Journal / 1999 / La quête de sens

Une traversée du monde est le récit d’un homme qui explore le monde à la recherche du sens de l’existence. Carnet d’humeurs, aphorismes du quotidien, instants vécus, interrogations dubitatives, ce journal de bord retrace l’itinéraire intérieur de cette traversée. Au fil des pages se dessineront les grandes étapes de cette quête, de ce grand voyage vers soi-même.

 

 

Avertissement au lecteur

Ecrire ne m’a jamais intéressé. Inventer, bâtir des histoires, n’a jamais eu grand intérêt à mes yeux. Devant la page blanche, mon seul souci est de témoigner. Témoigner de mon voyage à travers cette existence. Témoigner du sinueux chemin qu’il nous faut emprunter, nous autres, quêteurs de sens.

 

A travers ces pages, mon souci n’est pas d’indiquer aux hommes le chemin de mes pâles découvertes. Car il appartient à chacun de trouver ses propres vérités et à chacun de bâtir son propre chemin. Ces pages n’ont d’autre dessein que d’apporter une aide, un vague réconfort au lecteur en quête du sens de sa propre existence, à tous ces hommes un peu perdus à la recherche d’eux-mêmes. Ma prétention s’arrête ici. Ce livre ne s’adresse qu’aux rares lecteurs - chercheurs existentiels - pour leur dire que d’autres aussi marchent (ont marché et marcheront encore) à la recherche d’eux-mêmes, cheminant avec la même peine, menant avec obstination cette même quête par-delà les contrées absurdes et inhospitalières traversées. J’écris pour leur dire de ne jamais désespérer d’être sans réponse et sans vérité et qu’il n’est pas vain de continuer à chercher jusqu’à l’obsession un peu folle, la signification, le sens de sa présence ici-bas.

 

 

PREMIERE PARTIE

Attentes transitoires ou les introspections extérieures

A l’origine, il y a l’ennui. Toujours il y a l’ennui. L’ennui et le dégoût. Le dégoût de soi et celui du monde que l’on contemple à travers le miroir de l’âme et des hommes. Le regard acerbe et la plume acérée n’épargnent personne. On fustige l’horreur, on blâme la médiocrité, ces reflets si perceptibles de nous-mêmes. Mais il ne faut pas s’y tromper, il n’y a que notre propre faiblesse que l’on voudrait voir anéantie. Ainsi, de railleries en récriminations, l’ennui se propage – en mal insidieux qui se nourrit de lui-même. Le spectateur du monde s’en délecte jusqu’à plus soif. Quant à l’observateur autocritique, il ne parvient guère, lui, à s’en repaître indéfiniment. Il finit par se lasser. Sa vision sardonique du monde l’interpelle, ou plus exactement réussit à l’interpeller. Il ne peut se résoudre à sombrer totalement dans ce qu’il hait et récuse. Il aspire à la différence, à être différent de ce monde qu’il ne peut souffrir. Alors arrive l’attente. L’attente de tout, l’attente de rien. D’une clameur à l’horizon. Presque imperceptible. D’un bruissement léger du vent dans la frêle ramure de la vie. L’attente d’une métamorphose invisible qui amorce soudain l’idée du voyage. Le cœur part alors en quête. Il s’obstine à imaginer quelques destinations promises, une terre inexplorée, un paradis depuis longtemps rêvé. L’esprit les considère, les juge, les jauge et finalement se laisse mener vers un espace dicté par une intuition inconsciente. Ensuite viennent les longs préparatifs ; fastidieux et euphoriques, pleins d’angoisse et de bonheur. Puis l’impatience détrône l’ennui. L’attente se fait alors plus prégnante, plus trépignante. La traversée du monde est là, imminente, à portée de main.

           

 

Ennui

Un après-midi pluvieux. Inerte. Figé dans l’immobilité du jour. Je suis là, silencieux. Sans haine. Sans joie. Simplement là et sans désir. Je ne fais rien. Je n’ai envie de rien. Pas même l’envie de ne rien faire. Je regarde l’ennui qui s’est approché. Il est entré d’un pas lent, paisiblement. Il est venu s’asseoir sans bruit, à mes côtés. Et il est resté là. Maintenant je l’observe, les yeux hagards. Je le vois. Je sais qu’il me parle. Je le sens s’immiscer en moi. Je devine ce qu’il veut ; encombrer mon âme qui rechigne à se suffire d’elle-même. Que puis-je faire ? Que dois-je faire ? Que faire lorsqu’on est soumis ainsi à la désespérance d’attendre ? Rien… seulement regarder la vie comme une offrande de chaque instant. Et peut-être aussi  l’écrire… pour mieux s’en persuader.

 

Même dans l’ennui, il ne faut jamais désespérer de retrouver l’encre noire tarie. Les mots finissent toujours par revenir. Mais ils sortent fragiles, après ce désert de silence. Apeurés d’être livrés à la sauvagerie de la feuille blanche, ils s’écoulent avec lenteur, encore trop effrayés de retrouver la cruauté du monde.

 

Au plus profond de l’ennui, je sais désormais que je ne serai plus jamais seul. Les mots m’accompagneront comme des amis muets, heureux de m’écouter. Ils seront toujours là, prêts à me réconforter et à me distraire. Et toujours il y aura à dire parce que je suis bavard des mots que je m’écris à moi-même. Aujourd’hui, l’écriture me console du fardeau des jours, avec ce rêve dérisoire de colorier d’un peu d’encre la pâleur de l’ordinaire, malgré la peur secrète d’échouer devant la platitude de l’habituel que mes mots sont impuissants à égayer.

 

 

Vie propre

Hier, nouvelle journée. L’ordinaire quotidien. La femme de ménage – comme de coutume – m’a rendu visite. Presque chaque jour, elle vient se réfugier quelques minutes dans mon bureau, qui jouxte le local des employés du nettoyage. D’ordinaire, nous échangeons des propos anodins ; le temps qu’il fait, son programme du vendredi soir. Des conversations qui donnent l’illusion d’appartenir au monde, avec le travail de la semaine et les sorties du week-end. Des paroles que l’on prononce lorsque l’on ne sait pas quoi dire, comme si on avait peur du silence. Derrière cet air badin, je sens l’intérêt qu’elle semble me porter. Ce ton faussement frivole, un peu canaille, trahit son attente inassouvie d’amour, et ses visites sont autant d’appels amoureux, vaguement allusifs. Sa démarche gauche, sa silhouette dégingandée lui donnent un air d’amoureuse dramatique, en quête éternelle, impossible à atteindre. Habituellement, je feins de l’écouter, légèrement distant, faussement aimable. Hier pourtant, elle est parvenue à m’émouvoir. Elle m’a racontée son existence. Une vie simple, tournée pleinement vers le quotidien, le travail, l’aménagement de son intérieur, les courses à faire. Durant près d’une heure, elle s’est livrée ; ses difficultés d’adolescente après l’éloignement du foyer familial, la période de chômage, les années noires, le rejet des autres. Puis très vite, le travail à mi-temps, les fins de mois impossibles à boucler, le Secours Populaire pour se nourrir, les sacrifices pour obtenir son petit logement. La longue étape vers le confort et la normalité, vers sa vie actuelle ; avoir son « chez soi », partir au travail, rentrer à la maison le soir, les petits bonheurs d’une femme seule, les articles de maquillage et les bijoux que l’on s’offre. Mais toujours cette solitude pesante qui accompagne depuis si longtemps chaque jour de sa vie. Aujourd’hui, elle est satisfaite de ce chemin parcouru, mais souffre de ce bonheur non partagé. L’indifférence des autres, ce manque de reconnaissance sur fond de solitude. Non, elle ne se plaint pas, elle a un travail, un logement, alors elle s’y accroche. C’est tellement dur à notre époque, elle vous dit. Elle sait, elle a connu le chemin pénible et douloureux, les difficultés passées, celles d’aujourd’hui et la misère de vivre qui n’épargne pas de se lever chaque matin. Hier je l’ai écoutée. Réellement, sans distance. Et je ne saurais dire pourquoi j’ai été si touché par ses paroles, moi qui fuis cette course absurde et résignée vers la normalité. Mais je sais aussi la fascination qu’exercent sur moi ces gens à la vie étroite, simple et austère, à l’existence sans superflu ni fantaisie, aux imprévus calculés, parsemée de bonheurs ordinaires et modestes. Toujours j’ai éprouvé cette admiration un peu envieuse pour ces gens à l’âme simple et à l’existence monotone, qui trouvent chaque jour le courage de refaire les mêmes choses, et qui reproduisent inlassablement les mêmes gestes consciencieusement, méticuleusement, dans la quiétude tranquille de l’amour des choses bien faites et ce rien de maniaquerie que nécessite ce sens de la routine. Une vie régulière, toujours réglée à la même cadence comme le rythme régulier d’un métronome. Quant à moi, jamais je n’ai pu me résigner à suivre ce rythme trop routinier. La fébrilité de ma quête, cette recherche continuelle de l’exaltation m’a toujours privé de cette douce tranquillité. Alors, comme pour contenter une parcelle de mon âme qui s’acharne à me réclamer cette constance lénifiante, il m’arrive de succomber quelques heures durant aux délices tranquilles de l’ordre et de la propreté. Je sombre alors dans les tâches domestiques et les travaux ménagers avec un acharnement sans défaillance, me livrant sans mesure au nettoyage systématique de tout ce qui me paraît suspect, nuisible à ma rectitude inhabituelle. Et lavant les sols et dépoussiérant les meubles, je purifie mon âme en me débarrassant des impuretés de mon existence. Mais dans ces instants de frénésie ménagère, l’ardeur à la tâche me condamne éternellement à la frustration dévastatrice de l’insatisfaction, celle de me percevoir comme un être habituellement négligent, peu soucieux de ces pratiques fastidieuses, hanté par son désir soudain et velléitaire de rangement qu’il sait d’avance condamné. Tout sentiment de sérénité et de joie me sont alors arrachés, comme si cette déraison furieuse me jetait avec une trop grande violence vers cette remise en ordre intérieure en me rendant incapable d’en apprécier la quiétude, comme si je me retrouvais paralysé, comme cloué au tapis avant même que ne ressurgisse mon naturel brouillon et désordonné qui, je le crains, n’aura de cesse de me laisser aux portes de cette tranquillité routinière. 

