voile la vérité. On ne peut atteindre la lumière et le silence que dans l’absence totale de savoir...

 

 

Une joie sensible dans l’évidence du jour. A la verticale du plus commun. Comme la mort permanente parmi nous qui frappe à toutes les portes...

 

 

Et ces longues journées qui s’étirent au-dedans de la nuit. Comme de la sueur au milieu du noir. Et au cœur du noir, cette flamme somnolente, presque éteinte, qui espère encore – et qui ne rêve que du plus haut soleil lorsque les âmes quitteront l’obscurité et les ténèbres – lorsque ces longues journées pourront enfin s’étirer au-delà de la nuit...

 

 

Les larmes – et la pluie noire de l’âme. Comme le signe évident d’une tristesse – et d’abysses peut-être infranchissables. Et la preuve, sans doute, d’une sensibilité vive qui s’étonne de ce monde invivable – et ne peut souffrir ses horreurs – ni l’absence que les hommes creusent de leurs mains ignares et laborieuses...

 

 

Et ce silence, si prometteur, qui s’invite dans l’exil du monde – la réclusion au-dehors de toute frontière – lorsque l’âme s’abandonne à l’impossibilité des vivants...

 

 

La joie, le silence et la folle espièglerie du sage. Comme une présence douée d’Amour et de vie. Vouée à toutes leurs couleurs, à toutes leurs exigences et à toutes leurs malices. Et libre de toute image et de toute pensée – de tout visage et de toute convention – allant, immobile, sur les chemins. Hors du monde et si présent au monde. Offrant, avec humilité et effacement, sa vie, son rire et ses larmes – et quelques paroles parfois – mais le plus souvent, un simple regard et la justesse de ses gestes – dans la pure gratuité de la rencontre... Comme un miroir nu – dépouillé – révélant exactement ce qu’il convient...

 

 

Et dans cette brume – cette mystérieuse brume terrestre – le jour apparaît déjà entre les barreaux des rêves et les visages impatients. Comme si les couleurs à l’intérieur (mille fois repeint déjà) indifféraient les âmes. Comme si, sans même le savoir, nous parlions depuis toujours au seul interlocuteur possible – à cette présence nécessaire pour traverser la solitude et l’interminable hiver du monde...

 

 

Et cette voix encore – si claire – dans le brouhaha. Comme une respiration – une vigie – dans notre poursuite acharnée des horizons. Comme une main tendue dans le noir. Un fil, incassable, nous reliant, par-delà les routes et les visages, à tous les silences présents depuis la première aube du monde...

 

 

L’ultime parfois tarde à venir comme si nos vies – comme si nos pas – n’en finissaient jamais de recommencer...

 

 

Nous pleurons – et mendions au souffle quelques instants supplémentaires au plus près de cette odeur de mort qui s’approche de notre visage. Et la vue de l’autre rive nous terrifie. Comment pourrions-nous nous satisfaire de ce bref séjour – et de cette attente d’un ailleurs impossible à comprendre depuis cette terre...

 

 

Serions-nous comme le poème abandonné sur la page – livrés à nous-mêmes et à l’absence de l’Autre... Comment pourrions-nous échapper à cette solitude – et la vaincre sans larmes et sans rage – et exister ainsi, sans rien savoir de notre si bref passage...

 

 

Et malgré la peur – la peur terrifiante – l’âme danse en équilibre sur le silence. Comme si le monde n’était qu’un rêve – et les visages qu’un miroir nécessaire...

Et dans cette ronde incessante des kermesses et des funérailles, on aperçoit des rires, haut dans la nuit, essayant de dissiper les peurs et les larmes. Et des pleurs juchés sur le sang et la mort. Et des hommes tristes oubliant le miracle de vivre, le buste penché sur leurs rêves – et tous les désastres de leur vie. Et des hommes joyeux, oubliant la permanence du funeste, attablés ensemble comme s’ils allaient échapper aux catastrophes et aux hécatombes. Et ce regard (enfin) qui se glisse partout sur les visages – au-dedans de la joie et de l’insouciance – au-dedans de l’espérance et de la mélancolie – pour nous inviter au silence au milieu de toutes ces danses un peu folles...

 

 

Debout parmi les fleurs. Tête offerte au ciel et au soleil. Et l’âme agenouillée dans la foule des humbles. Ainsi persiste en nous ce qui demeure – donnant à notre visage la couleur des circonstances...

 

 

Et cette parole qui perce ce que nous ne pouvons (encore) nommer – et qui surgit peut-être de ce silence ancestral (originel sans doute) pour dire notre joie d’être au monde et au cœur de la lumière sans rien comprendre – sans rien savoir ni de l’un ni de l’autre – et notre bonheur un peu hébété d’aller ainsi vers ce qui ne nous a jamais (vraiment) quittés et qui nous a (déjà) retrouvés. Comme si la naissance, l’existence et la mort n’étaient qu’un jeu pour les visages de l’infini – dont chacun ne serait qu’un reflet changeant voué à toutes les retrouvailles...

 

 

Et si la profondeur n’était que la surface du silence. Et s’il y avait d’autres mondes – d’autres âmes et d’autres terres – plongés sous l’écorce du temps et de l’éternité. Et qu’il nous faudrait les voir et les saluer – les rencontrer et les comprendre – pour percer toute l’épaisseur de notre visage commun – et pour nous rejoindre au point de tous les ralliements, en ce lieu qui, un jour, nous enfanta tous – et nous dispersa en nous enjoignant de nous retrouver pour la seule joie de nous chercher et de nous réunir – à la fois si identiques et si différents...

 

 

Nous vivons comme si nous étions un puzzle inachevé – et que tous nos visages en étaient les éléments – agencés patiemment (agencés inlassablement) par le silence qui, un jour, achèvera de les réunir pour que chacun puisse célébrer le Bien commun – cette joie éparpillée sur les lèvres de notre figure commune...

 

 

Notre marche, notre destin et notre visage semblent moins réels que le silence. Et c’est pourtant à partir – et au cœur – de cette forme d’irréalité qu’il nous faut rallier la vérité et l’inexplicable...

 

 

J’entends, au cœur des tombeaux, le chant un peu triste des âmes s’élever au-dessus des vivants. Perceptible jusqu’à la frontière de l’autre monde. Avant que le silence ne recouvre leurs plaintes – et les pleurs de ceux qui partiront un peu plus tard...

 

 

Que nous puissions tous regarder (regarder pleinement et profondément...) le monde et ce que chacun porte comme un éclat pour comprendre et remercier – et être capables d’aimer tous les visages qui viennent vers nous. Pour être capables de vivre, d’être et de participer de notre plein gré à l’ensemble que nous formons. Pour que nous n’ayons plus peur ni des jeux, ni des gestes – et que nous puissions apprivoiser tous les miroirs et tous les reflets afin de vivre ensemble et de célébrer, dans l’Amour et la joie, nos plus dignes (et permanentes) retrouvailles...

 

 

Qu’est-ce donc que cette chose qui persiste au fond de chaque visage – et au fond de chaque destin – par-delà les circonstances et la mort. Et qui demeure au cœur – et autour – du réel... Et si c’était cette puissance originelle, intacte toujours, unie secrètement au silence. Cette présence immobile – éternelle et lumineuse – que nous avons tant de mal à percevoir et à reconnaître. Et à laquelle nous ne pouvons encore nous abandonner pleinement...

 

 

Et ce monde qui n’est que l’excroissance de notre visage – et le reflet de notre âme. Comme si nous vivions, multiples, au-dedans de nous-mêmes. Prisonniers en quelque sorte du miroir et des apparences...

 

 

Des visages et des chants. Comme les éléments du même corps et de la même voix. Ceux de l’invisible et du silence, indemnes toujours du temps et de la marche du monde...

 

 

Il existe mille chemins – et mille manières de laisser le sublime nous pénétrer. Et qu’une façon de le rendre vivant : l’innocence et l’humilité de l’âme – ce lieu le plus tangible, et le plus palpitant, du silence...

 

 

Et l’ombre du monde qui nous pousse à la fuite ou au combat. Comme s’il n’y avait d’autres armes dans l’obscurité. Et cet instinct forcené qui nous fait entrer dans la danse – participer aux batailles funestes de cette terre – et nous adonner encore aux mille jeux de l’illusion...

 

 

Et, sans doute, devrons-nous marcher encore mille ans pour assécher notre soif – et dessiner les ailes de notre départ pour le cercle de l’invisible – ce lieu, en amont de toute racine, fréquenté par les innocents...

 

 

La terre. Et l’ordre (impitoyable) du monde. Et ces herbes – et ces arbres – et ces bêtes – indifférents au brouillard et à l’ignorance – et au destin que leur façonnent les hommes. Comme si, à leurs yeux, la vie et la mort n’avaient guère d'importance... Comme si être était bien suffisant pour supporter la violence et l’odeur de la charogne. Comme s’ils avaient su abandonner leur sort sans frémir (et sans fléchir) aux mains tenaces du hasard. Confiants en cette lumière – et en ce silence – qu’ils devinent, sans doute, derrière les sévices et l’extermination. Prêts à se livrer aux eaux tumultueuses de l’existence. Et à laisser l’Amour arriver à son rythme – qu’ils savent inféodé aux mille circonstances du monde et à leur lente pénétration des âmes...

 

 

L’âme et le monde comme une carte posée devant nos yeux. Et que nous déchiffrons avec peine comme si les apparences, toujours, nous voilaient le plus précieux...

 

 

Et les mille barrières – et les mille frontières – érigées par la violence et la peur ne pourront entraver notre désir d’innocence qui, un jour, les dissipera d’un seul regard. Et nous pourrons alors aller libres dans les mille restrictions de la terre – et ses mille interdits – parmi la foule aveugle et docile sans nous soucier des lois et de leurs chiens de garde intraitables...

 

 

Nous cherchons ce qui flotte dans les eaux profondes sans nous soucier de ce qui jamais ne pourra émerger à la surface. Comme si nous étions affublés d’une forme de cécité – d’un défaut (flagrant) de perspective...

 

 

Nous vivons dans les étroites limites de nos rêves. Dans les restrictions de notre aveuglement. Nous vivons entre des murs – et derrière des barreaux – sans voir (ni sentir) que l’infini partout en nous, révolté – surpuissant – au-dedans et au-dehors – n’aspire qu’à se débarrasser de toute frontière pour aller libre au-delà du connu – et rejoindre cette part en lui qui va depuis toujours, joyeuse et sans entrave, au cœur de tous les impossibles...

 

 

Des rêves fermés – sans écho – qui rebondissent dans le noir – et qui traversent nos têtes avant de se ficher dans le néant – rejoindre le silence dans ses profondeurs...

 

 

J’ignore peut-être ce que je sais – ce silence inscrit si profondément dans le silence... Comme une impossibilité à faire advenir le plus sacré à vivre. Comme une porte fermée au-dedans de nous – et que ni le hasard ni les vents ne réussiront à ouvrir...

 

 

Nous sommes inentendus. Et tous les visages se confondent. Comme si, en nous, la nuit faisait tournoyer les voix et les miroirs. Comme si nous ignorions que les ténèbres n’étaient que provisoires dans notre insatiable faim...

 

 

A la pointe des saisons, ce soleil à la verticale du regard – caressant les visages et dessinant sur les âmes le vol de l’oiseau. Comme un peu d’air pur dans l’atmosphère viciée du monde. Comme le seul refuge peut-être parmi tous ces rêves obscurs...

 

 

Les herbes fraîches du matin mélangées à la rosée et au brouillard. Et cette odeur de terre sortant des racines. Et ce ciel voilé par tant de rêves. Comme si nous imaginions la vie (et le monde) plutôt que les vivre...

 

 

Sans jour et sans lendemain. Abandonné au fond du puits – au fond des heures, interminables, qui passent et se ressemblent. Hésitant encore entre le rêve et la certitude. Comme si après ne pouvait attendre...

 

 

Nos vies comme un point abstrait dans l’irréalité du monde. Comme un vent léger au-dedans du souffle possible. Un soupir entre nos lèvres écarlates – bleuies à force d’attente. Comme un passage éclair dans la brume – entre l’herbe et le soleil. Et les funérailles bientôt qui scelleront le corps et la terre, le socle de marbre et la tombe et le retour implacable de l’âme et la nuit alentour – infranchissable...

 

 

Les yeux grands ouverts sur les abysses et les ténèbres. A contre-jour du ciel – de ce bleu infini qui transcende les limites – et perce l’épaisseur de notre soif. Comme si la nuit était notre mesure – et l’avidité notre seul obstacle...

 

 

Une promesse parmi les reflets – tous les reflets – du miroir. Comme une sphère de cristal (parfaite) qui obscurcirait davantage les ténèbres. Et mille esquives encore – et autant de rêves où l’ailleurs est préféré aux circonstances, si souvent dramatiques – et si souvent ennuyeuses. Comme une leçon jamais apprise – rabâchée pourtant depuis des siècles parmi les ombres, la cendre, les ruines et la mort. Assaillis – submergés – par cette ignorance magistrale où les apparences et les couleurs voilent toute possibilité de lumière. Ajournant ainsi la compréhension à des lendemains moins prometteurs...

 

 

Une main à l’horizon que le désarroi rattrapera un jour. Et ce soleil immense au milieu du regard. Et ces chemins – ces mille chemins – entrecroisés où les âmes se mêlent à l’automne, aux chants des pierres et à la ronde folle des feuilles qui ont parcouru l’Amour en une seule saison. Comme si chaque désir annonçait déjà le silence...

 

 

Et ces images – ces mille images – au-dedans qui frappent à la vitre pour revivre la rencontre – les mille rencontres de notre vie – et les quelques gestes d’Amour volés à l’indifférence. Comme si nous ne pouvions guérir de l’enfance. Comme si les visages – quelques visages – nous manquaient. Et leur regard – et leurs tendres accolades aussi...

 

 

A travers la fenêtre ouverte sur la nuit, nous regardons la danse étrange des ombres – cette curieuse procession avancer dans le noir, bras levés et têtes songeuses. Comme si le ciel – comme si le jour – n’existaient pas. Et au-dedans, nous entendons l’écho solitaire de notre parole. Comme une prière lancée au silence – un murmure adressé aux passions et à la plénitude – pour que nos gestes demeurent au plus près du regard – au cœur de cette solitude indifférente à la ronde des ombres...

 

 

Un chant, une rivière, un horizon. Et le bruissement des racines plongées au cœur de l’Amour. Comme un rêve – un désir tenace – dans notre nuit passagère...

 

 

Quel est le lieu le plus accueillant de l’étreinte... Serait-ce cet espace – ce silence – où viennent mourir tous les bruits et tous les gestes... Là où le désir d’être aimé se résorbe dans l’Amour... Là où les couleurs se perdent en transparence – et où les souffles prennent la figure du vent pour fouler des terres encore inconnues...

 

 

L’absence nous est étrangement sensuelle. Comme si les visages inconnus étaient dotés du pouvoir de nous aimer davantage... Mais nous rêvons, bien sûr, immergés dans le mensonge et l’illusion d’une promesse impossible – et pourtant déjà mille fois vécue. Comme si nous rechignions à grandir – et refusions de sceller nos jours (et notre destin) à la solitude...

 

 

Un océan inconnu entre nos rives – entre nos rêves et nos songes de papier. Au-dedans d’une brume qui voile l’horizon. Au cœur d’un vent porteur d’infortune. Et nous voilà le visage découvert – et infiniment triste – à l’image de cette marche épuisante qui ne nous aura livré aucun secret. Dos au mur – dos à tous les murs en quelque sorte. Prisonniers d’un désir de traversée – impossible à réaliser. Et nous voilà bientôt terrassés par un battement de paupière, un bruissement d’ailes et l’arrivée prochaine des déferlantes, rêvant de plage et d’écume blanche avant même la tempête. Comprenant soudain que l’île dessinée par nos yeux trop fébriles – et trop rêveurs – n’existe sur aucune carte – ni sur aucun chemin. Et que l’océan – notre désir d’océan – n’était que la condition de notre départ – de notre abandon aux marées qui se languissent (depuis toujours) de notre présence...

 

 

Et toutes ces infimes secousses de la terre. Et tous ces tremblements du ciel. A peine entrevus – à peine ressentis. Comme si nos yeux – et notre âme – ne pouvaient voir au-delà de la fenêtre – au-delà des collines – retranchés entre leurs murs – à l’abri des bourrasques et de toute possibilité d’envergure et d’embellies. Plongés au cœur de la nuit – à la lisière des possibles – où les fleurs remplacent le sang – là où les blessures ne sont jamais durables. Comme un instinct de préservation au milieu des siècles et de la mort. Comme la preuve que notre perpétuation compte davantage (à nos yeux) que le défi – et l’héritage – de la lumière...

 

 

Et si nous vivions enterrés là, sans le savoir, parmi les ombres et la mort – presque entièrement ensevelis par les rêves. Buvant, chantant et dansant pour oublier la funeste attente de la fin. Nous promenant – et nous pavanant – au hasard des rencontres. Jouant avec les visages et tous les reflets du miroir. Caressant quelques étoiles en rêvant d’or et d’abondance. Fouillant partout et édifiant de longs murs et d’étranges tours. Comme si nous creusions notre propre tombe (et celle du monde) sans pouvoir franchir la mince frontière entre les abîmes où nous sommes plongés et le seuil de toute lumière...

 

 

Et cette beauté sur chaque visage. Et cette lumière au cœur des circonstances. Comme si les soucis et la tristesse n’étaient que l’apparence du monde. Des guirlandes noires – un mince rideau d’infortune – qui voilent le miracle de vivre et le silence – et cette joie au milieu des visages et des circonstances...

 

 

Et ces dents blanches qui croquent la vie. Et ces mains qui frappent le bois pour imprimer la cadence à nos pas – à nos cris – à nos chants. Et nos voix qui reprennent en chœur, avec quelques notes légères – et mille sourires, la petite chanson du malheur...

 

 

Nous surgissons du néant – de cette matrice inconnue que nous prenons pour le néant. Et nous grandissons, devenons des ombres et avançons sous celles des autres en créant d’autres ombres sous lesquelles vivront – et marcheront – d’autres visages. Ainsi est née, se propagea et se prolongea la nuit. Du néant – supposé originel – qui enfanta les ombres – génitrices et pourvoyeuses d’autres ombres. Et dans cette obscure promiscuité, rares sont ceux qui eurent la force (et le courage) de quitter le funèbre cortège pour aller dans le noir vers l’âpre solitude afin de s’abandonner à l’incertitude et à la possibilité de la lumière...

 

 

Un jour, le grand vent tournera pour laisser jaillir l’Amour qui attendait dans la pénombre – reclus dans un coin du tableau. Invisible depuis le monde. Et, pourtant, à l’affût depuis toujours derrière les visages – mais ne se révélant qu’à ceux qui ont su s’effacer – et laisser la place vacante...

 

 

Un jour, nous pourrons refaire le monde. Et non, comme autrefois, le repeindre d’idéologies nouvelles et de couleurs inédites. Et nous pourrons nous y exercer (pleinement) lorsque nous saurons (enfin) lui redonner cette transparence des origines – cette blancheur diaphane – comme si l’histoire n’avait été qu’un prélude – une esquisse préparatoire – un brouillon maladroit taché de sang, d’erreurs et de ratures – les indécisions et l’ignorance de nos vies...

Et nous attendrons patiemment cette fresque-lumière où le soleil effacera les ombres, les mensonges et les tempêtes – les masques, le noir et la cécité – pour redonner le goût du possible, des merveilles et de l’enchantement. Et le silence alors dansera partout – au-dedans et au-dehors – avec l’innocence et les âmes défaites – enfin joyeuses – enfin dociles au Divin qui émergera avec la fin des rêves...

 

 

Nous rêvions déjà, enfants. Mais l’innocence s’en est allée. Et ne subsistent à présent que la peur et le réel – et le cauchemar de vivre parfois – que nous voilons d’un sourire pour tenter, maladroitement, de vaincre la désespérance et la mort – et offrir au monde un visage moins triste et moins rugueux...

 

 

L’ombre, l’arbre et le cœur. Une ligne commune. Un même horizon pointé vers le silence. Et un rêve de jour posé sur toutes les cimes du monde – caché entre l’aile et l’étoile. Fuyant à grandes enjambées tous les fracas de la terre...

 

 

Un peu de braise encore au fond de la nuit. Comme une lumière fragile affaiblie par les bruits et les mots – mais qui survivra à toutes les absences...

 

 

Nous n’irons, sans doute, jamais aussi loin que l’Amour. Mais peut-être devrions-nous (au moins) essayer... Et quelques-uns tenteraient sûrement leur chance s’ils savaient que quelque chose veille – et les attend – au seuil de ce rivage (apparemment) inaccessible – et qu’il pourra accueillir toutes leurs bassesses et leurs lâchetés – les rehausser et les célébrer – afin de les hisser jusqu’à lui...

 

 

A nouveau, la colère et l’espoir. Comme si nous n’en finissions jamais avec cette longue attente – cette immense fatigue des vivants. Comme si le refus et la violence pouvaient nous extirper hors de nous-mêmes...

Nous n’en finirons donc jamais de nous rejoindre. Et c’est au cœur de ce silence – de cette vibration invisible entre l’écoute et les bruits du monde – au cœur de cette présence posée au creux des gestes – et au cœur de cette joie imperceptible au fond de l’âme – que nous pourrons atteindre ce seuil, (apparemment) si infranchissable, de nous-mêmes...

 

 

Un discours, une discorde. Comme si nous ne pouvions prétendre qu’au refus et au commentaire. Comme si l’épaisseur du monde ne pouvait être percée ni contournée. Comme si notre faim ne savait (encore) trouver d’apaisement...

 

 

Sans doute aurions-nous dû commencer par la fin pour rejoindre l’origine. Mais qui aurait pu nous prévenir de l’inutilité des pas avant le commencement de la marche...

 

 

Et nous voilà à repeindre mille fois les contours de notre vie – à embellir la surface – les éléments du décor – comme si, au fond, le contenant avait plus d’importance que la substance. Comme si, au fond, le contenu nous était encore inaccessible...

 

 

Et l’absence des foules. Et la docilité des âmes. Comme si nul, en ce monde, n’était encore prêt à vivre la belle (et terrifiante) liberté – et à s’avancer sans peur et sans regret vers lui-même – pour revêtir (enfin) son vrai visage...

 

 

Nous croyons en des étoiles trop lointaines pour être présents à ce qui nous attend – et à ce qui passe devant nos yeux. Voilà, sans doute, pourquoi nous trébuchons sur la moindre pierre. Pour être plus attentif, il faudrait découvrir l’enchantement de chaque pas – et l’envergure du regard posé sur le plus simple...

 

 

Aux côtés du merveilleux – et des merveilles du monde, nous voilà sanglotant comme si quelque Diable nous avait ôté la vue – et, avec elle, la possibilité de l’émerveillement. Et c’est le drame – le drame inguérissable – que nous partageons avec tous les hommes...

 

 

Le plus laid souvent nous accuse alors que la beauté nous contemple en silence. Et irradie jusqu’à nos pauvres yeux. Et malgré sa grandeur – et sa simplicité – nous ne voyons que le malheur et le jugement – ce qui gratte et irrite dans notre aveuglement...

 

 

Il y a partout des royaumes. Et nous errons à travers tous les territoires en mendiant un peu d’attention à quelques mains et à quelques visages. Comme si nous vivions nus au milieu des plus belles étoffes. Comme si nous n’avions encore compris l’envergure de l’homme – et de son destin – presque magiques lorsqu’il sait s’asseoir, humble et enchanté, sur son trône de vent...

 

 

Ces nuits – toutes ces nuits – de folle aventure où le sommeil nous fait glisser dans le rêve. Pourquoi donc l’âme ne sait-elle transformer les jours en liberté et en merveilles. Pourquoi donc restons-nous encore assis, les yeux fermés, sur tant de possibles...

 

 

Du vide. Et des entraves. Nul autre bruit en ce monde. Le tintement de nos chaînes et nos larmes trop bruyantes sur tous ces chemins sans éclat...

 

 

Et dire que nous sommes suspendus au temps, aux lèvres, aux visages et aux mains – les nôtres sans doute qui se reflètent dans tous les miroirs – et qui n’ont rien à offrir sinon quelques peines, quelques drames et quelques supplices supplémentaires...

 

 

Nous sommes le plus miraculeux du monde – et de l’homme. Et nous vivons comme si nous ne le savions encore – ou pire, en feignant de ne plus nous en souvenir...

 

 

Tout au long de notre vie – et au fil du partage de notre cheminement intime, nous avons privilégié l’écriture dans un monde qui glorifie l’image. Nous avons privilégié le silence dans un monde qui célèbre le bruit et la fureur. Nous avons privilégié le quotidien et le commun – le plus ordinaire – dans un monde qui n’encense que l’esbroufe et le spectaculaire. Et nous avons privilégié la gratuité et l’innocence – l’authenticité et la recherche de lucidité – dans un monde qui ne jure que par l’apparence, le mensonge et la distraction – la ruse, le profit et le commerce. Voilà ce que fut notre perspective (la seule envisageable)... Et voilà comment nous avons modestement contribué (et de manière infime) à réenchanter la vie et le monde – et à leur redonner leur valeur originelle – hors mode et indépassable... Ce fut notre manière (la seule possible pour nous) d’affirmer – et de promouvoir – le règne de l’être et de l’âme sur l’esprit et la matière en cette ère matérialiste (si calamiteuse) où le rêve de notoriété et l’appât du gain ont évincé le goût (notre goût si naturel) pour l’humilité, le respect et le sacré, si nécessaires aux mille choses du monde et au vivre-ensemble – et où l’indigence séculière a fini par tout envahir – et prédominer partout – en excluant et en anéantissant tout ce qui ne participait à sa misérable gloire...

Peut-être sommes-nous nés pour d’autres siècles où l’intelligence et l’Amour n’auraient d’égal – plus aucun rival – où la vie et le réel ne nécessiteraient ni représentations, ni commentaires ni mensonges – et où tous les visages n’aspireraient qu’à être et à aimer – et à célébrer ensemble leur solitude et leur gratitude – et le miracle d’être nés...

 

 

Grandir encore – et s’effacer davantage – parmi les voix et les visages. Adresser encore quelques murmures. Et demeurer au plus près du silence. Comme un baume – le seul possible – sur notre espoir et notre désespérance...

 

 

Là-bas, caché encore parmi les songes et le sommeil, ce rêve de nulle part – en tous lieux du réel...

Et bientôt nous ferons face au jour comme si le soleil ne nous avait jamais quittés. Comme si la nuit n’avait été qu’un mauvais rêve – un simple désir de lumière...

 

 

Et cette intensité – et cette épaisseur – des jours que nous aurons à peine effleurées... Comme si nos lèvres – notre âme et notre vie – n’avaient eu suffisamment soif d Absolu. Noyées encore sous trop de désirs. Avec cet espoir d’être ailleurs – d’être un autre – et cette prétention, un jour, d’y parvenir...

 

 

Peut-être, après tout, n’aurons-nous guère réussi à émerger des racines – de ces instincts sombres de la terre – attisés par les vents de la faim. Une chose, pourtant, est sûre : il nous sera encore offert mille tentatives pour nous extirper du désastre – et embellir le destin de l’homme et du monde. Nous demeurerons en ces lieux, sous des allures différentes, tant que l’obscurité résistera à la beauté des fleurs et des visages – tant que l’ignorance entravera le passage de l’innocence – tant que l’invraisemblable ne pourra voir le jour...

 

 

Dieu jamais ne cédera à nos exigences. Il pardonnera tout – et pardonne déjà nos absences (toutes nos absences). Mais à la fin, il nous faudra prendre la relève – substituer à nos infamies le privilège du regard – celui que nous réservions à un Dieu étranger – au visage trop humain pour être réel... Et de visage en visage, nous irons vers l’invraisemblable – cette figure que nous avons façonnée comme un mythe offert aux naïfs et aux ignares.

Et nous sommes déjà au bord de l’incompréhensible. Et un seul pas suffirait à la transformation – à la métamorphose. Les masques alors seraient brûlés. Et apparaîtrait notre vrai visage – ce silence au goût d’éternité – cette poésie au goût d’innocence. L’art le plus sacré. L’esprit et la matière doués d’intelligence et d’Amour, voués à la célébration de la rencontre (de toute rencontre)...

Et entre la terre et la lumière émergent déjà les yeux sans nom – cette bouche et ces mains aimantes. Les arbres, le ciel et les oiseaux – et les plus humbles bêtes – le devinent à notre sourire. La vie transmutée en grâce. La fin du rêve. Le monde enfin voué à la joie et à l’oubli. Nos plus belles retrouvailles...

 

24 décembre 2017

Carnet n°132 Ce feu au fond de l'âme

Recueil / 2017 / L'intégration à la présence

Nous porterons la nuit jusqu’à l’émergence du jour – et jusqu’au plus haut soleil. Et nous la porterons partout dans les rues et les âmes désertes, dans les cœurs qui pulsent et le sang qui circule sans fin. Et jusque devant les visages les plus distraits, en traversant toutes les morts et tous les destins...

Et dans le vent, la boue et la poussière, nous la soulèverons – et la redresserons comme un totem. Et autour de nous continueront de pousser l’herbe et les fleurs. Et les arbres de se courber à son passage. Et les hommes de sortir de leur désert pour écouter son chant appeler la lumière. Et aux derniers instants du crépuscule, tous les élans rouges tomberont en éclats. Et le jour – le soleil – pourront arriver – et se montrer. Les heures alors n’auront plus cours. La poussière deviendra une fête encensée par tous les pas. Et nos visages riront parmi les étoiles défaites. Le monde pourra enfin vivre – et se tenir debout...

 

 

Et aux pleurs se mêlera bientôt le rire. Comme l’évidence d’un ciel plus accueillant que notre tristesse...

 

 

Chantons plus fort – et plus anonymement – notre joie d’être parmi les morts et les vivants – parmi toutes ces âmes amères, si souvent, de vivre seules auprès des fleurs de ce grand désert...

 

 

Et ce feu balbutiant qui fait naître en nous cette parole. Comme si nos élans naissaient d’une terre antérieure au soleil. Comme si ni les larmes, ni les armes, ni les fêtes ne pouvaient ôter le sel de la poussière...

 

 

A tant veiller les morts, nous nous enivrons de cette espérance de vivre... de vivre encore – mieux et davantage...

 

 

Portons le monde et nos chevelures emmêlées, et ces fleurs, et ces pierres, et ces étoiles comme l’aveu de notre Amour – soulevé par les ailes du vent vers les terres de l’abandon. Et notre impuissance à épouser la terreur des regards pourra enfin célébrer notre chant. Et nous pourrons aller ensemble – entonner notre hymne à pleine voix – et nous embrasser parmi les rudes décors du monde avant que le silence ne nous foudroie. Et peut-être pourrons-nous dire alors que notre nuit n’aura pas été (totalement) vaine...

 

 

Une fleur en plein hiver. Et le monde encore au printemps de l’enfance. Turbulent, épuisant les jours, les fleurs, les pierres, les âmes et les étoiles. Balafrant la chair. Déniant l’Amour et la mort pour quelques jeux – et quelques regards – sans importance...

 

 

La vie – le monde – leurs rumeurs et leurs mensonges – nous ressemblent. Et ils s’éteindront au premier jour de l’hiver – lorsque après nous être défaits de l’orgueil, nous revêtirons la nudité du silence et que nous pourrons danser – et tourner – heureux et libres au milieu des visages et des saisons. Et nous prendrons alors la couleur – et la douceur un peu âpre – de la neige. Et nous aurons la gaieté de l’oiseau – et la candeur des blés. Et nous aimerons la vie – le monde – leurs rumeurs et leurs mensonges. Et nous traverserons avec eux tous les soleils pour nous enivrer du vent qui fait tournoyer les visages et les saisons...

 

 

Les siècles – et ce monde – sont perdus peut-être... Vaincus et anéantis par l’ignorance et la haine. Mais tant que brûlera ce feu au-dedans des âmes – au-dedans de l’origine des siècles et du monde, nul ne disparaîtra. Ni les visages, ni la foi. Et pas davantage les infinies possibilités du renouveau... Ainsi s’asséchera, de saison en saison, la haine – et s’amoindrira l’ignorance...

Les cris, les chants et les pierres sont parfois nécessaires à la délivrance – autant que les jeux et les impasses – pour débusquer, au fond de chaque destin, et tapi en tous lieux, ce qui ne peut ni décroître ni périr...

Et ainsi nous aimerons tous les visages, tristes et enchanteurs, de la lumière...

 

 

Quelques âmes poursuivent l’ascension de la lumière. Et je vois leur visage, rougi par les vents, qui se cramponne à cette lueur qui persiste dans l’absence – et se dresser pour voir ce qui se cache derrière le mur – et découvrir, d’un regard tourné en eux-mêmes, la fin des labyrinthes...

 

 

Nous sommes le nom peut-être qu’un autre épelle pour précipiter sa rencontre...

 

 

Nous ne sommes peut-être qu’une âme passagère en tous lieux parmi les autres. Et qui a pris figure en ce monde pour aimer – et nourrir – les visages de sa main – et verser sur leurs larmes, et leur si vaine espérance, quelques mots – quelques paroles. Comme une caresse pour dire les nécessités de la vie et les exigences du silence. Et pour dire aussi que nous n’avons pas été seuls – et qu’un Autre – mille Autres peut-être – étaient là aussi à creuser le passage...

 

 

Et toutes ces routes grises dans le noir du monde qui cherchent leur blancheur. Comme si la neige – comme si la mort – ne suffisaient pas...