 

 

Ridicule spectacle

Une pause avec quelques personnes du service où l’on m’a affecté pour une mission spéciale de quelques jours. Aujourd’hui – mon dernier jour parmi eux – je les accompagne. Chacun prend un siège et s’installe autour de la table. On prépare le café, sort quelques biscuits et les conversations s’engagent ; le menu du déjeuner, les courses et la préparation des menus de la semaine, les dimanches en famille et les sorties dans les parcs d’attraction. Chacun alimente la discussion, évoquant ses souvenirs, donnant son avis, interrompant les autres. Les histoires personnelles se suivent dans une ronde ininterrompue de monologues entrecoupés. Tous semblent se repaître de ce tour de table informel, pas le moins du monde empêtrés dans cette caricature de la communication humaine, ni même interloqués par ce simulacre de vie sociale. Chacun semble même y trouver plaisir, dévoilant l’originalité de son quotidien ou arborant avec fierté les merveilles de son ordinaire. Parmi ces joyeux drilles en quête de bavardages – aussi stériles qu’incessants – je me sens bien ridicule, moi qui n’ai aucune histoire à conter. Pas un seul mot. Discret comme un spectateur au théâtre qui ose à peine s’éclaircir la gorge. En les écoutant, j’ai le sentiment d’appartenir à un monde lointain. Pas si différent pourtant sauf … peut-être pour l’essentiel... Quant au reste, il nous rapproche ; la pente de la facilité, l’étroite médiocrité, l’ordinaire de la routine. Mais jamais je n’ai pu me livrer à ces farces sérieuses où chacun espère faire impression par son jeu, son costume ou ses répliques. Cet autre en moi toujours me l’a interdit m’imposant de contempler le ridicule du monde auquel nul ne peut échapper ; que nous nous agitions ou que nous soyons spectateur, le ridicule est toujours là, fidèle à nos vies.

 

 

Jour de pluie

Le vent s’engouffre par la fenêtre entrouverte. Dehors, le mauvais temps rugit, abattant sa colère sur les hommes. Je contemple le ciel sombre qui précipite les nuages vers l’horizon. Ils passent devant la fenêtre en un éclair et disparaissent aussitôt derrière le mur du ciel. Balancés par la furie du déluge, les arbres se penchent dangereusement. 

 

J’aime ce temps. Lourd, triste, impétueux et gonflé d’orgueil qui s’abandonne à son inquiétude et à son mécontentement comme s’il faisait écho à ma propre colère. Il sait que son humeur fâcheuse nous déçoit et nous malmène, mais il ne s’en soucie guère et préfère être l’esclave de ses seules mouvances intérieures. 

 

Depuis vingt jours, il pleut. Une pluie bienfaitrice qui redonne à la terre son pur visage. Une colère du ciel qui cache le vide effrayant du monde. Les hommes se cachent, terrés chez eux à se lamenter de cette pluie ininterrompue. Je les vois cachés derrière leurs murs, à l’abri du ciel ombrageux, trompant leur ennui devant les éclairs bleutés de leur téléviseur. Je les imagine protégés derrière leurs rideaux à maugréer devant l’impossibilité de sortir, contraints de reporter leur escapades de chalands assoiffés, obligés de différer leur promenade désœuvrée dans les rues marchandes du centre-ville. Décidément je ne comprendrais jamais ce besoin insatiable des hommes à la consommation, ce besoin compulsif d’amasser le monde pour le faire entrer chez soi, ce besoin quasi vital de se gaver du bonheur de posséder, comme si tous se laissaient mener par l’insidieuse mélodie de l’accumulation, bercés jusqu’au tournis par la valse insatiable de cette étrange sensation de plénitude éphémère et inconsistante.

 

Vingt jours de pluie qui ont débarrassé les rues de l’impureté des foules et de leurs courses stériles, et autant de jours où je me suis purifié de la saleté du monde. Vingt jours de désert abandonnés par les foudres de la consommation aux rares amoureux de la pluie. Depuis vingt jours, ce temps sombre a éclairé mes promenades, et les a illuminées de tranquillité et de joie. Chaque jour, je pus ainsi m’emplir de solitude sur les chemins déserts de la ville et récolter cette pluie de printemps comme de l’or tombé du ciel. Vingt jours pendant lesquels je pus goûter sa fraîcheur qui me caressait le visage et venait enrichir ma joie, en déambulant sur les voies tranquilles, l’âme heureuse dans cette tourmente des paysages, l’esprit avide d’orage et de solitude, et le cœur riche de me retrouver enfin seul au milieu du monde. Heureux dans cette solitude retrouvée.

           

 

Tranquillité perturbée

Mis à la porte par l’arrivée impromptue d’une amie de S., j’ai marché un moment dans la ville, encore indécis sur l’orientation que j’allais donner à cette fin d’après-midi. Arrivé près du centre-ville, je suis entré dans une librairie. J’y ai recueilli quelques noms d’éditeurs, notés sans grand enthousiasme sur un coin de mon carnet. Ces derniers temps, j’ai vaguement en tête l’idée de faire publier le mince manuscrit dont je viens d’achever l’écriture. Mais avec cette idée prétentieuse, je ne sais trop comment m’y prendre. Alors je furète, l’air de rien, glanant ici et là quelques adresses. Hier, je me suis même résolu à feuilleter un livre sur le sujet. J’y ai appris deux ou trois astuces – en vérité sans grande importance – que l’auteur daigne nous livrer du haut de ses trente ouvrages précédents. En vérité, ce livre n’est qu’une détestable leçon de vanité, qu’un affreux cours magistral destiné à de pauvres radoteurs de lignes déjà mille fois écrites (et donc peut-être mille fois publiées), à de pauvres plumitifs arrogants qui n’ont d’autres ambitions que de pousser les lourdes et nobles portes du cercle (non moins noble) des écrivains auxquels – bien entendu – l’auteur de cet odieux guide se targue d’appartenir. Quant à moi, à bien y réfléchir, je crois que plus le temps passe, plus je traîne les pieds derrière cette envie, comme s’il m’était impossible de réduire ces quelques feuillets lourds d’intimité et d’heures laborieuses à un vague produit commercial ! Non ! Derrière cette volonté, je décèle plutôt l’envie de tester la « valeur » de mon écriture (comment sera-t-elle accueillie ?). Oh ! Et puis après tout que m’importe ! J’enverrai simplement ces quelques feuilles et attendrai la réponse sans illusion, simplement ravi d’avoir poussé les portes de ce cercle étroit, et heureux d’avoir franchi l’espace d’une seconde le seuil de ce monde inaccessible.

 

Après avoir grappillé ces quelques informations, je me suis dirigé vers les livres de poche et suis sorti avec La place d’Annie Ernaux. J’ai quitté le flot des chalands pour les berges du fleuve et y ai investi un banc. Après quelques pages hâtivement parcourues (l’endroit semblait peu propice à la lecture), j’ai refermé le livre pour regarder autour de moi. Et là, à quelques mètres à peine, se tenaient trois pêcheurs, le regard fixe et absent, tenant leur ligne d’une main molle. Soudain, l’un d’eux a poussé un cri, un cri de joie et d’exaltation. Je crus comprendre qu’il venait de ferrer un poisson. Effectivement, il l’arborait glorieusement au bout de sa canne en le balançant fièrement à la vue des deux autres, indifférents. On aurait dit un enfant un peu stupide et arrogant, heureux de montrer à ses camarades son exploit insignifiant. Mon attention s’est alors détournée des pêcheurs lorsqu’une vieille femme s’est avancée vers moi. Nous nous croisons presque chaque jour sur les berges du fleuve en promenant notre chien. Elle est seule aujourd’hui. Son chien serait-il mort ? Peut-être… il semblait âgé. Lorsqu’elle passe devant moi, elle poursuit sa marche sans me saluer, le regard froid et dur, la démarche sévère. Et je la vois s’éloigner, la tristesse à l’intérieur.

 

Plus loin, quelques badauds se promènent. Des hommes seuls qui s’ennuient. Ils s’arrêtent parfois près des pêcheurs, sans oser leur parler, en restant à distance, comme retranchés dans leur solitude. Mais on perçoit pourtant leurs yeux scruter le regard des autres promeneurs, à la recherche d’un sourire, d’une chaleur, d’un maigre échange. Lorsque apparaît soudain un cortège bruyant de voitures, parées de fleurs et de mousseline rose et blanche, badauds et pêcheurs tournent la tête, laissant quelques instants leur activité tranquille. Tous regardent – avec envie – cette parade promise au bonheur, comme si celui-ci leur semblait trop lointain ou trop inaccessible. Et lorsque le défilé tapageur s’éloigne, je me lève et reprends le chemin du retour, satisfait d’avoir assisté à ces pauvres spectacles du monde, désireux d’en noircir quelques lignes de mon carnet et plein d’espoir de retrouver l’appartement vide de l’inopportune.

 

 

Sans issue

Conversations entendues cet après-midi au café, à la table voisine où étaient assises trois jeunes femmes. Très vite, on comprend. L’ennui, l’habitude et la routine. Un mari, des enfants et un travail. Souvent, on emplit sa vie ainsi, malgré nous, trop écrasé par les conventions. La normalité comme seule issue, avec dans la voix cette légère intonation qui trahit notre résignation forcée. Comme si nous n’osions dire qu’à demi-mot : « Que voulez-vous ? C’est ainsi … »

 

Pourtant, en général, nous nous félicitons tous de ce bonheur sans grâce, trop faibles ou trop lâches pour y renoncer, trop effrayés peut-être d’avoir à éprouver l’écrasante pesanteur du changement, ses incertitudes et le doute qu’il nous insuffle ; la rançon de l’exaltation. Nous préférons nous enfoncer dans le fauteuil confortable de la routine, nous laisser bercer par la mollesse des années, où chaque jour le corps se fait plus pesant, plus lourd d’accablement, plus difficile à mouvoir. Le temps passe. Et avec lui, les déplacements se font plus lourds encore, plus lents, plus espacés et plus difficiles. Et bientôt on ne se déplace plus que du travail au foyer, du foyer au centre commercial, puis on retourne chez soi dans l’inertie du quotidien. Incapable de courir vers d’autres horizons, vers l’inconnu des songes, trop engourdis par l’éventualité de perdre nos petits trésors de confort si laborieusement accumulés. Quelle bien triste résignation que celle qui emprisonne nos vies, qui enracine nos désirs et qui enferme notre espoir dans le cercle exigu du quotidien, inchangé, inchangeable. Qu’il est difficile de faire le grand saut, de sauter sur l’autre berge par-dessus l’abîme effrayant avec la peur au ventre, la peur de se perdre dans la grande faille du vide. Aussi préférons-nous nous enfoncer toujours plus loin dans cette longue impasse du quotidien, y ajoutant chaque jour, quelques pavés pour, le lendemain, y poursuivre notre route. Quelle désastreuse erreur que cette tentative obstinée de faire sans cesse reculer la fin de cet étrange chemin qui a beau durer une vie entière, mais qui n’en demeure pas moins une effroyable impasse, une terrible voie sans issue.