 

 

Et ces larmes sur toutes les tombes – et ce sang qui ruisselle parmi nous – et ce regard au plus près de notre ombre charnelle... Qui donc est là – qui nous voit et nous entend – pour aller avec nous si fraternellement sur ces chemins privés d’Amour...

Et en pensée, nous étions avec toi. Et avec eux. Comme avec tous ceux qui le réclamaient en feignant l’indifférence...

Nous sommes nés ainsi – pour aimer et accompagner. Et nous qui avions cru que vivre était comprendre – mettre un mot – le doigt – au plus proche de la vérité, comme nous nous trompions...

Vivre n’aura été qu’un poing dressé contre le monde – et lancé sur tous les visages qui nous ont fait face alors qu’il aurait fallu peut-être – qu’il aurait fallu sans doute – s’attendrir et s’agenouiller, sourire souvent, pleurer parfois et disparaître – s’effacer en silence pour laisser la place vacante...

 

 

Dressés au fond de l’âme, cette lumière et ce silence que nos mains idiotes cherchent encore au-dehors en fouillant parmi les immondices et les visages – parmi toutes ces merveilles trempées de sueur et d’espoir – et qui, comme nous, cherchent l’Amour...

 

 

Nous pourrions vieillir, mourir et disparaître autant de fois que nécessaire, nous serons toujours, et à chaque instant, auprès du silence. Au cœur de cette lumière que nous avons tant cherchée...

 

 

Au rythme de la vie et du monde, nous allons – sans même le savoir – vers le silence et l’immobilité. Comme si nous étions emportés à notre insu vers ce que tantôt nous nions et tantôt nous désirons. Comme portés par une innocence encore inconnue malgré nos gestes pesants et nos paroles suppliantes qui rêvent toujours de ce qui brille loin de notre visage...

 

 

Et le destin reculera – et capitulera peut-être – lorsque nous saurons nous défaire de toute ambition. Le désir alors se transformera en silence. Et la nuit s’éclairera – et deviendra jour peut-être (avec un peu de chance). Et nous rirons de ce sort promis à toutes les exigences. Et nous y consentirons. Et nous pourrons (enfin) aller dans la vie – et vers la mort – sans craindre la souffrance des allées et venues, des chutes et des ascensions. Et droits et humbles – autant que nous en serons capables – dans cette honnêteté et cette innocence...

 

 

Que l’on nous aime – qu’on nous le montre et qu’on nous le dise – et nous voilà tout frémissant d’ardeur, de désir et d’espoir. Comme si la promesse d’un visage pouvait nous consoler du monde...

 

 

Seul devant la nuit avec cet étrange sourire. Comme si la lune pleurait avec tendresse sur notre incompréhension...

 

 

Et des cris et des aurores perdues en guise de mur devant lequel se dresse – et s’exalte – la paresse...

 

 

Et toutes ces âmes solitaires qui cherchent et pleurent assises au fond de leur chambre, éclairée peut-être d’une lumière, en parcourant le monde de leurs souvenirs et de leurs désirs à travers cette mince fenêtre qui dévoile l’intimité des autres. Et je les imagine belles et curieuses ces âmes – et assoiffées sans doute de rencontres, rêvant d’Amour et de soirs plus doux et caressants. Levant les yeux peut-être pour regarder la lune et les étoiles, là-bas au loin, qu’un autre sans doute regarde aussi, scellant ainsi une sorte d’union invisible – un mariage insensé – où la chair et l’âme pourraient s’aimer à distance, et sans se connaître, par le fil fou et fragile de l’intention et de la pensée...

 

 

Dans notre rire, les musiques d’autrefois et le silence d’avant notre naissance. Comme le jour et la nuit réunis sur nos lèvres (enfin) réconciliées. Et le premier chant de l’homme peut-être...

 

 

Entre la terre et l’aube, cette buée sur la vitre. Et nos yeux tristes qui questionnent encore la nuit...

 

 

L’ignorance, la magie et les pièges du monde. Et les âmes révoltées – et soumises à notre incompréhension. Comme si nous ne pouvions danser qu’autour de nous-mêmes – et vivre qu’en oubliant la mort...

 

 

L’herbe et la poussière – et les âmes misérables – inlassablement harcelées, chavirées et balayées par les vents. Et les vies à la dérive. Et les frémissements de la chair entre les promesses et le silence. Comme voués à la perpétuité de la soif et de la source...

 

 

Au bord du monde, le ciel gris et les chevelures ignorantes ruisselant de pluie et d’éclats – espérant le chant à venir et la fin des rêves pour que la terre devienne enfin réelle – et que les âmes puissent conduire les vies à la dérive vers un refuge – un lieu prémonitoire – où la terreur et la soif seraient bannies et pardonnées...

 

 

En croyant porter le jour, nous amenons la nuit. Et en croyant transmettre la lumière – quelques bribes de savoirs – nous offrons la cécité. Que faudrait-il donc faire pour ne plus leurrer les destins... Peut-être donner à entendre le silence aux visages pour qu’ils ne s’effraient plus ni de la vie ni de la mort – et qu’ils puissent affronter les circonstances sans soutien ni certitude, l’âme plongée au cœur de l’inconnu...

 

 

Les hommes entre la terre et le vent. Au cœur, pourtant, de tous les soleils. Et les âmes courageuses au fond du silence. Et les regards, enfoncés dans la solitude, qui s’interrogent... Comment pourrions-nous ne pas aimer le monde...

 

 

Les cris et les chants des hommes aux mains caressantes et hargneuses – ignorantes – qui creusent leur destin parmi la boue, la fureur et la poussière en levant un œil parfois sur ce qui les contemple...

 

 

Au cœur des visages mutiques – et de l’indifférence – à vivre pour rien, pourrait-on croire... Mais Dieu veille en nous, bien sûr – silencieux et sage – et si joyeux dans notre solitude...

 

 

Nous aurons vécu enclos dans la solitude – et tenté de déchiffrer la vie, le monde et la mort sans oser y poser nos lèvres, effrayés par la poussière (funeste) qu’auront soulevé nos pieds à l’approche des menaces et du danger...

 

 

L’enfance originelle du monde comme les feuilles mortes à l’automne cherchant un abri – un refuge contre le vent. Comme une façon peut-être d’asseoir leur éternité parmi nous...

 

 

Des fleurs, des pierres et des étoiles par millions – par milliards. Et autant de visages – et autant de morts – pour balbutier leur nom et noircir tous ces livres de millions de signes. Ecartelés, si souvent, entre le noir et la lumière – et accouchant parfois du plus beau silence...

 

 

Sans ombre et sans regret parmi les voix et les regards. Parmi les vents et les chants qu’auront lancés les hommes contre tous les visages de la terre. Aussi triste que la neige et la mort en hiver lorsque les oiseaux frémissent et que les rumeurs du monde, cinglantes si souvent, traversent nos pudeurs...

 

 

Les jours et les visages. Une présence claire entre l’oubli et l’absence. Et quelques ombres furtives le long des murs – et derrière les frontières – fragilisés par l’Amour...

 

 

Assis obscurément dans notre nuit, balbutiant et balafrant comme si vivre n’était miraculeux. Comme si le soleil allait assurément revenir demain. Comme si la mort était encore lointaine...

 

 

Ecoutons. Et apprenons du silence...

 

 

Ah ! Cette folle beauté des brasiers – et de tout ce qui consume nos vies, le monde, l’orgueil et les désirs, la prétention et l’ignorance ! Annonciatrice de tous les feux de joie...

 

 

Et partout ces danses et ces chants qui célèbrent la vie – la moitié de la vie – en oubliant la laideur, la tristesse et la mort. Et qui exaltent notre exil et notre solitude. Comme une façon maladroite peut-être de rendre grâce – et de remercier – le versant sombre des choses que nul ne veut voir – que nul ne veut connaître ni habiter...

 

 

Mille saisons au fond de sa masure ouverte sur le monde, le ciel et les Dieux. Auprès des plus humbles visages que compte la terre. Dans la compagnie du vent et du silence. A écrire, chaque jour, quelques lignes. Mille lignes peut-être... Comme un remerciement – une gratitude – à cette grâce de vivre la solitude au milieu des forêts et des collines – avec ces frères rencontrés au hasard des chemins, tachés parfois de mousse et de lichen, lançant parfois leurs bras noueux vers le soleil, montrant parfois leur museau en sortant des bois. Et ces mille pas, chaque jour, qui exercent leur ardeur – et leur joie – à gravir et à dévaler les pentes – au sommet de toute présence vécue dans la plus belle humilité...

 

 

Ici-bas, tant de songes et de cris. Et tant de mains et de bouches qui s’agitent. Et là-haut, tant de présence et de solitude. Comme si le monde n’était qu’un rêve...

 

 

Nous porterons la nuit jusqu’à l’émergence du jour – et jusqu’au plus haut soleil. Et nous la porterons partout dans les rues et les âmes désertes, dans les cœurs qui pulsent et le sang qui circule sans fin. Et jusque devant les visages les plus distraits, en traversant toutes les morts et tous les destins...

Et dans le vent, la boue et la poussière, nous la soulèverons – et la redresserons comme un totem. Et autour de nous continueront de pousser l’herbe et les fleurs. Et les arbres de se courber à son passage. Et les hommes de sortir de leur désert pour écouter son chant appeler la lumière. Et aux derniers instants du crépuscule, tous les élans rouges tomberont en éclats. Et le jour – le soleil – pourront arriver – et se montrer. Les heures alors n’auront plus cours. La poussière deviendra une fête encensée par tous les pas. Et nos visages riront parmi les étoiles défaites. Le monde pourra enfin vivre – et se tenir debout...

 

 

Un jour, viendra celui par qui les visages oublieront leur nom et pourront rassembler leur âme en une seule figure – éclatante d’Amour dans la nuit. Comme si le noir n’avait été qu’un balbutiement, presque innocent, de la lumière. Un préalable inévitable – et sans importance...

 

 

Les lois de l’âme ne sont celles du monde. On ne peut les inscrire ni dans les livres ni dans le marbre. Elles s’imposent aux gestes instinctifs et naturels devenus innocents et changent selon les circonstances et les visages. Et en dépit de leur impossible permanence, elles demeurent inféodées à l’Amour – et se déclinent en mille sensibilités – et en silence – au gré des paysages et des rencontres...

 

 

Vivons à pleine voix – et en plein regard – comme si le monde, la terre et les hommes étaient innocents. Comme s’il n’y avait ni ignorance ni impasse. Comme si la nuit était le miroir (le parfait miroir) du jour. Comme si nos balbutiements étaient la lumière. Comme si le silence était notre seule compagnie. Comme si nous avions (enfin) compris que vivre était un miracle – et une possibilité pour aimer...

 

 

Et si nous devions tous mourir mille fois – des millions de fois – des milliards de fois – avant de pouvoir renaître plus sages...

 

 

L’or n’est que l’ombre des arbres au crépuscule. La vie – la vie pleine et la joie – demeurent en amont de toute richesse et de toute saisie – en amont de tout rêve et de tout langage. Et nos poches – et nos âmes – seront toujours trop étroites pour les recevoir. Il faudrait un cœur – et une sensibilité plus haute et plus large que le ciel pour les accueillir – les vivre et les goûter comme notre seul miel...

Et c’est à cette unique ambition – et à cette unique tâche – que l’homme devrait se livrer. L’abandon de l’or en serait, sans doute, facilité – et (bien) plus supportable. Et chacun pourrait alors sérieusement envisager – et se résoudre à – cette nouvelle perspective...

 

 

Un jour, viendra le temps où l’oubli sera notre seule mémoire. Et nous pourrons aller sans souvenir – sans malice et sans espoir – vers ce qui nous attend. Au seuil du silence – au seuil de cette vie sage et immobile – qui accueille toutes les renaissances et toutes les résurgences du printemps. Comme des visages enfin sereins et grouillant d’ardeur – et des âmes éprises du soleil dans le vent et cette longue nuit – interminable peut-être...

 

 

Et ce feu si rouge – si vif – au milieu des braises et des flammes. Au-dedans de tout, en vérité : des pierres, des arbres, des âmes, des visages et des étoiles. Comme un lointain écho – et le prolongement peut-être – de ce brasier immense du fond de l’univers sorti des entrailles des origines...

 

 

Les mots. Comme une peinture, grasse, épaisse et subtile à la fois, colorée de mille teintes et de mille nuances. Et le poème comme un tableau – une fresque immense sur la terre minuscule. Et, chaque jour, nous plongeons nos doigts – nos mains – nos bras – notre âme et notre corps entier – dans la couleur et l’étalons à grands gestes – et en petites touches simples et délicates – pour dire le monde, la vie, le temps, la mort, le silence, l’infini et la vérité et dessiner un gigantesque espace de joie – et l’offrir (humblement) à la tristesse des âmes qui passent, indifférentes (par excès d’ignorance sans doute...) sans rien dire et sans rien aimer – et sans rien savoir de ce trésor inaccessible qu’elles portent (en elles) comme tous les cœurs sensibles de cette terre...

 

 

La fleur et la pierre sont souvent plus poétiques que les hommes dont l’âme est trop occupée à se façonner un destin, si risiblement glorieux. Leur instinct naturel les pousse à faire fleurir – et à chanter – ce qu’elles ont de plus précieux à offrir : leur essence brute et sans mensonge...

 

 

Quelque chose monte en nous que nous ne pouvons voir. Une innocence – un regard – un silence – qui brûle les songes et les fantômes. Comme une lumière – une intelligence – vouée à son propre règne qui construit et détruit tout sur son passage au gré de ses exigences à l’égard du monde et des visages...

 

 

Et les yeux de l’enfant solitaire qui caressent le ciel et le monde de ses prières. Cherchant peut-être – cherchant sans doute – un ami invisible pour échapper à la folie des regards et aux diableries des visages. Et comme une façon, peut-être, de tromper l’ennui et l’attente de la mort...

 

 

Au plus haut degré de l’absence, l’homme sans doute. A l’égal de la pierre. Comme une masse à la paresse immobile. Une inertie placide et sans attente. Et la furie gesticulante des siècles qui brassent les songes et le vent en rêvant à la gloire des horizons – et dont les pas, aveugles au ciel et au silence, prolongent la nuit...

 

 

J’aimerais une terre – une simple terrasse peut-être – oublieuse d’elle-même, sensible aux âmes, éveillant le désir à l’Amour – et qui dévoilerait aux visages ce lieu où le monde deviendrait beau et silencieux. Je fais parfois ce rêve, accoudé à la balustrade des jours, les yeux plongés dans la nuit et le chant qui reste au fond de ma gorge. Serais-je donc le seul, en ce monde, à rêver d’Amour...

 

 

Pris entre la neige et le feu – prisonnier de cette route trop longue où les hommes dévisagent les âmes comme si l’innocence n’existait pas, je regarde l’étoile lointaine. Et je cisaille la nuit de mes baisers trop voraces. Et ma voix s’élève pour célébrer le jour – et le peu de temps qu’il nous reste à vivre. Et j’ouvre la main à la sève rouge qui coule entre nos doigts. Et je porte mes lèvres au soleil – sans un mot – sans un cri – pour que le monde regarde plus haut que ses lois et ses interdits...

 

 

Le poème comme une résonance à ce qui ne peut se dire. A ce silence parmi nous qui pourtant blesse encore les âmes. Comme si seul le bruit avait quelque chose à nous apprendre...

 

 

Un peu de joie – un peu de paix et de sommeil – dans ce qui nous échoit, serait-ce donc là le seul rêve des hommes...

 

 

Au début du monde peut-être y avait-il l’enfer... Cette chaleur invivable dans laquelle seules les pierres, malheureuses combinaisons d’atomes, pouvaient fleurir. Puis, la fournaise a pris une improbable tournure. Et du brasier, devenu plus supportable, est née la chair, cette matière dotée de souffle... Et malgré l’hostilité du décor, l’enfer perdit de sa superbe. Et quelques millénaires passèrent... Et l’enfer, progressivement, se transforma de façon inattendue, presque inespérée, en paradis à la fois rude et merveilleux, chargé de fruits et d’abondances – et de mille créatures minuscules qui proliférèrent – offrant à la terre et à ses habitants un agréable et moelleux tapis – riche, mouvant et vivant. Et ces mille créatures bientôt se multiplièrent et se transformèrent, évoluant, pas à pas, vers les balbutiements d’une intelligence – d’une verticalité. Ainsi émergea l’homme aux derniers instants de cette longue histoire. Et quelques secondes – quelques siècles – suffirent pour qu’il saccage ces merveilles et transforme la terre en désert – en tristesse – en lui donnant l’un des visages de l’enfer dont nous sommes nés... Comme la récurrence – la résurgence cyclique – peut-être d’une forme de malédiction originelle...

 

 

Nous croyons bâtir un destin – et écrire une histoire. Et c’est pourtant à la fin du monde que commenceront les siècles. Lorsque la chair et l’âme auront découvert la plénitude d’une existence sans heure – affranchie des luttes, des horreurs et du temps. Nous retrouverons alors l’âge d’or d’avant la naissance du monde et de l’univers – d’avant la naissance des mondes et des univers – cette éternité où le sommeil et la somnolence sont bannis...

 

 

Si loin de tout, l’homme dans son sommeil, sa démesure et sa prétention. Et dans son atroce insensibilité au monde. Gesticulant comme un pantin affamé et indifférent...

Et il est rude – et insupportable parfois – de vivre parmi ces visages sans âme. Comme si nous étions seul(s) au monde – encore (un peu) vivant(s) parmi le sang, les fantômes et la mort...

Et cet Amour qu’il nous manque parfois pour aimer ces visages, ces mains sournoises qui blessent et entaillent et toutes ces lèvres qui, derrière leurs sourires, geignent, crient et sucent le sang des vivants et des morts...

 

 

Ces heures où le temps se resserre comme si nous allions mourir l’instant suivant. Comme si le monde (notre monde), les siècles et notre vie allaient s’effondrer. Et le souffle nous manque pour vivre – et respirer. Et chancelants, exsangues et défaits, nous appelons le sommeil et y sombrons pour quelques instants – pour quelques heures – comme un court et médiocre répit dans notre angoisse pour ajourner notre faiblesse et notre impuissance à affronter l’âpreté des circonstances...

 

 

La misère et le malheur ont mille visages. Et sur les lèvres, le même sourire indélicat comme un sel sur notre tristesse et nos blessures...

 

 

Et ces froissements de rêves qui n’accoucheront que du néant. Comme si nous pouvions croire encore aux histoires du monde et des hommes...

 

 

Et nous partirons, sans doute, sans un regard sur ce qui demeurera après notre mort. Comme si seule comptait la nouvelle saison, si terrifiante encore depuis ces rivages...

Et chaque pas célébrera l’entêtement de la vie et la permanence de la mort. Comme une âme enfin libre – et réduite à l’évidence du silence...

 

 

A l’affût – et à l’orée – de tout – de tout ce qui fut, est et sera. Comme un sang offert – livré à une perpétuelle rencontre amoureuse. Comme un sourire – une invitation – lancé(e) à tout ce qui hante le ciel, la terre et le poème. Pour offrir un voyage sans égal – et une (réelle) raison d’espérer aux siècles et aux visages...

 

 

Le monde et le temps sont plus vastes au-dedans. Et ceux du dehors ressemblent à des fables de haute trahison qui n’enchantent que ceux qui croient (encore) à leurs désirs et à leurs promesses. Des histoires que l’on raconte aux enfants pour qu’ils ferment les yeux et s’endorment. Et pour que le sommeil dure toute la nuit...

 

 

Et dans la cambrure de l’âme, je décèle une faiblesse – comme un creux – une déformation – le miroir de notre soif – l’envers du poème peut-être... Comme un silence qui sourd entre les lignes – et toutes les lèvres suppliantes – qui rêvent d’une autre nuit – aussi belle que le jour – aussi grande que le ciel – et moins triste que les destins abandonnés à leur sort...

 

 

Tant de visages en nous, nés de l’enfance, nous insufflent des rêves un peu fous de gloire et d’innocence. Comme si nous n’avions jamais quitté l’âge des jeux et des songes. Comme si la nuit du monde et des choses avait enfoncé en nous l’aveuglement... Et où comptons-nous ainsi marcher à présent – et poser notre voix et notre cri... Encore plus bas sans doute, là où le jour ne peut ni éclore ni se montrer...

 

 

L’encre en nous – sur nos pages – plus rouge que noire. Plus désespérée qu'espérante lorsque l’aube se rapproche, que les voix murmurent et les yeux se détournent. En surplomb des bruissements d’âme et de feuilles – au-dessus de toutes les crêtes et de tous les déserts de ce monde parmi le silence – et les visages, si naïfs parfois – dont nul ne peut épeler le nom...

 

 

L’ultime viendra comme une évidence couronner la sueur, l’exercice et les efforts inutiles. Comme une grâce se livrant – s’offrant – à l’âme et à la chair épuisées par tant de recherches et de foulées parmi le plus connu – et le plus familier – si étrangers pourtant à tous les Dieux d’Orient et d’Occident. Et les blessures alors se refermeront. Et la lune deviendra terne et grise – autant que les étoiles anciennes. Et nous scellerons l’éclat et la profondeur pour vivre parmi les vivants et les morts dans le plus simple degré de la jouissance – dans le silence clair et sans effroi qu’auront délaissé nos ascendants. Et le ciel alors deviendra brillant – comme la seule gloire possible, affranchie des rêves et des images. Et nous nous tiendrons debout avec l’ultime pour seule ossature, seul décor et seul visage. Et nous deviendrons – et nous réjouirons de – tout ce qu’il nous offrira...

 

 

Nos vies – nos recherches – ont des allures de monstre maniaque et impotent. Comme des amas de chair, d’os et de sang attachés à quelques livres, à quelques sourires et à quelques cendres – et qui ne découvriront, en fin de compte, que le néant. Et, pour les plus chanceux et les plus tenaces, sous le néant, le silence et le vide le plus joyeux...

Mais quelle tristesse, au fond, pour toutes ces âmes – et tous ces pas – si avides et si pressés...

Si nous avions su, nous aurions, dès le premier jour – au premier printemps raisonnable, plongé notre cœur dans le présent, libéré nos gestes du doute et du désir, et serions restés là à attendre, la tête bien sagement posée sur le séant, la fin des bourrasques, la fin des orages, la fin des larmes et du monde pour voir arriver cette éclaircie impromptue, venue sans préparation ni annonce, comme la seule possibilité de notre vie et le seul résultat envisageable de nos, si vaines et laborieuses, recherches...

Mais qui aurait pu savoir, avant de lancer son premier pas, que le sourire et la joie étaient déjà là (tout entiers) sur notre visage que la vie, le monde et la mort ont toujours effrayé... Il n’aurait fallu qu’un souffle – qu’un baiser peut-être – suffisamment puissant et confiant (en nous) pour se résoudre, dès les premiers instants, à quitter le rêve et le mensonge du temps et du labeur pour embrasser le silence, et la grâce, à pleine bouche...

 

 

Je veille. Nous veillons. Et pourtant personne sous notre regard. Comme si le monde n’était qu’un rêve. Comme si le monde n’existait pas. Comme si les silhouettes n’étaient que des fantômes. Et, sans doute, demeurerons-nous ainsi – seul(s) à jamais...

 

 

Regardez donc les feuilles des arbres mourir à l’automne ! Regardez donc comme elles vont dans l’allégresse, emportées, folles et légères, dans la danse du vent qui les mène, en de joyeux tourbillons, vers leur dernière terre. Regardez donc comme elles s’y posent, ivres et sereines, heureuses d’être réunies et éparpillées dans un merveilleux désordre sous celui qui les a fait naître – au cœur du vivant et parmi le terreau des heures et des saisons prochaines...

On ne peut, bien sûr, en dire autant des hommes qui s’en vont, malheureux (malheureux comme les pierres), rejoindre, dans une longue et triste procession, leur petit carré de terre bien aligné entre les murs d’un cimetière. Loin, si loin, de la vie. Et plus éloignés encore à cette heure qu’au cours de leur funeste séjour parmi les vivants...

 

 

Nous vivons comme si nous portions le monde et ses blessures. Le sang des morts et la peine des vivants. Plongés dans un gouffre au-delà de la folie sans voir – ni sentir – le visage et les bras qui nous soulèvent pour alléger – et guider – notre marche aveugle et triste...

 

 

Au plus nu du jour peut-être – lorsque nous dessaisissons la nuit de sa torpeur – et que nos lèvres frémissantes balbutient une prière... Comme si soudain, nous nous retrouvions hébétés – et incertains – en pleine lumière, doutant de la consistance du réel – propulsés en un lieu inconnu au milieu de nulle part – hors du monde et hors du temps. Et que nous regardions autour de nous avec la plus grande franchise sans rien voir d’autre que le silence et l’âpreté permanente de la mort...

 

 

Aux heures sombres du destin – au plus près peut-être de la mort qui guette – se délitent les jours. Et la nuit même, sans doute, se retire. Et nos yeux s’avancent dans le noir, suspendus à l’âme inquiète, au fond de leur orbite. Et ils se retournent – et voient cette flamme qui donne au cœur et au monde leurs élans et leur justesse. Et quelque chose en nous tombe à genoux – et attendrit la dureté de nos paupières et de nos mains. Comme si s’ouvrait une fenêtre sur le ciel et les abîmes – et que nous regardions à travers – et posions un pied sur le rebord sans craindre ni la chute ni l’envol...

 

 

Et cette présence – cette part – cet espace – en nous qui ignore, qui devine sans savoir, qui sait sans comprendre et comprend sans s’interroger en regardant la vie s’éteindre – et aller vers ce qu’elle ne pourra jamais atteindre...

 

 

Des ombres, des marches et de l’innocence encore malgré l’ignorance arrogante des âmes et la rudesse des visages. Et ces mains et ces dents si carnassières lors des étreintes. Et ces vivants aux allures de fantôme. Et ces morts au visage immobile – et au sourire énigmatique. Comment pourrions-nous ignorer encore ce qui nous habite de façon si résolue...

 

 

La résonance du rêve et des Dieux. Comme le seul obstacle, peut-être, au jour. Dans ce face-à-face – ce corps-à-corps – inégal entre le sommeil et l’oubli...

 

 

Cet antre – et cet Autre – qui nous séparent de nous-mêmes. Toujours. Comme si nous divisions – et nous nous partagions – indivisibles que nous sommes. Comme envoûtés par les bras de la paresse et les rites de la séduction. Comme si nous voulions désespérer la solitude. Comme si nous renâclions encore à réunir tous nos visages...

 

 

Et la nuit nous vint comme un songe. Et le sommeil nous prit – et fit de nous des alliés. Et, à présent, nos rêves ont un goût de larme et de tristesse. Comme si le jour n’existait pas. Comme si nous l’avions inventé en même temps que la peur et l’espoir...

 

 

Et ces rêves en escalier par milliers – par millions – qui nous font monter et descendre – sombrer au plus noir – et grimper aux rideaux du moindre jour. Nous assenant la peine et la joie comme si nous méritions d’espérer et de souffrir encore...

 

 

A l’exacte place où se tient le mystère, nous vivons. Et nous arpentons le monde comme s’il n’y avait aucune énigme – aucun trésor à découvrir – ni aucune joie (véritable) à ressentir – avant de quitter, un jour, les lieux – pour rejoindre d’autres terres, voilées par d’autres espoirs et d’autres chimères. Comme si nous n’avions encore compris après toutes ces errances, tous ces malheurs et toutes ces existences que nous portions la porte et la clé – la question et toutes les réponses...

 

 

Au-delà du jour se dessine le silence. Comme deux ailes supplémentaires – nécessaires à l’envol du monde. Comme une crête permanente au carrefour du crime et des promesses – et au cœur même des caresses et du fracas...

 

 

Sans doute ne retiendrons-nous que le bleu (infini) du regard parmi toutes les couleurs de la terre. Et son cadre d’or surplombant la cime des jours aux abords des paupières fermées – si coutumières de la grisaille et de la nuit...

 

 

Il y aura toujours une main – et des visages – au bord des routes et des chemins. Comme le miroir de notre solitude qui exige une réponse – un geste – une présence – une caresse – n’importe quoi pourvu qu’on la console du monde – et de ses malheurs...

 

 

Les jours-folie où les lignes deviennent courbes, traits hachés, taches presque invisibles. Où les visages rient et pleurent sans se douter de la lumière et de la mort qui approchent. Où les histoires, les territoires et les frontières perdent leur intérêt et leur sens. Où toutes les aventures – et jusqu’à l’ouverture sur l’ailleurs, l’impossible et l’impensable – savent s’extraire de l’emprise des songes.

Et ces jours-folie sont une bénédiction dans notre sortilège commun. Et ils nous rassurent – et nous offrent presque la certitude d’exister – sur cette terre incertaine où le noir perle – à chaque virage –et sur chaque courbure – et où le ciel s’essouffle devant la figure distraite et l’indifférence des hommes. Comme un baume (un peu de baume) sur le cœur pour traverser la monstruosité hallucinatoire du monde jusqu’à l’heure prochaine – jusqu’au prochain jour...

 

 

L’horizon n’est sensuel – et prometteur – que dans les rêves. Et sa réalité brute finit toujours par rattraper le retard des pas. Comme si le songe ne pouvait se résoudre à ses (misérables) ronds dans l’eau. A ses chimères, à ses fantasmes et à ses attentes. Comme si l’aube avait mandaté le monde pour nous extraire de ses leurres et de ses appâts...

 

 

Un monde, une chambre et mille questions. Et mille grimaces face au désert et à l’absence, si criante, de réponse. Et le courage d’aller encore malgré la peur, l’incertitude et l’ignorance...

 

 

Tant qu’il y aura des mots pour dire – et célébrer – le silence, la violence ne pourra terrasser l’Amour. Et lorsque le monde (enfin) délaissera la violence, le langage deviendra inutile. Les gestes puiseront leur nécessité – et leur justesse – dans l’innocence. Et la lumière sera notre seul visage.

Le gris alors se transformera en rose. Le rouge en vert. Et le bleu en infini et en transparence. Et la terre pourra tomber en cendres – et être délaissée pour des rivages sans couleur...

 

 

Quand saurons-nous donc lire les visages et les paysages de ce monde... Quand saurons-nous voir les courbes de l’horizon, les mille points de passage, les cercles de joie dissimulés au cœur des plus grands drames, la cime secrète au fond des impasses et la beauté cachée derrière les traits les plus vils et les plus grossiers... Quand saurons-nous acquiescer à l’aventure, à l’ordinaire, au commun et à l’inconnu – à toutes ces merveilles insoupçonnées...

Quand saurons-nous jeter nos chaussons trop confortables pour aller nu-pieds – et sauter à pieds joints dans l’existence... Quand oserons-nous vivre, être et aimer un peu... Et qu’attendons-nous pour y consentir – et nous offrir à ce qui passe – et célébrer toutes les présences au cœur du sacrilège et du mensonge...

Quand aurons-nous donc le courage de tordre le cou aux prétextes, aux illusions et aux masques étroits et mortifères... Quand saurons-nous devenir nous-mêmes (et bien davantage...) pour aller confiants et sereins sur les chemins – en traversant la vie, le monde et le temps avec pour seul appui notre unique ermitage : le silence, la joie et la lumière... Quand saurons-nous enfin devenir des hommes – des âmes douces et conscientes – attentives et respectueuses – et profondément aimantes – au-delà de la laideur et de la beauté apparentes – au-delà des images, des représentations et du jugement – innocents et libres parmi les circonstances, les âmes et les visages de ce monde...

 

22 décembre 2017

Carnet n°131 La tristesse et la mort - l’épreuve de la lumière

Récit / 2017 / L'intégration à la présence

Et ces vents – et ces souffles – sur l’horizon qui emportent tout : la vie, les rêves, le jour, la nuit et les visages, fiers ou geignards. Ne laissant sur les plaines que la mort et la poussière. Et ces cris – et cet effroi – sur les lèvres des vivants...

Et d’autres cauchemars nourriront notre nuit. Et nous chanterons encore entre nos rêves et le silence. Comme si le sommeil n’existait pas...

 

 

Un nom parmi tous les noms

Un visage parmi tous les visages

Un mort parmi tous les morts

Parti(s) rejoindre, à part égale peut-être – qui sait...

Une autre terre – un autre monde

Et l’infini – cet espace sans nom et sans mort

Notre visage commun.

[En hommage à Solias – le 18 octobre 2017]

 

 

Que d’images encore qui nous hantent... Et la mort, partout, qui se déchaîne. Comme si vivre n’était qu’espérer – attendre l’improbable fin de la souffrance...

 

 

Le ciel et les jours gris. Les cours et les cœurs calcinés. Et partout les jardins à l’abandon. Serait-ce donc cela vivre parmi les hommes...

Qui pourrait bien nous faire quitter la solitude des collines...

 

 

Et ces piles d’images engrangées dans la mémoire... Et ces millions de signes – hiéroglyphes du passé – accumulés qui alourdissent le regard et le souvenir... Et cette ignorance encore si criante de tout... Comme si nous aspirions, malgré nous, à travers ces amas de représentations, à avaler le monde et la vie – pour mieux les comprendre à seule fin de mieux les goûter et d’en faire un plus profitable usage...

Mais qui sait, sur cette terre, que nous sommes déjà la vie et le monde – et peut-être tant d’autres aussi... – et qu’il nous faut les accueillir avec la plus grande nudité pour saisir leur vérité. Et que notre seul engagement n’est ni d’en user à notre convenance ni d’en jouir mais de les vivre et de les aimer sans rien choisir ni décider...

 

 

Reclus déjà en nous-mêmes, comment pourrions-nous échapper à la solitude...

 

 

Un destin, un voyage. Mille chemins et mille découvertes. Et autant de questionnements. Comme une boucle sans fin où la curiosité et l’interrogation ne cessent d’attiser cette faim insatiable de connaître...

 

 

Survivrons-nous à notre destin... Qui peut savoir...

Et qui peut connaître le poids de l’âme sur notre vie et notre chemin...

La vie, peut-être, n’est qu’une impasse qui ouvre sur le questionnement. Et le questionnement, la seule voie possible vers la délivrance. Ensuite, en ouvrant une autre perspective, le regard change de main... Et l’impasse disparaît. Les murs – tous les murs – s’effondrent. Et ne reste que l’espace qui se mêle, peu à peu, au regard. Et ensemble ils deviennent présence – celle qu’attendaient notre embarras et notre si dévorant besoin de liberté...

 

 

Serions-nous trop métaphysiquement austères et pesants pour nous livrer aux mille danses du monde ? Serait-ce cette conscience aiguë de la mort et cette sensibilité, si vive, aux mille misères des vivants qui refréneraient nos élans...

Peut-être, après tout, ne sommes-nous nés pour y participer mais pour nous en faire le témoin – en comprendre la trame, les jeux et les enjeux – et offrir notre témoignage et nos balbutiements de compréhension à ceux qui vivent et vouent leur vie et leur âme – toute leur vie et toute leur âme – aux mille danses, si joyeuses et si funestes, du monde...

 

 

Nous avons cherché en vain – tous autant que nous sommes. Et nous n’avons rien trouvé – quelques babioles – et quelques consolations peut-être – comme une maladroite façon de passer le temps et de traverser les jours... Mais rien ni personne n’a jamais su parfaitement refléter notre visage. Et, à présent, la solitude a tout envahi : la vie, le cœur, l’âme, la maison, le jardin et jusqu’à ces rues désertes et peuplées de fantômes... Et pourtant, quelque chose en nous espère encore la rencontre...

 

 

Et nous voilà de retour, mal fagotés – à la mode d’aucun temps – d’aucune époque – devant le monde qui nous dévisage comme si nous n’existions pas – comme si nous n’avions jamais existé... Le regard, la présence et l’Amour sont absents dans les yeux des hommes. Leur âme est trop sombre. Et si verte encore... Et voilà que cette indifférence nous rappelle à nous-mêmes. Nous enjoint de regarder – et de trouver en nous – ce qui regarde et ce qui attend. Et de les distinguer pour pouvoir répondre aux besoins de l’un et aux exigences de l’autre. Et de cette distinction pourront alors émerger progressivement le regard et la compréhension de notre mystère si profondément lié à celui du monde et de la vie...

 

 

Le temps aussi nous oubliera. Tout continuera. Sera comme avant et changera – se transformera et se renouvellera. Mais la chair aura disparu, prise par la mort – défaite et recomposée – et renaissante bientôt, ici ou ailleurs qu’importe... Et le regard demeurera. Seul et sans support peut-être – ou dans les yeux d’un autre, à peine frémissant – à peine balbutiant comme notre (pauvre) parole qui tente de dire ce qu’elle ne peut comprendre – et ce qu’elle effleure seulement peut-être...

Et, sans doute, regarderons-nous encore avec cet éclat et cet effroi au fond des yeux... Et, sans doute, continuerons-nous de rester silencieux – sans voix – face au silence et à toutes les énigmes du monde dans cette perpétuelle ignorance de nous-mêmes...

 

 

Et ces vents – et ces souffles – sur l’horizon qui emportent tout : la vie, les rêves, le jour, la nuit et les visages, fiers ou geignards. Ne laissant sur les plaines que la mort et la poussière. Et ces cris – et cet effroi – sur les lèvres des vivants...

 

 

Et d’autres cauchemars nourriront notre nuit. Et nous chanterons encore entre nos rêves et le silence. Comme si le sommeil n’existait pas...

 

 

Terrassés par les mouvements du monde et le silence. Dans cette incompréhension de tout. Et nous marchons – et marcherons encore – en claudiquant pour chercher un refuge – un lieu où l’on pourrait échapper aux tourments de vivre et à la mort. Et nous errons – et errerons encore – entre nos murs borgnes, sur nos terrasses et nos jardins en friche parmi toutes ces ombres que le soleil peine tant à pénétrer...

 

 

Le rideau noir est tombé. Demain n’existera pas. Demain n’existera jamais. Mais l’instant est encore trop cruel – trop pur sans doute – pour s’y abandonner. Un autre jour peut-être, nous irons sans carte ni certitude rejoindre l’éternité...

 

 

Ici, tout se déchire – et s’efface. Tout s’en va – emporté ailleurs – on ne sait où... dans la nuit qui s’étire toujours plus loin – jusqu’au bout de l’horizon sans doute – ou dans le jour – cette promesse de lumière qui aveugle encore nos yeux si lourds d’espoir – et si tristes de ce pauvre séjour – de cette malheureuse expédition – avec ses mille départs et ses mille abandons – et nos mille rêves de rencontre. Et nous voilà chavirés, sombrant dans la solitude et la désespérance... aussi seuls et désespérés qu’au jour de notre naissance...

Et de déchirement en déchirement, que restera-t-il de notre vie ? Que deviendrons-nous lorsque tous ces lambeaux nous auront été arrachés ? Le néant nous disent les hommes. La lumière – le regard et la présence – nous disent les sages. Et nous autres, ni vraiment hommes ni vraiment sages, nous continuons à regarder la vie et le monde – et les mille circonstances – nous déchirer sans même l’espoir d’une accalmie – sans même l’espoir d’une fin – allant toujours entre le néant et la lumière vers ce regard – vers cette présence...

 

 

Des rêves de chemins. Et des espoirs de montagne. Et cette glu qui nous cantonne dans la plaine parmi ces visages étrangers – presque abstraits. Alors nous faisons briller, au centre de la page, quelques taches noires pour ne pas désespérer davantage – et garder espoir d’ouvrir, un jour, les yeux sur l’aridité des ténèbres et sur le soleil déjà présent au-delà des horizons – au cœur même de notre tristesse...

 

 

Nous attendons le monde – et chaque matin – et chaque recommencement – en espérant davantage... Comme si nos larmes pouvaient être asséchées par les visages et le soleil qui, chaque jour, revient...

Que serions-nous sans les miroirs ? Et comment vivrait-on sans leurs mille reflets ? Avec, sans doute, un peu plus de noir au fond des yeux – avec un peu plus de noir aux fenêtres – et avec l’âme encore plus sombre, plus sombre que jamais, et aussi seule que nos joues humides et grises de cendres face aux ruines, si indécentes, de nos vies – ces constructions si dérisoires bâties pour échapper à la mort et, peut-être, à l’ennui... Aujourd’hui nous ne savons plus. Nous sommes las. Et la mort est déjà là qui nous emportera bientôt...

Et, pourtant, entre les ombres, les ruines et les cendres – et au cœur même des charniers – la lumière nous sourit déjà – présente partout jusque dans nos yeux incrédules et nos larmes. Et devant cette évidence, nous rions et nous pleurons sans même savoir si c’est la tristesse ou la joie qui nous traverse... Nous ne savons pas. Et nous ne sommes peut-être plus... A peine un regard – à peine une attente – à peine ce qui vient sans doute – cette offrande inespérée : ce grand soleil inconnu et incertain – plus fragile que nos jours – et plus fragile que nos vies...

 

 

L’or des chemins – et l’or des visages – ne soulèveront que quelques pierres – quelques collines ou quelques montagnes peut-être... Mais sur la balance, les frondaisons resteront immobiles. Le silence narquois. Et la lumière plus vive – et plus brillante – que d’habitude. Comme pour nous interdire d’y toucher – et de nous en servir pour agrémenter notre existence...

 

 

Ouvrir son âme à la vérité, au bleu du ciel, aux sourires des visages, à la lumière du jour et au silence, il n’y a, sans doute, pour l’homme, de plus belle espérance...

Et de cette ouverture – de ce passage de l’âme du néant et des ténèbres à l’évidence du jour – pourront naître le chant des bêtes et des pierres et les révérences gracieuses, et infiniment reconnaissantes, des arbres et des fleurs. Et tous comprendront que nous avons fini par rejoindre (par retrouver) notre destin après nous en être si atrocement écartés – et qu’il nous appartient désormais d’y plonger pour aller entre les nuages et les cimes – entre la brume et la nuit – en embrassant les circonstances offertes par les Dieux et les paysages de la terre...

 

 

La mort est toujours présente parmi nous. Au côté de la lumière. Et ce sont elles qui nous guident inlassablement sur les chemins. Comme une invitation à les rejoindre – et à les traverser – pour retrouver notre premier visage...

 

 

Comment rendre hommage aux morts sinon en vivant de la plus présente façon – et en se mettant au service de ce qui est et du silence – pour faire émerger (retrouver peut-être) cette joie qui nous faisait tant défaut à l’heure de leur départ...

 

 

D’autres passants nous appellent. Et nous voilà déjà à répondre à leurs demandes – et à leurs exigences. Comme si nous n’en finissions jamais de renaître et de servir...

Et, sans doute, ne sommes-nous nés que pour cela... La vie n’a d’autre mission – ni d’autre message – à nous offrir : aimer et aider jusqu’à nos dernières forces...

Mais qu’il est âpre – et parfois même difficile – de s’y livrer sans rechigner lorsque se dressent devant nous les visages si archaïques des hommes et la fureur, si féroce, des bêtes à dévorer la chair...

 

 

Le monde, sans doute, restera une fable où les masques et les mensonges continueront à prendre possession de tout. Dévoilant le strict nécessaire pour vivre, exister et briller encore – et briller davantage – et exploiter et se servir plus encore. Et voilant l’essentiel, le silence et la vérité – la misère et l’hébétude des visages – et la souffrance des âmes dont on nie le droit de savoir et le besoin de liberté...

Et les hommes continueront de marcher, effarouchés, sous le joug des promesses – et sous le joug de l’espoir – sans porter leurs yeux derrière les secrets que les puissants inventent – et que les masses – la foule et les peuples – reprennent en chœur...

Et il nous faudra, pourtant, un jour – chacun – vaincre le sacre de l’ignorance pour se libérer des faux présages – et découvrir ce que nous sommes. Le monde alors se transformera – pourra se transformer. Et l’essentiel, le silence et la vérité seront respectés – et encensés. Et les visages et les âmes pourront enfin connaître la joie...

 

 

Il n’y a rien dans la mémoire : des images et des idées – mille choses inutiles – fonctionnelles tout au plus... Le monde n’a besoin d’aucun souvenir. Il n’aspire – et nous n’aspirons – qu’à l’Amour. Et l’Amour ne se construit. Il se découvre dans la plus haute nudité de l’âme – et dans le plus grand dépouillement de l’esprit – lorsque tous deux savent entrer ensemble dans la prière et le silence... Le monde, les rondes et le regard alors se libèrent en laissant le passé en ruines – en cendres – inutile...

 

 

Combien de morts sacrifiés sur l’autel des désirs... Et combien de morts ensevelis dans les charniers du rêve et de la passion... Et combien de vivants, suffisamment sages, pour s’en éloigner – abandonner le monde à ses instincts – et laisser l’attente se transformer en silence...

 

 

Par la fenêtre, le jour est arrivé. Et dans le regard, cette beauté que seule l’âme innocente peut transmettre... Et les berges – tous les rivages – soudain s’éclairent. Le sable, les puits et la mer. Et sur les visages se dessine cette douce clarté de l’aurore. Et la maison entière s’illumine. Comme si la nuit – et les malheurs – n’avaient jamais existé...

 

 

Comme le bleu parfois nous trompe à l’heure de l’infini... Comme si émergeait entre les pierres un visage défiguré que l’on transformerait en idole aux allures de saint originel et immaculé... Et les lignes – noires toujours – pourraient encore se croiser devant nos yeux crédules – et nous pourrions voir, au loin, s’échapper une épaisse fumée, nous prendrions toujours la cendre pour des ailes et les cris pour un chant comme si tout était encore habillé de songes et de neige entre les ombres et les nuages – au plus près, pourtant, de l’envol et du silence. Comme s’il nous était impossible d’imaginer que les jours puissent être laids sous tout ce gris. Comme si nous espérions encore que la pluie puisse se transformer en soleil...

 

 

Le silence devient plus intense. Moins pollué, peut-être, par ces bruits et ces cris à l’intérieur qui ne peuvent toujours supporter la mort – et qui espèrent encore la rencontre et les gestes véridiques de l’Amour...

Et pourtant, au creux de toutes les âmes – tristes – défaites, j’entends ce rire immense qui perce sa route entre les étoiles – brillantes toujours dans les rêves des hommes. Et qui attend notre visage et notre silence...

 

 

Dans l’obscurité, il y a une inquiétude – celle de l’ignorance, de l’incertitude et de l’inconnu. Le noir est (toujours) parfait dans l’abîme. Et il conditionne notre vie : la grande cécité de l’âme qui devine pourtant à travers quelques rares rais de lumière qui lui parviennent de l’autre côté du monde – de son versant lumineux – que l’obscur n’est pas la règle – et que l’aveuglement n’est pas la loi – et qu’il existe des courbes, des allées, des étoiles, et même des mondes, aussi clairs que le jour et aussi blancs que l’innocence...

 

 

A qui resterons-nous fidèles sinon à notre visage (en devenir) – et à notre seul visage à venir. Les siècles – et la mort même – ne sauraient nous pousser ailleurs...

 

 

Humble dans le noir – après la fin de ce grand orage qui résonne encore, je regarde la nuit ici – là-bas – qui s’étire au loin – et que nous réussirons peut-être à franchir ensemble...

 

 

Le soleil terrestre à qui est-il destiné ? Aux corps ? Aux visages ? A la chair vivante ? Aux peaux qui se lézardent en attendant la mort ?

 

 

J’ai quelques lignes, quelques pages et, peut-être même, quelques livres à offrir. Mais je n’ai qu’une parole – celle qui nous fera entrer dans le silence...

 

 

Creusée à même la rive, cette lumière bleue – presque oisive – qui s’avance, à présent, sans bruit...

 

 

Qu’apprenons-nous dans notre chambre – et sous le ciel de cette terre ? Qu’apprenons-nous des oiseaux qui passent – et de leur chant à l’aube... Qu’apprenons-nous de nos espérances – et de ces mille mains qui réclament leur pain – et un peu de paix peut-être versée parmi les réjouissances... Qu’apprenons-nous des mots... Et que saurait nous dire encore la parole des poètes...

 

 

La beauté du monde et des visages. Comme une évidence. Et leur cinglante réalité aussi. Et que pouvons-nous espérer sinon qu’ils nous révèlent, avec leur vérité, notre vrai visage...

 

 

Et nous voilà soudain – et depuis toujours – aussi désarmés que l’agneau devant le couteau du boucher qui, à l’abattoir, ôte la vie pour offrir la pitance à quelques bouches affamées... Et nous voilà réduits à cette chair offerte en pâture à ceux qui ont faim...

 

 

Et si nous faisions tous semblant de ne pas savoir pour supporter l’insupportable de cette vie, le poids du monde et les crocs (tenaces) de la mort qui s’avance vers nous... Comme des enfants mimant la réalité pour survivre à ses jeux. Comme des bouches et des mains agrippées à la chair et au sang, mais qui attendraient, en vérité, qu’on leur ôte le voile qui les sépare de la lumière – de ce ciel bâti par les innocents pour leurs frères prisonniers des rêves de la terre...

 

 

Distraits par les récoltes des saisons, nous plongeons les mains dans le sable, encore humide de sang, en regardant vaguement les étoiles – et en nous disant que nous sommes encore là à ramasser quelques riens alors que peut-être, la vérité – quelque chose de plus grand – nous attend quelque part – en un lieu que personne ne connaît – et dont personne, sans doute, ne revient... Et nous songeons alors à notre solitude parmi tous ces visages familiers – mais si étrangers encore – comme si nous vivions depuis toujours sans connaître personne... Et nous avancerons – continuerons d’avancer – ainsi – inconnus de nous-mêmes – et inconnus parmi les inconnus – vers ce qui, comme nous l’espérions, nous sauvera peut-être...

 

 

A qui appartenons-nous ? A quels maîtres offrons-nous notre besogne de forçat... Et tous ces efforts à creuser, à fouiller et à amasser le sable à qui les destinons-nous... Avons-nous seulement une idée, même vague, de ce que nous sommes – et de ce que nous pourrions être, et faire, une fois libérés de notre joug...

 

 

Entre le ciel et la brume, cette chambre où nous faisons les cent pas – pas perdus, pas tristes et pas de fureur – en attendant je ne sais quoi... La mort peut-être...

 

 

Entre le rêve et l’attente, à quelques encablures du ciel. Et cet étonnement de l’enfant face à la main qui s’avance – face à la lumière. Et plus tard, cette voix presque silencieuse – et cette foulée innocente – comme si nous nous promenions nus dans le monde...

 

 

Rêver plus haut que la beauté pour offrir au monde un miroir où seraient reflétés, au côté de la laideur, un visage attentif et quelques mots bienfaisants. Un peu de lumière sur tant d’ombre et d’obscurité...

 

 

Nos traits plus assoupis que le soir vieillissant. Et ce cœur qui bat encore dans les épreuves. Comme une vie sans retour – à la progression méthodique – effarouchée à la moindre alerte – à la moindre menace. Et ce grand sommeil qui nous emportera. Et la mort qui arrachera leurs rêves à tous les somnambules...

 

 

Quand donc émergerons-nous, avec le réveil, de cette paillasse où la paille sert à tous les usages...

 

 

Qu’y a-t-il donc au bout de la mer ? Ainsi peut-être s’interrogent les vagues emmenées toujours plus loin entre les rives et l’écume – et qui, un jour, mourront sur le bord d’une plage. Et au cours de leur long voyage, quelques-unes peut-être découvriront la nature de l’eau pour aller, vivre et mourir, dans la joie d’un seul regard – celui qu’elles porteront sur elles et sur l’horizon au loin, là-bas, qui a déjà fraternisé avec le ciel...

 

 

Le froid arrive avec l’hiver – et la bise. Et nous voilà grelottant sur la jetée au bord de l’infini – aussi seuls et aussi humbles qu’au cours de la traversée brève des mondes. Et le pardon appuyé contre la joue, avec quelques larmes comme un remerciement silencieux à la terre qui nous a accueillis. Et nous rions et nous pleurons en laissant ivre, et perdu peut-être, le cœur de l’homme qui bat encore en nous. Et nous nous défaisons de tout son poids et de tout son embarras pour aller aussi nus que le souffle premier qui, un matin, au premier jour des saisons, nous enfanta...

 

 

Le cœur des pierres plus sage que celui des hommes. Plus léger et moins froid que nos passions qui ont délaissé le jour pour voler – et avaler – un peu de chair qui flottait à la dérive, sans doute, entre son port et ses attaches. Et entre nos doigts, encore un peu de sang. Et sur nos joues, ces larmes tièdes comme une offense à ce qui, un jour, nous chassa du ventre des rivières – des entrailles si réconfortantes de la terre... Notre seule faute aura peut-être été de prêter nos jours à la paresse – à cette somnolence. Comme des âmes si peu éprises de l’invisible – ce qui sous la chair, et derrière les larmes, nous hante depuis les premiers jours...

 

 

Et la mort – et la tristesse – frappent encore. Comme si nous n’avions pas d’âge. Comme si le temps et le silence nous filaient entre les doigts – et nous laissaient accroupis entre le désir de vivre (de vivre encore un peu) et l’oubli...

 

 

Le vent et la nuit auront usé nos mains et notre cœur. Et, pourtant, nous nous baignerons encore dans l’eau des rivières – et pleurerons toujours sous la pluie. Et, un jour peut-être, tremblerons-nous (un peu) moins en regardant les flots, les souffles et le noir emporter les âmes au-delà de la mort – en cette terre où l’Amour et le ciel accueillent tous les visages sans se soucier de ce qu’ils ont été – sans demander devant qui – ni devant quoi – ils ont souri et pleuré...

 

 

Aurons-nous réussi à effleurer la beauté malgré la laideur présente sur la terre – et au fond de nos âmes – entreposée là peut-être par quelques Dieux soucieux de mêler à notre destin quelques herbes maléfiques pour offrir au monde et à nos jardins des allures de purgatoire. Comme un juste retour du gris – d’une blancheur enlaidie de rayures noires – qui donnent à nos vies cet air de triste détention...

 

 

Où glisser la parole ? Entre l’âme et le silence. Et sous le sommeil des paupières. Dans les interstices qu’aucun monde – ni qu’aucun visage – ne saurait emplir et combler...

 

 

Et se dressera toujours en nous – et face à nos yeux étonnés – le silence. Ce grand silence du ciel incompris. Et sur le visage des plus chanceux – et des plus sagaces – couleront quelques larmes comme le signe d’une grâce, d’une compréhension et d’un remerciement...

 

 

Entre tous les néants, il y aura toujours le silence. Son accueil et son invisible Amour. Et quelques visages humbles et admirables pour nous inviter (et nous inciter parfois) à les rejoindre – à mettre nos pas dans ceux qui ont su leur dédier leurs jours...

 

 

Au-dedans des fleurs et au-dedans des gestes, et parfois au cœur des livres et des visages, se cachent, entre la pluie et le soleil des jours, en-deçà et au-delà de tous les ciels gris, une pépite – un trésor – le silence et la candeur de quelques âmes affranchies du monde, des instincts et des querelles. Et c’est à eux que nous devons la beauté des paysages et des existences encerclés depuis toujours par la laideur, l’indifférence, l’ignorance et la mort...

 

 

L’Amour, peut-être, sépare le soleil du sommeil. Une simple syllabe qui écarte les visages les uns des autres pour ne pas éveiller ceux qui dorment – et ne pas (trop) attrister ceux dont les yeux ont su regarder au-delà de la lune et des étoiles – tous ceux dont les rêves ne sont plus étrangers à cet étrange silence et à cette dévorante clarté, présents au cœur des exigences du monde et des circonstances...

 

 

Un jour, nous nous redéploierons en autant de visages nécessaires pour que nous soient arrachés nos masques et notre misère. Et pour que nous reprenions notre marche, et notre envol, au cœur même des imprévus sur les plaines tristes où les arbres et les figures ont été exilés de leur sol...

 

 

Un jour, nous serons démasqués par nos propres secrets. Et la nuit – et la mort – deviendront un grand fou rire. Un immense fou rire. Et les âmes se feront mille clins d’œil, s’embrasseront sans frémir et rirons, elles aussi, d’avoir été trompées par quelques ombres et quelques illusions...

 

 

Et gonflés de lumière, nous irons encore au gré des vents. Nous continuerons nos rondes et nos retraits – nos replis et nos déploiements. Mais sur le visage, sur les noms, sur les lèvres et au-dedans des gestes, le soleil aura laissé son empreinte – quelques marques du silence que nous achèverons de transformer en beauté. Et la nuit – et la mort même – ne pourront plus nous attrister. Nous serons Un – réunis partout toujours – tous ensemble. Et à notre présence s’adossera le monde...

 

 

La patience de la terre et la précipitation du monde. Comme deux ailes mal unies – dissociées – incapables de faire naître le moindre envol...

 

 

Criblés de misère et d’espace – de morts et de silence, nous continuons à marcher – à poser un pied devant l’autre. Nous continuons à vivre – et à sourire au cœur des défaites et des simagrées. Allant en des lieux parmi des visages, tantôt réels tantôt imaginaires. Ôtant nos masques et nos espoirs – nous rapprochant inexorablement de ce que nous cherchons...

 

 

Entre les pierres, l’herbe, les arbres et les bêtes si familiers de la nuit – et si étrangers aux visages des hommes allant la faux à la main, la hache sur l’épaule et le fusil en bandoulière mettre à exécution leur faim et leurs ambitions – tous leurs délires. Marchant vaillants, et si conquérants, de leurs pas décidés – en maître – comme une autorité ignare et insensible qui parcourt le monde, les forêts et les prairies peuplés d’âmes sans un regard – sans Amour et sans poésie...

 

 

[Paroles de Solias]

Dans cette nuit, sois le visage du jour. Sois celui qui est – qui chante et sourit malgré la désespérance et la tristesse des âmes. Sois celui qui aime dans cette foule de figures indifférentes et haineuses. Sois celui qui aide – et accompagne – de ses mots, de ses gestes et de sa présence. Sois celui qui offre – et donne avec justesse à ceux, tous ceux, si nombreux, qui demandent et mendient...

Sois celui par qui arrivera le jour. L’un de ceux, innombrables, qui ont essayé d’apporter avec eux l’Amour et la lumière. Sois celui qui, ignorant, échappe à l’ignorance...

Et demeure humble – aussi humble que les plus humbles de ce monde (et davantage même si tu en es capable...) – pour que ta modeste existence offre aux plus orgueilleux, aux plus inattentifs et aux plus indifférents le miroir nécessaire – et ce que les bêtes et les hommes réclament à travers leurs plaintes et leurs cris...

 

 

Mille détours, et autant d’impasses parfois, pour finir par s’abandonner au silence – et se laisser cueillir par l’insaisissable. Nos errances – et celles du monde – comme le terreau – la préparation à la découverte de l’indicible...

 

 

Et ce mutisme face à la douleur. Et face à la souffrance. Comme une percée du silence dans le plus insupportable à vivre...

 

 

Dans notre tête, un monde où il ne ferait bon naître. Où vivre aurait des allures d’agonie plaintive. Et où la mort même pourrait être bannie... Insupportable...

Mieux vaut encore le bégaiement des âmes, les balbutiements des hommes et la certitude de la fin...

 

 

Dans les bouches noires, il y a des rires, quelques mots et des langues presque analphabètes qui cachent un effroi plus grand – et plus vif – que l’Amour promis à tous les âges...

 

 

Des phrases, des étoiles, un ciel. Et cette voix atone, et envoûtante, qui annonce la venue de l’innocence – et le sacre prochain de l’Amour et du silence. Et tous ces bruits – et tous ces rêves – qui s’impatientent avec ferveur. Comme si nous pouvions faire émerger quelques chose qui n’est jamais né...

 

 

Il y a plus d’un état derrière l’aveuglement – et dont l’ignorance toujours est le pilier. Et mille poèmes – et mille silences – ne sauraient faire éclore ce qui ne peut arriver avant l’heure...

 

 

Aurions-nous pu faire autrement nous qui n’avons su faire... Aurions-nous pu vivre autrement nous qui n’avons su vivre... Aurions-nous pu être autrement nous qui n’avons su accueillir ce qui nous a été offert...

 

 

La mort en hiver. Et cette joie pourtant qui demeure. Comme un vent – comme une rosée – sous un soleil noir. Et ce rire dans l’haleine des disparus qui accompagne nos larmes. Et cette lumière jusqu’au cœur du tombeau. Et cette flamme qui brûle la chair et les os – et les transforme en poussière. Et cette cendre qui appelle nos vies – et nos œuvres – à sourire devant la mort. Comme si le printemps allait revenir bientôt...

 

 

Nous vivons comme si Dieu n’existait pas dans la douleur. Ni dans la tristesse ni dans la mort. Comme si Dieu n’avait voulu – et espéré pour nous – que la joie et le bonheur. Mais comment pourrions-nous le rencontrer si la souffrance n’existait pas. Comment pourrions-nous ôter le superflu – ces couches impotentes qui voilent toute possibilité – si les circonstances ne répondaient qu’à notre désir d’être heureux. Nous serions comme les pierres – engluées dans l’indifférence – enfermées dans leur gangue de terre – sans la moindre peine ni la moindre question – insensibles sans cet effroi nécessaire à la compréhension...

 

 

Dans la proximité de la mort, la pluie sera toujours noire pour les yeux. Mais au cœur de chaque larme versée, l’âme saura reconnaître cette lumière promise aux innocents...

Il faut avoir beaucoup pleuré pour devenir sage – et qu’apparaisse le rire au milieu des vivants et des morts. Le silence sera notre seul appui. Et en son cœur, l’écoute saura déjouer les pièges des images et de la mémoire – et de cette fausse espérance d’un paradis. L’âme jamais n’aura d’autre allié pour se recueillir, joyeuse et sereine, parmi tous ces désastres...

 

 

Dévorant, puis dévoré par la vie, le désir, l’espoir, les souvenirs, les vivants et les morts. Ainsi vit-on, puis nous enterre-t-on dans la terre. Et ainsi persiste notre image dans la mémoire de quelques âmes...

Il faut beaucoup de silence – et une innocence d’envergure – pour échapper à tout appétit... Ce que l’on nomme la sagesse peut-être – lorsque l’on sait se tenir serein parmi les bouches et la faim – et sensible et accueillant auprès des mains qui saisissent, des dents qui déchirent la chair et des estomacs qui avalent, se nourrissent et recrachent les surplus...

 

 

Ce regard – et nos âmes – prisonniers de nos vies si passagères. Contraints de passer encore et encore d’un état à l’autre – d’une existence à l’autre – au gré des ignorances et des compréhensions. Comme condamnés à une étrange éternité où se côtoient tous les visages, toutes les malices, toutes les merveilles et toutes les abominations – déclinés en un arc-en-ciel changeant et bigarré comme les variations infinies d’un même paysage offert à une seule présence, éparpillée en mille yeux différents, et si maladroitement étrangers, sur mille chemins parallèles et entremêlés...

 

 

Nous pleurons comme si le monde pouvait nous consoler... Et comme si le silence et l’éternité attendaient nos larmes pour se montrer enfin...

 

 

Et cette voix qui nous parvient entre les lignes sombres de l’horizon – entre le silence, les bruits et les cris du monde. Comme un parfum discret, et tenace, au cœur du poème – au milieu des visages – parmi cette glaise encore suintante de sang...

 

 

Les insurmontables difficultés du monde. L’indécision et la paresse trop fervente des hommes. Et le labeur mécanique de leurs mains. Comme si nous ne pouvions échapper à ce que nous avons bâti... Et comme si subsistait l’espoir de vivre...

 

 

Jamais parti. Jamais revenu. Le lieu de la rencontre...

 

 

Nous avons ri et nous avons pleuré. Et il est temps à présent de regarder, de comprendre et d’aimer...

 

 

Jour après jour, le temps qui passe comme un éclair. Dans cette brume et sur ces peaux violacées à force de coups. Et si nous touchions la mort avant qu’elle ne se dérobe... Et si nous embrassions l’éternité avant de mourir... Et s’il nous prenait (enfin) l’envie de vivre comme des fous en attendant la sagesse...

 

 

Aux confins de l’esprit – de la mémoire peut-être – des voix m’appellent – et me chuchotent leurs secrets. Plus réelles, plus belles et plus sensées que celle des vivants. Et je dialogue avec elles. Et je les écoute me parler du silence et de l’éternité. Et je les questionne – et elles me répondent, le plus souvent, avec ma propre voix, étrangement calme et un peu déformée. Et je m’assois dans ce curieux soliloque où tous les visages sont égaux, et presque invisibles, et où seules comptent l’authenticité de la parole et l’honnêteté de l’âme. Et j’entends la vérité (partielle sans doute) se livrer par pans entiers sans savoir si elle émane de la plus grande folie ou de la plus haute sagesse. J’apprends ce qu’elle m’enseigne – et m’en remets au silence pour m’éclairer sur ces incroyables leçons de vie où les frontières, toutes les frontières, sont franchies ou effacées – où l’Autre n’est plus un visage étranger mais une part de soi méconnue et où le « je » n’a davantage de réalité que la brume qui se lève le matin pour célébrer l’ignorance et la lumière du monde...

 

 

La solitude a notre visage. Et il rend notre destin plus réel que nos songes – tous ces rêves communs où nous avons plongé nos têtes et le monde...

 

 

Quelque chose toujours disparaît ; un parfum, une respiration, un visage, un destin. Et de cet effacement, quelque chose (d’autre peut-être...) apparaît ; un destin, un visage, une respiration, un parfum. Et dans cette continuité, aux allures discontinues, demeure un regard en amont – en surplomb de toute présence. Comme l’évidence que l’éternité habite au-delà – et au cœur – de l’évanescence. Comme si le fugace était le prolongement de ce qui dure – et qu’en son centre, et partout alentour, demeurait ce qui ne peut mourir...

 

 

Peut-être n’aurons-nous été qu’un signe – qu’un visage – qu’une main tendue – dans un monde de fantômes...

Peut-être n’aurons-nous eu d’autre destin que celui d’apprendre à vivre et à aimer... Peut-être n’aurons-nous vécu que pour nous dévoiler et dire ce dévoilement... Peut-être n’aurons-nous découvert que la part de Dieu accessible à l’homme... Peut-être n’étions-nous destinés à d’autres usages – et que notre place était entre cette soif et cette lumière – dans cet imparfait visage...

Et peut-être irons-nous, à présent, dans la joie après avoir été rongés, et rompus, par la tristesse et la mort... Et peut-être serons-nous invités à y demeurer jusqu’à la fin du poème – jusqu’à la fin des jours – sans que nous épargnent, bien sûr, la traversée du monde et la continuité de la tristesse et de la mort...

Et peut-être serons-nous amenés comme chacun – chaque être, chaque homme, chaque bête, chaque plante, chaque pierre et chaque étoile – à poursuivre inlassablement notre route par-delà les circonstances...

 


18 décembre 2017

Carnet n°130 Vivant comme si...