 

 

Amour

Trois heures de promenade dans le vent, la pluie et la solitude. Je suis sorti pour échapper à l’ennui et au désert d’indifférence qui avaient peu à peu envahi l’appartement. Depuis que S. est plongée dans la préparation d’examens, elle semble sourde à mes plaintes et aveugle à mon angoisse. Alors j’ai dû me résigner à quitter la tiédeur ennuyeuse et indifférente du foyer pour affronter seul la tourmente de mon désarroi dans la froideur pluvieuse de ce jour de printemps. Très vite, j’ai quitté la ville pour suivre le petit chemin qui longe le fleuve. Je l’ai suivi quelques temps d’un pas lent, encore timide, attardant mon regard sur les eaux agitées, y percevant comme le reflet de ma propre émotion. Puis, malgré moi - encore trop distrait par mes pensées - je me suis enfoncé dans la campagne. J’y ai marché longtemps avant de trouver une petite clairière. Je m’y suis assis un instant pour goûter le repos et la fraîcheur printanière. Puis je suis reparti rejoindre les eaux chantantes de la Loire, un peu surpris d’apercevoir en ce jour pluvieux quelques pâles rayons de soleil éclairer, entre deux ondées, la grisaille de cette journée, comme pour mieux souligner le vert des arbres sur le bleu du fleuve. Mais ce brusque surgissement de couleurs ne réussit pourtant guère à rallumer ma joie, il ne fit - au contraire - que raviver l’obscur de mes réflexions. Et je me remis à penser à elle, terrée derrière ses livres, insensible à mes tourments, et à moi, seul, toujours seul, éternellement seul. Et je me mis à songer à nous tous, dans nos cages, inaccessibles, isolés, abandonnés à l’indifférence et à notre égoïsme. Prisonniers de nos misérables histoires, d’insipides jérémiades qui n’appellent que nos seules plaintes. De tristes apitoiements gémis sans talent, auréolés du misérable pronom  « je », qui souligne notre démesure égocentrique dans les traces de poussière qu’il éparpille sous nos pas - d’infimes taches dont il se glorifie sans jamais renoncer. Quels tristes humains sommes-nous ? Toujours en proie à cette incurable infirmité qu’est la solitude, toujours aussi impuissants à réfréner ce désir infini de reconnaissance, toujours aussi incapables d’exister autrement que dans cette quête désespérée d’amour qui nous délivrerait de nous-mêmes. Que d’efforts et de mensonges pour parvenir à cet état de grâce dérisoire, à cette imposture éternelle qu’est le sentiment d’être aimé. On croit l’être là où il n’y a que simagrées et parodie d’amour. On a beau nous le murmurer, on a beau nous le crier, cet amour. Mais où est-il ? Dans le regard de l’autre qui se contemple dans la prunelle de vos yeux, fier du bonheur qu’il croit vous offrir ? L’amour est-il autre chose que cela ? Et dans ce cas, que serait-il alors ?

 

 

Ennui, colère et médiocrité

Avec le soleil, les hommes sont réapparus. Ils ont envahi la ville, pris d’assaut la campagne. Partout, ils ont assiégé le monde. Nul endroit où me réfugier. Je les vois d’ici se répandre dans les rues, sur les chemins, submerger la terre, en couple ou en famille. Les éternelles promenades dominicales. Nonchalantes et désœuvrées. A chaque printemps, la même rengaine qui confine ma liberté à l’intérieur.  

 

Mais d’où me vient cette haine irrépressible pour les hommes ? Ce dégoût qu’ils m’inspirent et ce dégoût que j’exècre. Et ma haine qui s’exaspère dans cette incapacité à sortir. Même ici, seul dans cet appartement, l’atmosphère est irrespirable. J’étouffe dans cette immobilité. Je bous, alors je ronge ma hargne sur cette bicyclette que je m’escrime idiotement à réparer. Fumeux prétexte à combler mon désœuvrement. Les mains graisseuses, couvertes de griffures et enduites de cambouis exacerbent ma fureur. De rage, je jette un à un les outils sur le sol. Colère, insultes, accès de violence, sans même le désir de réfréner cette réminiscence oubliée. Spectacle de la médiocrité. Acteur pitoyable, impuissant à enfouir la clameur tempétueuse - misérable - de la haine que je veux dégueuler sur le monde et que je vomis sur moi dans un accès de veulerie.

 

Ennui, colère et médiocrité. Comme je me retrouve dans ces trois mots. De la prime jeunesse jusqu’à la fin de l’adolescence, ils m’ont accompagné. Et je les retrouve aujourd’hui, aussi intacts qu’hier. Moi qui étais assez bête pour penser m’en être détourné. Stupide prétention. Pourquoi s’obstinent-ils ainsi à me poursuivre ? Dois-je y voir là un quelconque lien avec la période d’attente fébrile où je me traîne depuis quelques mois ? Serait-ce une nouvelle agonie rongée par l’angoisse de la renaissance ? J’attends. Jamais je n’ai cessé d’attendre. Hier, quelques rêves d’enfant, aujourd’hui, d’autres tout aussi puériles. Demain encore j’attendrai d’autres chimères. Une vie où indéfiniment une attente chasse l’autre sans en saisir ni le sens ni la substance. Vivre de l’attente, mais inapte à vivre avec, incapable de vivre en son sein. Toujours l’ennui, la colère et la médiocrité y ressurgissent. Entre deux attentes, l’attrait de la nouveauté m’y soustrait - ou plutôt - m’en éloigne. Sinon je m’empêtre dans l’incapacité d’agir, décontenancé par l’immobilité où elle m’engouffre, paralysé par le vide qui s’étend.

 

Le livre de Cioran qui m’accompagne aujourd’hui conforte cette inertie, ce penchant involontaire et embarrassé pour cette langueur d’âme. Et je sombre pourtant avec joie dans ces pages, heureux d’y rencontrer cette souffrance impartageable. Mais au fil des phrases, scandées avec force et vérité, je me sens lentement glisser vers mon propre doute qui paralysera bientôt toute tentative de velléité rebelle. Cioran est une lecture totalement anéantissante, parsemée de ressemblances si éclatantes qu’elles me conduisent immanquablement à l’identification complaisante et prétentieuse ; l’ennui et la solitude, le dégoût des hommes et la haine du monde, le déracinement et l’absolu inaccessible sur fond d’amertume et d’absurdité. Et dans tout ce fatras, notre piètre humanité poursuit sa marche en quête d’insignifiantes traces pour accompagner nos pas incertains, inéluctablement voués à l’absurdité désespérante du chemin.

 

 

Nourritures inspiratrices

J’ai toujours aimé l’acte de lire, me nourrir de la vérité des mots. Les avaler sans grâce, avec goinfrerie, et puis laisser faire le lent travail de la digestion. Puis le temps passe. Et quelques jours, quelques mois ou quelques années plus tard, ces mots enfin me nourrissent. Jusqu’ici peu de livres – bien trop peu de livres – ont alimenté ma vie, forçant mon destin, poussant mes choix vers les jours, les mois et les années à venir. Pourtant, voilà quelques temps, j’ai découvert Christian Bobin. Au début, rien. Trop de poésie, trop de saveur. Puis un jour, tout, enfin presque tout, et très vite quelques livres lus dans la foulée, avec bonheur, avec intensité. Beaucoup de liens obscurs et merveilleux entre lui et moi, sur le vrai des choses ; la vie, l’enfance, la solitude, l’écriture et le silence… Des dizaines de phrases poursuivent ainsi leur cheminement en moi. Aucune n’est restée figée. Toutes m’ont traversé avec force, avec cette force légère, bien trop délicate pour me violenter. Aucune n’est restée, mais chacune m’a consolé du fardeau de vivre. Je n’en citerai qu’une, une seule, celle qui aujourd’hui (à cette période précise de ma vie) prend toute sa résonance. Je ne pourrais pas la restituer fidèlement. Et quand bien même je le souhaiterais, je n’y parviendrais guère. Il n’y aurait d’ailleurs aucun intérêt à le faire. Pour retrouver  cette phrase admirable dans son état le plus pur, il suffirait de revenir à son origine, d’ouvrir le livre étincelant dont elle est issue. Cette phrase, la voici : « L’espérance nous arrive avec la vie future qui s’installe dans la vie présente ». Bobin la livre plus légère, avec la grâce de son écriture. Je n’en restitue ici qu’une pâle copie, mais mon regard se pose ailleurs, dans le tintement de cette phrase sur ma vie, dans son apport essentiel à mon existence. Voilà bientôt un an que je traîne dans cette vie étrangère, cette vie qui ne m’appartient pas et qui me restera toujours inconnue. Je n’ai plus aucune envie de m’en approcher davantage. Ce qu’elle m’a appris me suffit.

 

Aujourd’hui, je n’ai plus qu’une seule pensée, un vieux rêve d’enfant qui a mûri lentement au cours de ces longs mois d’attente et qui surgit aujourd’hui comme une vérité éclatante : la solitude dans les prairies, les longues promenades sur les collines, la fatigue saine des journées vraies, des jours libres entre la marche et l’écriture. Ecrivain-berger ! Oui ! Aujourd’hui, j’aspire à devenir le gardien de mes rêves, écrire en veillant sur quelques moutons, en cultivant la terre fertile du monde pour fabriquer le fromage à partir du lait nourricier qui accompagne l’enfance. Oui ! Aujourd’hui, je songe à cette existence-là, simple et joyeuse, encrée dans la vie, enracinée dans le sol, légère et rude, si éloignée de la morosité habituelle de la vie citadine dans laquelle j’ai toujours vécu. Oui ! Aujourd’hui, je sens venu le temps de déblayer ma vie de l’inutile qui l’encombre ; la pesanteur de ce travail de bureau, les chaînes de cette vie sociale, tout ce ramassis d’obligations auxquelles je me suis insidieusement soumis. Le changement depuis longtemps s’est immiscé en moi. Ma tête et mon cœur en débordent… ne reste plus alors qu’à en emplir ma vie. Je garde donc espoir et commence même à croire aux lendemains qui chanteront, qui égaieront ma triste espérance d’aujourd’hui. Car demain, ma vie - je le sais - courra dans les champs de l’écriture, entourée d’animaux, entre le ciel et la terre, loin du monde et du cœur des hommes. Et derrière ce rêve, j’entrevois le pluriel de la vie auquel mon âme entière aspire ; les journées de labeur qui vous apporte le pain et la joie auprès des animaux, ensoleillées de quelques heures d’écriture. Le retour à l’amour de la vie, au rire et à la légèreté pour me guérir de la gravité et du sérieux de ces sombres mois d’attente. 