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

A la frontière de mille mondes – à la frontière, peut-être, de tous les mondes – l’oubli est la seule droiture – la seule espérance. Entre ici et là-bas. Entre les jours et les instants qui passent. Entre la brume et l’horizon. Nous vivrons toujours au milieu de tous les gués. Entre l’herbe rase et la cime des plus hauts arbres avec partout autour de nous, les bruits – les mille bruits – de la terre et le silence – et cette prière que l’on n’entend que de l’intérieur lorsque s’éteint l’écho des horizons et que l’âme devient enfin mûre pour s’abandonner sans résistance – et retrouver son envergure ancienne. La main alors devient juste. Et, comme la parole, elle célèbre et sert ce qui se trouve devant elle...

 

 

A force de vivre, nous engorgeons la soif. Au lieu de dénicher le secret de tout désir...

 

 

A l’envers de tout, il y a cette cambrure de l’âme qui cherche sa verticalité. Et que nos pas piétinent – et que nos gestes tordent – au lieu de redresser...

 

 

Tous les départs laissent un goût de jour inachevé...

 

 

Au-delà du visible, il y a l’horizon. La perpétuelle nuit du monde. Et en-deçà, on ne sait pas... Le silence et la vérité peut-être... Ce que les hommes appellent Dieu – l’invisible – l’innommable...

 

 

Il nous manquera toujours un pas pour atteindre la vérité. Le dernier...

 

 

L’origine de l’apparition tient peut-être en quelques mots : le mystère, le silence, le désir et l’Amour. Ou, dit autrement : la lumière, l’ennui et le goût de l’Autre et de l’ailleurs...

 

 

[Lassitude – presque poésie*]

Je n’ai qu’une seule famille – et qu’une seule patrie : l’écriture. Et je m’y sens bien seul. Les autres ? Je ne sais pas ce qu’ils font – à quoi ils passent leur vie... Je n’ai connu – et ne connais – personne. J’ai vécu seul – et la solitude parmi les hommes. J’ignore à quoi se suspendent les autres visages. Je vois – et j’ai vu – leurs yeux quémander l’Amour – mendier n’importe quoi. Moi, je continue d’errer sur ma branche – sur ma feuille – à la recherche d’un regard – d’une présence – d’un oiseau qui s’envolera – et viendra peut-être se poser près de moi...

* En clin d’œil-hommage à Roberto Juarroz

 

 

Tout labyrinthe est chaotique. Et profondément intime. Et on ne s’y meut que pour y échapper – ou voir ses murs disparaître. Et si d’autres s’y promènent – ou y habitent quelques fois, ils ne sont jamais des alliés – mais des obstacles supplémentaires pour rendre plus âpre encore notre épreuve, excepté, bien sûr, le silence et l’invisible qui le parcourent avec nous (depuis toujours), juchés tantôt sur notre âme tantôt sur nos épaules. Discrets et légers en toutes circonstances mais perceptibles déjà avec les premières souffrances – avec les premières larmes...

 

 

[Lassitude – presque poésie (suite)]

J’attends le soir. J’attends la rosée – le passage des oies sauvages – le sourire des pâquerettes à l’aube, encore toutes ensommeillées de la nuit. J’attends le jour. J’attends le chant du merle. J’attends que l’or émerge des visages. Et mon attente parfois est comblée. Et, un jour, la mort m’emportera...

 

 

[Lassitude – presque poésie (suite)]

J’aimerais partir parfois. Et pourtant je reste là – presque immobile. Pendant des heures – pendant des jours. J’attends une chose qui ne vient pas...

 

*

 

Autrefois j’étais en colère que rien n’arrive. Aujourd’hui, je m’en amuse. La solitude aussi a ses joies...

 

 

Le désir de poursuivre toujours s’impose. L’après – et la suite impatiente des chemins, des jours, de la mort... Et pourtant, tout nous précède déjà. Avant même le premier pas, notre fin est scellée. Et pourtant, de toute évidence, cette fin ne finira jamais. Pas davantage que nous n’en finirons d’aller...

Toujours nous marcherons ainsi dans l’incertitude de cette fin interminable avec la compagnie permanente de l’éternité à nos côtés – posée là quelque part au-dessus de nos têtes – et cachée par notre désir fou d’aller un peu plus loin et un peu plus haut – vers cet après qui n’en finira jamais...

 

 

[Lassitude – presque poésie (suite)]

Il y a peu de visages dans ma vie. Celui des chiens, celui de l'herbe et celui des arbres. Et celui du ciel qui, chaque jour, me rend visite. Souvent il s’arrête sur le seuil de la porte comme s’il hésitait à entrer dans la maison. Parfois il s’assoit à mes côtés. Et nous restons assis en silence pendant des heures – comme de vieux amis, l’un, sans doute, un peu plus sage que l’autre... La parole ne compte pas. Seule la présence – notre présence – est essentielle...

 

 

Au bout du compte – au bout des pas, nous nous soumettrons toujours à la cécité de cette marche avec l’invisible bénédiction de ce qui demeure...

 

*

 

Peut-être, et en fin de compte, serons-nous toujours ce pas et ce cri lancés au silence qui nous reviendront comme un écho déformé pour nous inviter à poursuivre... Le malheur serait d’y consentir avec la faim vissée au cœur... Et le bonheur, peut-être, de s’y soumettre sans appétit – et avec l’âme obéissante – et joyeuse d’offrir sa foulée...

Ainsi toujours nous roulerons des sommets jusqu’aux vallées – et remontrons péniblement vers les cimes pour retomber de nouveau avec l’acquiescement sage – et, sans doute, hilare – du silence.

Et de visage en visage s’approchera irrémédiablement le désert – la grande solitude du désert – où nous marcherons et crierons plus encore en alignant les errances comme autant de cris, de pas et d’incompréhensions. Comme livrés à notre insu à l’absurdité de cette marche – et à sa beauté, à ses jeux et à ses joies aussi – dans la plus grande proximité de la sagesse et avec son incompréhensible consentement...

 

 

[Lassitude – presque poésie (suite)]

J’aimerais être aussi présent que le ciel auprès des visages que je croise parfois. Mais il y a un silence trop pesant entre nous – avec trop de pensées et trop de gestes – et beaucoup trop de désirs encore – pour que notre présence et notre silence – plus légers – si légers – soient compris et entendus...

 

*

 

La plupart du temps, les visages m’ennuient ou me blessent. Je n’ai pas encore la sagesse du ciel. Devant eux, je ne sais rester indifférent...

 

 

[Lassitude – presque poésie (suite et fin)]

Il y a sur ma table quelques livres. Quelques feuilles blanches, un stylo à bille et un vieil ordinateur. Et j’écris, chaque jour, à la lumière du ciel. Et lorsque les jours se font trop sombres – ou trop gris, j’allume la petite lampe posée près de la fenêtre. Elle offre à mes lignes la lumière que je n’ai pas su capter du silence...

 

 

[Lassitude – presque raison*]

En définitive, la vie n’est sans doute qu’une longue suite de désappropriations – des plus extérieures aux plus intimes – des plus grossières aux plus subtiles... Et qu’une continuelle invitation à s’y livrer sans tristesse ni espoir de réappropriation – avec un esprit toujours plus vierge, libre et ouvert...

Et Dieu sait pourtant que nous résistons de toutes nos forces à cet appel incessant de l’innocence... Des années, des vies, des siècles – et des millénaires peut-être – sont nécessaires pour nous soumettre par la force des choses – et, en général, plus résignés que consentants – à ce processus et à cette perspective. Comme si nous étions contraints de passer de la croyance d’être maître de notre vie, de nos gestes et de notre destin et propriétaire de nos biens, de nos terres et de nos pensées à l’évidente certitude que nous ne sommes que de simples et provisoires passants – et de dérisoires instruments destinés à servir – et à être utilisés selon les exigences de la vie et du monde – selon les nécessités du réel dans le grand dessein de Dieu (pour parler un peu pompeusement)...

* En clin d’œil-hommage à Roberto Juarroz

 

 

[Lassitude – presque raison (suite)]

Lorsque nul ne vous offre rien – aucune main ni aucun visage – excepté, bien sûr, ceux de la vie à travers les incessantes offrandes du monde, il est parfois difficile de vivre – et d’offrir sa présence, son amour et sa générosité – sur cette terre peuplée de bouches affamées et plaintives – si féroces et réclamantes...

 

*

 

Et nous aussi qui nous plaignons (ne serait-ce que de cet état des choses...) et réclamons de temps à autre, nous devons recevoir. Et c’est à notre seule présence (à cette présence – à cette part mystérieuse en nous) qu’il revient d’écouter nos plaintes et d’offrir ce que nous demandons...

 

 

[Lassitude – presque raison (suite)]

S’accepter – soi, ses défaillances, ses bassesses, ses manquements et ses lâchetés – dans la difficulté, la misère et l’épreuve, il n’y a d’aide plus efficace, de meilleure thérapie et de plus juste accompagnement...

S’auto-aider (si l’on en est capable – et parfois, il est vrai, nous n’en avons ni la force ni le courage...) sera toujours la voie la plus directe et la plus efficiente pour nous extraire – et nous sauver provisoirement sans doute – des affres et des gémissements de l’individualité...

 

 

[Lassitude – presque raison (suite et fin)]

Être – et vivre – aussi nu et innocent que les bêtes, ces chers et si précieux amis, avec peut-être, en surcroît, cet affranchissement des instincts...

 

*

 

Que pourrions-nous faire – et que pourraient faire le corps et l’esprit – sinon se laisser porter (et mener) par les circonstances et les usages puisque toute résistance au cours des choses sera, tôt ou tard, balayée et anéantie...

 

 

Humble parmi les humbles avec encore, au fond de l’âme, un peu d’orgueil. Cette maladie, peut-être incurable, des hommes...

 

 

Et cette odeur de mort qui flotte un peu partout... Et cette main qui coupe les têtes – et aiguise sa faux sur tous les squelettes – en suivant à la lettre les consignes des Dieux. Et l’homme, blessé par tous les départs et tous les au-delà, qui s’échine à résister en s’arc-boutant de toutes ses forces contre cette main qui s’approche – et s’abattra bientôt...

 

 

Au premier son du langage, le silence tenait encore debout. Avec les alphabets, il commença à vaciller. Aujourd’hui – et depuis si longtemps déjà – les langues le piétinent – et l’oublient – pour inonder le monde d’informations et de nouvelles. Et lui qui, dès l’origine – dès les premiers borborygmes et les premiers dialectes – n’attendait qu’une parole pour le célébrer...

 

 

Quand deviendrons-nous enfin las des kermesses et des foires d’empoigne ? Quand serons-nous enfin capables d’étendre notre pas jusqu’au silence pour que le désir et la violence éclatent en lumière – et que notre parole devienne l’un de ses éclats...

 

 

Il y avait – il y a – et il y aura toujours des morts. Des milliards de morts et quelques vivants à l’oreille sourde – et à l’œil ignorant – qui ne connaîtront peut-être jamais la beauté de la vie et de la mort – et la justesse des mille naissances et des mille effacements...

 

 

Nous survivons en haillons – et qu’importe les parures et les colliers... – sans savoir qu’il nous faut être nus pour vivre – et célébrer la mort et le vivant – et goûter la lumière – et ce peu de silence qu’il reste parmi tous ces bruits et les éclats, si ternes, de nos vêtures...

 

 

Au milieu de tout ce qui passe, s’enlace, se mord et s’efface. Et au milieu du silence et de la lumière malgré les bruits qui courent et la nuit qui s’avance – et qui dure encore – et qui durera peut-être toujours. Comme une éternité – une présence si belle et si vaillante – au milieu du noir. Au milieu des jours. Au cœur de chaque instant...

 

 

Visages, villes et cités bravant la poussière – cette fierté de l’homme à ajourner la cendre – eux aussi, un jour, mourront – balayés par les vents et ensevelis sous la terre...

 

 

C’est l’âme – et son secret – qui portent les bêtes et les hommes partout sur leurs citadelles et sur leurs routes – dans leurs jardins et dans leurs refuges. Au nom du silence – au nom d’un seul instant. Les laissant défier les visages, déjouer les pièges, braver les épreuves et avancer coûte que coûte, contre vents et marées, pour suivre leur sillage...

 

 

Et dans l’éclat de la nuit et les jardins à l’abandon – et parmi toutes les affres de la terre, le nom de l’homme. Et derrière, invisible encore, la malice des Dieux. Et enfouie plus loin encore, la souveraineté du silence. La seule – notre seule – raison de vivre...

 

 

Tant qu’un doigt montrera la lune au cœur de la nuit, les hommes croiront en la hauteur, en la grandeur et en l’inaccessibilité du ciel et de la lumière en s’imaginant devoir suivre un mouvement ascendant en empruntant je ne sais quel(le)s improbables échelles ou escaliers, seule issue possible, à leurs yeux, pour échapper à l’étroitesse et à la misère de leur existence... Ainsi la vie, le monde et l’infini demeureront imaginaires – de purs fantasmes. Pour y remédier, il conviendrait d’inverser la perspective – et de définir le réel, et, en son cœur, le silence, comme l’unique point d’entrée. Ainsi seulement l’homme pourra embrasser l’Absolu...

 

 

Les civilisations encore debout malgré l’heure tardive. Plus hautes et plus vaillantes qu’autrefois, s’imaginant approcher – et ouvrir peut-être – un ciel qui n’existe pas – et qui n’a, sans doute, jamais existé que dans leur imaginaire et leurs ambitions. Ignorant toujours avec détermination tous les en-bas salvateurs – oubliés et piétinés par la nuit et les mains et les prunelles toujours aussi avides d’en-haut, de promesses, d’espoir et d’ailleurs...

 

 

Grandeur et misère. En haut et en bas. L’indéchiffrable chemin de l’homme entre la chute et l’ascension. Les résistances et le délitement de l’orgueil. La progressive nudité. Le pas à pas laborieux vers l’innocence. Et la découverte inespérée du silence – et l’Amour et la lumière, ces compagnons (de toujours) cachés plus profondément encore...

 

 

Et cet hiver – et cette froideur – qui recouvrent tout. Terre, nature, villes, visages et jusqu’aux âmes grelottantes – comme trempés dans l’eau glacée. Comme si l’homme n’avait qu’un seul rêve : mieux-vivre – améliorer cette existence si étroite et dérisoire. Et qu’importe qu’il blesse, tue, exploite, assassine, envahisse, subtilise, arrache et anéantisse pourvu que ses (pauvres) rêves se réalisent...

 

 

Comment confier aux vivants l’étreinte de l’invisible – ses délices et ses promesses (véritables) – et les partager avec eux ? Impossible sans doute... sinon, peut-être, en incarnant, de la plus humble et silencieuse façon, son visage ...

 

 

A l’usage des hommes et des bêtes – des vivants et des morts – c’est ainsi que j’aimerais être lu – et que l’on parcourt mes livres. Pour sentir que le rêve d’une autre vie et d’un autre monde est possible. Et que nous avons tous notre place – et notre part et notre labeur à offrir pour qu’il se réalise...

Parvenir à cette libération des âmes, mon humble besogne n’a d’autre dessein – et je n’ai d’autre souhait pour la vie terrestre, le vivant, le monde et les hommes...

 

 

La fin de la terre apparaît déjà dans le feuillage du jour nouveau. Et bientôt, peut-être, pourrons-nous boire auprès des Dieux dans la fraîcheur de l’oubli et l’effacement de tous les sommeils...

 

 

Ce qui nous sépare reviendra, un jour, avec une envergure inimaginable – avec une envergure inestimable – reliant tout sur une même toile comme la trame unique du jour et de la nuit – comme la trame ancienne de toutes nos oppositions et de toutes nos contradictions. Et tout sera pris dans ses filets – jusqu’à nos pires rêves d’individualité...

 

 

L’ultime poème naîtra, sans doute, après la mort. Dans ce mélange des extrêmes. Cette union des regards. Comme mille caresses qui seront peut-être enfin comprises... Et de cette fin, une clarté pourra émerger. Un sourire. Une envie de soleil bien plus propice que les étoiles – et tous nos rêves de lumière. Les vivants alors pourront apprendre à rejoindre leur exacte place – auprès des Dieux fondateurs...

 

 

Mourir en lambeaux mais dans l’allégresse. Dans un chant qui durera par-delà les siècles – et par-delà les millénaires. Comme le don permanent du sacré scellant la fin du fracas, des crimes et des tourments. Comme la seule invitation possible : celle de l’innocence et de la lumière – et la célébration de ce grand Amour qui s’offre déjà à tous...

 

 

A combien d’hommes encore hésitants au carrefour des promesses, le sage devra-t-il répéter sa parole... Et combien de crimes et de caresses (idiotement mimétiques) devra-t-il pardonner – et oublier d’un geste, presque machinal, pour que les foules entendent raison et participent au grand chantier du silence... Et combien de siècles – ou de millénaires – devra-t-il encore attendre pour que tous soient capables de rejoindre ces lendemains qui chantent déjà derrière leurs paupières closes...

 

 

Un matin, hors des chambres secrètes, le regard pourra s’éveiller de sa torpeur – et l’horizon briller et tomber en cendres – devant la justesse d’une parole, l’ampleur du silence et la sagesse des poètes. Nous ne serons plus alors qu’à quelques encablures de la neige. Et un souffle puissant, presque originel, pourra nous défaire du noir et de la mort – et de tous ces liens funestes que nous avons cru nécessaires à notre survie...

 

 

Aucune fin, fût-elle rompue par la douleur, ne nous éloignera de notre destin – de notre seule raison de vivre : cet Amour et ce silence. Cette lumière déjà présente au cœur de nos mains suppliantes...

 

 

Le monde-folie qui brille dans nos rêves saugrenus – et que nous bâtissons de nos mains laborieuses – n’est qu’une ligne, à peine tremblante, sur le sable de la terre. Et qu’importe que nous le transformions en palais ou en mouroir... Et qu’importe nos chants de lumière et nos champs de bataille, un jour, les torrents balaieront ses terrasses, ses cités et ses jardins aux prises avec le souffle et les courbures du ciel – aux prises avec tous les Dieux...

Et nous serons là, témoins de toutes les magies, de toutes les forces et de toutes les écritures pour raviver ce feu qui nous emportera plus loin – vers cet ailleurs que l’homme a tant désiré en secret – et qu’il a déjà foulé maintes et maintes fois sans parvenir à la nudité nécessaire pour se hisser jusqu’à la promesse de toutes les pertes et réussir (enfin) à vivre de façon moins bestiale et pitoyable...

 

 

Et vivre avec (encore) un peu de sagesse – et en silence – anonyme et invisible entre tous – parmi toutes ces bêtes furieuses – au cœur de l’immonde qui s’étale et envahit jusqu’aux plus belles aspirations de l’âme, faudrait-il, pour accomplir une telle prouesse, ne plus s’appartenir...

 

 

A quelles impasses offrirons-nous encore nos jours... Comme si le chemin – et la vie qui passe – étaient (toujours) insuffisants à combler nos attentes...

 

 

A cheval entre le désir et l’oubli – la nostalgie et le silence – le jour et la nuit – la solitude et la neige du partage...

 

 

Face au ciel (définitivement) malgré les visages et les brûlures qui froissent la peau – et toutes les sources encore si frémissantes de la terre...

 

 

Au bord de l’Autre. Là où l’Amour sauve de tous les périls. Là où le silence répond à tous les rêves. Là où la lumière roule sous les paupières...

 

 

Au bord de l’estuaire, face à la mer. Au milieu des montagnes et au cœur des villes, face au ciel. Partout l’infini s’offre – et nous affronte. Et pourtant nous capitulons toujours devant notre ignorance de l’Absolu...

Et cette main, si impuissante, qui écrit ses poèmes comme si les mots pouvaient encore nous sauver...

 

 

Un cri émerge parfois entre les pierres. Comme si notre voix pouvait nous consoler de la solitude. Comme si notre résistance pouvait échapper à l’oubli...

Nous ne sommes, sans doute, que les restes d’un vieux rêve que nul n’entendra jamais – et que nul ne prendra jamais la peine de redresser pour que nous puissions voir, un jour, arriver la lumière...

 

 

Aujourd’hui, tout nous a quitté. Et, désormais, nous n’entendrons plus que le vent dans les ramures de l’âme, esseulée par tant de départs. Et nous irons seuls – plus seuls que jamais – parmi les herbes folles qui côtoient le soleil et la rosée. Nous irons là où les vents poussent le pollen – jusqu’au bout de la terre – en cette extrémité où les étoiles se pencheront peut-être vers nous pour nous dire que nous n’avons jamais été seuls – et que rien n’a disparu – et qu’un jour, bientôt sans doute, tout sera retrouvé – et que l’âme pourra respirer la même joie que toutes les fleurs du monde – et que l’innocence est le seul pays – et que le silence, un jour, rassemblera tous les visages dispersés... Alors peut-être serons-nous (enfin) capables de nous rejoindre...

 

 

Plus qu’une étoile, un sourire. Plus qu’un sourire, une parole. Plus qu’une parole, un geste. Et plus qu’un geste, une présence. Ainsi toujours peuplerons-nous la terre et le silence...

 

 

Nous n’avons soif que de nos envies. Et la source jamais ne se tarit. Et la source, pourtant, toujours nous abreuve de silence. Et partout, tout demeure déchiffrable qu’à travers le désir. Comme si nous ne comprenions ni notre nature ni notre destin...

 

 

Quelqu’un se lève dans la foule et parle en imaginant construire, à travers son discours, une idée, un édifice – un monde peut-être – ignorant que sa parole n’est qu’un souffle – qu’une onde infime – dans le silence. La vérité ne s’apprend. Pas davantage qu’elle ne se bâtit. Elle s’offre toujours au plus silencieux. La sagesse, sans doute, est à ce prix...

 

 

Il est possible que nous n’y entendions rien. Mais qui pourrait bien nous apprendre à écouter...

 

 

Et parmi cette soif, ces rêves et ces désirs, qui serait assez sage pour s’asseoir en silence – et laisser souffler et tourner les vents, paumes humbles et ouvertes au soleil... Et dans ces bruissements d’étoiles, qui serait assez sage pour percevoir, entre la mort et l’horizon, l’immobilité (tranquille) des pierres qui se réchauffent au milieu de la fureur et des cris... Et qui saurait plonger au cœur de toutes les détresses, entre les gorges et les poignards, pour voir s’avancer l’Amour...

 

 

Nous vivons entre les noms, les désirs et les titres de propriété. Entre les ambitions et les soucis. Et nous lançons nos rêves jusqu’aux cimes de l’automne, étonnés de voir arriver l’hiver – et de ne rien trouver dans nos poches – pas même le nécessaire pour affronter la mort...

 

 

Il est étonnant, presque frappant, de constater qu’à côté du monde naturel, existe un monde parallèle : le monde humain avec ses propres activités, ses propres lois, ses propres codes et ses propres mœurs. Un univers monstrueux et invasif – éminemment conquérant et agressif – qui s’étale et envahit l’espace (la totalité de l’espace) en détruisant le monde naturel – en le réduisant à l’adaptation permanente, à la fuite, à l’anéantissement et à la mort – et en le condamnant, tôt ou tard, à disparaître...

Et quelle étrange et affligeante merveille de voir les hommes, tels des insectes ou des brins d’herbe, penchés sur leur modeste besogne, participer à leur insu, au fonctionnement et au développement de ce grand monstre mortifère...

Et nous qui ne quittons presque jamais nos collines – ce petit coin de terre enclavé au milieu des forêts et des prés, nous sommes littéralement frappés par cet univers humain – par ces villes et ces réseaux tentaculaires – aux allures affreuses et dévorantes. Et nous ne pouvons nous empêcher de ressentir un immense malaise et une forme de tristesse à la vue de cette féroce monstruosité en marche...

Comment les hommes qui vivent en de tels lieux et qui participent aux mille activités de ce monde pourraient-ils ne pas se sentir prisonniers, esclaves et dépressifs ? Rien qu’à traverser ce genre de contrées bruyantes et surpeuplées, je me sens profondément oppressé et mélancolique...

Et ce qui me frappe aussi, ce sont ces pauvres lieux d’habitation, serrés les uns contre les autres ou à proximité des routes saturées par le trafic – et tous ces noms qui s’étalent partout dans les rues, sur les panneaux publicitaires, sur les murs des usines, sur les devantures des magasins et sur les véhicules professionnels (en tout genre) – et tous ces pauvres hommes à la figure triste et résignée – presque totalement éteinte – qui vaquent machinalement à leurs affaires comme si ces lieux et cette existence étaient les plus naturels du monde...

 

 

Vivre sans cette présence qui nous donna la vie – et sans ces couleurs qui l’égayèrent, comment pourrions-nous (encore) tenir debout – et nous faire vaillants dans les tempêtes... A demi-morts déjà avant l’heure de l’agonie...

 

 

Et les vents toujours tourneront en redressant nos courbures. Comme si nous étions nés le dos voûté – et l’âme trop penchée – presque invalides pour sentir – et marcher vers – le ciel. Et chaque pas nous défera de cet embonpoint de sédentaire, trop riche de certitudes pour aller sans parure – traverser la nuit – et venir se coucher en ce lieu où la nudité s’habille d’innocence...

 

 

Nous avons travaillé comme les bêtes – pire que les bêtes sans doute – pour n’effleurer que quelques étoiles – et pouvoir dormir au chaud et à l’abri après le souper. Et nous avons bâti une vie – et créé un monde – à l’image de nos peurs et de nos désirs. Et, à présent, nous y étouffons sans savoir où – ni vers qui – nous tourner... Comme si nous n’avions envisagé le pire avant de l’édifier... Et combien d’entre nous s’imaginent encore construire – contribuer à la construction – d’un monde merveilleux... Pauvres hommes façonnant leur propre désert. Et l’hiver comme l’unique saison des jours. Et nous aurons beau espérer encore, nous continuerons à trembler dans la sueur et le froid...

 

 

Nous nous sommes enfoncés dans un lointain sommeil. Et les plus sages se sont retirés – sont partis avant que les rêves n’envahissent leur âme... Et nous sommes seuls à présent – démunis face à l’invasion des songes. Et nous dormirons encore. Et la nuit sera plus profonde qu’autrefois. Et quelques étoiles continueront de briller. Et nous aurons la même vaillance – le même courage et la même idiotie – d’emboîter le pas à leur passage – et d’espérer voir leur brillance retomber sur nous en pétales. La torpeur n’en a pas fini avec nous. Et elle jubile déjà de cette ignorance qui, peut-être, durera toujours...

 

 

Le jour encore, si tenace, dans cette nuit interminable. Si proche que nos lèvres pourraient goûter son sel – et boire sa lumière. Mais nous préférons nous pencher sur notre inutile labeur – et aiguiser l’intelligence (ces balbutiements d’intelligence) – pour construire des lendemains moins éprouvants et plus enchanteurs – et nous protéger (vainement) des griffes du monde et du fiel des visages. Il suffirait pourtant de lever les yeux – de les poser un peu plus haut et un peu plus loin – pour voir les premières lueurs – les premiers signes du jour...

 

 

Un nouveau sursaut d’espérance, et nous voilà bientôt dégoulinant de ferveur. Et nous voilà, un peu plus tard, plus profondément enfouis dans le noir. Comme pris dans les sables mouvants de la terre. Comme un long chemin – un interminable enlisement qui enfonce inéluctablement notre visage et notre âme dans les profondeurs...

 

 

Pourquoi sommes-nous donc si peu entendus ? Peut-être n’avons-nous su dire ? Peut-être n’avions-nous pas les mots ? Peut-être l’indifférence était-elle trop forte ? Peut-être aurait-il fallu ajouter des gestes à la parole ? Peut-être n’avons-nous pas été suffisamment présents ? Peut-être – qui peut savoir...

L’absence, sans doute, est le pire des maux. Et sous son règne, il est vain d’espérer sauver le monde et les hommes.

Mais qu’aurait donc offert notre présence ? Notre retrait – et notre silence – auraient-ils été davantage compris ? Auraient-ils enfanté un soleil plus lumineux et plus réconfortant ? Les hommes auraient-ils quitté, l’espace d’un instant, leur labeur et leurs rêves pour lever les yeux vers le ciel ? Et auraient-ils réussi à goûter la joie et l’infini ? Auraient-ils senti l’imminence de l’aurore ?

Qui peut savoir ce qu’aurait été notre vie – et ce qu’aurait été celle du monde – si nous avions vécu, et agi, autrement...

 

 

A quelle joie pourrions-nous prétendre nous qui ne savons pas ? Et où pourrions-nous aller pour échapper à la mort ? N’y aurait-il que le silence pour nous combler...

 

 

Et à l’aube de chaque jour, cette nuit qui n’en finit pas... Comme si nous naissions avec les yeux clos, vivions dans l’ombre et mourrions sans le moindre espoir de lumière...

 

 

Et entre les pierres sèches, ce sang qui coule encore comme si nos mains ne pouvaient deviner les drames – et l’imminence de la catastrophe – qu’elles ont aveuglément façonnés...

Et cette soif douloureuse qui assèche tout ce qu’elle fouille – et soulève : terre, corps, visages et jusqu’aux âmes les moins imparfaites...

Et ces tourbillons gigantesques où tout est englouti – jusqu’aux séjours les plus tranquilles – et jusqu’à la figure sereine des sages...

 

 

Le parfum et l’épaisseur des existences jamais découverts – jamais apprivoisés. Comme une promesse attachée à un fil accroché à un bâton que Dieu et les circonstances – et parfois même notre propre main – agitent devant nous et qui s’éloigne d’un rien à chaque pas supplémentaire...

Et cette odeur pestilentielle des horizons qui continue à nous séduire. Comme si sentir avec plus de subtilité était (toujours) hors de (notre) portée...

 

 

Et la vie comme au premier matin de l’hiver, rude et glaciale – presque invivable pour les vivants en dépit de quelques flammes, oubliées là peut-être par Dieu pour donner aux bêtes et aux hommes les nécessités – quelques réconforts et quelques joies – pour survivre à son absence...

 

 

Et cette chair dévorant la chair. Et ces âmes ignorant les âmes. Comme s’il (nous) était impossible d’échapper aux instincts...

 

 

Et tous ces visages – et toutes ces portes – austères – fermés à toute grâce – qui jalonnent les parcours. Et qui les attristent si souvent... Comme si nous ne pouvions vivre libres des impératifs du monde et des nécessités de la terre...

 

 

La neige pèse parfois plus lourd que la chair et la mort réunies. Et toutes ces querelles dans cette nuit unique. Et la démarche pesante des âmes. Comme si le soleil n’en finissait jamais de s’éloigner...

Une histoire parmi mille histoires. Ainsi croyons-nous en notre valeur – et en notre importance – allant d’une foulée boitante sans nous souvenir de notre première envergure parmi ces malheurs, par milliers, qui invitent au silence – et avec cet étonnement à vivre si proche de l’oubli...

 

 

Des ténèbres. Et mille mensonges. Et mille sommeils. Comme si nous étions des somnambules perchés haut sur le fil du ciel tendu entre les abîmes...

 

 

Dire la vie, la mort et l’infini est – et sera toujours – insuffisant. Il faut être ce que l’on écrit sinon le poème se fait trop léger, élégant peut-être, mais sans consistance – sans vérité. Il faut tremper sa plume dans la chair, le sang et le ciel pour prétendre à la poésie. Et les plus sages toujours demeureront silencieux – partageant l’invisible – l’innommable – avec leur âme si discrète et attentive...

 

 

Arbres et âmes dénudés – accablés pourtant par la légèreté des fleurs – et leurs danses gracieuses avec les vents. Le pesant toujours se dresse trop fier – et trop plein de désirs – face au ciel, attendant sans doute l’approbation de quelques visages sans jamais succomber aux charmes du dépouillement, de la simplicité et de l’anonymat...

 

 

Des morts encore. Quelques danses. Et un peu de poussière. Et nous croyons ainsi pouvoir échapper à la tristesse... Ne voyons-nous donc que nos heures – et sommes-nous si inattentifs – pour aller si gaiement... Sommes-nous donc à ce point insensibles au monde – à ses mille tourments et à ses mille tournures funestes et dramatiques...

Seuls les sages qui ont découvert les secrets de la mort – et qui en sont revenus – peuvent se réjouir – et sourire sans mélancolie face à l’insupportable misère des vivants...

 

 

Vêtus de terre au milieu d’un champ d’orties près duquel brûle, chaque matin, tout ce qui se dresse encore assoiffé de lumière. Et nos ruines – toutes nos ruines – en contrebas du monde...

 

 

Là, seul et étendu au milieu de son âge, vacillant d’espoir et de prières, ce crieur d’éternité. Cette sentinelle attendant la fin de la nuit – la fin de toutes les nuits – et guettant l’aurore en plein jour pour faire avancer la parole – sa parole peut-être – entre le silence, le ciel et la cacophonie du monde – dans cet interstice que voilent les étoiles, tenu(e)(s) par un Dieu à notre image, aussi rieur que taciturne...

 

 

La vie – et la mort – à la verticale du silence. Et adossé à son faîte, l’Amour – cette parabole de joie...

 

 

Nous vivons comme si la vie était donnée. Comme si vivre consistait à s’absenter. Comme si nous avions les mains liées par nos exigences et les nécessités du monde. Et pas à pas, nous nous rapprochons pourtant du mystère et du cimetière – et de toutes les morts qui jalonneront notre parcours – en avançant malgré nous, cahin-caha, sur ces étranges et sombres chemins vers l’unique lieu du silence – cette présence encore à peine entrevue...

 

 

Ne cherchons pas à expliquer. Trempons nos lèvres dans le calice. Et ouvrons nos veines au silence pour devenir plus sages – et aussi beaux et sauvages que le parfum de l’herbe coupée à la belle saison. La nuit alors sera stoppée – et dix mille feux pourront briller sur la terre nouvelle – auréolée et célébrée par nos œuvres silencieuses...

 

 

A la frontière de mille mondes – à la frontière, peut-être, de tous les mondes – l’oubli est la seule droiture – la seule espérance. Entre ici et là-bas. Entre les jours et les instants qui passent. Entre la brume et l’horizon. Nous vivrons toujours au milieu de tous les gués. Entre l’herbe rase et la cime des plus hauts arbres avec partout autour de nous, les bruits – les mille bruits – de la terre et le silence – et cette prière que l’on n’entend que de l’intérieur lorsque s’éteint l’écho des horizons et que l’âme devient enfin mûre pour s’abandonner sans résistance – et retrouver son envergure ancienne. La main alors devient juste. Et, comme la parole, elle célèbre et sert ce qui se trouve devant elle...

 

 

Une lumière devant nous, encore obscurcie par la promesse des horizons. Et le fleuve ultime. Et la dernière rive bientôt où le vent soufflera sur l’âme pour en extraire la substance terrestre – si instinctive – et lui (re)donner le goût de l’innocence – cette nudité nécessaire à l’accueil – et à la célébration – du silence...

 

 

Et la parole (poétique) n’en finira jamais de relier les mondes – tous les mondes si différents, si enchevêtrés et parallèles – et tout ce qui semble séparé sans l’être véritablement, bien sûr... Comme le seul trait d’union possible, avec le silence, entre le rêve et le réel – entre le jour et la nuit – tous aussi grandioses, nécessaires et prometteurs les uns que les autres. Et c’est ainsi seulement, dans cette réconciliation, que nous pourrons vivre...

Comme un chant dans l’épaisseur du temps offert à tous – pour combler chaque instant – et l’éternité à venir – et nous faire oublier peut-être ce passé si désastreux...

 

Carnet n°129 Quelques jours et l'éternité

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Effacer le dehors. Et effacer le dedans. Pour faire éclore, jour après jour, ce rire sur le rien...

Apprendre de la pierre, aimer la terre et désapprendre le temps. Pour que demeurent l’écume et le vent. Et nos lèvres silencieuses ouvertes aux voix, au ciel et aux oiseaux – et à la candeur de tous les visages...

 

 

La vie, le monde et la mort n’auront épargné personne. Mais ils nous auront laissé cette soif et cette curiosité – ce goût ineffaçable pour l’inconnu et le silence...

 

 

Entre la pierre et l’écume nous naissons. Et agonisons sans fin. Aussi pour vivre un peu – vivre davantage – et découvrir notre éternité, il faudrait y déterrer le silence...

 

 

Ce que nous apprenons du sang sera, un jour, livré à la terre. Et ce que nous apprenons du ciel et de l’âme – du grand silence – traversera la mort et les siècles. Et c’est dans cette compagnie que nous vivrons – et apprendrons à aimer – bien plus longtemps que l’éternité...

 

 

Effacer le dehors. Et effacer le dedans. Pour faire éclore, jour après jour, ce rire sur le rien...

 

 

Apprendre de la pierre, aimer la terre et désapprendre le temps. Pour que demeurent l’écume et le vent. Et nos lèvres silencieuses ouvertes aux voix, au ciel et aux oiseaux – et à la candeur de tous les visages...

 

 

L’innocence sur nos visages – et dans nos rêves – plus forte – et plus dressée que jamais. Comme pour assaillir – et renverser – le cauchemar et les songes de notre vie...

 

 

Nos vies comme une enfance lancée au ciel qui retomberait sur terre avec fracas. D’où peut-être notre sentiment d’exil et notre désespérance...

 

 

Entre la vie et les mots (la parole poétique), le plus grand silence. Comme caché par nos bruits et nos chemins – notre fureur, nos élans et nos envies d’ailleurs – et les heures neuves partout qui brûlent l’horizon...

 

 

La poussière des chemins s’accumule au fond des yeux – et au fond de l’âme. Et alourdit jour après jour – siècle après siècle – notre silhouette et notre marche déjà si pesantes...

 

 

Et l’âme – cette éternelle exilée – bannie du monde et des siècles depuis toujours. Comme si les hommes devinaient – le danger qu’elle représente – et qu’elle porte en elle – et qui menacerait la marche insensée du monde et des siècles s’ils l’acceptaient – et la laissaient s’épanouir...

 

 

Empressons-nous de dire le silence – sa beauté – sa justesse et son amplitude – avant de nous y coucher...

 

 

Un peu de vent encore dans les arbres – et sur notre vie, si lasse, malgré l’immobilité et le silence qui ont gagné notre âme. Qui l’ont peu à peu emplie en la vidant de ses désirs et de ses élans. Et qui la réconfortent à présent d’une joie qui efface tous les espoirs et toutes les peines...

 

 

Quelqu’un pleure quelque part. J’entends sa tristesse – et sens ses larmes couler sur ma joue. Comme s’il n’y avait plus qu’un silence entre nous – un frisson – une sensibilité – un espace moins grand qu’un pétale... Et je découvre l’Amour qui s’approche – et qui comble les interstices laissés par la peur. Et je pleure de ces yeux inconnus entre nous qui nous rapprochent – et nous lient comme des frères en un seul visage. Et notre cœur s’est arrêté – dilaté à présent – effaçant les frontières. Et nous pourrons désormais nous attrister – et nous réjouir – d’aller ensemble dans la mort – et par-delà nos restrictions – vers notre seule envergure...

 

 

Une chair, un visage, un destin. Et la longue errance – et la lente progression sur l’échelle de l’absence ; du degré zéro à la plus éclatante présence...

 

 

Nous vieillirons peut-être ensemble avant d’être, un jour, (bien sûr) fauchés par la mort. Mais l’Amour demeurera – aussi vert qu’aujourd’hui...

 

 

Caché au-dedans, inaccessible encore, le silence... Une présence comme une lumière déjà éprise de l'âme qu’il suffirait d’arracher à la paresse. Et nous serions aussitôt engloutis dans une halte – et un recommencement – sans fin...

 

 

La souffrance, comme l’espoir, est une parure. Un voile léger – parfois épais – sur la lumière. Pour la voir, il convient de s’en dévêtir – et de la laisser tomber, encore orgueilleuse, à nos pieds...

 

 

Autour du sang, il y a la chair. Et autour de la chair, il y a l’âme. Et au-dedans de tout, la lumière...

 

 

On ne choisit rien. Ni de vivre ni de mourir – ni sa vie, ni sa mort – ni la souffrance, ni la joie, ni le silence, ni les visages, ni les circonstances. On se laisse saisir – et l’on se prête à l’usage...

 

 

Forêts, filles de l’enfance et de la neige. Le premier visage et la première fleur nés du printemps. Les signes que le silence et la lumière – et leur patiente attente – sont possibles...

 

 

Pourquoi faire naître, chaque matin, l’aurore alors qu’il nous est impossible de l’atteindre – et de la rejoindre. Comme si nous vivions sous un vieux drap sale et gris qui ne laissait passer le soleil – la lumière – qu’à travers ses trous – nos déchirures...

 

 

Nous n’avançons qu’à reculons vers notre tombe. Et la mort, un jour, nous attrapera par derrière. Et nos yeux – et notre front – trop penchés par la peur ne la verront arriver...

 

 

Nous nous enfonçons parfois dans une seule ombre que nous prenons pour un soleil. Et l’horizon, peu à peu, devient gris. Et la nuit, peu à peu, devient plus noire. Et le jour même s’assombrit...

 

 

Un rêve – des rêves – sans regard. Et un regard sans aucun rêve. Voilà deux perspectives – et deux univers – diamétralement opposés au sein d’un même monde. Et pour passer de l’un à l’autre (du premier au second), il suffit d’un instant qui se transforme, très souvent, chez les hommes, en années, en siècles, en millénaires...

 

 

La beauté des paysages et de la terre. La folie des pas, des mains et du monde. Et la vanité de tous nos gestes. Et cette cadence féroce et ce poids immense qu’il nous reste sur les bras. Et l’âme pudibonde, timide et fière qui n’aura jamais su s’y prendre – qui n’aura jamais su s’y faire... Pourrions-nous regretter, un jour, d’avoir été des hommes ?

 

 

Mille routes qui ne font, en vérité, qu’un seul chemin. Et mille figures qui ne feront, un jour, qu’un seul visage. Le seul monde qui pourra naître de notre enfance...

 

 

Il y a encore de la buée sur nos yeux ensevelis par l’ignorance. Un peu d’eau et quelques songes qu’asséchera, un jour, le soleil...

 

 

Livrés aux pièges communs plutôt qu’à la délivrance de l’inconnu. La certitude et le temps, voilà les erreurs monumentales de l’homme...

Il faudrait se livrer, corps et âme, à l’incertitude pour voir émerger les premières neiges – et la première magie – de l’aurore délivrée de l’ignorance et des secrets...

 

 

Rien à célébrer sinon la danse, l’ombre et le silence. Les mille danses, les ombres par milliards et le seul, et même, silence. Partout se livrant aux mêmes supplices et au même réenchantement...

 

 

A qui sont donc destiné(e)s ces pages – ces milliers de fragments – si seul le silence peut les entendre et les recevoir... Faudra-t-il attendre qu’il emplisse les esprits pour que les hommes daignent enfin y jeter un regard...

 

 

Il est des hommes aux tournures et aux tourments exagérés. Ils y plongent comme dans une cuirasse en se croyant importants et protégés... Mais, en vérité, ils y vivent à l’étroit sous le joug de la peur et des croyances. Et ils y meurent sans avoir vu – ni goûté – la joie et la lumière de la nudité cachées par le heaume de leur armure…

 

 

Un torrent, une lave, un ciel. Et tout nous emporte. Et tout sera emporté... Engloutis par les courants et les marées jusqu’à ce lieu où ne peut pénétrer que la poussière, laissant les rêves, les remparts et la sève au cœur des débâcles – au cœur des tourbillons enfantés par les vents complices du désordre...

 

 

L’on croit vivre là où il n’y a que peurs, doutes, déroutes et balbutiements. Et une soif encore incomprise...

 

 

Les visages ruisselants. Les barques à la dérive. Et les chants du premier matin du monde. Cette aube à l’heure imprécise avec ses souffles et ses avalanches de lumière qui bousculent – et recouvrent – tout à la ronde ; les peines, la faim, la terre, les terreurs, le monde et la mort pour faire émerger (enfin) le premier homme...

 

 

L’homme, en définitive, sera toujours plus mortel que vivant...

 

 

Nous vivons à l’ombre des morts. Et sous leur ciel gris. Et nous mourrons comme eux – et comme tous les anciens vivants – sans rien voir – ni rien comprendre – du jour et de la lumière. Dans une nuit sans remède – et sans guérison...

 

 

Le sang et la chasse. Aussi absurdes que notre torpeur et notre indignation. Comme un visage innocent offert aux griffes funestes (et inexcusables) du destin et de la mort...

 

 

Les jours des hommes aussi blêmes que leurs nuits. Nulle différence dans la boue. Cette fouille interminable soumise à l’ardeur des élans et à la mort. Bras levés parmi les chants, les cris, les balbutiements et la chair – si proches pourtant du feu, de la fleur et du désert...

 

 

Les (longues) heures de veille parmi la poussière – guettant, entre l’horreur et la mort, l’aurore promise par les sages. Voilà la rude tâche des innocents plongés au cœur du monde et des vivants...

 

 

Une clé, un passage – ceux de la liberté nous avait-on dit. Et nous voilà avançant – et chantonnant – parmi les ruines et les débris d’un monde que nous avons cru nôtre – et qui, sous prétexte des saisons et des mille printemps à venir, nous aura, peu à peu, assassinés. Laissant la chair ornée de balafres et de sortilèges. Aussi comment pourrions-nous échapper à ce désastre – à ce gâchis – sinon en déchirant l’aube, les regards, les rêves et les promesses – en nous défaisant de cette nuit et de notre visage ancien à l’ignorance si têtue...

 

 

Rien ne nous ressemble davantage que la joie, l’Amour et le silence. Cet œil, cet accueil et cette danse posés au cœur de tout – et au-dedans même de ce que nous avons cru sans importance...

 

 

Entre la neige et l’oiseau, il y a un arbre – et une branche – qui nous sauvent du désespoir. Et du froid si vivace des regards et des saisons. Et il y a ce feu au-dedans de l’âme – et au-dedans du cœur – qui abrite notre dernier espoir...

 

 

Les dessins de la terre montent jusqu’aux étoiles – à travers l’homme, ses rêves, ses bras. Et nul ne tient (ni ne détient) les fils du temps et la clé des songes. Qui s’est donc invité au seuil du regard et de la vie immobile ? Serait-ce Dieu, éminemment présent, en notre visage ? Serait-ce le hasard aux mains si discrètes et agiles ? Qui sommes-nous donc – et quand saurons-nous nous retrouver – perdus que nous sommes aujourd’hui avec ces yeux un peu à l’écart de la foule – qui essayent de dénicher quelque chose – un espoir – une croyance peut-être – qui délivrerait notre destin de ses attaches...

 

 

La vie, le monde, l’infini rêvés – fantasmés plus que tout sans doute. Et la vie, le monde et l’infini réels et réalisés. Et au croisement de ces trois routes, notre tâche. Et notre destin d’homme. Ceux auxquels nous rechignons encore...

 

 

Gorgés de plus d’un espoir – et de plus d’un soleil – nous nous abreuvons (nous croyons nous abreuver). Sans cesse nous étanchons notre soif d’histoires, de leurres et d’illusions. Mais, en vérité, nous nous assoiffons pour des siècles – et pour l’éternité peut-être – qui seront, sans doute, plus noirs que nos rêves...

 

 

Celui qui sait transformer les briques en brasier – et le brasier en cendres – sera sauvé des constructions – de l’enfer de toute construction. Et pourra aller libre dans la joie et la nudité – danser à loisir avec l’innocence et vivre, serein, dans l’étreinte du silence...

 

 

Ni rien voir, ni rien comprendre, ni rien aimer. Ainsi vivent les hommes, penchés sur leurs briques –les mains ardentes œuvrant à leur labeur interminable, voués jusqu’à la mort à leur espace étroit et calciné – sans rien sentir ni rien connaître. Ni la vie, ni la rosée, ni le sang, ni la joie, ni l’enfance, ni la mort, ni l’infini. Une vie en-dessous de toute vérité gouvernée par l’hallucination et le délire...

 

 

Des ratures plus belles que nos épreuves. Et cette vérité qui se cache derrière nos apparentes erreurs. Les tentatives de l’homme aussi belles que ses oublis. Comme l’imparfaite possibilité de la perfection... Ce destin en nous qui se cherche... Dieu en cette chair fébrile et frémissante profitant de nos doutes et de nos hésitations pour nous apparaître plus présent et plus vivant – plus sage et plus clément – que nous ne l’imaginions...

 

 

Et ce silence enfoui dans le terreau des siècles. Et cette lumière déjà présente sous le fumier des hommes. Comme s’il nous appartenait de découvrir peu à peu ce que cachent les apparentes immondices pour percer (enfin) tous les secrets...

 

 

Le haut des pas et le bas des rêves. Et entre les deux, la vérité qui se dessine déjà...

 

 

Nous vieillirons en reclus. Plus barricadés qu’autrefois derrière quelques souvenirs et quelques rêves encore tenaces. Et l’asphyxie sera le dernier élan. Comme le sacre de notre étroitesse...

Gageons que la mort invite les vents à déblayer l’espace de ses ombres originelles et légendaires – et qu’elle nous aide à sortir de ces lieux sordides où la mémoire emprisonne les désirs – et cantonne notre vie – nos années et nos siècles – à l’errance – à ce destin de fantôme prisonnier de ses propres retranchements...

Comme si le silence n’avait, en définitive, qu'effleuré nos âmes – aussi muettes aujourd’hui qu’autrefois...

 

 

En regardant le monde, on constate avec évidence que tous les êtres font et défont – se font et se défont – se montrent et se démontrent – montent et se démontent – bref essayent d’exister un peu... en attendant la fin – en attendant la chute... Et quelque chose en moi a toujours répugné* à participer à ce merveilleux et navrant spectacle. Je me suis toujours tenu à l’écart en regardant mi-navré mi-songeur – mi-affligé mi-narquois – le corps et l’esprit esquisser leurs pauvres et timides pas de danse – et se résoudre à leurs nécessaires et incontournables élans. Mais je n’ai jamais aspiré à prêter ma vie, mes actes et mon labeur à l’effervescence et au brouhaha, un peu vains, du monde et des hommes si soucieux d'aménager leurs vitrines... Et même l’écriture, la métaphysique et la poésie – si essentielles à mes yeux – je ne les ai toujours exercées que pour moi seul en offrant humblement ma modeste et solitaire besogne à travers une minuscule fenêtre (très peu fréquentée, bien entendu) sans volonté d’attirer la lumière des projecteurs...

* Bien qu’une part, de moins en moins enthousiaste au fil du temps, y ait toujours un peu aspiré aussi...

Tant de choses, de projets et d’activités existent déjà – et sont créés chaque jour. Et chacun d’eux cherche à exister – à se montrer et à s’exposer – dans le fatras ambiant surchargé – en aspirant à son quart d’heure de gloire – qu’il m’a toujours semblé vain d’y ajouter les pauvres fruits de mon labeur... Comme si le monde n’était qu’une accumulation perpétuelle, un peu inutile et puérile, de ces mille choses, de ces mille activités et de ces mille projets. Aussi ai-je toujours préféré vivre et travailler seul et dans mon coin, en parfaite autonomie – dans la discrétion et l’invisibilité...

Et je ne saurais, aujourd’hui encore, me prononcer sur « la valeur » de cette perspective et de ce travail solitaire. Et je serais toujours aussi en peine d’en connaître la justesse et l’utilité... Je me suis pourtant toujours adonné à la tâche avec passion et ferveur mais je préfère laisser à l’éternité le soin de sceller l’inimportance comme l’improbable « grandeur » de mon emploi... Ce que l’histoire humaine – la petite histoire des individualités et la grande histoire du monde – en retiendront m’a toujours peu importé...

 

 

Ne pas ajouter sa pelle aux pelles du monde. Ne pas ajouter son tas aux tas du monde. Et ne pas ajouter sa voix à celles du monde. Vivre dans la discrétion et la nudité en se consacrant à l’essentiel et aux inévitables nécessités terrestres, organiques et existentielles avec autant d’intelligence et de sensibilité que nous en sommes capables...

Epargnons le monde de nos indigences et de nos scories. Et gardons-nous de nous inquiéter au sujet de notre utilité (celle de notre existence comme celle de notre œuvre). Le monde bénéficiera, d’une façon ou d’une autre, du plus précieux de notre vie et de nos modestes offrandes et contributions...

Vivons et travaillons plutôt à notre tâche comme si nous réalisions un mandala de gestes et de paroles infiniment effaçable – et indéfiniment effacé – accompli simplement pour la joie d’être accompli – et pour célébrer l’évanescence, le silence et l’éternité...

 

 

Au-delà des commentaires, des analyses, des anecdotes et des billets d’humeur, l’essentiel de mon écriture – la plupart de mes fragments – ont toujours été des viatiques. Des bagages personnels pour emprunter des chemins et accomplir un voyage (qui ne le sont pas moins) mais dont le contenu est offert à ceux qui daignent (et daigneront) s’y pencher. Ils y trouveront sans doute là quelques affaires dont ils pourraient faire usage au cours de leurs (propres) pérégrinations...

 

 

A l’affût des rêves et des jeux encore... Comme si nous ne pouvions vivre sans nous distraire – ni fuir ce face-à-face (avec nous-mêmes) si nécessaire... Aussi comment pourrions-nous dénicher le trésor – tapi au fond de cette vie que nous avons transformée en sordide destin...

 

 

Les hommes vivent – et avancent – comme s’ils gravissaient un escalier sans fin. Et qu’importe ce qu’ils y trouvent – et ce qu’ils détruisent pour s’en emparer... Et qu’importe ce qui demeure pourvu que la marche suivante soit atteinte – et qu’elle offre un agrément et un espoir plus grands que ceux offerts par la marche précédente...

 

 

Tout glisse sur nos paumes – sur notre vie et sur notre âme. Et ce que la mémoire retient n’a (presque) aucune valeur. Sur son assise pourtant se construisent les existences et les destins – un semblant de joie et de certitude – sans comprendre que nous bâtissons sur du sable – et que nous sommes constamment cernés par la furie des vents – et que nos édifices, un jour, tôt ou tard, s’écrouleront – et disparaîtront engloutis par les vagues du temps...

 

 

On s’élève et l’on redescend avant de s’immobiliser définitivement. Sans même un souffle auquel s’accrocher. Sans même un visage ou une voix pour se souvenir – et se rappeler des jours et des siècles meilleurs, et plus enviables peut-être. Sans même un regard auquel s’identifier. Ainsi allons-nous vers le plus précieux – cette indicible présence au goût d'éternité...

 

 

Toujours l’Amour veille dans les parages. Et nous, nous préférons nous cacher dans tous les recoins de l’ombre. Comme si la nuit était inévitable. Comme si nous espérions que notre fuite perpétuelle, nos secrets et notre terreur parviennent, un jour, à l’éclairer...

 

 

Gains et grains enfouis dans la neige. Entreposés dans les greniers. Et, parfois, sous les matelas. Avec notre main recroquevillée sur ses privilèges. Comme pour protéger des trésors qui n’en sont pas – des trésors qui n’en ont jamais été – de simples outils, en vérité, pour notre survie et notre espoir de jours meilleurs...

Et ces voix sans mot – et ces chants sans grâce – et tous ces appels (toutes ces invitations) du ciel, interdit de séjour depuis toujours. Comme si les horizons – et le monde même – étaient maudits...

Et ce sable entre nos doigts qui s’écoule – et dont nous ne savons que faire. Et ce silence dans la nuit et sur ces visages menaçants, à l’affût de nos failles, prêts à bondir sur ce que notre main abandonnera...

Et tous ces jours qu’il reste à sauver de notre désarroi. Et cette malice entre les dents de la nuit, haletante, assoiffée toujours de notre sang...

Souvenez-vous donc des royaumes et des soleils d’autrefois... Souvenez-vous donc des rumeurs et des désaveux... Et n’oubliez pas que tout recommence toujours à la fin des mondes – et que nous ne pourrons y échapper – et qu’au dernier printemps, il nous faudra mourir aussi...

 

 

L’étoile est dans l’œil. Et le silence aussi... Et nous avons marché, aveugles, sans rien voir – et sans rien même deviner. Comme si la chair ne pouvait s’ouvrir – et s’offrir – qu’aux horizons. Comme si nous retenions l’âme prisonnière de nos rêves. Comme si l’infortune était notre perpétuel destin...

 

 

L’histoire n’est qu’un puits où l’on jette les morts. Et l’avenir qu’un songe que nous ne connaîtrons, sans doute, jamais – et où les nouveaux-nés mêmes pourraient ne pas voir le jour... Que nous reste-t-il alors ? Un peu d’espoir ? Que Dieu nous en préserve... Le présent où nous sommes – et qui nous effraye tant depuis que le monde l’a aboli – et s’en est affranchi – pour nous offrir ses lois tournées vers l’avenir et le passé ? Que nous reste-t-il donc ? A peu près rien... Et pourtant, dans ce néant – dans ce miracle proche de l’apocalypse – l’essentiel toujours est préservé...

 

 

Nous aurons essayé de nous élever – tous autant que nous sommes – hors du rang – au-dessus de tous les paniers de crabes nés des instincts impitoyables du monde. Et pourtant nous tomberons – et finirons à la renverse – entre quatre malheureuses planches de bois – ou en cendres, bien au chaud – et bien seuls – et dans le noir – au fond d’une urne que les vivants, un jour, finiront par oublier...

Et resteront un peu d’ombre – et un rêve de lumière peut-être... comme à chaque fois que l’un d’entre nous est emporté par la mort...

La vie, peut-être, n’a d’autre dessein – ni d’autre ambition – pour l’homme...

 

*

 

Nous avons cherché partout. Et nous voilà de retour après notre long voyage, l’âme et le visage tout froissés – les yeux et le cœur plus perdus que jamais, et moins vifs qu’autrefois – espérant toujours jusqu’au dernier soir de la vieillesse découvrir le secret que nous cache la mort...

 

*

 

Et au retour de la belle saison, nous voilà revenus, une nouvelle fois... émergeant de la terre ou des cendres au premier jour de notre premier printemps, ouvrant les yeux comme pour la première fois sur un monde – déjà mille fois visité – et sur des visages – déjà mille fois entrevus – après notre bref séjour au-delà de la mort...

Comme une vie entêtée – un souffle continuel – pour découvrir ce que nous portons en secret – et que nos yeux et notre âme n’ont su voir encore. Comme un éveil perpétuel – et infiniment recommencé – à nous-mêmes...

 

*

 

Et nous voilà bientôt debout – ivres de notre ivresse à vivre – et si aveugles encore à toutes les illusions, à tous les pièges et à tous les soudoiements. Et nous voilà encore à essayer de nous élever – hors du rang – au-dessus de tous les paniers de crabes nés des instincts impitoyables du monde jusqu’au jour, peut-être, de notre (définitive) disparition – de notre effacement inespéré dans le silence...

 

 

Et tout ce bleu déjà envahissant l’espace. Et la transparence du noir. Comment pouvons-nous ne pas voir le miracle ; la lumière et l’admirable mélange des couleurs qui s’imposent partout... sur les pierres, les arbres et les visages... au loin, dans le ciel et sur les horizons... et au-dedans, au cœur de l’âme et du regard... Pour ne rien voir – ni s’émerveiller – faut-il donc avoir les yeux – et le cœur – encore enfouis dans l’espérance d’une autre terre, au-delà de tous les cieux communs, et dans les promesses mensongères des théologies... Faut-il être idiot et avoir le nez encore planté dans la complexité des lignes et l’apparente diversité des visages et des barreaux... sinon pourquoi refuserions-nous de franchir cette frontière qui nous sépare...

 

 

Sans limite et sans âge autres que ceux que nous nous imposons...

 

 

Incarner avec justesse la danse des vivants – et l’innocence de la mort – avec cette passion miraculeuse pour le silence... Vivant, on ne pourrait rêver davantage... Et la solitude n’aura, sans doute, rien d’autre à nous offrir avant que nous soyons capables de rejoindre – et d’habiter – l’infini et l’éternité...

 

 

Au-dedans même du sortilège éclot – peut éclore – la plus fabuleuse promesse de lumière. La seule délivrance possible en vérité... La vie n’a rien d’autre à nous proposer, hormis peut-être quelques niaiseries et quelques bagatelles...

Mais plonger au cœur de la malédiction sera toujours le dernier geste de l’homme, une fois affranchi de toutes les billevesées...

 

 

Un conseil, d’une navrante évidence, aux vivants – et peut-être même aux morts – à tous ceux qui sont : faire, si tant est qu’il y ait à faire, ce qui leur semble juste et nécessaire... Et à ceux qui rechigneraient à tout mouvement, rappelons que les circonstances toujours amènent à répondre ou à nous soumettre à quelques élans...

 

 

Tant de choses entre nos mains – et dans nos têtes – errent à la recherche de leur appartenance. Et nous leur offrons notre poigne – et notre nom. Une vie de servage et de fers sans même comprendre que nous appartenons tous au silence...

 

 

Une encre plus rouge que noire dans laquelle coule encore le sang des vivants... Et ces lambeaux de chair que nous feignons de ne pas voir. Comme si la lumière pouvait éclore de cet oubli...

 

 

Pour être recevable, la parole ne devrait oublier personne – et se faire le porte-voix de ceux que l’on assassine en silence – de ceux qui ne savent pas ou qui n’ont plus la force de dire... Ainsi seulement leurs murmures et leur résignation – et toutes leurs douleurs – seront entendus par ceux que la souffrance et la mort n’effraient plus – et par ceux qui ont jeté leurs armes pour une écoute infinie.

Et ce sont leurs mots qui résonneront en ce monde – et que l’on entendra derrière les cris et l’indifférence des visages. Et ce sont eux qui finiront par rallier les masses aux causes perdues et aux enjeux infimes – et infinis – de ce monde. Aucune ère de joie – et aucun monde nouveau – ne pourront éclore sans ces porte-voix du silence qui jamais ne rechignent, à travers l’Amour qui les porte, à exposer aux yeux de tous les crimes et la possibilité de la lumière...

 

 

Encore des songes et des errances qui nourriront la faim et notre goût immodéré pour la poussière. Comme un excès d’ignorance livré aux instincts. Le pitoyable destin de l’homme...

 

 

L’inhumain inscrit dans l’épaisseur de la chair. Comme le pilier central, peut-être, de notre nuit qui offre à l’âme la cécité nécessaire pour vivre parmi les cris et la faim. Clouant ainsi le monde au pilori de l’abjection jusqu’aux premières ondes du silence – jusqu’aux premières trouées de lumière...

 

 

Un destin plus rauque – et plus atone – que notre voix. Un chemin parmi le simple des choses et la candeur éternelle du monde. Couchés là parmi les herbes dans quelque jardin familier au milieu des cris et des bêtes qui s’avancent vers nous par milliers – plus sauvages et indomptables que leur faim et leur malice provisoires – et qui nous pousseront un peu plus loin... jusqu’à la lisère peut-être du désert où les rêves et les espoirs ne seront plus d’aucun secours...

 

 

L’ultime jaillira – pourra jaillir – lorsque nous saurons froisser avec indifférence l’or de nos poches et de nos livres. Lorsque nous saurons renoncer au soleil – et à tous nos rêves de lumière – pour affronter le gris et la pluie, inévitables, des jours qui passent... Lorsque la profondeur et le silence seront préférés aux parures et au tapage. Lorsque l’éclat de l’âme aura sur nos vies plus d’incidence que l’infamie de nos ambitions. Alors peut-être saurons-nous oublier ce que nous fûmes et ce que nous serons pour plonger au cœur de ce que nous sommes depuis toujours...

 

 

Avant le sang, il y avait le silence dans nos veines. Et la joie d’aller – et de danser – parmi les fleurs et les arbres sur les ruines d’un monde ancien avec un souffle nouveau – presque enfantin et printanier. Puis le silence a été perdu – oublié peut-être – oublié sans doute. Et a jailli alors ce rouge, brûlant et fumant, dans nos artères. Et sous son autorité, le feu s’est propagé dans les corps, sur les visages, sur les routes et dans les rêves. Partout. Et le monde, peu à peu, s’est enflammé. Et sur la terre et dans les âmes, le feu a grossi – et s’est multiplié. Et les êtres et les choses – et la vie même – sont devenus un immense brasier. Et tous depuis cherchent le silence d’autrefois – le silence des premiers temps – le silence parfait d’avant le sang...

 

 

Nous veillons – et attendons – depuis toujours sans savoir ce qui va arriver – sans savoir ce que nous veillons – ni même ce que nous attendons... Et les jours passent. Et les visages passent. Et la vie passe. Et les siècles passent. Et la mort finit par tout emporter. Et nous demeurons ainsi à la même place, presque immobiles – et presque toujours aussi inattentifs – en jetant parfois un œil sur l’horizon en comprenant que rien n’arrivera jamais – que les circonstances et les saisons seront toujours les mêmes (à quelques variations près...)...

Et nous continuerons à veiller ainsi éternellement en regardant défiler, ni vraiment surpris ni vraiment rassurés, les jours, les visages, les saisons, la vie, le monde, les circonstances, les siècles et la mort sans savoir ce qui va s’approcher – sans vraiment savoir ce que nous veillons – ni même ce que nous attendons...

Et au plus nu du destin, peut-être serons-nous rappelés vers le plus originel silence. Et nous comprendrons alors le secret de cette longue veille – de cette interminable attente...

 

 

En nous traversant, la nuit fait plus de bruit (bien plus de bruit) que le jour qui arrive toujours en silence pour nous surprendre. Et tous nos cris jetés depuis des siècles contre les murs de cette obscurité (si angoissante et si envahissante) auront épuisé notre voix. Et lorsque le jour jaillira – pourra pleinement jaillir – nous resterons silencieux. Et nous le regarderons nous envahir sans un cri – sans un mot...

 

 

L’ordonnance du silence. La seule prescription peut-être... Et le grand remède, sans doute, à la maladie des vivants. Le seul, en tout cas, capable de nous offrir une pleine guérison...

 

 

Un jour, peut-être, dirons-nous en songeant à notre bref séjour terrestre : « Oh oui ! Que la terre est belle ! Et tant de choses merveilleuses existent en ce monde ! Mais la chair, les êtres et les hommes sont encore trop immatures pour y vivre sereins et à leur aise. Ce lieu est magnifique ! Et il recèle un potentiel fabuleux ! Mais les âmes, et en particulier les plus sensibles à la beauté et à l’innocence, ne peuvent y demeurer sans se blesser ou se corrompre... ».

 

 

Contre notre prunelle, le silence encore – immobile – impassible – sans désir. Ne réclamant pas même son dû. Nous regardant avec bonté. N’exigeant aucun pas – ni aucun geste – vers lui (ni même vers quiconque d’ailleurs...). Nous attendant simplement avec patience et sagesse...

Combien d’entre nous savent se faire aussi sages – aussi ouverts et patients – que le silence ? Combien d’entre nous savent être – et vivre – ainsi, sans attente ni réclamation, parmi les arbres, les bêtes et les hommes ?