 

 

Attentes

Aujourd’hui encore, l’attente m’a enseveli, portant à son paroxysme mon dégoût des choses. Depuis quelques semaines, cette attente me laisse sans force, suçant le peu d’énergie qu’elle avait jusque-là épargnée. Et une fois de plus, je me sens glisser dans le creux du monde.

 

La matinée entière, je l’ai passée à relire le recueil de nouvelles écrites par un ami. J’y ai puisé un peu de vigueur qui m’a permis de traverser les heures jusqu’à midi. Le recueil achevé, je me suis replongé dans mes propres récits, curieux de connaître ce que j’en percevrai. Les résultats furent mitigés, sans grande conséquence sur mon humeur.

 

Dire que je suis préoccupé par l’accueil que l’on pourrait réservé à mon manuscrit n’est pas un vain mot. Et si maux il y a, ils restent bien faibles, bien en deçà des tourments qui m’assaillent depuis maintenant plus d’un mois. Cela fait effectivement trente jours que j’ai eu la prétentieuse idée de faire parvenir l’un de mes manuscrits à quelques éditeurs. Bien mal m’en a pris ! Et qu’ai-je fait là, sinon me jeter avec plus d’avidité encore dans l’angoisse de l’attente ? Comme si ma démission (Oui, j’ai décidé de quitter cette insipide activité où je m’enlise depuis bientôt un an) ne suffisait pas à me ronger les sangs. Mon séjour ici s’achèvera bientôt, dans quelques semaines, dans quelques mois tout au plus. Et je redoute maintenant avec d’autant plus de craintes les évènements futurs vers lesquels je bouscule mon existence, effrayé par cet effroyable abîme dans lequel je précipite ma vie. 

 

Aujourd’hui, de tous côtés l’attente m’accapare, me harcèle et me jette dans l’aboulie. Alors comme pour endiguer l’oisiveté de mes jours et lutter contre l’angoisse, je m’abreuve de lectures lénifiantes; les vagabonds d’Hamsung, les grands chemins de Giono. Seuls les livres sont ainsi capables de transformer cette inactivité en une occupation constructive, en réflexions qui parviennent peu à peu à vous dégager de cette paresse contrainte et contraignante pour vous diriger d’un pas encore prudent vers une remise à plat de vous-même. En définitive, la lecture qui  permet si souvent d’agrémenter l’ennui, vous offre aussi, presque à votre insu, le plus merveilleux de tous les présents, celui de vous permettre de porter un regard nouveau sur votre vie, d’en tirer quelques vagues conclusions pour poursuivre votre chemin vers de nouvelles espérances.

 

 

Avec les joggers du soir

Aujourd’hui encore, l’attente se poursuit. Les heures passent et la journée touche déjà à sa fin. Alors j’égrène le temps qui passe, en me laissant happer sans force ni résistance par les maigres évènements qui parsèment mes jours. Je vaque ici et là sans grand enthousiasme, porté par les seules contingences du quotidien et quelques dernières affaires à régler (avant mon départ définitif), dont la charge alourdit plus encore mon fardeau de fatigue. Aussi, chaque soir, je rentre épuisé par tant de vide. Je dois alors m’allonger pour trouver la force d’amorcer ma soirée. Et après ces quelques instants de repos, je parviens enfin à m’extraire de cette léthargie paralysante, bien décidé à profiter des dernières heures du jour, dernières heures que je passe maintenant à l’extérieur, le plus loin possible de l’ennuyeuse quiétude de l’appartement. Ainsi depuis quelques semaines, j’ai pris l’habitude de m’engouffrer parmi les joggers du soir dans la chaleur moite de ce début d’été. Moi qui me suis toujours moqué de ces coureurs à pieds, depuis bientôt un mois maintenant, je les rejoins presque chaque jour sur les berges du fleuve, m’efforçant de courir quelques kilomètres avant de céder presque toujours aux plaisirs moins éreintants de la marche qui s’accommode plus volontiers à mon penchant paresseux. Et chemin faisant, je laisse vagabonder mes pensées, ne leur imposant qu’une seule chose ; qu’elles m’aident à retrouver un peu de force pour le lendemain. Je n’ignore pas que ces sorties ne sont qu’une façon un peu lâche de tromper mon ennui. Je m’y astreins donc sans effort, prétextant auprès de S. une vague préparation physique en vue de la randonnée prévue cet été. Mais je sais qu’il n’en est rien. Je me résous seulement à rejoindre ce flot de citadins sportifs pour m’épargner l’angoisse terrifiante du désœuvrement, désœuvrement désormais permanent qui exacerbe plus encore mon inappétence à emplir plus intelligemment mes soirées. Et sans ces courses effrénées, je crois que mes jours sombreraient dans un vide absolu, un vide bien trop dangereux pour que je puisse m’y soumettre aujourd’hui. Aussi, chaque soir, je dois m’évertuer à extirper de mon corps le vide de mes journées, en croyant m’extraire de l’attente et de l’ennui, et en entrevoyant, à travers ces quelques gouttes de sueur, l’émergence de ma nouvelle vie.

 

 

Vers une contrée radieuse

Depuis deux jours, la fièvre me condamne au repos. Un repos que je récuse et auquel je n’ai nulle intention de me prêter. N’a-t-on jamais demandé à un paraplégique de se trancher les bras ? Mes journées sont vides, mais je me refuse à sombrer dans le répit. Du désœuvrement, je tomberais dans le néant. Et ma conscience, même affaiblie par la fièvre, ne saurait être dupe. J’imagine alors que je me laisserais doucement dériver vers la déchéance, comme un homme tombé à la mer, qui se sait irrémédiablement perdu. Non, je préfère encore me résigner à ce rôle de naufragé, agrippé à cette embarcation de fortune, construite à la hâte avec quelques débris de mon passé. Oui ! Je suis comme ces naufragés accrochés à un morceau d’épave de leur enfance, sur le point d’être englouti par les vagues de l’attente, avec le faible espoir de voir surgir bientôt une île, comme une terre d’espérance. Et sur elle, j’espère bientôt pouvoir échouer pour faire entrer mon âme en convalescence. Et mes forces revenues, je me sentirais alors le courage de partir à la découverte de ces frontières nouvelles pour y dénicher quelques trésors. Là, je pourrais enfin me sentir tel un Robinson heureux, remerciant le ciel d’avoir échappé à son destin de matelot, contraint à l’obéissance et soumis aux seuls ordres de la capitainerie et bénissant la terre de s’être soustrait à son destin de naufragé ballotté par l’effroyable tyrannie du monde. Enfin, je pourrais apprendre à vivre seul sur cette île, face à mes incertitudes et mes faiblesses, puis je les apprivoiserais pour vivre en leur douce compagnie. Et peut-être trouverais-je alors la paix et la joie, encouragé par ces nouveaux compagnons de silence et de solitude ; une sérénité tranquille et indifférente à ma médiocrité et à la sordidité du monde. Un havre qui me protègerait des hommes et de moi-même comme un pas supplémentaire vers la contrée radieuse de mon existence.      

 

      

Une âme exemplaire

Aujourd’hui, j’ai passé la journée bousculé par les démarches, happé dans la course stérile des évènements, exclusivement guidé par l’habitude des pas que l’on enchaîne sans réfléchir. J’ai déambulé ainsi, comme un automate étourdi par le bruit et la cohue des rues, animé par le seul désir d’achever le programme prévu. J’ai marché des heures durant, enchaînant les visites, les formalités, les obligations, les unes après les autres, parcourant la ville le regard absent, simplement soucieux de faire taire ce bouillonnement intérieur qui grondait au dedans. Et c’est avec cet agacement tenace, irrépressible, explosif que j’ai franchi les portes de la bibliothèque, ultime étape de ma journée. J’ai déambulé ainsi quelques instants dans les rayons. Et ces déambulations réussirent à apaiser un court  moment cette excitation folle et exagérée. Mais quand soudain je pris conscience du monde autour de moi, de cet amas massif et encombrant d’individus et de bruit, ma colère a redoublé. Et c’est en étouffant ma rage que je me suis dirigé, avec quelques volumes sous le bras, vers le guichet d’enregistrement, en pestant devant la longue file d’attente qui s’y agglutinait. Alors pour ronger cette impatience rageuse, je me suis plongé au hasard dans l’un des livres, avançant machinalement dans la longue file. Quelques instants passèrent qui me semblèrent une éternité. Puis, brusquement, en levant les yeux, j’ai aperçu une jeune fille devant moi, une jeune fille à laquelle je n’avais jusqu’ici aucunement prêté attention. Au niveau de son épaule pendait – pitoyable – un maigre moignon pourvu d’une main, deux doigts atrophiés. D’abord surpris, puis un peu gêné, mon regard s’est détaché du lamentable bout de chair pour chercher ses yeux. Mais je ne vis que son visage, un visage radieux illuminé d’un grand sourire. Et malgré l’immense difficulté avec laquelle elle tentait de faire glisser les livres dans son sac, elle conservait ce sourire inaltérable, serein, merveilleusement résigné. Et de ce sourire émanait une force douce et opiniâtre, une force dont elle sortait grandie, et qui la rendait majestueuse et admirablement belle, de cette beauté véritable dont elle irradiait la salle et qui nourrissait les regards – tous les regards –. Le mien particulièrement, qui loin de la pitié, semblait aimanté par tant de force et de splendeur. Et j’ai quitté la bibliothèque avec ce sourire, comme si cette jeune fille à l’âme exemplaire avait réussi, par sa seule présence, à me débarrasser de mon entêtement stupide, à me désempêtrer de cette insatisfaction capricieuse pour me redonner le goût du ravissement et des joies simples de la vie. Comme si cette rencontre fugitive m’avait soudain délivré des chaînes de la colère en me redonnant l’amour de la vie et le bonheur d’exister.