 

 

Nous aurons porté notre destin – celui des hommes et celui du monde – sur toutes les routes. Et nous aurons traversé, avec ce poids sur l’épaule et sur l’âme, tant de pays et de frontières... Mais il nous faudra, un jour, les abandonner pour franchir l’ultime contrée – et les derniers confins. Nous devrons être aussi nus et légers que l’innocence pour rejoindre ce pays de l’enfance – ce lieu de toutes les origines...

 

 

Villes, monde et jardins repeints mille et mille fois selon nos exigences. Et bâtis, détruits et reconstruits autant de fois sans rien offrir de bien nouveau à la terre, aux bêtes, aux hommes et aux âmes. Comme si la couleur importait davantage que le regard. Comme si les quelques jours d’une vie importaient davantage que l’éternité. Comme si nous n’avions encore compris le secret qu’abritent tous les décors...

 

 

Des saisies et des étreintes. Quelques coups et quelques caresses. L’Autre et le monde à l’usage des vivants. Et cette incompréhension à vivre dans l’indifférence des mains et des visages. A ronger, si seul(s), sa solitude et sa misère. A vivre parmi tant d’espoirs et de promesses – et parmi tant de morts. Se prêter aux nécessités de la chair, des circonstances et du monde. Se soumettre à tous les rêves et à tous les désirs. Essayer d’exister un peu et de devenir. Oublier la parole des sages et des prophètes. Ignorer le silence et l’infini – l’éternité et la joie. Et oublier l’Amour et la lumière. Et ramper encore parmi les lèvres et les dents – parmi toutes ces lèvres et toutes ces dents – sans rien comprendre...

La vie, sans doute, n’aura été que cela pour les hommes – la plupart des hommes...

 

 

Et nous devrons vivre encore parmi tous ces visages si indifférents à la proximité des Dieux dans les bruits et les cris qui recouvrent tout – et que nous ne savons parfois plus même écouter – ni même accueillir – depuis le silence. Si démunis face à cette envahissante armée des ombres qui pullule et se propage comme du chiendent – et qui impose ses lois – ses pauvres lois – dans tous les recoins et tous les fossés du monde... Et rêver encore d’une terre plus juste et moins barbare – et d’un monde plus fraternel et moins calamiteux. Comme un sel permanent sur notre plaie de vivre...

Voilà pourquoi il est parfois préférable de s’exiler sur quelque colline épargnée par le monde et par les hommes – et y vivre à sa juste place dans l’attente, sans impatience, de l’éternité – avec tous les maux et la bonté à venir – et y mourir dans l’allégresse – pour savoir, et pouvoir enfin, accueillir tous ces lambeaux de vie – tous ces lambeaux de chair – magnifiés par la solitude et le silence...

 

 

Qu’aurons-nous donc appris des chemins et des carrefours – des visages et des pentes contre lesquels nous aurons adossé nos jours – et parfois notre âme... Qu’aurons-nous appris des saisons – et de cette nuit qui dure encore... Qu’aurons-nous appris du crime et des hommes qui végètent dans cette paresse – et cette indolence – (presque) insupportables... Qu’aurons-nous appris de la pluie, des cris et des larmes qui coulent sur les joues innocentes... Qu’aurons-nous appris des êtres, du monde et de la vie – entraperçus au cours de ce bref séjour... Qu’aurons-nous appris du soleil et des heures sereines... Qu’aurons-nous appris du silence et de la beauté – toujours fragiles – et toujours fugaces – entre nos mains si pesantes... Qu’aurons-nous appris de la lumière... Et combien de temps devrons-nous vivre encore ainsi dans l’ignorance – dans cette indigence de la compréhension... N’entendons-nous donc pas l’éternité derrière – et au cœur de – tous ces bruits et ce fatras réclamer notre entendement... Combien de déluges, de misères et de déserts devrons-nous encore traverser pour, un jour, entendre ses appels – et la rejoindre...

 

 

Jusqu’à nous, un jour, il faudra se hisser après avoir été avalés par l’abîme. Dans cet espace en surplomb des paupières. Dans cet espace qui a fait vœu de silence et d’éternité. Et un instant – un seul instant – ou quelques jours peut-être – nous en sépare(nt)...

 

Carnet n°128 De l'or dans la boue

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Labour, vent, ciel en friche. Et le soleil caressant les étroites parcelles de la terre. Source et astres rôdant parmi les moissonneurs et les âmes vagabondes. Et le silence comme unique baiser sur les visages tristes et grimaçants...

Qu’est-ce qui en nous brûle encore – et est plus vivant que le monde – et plus durable que la vie... Qu’est-ce qui en nous ne s’éteindra jamais – et demeurera par-delà les siècles et la mort...

 

 

Qu’est-ce qui en nous brûle encore – et est plus vivant que le monde – et plus durable que la vie... Qu’est-ce qui en nous ne s’éteindra jamais – et demeurera par-delà les siècles et la mort...

 

 

Du noir au noir, la lumière chante encore...

Histoire après histoire – néant après néant – malgré les désirs et les désillusions accumulés, ces mêmes traces sur la neige et les visages. Le goût du tragique et l’éternité...

 

 

Des songes et des cicatrices encore. Comme le règne de l’illusoire sur nos vies défaites et espérantes...

 

 

Plus près du carrefour que nos rêves – et que la caresse et le crime appris pour survivre, les fracas de notre vie...

 

 

Et tout ce bleu qui suinte des horizons. Au bord du gouffre. Et derrière le ciel. Et le souffle et le sang qui se déploient dans nos veines. Qu’attendons-nous sinon la chute, l’asphyxie et l’annonce des plus grands désastres...

 

 

Marcher encore sur le fil jamais rompu du silence. Aiguisant chaque pas – et chaque prière – au bord du précipice. Affûtant la vie aux lames âpres de la mort. Conduisant le regard au plus près des paupières. Espérant la lumière plus inaccessible que l’or. Notre seule matière à vivre...

 

 

La réponse s’insinuera à l’écart des fosses animales. La paume tendue et la tempe battante. Les jouets éparpillés et les jardins à l’abandon – livrés aux herbes folles et aux bêtes sauvages...

 

 

La première aube repose au-dessus de nous. Et attend notre ultime soupir pour récompenser notre patience – cette longue veille parmi les fouilles – la fureur des fouilles – et leur maladresse – et les larmes et la mort. Et il nous suffira alors, au terme de tous les abandons, d’ouvrir les yeux...

 

 

Le silence est. Est là depuis toujours. Etait déjà là avant notre naissance. Et sera là après notre mort. Mais nous n’avons su l’entendre – et le célébrer – de notre vivant...

Et la rencontre n’aura lieu qu’à la fin de l’orage lorsque les mots et les visages – lorsque les rires, les jeux et le monde – ne seront plus d’aucun secours – et qu’à la consolation nous préférerons la vérité. Nous irons alors vers lui. Et le soleil – l’unique soleil – rayonnera au fond de notre âme admise et réconciliée...

 

 

Lire et dire le chemin. Lire et dire l’histoire. Lire et dire l’origine et la fin. Déchiffrer les signes, la vie, le rêve, la mort et le mystère. Côtoyer Dieu, le ciel, le silence et la joie. Devenir plus humain que les hommes – que toutes ces bêtes si peu affranchies des instincts...

 

 

Moribonds encore parmi les rêves et les peintures. Cherchant un peu de joie – un peu de souffle – pour prolonger l’agonie – et la rendre plus vivable – et plus désirable que la mort. Ainsi survivent les hommes si peu soucieux du monde et de la vie – et si peu enclins à plonger dans leur condition pour échapper aux malheurs – à cette misère d’être vivant...

 

 

Une main, une voix, des signes, le langage. Et de ces penchants ne naîtra qu’une circulation du monde et du temps. Quelques battements sur le tambour des saisons. A peine assez pour vivre – et apprendre à aimer. Incapables de nous faire franchir les murs de l’éternité – et nous faire rejoindre cet ailleurs – ce nulle part – où l’âge, la vie, la mort et la pensée se côtoient sans peur – en se mêlant en un seul visage – en un seul rêve peut-être – comme le gage (l’unique gage possible) pour (ré)concilier la rondeur du monde, la nudité de l’être et la sécheresse des lignes – et les transformer en une volupté perçante et incorruptible. La seule possibilité de rencontre en vérité...

 

 

A la source du repos, l’arbre et la neige retrouvés. La transformation de la peau en ciel – et des visages en acquiescement perpétuel. Le flamboiement des âmes à l’horizon. Au cœur du secret où les ombres s’habillent de lumière – et où le silence n’est qu’un chant pour lui-même...

 

 

Le retournement du rêve sur lui-même. La place vacante transmutée en désir d’abord, puis en silence. Et dans cet espace silencieux, la plus haute présence initiant l’œil – et les visages – à l’indéfinissable réalité du monde...

 

 

Labour, vent, ciel en friche. Et le soleil caressant les étroites parcelles de la terre. Source et astres rôdant parmi les moissonneurs et les âmes vagabondes. Et le silence comme unique baiser sur les visages tristes et grimaçants...

 

 

Et on voit les hommes et les âmes aller par deux, main dans la main, rejoindre la solitude et la mort en espérant encore un regard, une présence, une chaleur – un soleil peut-être – qui n’éclairera que leurs ombres – et les enfoncera davantage dans leur détention...

 

 

Et si, une fois de plus, il nous fallait dire, nous dirions le silence... Ce petit mot qui signifie – et décrit – ce si grand espace où nous savons si peu vivre. Et l’entendrions-nous penchés sur nos peines, capturés par nos rêves et nos écrans, graissant, en quelque sorte, la patte à la malice des siècles, je crains qu’il nous faille plus qu’un songe – et plus qu’un désir – pour l’écouter et nous y fondre...

 

 

Et ce cri du monde si puissant – et si inaudible pourtant aux oreilles de tous les visages qui s’avancent – passant du noir au gris, puis du gris au noir comme si quelque chose en nous n’y entendait rien... Comme un murmure – un clapotis familier – dans les bruits tenaces et arrogants des hommes. Comme un espoir peut-être (de libération qui sait ?) sur le sable et les pierres sombres et menaçantes des chemins où végète entre ses barreaux l’âme triste et solitaire...

 

 

Plus légères que le vent, nos âmes peut-être... Et le poids de la chair et du sang dans le destin – et le festin – du monde... Comme si pour vivre, il nous fallait oublier – ne pas se rappeler (surtout) l’incertitude du ciel et des saisons – et les amas d’os qui s’amoncellent sous la terre...

 

 

Nous avons vécu, inspirant et expirant, seconde après seconde, jour après jour, siècle après siècle. Et qu’avons-nous vu ? Qu’avons-nous appris ? Qu’avons-nous compris ? Et qu’avons-nous aimé ? A peu près rien ni personne... Qui se cachait donc au-dedans de nous pour donner à notre visage cet air d’incompréhension et d’insensibilité...

 

 

Et ils se jetteront sur notre dépouille comme ils se sont jetés sur notre corps vivant sans laisser la moindre chance à la fleur que nous abritons d’éclore et de s’épanouir... Sans laisser la moindre chance au silence de nous défaire... Affamés toujours de ce que nous pouvons – de ce que notre vie et notre mort peuvent – leur offrir. Gloutons terrestres. Chair de désirs et de rêves se nourrissant de chair, de rêves et de désirs... Ainsi tourne le monde autour de la lumière, s’emparant de tout – et suçant la substance de tout ce dont il s’empare...

 

 

Qui se souviendra de notre vie en regardant quelques photos, en lisant quelques lignes ou en écoutant le silence – oubliés depuis si longtemps ? Qui saura se souvenir de notre œuvre en parcourant les collines, en croisant les arbres, en conversant avec les bêtes ou en contemplant la beauté des fleurs et des pierres sur quelque chemin de campagne ? Qui se rappellera que quelqu’un déjà pensait à eux avant de mourir...

 

 

Là où nous pleurons, le cœur est plus vif. Et l’espace sans limite plus abordable. La lumière, souvent, n’attend que les larmes pour se montrer. Mais elle ne s’invite pleinement que lorsque nous avons asséché toute illusion et tout espoir de la voir arriver...

L’abandon demeurera toujours l’unique chemin de la délivrance...

 

 

L’homme face à la vie. L’homme face à la mort. La vie face à la vie. Et la mort face à la mort. Et réciproquement jusqu’au jour où l’on s’éveille vivant – plus vivant et plus réel – et plus lucide que jamais – parmi la vie et la mort – et parmi les morts et les vivants. Et profondément silencieux. Avec la certitude de l’éternité présente au-dedans de tout...

 

 

L’arbre, le souvenir, le soleil. Et cette main – et cette faim – qui auront caressé – et dépecé – la chair cachée entre les pierres. Et la pluie, la brume et la tristesse. Comment oublier cette existence vécue parmi les hommes et les vivants... parmi tous ces poignards sous la gorge au milieu des rires et des cris – parmi la foule et les yeux indifférents. Vivre n’aura donc été que cela...

Comment pourrions-nous nous en satisfaire... N’avons-nous donc pas vu les cimes, les feuilles à l’automne, les tombeaux et la chair rouge mutilée... Avons-nous vraiment cru, en vivant ainsi, œuvrer à notre destin d’homme... Dieu, le silence et la joie n’étaient-ils donc pas visibles depuis la terre qui nous a vu naître – qui nous a élevés et nourris – et qui a fini par nous recouvrir... N’étions-nous donc pas là – absents peut-être au monde et à la vie – absents à nous-mêmes – pour succomber à l’effroi et aux contingences de la survie sans pouvoir réaliser l’indigence de notre condition – essayer de nous en extraire – et faire quelques pas vers ce que nous sommes – et nous attend...

Le sommeil, fils de l’ignorance, n’aura, au fond, servi que notre dérisoire perpétuation...

 

 

L’homme – et la question de l’homme si peu vivante au cours des siècles. Comme si l’histoire humaine pouvait se résumer à la survie, aux luttes, à la conquête – et à la défense – de territoires, aux massacres, aux pillages et aux guerres fratricides... et à quelques mesures – quelques progrès – pour organiser le fonctionnement collectif, le quotidien et le bénéfice des tueries, perpétrées au nom du profit – cette sauvagerie qui a toujours tu son nom... 

 

 

Au fond, peut-être, ne vit-on, ne travaille-t-on et n’organise-t-on sa vie – et n’écrit-on allez savoir... – que pour tromper la mort et l’insupportable sentiment de vide et de solitude. Quelques gesticulations comme une médiocre tentative – et un dérisoire pied de nez – pour échapper au silence et à l’immobilité. L’infime essayant de s’extraire de l’infini – et de l’oublier... Elans, sursauts et essais voués au néant – et prêtant, sans doute, autant à rire qu’à pleurer...

 

 

Ces voix qui crient, se lamentent et implorent sont-elles les nôtres ? Et ces visages crasseux – balafrés de souffrance – et tous ces pleurs sont-ils les nôtres aussi ? Mais alors pourquoi ne nous en apercevons-nous pas ? Si nous osions les regarder – les regarder profondément – les regarder pleinement – nous le sentirions avec une telle évidence. Et les massacres, les peines et les plaintes – toute cette misère – cesseraient sur le champ...

 

 

Face aux questionnements existentiels – et à la question métaphysique, centrale et récurrente, de notre condition de vivant, comment osons-nous fuir ? Comment osons-nous les évincer – ou les corrompre – pour des interrogations contingentes qui relèguent l’existence à une histoire de survie et de rêves (médiocres) de mieux-vivre et de reconnaissance (très souvent) ? Ne sentons-nous donc pas nos tremblements à chaque pas ? Ne voyons-nous donc pas la fin annoncée – toute proche – l’arrivée éclatante de la mort, partout – à chaque instant ?

Faut-il donc pour ne rien voir – ni rien vouloir comprendre – avoir les yeux scellés à la plus profonde ignorance et éprouver une peur viscérale de ne pas être ce que nous imaginons – de ne pas être destinés à ce à quoi nous nous échinons jour après jour, siècle après siècle... ? Comme si nous n’étions encore prêts à admettre la vanité de nos existences et de nos constructions pour échapper à notre condition animale – à notre destin d’entités organiques saupoudrées de quelques prémices d’intelligence...

 

 

Vie, temps et énergie, voués à la seule question – et à la seule réponse – indispensables pour vivre sa condition d’homme alors que l’humanité (presque toute l’humanité) ne s’échine qu’aux contingences, éminemment prosaïques, de la survie et du mieux-vivre...

Où est l’homme ? demandait Diogène (en se moquant de Socrate). Je l’ignore. Une seule certitude peut-être : nous le cherchons encore aujourd’hui...

 

 

L’âme si lente – aux avancées si laborieuses. Comme étrangère à ces siècles de fureur et de vitesse... D’où peut-être son éviction du monde humain...

 

 

Tant de pertes et d’effroi – tant d’espoirs et de supplices – avant de pouvoir goûter l’innommable – l’inespéré...

 

 

Aurons-nous su dire avec notre vie – avec nos gestes et notre présence – ce que les mots – notre parole – auront peut-être réussi à atteindre ? Espérons seulement que notre existence aura su se livrer à cet exercice de lumière et de haute voltige...

 

 

La mort n’est, sans doute, terrible – et terrifiante – que pour les vivants. En effet, que savent les morts du passage dans l’au-delà (et de leur retour parmi nous)...

 

 

Impuissants face à la vie. Et impuissants face à la mort. Plongés (toujours) au cœur de cette invitation perpétuelle des circonstances à l’abandon...

 

 

La perte toujours jusqu’au plein désossement de ce que nous espérons et croyons être – jusqu’à la chute et l’envol simultanés accomplis sans appui ni filet...

 

 

Souvenez-vous de ce que nous aurons vécu – seuls et ensemble... Souvenez-vous de nos rires et de nos larmes... Souvenez-vous de nos vies et de tous nos espoirs livrés au monde et aux chemins – offerts à l’outre du temps... Souvenez-vous de cette malice au fond de nos yeux, aveuglés et percés mille fois par les circonstances... Souvenez-vous de ce si peu à vivre que nous aurons gaspillé à je ne sais quoi... Souvenez-vous des saisons et des visages – et de notre impuissance à les satisfaire (et plus encore à les combler)... Souvenez-vous de ces fêtes organisées en l’honneur de ceux qui nous auront entourés – et de ceux qui nous auront quittés – et qui ne sont plus depuis bien longtemps... Souvenez-vous de ces jours – et de tous ces siècles – passés à attendre Dieu sait quoi... Souvenez-vous de nos élans et de nos bâtisses, de nos bêtises et de nos bassesses, de nos œuvres et de nos territoires – et de tous ces chemins inexplorés et inconnus... Souvenez-vous – souvenez-vous de tout – et oubliez – oubliez tout – pour nous rejoindre dans ce silence où tout s’abîme et renaît ni meilleur ni moins bon qu’il ne l’était...

Et identiques – et un peu différents peut-être – nous irons encore – ensemble et aussi seuls que nous l’étions autrefois...

 

 

Autrefois, il y avait une route offerte à chaque instant que nous n’avons su voir – et que nous n’avons su emprunter. Et elle est là encore qui nous attend. Et elle sera toujours là demain. Plus tard. A jamais...

 

 

Un chant, un pardon, un regard, une présence toujours nous accompagnent où que nous soyons – qui que nous soyons – et quelle que soit notre existence. Notre vrai visage...

Penchez-vous donc un peu, inclinez-vous davantage, laissez-vous cueillir et sachez vous abandonner, et vous les apercevrez – aussi intacts qu’hier – aussi intacts qu’aux premiers jours. Demain peut-être les retrouverez-vous...

 

 

Le petit poète – moins que rien – moins que quiconque – le plus seul des hommes peut-être – et le plus humble sûrement – assis dans son pas, sa parole, ses lignes et sa marche solitaires. Loin de tout – loin de tous – offrant, dans ses gestes et ses pauvres poèmes, sa chair et son âme – le peu qu’il a découvert – ce chemin de l’ineffable. Les livrant à l’indifférence du monde et des hommes en ignorant toujours si son œuvre (misérable) et son destin (si dérisoire) auront quelques incidences... Soumis comme l’herbe, l’arbre et la fleur à l’humilité et à l’anonymat – au sort insignifiant des sans-grades dont l’existence et le labeur sont pourtant des chants célébrant la beauté et le silence – la solitude et la misère des vivants...

 

 

Au commencement, il n’y avait ni verbe ni visage. Rien qu’un grand silence. Et un ennui – et une solitude peut-être – inimaginables – qui donnèrent naissance à quelques pas de danse. Comme une ronde offerte à elle-même pour emplir un vide irremplissable... Et de cette danse – et de cette ronde – jaillirent le monde et la vie – les pierres, l’herbe, les fleurs, les arbres, les bêtes et les hommes. Et de cette fête insensée naquirent des générations, des mariages et des civilisations. Mille unions – mille luttes – et mille constructions – à la fois tristes et festives qui donnèrent à la vie et au monde leurs couleurs – et leurs rythmes à l’histoire de la terre et du vivant... Et nous n’en sommes, sans doute aujourd’hui, qu’aux prémices du spectacle...

 

 

Au commencement (de l’homme et du monde), un balbutiement – quelques balbutiements. Des velléités de langage pour répondre aux besoins de survie. Et, bientôt, l’accumulation et l’échange d’informations – puis de savoirs – pour satisfaire les nécessités et les désirs – combler les exigences de nos existences – et assurer notre perpétuation – qui se transformeront très vite en appétits, en impératifs et en caprices pour donner libre cours (et légitimer) nos exactions – exploitations, destructions, massacres et anéantissements – à seule fin de vivre mieux et plus longtemps. Puis apparurent l’usage tendancieux et l’asservissement progressif et insidieux du langage pour communiquer des événements et des nouvelles toujours plus insipides et anecdotiques, pour offrir davantage de distractions et de divertissements aux peuples et manipuler les foules, ignares et crédules, à l’intelligence toujours aussi balbutiante...

 

 

Des pierres sèches et brutes partout – puis polies à la main – puis usinées – pour l’habitat – et délimiter les frontières (et les fortifier) – et morceler cet espace originellement vierge de toute démarcation... Ainsi sont nés les territoires géographiques, et avec eux, une myriade d’autres territoires (psychiques, affectifs, intellectuels...) toujours plus personnels et étroits. Comme un démembrement continu et dévastateur de l’unité – de toutes les formes de l’unité originelle...

 

 

Une fenêtre, du sang, un destin. Et une kyrielle d’éclaboussures, de balafres et de cicatrices en attendant la mort. Vivants de chair à l’âme si exsangue. Moribonds jusqu’à l’heure du trépas...

 

 

Une terre, une vie. Et mille tourments encore... Et cette folle attente du printemps – d’un soleil – n’importe lequel pourvu qu’il réchauffe – et qu’importe qu’il n’éclaire que l’espoir et les horizons... Nous sommes si pauvres. Nous sommes si seuls. Nous sommes si démunis face à la vie, face au monde et à la mort – devant tous ces visages qui ne nous regardent pas... ou si peu... ou si mal...

Mais une autre terre – plus haute et plus basse à la fois – et un autre ciel – plus vaste et plus lumineux – nous attendent. Et nous sommes si peu à les voir...

 

 

Entre l’âme et la chair, ce doute qui envahit nos vies – et tout l’espace nécessaire à sa disparition. Comme une nuit qui nous promettrait la splendeur et ne nous offrirait que la peur et la détresse. Un destin de malheurs, si proche pourtant de la joie...

 

 

Je marche sans visage sur un chemin qui ne m’appartient pas. Et nous sommes des milliards à vivre ainsi. Inconnus – et perdus – à nous-mêmes. Comme empêtrés dans une longue errance entre le début et la fin – impossibles – du silence...

 

 

[Court hommage à Claude Esteban]

L’originelle ingénuité de l’être qui éprouve notre ardente patience...

 

 

Une terre, un ciel, un soleil, des nuages. Partout – où que nous soyons – et où que nous allions – ici et ailleurs – nous serons toujours le jouet de notre histoire – et celui de tous les visages présents. Malgré leur multitude, jamais il n’y aura d’autres terres, d’autres ciels, d’autres soleils et d’autres nuages que ceux qui sont là devant nous à l’instant où nous sommes...

 

 

La vie et le monde sont un mirage. Malheureux pour les uns (la plupart). Et incompris par tous (presque tous). Notre visage est ailleurs depuis toujours. Et cet oubli est la source de toutes nos peines et de tous nos tourments. Et nous vivons ainsi, depuis notre naissance – depuis des siècles – depuis notre origine – dans le leurre de notre propre histoire...

 

 

En ce monde – en cette vie, rien ne pèse en définitive sinon le désir et la mémoire. Comme une charge – un fardeau – inutiles dans nos existences, bien sûr – mais plus douloureusement encore dans la compréhension de notre vrai visage – si léger – si transparent – si invisible toujours...

 

 

Et nous reviendrons toujours aussi neufs qu’autrefois nous qui n’avons jamais cessé d’être pour chercher encore ce qui nous échappe sous l’apparente diversité des traits et des visages – et pour rencontrer celui (et tous ceux) qui se cachent quelque part, entre les pierres – et savoir s’ils nous ressemblent – et vivent comme nous – avec la même entaille dans la chair, et le même cri – et la même espérance – au fond de l’âme, avant la fin des jours – avant que nous soyons appelés en d’autres lieux pour poursuivre notre interminable fouille...

 

 

C’est parce que le jour se tient droit que la nuit peut basculer – et se coucher sous nos pas...

 

 

Inscrire sa vie – ses gestes, sa parole et son nom – (modestes entre tous) non dans la marche du monde et des siècles mais dans le silence le plus vivant – le lieu de tout véritable destin...

 

 

Entre l’immédiat et l’inaccessible, cette vérité insaisissable que sont la présence et la poésie – et la tâche (la mission peut-être...) essentielle de l’homme, mais fort oubliée(s) depuis toujours...

 

 

La vie appelant la vie – le jour appelant le jour – la nuit appelant la nuit – et la mort nous appelant tous – ainsi est (et évolua) le monde. Ni moins triste, ni moins joyeux, ni meilleur ni pire qu’autrefois. Le même sans doute malgré quelques différences (infimes) entre les époques, offrant toujours la (même) possibilité de se découvrir...

 

 

Présence – et présence au monde – plus invisibles que notre voix – et que notre nom – si ostensibles, et si vains, face au silence – et face à la vie qui va, qui vient, qui tourne, qui repart et s’efface... N’aurons-nous donc été que cela ; un orgueil, une arrogance et une (médiocre) tentative d’exister. Et quelques pas supplémentaires, sans doute, dans l’ignorance...

 

 

Quelques voix. Quelques cris. Quelques morceaux de ciel. Presque rien. Et le désir encore. Et pour les âmes, cette route blanche interminable...

Et la présence de la mort (et du silence) au-dedans des voix, au-dedans des cris, au-dedans des morceaux de ciel. Au-dedans de tout. Et au-dedans même des âmes et des désirs – et sur toutes les routes blanches, vertes, rouges et noires de l’univers...

 

 

Etrangers à nos propres rêves – et à notre propre lumière. Comme des ombres hagardes, errantes, assoiffées de n’importe quoi...

 

 

Une rive, des confins, un sommeil. Et un veilleur, entre regard et solitude, qui guette l’impossible...

 

 

Le vide, l’existence, le monde. Et notre désastreux désir de tout ordonnancer. Comme si nous pouvions ranger la vie, les êtres, les choses et la vérité dans des tiroirs – et les utiliser à notre convenance... Avons-nous donc oublié qu’ils ne sont qu’un entremêlement de tous les usages, de tous les commencements et de toutes les fins – la continuité du possible et de l’impossible – la persévérante poursuite du vent et de l’indicible à travers les pierres et les visages...

 

 

Nous sommes au centre du lieu qui n’en est pas un – hors de tout lieu – où les pierres et les visages ne sont que des passages – et des passagers – qui naissent, passent, tournent, s’enlisent parfois et meurent avant de revenir ou de partir pour d’autres terres...

Nous sommes le seuil – et la frontière – de toutes les apparitions...

 

 

Quand saurons-nous donc voir derrière les pierres et les visages la transparence – la seule certitude de notre existence. Cette présence invisible qui leur donne leurs airs et leur arrogance – et jusqu’à la fierté maladive de leur ignorance...

 

 

Tout recommence. Toujours. Le jour, la nuit, les étoiles, les pierres, les montagnes, les visages. Tout apparaît. Prend forme. Prend vie. Trace sa route. Se perd. Et s’efface jusqu’au prochain recommencement...

 

 

Une voix – quelques traits – à peine perceptibles dans le silence. Et qui se donnent pourtant des airs d’importance. Et qui se pavanent avec arrogance parmi le petit peuple des visages. N’ont-ils donc pas vu – ni mesuré – la distance qui les séparait de la plus lointaine étoile...

Foule infime d’une galaxie éphémère qui croit briller dans sa vitrine sans voir ni le fond – ni l’obscur – des abysses où le cosmos est plongé. Et qui n’a d’yeux que pour la lumière qu’elle a inventée sans même se douter du soleil magistral – souverain – qui l’habite, l’entoure et l’a créée...

 

 

Nous vivons – et crions notre envie de vivre (et d’exister) en oubliant que nous sommes une poussière sur un (malheureux) caillou perdu au milieu des étoiles. Et qu’un seul soleil mérite notre voix – et notre fierté – celui qui brille dans la nuit la plus obscure mais qui peine (rechigne sans doute) à se lever devant notre si arrogante (et aveuglante) ignorance...

 

 

Cette succession d’instants – vécus de la plus présente et immobile façon – constitue pourtant une vie (des vies peut-être...) perçue(s) dans la durée d’une manière si bêtement linéaire et continue. Révélant cet apparent paradoxe du temps : son inexistence évidente (et pourtant si peu comprise) et l’ipséité si répandue – cette illusion de la continuité...

 

 

Toutes ces heures où nous n’aurons su être – écouter et agir. Comme paralysés dans notre attente de ce qui n’est pas venu – et qui, peut-être, ne viendra jamais...

 

 

Ce silence partout. Comment faisons-nous pour ne pas l’entendre – et faire la sourde oreille à ses si sages consignes... Le monde nous aurait-il arraché l’âme – et le peu d’intelligence que nous aura offert la terre... Une voix pourtant nous parvient au-delà des brumes – au-delà des horizons. Comme une allégresse derrière – et au-dedans de – la mort...

 

 

La vie, le temps, la joie, l’Amour, Dieu et la mort. Le silence, l’infini et l’éternité. Ces grands mystères au fond de l’âme des hommes qui cherchent la clé – leur délivrance – au-dedans de ce qui ne peut éclore encore...

 

 

Rien n’existe en dehors des pierres et des visages. Et pourtant, quelque part, quelque chose nous attend que l’on ne trouve que (trop) rarement sur les figures qui nous font face. Mais en les retournant – ou en les fouillant – peut-être le découvrirait-on... Qui sait où Dieu a caché notre mystère...

 

 

Des vies, des soirs, des fables. Ces petites aventures qui font nos vies. Qui les agrémentent. Et les éloignent, si souvent, du plus présent...

 

 

L’oiseau nous promet son chant. Et le ciel, sa lumière. Mais que dirons-nous à l’enfant dont le visage ne côtoie que la faim et la poussière. Sera-t-il pris par la mort avant de les entendre et de les voir...

 

 

Un geste, une tendresse, un instant côte à côte devant le monde et la mort avant même que ne nous vienne l’idée du silence...

 

 

Pas un seul instant de cette vie consacré à l’étude – et au face-à-face avec la plus lancinante question. Comme si une main, un visage, un jardin et les promesses d’une aurore improbable (nous) suffisaient...

 

 

Il pleut encore. Et sur nos pages mouillées se dessine le visage de Dieu – hilare et trempé – comme ses lèvres qui parfois embrassent notre âme. Comme un silence perçant toutes les murailles – et pénétrant le fief triste où nous agonisons en espérant le réconfort d’un soleil improbable...

 

 

A peine levés – à peine debout – qu’il nous faut tendre la joue et nous agenouiller devant tous les pouvoirs – et devant tous les puissants qui se partagent la terre – et le monde – comme une miche de pain réservée à ceux qui mettent davantage en avant leurs dents (et leur appétit) que leur âme. Ah ! Innocents, pauvres foules et peuples malheureux que l’on évince de tous les festins...

 

 

J’ai crié ton nom puis je l’ai oublié – parti peut-être avec ce peu d’espérance qu’il me restait... Je t’ai appelée mille fois du fond de cet abîme. Je t’ai souhaitée belle et aimante. Et éminemment présente. Et tu ne m’as pas répondu. Peut-être ne te faisais-je pas encore suffisamment pitié... Peut-être – sans doute – n’étais-je pas encore digne de ta venue... Et tu m’as ainsi laissé dans le noir pendant mille siècles... Et un jour, au pire de l’attente – alors que je n’espérais plus rien, ni la mort ni même ton arrivée éclatante – tu es venue. Et je t’ai vue pour la première fois. Et j’ai su enfin qui tu étais...

 

 

Un monde, des couloirs, des portes. Tout un univers d’écriteaux, d’étiquettes et de visages. Et parmi eux, la mort qui nous absente – et le silence qui nous offre d’être plus vivant...

 

 

Nous sourcillons de petits riens. Et d’inquiétude en tourment, nous allons – nous nous enfonçons plus profondément – dans la contrariété. Cette forme d’inassouvissement du désir qui ne cesse de nous éloigner de ce rêve un peu fou de tranquillité...

 

 

Ce froid si sauvage de l’hiver au cœur des saisons – au cœur des visages. Au cœur de tout ce qui passe – et qui nous laisse et nous abandonne comme si nous n’existions pas. Comme si nous n’avions pas droit au chapitre – ni à la parole – pour dire cette effroyable solitude qui nous consume...