 

 

Terre d'existence

A travers les vitres, les champs défilent. La campagne s’offre à nos regards étonnés de citadins curieux. Nous nous rendons à F. pour une journée à la campagne. Une visite prévue de longue date, depuis ce jour où nous avons dégusté un bout de fromage sur un marché régional. Nous sommes dimanche, le jour traditionnel des sorties. Divertissantes et désœuvrées. Et nous profitons de cette escapade campagnarde comme d’une aubaine. C’est un merveilleux dépaysement, un agréable arrêt bucolique pour nous, citadins de trop longue date, et pour tous ces habitants des villes qui se rassasient en général trop vite à la seule vue d’un âne ou d’une vache et qui ne s’aventurent jamais plus loin que dans l’achat de quelques produits de terroir. Certes, comme tous bons citadins, nous ne nous privons pas de goûter ces produits naturels offerts au ravissement béat des touristes de la ville. Certes, non, nous ne nous en privons pas. Mais comment nous satisfaire de toucher ces plaisirs campagnards du seul bout de la langue ? Nous avons une bien plus grande ambition ; toucher du doigt les saveurs d’un avenir bien proche, goûter à la liqueur inconnue du futur pour en emplir quelques larmes dans la fiole vide du présent. Nous dégustons, regardons, examinons et interrogeons les organisateurs de cette journée « portes ouvertes à la ferme » avec cette naïveté citadine que nous exposons sans honte à leurs regards amusés. Nous les questionnons. De ces questionnements de béotiens dont l’intérêt surprenant pour la vie rurale ne leur a certes pas échappé. Alors de bonne grâce, les habitants de la ferme se sont prêtés au jeu des questions-réponses, trop heureux de partager leur passion et leur vie avec ces visiteurs venus de la ville. Et ravis de notre curiosité à l’odeur de néophytes en quête de reconversion, ils ont raconté leur existence, rude et contraignante, rythmée par les saisons et le besoin des bêtes. Une existence authentique, naturelle, simple et enracinée dans la terre, qui sent bon la campagne et qui excite l’imagination. En bleu de travail et en sabots, la faux sur l’épaule à courir les champs. Il faudrait, nous dirent-il, s’imaginer vivre là, chaque matin se lever avec l’odeur des bêtes et du foin, chaque journée avec ses servitudes, chaque soir avec la fatigue. Alors on se l’est imaginé, cette existence et l’ampleur de la tâche n’a pas effrayé, elle a même attisé l’envie. Bien sûr, ils n’ont pu balayer quelques craintes et cette inquiétude de se voir enfoncer lentement dans la terre, de se voir s’y enliser jusqu’à étouffer nos vies. Mais nous sommes persuadés que cette appréhension s’envolera bien vite, en arrachant à nos rêves le poids de l’engagement et des contraintes. Ce sera là pour nous un paysage nouveau, rien de plus. Si, cela sera davantage, une route nouvelle qui embrassera bientôt tous les horizons de nos rêves. Alors nous avons quitté la ferme avec ce regard  tourné vers l’espérance, espérance qui nous mènera bientôt à travers les terres où l’on sème le blé, l’orge et le millet et qui enrichiront notre terre d’existence.

 

 

Avant la grande traversée

Une petite plage près de La Rochelle. Un bout de côte isolé. Assis sur un rocher, je lis. Louis Calaferte face à la mer, avec le bruit des vagues et les effluves de la marée montante. Comme un citadin dilettante en week-end, comme un  vacancier désœuvré qui s’adonne à la lecture en goûtant aux charmes du farniente et à la plénitude du suave ennui.

 

Nous sommes partis d’O. le matin même pour un rendez-vous en début d’après-midi dans un centre de formation en agriculture. Une rencontre déterminante pour les mois à venir. 300 km avalés en voiture que nous avons louée pour la circonstance. Ensuite nous avions décidé que nous irions voir la mer pour échapper quelques heures à l’attente de la période nouvelle. Une envie depuis si longtemps inassouvie. Un week-end à la mer. Alors nous y avons cédé. Comme pour satisfaire notre envie de bien-être doucereux, si différent de nos escapades habituelles, le sac sur le dos, à pied ou à vélo. Comme un irrépressible besoin d’humer l’air iodé en goûtant à la douceur langoureuse de vivre, derrière les portes d’une chambre d’hôtel. Et cette inhabituelle facilité n’en est pas moins savoureuse, bien que cette saveur tient toute entière dans son caractère occasionnel. Une consommation excessive en gâterait immanquablement le goût et nous enfermerait dans un bien-être trop tranquille, trop superficiel et bien trompeur en nous ligotant à jamais à ce confort paresseux. Et du plaisir, nous passerions sans doute à l’ennui et à l’amertume. Mais se laisser bercer ainsi quelques instants par les vagues monotones et confortables de la facilité en se mêlant à la foule conventionnelle des plages fréquentées est un vrai délice ! Mais ces délicieux instants n’ont d’attrait qu’entre deux périodes de haute mer, parmi les déferlantes et les tempêtes de l’existence, là où ne s’aventurent que les marins et les aventuriers. Alors aujourd’hui tel un mousse inexpérimenté, je profite de ces rares et précieux instants avant la grande traversée, avant de m’embarquer pour le grand voyage, voyage au long cours, seul à bord de mon navire. Alors en attendant, je profite de cette escale pour me promener sur la grève en rêvant à la brise du large. J’en profite pour déambuler sur les quais du port en respirant le plaisir rassurant de la terre ferme, et en laissant seul mon esprit courir vers l’horizon avant d’y sombrer corps et âme.     

 

 

Rêve éveillé et réalité imaginaire

J’ai cessé mon activité depuis une semaine, six jours exactement… Six jours que je brûle mes journées dans les cendres noires de l’écriture. Voilà peu, j’ai repris un récit commencé il y a quelques mois et aussitôt abandonné. Une histoire ordinaire, une histoire anodine. Mon histoire. Des tranches d’existence racontées sans pudeur, sans haine, la plume trempée dans l’ironie amère. Avec une naïveté caustique qui écorche le papier. Comme une façon de régler des comptes. Avec moi et avec le monde. Un récit imprégné d’imaginaire pour le détourner de l’indicible réalité. Un récit à la limite du cliché et de la caricature. Une fresque de ma vie, une petite fresque malhabile et vindicative dans laquelle je me jette à corps perdu. Depuis six jours, je m’y égare. Depuis six jours, elle me suce et m’épuise. Je dois m’arrêter d’écrire. Il le faut. Il en va de ma santé. Mon errance inquiète tant mon entourage qu’il m’interroge. Alors je m’interromps et me renferme, hermétique, insondable. Comme si je m’éloignais de moi-même, comme si mon présent avait disparu, comme si mon passé n’existait plus, comme si seul mon avenir comptait. Que reste-t-il donc de mon passé aujourd’hui ? N’est-ce qu’un mauvais songe, qu’une page qu’il me faudra bientôt tourner, qu’un livre qu’il me faudra bientôt refermer et que je m’empresserai de ranger au fond de la bibliothèque ? Non ! Mon passé est comme un livre que je voudrais refermer au plus vite, avec violence, trop blessé par ses pages pour en achever la lecture et que je voudrais jeter dans l’âtre pour le perdre à jamais. Et je lutte de toute mon âme pour ne pas jeter ce livre. Trop attristé de m’en séparer, je finis par le ranger dans un vieux tiroir et sortir. J’oublie alors le livre, j’oublie l’histoire, j’oublie ma vie, j’oublie jusqu’à mon nom. Et je marche dans la rue en respirant l’air frais qui éteint le feu qui embrase ma tête. Le vent apaise mon égarement et la pluie éparpille les cendres brûlantes de ma colère. Et de nouveau, je vois. Et de nouveau, je sens la vie. Et de nouveau je suis là, dans ce monde qui m’a sauvé des flammes de l’écriture. Et c’est comme un somnambule que je marche jusqu’à la bibliothèque de la ville. Je monte au dernier étage. Les escaliers me tournent la tête. J’entre dans la grande salle de projection et me dirige vers les rayons des cassettes vidéo. Je veux regarder un documentaire sur les bergers pour voir ma vie future entrer dans ma vie présente. Je cherche, tourne un instant. Enfin je trouve. Je m’installe alors devant un écran de télévision face à la grande baie vitrée qui surplombe le centre-ville. J’appuie sur le bouton « on » et les images commencent  à défiler. Je regarde l’écran, l’œil attentif. Je suis déjà loin, très loin. Je suis là-haut, tout là-haut avec eux à respirer le ciel bleu et l’odeur du foin. Je m’enivre d’images et d’odeurs. Soudain, j’entends des cris. Ce sont des enfants qui braillent devant leur écran derrière moi. Je voudrais être seul. Je voudrais être loin. Mon regard se pose alors derrière l’écran ou peut-être le traverse… je ne sais pas. Dehors, tout est gris, le ciel, les rues, les maisons, les gens. J’ai la nausée. Je retourne à mon écran, je retourne aux images, je retourne à mes rêves, à la vie qui m’attend. Les bergers sont là, tout près de moi. Ils marchent d’un pas tranquille en s’éloignant. Et soudain, ils se retournent et me font signe. Ils m’ont vu. Ils m’attendent. Je leur crie : « Continuez mes amis ! Continuez !  Je vous rejoindrai ».       

 

 

DEUXIEME PARTIE

Séquences ferroviaires

Trois jours de train, trois jours de voyage, trois jours de traversée. L’attente s’est maintenant éloignée. Le futur se rapproche. Il est là, au bout de ce voyage. Séquences de pensées intérieures, séquences de rencontres avec le monde, séquences du cheminement vers l’avenir inconnu.

 

 

Premier jour

19h30 ; centre-ville d’O.

Je quitte l’appartement pour me rendre à C., centre de formation pour berger. Je me dirige vers la gare. Un dernier coup d’œil à la fenêtre. Personne.

 

S., ces derniers temps, me surprend. Son attitude distante, lointaine, comme oublieuse de notre complicité m’est désagréable. Et je me surprends à réfléchir à cette relation que nous entretenons depuis… depuis quelques temps déjà. Son attachement se serait-il effilé ? Se serait-il engourdi ? Nos habitudes seraient-elles trop coutumières ? Ma présence trop régulière ? Ma franchise trop transparente ? Mes réflexions, mes attitudes et mon existence que je ne renâcle jamais à partager avec elle ont-elle encore à ses yeux quelques saveurs d’imprévus ? Ou bien ces témoignages loyaux et sincères n’ont-ils plus ni fantaisie ni surprise ? Les devine-t-elle avant même que je ne lui expose ? Ce besoin irrépressible de partager mes doutes, mes bonheurs, mes lâchetés ne sont-ils pourtant pas la preuve irréfutable de la franchise entière, absolue que je lui témoigne ? Cette marque d’attention exclusive serait-elle alors trop pesante, trop écrasante pour elle qui a toujours su se montrer la farouche partisane de son espace de solitude et de liberté ? Dois-je dès lors m’interdire de lui dévoiler les sentiments intimes de mes pensées et de mes expériences pour partager cette part de solitude impartageable avec moi seul ? Me faut-il recouvrir avec plus de volonté et d’attention les herbes folles de mes secrets pour ne les exposer qu’au regard indulgent de mon cahier, et me contenter de les déposer sans précaution sur les pages blanches, toujours vierges de non-dits et d’arrière-pensées ? Tant de questions…

 

20h ; gare d’O.

Je monte dans le train. Destination P., gare d’A. La rame regorge de monde. Je poursuis mon chemin à travers les wagons. Deux places vacantes dans un compartiment non-fumeur. Je pose mon sac et m’assois. A ma gauche, une jeune femme ; lunettes rondes, tenue sobre, habillée dans un style négligé classieux. Nos regards se croisent. De la timidité dans les yeux. Une étincelle d’attirance qui n’ose se dévoiler et amorcer le jeu complice de la séduction. A plusieurs reprises, nos regards se croiseront. Je m’imagine quelques secondes vivre avec elle. La lente et réciproque découverte de l’autre et de son existence. La lente découverte des secrets et des mystères. Puis, peu à peu, l’inévitable découverte des bassesses et des insignifiances. Lentement s’accaparer l’autre, et malgré soi, le ligoter corps et âme. Se dévoiler au fil du temps, des mois et des années. A chaque nouvelle rencontre, recommencer le cheminement éternel, immuable de la liaison amoureuse, à l’issue tant de fois éprouvée… alors pourquoi cette pensée soudaine ? Pour l’exaltation des premiers pas ? Pour les impétueux battements du cœur des premiers instants ? Pour la magie de la rencontre ? Pour se persuader que l’on peut séduire et plaire encore ? Quoi d’autre ? Pour l’émerveillement de la découverte ? Pour toucher enfin le bonheur d’un amour harmonieux construit pas à pas ? Non ! Certes non ! Combien de rencontres aboutissent-elles vraiment à cette joie constructive d’être et d’évoluer à deux, séparément et toujours ensemble ? Je repense à S. et à notre long chemin parcouru ensemble, un bien long chemin déjà.

 

22h ; gare de L.

Sur un parking désert, près des quais. Accoudé à la balustrade, je regarde l’étroit bâtiment qui surplombe une immense place. Le long mur vitré dévoile l’intimité des foyers, la vie familière des familles. J’observe la façade illuminée qui expose au regard du monde les secrets des hommes. Les uns dînent, penchés devant leur assiette, d’autres, confortablement installés dans un fauteuil, regardent les secrets du monde à travers la fenêtre du petit écran bleuté. D’autres discutent autour d’un verre. D’autres encore vaquent à leur quotidiennes occupations, rangent, nettoient, lisent et que sais-je encore. Mais tous se dévoilent en étalant un fragment d’eux-mêmes, une parcelle de leur vie, en se croyant à l’abri, maladroitement abrités derrière ce grand mur transparent. Et chez eux, je ne perçois rien de différent ! Rien ! Absolument rien d’exceptionnel ni d’extraordinaire ! Ils sont comme nous tous, avec les mêmes gestes, les mêmes poses, les mêmes activités, la même existence, aussi insignifiante, aussi ordinaire, aussi médiocre que la nôtre !  

 

22h15 ; dans le train de nuit pour M.

J’entre dans le compartiment. Deux personnes s’y trouvent déjà. Je m’installe sur ma couchette. Sur la leur, draps et couvertures sont soigneusement étalés. Est-ce une pratique de sédentaire en voyage ? Une inévitable reproduction des habitudes quotidiennes ? Je l’ignore… je pousse les miens d’un geste négligent et m’affale sur la banquette. Je relis les derniers feuillets de mon manuscrit. Soudain un homme entre. Lui aussi arrange draps et couverture (décidément !). Puis il enlève ses chaussures, descend de sa couche et baisse tous les stores. Je proteste et grommelle, irrité, stupéfait par cette conduite inconvenante, irrespectueuse, par cette appropriation de l’espace collectif. Pourquoi ce besoin si répandu chez les hommes de se calfeutrer, pourquoi ce besoin de se cacher, pourquoi fermer les portes, pourquoi se protéger pour se sentir chez soi, à l’abri ? Mais à l’abri de quoi ? Les hommes font souvent preuve d’un sans-gêne détestable et d’une indéfectible étroitesse !

 

Quelques instants plus tard arrive un jeune couple d’anglais. A peine installée, la fille sort une demi-douzaine de tubes et de flacons et se livre à un bon quart d’heure de remise en beauté. J’ai envie de rire et de crier mon agacement. Nous sommes décidément bien risibles ! Pourquoi faut-il que nous reproduisions ainsi toutes nos habitudes familières ?

 

 

Deuxième jour

7h ; gare de M.

Rapide petit déjeuner, acheté au snack de la gare. Je termine mon café et vais m’asseoir dehors sur un étroit muret face à de vieux immeubles noircis par la pollution des rues passagères du centre-ville. Un peu plus loin, j’aperçois l’enseigne de l’université qui s’étale en énormes lettres sur l’imposante façade. Souvenirs d’une époque déjà bien lointaine pour moi…

 

9h ; gare de A.

Je descends du train et prends le bus navette jusqu’à L., la ville la plus proche du centre de formation où j’ai rendez-vous en début d’après-midi. Je m’arrête à une station essence pour prendre un café. Puis j’emprunte la route nationale où défilent à grande vitesse de nombreuses voitures. 5 km de marche et le sentiment d’être un vagabond qui traverse des contrées hostiles et peu propices aux marcheurs.

 

10h ; en arrivant à C.

Paysages charmants. Je marche d’un pas lent sur la route. A perte de vue, collines et champs. Dans le ciel, un rapace sillonne l’immensité de son territoire. J’arrive enfin. Sur le mur d’une imposante bâtisse tarabiscotée, j’aperçois une pancarte : centre de formation – ferme expérimentale – Mais je poursuis mon chemin. J’ai trois bonnes heures d’avance. Un peu plus loin, j’aperçois un petit sentier ensoleillé, ceinturé par d’étroits pâturages. Je m’y engage puis pose mon sac, déjeune de quelques biscuits et sors mon carnet.

 

17h ; en repartant de C.

Je sors du centre de formation. Epreuves écrites et entretien. Je pense à la correction des copies. Des hommes vont juger d’autres hommes. Je revois les formateurs - guère plus âgés que moi -. Je revois leurs sourires condescendants en songeant à ce qu’aurait pu être ma vie.

 

18h ; à l’arrêt du car de L.

Une voiture s’arrête, un homme en sort. Je le reconnais, il était dans la salle d’examen à C. Il me propose très gentiment de me conduire à M. Je décline son offre. Nous devisons un instant, évoquons quelques bribes éparses et superficielles de nos vies respectives. Puis il remonte en voiture et regagne sa vie. Je regagne la mienne. Le bus ne va plus tarder.

 

20h ; dans le train pour M.

La modernité de la rame me surprend. C’est un long et large espace aéré, luxueux, bien singulier sur cette petite ligne régionale. Une atmosphère propice à l’épanchement. Je sors mon carnet.

 

Un groupe d’adolescents se déplace sans relâche dans la rame. Ils passent, repassent, en chantant à tue-tête de stupides chansons, fredonnées depuis la nuit des temps par des générations successives d’adolescents, à cet âge où l’insouciance et la provocation ont toujours eu cours. Tous se déplacent avec nonchalance, une nonchalance bien trop étudiée pour croire à son authenticité, mettant en valeur atout physique et tenue vestimentaire, régie par la mode du moment, qui n’obéit, elle-même, qu’aux règles collectives rigides et fluctuantes… conformistes et éculées.  Mais chaque génération n’a-t-elle pas, à cet âge, ce même sentiment de supériorité, s’imaginant découvrir mieux et davantage que celles qui l’ont précédée, les secrets, les mystères, les conduites à tenir, les vérités, les joies et les peines de cette existence ? Chaque génération n’a-t-elle pas cette arrogance de se croire plus douée que celle de ses aînés ? Triste et sempiternel mimétisme ! Et malheureusement, la bêtise et la niaiserie ne s’estompent guère avec l’âge. La pédanterie suffisante et puérile des adultes n’a rien à envier à l’arrogance provocante de la jeunesse. Malheureusement non… Et moi-même qui suis-je pour juger ainsi mes semblables, moi qui éprouve tant de difficultés à échapper à cette triste inclination que je dénonce ?  

 

22h ; gare de M.

Assis sur un petit parapet métallique, un sandwich à la main, j’attends le train. Annonce nasillarde du haut-parleur ; retard prévu à destination de P.. Dans le hall, le brouhaha s’amplifie, la foule hétéroclite des voyageurs s’anime, impatiente et irritée. Autour de moi, M. la bariolée s’agite dans un mélange de couleurs, d’odeurs et d’origines ethniques. Un métissage bon-enfant à l’humeur joyeuse et à l’agitation bruyante. Un vieil homme marche sur le quai. Craintif et renfermé, le dos voûté, la démarche fragile. Un sac en bandoulière sur un costume démodé. Il poursuit sa marche, jetant à la ronde des regards méfiants, apeuré de se retrouver parmi ces gens, dans cette foule inconnue, étrangère, effrayante. Soudain il s’arrête et baisse la tête, le nez sur ses chaussures. Enfin une partie du monde qu’il reconnaît et qui le rassure. Plus loin, un groupe d’africains discute bruyamment à proximité d’une jeune fille, adossée à un pylône, qui semble lire, malgré les regards réguliers qu’elle jette autour d’elle. Plus loin encore, un homme, la trentaine raffinée, costume élégant, impeccable, mallette de cuir et parapluie assortis, toise ses congénères avec condescendance, avec dans les yeux cette sorte de mépris dédaigneux qu’arborent toujours ceux qui sont fiers d’avoir réussi leur vie. Mais sa silhouette chétive trahit la fausse noblesse de son regard et lui donne en définitive une allure de petit coq hâbleur. Autour de moi, une foule de monde, des jeunes, des beaux, des grands, des petits, des vieux, des laids, des gros, des maigres, des riches, des pauvres, tous attendant péniblement la même chose, et chez la plupart ce même désir trop visible de plaire et de séduire, usant d’armes si communes, qui d’un accoutrement, qui d’un regard, qui d’une attitude ! Mon Dieu ! Que de parures et de grimaces en ce monde !