Et ce monde clos, aveugle depuis si longtemps, qui compte les jours. Et nos tâtonnements timides et voraces pour assouvir la bête qui, en nous, crie et s’avance...

 

 

Hier, aujourd’hui et demain. Cette éternelle rengaine des jours. La petite ritournelle de nos vies...

 

 

Un désir d’été, voilà ce qui nous traverse au cours de ce long hiver. Et un besoin – un rêve – affamé de soleil, voilà notre songe le plus tenace au cours de cette longue nuit...

 

 

Des hommes, des arbres et des âmes sont passés. Et nous n’aurons vu que les étoiles briller au fond de leurs yeux – et au fond de leurs rêves. Un peu de lumière dans l’obscurité...

 

 

Nous faisons tous fausse route sur l’horizon. Mais nous ne connaissons d’autres terres. Et le ciel en nous a perdu tout espoir de se retrouver...

 

 

Nous vivons – et œuvrons. Nous croyons vivre et œuvrer mais nous ne faisons, en vérité, qu’amasser de la poussière – ajouter de la poussière à la poussière. Et sans même le voir ou le comprendre, nous sommes fiers de ces amas. Comme si la poussière pouvait nous protéger – et nous aider à nous extraire de la misère et de la solitude. Comme si la poussière pouvait nous sauver de l’abandon et de la mort...

Et nous crions notre joie et notre colère. Et rien – ni personne – ne voit nos blessures. Et rien – ni personne – ne peut nous guérir. Nous portons tous sur nos épaules la vie, les mains, les visages, le monde – le poids éreintant de l’Autre, du temps et de la mémoire – des souvenirs et des rêves. Et nous croyons avancer mais nous ne faisons, en vérité, que tourner autour de nous-mêmes – autour de cette faille qui nous cisaille, qui nous éventre et nous soulève vers un silence que nous ignorons encore...

Et cette lumière – ce salut peut-être – cherchés partout – demeurent toujours au-dedans – au fond de la bête sauvage – au fond de cet espace inconnu et impartagé – que nous abritons depuis si longtemps – et ils n’appartiennent à personne – et moins encore à ceux qui croient les détenir et qui en usent à de si médiocres (et détestables) fins...

Et de fable en fable – de mensonge en mensonge – d’hypocrisie en hypocrisie – les mythes du monde et des hommes s’étalent – et s’étendent – recouvrent jusqu’à la plus fragile espérance – et jusqu’à la plus lointaine lumière...

Et le noir – épais – dense – indélébile – a fini par tout envahir pour devenir notre réalité – la seule vérité possible...

 

 

Nous œuvrons, comme les bêtes, à notre propre ignorance. Et à notre propre désespérance. Bouts de terre – bouts de chair – à peine pensant...

Et les étoiles – et le plus vif soleil – pourraient briller partout, au-dedans comme au-dehors, au fond des rêves et de la lumière – sur tous les horizons – nous ne verrions rien. De la poudre pour les yeux qui chercheraient de l’or – et fouilleraient dans la boue sans le voir...

 

 

Et tout sera fini – et tout même était déjà fini avant que nous ne naissions et ne commencions à marcher... Les naissances, les chemins et la marche ne sont que d’inutiles tentatives pour trouver ce qui a toujours été là – ce qui ne nous a, au fond, jamais quitté. Et que nous le découvrions – que nous finissions par le découvrir – n’a (et n’aura jamais) d’importance... La vie, le monde, les êtres ne sont qu’un jeu de dupe – un leurre pour les ignorants – une façon de plonger dans l’infortune, l’incertitude et la découverte en croyant y échapper...

 

 

Nous nous racontons – ne cessons de nous raconter – mille histoires pour croire à notre réalité – oublier et légitimer notre vaine – et merveilleuse – présence. Mais nous ignorons – continuons d’ignorer – ce que cachent le ciel et la terre – et cette lumière, toujours inaccessible, au fond de l’âme.

Nous sommes – et resterons toujours – des jouets – des pantins – sous le joug des nécessités et de la mort. Des marionnettes aux fils rompus livrées à elles-mêmes et à leur ignorance...

Face à l’Absolu et aux visages, nous n’aurons, en définitive, crier que notre faim et notre incompréhension. Et pourtant nulle trace d’humilité dans nos plaintes et notre effroi. N’y brille que cette arrogance des ignorants qui imaginent savoir...

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Carnet n°127 L'âme, les pierres, la chair et les visages

Recueil / 2017 / L'intégration à la présence

Chevelures emmêlées à la suie, aux étoiles, à l’enfance, aux pierres, aux chemins, au printemps, à la boue et à la mort. Vies sans aveu qui passent... Jours sans regret qui s’éteignent en silence... Songes balafrés par les exigences de l’Amour... Âmes trop fragiles qui balbutient quelques mots au jour perdu – enfoui si profondément – dans la nuit. Chants – hymnes – obscurément – aveuglément – dédiés au regard...

L’obscure veille où poussent l’humus des siècles, les saisons, la haine et les hommes, les plaintes puériles et le vieillissant soumis à des lieux sans mémoire. Comme un trésor – une légende peut-être – enraciné(e) au creux du plus sordide...

 

 

L’aveuglement tenace de la pierre – et celui, plus atroce encore, de la chair – parmi les étoiles. Et ce soleil d’envergure si lumineux déjà...

 

 

Mille mondes et mille chemins. Et autant de destins portés par – et tendus vers – l’indicible. Le (seul) lieu de l’Unique. Notre socle commun originel. Et pourtant que de fardeaux et de noms voués à l’errance – insensibles au souffle premier – et à ses éclats qui se consument, sans impatience, au fond de l’âme...

 

 

Ce qui fut, bien sûr, sera encore. Et ce que nous sommes demeurera toujours...

 

 

Et cet éveil émergeant du sommeil. Et cette lumière naissant du plus obscur. Comme si le salut, enfoui au fond de l’âme, apprenait (progressivement) à enjamber le lointain (et ses promesses) pour se redécouvrir indemne – aussi intact qu’au premier jour des visages...

 

 

Des corps innombrables, des esprits et des cœurs retrouvant leur fratrie – leur printemps – leur visage unique et éternel...

 

 

Ce que nous fuyons finira par nous rattraper... Et, un jour, toutes les routes – et toutes les issues – seront bloquées pour qu’il pénètre le plus tendre de l’âme – le seuil de toutes les blessures – là où la chair est la plus fragile. Et de ce face-à-face, si souvent douloureux, nous ressortirons plus libres – peurs et entraves dégagées de leur suie, de leurs songes et de leurs monstres inoffensifs...

 

 

A nos côtés – au plus proche – au-dedans et partout alentour – penché sur nous, sur notre âme et notre visage si souvent, ce silence – ce soleil – ce feu – cette lumière. La face de Dieu, trempée de rires et de larmes – infiniment tendre – agenouillée à nos pieds – tenant notre main et enveloppant – et encourageant – chacun de nos pas...

 

 

La lumière précède le souffle dont les pierres, la chair et les visages ne sont que les éclats – et dont l’ultime aspiration est de retrouver leur origine. Dans une boucle sans fin d’oublis et de retrouvailles, d’allers et de retours, d’effacements et de recommencements – le seul jeu véritable au cœur de tous les jeux inventés par les pierres, la chair et les visages...

 

 

De rares rencontres avec les visages. Et de permanentes avec ce feu qui les anime – notre socle commun plus facile à repérer – à accueillir et à accepter – que l’apparente diversité des traits – que cette chair partagée en autant de figures nécessaires inaptes, le plus souvent, aux subtiles retrouvailles...

 

 

L’eau et l’argile. Le vent et la poussière. Et les âmes légères tournoyant dans la matière alourdie par les rêves et les désirs. Ronde fleurissante de silhouettes au bord de l’infini, tantôt frémissantes, tantôt agonisantes – jetées ici et là, partout. Enlaidissant et embellissant le monde au gré de leurs danses fébriles – presque frénétiques. Et cherchant partout leur ancrage – à retrouver la terre qui, au premier instant de la nuit, les a exilées...

 

 

Les chants du monde. Et toutes les rengaines – et les petites ritournelles – de l’être – et ses jeux – entre – et parmi – les pierres, la chair et les visages...

 

 

Prières blanches. Inutiles pour rendre grâce au ciel et aux siècles. Le silence toujours préférable. Cet acquiescement irréfutable aux circonstances...

Créatures d’hiver devenues Dieu à présent. Silhouettes, pensées et voyages partis en fumée. Et effacés les gouffres cachés parmi le gravier noir. L’accompagnement invisible du sans nom. Et cette présence plus précieuse que l’or, oubliée – et enfouie pourtant partout – au cœur de l’eau, de l’argile, du vent et de la poussière – et au-dedans des pierres, de la chair et des visages...

 

 

Les mots – la parole poétique. Du vent pour l’âme. Pour la secouer (la malmener parfois), la caresser et l’ouvrir. Et de ce passage – de ces mille passages peut-être – ne restera rien sinon cette ouverture – cette possibilité d’ouverture...

 

 

De la marche et de l’écriture ne restera aucun pas – aucune ligne. Quelques incidences sur l’âme peut-être... La seule chose essentielle sans doute – et qui saura traverser la mort...

 

 

Ombres aussi vivantes que la mort. Et l’aube – cette aube inconnue – qui pousse nos pas vers elle. Escaliers, escalades, pentes de tous les délires. Moins valides que l’immobilité...

 

 

Tours défaites à mi-hauteur. Et le temps du sablier qui s’écoule toujours entre deux rêves. Traversée à contretemps des heures vers la grande catastrophe – et ce qui nous délitera plus encore. Cette grande douleur de ne plus savoir – cette impuissance face aux circonstances – et nos résistances tenaces avant l’abandon, l’effacement et la transformation du néant en espace de joie...

Forces au même visage contre le temps, vouées à la pénétration de l’impénétrable...

 

 

Le plus vrai – comme le plus sensible – tremble au fond des visages. Serpente entre les pierres et au-dedans de la chair. Semence originelle, sûre de la continuité de sa source, qui cherche sa descendance. Le sacre de sa substance éparpillée au cœur de l’eau, des rivières, des fleuves et des océans...

 

 

Terrasser l’espoir et les dragons – ces chimères des jours heureux. Le dessein de la mort nous rappelle – et nous ramène – à l’inéluctable face-à-face avec notre condition et notre destin : le plus durable au cœur de l’éphémère – l’immuable, source de toutes les circonstances...

 

 

Visages fascinés par la chair encore endormis sur les pierres. Comme une grande arche vouée à la terre – et la célébrant d’un sommeil rêveur...

 

 

Plus haut que nous, les rêves. Et plus dangereux aussi. Regardez-les donc agiter nos mains – leur faire prendre la pelle et les armes... Regardez donc à quels desseins – et à quel destin – ils nous soumettent...

 

 

Nous sommes nés un jour. Une nuit peut-être... Nous avons vécu quelques heures. Quelques siècles peut-être... Avons agité nos mains. Et nos âmes peut-être... Avons fait couler quelques larmes. Et un peu de sang peut-être... Et nous sommes morts, aussi peu vivants que ce que nous aurons vécu – que ce que nous aurons réussi à vivre peut-être...

 

 

La nuit avale le peu de jour qu’il reste dans nos vies. Comme un ogre à l’appétit colossal, recrachant les os et quelques poils. Et ce cœur perdu au fond de l’âme que nous n’avons su ressusciter. Et c’est la mort qui nous arrachera ce qui reste...

Et cette inconscience de notre vie qui réclame encore notre présence...

 

 

Les merveilles innocentes – sans maître toujours. Et que nous nous approprions pour les transformer en gain, en grains, en armes – en substance maléfique. Comme si le pouvoir infime né de leur possession pouvait nous aider à lutter contre la mort...

 

 

Et dans cette ignorance du destin, nous allons aussi effrayés et criards qu’au jour de notre naissance. Et avec, au fil des chemins, toujours moins d’innocence. Perdus par la route – et l’espoir des routes – qu’arpentent les visages – tous les visages – mangés déjà par la cendre. Et la mort toute proche – si proche – qui nous appelle encore – et la lumière – cette lumière ignorée – qui implore une halte, un rapprochement et une nudité nécessaires à sa venue (plus qu’improbable)...

 

 

Décharnés par le monde et la lumière, nous réclamerions encore un peu de chair pour rassasier notre appétit – assouvir notre goût si prononcé pour la terre. Aveugles encore à la grâce du dénuement. Encore sourds à tous les silences...

 

 

La présence – la conscience – immobile et attentive comme l’araignée au centre de sa toile qui attend que les âmes soient prises au piège. Une seule différence pourtant (mais de taille) : nous sommes à la fois l’insecte, la toile et l’araignée – les trois facettes de notre vrai visage...

 

 

Apprendre l’effacement et l’anonymat. La gratuité sans visage. Le geste et la parole sans auteur. La grande humilité. Âpre exercice au délicieux parfum d’innocence...

 

 

Douce. Et invincible pourtant. Comme la première pierre. La roche originelle. La présence, unique soleil parmi tous les astres de chair. Le seul visage malgré la nuit, les vents et toutes les aurores perdues...

 

 

Le poids de nos bras, de notre cœur et de nos peines, disparu – effacé par la tendresse du regard – et sa puissance inoffensive. Et effacé le sommeil d’avant la naissance du monde. Ne reste plus, à présent, que la légèreté de l’âme ravie – radieuse – qui danse avec les ombres sur ses chemins blancs...

 

 

Et la chair rouge où naissait la tristesse, transparente à présent – et traversée par les rires. Envolée vers le fleuve où s’égaye la poussière. Mise à nu enfin. Délivrée du sang et des écorces. Offrant une ombre plus légère qu’autrefois...

 

 

Torrents, laves et vents lavant tous les secrets des hommes – et asséchant leur écume. Défaisant l’espoir de la terre et délivrant de la soif et de la terreur. Porteurs de la fin de toutes les nuits...

 

 

Soulevé le vent – et soulevée la foule qui cherchait de sa foulée haletante un rêve de chemin, des mains caressantes et des âmes soumises. Et plus qu’un visage – et plus qu’un destin – une promesse d’attention et une torpeur suffisante pour consoler de la tristesse...

 

 

Chants parmi la boue et la mort. Fleurs et vies épanouies au cœur de toutes les fêtes malgré le désert, les larmes et le sel sur les plaies – malgré l’indigence et la poussière...

 

 

Poètes et prophètes méconnus. Sages peut-être que la foule ignore. Et que le silence presse dans leurs œuvres pour qu’éclate la vérité sur les pierres et les étoiles – et qu’elle soit visible depuis la terre par quelques visages qui guettent la lumière...

 

 

Chevelures emmêlées à la suie, aux étoiles, à l’enfance, aux pierres, aux chemins, au printemps, à la boue et à la mort. Vies sans aveu qui passent... Jours sans regret qui s’éteignent en silence... Songes balafrés par les exigences de l’Amour... Âmes trop fragiles qui balbutient quelques mots au jour perdu – enfoui si profondément – dans la nuit. Chants – hymnes – obscurément – aveuglément – dédiés au regard...

 

 

Songe d’une vie immobile. Infiniment silencieuse. Vouée à la lumière et à l’Amour malgré l’insolence des mille printemps à naître, la brume si épaisse des yeux, le vent, les promesses et la mort à venir – plus fidèle au silence que tous les visages...

 

 

La chair et le cœur incompris dans leurs élans. Fouilles, déraison, liberté. Folles embrassades dans le brasier. Vies où perlent l’eau, le sperme et le sang sur les désirs et les visages...

L’obscure veille où poussent l’humus des siècles, les saisons, la haine et les hommes, les plaintes puériles et le vieillissant soumis à des lieux sans mémoire. Comme un trésor – une légende peut-être – enraciné(e) au creux du plus sordide...

 

 

Une parole – et une âme – toujours plus oscillantes que le silence...

 

 

Silence, chemins et anecdotes. Quelques rondes, quelques larmes et quelques pas de danse au cœur de l’indicible – de l’inavouable...

 

 

Cette foule de petits gestes quotidiens – perçus communément comme anodins, insignifiants ou rébarbatifs – et que l’on peut pourtant accomplir en présence, dans un esprit de (profond) respect et de (profonde) gratitude, pour célébrer la beauté du monde et le merveilleux de la vie – et honorer le silence...

 

 

Le premier visage – et l’ultime – au bord du sommeil – au bord de la nuit – et au bord de la chair et de la neige. Source des fleurs et des forêts. Source de toutes les aurores et de tous les mondes. Mais si timide encore parmi les cris, le sang et la paresse...

 

 

Un rire, une musique. La magie de la terre enfantée par la nuit...

 

 

La jeunesse du destin (de notre destin) et des continents. L’enfance du monde – et des créatures qui tètent encore le sein de leur mère. Et l’ombre – la nuit – plus denses que leurs silhouettes. Et plus épaisses que leur gerbe de sang...

 

 

Et cette vie secrète au-dedans de la chair – et au-dedans de l’âme. L’invisible en – et parmi – nous. L’amour serpentant entre nos gestes, nos prières et nos lamentations. Le ciel plus grand que tous nos cœurs désunis...

 

 

A tout réclamer sans cesse, nous ne savons plus vivre de rien... D’un peu de vent – et d’un peu de pluie – sur le visage. D’un peu de soleil et du simple spectacle des fleurs. Dans la compagnie des arbres, des bêtes et du silence. Nous avons presque oublié ce qu’est être vivant...

 

 

Vie immobile en quête d’un printemps interminable. De saison en saison – de haut en bas – et de bas en haut – à l’affût des découvertes, des opportunités et des réminiscences de la mémoire, nous cherchons partout les fantômes du mieux-vivre et de l’expansion dévastatrice. La paume caressant, écorchant et saisissant le peu offert par le destin. Ecrasés par le fardeau accumulé par les années et les siècles et le poids de la mort. Aux aguets d’un souffle, d’un trésor, d’un visage qui jamais ne tiendront leurs promesses – jamais à la hauteur de notre espérance, nous nous enfonçons dans les profondeurs d’une nuit sans fin...

 

 

Une nuit de silence plus sombre qu’ailleurs...

 

 

Sans voix, sans un mot, sans un souffle. Défaits par les rumeurs et l’horizon. Le plus désastreux de la chair et les promesses de royaumes et de soleil. Le sable et l’écume toujours entre les dents...

 

 

La main ouverte – presque autant que le cœur – et presque aussi large – offrant au monde son chant, ses feuillets – noircis de mille traits –, son désert et son silence. Un peu de lumière...

 

 

Un Amour mille fois meurtri par la terre et les hommes. Par la chair et l’histoire du monde. Par les mille naissances et les dix mille morts. Par le massacre et l’agonie de tous les peuples...

 

 

Ne cherchons plus ni l’Amour ni le secret des saisons. Creusons nos vies. Désenfouissons l’inutile. Erodons le superflu. Entendons la vie – son souffle, son désir et son allégresse. Soyons plus vivants que nos pas – et plus vifs que les morts et les vivants. Tâchons de percer notre ultime secret – et de découvrir notre ultime visage. Et sachons nous faire humbles devant les prophéties, inentendues, des poètes...

 

 

La nuit portée autant par les ombres que par les étincelles de la foule aveuglée par la folie et la faim – par les rêves, les rumeurs et les pas haletants – par les luttes, la torpeur et son impitoyable désir de destin...

 

 

Brume où suintent encore l’espoir, la désespérance, le désir et la mort. Et la haute fouille dans ce qui s’élèvera en nous...

 

 

Le cœur jamais épuisé des chemins. Et l’Amour encore si timide – presque hésitant – parmi les fresques de la terre et la tendresse de la chair – et des âmes – fragiles – balbutiant dans la nuit...

 

 

La neige aussi têtue que la mort, les rumeurs et les fêtes données en l’honneur de la gloire (du monde et des hommes) pour célébrer le printemps et la résistance provisoire des visages...

 

 

Le chemin des alliances possibles – aussi tristes que les têtes couronnées, et soudain décapitées dans leurs élans par la révolte des peuples. Et, sans doute, moins prometteuses aussi...

Seuls le feu – et ce bleu dans le regard – tapis au fond de tous les lieux, pourraient nous délivrer des mariages et des conquêtes – et nous faire abdiquer avant que nos âmes, prises dans le jeu des batailles, ne soient tranchées par le couperet des malheurs – et ne roulent dans les fossés de l’histoire et du temps...

 

 

Le même mystère sous la pluie et le soleil. La même énigme reliant – et réunissant – les âmes, les visages et les mains. Et cette indifférence face à la nuit – face au mirage et au bleu du ciel infini. Et ces errances – toutes ces errances – sur l’échelle de l’absence. Et ces chants qui veillent au moindre désir pour éveiller – susciter peut-être – l’Amour et le silence...

 

 

L’œil, le silence, le feu et la neige. Comme autant d’indices – et autant d’étoiles peut-être – pour délivrer de la nuit et de la sève rouge qui coule lorsque la mort nous appelle...

 

 

Chair aimée et chair aimante. Proies de tous les appétits – déchirées par le sommeil...

 

 

L’interminable agonie du monde et des siècles – des hommes et des bêtes. Le parachèvement de l’horreur. Et l’entêtement des jours, des souffles et des désirs face à la mort...

 

 

L’avenir fécondant la mort. La poursuite des siècles. Partout, la célébration de l’horreur. Et les âmes – toutes les âmes – où ne cesse de rejaillir l’origine. Et cette innocence encore parmi la peur...

Entre le merveilleux et l’effroi. Toujours...

 

 

Ô homme, dis-moi, où avais-tu donc posé les yeux en sautillant – mi-joyeux – mi-infirme – claudiquant peut-être – sur tes chemins de délices ? N’as-tu donc pas vu – et guetté sans doute – cette étrange clarté par la fenêtre au soir de ta vie ? N’as-tu donc pas entendu les chants du printemps au cœur du plus froid de l’hiver ? N’avais-tu donc pour seul espoir que la délivrance offerte par les foules et les peuples ?

Il n’y a de nuit plus longue que pour celui qui espère...

 

 

Et le Diable partout dont nous tenons toujours la queue... Comme le seul appui – le seul réconfort peut-être – après tant de siècles de malheurs. Comme si nous ne connaissions – ne pouvions encore connaître – l’origine du mal – cette chaleur des Enfers que nous prenons pour un paradis en nous réchauffant (maladroitement) dans la proximité des flammes – comme une mince consolation à la froideur, si saisissante, du monde...

 

 

Face aux maîtres du passé – savants philosophiques, métaphysiques, existentiels et spirituels – nous sommes sans voix. Mais nous avons peut-être sur eux un avantage : l’horreur des siècles qui nous séparent – comme un fouet (possible) pour rattraper, avec urgence, notre retard...

 

 

Lorsque la lumière vient contredire l’évidence – et la puissance – du chaos... Comme un baume – un apaisement définitif – sur notre misère de vivant. Avec cette clarté du visage, invincible face aux ombres et au plus obscur de la nuit...

 

 

Un espoir encore – plus que de résuscitation – de silence. Et une joie vivace pour l’âme malgré les périls, les défis, les enjeux et les invitations de la mort. La part en nous la moins funeste – la plus innocente. Et ce goût – notre goût – inaltérable pour la liberté et l’infini...

 

 

Le labour et les blés du monde. La récolte des damnés. Quelques terres émergeant des eaux noires. Et l’abondance du grain comme seule consolation à l’exil et à l’absence...

 

 

Mains tendues vers l’alphabet – hiéroglyphes du langage – incompréhensibles. Incapables de sceller ensemble l’Amour et les étoiles – l’innocence et le sommeil barbare des tribus et des peuples...

 

 

Le silence immobile – immuable – parti et revenu. Aussi intact que le bec de l’aigle planant au-dessus du monde. L’Amour et la mort poursuivant (inlassablement) leur combat...

 

 

Et ce frisson devant l’écuelle. Comme un chant célébrant sa détention. La chair nourrissant la chair. La mort servant la vie. Et la vie servant la mort. Et le verbe implorant l’aurore d’arriver. Permanents dialogues entre les ténèbres et la lumière – entre le sang et l’innocence. Et l’interrogation continuelle de l’homme...

 

 

Crâne à la main. Posé sur les genoux. Livres et bougie sur la table de travail. Plongé dans une (intense) réflexion sur la condition du vivant. L’éternel s’interrogeant au cœur de l’évanescence sur l’atemporel et la brièveté des jours...

 

 

Pulvérisée la passion devant la mort. Et, préalablement, par le temps qui passe – et qui s’évertue à déchirer – et à effacer – la vigueur du sang et l’ardeur de l’âme à s’initier au monde et aux siècles...

 

 

Qu’est-ce qui a pu donc nous trahir dans notre attente, interminable, de la joie... Est-ce le silence... Est-ce l’âme... Est-ce l’homme – et ses promesses... Est-ce le jour qui n’est parvenu à percer la nuit... Est-ce la nuit qui s’est refusée à tout assaut... Est-ce nous, trop simples – trop touffus – et trop pleins d’espérance... Est-ce le temps... Est-ce les siècles... Pourquoi notre attente n’a-t-elle su distinguer la lumière – et la rejoindre...

 

 

Le temps aussi vaste que nos murs. Aussi haut – et aussi épais. Infranchissable sans doute mais que l’on pourrait pourtant percer pour unifier les territoires – et découvrir, dans l’unité, l’espace commun affranchi des frontières et des séparations. L’unique lieu de la réconciliation (de toutes les réconciliations)...

 

 

Sous les saisons, ce feu – ce désert – ce silence habité par toutes les grâces – et dont la pluie, le soleil et les nuages ne sont que les passagers. Aussi provisoires que les visages...

 

 

Dans le chaos général, le foisonnement des labyrinthes intimes qui crient leur faim et leur effroi. Et cachés derrière, les tremblements des âmes vouées à la solitude et au froid...

 

 

Et cette foule et ces drames – joueurs invétérés du rêve qui continuent de hanter le monde – nos vies (toutes nos vies) – et nos âmes. Livrant au réel le plus âpre, et ardent, combat. Clouant les êtres et les choses à la nuit. Marchant aveuglément et dépeçant – et redépeçant encore bien au-delà de la mort. Susurrant la buée et le mensonge dont les vivants se parent pour aller arpenter, en claudiquant, tous les déserts à seule fin de fuir ce qui les appelle – et les étreint déjà...

 

 

L’interminable attente de toutes les fins. Avant tous les recommencements. Et le renouvellement perpétuel du monde, des âmes, des pierres et des visages. L’éternelle renaissance de la chair...

 

 

Rives brunes où les âmes suffoquent. Où l’eau a la couleur de la mort. Où les roseaux sont taillés pour assouvir la faim. Où les lames dépècent la chair et les âmes. Où les pas s’enlisent dans la recherche du même soleil. Où les bêtes et les hommes meurent – ne cessent de mourir – meurent encore et meurent toujours – au cours de leur fugace traversée – mille fois recommencée pourtant sous d’autres traits, sous d’autres auspices et en d’autres lieux. Comme une nuit sans fin cherchant sa délivrance – son salut – un peu de lumière...

 

 

Lumière encore. Lumière toujours. Jamais éteinte...

 

 

Et qui se tient donc dans la prunelle – et contre elle parfois – et derrière si souvent... Serait-ce notre chance – notre âme arrachée aux barricades et aux citadelles – le vide – le rien – le vrai nom de l’homme... Serait-ce ce qui échappe à la terre, aux saisons et aux asiles de la première heure – un doigt – une main peut-être – pointé(e) vers la lumière – quelques marches dont on ne sait si elles montent ou descendent – la sœur – la mère peut-être – la mère sans doute – de toutes les ombres – cette forme indicible que nous sommes – et qui ne se dévoile que dans notre parfaite étreinte...

 

 

Que pourrait-on offrir à l’usage des vivants ? Un baiser. Une attention. Un geste parfois. Un peu de silence sûrement...

 

 

Dieu parfois – si souvent – aussi racoleur que les rêves. Ainsi les hommes ont-ils bâti les religions pour faire croire – et espérer. Et détourner maladroitement des instincts...

 

 

Comme une barque promise à l’océan qui devrait (préalablement) suivre les rivières et les fleuves – toutes les rivières et tous les fleuves – et voguer sur tous les ruisselets et les marigots pestilentiels où croupissent les morts et les vivants – et où se sont échouées les barques de nos aïeux emplies encore de leurs os et de leurs rêves. Et atteindre tous les ports provisoires – et attendre la marée – et la lune qui brille dans le ciel sombre pour guider notre naufrage – avant de se laisser porter vers l’autre rive, inexistante peut-être – et invisible sûrement aux yeux encore trop frileux des flots...

 

 

Là où nous sommes tombés, nous retomberons encore. Jusqu’au fond de l’abîme. Jusqu’au néant. Jusqu’à l’enfouissement. Jusqu’à l’ensevelissement acquiesçant. Seul gage – et unique possibilité – de l’envol...

 

 

Lieu interdit à la paresse autant qu’à la volonté. Où profondeur et ouverture se côtoient – s’entraident et se complètent – pour accueillir – et rendre vivants – le silence et l’Amour...

 

 

L’obscurantisme de tout – de tous. Partout. Et cette lumière que l’on s’évertue à effacer – à oublier. Inattaquable. Inébranlable. Indemne toujours malgré toutes nos tentatives pour l’éradiquer...

 

 

L’ombre. Et ses mesures. Interminables. Cette folie si familière des hommes...

 

 

L’or, la cendre et la poussière. Le silence, la joie et la lumière. Comme les deux faces d’un même visage séparées par l’ignorance...

 

 

Absence et présence éparses. Eparpillées entre le silence et les visages – entre les yeux perdus et l’espérance...

 

 

Au bord du vertige toujours. Là où l’abîme et le silence sont inséparables...

 

 

Demain sera peut-être un autre jour à célébrer... Loin du culte que l’argile voue au ciel et à l’invisible détachés de la terre. Proche de – identique peut-être à – celui que l’argile voue au ciel et à l’invisible cachés au-dedans d’elle-même...

Il n’y a de Dieu absolu séparé du monde. Là où sont la chair et le sang – là où sont la fleur et la pierre – est le divin. Le seul divin possible pour les hommes...

 

 

Une blessure. Des blessures. Le plus exact reflet de l’âme. Une joie, un silence, une lumière, son plus loyal miroir...

 

 

Une rivière, des fleurs, des pierres. Un peu d’herbe, quelques arbres. Un coin de terre où construire un abri – une masure pour se protéger du froid et de la pluie. Pour vivre son exil un peu à l’écart des hommes. Au cœur du monde et du silence...

 

 

Nous avons connu le sang et l’amour – les forces et les faiblesses de la chair. Nous avons connu la gloire, la solitude et la misère. Nous avons vécu... Comment allons-nous mourir à présent... Saurons-nous traverser la frontière qui sépare ce que nous croyons être la mort de ce que nous croyons être la vie sans un cri – sans un seul cri – et sans effroi... Saurons-nous rejoindre la cendre et la poussière, le front brûlant de ferveur et d’amitié pour le sommeil et la torpeur autant que pour l’Amour et le silence... Irons-nous les bras ouverts – ou les bras en croix – vers cette joie et cette paix qui demeurent par-delà les siècles – par-delà les rêves et les désirs – par-delà le sang et les livres de sagesse... Saurons-nous supporter patiemment – et avec vaillance – cette insupportable éternité...

 

 

Le cœur plus épais que le sang. Et la lumière plus tenace que l’espoir...

 

 

Le temps arrêté enfin par les visages et le sombre de l’homme traversant les heures. Stoppé net dans son élan par le sourire impérissable – et le chant continu du monde – célébrant le passage et l’éternité...

 

 

Encore un baiser peut-être avant le silence – la fin inexorable des jours. Et encore quelques joies – et quelques douceurs – dans cette si grande peine à vivre. Comme un regard qui n’en finirait jamais de compter les années et les siècles qui passent sur les visages...

 

 

Demain sans doute serons-nous encore vivants... Et dans mille siècles continuerons-nous de voir ce qui vieillit autour – et au-dedans – du regard. Cette chair mille fois ressuscitée – et ce monde mille fois défait et reconstruit – impérissables.

Et une fois de plus – et comme toujours – nous irons à la fois curieux et inquiets vers l’après – tous les après – et vers l’impossible – le destin soumis à la terre et aux visages, l’âme éprise de ce qu’elle ignore et connaît déjà, l’allure vissée aux circonstances et aux rythmes naturels des pas et du monde et le regard voué (comme à son origine) au plus grand silence...

Et nous irons ainsi mille fois – dix mille fois – des milliards de fois encore – jusqu’à l’impossible fin des temps – par-delà les mondes engloutis et renaissants – dans l’inquiétude et la joie – rejoindre ce qui, un jour, nous enfanta. Jamais vraiment partis – ni jamais vraiment arrivés. Entre tous les gués. Recommençant toujours la foulée, la marche et le chemin comme au premier pas – avec peut-être toujours plus de ferveur et d’innocence dans cette attente interminable de ce qui est déjà là – et de ce qui jamais ne s’achèvera...

 

Carnet n°126 Mille fois déjà peut-être. Et mille fois, sans doute, à recommencer

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Des rencontres. Mille rencontres. Et les éboulis du temps qui transforment les visages en ombres – les ombres en durée – et les durées en siècles – là où s’ébruitent, entre les heures, l’instant et l’éternité que les yeux – et les âmes – s’échinent encore à chercher ailleurs...