 

22h30 ; dans le train pour P ;

Wagon non couchette. Ambiance fort différente de la veille. Beaucoup de jeunes et quelques vieux, comme égarés. Le train vient de N.. Certains dorment déjà, d’autres discutent à voix basse ou sont plongés dans quelque livre ou magazine. Sur les sièges voisins, les corps ensommeillés sont relâchés, abandonnés à eux-mêmes. Les personnages diurnes au maintien figé, rigide et contraignant ont disparu. Tout cela n’a plus raison d’être à cette heure du jour. Inutiles les parures et les corsets, dans cette obscurité nocturne qui dissimule (du moins le croit-on) les positions corporelles et sociales avachies, relâchées, naturelles. J’actionne la manette, adopte la position semi-couchée et tente à mon tour de somnoler.

 

 

Troisième jour

6h15 ; gare d’A à P.

Compartiments vides dans le train qui doit me ramener à O. Je m’installe dans l’un d’eux. A peine assis, un autre voyageur fait irruption et s’assoit sur la banquette d’en face. Je toussote. Il n’a pas l’air de comprendre. Je le regarde un instant, mi-agacé mi-gêné. Il ne réagit toujours pas. Il réajuste son T-shirt, T-shirt d’une célèbre marque, imitation affligeante d’une autre, plus distinguée mais non moins stigmatisante. Le train finit par s’ébranler. J’oublie la présence de mon voisin et retourne à mes pensées. Peu de temps après, surgit un contrôleur. Je lui tends mon billet. Mon voisin, lui, a l’air gêné. Il regarde le contrôleur d’un air confus. Il n’a pas de titre de transport. Le contrôleur lui dresse un procès-verbal que mon voisin s’empresse de ranger dans l’une de ses poches, avec un air timide et presque timoré qui me le rend soudain sympathique. Je le regarde avec compassion et repense à mes propres mésaventures avec les contrôleurs des transports parisiens. Je repense à l’attitude mielleuse et faussement aimable que la plupart adoptent avec les honnêtes gens, à celle toujours très conciliante et extraordinairement indifférente (sorte de couardise indulgente) qu’ils revêtent avec les fraudeurs impénitents, et à celle presque toujours impitoyable qu’ils ont envers les braves resquilleurs occasionnels qui ne sont en vérité que de pauvres et d’honnêtes voyageurs fauchés.   

 

7h30 ; dans la navette, entre la gare de A. et d’O.

Flot submergeant de citadins, pour la plupart employés de bureau. Tous les voyageurs semblent se connaître. Conversations futiles et rires idiots. De quoi parlent-ils ? Famille et travail, sans exception. Qu’ils me semblent étriqués et peu naturels, engoncés dans leur costume, avec leur eau de toilette bon marché, leurs cheveux soigneusement coiffés, si propres sur eux pour rejoindre leur bureau. Je détourne la tête pour regarder mon reflet dans la vitre. Et j’y vois un homme aux vêtements froissés, aux cheveux hirsutes, à la mine fatiguée qui rêve déjà à ses prochaines aventures campagnardes, saines et aérées, loin des bureaux et de ces petits employés, loin du monde, loin de lui-même et de toutes ces pâles existences de pantins écrasés par les conventions artificielles de cette vie citadine.

 

 

TROISIEME PARTIE

En partance... ou l'imminence d'un monde nouveau

Ultime démarche. Dernier voyage… avant le départ. Dernière formalité à l’issue incertaine. Le même regard sur le monde, plus agacé et plus véhément, exacerbé peut-être par l’imminence du changement.

 

De nouveau le train. L’étroite promiscuité du compartiment. De nouveau l’anonymat étouffant de la foule agglutinée. Les poses figées, les gestes maniérés et les masques hautains et indifférents des hommes, ces faux voyageurs d’eux-mêmes en partance pour nulle part… Nouvel entretien, à S. cette fois-ci, pour une formation de berger transhumant, pour apprendre la transhumance, apprendre à voir l’horizon et la solitude au-delà de la terre.

 

Mes dernières lectures ; le berger de l’avent de Gunarson et un berger médite de Keller.

 

Arrivée à S. Atmosphère vieillotte du centre de formation située dans une vieille bâtisse aux murs fissurés, à la peinture écaillée. Intérieur fantomatique… meubles poussiéreux, formateurs étranges, empaillés, comme d’un autre âge. Deux chiens faméliques au poil terne errent dans la cour. Postulants citadins, aux parcours sinueux, obscurs et pourtant proches.

 

Médiocre prestation à l’entretien ; propos fades, parfois incohérents, balbutiements, hésitations, voix atone, dénuée de vigueur, motivation indécise, fragile. Incertitudes…

 

Le train me ramène vers P. Hautes collines vallonnées où paissent quelques troupeaux. La rame est bondée. Beaucoup d’hommes d’affaires. Tous portent le même costume. Sombre, strict, impeccable. Les mêmes souliers de cuir noir. Les mêmes chaussettes grises. Seule la cravate les différencie. Colorée, vive et joyeuse, choisie dans un médiocre élan d’originalité. Sur le visage, le même sourire. Faussement naturel, exagérément courtois. Le même regard satisfait et suffisant où brille une lueur trop forte, exagérée d’arrogance et d’orgueil. Mais sous la pellicule de fierté, on perçoit le vide, la tristesse et la mort. Et tous peinent à cacher cet abîme effrayant, cette fissure d’avec le monde qu’ils ont creusé au dedans, et dans laquelle ils se sont enterrés, dans laquelle ils se sont enfouis et dans laquelle ils ont fini par s’enliser, se coupant ainsi de leurs proches, de leur prochain et de la vie même. Je les regarde avec pitié et je pense à mon existence, à ce qu’elle sera et à ce que je souhaite lui offrir, m’imaginant déjà là-haut, seul, loin de ces regards trop pleins d’eux-mêmes à courir après mes vérités.     

 

J’écoute la parole de Bobin. Sa voix enregistrée sur une mauvaise bande me délivre de ces tristes figures. Et je suis ébloui de tant de clarté, ébloui par cette voix qui me parle et me découvre ; la vie tranquille, paisible, calme. Peu de rencontres, peu de visages, l’entêtement enfantin, laisser ce qui dérange, ce qui nous attriste et nous blesse, le bonheur d’écrire pour espérer combler la faille qui nous sépare du monde et nous éloigne de nous-même, le bonheur d’écrire pour emplir la brisure de notre propre vie, le bonheur d’écrire pour donner aux insignifiances, à toutes nos insignifiances la noblesse d’une reine couchée sur le drap d’une feuille blanche.

 

Entrée en gare. Rapide regard sur le TGV à quai, une série de wagons de première classe ; un cortège de portables (téléphones et ordinateurs) au creux de l’oreille ou sous les doigts de ces pantins de la modernité, adeptes de technologie, tous fabriqués dans le même moule de la réussite, et obéissant aux mêmes règles de l’efficacité.

 

Traversée du pont Charles De Gaulle. Quatre hommes marchent du même pas, quatre silhouettes différentes, quatre démarches distinctes déambulent ensemble dans la même tenue ; veste bleu foncé et pantalons gris anthracite. Sur leur veston, le même badge blanc.

 

Dans le train pour O.. Rame inévitablement bondée. Jeune homme, la trentaine, une allure d’employé de bureau, un sac Gibert jeune à la main. Ne reste qu’une seule place dans la voiture, à mes côtés où gît, éparpillé mon barda ; pull, veste, sac, livres. Il s’y assoit et sort ses achats ; un magnifique agenda en simili cuir vert, 3 séries de feuillets volants à insérer dans l’agenda et un paquet de confiserie Haribo qu’il pose sur la tablette. ¾ d’heure à classer, ranger, ouvrir, fermer, ré-ouvrir, re-fermer, ¾ d’heure à entendre le bruit agaçant du « clac » à chaque ouverture et fermeture de l’agenda-classeur, entrecoupé par celui non moins exaspérant du plastique froissé, de la mastication et de la déglutition. J’observe son visage. Satisfait, heureux, fier de son acquisition qu’il contemple, contemple et re-contemple encore. Je le toise avec ironie, soupire bruyamment, me lève et vais m’asseoir sur le revêtement sale et dur du sol. J’ai hâte d’arriver à O., de quitter cette ville. J’ai hâte de m’extraire du monde, de cette si longue et si affligeante attente.

 

 

QUATRIEME PARTIE

Parenthèse probatoire

A la croisée des mondes. Instants de fuite et de découvertes. L’expérience de soi à travers la solitude et l’éloignement. Un certain avant-goût de l’univers choisi. Déterminant…

 

Près de trois semaines de randonnée. La traversée des Pyrénées orientales. Quelques 200 km de marche en moyenne montagne. Camping itinérant au hasard des crêtes et des cols, en forêt ou en plaine, sous le soleil et la pluie, sous la grêle et le vent. Avec pour seuls bagages nos sacs à dos qui contiennent l’essentiel… l’essentiel de notre dénuement. La marche comme voyage vers le dépouillement. La marche avec ses joies et ses peines. Longue, éreintante, parfois pénible, souvent sereine et toujours admirable d’humilité. La démarche lourde, l’allure lente, vous cheminez ainsi, le cœur libre, l’esprit vide et concentré. Les battements du cœur, les idées vagabondes, le sang qui afflue, l’air inspiré, l’air expiré, les pensées qui surgissent, les pas qui s’enchaînent sous la chaleur accablante ou sous la pluie qui transperce la maigre enveloppe des vêtements. Vous transpirez d’une sueur épaisse et étouffante qui ruisselle, vous grelottez sous la pluie froide et cinglante. Votre bouche se dessèche et vos dents s’entrechoquent. Vous avez faim. Vous avez soif. Vous êtes à la limite de l’épuisement, à la frontière de l’abandon, mais vous poursuivez, puisant au fond de votre âme la force, l’énergie désespérée pour surmonter la souffrance de votre vulnérable et misérable condition d’homme. Vous puisez plus loin, plus profond encore pour débusquer ce qui se cache derrière l’abandon et le renoncement, derrière l’image superficielle et prétentieuse où d’habitude vous vous réfugiez. Et vous poursuivez, vous enfonçant plus loin encore. Une à une, vous soulevez ces couches inutiles, inutilisables ici. Et peu à peu vous découvrez le regard dépouillé, sincère et authentique de votre insignifiance, la vérité sans fard de votre réelle identité. Vous vous apercevez enfin que vous n’êtes rien… absolument rien devant la force et la grandeur du monde.