Des prières encore – mille prières – dans cette enfance du monde – et l’hiver de l’homme peut-être. Comme une fumée sortant des bouches et grimpant à travers le gravier et les haleines noires. Comme un rêve obscur – poussif – presque enfantin – jeté au ciel. Comme une danse offerte du fond des âmes à l’ineffable sans nom. A cette présence suspendue au fond – et autour – de tous les gouffres...

 

 

L’or des visages caché au fond de l’âme – au croisement exact entre les plis de la terre et le bleu du ciel – donne au monde cette couleur incomparable. Tantôt vert-pomme, tantôt vert-printemps, tantôt verdâtre selon la configuration des étoiles, des reliefs et du regard...

 

 

Nous, au commencement du monde (et de la vie), si seuls – si petits – si fragiles – si dérisoires – et comme jetés sur terre. Puis apprenant à nous retrouver – et à nous unir – lancés alors, presque rassemblés, dans l’infini – prêts (enfin) à rejoindre l’envergure du ciel et des océans...

 

 

Des rencontres. Mille rencontres. Et les éboulis du temps qui transforment les visages en ombres – les ombres en durée – et les durées en siècles – là où s’ébruitent, entre les heures, l’instant et l’éternité que les yeux – et les âmes – s’échinent encore à chercher ailleurs...

 

 

Nul ne périra jamais sous la foudre. L’orage et l’éclair ne sont que la promesse d’une fin – et d’un ailleurs. Le début peut-être d’une autre lumière...

 

 

L’épine et l’échine, singularités de l’homme et de la ronce. De la bête et de la rose. Comme le signe des ravages du temps sur nos patientes tentatives pour nous adapter à notre triste condition de mortels – de survivants. L’évidence des armes et de la servitude. Et ce goût pour le sang et les guerres et cet instinct de préservation malgré la beauté de toute faiblesse – ce dos voûté par le monde et les circonstances déplorables – et défavorables le plus souvent...

 

 

Tant de mystères irrésolus éclaircis. Vie, monde, bêtes et hommes, disettes, malheurs et prospérité. Seules inconnues encore : le destin, l’âme, le souffle et la possibilité du Divin. Thématiques sans doute d’un autre siècle que le nôtre...

 

 

Des prières encore – mille prières – dans cette enfance du monde – et l’hiver de l’homme peut-être. Comme une fumée sortant des bouches et grimpant à travers le gravier et les haleines noires. Comme un rêve obscur – poussif – presque enfantin – jeté au ciel. Comme une danse offerte du fond des âmes à l’ineffable sans nom. A cette présence suspendue au fond – et autour – de tous les gouffres...

 

 

Un peu de cendre – et un peu d’âme encore. Quelques restes – ultimes survivants peut-être – agglutinés au sang et à la mort. Comme un peu d’espérance née avec la nuit – presque recouverte aujourd’hui par l’ignorance – et ses ombres qui perdurent encore – et la violence de toutes nos conquêtes et de toutes nos batailles...

Et cet Amour à naître au-dedans de soi que nous a confié le silence au début des origines – avant la naissance des premiers visages...

 

 

Après mille chemins – dix mille chemins – parcourus, après mille œuvres – dix mille œuvres – édifiées, après mille visages – dix mille visages – rencontrés, après mille aventures – dix mille aventures peut-être – et autant d’acharnements, de désirs et de désillusions, le néant toujours. Et la possibilité du renoncement. L’invitation permanente de l’abandon et de l’effacement. Seul pas nécessaire – et seul territoire indispensable au franchissement de l’unique frontière. L’impénétrable est à ce prix...

 

 

Le bruit des livres à nos tempes ouvertes. Comme la possibilité du vrai, plus réel que nos vies et nos songes. Un peu de lumière versée dans le sang noir et la semence des jours futurs...

 

 

Plus rien ni personne après la mort. Le silence simplement. Le même silence qui nous aura fait naître, vivre, chanter, pleurer, espérer et mourir – et que nous n’aurons su voir – ni entendre – ni habiter – de notre vivant...

 

 

Tout homme porte en lui – et est peut-être – cette blessure inguérissable qui cherche sa guérison. Comme un manque – une incomplétude – à remplir – à combler – qui s’acharne sur mille choses avant de comprendre qu’il porte en lui – et est aussi – son propre remède : cet Amour – ce grand Amour – qui soigne et guérit toutes les plaies (passées, présentes, réelles, illusoires et imaginaires...).

 

 

La langue – la parole poétique – est comme un couteau entre la plaie et le silence. Parmi les vents au-dessus des abîmes où nous croyons – ou avons cru – être plongés. Une résistance à tous les sommeils pour clore cette conversation interminable entre la mort et l’infini...

Après l’anéantissement, les yeux grands ouverts enfin peut-être...

 

 

Une parole brûlante – fébrile – pour annoncer la fin des frontières entre l’étoile et la pierre et le tutoiement du soleil à venir. L’aube de toutes les innocences...

 

 

Et cette fouille automnale interrompue par l’hiver. Laissant les hommes à demi-morts – à demi-vivants – eux qui n’ont jamais su vivre (vivre véritablement) cherchant d’une main cette sagesse cadenassée – verrouillée – et refusée par l’autre. Usant leur rêve jusqu’à l’obsession sans trouver la moindre joie – ni la moindre lumière – en tamisant leur sable et leur limon...

Comme des anges – de pauvres diables en vérité – au destin maudit jusqu’à l’acharnement...

 

 

Comme un rêve où nous dormons (tous) encore. Et avec un rêveur qui nous enfoncera toujours davantage dans le sommeil. Et au cœur – et au fond sans doute – du cauchemar, cette minuscule fenêtre sur le monde – ce même monde – mais éclairé d’une autre lumière – plus vraie que celle qui brillait dans l’attente de notre réveil...

 

 

Qui donc, en nos yeux, pourrait-il voir la fin de la fable – les tout premiers pas du réel et de la vérité ?

En ce monde où l’aveuglement – et la plus haute cécité – sont célébrés autant que l’or – et où la fouille et la nudité sont reléguées aux marges et aux marginaux, nous ne pourrons (sans doute) compter que sur nous-mêmes...

 

 

Un élan, une paupière, un sommeil. Et la mort – et l’ignorance – qui partout s’avancent et avalent. Comme si le réel était interdit – nous était encore interdit... Comme si les hommes pensaient que seul le rêve pouvait enfanter – et faire fructifier – le monde...

 

 

Au carrefour de la mort et du silence, cette joie – cette liberté – toujours présentes – toujours offertes. Et dont les vivants, qui ne désespèrent jamais des promesses, ne sucent que l’espoir...

 

 

Moins de robes, de parures et d’apparat – moins d’orgueil, de titres et de médailles – sont nécessaires à la venue – et à la possibilité même – de la lumière. Sans cet (indispensable) élan de nudité, nous continuerons à boire le lait de la nuit – ce jus de sang et de souffrance. Cette liqueur abjecte née des guerres et des molosses sanguinaires qui se sont succédé sur la terre...

 

 

Une marche, des étoiles. A peine assez pour accomplir quelques pas de danse parmi les cris et les plaintes jetés par-dessus les toits vers l’inconnu...

 

 

Les poètes, seules fréquentations possibles avec les arbres, les pierres et les bêtes. Compagnons, si pleins de joie et de verve, dans notre silence...

 

 

Cette terre en nous si pugnace – et ses eaux noires, ses rêves et ses instincts si féroces – comme si rien – presque rien – en ce monde ne pouvait nous laisser penser que nous appartenons aussi – qu’une part en nous appartient aussi – à la lumière...

 

 

Mendiants immatures au corps repu et usé – et aux guenilles malodorantes à force de prières – à force de promesses (non tenues) – à force de sueur et de sang. Levant faiblement les yeux vers une absence – un Dieu inexistant – au lieu de creuser dans les profondeurs de l’âme pour pouvoir entonner leur chant de joie – et participer à l’offrande – et au secours de leurs frères gémissant – et agonisant parmi les tombes, les promesses et les prières...

 

 

Et l’eau du monde et nos larmes qui coulent encore – et qui creusent davantage nos tombes. Et nous, pauvres de nous, geignards et ruisselant de peines, qui n’avons plus même la force de résister aux massacres et à la tristesse...

 

 

La poésie ne peut se lire que poétiquement. Toute autre lecture (analytique, explicative, lexicographique...) n’en est pas vraiment une. La poésie n’a nul besoin d’explication et de commentaire. Elle ne réclame que le prolongement d’elle-même : la continuité de la poésie – et sa transposition à tous les espaces du monde et de la vie... Vivre poétiquement dans un monde poétique, voilà pourquoi l’on écrit – et on lit – la poésie...

 

 

En ville, trop (beaucoup trop) de bruit et d’agitation(1) et trop (beaucoup trop) de présence – et de proximité – humaines. A la campagne, trop (beaucoup trop) d’archaïsme(2) et d’exploitation animale. Aussi je ne me sens à mon aise que dans le silence et les espaces naturels et sauvages – là où les lois essentielles de la terre et du ciel sont respectées – et cohabitent en parfaite intelligence...

(1) Agitations de toutes sortes (psychiques, corporelles, sensorielles, émotionnelles...).

(2) Archaïsme perceptif et comportemental...

 

 

Plus de mots que de couleurs. Et plus de mots que de chaleur. Et cette fébrilité des lèvres à vouloir remplir le silence – et à nous éloigner, malgré elles, de la lumière. Comme si le langage – et les rencontres – toutes nos gesticulations pouvaient affaiblir notre solitude – et nous consoler de notre peine à vivre. Comme si notre volubilité, nos jeux, nos faux-semblants et notre apparente gaieté pouvaient nous faire oublier la mort...

 

 

Ce simulacre d’union entre les hommes – entre les hommes et les femmes – entre les hommes et Dieu. Alliances, circoncisions, baptêmes de l’apparence. Mensonges éhontés. Franche rigolade aux airs si solennels. Pas même les premiers pas – pas même les prémices – d’un véritable rapprochement. Au mieux quelques paresseuses velléités d’appartenance. De simples collusions pour échapper illusoirement à la solitude, à la fouille en soi du Divin et à la découverte de notre socle commun...

 

 

Les dépossédés sans manque aucun – ni d’envergure ni de joie. L’âme – et le visage – simples et nus se laissant déposséder – et creuser – par le monde et les circonstances – se laissant habiter par l’incertitude et l’inconnu – se laissant aller au plus naturel – et s’abandonnant à la lumière – à cet éclat du Divin enfoui en leurs profondeurs...

Perles humaines ignorées, le plus souvent, des foules et du commun – brillant pourtant de mille feux, humbles et incandescents, sous la houlette – et le sourire – d’un ciel ravi – et plus qu’acquiesçant... Et qui mourront comme elles ont vécu, anonymes et oubliées comme les parias d’une terre aveugle et ingrate – et plus qu’ignorante... Recluses sur la rive où ne passent – et ne fanfaronnent – que les joueurs et les rêveurs – le bon peuple des ensommeillés...

 

 

Les dés entre les mains des joueurs, parieurs invétérés – suppôts des intérêts et du malheur auxquels nous remettons nos vies. Le destin des bêtes et des hommes – ce peuple ignare qui ne cherche que la protection des puissants, quelques miettes, quelques gains (misérables et dérisoires) et la possibilité de rêver – et d’espérer plus encore...

 

 

Et cet entrelacement de l’âme et de la pierre – de l’innocence et des vents noirs – comment pourrions-nous nous fier à une seule boussole – à une seule sagesse – pour séparer l’ombre de la lumière – et nous extraire de cet amas... Plus sage – et plus simple – serait sans doute d’aimer (tout entier) ce joyau brut – ses mille reflets, ses mille failles et ses mille aspérités...

 

 

Ce qui restera à notre mort ? Rien – à peu près rien. De toute évidence, beaucoup moins que ce que nous pouvons (ou pourrions) vivre – sentir et célébrer – aujourd’hui...

 

 

Et ces corps qui se traînent sur leur rive. Et ces âmes assoupies – et ces esprits endormis à leur suite. Comme des ombres égarées d’un songe qui ignorent encore celui qui les rêve...

 

 

Un silence, une danse. Et soudain mille êtres – et mille voix – éparpillés dans la nuit. Et la naissance de tous les chemins pour retrouver la lumière – et la célébrer. Et, en attendant, la mort partout qui frappe – et efface les visages – mille visages aussitôt remplacés par d’autres – aussi fous, aussi aveugles, parfois un peu moins – essayant de déchiffrer, à travers quelques signes jetés sur la terre et le blanc des pages, les êtres, les voix, les danses et le silence. Edifiant des jeux et des routes – des horloges et des cathédrales – pour déchirer la nuit où ils croient avoir été engloutis...

Des cœurs chancelants – et des âmes tenant à peine debout, en vérité, mendiant la paume tendue quelques éclats de lune auprès des figures, des fleuves et de la terre – auprès du ciel et des étoiles – gorgés (toujours) de sang et de rêves. Refusant de mourir – et d’aller aveugles vers l’autre monde qui n’est qu’un recommencement – le prolongement de celui-ci, libéré pour un temps (quelques instants sûrement) de la chair et des saisons – un gouffre identique – le même qu’ici-bas – aux parois de moins en moins glissantes peut-être – au fond duquel s’élancent les mêmes voix et les mêmes danses – et où brillent la même lumière et le même silence. A la lisière de tous les possibles – à la lisière de tous les ailleurs...

 

 

Nous sommes. Et sommes entendus au-dedans de ce regard toute la nuit durant – Un et sans fin – accablés, sauvés et ressurgissant toujours entre les rives – entre l’ombre et la lumière – au milieu de tous les gués malgré la peur, les rêves et la faim – dans la joie et le silence, entrecoupés, si souvent, de larmes et de fureur...

 

 

Et cette écriture aussi jaillissante que la vie – la vie même, en vérité, transposée en signes. Quelques pas et quelques danses – infimes et infinis – merveilleux – aussi nécessaires qu’inutiles – aussi précieux que dérisoires – dans le silence pour le célébrer, avec faste et humilité, dans la joie et la tristesse. La nécessité du vivant à l’œuvre partout – et dans tous les sens – pour honorer sa présence – et son existence autant que son essence...

 

 

Se livrer à la rédaction (spontanée, bien sûr) de quelques lignes lors de nos promenades quotidiennes au cœur de la nature – au cours de nos longues marches contemplatives et méditatives au sein de la nature sauvage – ces espaces géographiques les plus désertés par les hommes – bref, au cœur du monde (non humain), il n’y a, je crois, de plus grande joie d’écrire... Notes à la profondeur, aux ressentis et au rythme incomparables...

 

 

Le corps est la terre – un infime fragment de la terre. Et pour vivre de la plus saine façon – et se ressourcer (si nécessaire), nous avons besoin d’un rapport – et d’un contact – directs et quotidiens avec la nature et ses énergies naturelles. L’esprit, lui, est la présence (la conscience). Et pour être (devenir peut-être...) sa plus parfaite incarnation – ou, du moins, son reflet le moins encombré, nous avons besoin, bien souvent, de silence et de nudité – de fréquenter autant qu’il nous est possible un espace suffisamment dépouillé et silencieux...

 

 

La vie aussi mystérieuse que la mort. Et, sans doute, plus secrète malgré son apparente exubérance. Corps épars – corps fragmentés en autant de lieux – et de visages – nécessaires...

 

 

Le dernier mot (et, peut-être, le meilleur) viendra après notre mort. Et gageons qu’il célèbre – et consacre (ne sait-on jamais...) – cette œuvre modeste...

« Rien... Pas davantage aujourd’hui qu’hier sans compter que demain n’existera jamais... Rien qu’une présence invisible peut-être... » pourrait être (pourquoi pas ?) notre plus belle épitaphe – inscrite en lettres de sable sur la terre qui recouvrira notre dépouille. Comme notre ultime message – offert aux morts et aux vivants...

 

 

Et après la mort, où irons-nous ? Vers quel lieu – vers quel silence – serons-nous conduits ?

 

 

Ce partage des eaux entre le silence et la terreur – la promesse et la vérité. Et nos frêles embarcations toujours portées à la dérive...

 

 

La houle des mots errants – emportés, eux aussi, au plus bas – là où luit la lune – dans ce sommeil rouge – cette marche somnolente dans la pluie et le froid. Là où les hommes raidissent leur pas...

 

 

De notre vie – de notre œuvre – ne restera qu’un invisible mausolée – et quelques mots peut-être pour les plus obstinés. Les autres passeront sans un regard – sans un mot – et poursuivront leur errance et leur sommeil en continuant à s’adonner à leurs misérables ébats sous la lumière d’étoiles toujours aussi lointaines...

 

 

Notre dernière sentence naîtra avec la lumière – au jour dernier de notre errance. A l’heure de la satiété – lorsque le silence aura détrôné la vigueur du sang. Et elle ira au gré des vents – et au gré des neiges – dans le jour finissant avant que n’éclose la première aube de l’homme...

 

 

Grain des abysses – grain de lumière. Le même fragment vu du dehors – et vu du dedans. La même étoile – la même poussière – parcourant le jour et la nuit. Tombant et se relevant. S’effondrant et se redressant encore parmi le désespoir et le néant – et parmi les sourires. Et tournoyant toujours au rythme des manèges. Avalée par les tourbillons dérisoires des mondes. Chevauchée fabuleuse et ridicule – bruissements inaudibles – dans l’œil impavide du silence. Comme un temps virevoltant entre les rives de l’immuable...

 

 

Drapeaux à la main – fièrement dressés devant eux – et des sacoches pleines de rêves et de désirs, d’idées, d’or et de sortilèges, avançant aveuglément – tournant en rond autour du mystère – de tous les mystères – sûrs de leur marche et de leur épopée... Ah ! Que les hommes me font rire...

Pour vivre, nous devrions plutôt nous inspirer de l’herbe et de la pierre – de l’arbre et de la fleur – des bêtes et des nuages, nos vies – et le monde – deviendraient alors bien plus vivables...

 

 

Un chemin, des chemins. Une pierre, des montagnes. Et cette marche inépuisable dans les ténèbres. Il suffirait pourtant de regarder l’eau – et la suivre jusqu’à l’océan. Et la voir renaître encore – et recommencer son périple jusqu’au fleuve du silence pour nous extraire de cette attente fébrile – nous épargner ces élans inquiets vers ce qui nous hante – et pouvoir (enfin) traverser cette indigne, et merveilleuse, cécité qui, sans cesse, pousse nos pas vers des rivages impossibles...

 

 

Egarés – et anéantis bien souvent – entre l’histoire et le silence par l’incessant renouvellement des jours et le mystère – la question irrésolue. Comme si nous étions un seul – mille fois disloqué et rassemblé – et des milliers – des milliards se succédant sans rien comprendre au voyage et aux voyageurs. Comme un silence inaudible – inaccessible – malgré la source intarissable des élans, des questions et des inquiétudes. Comme une folle nudité captive des songes dont nous la parons...

Et nous avançons – et avancerons peut-être – toujours ainsi – plus noirs que nus – portés davantage par la promesse que par le serment de voir le jour – et de comprendre l’origine du rêve, des pillages et de l’errance...

 

 

Nous bâtissons, nous nous bâtissons. Et tout sera emporté dans le lit de la misère : sable, briques, limon, pluie et poussière charriés par les eaux boueuses. Et la pendule – et l’étoile – au-dessus de toutes les têtes. Comme un orage interminable entre la terre et le ciel parmi quelques spectres (toujours aussi) impérissables...

 

 

Tout s’établit le temps d’un souffle. Et repart – et disparaît – le temps d’un soupir. Ne demeure que l’impérissable – la demeure des Dieux – cette présence – cette façon d’être là, intouchable, malgré la pesanteur et la beauté des visages...

 

 

L’air du temps jamais ne pourra affaiblir – affadir – ni meurtrir la vérité. Hors des siècles toujours. Hors des appétits et des lois du marché. Incorruptible à jamais...

 

 

Rebelles aux lois – rebelles aux vents. Au côté de la vie qui passe. Rendant grâce au temps perdu – au temps volé à l’espérance. Nous existons les épaules légères – et suspendu à notre cou, un chapelet de pardons offerts à tous les yeux ébahis dans le noir. Comme une parenthèse entre l’écume et le ciel – entre les pavés et ce qui sédimente l’essentiel. Moribonds déjà. Inexistants presque. Et pourtant si éternels...

 

 

Au creux du jour défait, emportée la promesse aux marges de l’errance vers ce large illimité où le silence rejoint la parole – cette neige qui mène au-delà des cimes – au-delà des croassements – au-delà de l’hiver et de la terreur. Et cette attente brûlée qui se consume à présent là où l’on demeure...

 

 

Blessés par le temps – blessés par les vents – nous désirons encore. Et l’on s’avance – rampant peut-être – entre les tombes et les chiens pour danser dans les bourrasques et les heures... Fidèles aux bruits – et aux habitudes – malgré les blessures et la béance toujours aussi vive. Et toujours aussi insoucieux du silence...

 

 

Serrés dans nos habits trop étroits – si étriqués pour notre envergure – nous saluons les têtes d’une main disgracieuse – et ébouriffons les cheveux des anges cachés parmi les serpents de l’éden. Comme un jeu – et un trou supplémentaire creusé dans l’abîme. Une façon de braver la nuit et la mort – de chanter quelques louanges à travers la fumée épaisse qui s’élève vers l’ailleurs. Et le jour – notre besoin de jour – plus fort que nos rêves...

 

 

Un fardeau aussi lourd que la douleur, allégé parfois par quelques mots. Une parole – une lumière – à la frontière de l’inexprimable...

 

 

Une vie, une chair et une âme peut-être, écrasées sur la pierre. Blessées. Et le sang qui coule aussi vif que l’eau des rivières vers l’autre rive caressée par la lumière...

 

 

Un pont – mille ponts – toujours nous sauveront de l’errance. Et rien jamais ne pourra défaire ce sourire accroché à nos lèvres tordues par la misère, la souffrance et l’incompréhension face à l’étrangeté de vivre – et malgré cet œil – notre œil – larmé devant les portes fermées et les clôtures de l’indicible...

 

 

Regard et espérance défaits par la lune et les pendules dont les heures et les rêves alourdissent la charge déjà si lourde – si épaisse – de nos vies. Une légèreté plus vive que la pesanteur de nos âmes. Comme la promesse d’un envol – d’un soulèvement – possible vers le plus intime...

De seuil en seuil, ainsi franchirons-nous les frontières de l’invisible nudité – de l’espace sans circonférence...

 

 

Aux mille yeux du souvenir, préférons l’oubli. Aux mille jeux à venir, préférons le silence présent aujourd’hui. Ainsi serons-nous – apprendrons-nous, peut-être, à devenir – plus sages et plus vivants...

 

 

Au faîte de l’âme, peut-être reviendrons-nous un jour... Lorsque l’abandon sera préféré aux promesses – et que l’effacement aura recouvert tous nos rêves, la nudité alors sera perçue comme le plus haut de l’âme – et la possibilité pour l’homme d’être aussi beau – aussi blanc et léger – que la neige. Mais il faudra (pour y parvenir) faire tous les deuils exigés par l’innocence avant que n’arrive le soir – et que nous efface la mort...

 

 

L’impossibilité du sommeil offerte par la lumière. Comme la garantie d’une attention permanente – d’une conscience et d’une responsabilité sans esquive ni échappatoire. Comme une veille continue parmi les dormeurs et la somnolence...

 

 

L’absence n’est, sans doute, qu’une parenthèse – un ajournement provisoire du soleil. Et, peut-être, aussi, une forme d’attente interminable au cœur de la nuit...

 

 

Notre voix – toutes nos voix – ne seraient-elles que l’écho d’un silence interminable... Plaintes, cris, murmures, gémissements, appels voués à l’impossibilité du rebond – à une réponse bien plus qu’improbable. Comme des paroles inaudibles agonisant dans l’infini...

Et partout, tous ces bruits à la charnière du vide et du silence...

 

 

L’Absolu inscrit dans la pierre. Et nos mains tremblantes. Et notre chair palpitante sous la pluie. Et notre âme toujours aussi percluse de terreur et de froid...

 

 

Par-delà les murs – et par-delà l’horizon – la même herbe, tantôt rase et brûlée, tantôt verte et pleine d’ardeur. Les mêmes hyènes. Les mêmes baisers. Les mêmes espoirs. Les mêmes eaux. Et la même nuit. Et plus loin, au-delà de la pluie – et au-delà de tous les soleils, le jour et l’océan. L’infini du regard où dansent toutes les silhouettes enfermées entre les murs et l’horizon...

 

 

Les ailes – et les alliés substantiels – du désir. Toute cette clique versée dans le devenir. Attelage trop fier – et trop aveuglé sans doute – pour faire halte – et quelques pas en arrière. Pour s’asseoir en silence et attendre que se défassent tous les territoires et toutes les gloires. Et au bout de toutes les défaites, voir arriver la folle humilité de l’innocence – et à sa suite, l’Amour et le silence. La seule présence affranchie du temps et de la faim...

 

 

Des bouts d’étoffe joints comme une peau – mille fois – des milliards de fois – décousue – déchirée – et patiemment raccommodée. Et nul – ou si peu – pour comprendre l’unité parfaite des corps. Des bouts d’idées et de rêves comme un espace – mille fois – des milliards de fois – fragmenté – et amoureusement recollé – et réuni. Et nul – ou si peu – pour comprendre l’unité parfaite des esprits. Des bouts d’émotions et de sentiments comme une seule sensibilité – mille fois – des milliards de fois – assemblée et désassemblée. Et nul – ou si peu – pour comprendre la parfaite unité du cœur... 

Combien de déchirures, de combinaisons et d’assemblages nous faudra-t-il expérimenter pour nous éveiller à notre vrai visage – à notre seule et commune figure...

 

 

Mille fois martyrisés – et meurtris – au cours des siècles, la chair et le vivant. Leur longue agonie. Et pourtant nulle égratignure sur l’âme lorsque arrive le silence...

 

 

Mille songes entreposés entre l’âme et le silence. Et ce bruit assourdissant et terrifiant qu’ils font à leur sortie – si fiers de leur entrée en scène. Comme des enfants se prenant pour des rois...

 

 

La mort et la solitude encore... Comme les deux axes essentiels – primordiaux – du silence. La disparition et l’effacement permanents des phénomènes (corps, monde, terre) et l’invitation continuelle à la présence unitaire de l’Un...

 

 

Paradis, déluges et prophéties d’un côté. Attente et sommeil de l’autre. L’homme enserré – comme pris en étau – entre la torpeur terrestre (et les quelques douceurs offertes par la terre) et sa funeste (et presque apocalyptique) condition de penseur métaphysique...

 

 

Tout au bout de la vieillesse, l’enfance de l’homme. Et l’innocence, peut-être, retrouvée. Ce visage sans âge. Cette figure éternelle. Et les mille faces du monde (enfin) réconciliées...

 

 

Toute individualité doit affronter le monde, ses éléments, ses phénomènes et ses circonstances alors que la présence – toute forme de présence – impersonnelle les accueille et s’en fait (simplement) le témoin.

 

 

[Modeste parenthèse d’épanchement individuel]

Après tant d’années de quête, de recherche, de fouille et de découvertes (infimes certes...), quelle surprise et quel accablement de constater que nous éprouvons toujours autant de peurs, de peines, d’attentes, de solitude et de résistances... Comme si nous ne pouvions guérir définitivement de notre condition d’homme – et voir s’effacer (de façon tout aussi définitive) notre propension à vivre les affres de l’individualité...

Un seul changement notoire – infiniment modeste sans doute, mais peut-être néanmoins décisif : nous accueillons – pouvons et savons accueillir – sans trop de craintes ni de blâmes ces manifestations apparemment inévitables...

 

 

Un peu d’attention – un peu d’Amour – et un peu de reconnaissance – n’est-ce pas ce que nous cherchons tous de façon si maladroite sans voir – sans comprendre ni sentir – que nous en sommes (potentiellement) les plus grands – et les plus sûrs – dépositaires...

 

 

L’écriture, les arbres, les collines et les chiens sont parfois les seuls compagnons de notre solitude...

Toujours aussi peu de visages dans notre existence. Et même, le plus souvent, aucun...

Comme un nomade qui traverserait les heures, la vie et le monde avec pour tout bagage une maigre besace, un bâton, un carnet et la présence, fidèle, de quelques comparses...

 

 

Il est parfois difficile d’être différent – atypique. Pour nous, la solitude est plus vaste – plus profonde – plus durable. Presque permanente...

 

 

Il est étonnant (mais sans doute pas autant que nous pourrions l’imaginer) qu’il faille pour vivre bien – pour vivre à son aise (à titre individuel) – concilier des choses – et des dimensions – si différentes – et presque antinomiques en apparence : être à la fois autonome et capable (si nécessaire) de faire appel aux autres, être à la fois humble et capable de puiser quelques ressources au fond de cette intelligence infinie et de cet Amour prodigieux qui animent les profondeurs de notre âme, savoir vivre pleinement – et autant – sa solitude que la compagnie du monde, faire preuve de point trop de crédulité et pouvoir s’abandonner sans crainte ni résistance aux circonstances, ne rien décider, être ouvert à toute situation et à toute rencontre sans rien attendre ni exiger et manifester une verticalité déterminée et sans faille, ne rien savoir (être totalement ignorant) et être (à peu près) certain de fréquenter une certaine forme de connaissance et de vérité...

 

 

Il n’y a pas d’homme en ce monde. Simplement peut-être, quelques silhouettes ignares et bruyantes – les facettes encore incomprises et mal-aimées de notre propre visage...

 

 

Et ces hommes – tous ces hommes –, partout, qui se croient maîtres et propriétaires. Rois de tous les peuples. Comme j’ai du mal à les aimer. Et ils sont pourtant comme des enfants sur leur parcelle de sable...

 

 

Fais face – accueille ta tristesse – réconforte ta solitude – et accompagne-toi. Voilà ce que me dirent deux arbres postés l’un à côté de l’autre alors que je déambulais sur un sentier en traînant ma mélancolie et en soliloquant à haute voix. Je n’ai, je crois, jamais entendu de plus judicieux conseil ni dans les livres, ni auprès des hommes, ni auprès des sages...

 

 

Ecriture, chiens, marche, nature et bâton. Poésie, métaphysique et présence. L’éternel chapelet de nos jours – et de notre solitude...

 

 

« Ignorance » est le premier mot – le premier substantif – la première instance. Et « aveuglement » les seconds. Et de cette inconnaissance – et de cette cécité – sont nées toutes les réalisations de la terre et de l’homme...

Et c’est avec ces deux caractéristiques fondamentales (de notre condition) qu’il nous a fallu composer tout au long de l’histoire terrestre et humaine. Et c’est avec elles que nous avons cheminé – et évolué... Et malgré les horreurs et les atrocités permanentes, nul ne peut contester les lents – mais indéniables – progrès* réalisés par le monde (aussi bien sur le plan individuel que collectif) depuis des siècles, des millénaires et des milliards d’années. Aussi comment imaginer que nous soyons capables de nous diriger vers la lumière – et accéder à l’Amour et à l’intelligence (tragiquement cachés dans le dernier lieu où nous aurions l’idée de les chercher) si nous n’en étions déjà pourvus avant notre naissance...

* En dépit des écueils, des excès, des errances, des corruptions...

En définitive, la vie – et le monde – ne sont – et ne seront sans doute jamais – qu’une lente – et longue – actualisation de ce potentiel glissé (en nous) par notre origine...

 

 

Une danse, un jeu – mille danses, mille jeux – entre la nécessité et l’actualisation de notre véritable nature...

 

 

Un œil (malicieux entre tous), un chemin – mille chemins – un ravin – mille ravins. Et une longue route sinueuse serpentant entre les âmes et les fossés, montant et descendant, creusant et contournant. Interminable même après que l’œil – et l’origine – aient été retrouvés...

 

 

Et nous vivons dans cette ignorance – et cette incertitude – de tout ; du commencement, de la fin, de la vie, du monde et de nous-mêmes. Ah ! Quel étrange périple – et quel horrible et fabuleux destin – offerts à l’homme et à la terre !

 

 

Le jour creuse en nous autant que la nuit. Et chacun cherche son expansion – son salut – son renouvellement. Nous ne sommes que le (modeste) théâtre où s’affrontent l’ombre et la lumière – où alternent la brume et le soleil – le ciel gris et le printemps. Condamnés pour toujours à la veille silencieuse et aux supplices de l’exil et de la déportation...

Et nous ne serons atteints qu’au cœur du plus fragile – là où l’âme est la plus tendre. Sur la passerelle entre les deux rives, infiniment réconciliatrice...

 

 

Ce qui expire ne mérite peut-être notre attention – cette attente de la certitude. Nous devrions plutôt embrasser ce qui nous manque pour convertir l’intime aveuglé en regard – notre désir en Amour – et le temps en silence. Peut-être alors serons-nous capables de vivre, d’échanger et de nous embrasser sans lamentation...

 

 

Entre les heures, impénétrables, qui se balancent au rythme du temps – au rythme des saisons qui passent – l’instant soulève notre bouche – et notre joie – couchées par la tristesse et le souvenir – l’enthousiasme et le lendemain – comme un pantin écartelé entre l’intime et l’habitude...

 

 

Une veillée ni vraiment funeste ni franchement gaie. Une attente provisoire parmi les bougies de la chambre – close depuis des siècles. Trop aveugle encore pour allumer les feux nouveaux qui éclaireraient les pas, le regard et la fumée qui s’élève depuis le faîtage de l’âme, si recroquevillée parmi toutes ces morts et ces annonces de fin et d’apocalypse...