 

 

CINQUIEME PARTIE

En un monde étranger, au delà de la terre des villes

Après l’attente et le choix d’une terre nouvelle à explorer, après les démarches et les formalités, voici enfin venu le temps du départ, le temps de la traversée et de la découverte. Au-delà de la terre des villes retrace l’itinéraire intérieur de cette fugitive traversée du monde, de cette terre inexplorée des bergers transhumants. Ce mince journal de bord nous dévoile le parcours mental de celui qui voyage et découvre le monde. Et qu’importent les terres traversées, seul nous intéresse le cheminement de celui qui traverse. Ce court texte illustre l’état d’esprit du voyageur existentiel, avec en toile de fond sa quête et le voyage vers lui-même. Ses seuls compagnons seront la solitude et ce regard distant sur ces bouts de landes inconnus, loin des terres conquises et apprivoisées. Au cours de ce voyage, le marcheur découvrira mille paysages, ressentira mille choses, éprouvera mille sentiments. Ainsi au fil des pas, au fil des pages, il pourra rencontrer l’étonnement, l’ennui, la joie ou la honte, il pourra côtoyer le plaisir, les doutes ou l’incompréhension. Il pourra éprouver aussi (et l’éprouvera immanquablement) le mal être, le bonheur et la sérénité avec cet étrange sentiment d’avoir enfin trouvé son chemin et la crainte terrifiante de s’y perdre. Et au bout du voyage, le marcheur comprendra qu’il s’est de nouveau fourvoyé sur une route qui n’était pas la sienne. Et en dépit du ressentiment et des regrets, le voyageur sortira de cette traversée avec un moi nouveau, un moi plus riche de lui-même. Et en quittant cette étroite bande de terre, il retrouvera avec joie sa liberté. Il s’arrêtera un instant puis très vite repartira ailleurs – en arpenteur de vies – à la recherche de nouvelles terres à explorer, à la recherche de contrées plus lointaines et plus riches de sens et d’expériences qui lui indiqueront l’horizon, l’horizon d’un avenir plus prometteur encore.  

 

Premier pas dans cet univers étranger, inconnu. Le cœur joyeux et l’esprit réticent. La joie et la surprise d’apprendre ce monde. Et la honte aussi. Etrange…

 

Décalage. Décalage entre eux et moi. Gigantesque et imperceptible décalage. Comme un immense abîme, comme une mince frontière qui nous sépare. Tout respire notre dissemblance, si visible.

 

Avec eux, j’hésite entre l’indépendance délibérée et les rapprochements maladroits dans une sorte d’atermoiement un peu lâche, sans me résoudre à opter pour la liberté ou l’intégration, pris entre les feux de la solitude et de la compromission. Entre ostracisme subi, rejet réciproque et exclusion volontaire. Je pressens pourtant une vague préférence pour la reconnaissance comme si je souhaitais être reconnu membre indépendant de ce collectif, soucieux ainsi de perpétuer mon originalité au sein du groupe.

 

Etrange sentiment, celui d’avoir enfin trouvé sa voie. Et aussitôt la peur qui m’envahit, cette peur indicible de ne plus savoir ni même d’avoir envie de faire autre chose. La peur de ne plus souffrir, celle d’avoir trouvé, la peur d’être heureux, celle de se satisfaire de cette chose effrayante que d’aimer faire ce que l’on fait. La peur d’y consacrer sa vie entière, celle de s’y consacrer chaque jour avec plaisir, de se lever chaque matin avec cette joie farouche qui vous envahit, la peur de rentrer chaque soir avec cette fatigue sereine et heureuse, et celle de n’avoir plus d’autres envies que de vaquer à ces inévitables et triviales tâches domestiques ; travailler, manger, boire, dormir, et se divertir… Quelle tristesse, cela serait ! La peur de perdre cette soif de soi, et celle de perdre cette recherche obsessionnelle du sens de l’existence, la peur de perdre celui que je suis et celle de devenir un autre que j’ignore et que je méprise déjà.

 

Chaque soir, je rentre par le petit sentier qui mène au cabanon. Je regarde le soleil qui tombe derrière les collines en illuminant, à cette heure du jour, le ciel de cette lumière bleue orangée si particulière. Ma journée s’achève ainsi à la nuit naissante. Je rentre chez moi. Loin des bruits de la ville, loin du monde et de sa vaine agitation, loin de toutes ces exubérances citadines. Je rentre chez moi, sale, puant et fatigué, mais heureux. Heureux de cette journée et de ces quelques lignes que j’écris chaque soir sur mon cahier. Heureux de cette vie de labeur, rude et authentique. Heureux de cette solitude et de cet isolement. Heureux d’être seul au monde avec ma vie et mes vérités, sans l’Autre qui n’a pas de place ici. Ici, où je n’ai aucun compte à rendre excepté à moi-même. Oui, j’aime cette existence. Cette existence sans fard, loin des apparences et de la superficialité de mes contemporains. Cette existence qui embrasse la réalité nue et parfois cruelle de la nature, à mille lieux de la barbarie insidieuse du monde qui cache si souvent son nom, sa violence et sa perfidie pour mieux tromper les hommes.    

 

Aujourd’hui, journée ordinaire ; activités habituelles, presque coutumières à présent.

 

J’éprouve comme un irrépressible besoin de pluralité, un besoin de goûter tous les univers du monde, un peu ici, un peu ailleurs, un peu plus loin, là-bas… Expérimenter la vie, découverte après découverte, avec cette angoisse, cette joie et cette tristesse si caractéristiques du voyageur. M’emplir d’existences, de richesses et de malheurs pour me fortifier et avancer vers moi-même.

 

Un soir en rentrant, je monte les escaliers avec l’étrange sentiment d’être un autre, d’être dans une vie qui m’est étrangère et pourtant très curieusement plaisante. Avec cet étrange sentiment de liberté et de légèreté dans ces vêtements trop amples que je m’efforce de revêtir. Comme si la gravité qui m’accompagnait depuis si longtemps s’était dissipée. Je me sens flotter, presque aérien. Sans souci, sans angoisse, ni inquiétude. Etrange sensation que celle-là, si peu éprouvée jusqu’ici, dans cette existence encombrante, étouffante où j’ai toujours vécu, à moitié pétrifié par la crainte de tout ; du lendemain, de mal faire, des autres et de moi-même. Cette sensation pourrait-elle s’imprimer plus profondément encore, se transformer en réalité habituelle pour métamorphoser ma vie ? Ah ! Quel bonheur serait-ce alors de vivre !

 

Qui suis-je ? Qui suis-je vraiment ? Un rural ? Un citadin ? Un intellectuel ? Un manuel ? Un informe amalgame ? Et pourquoi cette recherche, ce besoin d’identité ? Et pourquoi cette souffrance permanente du non appartenir… Et pourquoi ce besoin de fuir le monde ? Et pourquoi ce désir d’anonymat et d’autarcie ? Autant de besoins incohérents et irréalisables… 

 

Pourquoi cette nécessité de nourrir ma vie dans cet équilibre fragile, toujours fluctuant, en perpétuelle mouvance, que chaque jour il me faut reconquérir ? Pourquoi cette dualité si forte des aspirations ?  Comme si ma vie n’était qu’une existence scindée, compartimentée, avec des journées plurielles, une vie plurielle. Des années partagées, cloisonnées, quelques mois en autarcie, replié sur soi, et le reste du temps, plongé au cœur de la ville, submergé par le tumulte citadin.

 

Pourquoi ce besoin d’intellectualiser mon quotidien ? Et pourquoi celui de pragmatiser mes réflexions intérieures ? Pourquoi cette nécessité de relier les deux en une entité forte et indissociable ? Curieux équilibre à ressentir, à atteindre et à perpétuer.

 

Journée ordinaire. Sans plus. Les repères réapparaissent, le rythme s’instaure. A quand la lassitude ?

 

Le délice de retourner chez soi après une journée simple et remplie. La richesse de la simplicité. Et cette joie qu’elle vous offre. Seul et loin du monde, avec les arbres et les étoiles, avec le ciel orangé, le chant des oiseaux et le silence, avec le vent et la vie… Oui, simplement avec la vie et avec ce bonheur d’être là…

 

Les heures paisibles et le temps vide, à occuper. Les heures méditatives et sereines. Les longues heures de solitude à écrire, à rêver et à se laisser lentement imprégner par la beauté sauvage du monde. Loin de la férocité citadine, dans mon refuge solitaire. Si loin de cette société cruelle, machine à broyer les hommes et à anéantir les vies, machine à asservir le monde. Ici, je suis libre et seul. Seul, libre et soumis aux exigences de cette liberté à laquelle je me suis délibérément astreint, par choix, par nécessité. Pour survivre à ma solitude, à mon isolement, à la rudesse de cette existence simple, belle et authentique. 

 

Aujourd’hui, panne d’écrire. Alors qu’ajouter ? Et mon besoin d’écrire alors? Que dois-je en faire ? Il est impossible que je me taise.

 

Je regarde ce monde étranger. Je regarde les hommes qui y vivent. Que font-ils ? A quoi aspirent-ils ? A la vie des champs, hors des sentiers battus de la ville ? A la liberté, loin des carrefours oppressants où s’agglutine la foule ? Non, ces hommes-là ont des vies simples, archaïques, limitées aux seuls besoins essentiels ; manger, boire, s’occuper, s’enivrer, dormir, se reproduire et se donner quelques plaisirs que l’on ne peut imaginer que frustres, fugaces et bestiales. Voilà les seules activités de ce monde ! Triste univers que celui-ci ! Pauvre et affligeant, où toute délicatesse est exclue, interdite toute pensée, bannie toute subtilité, inexistante toute évolution. Un monde figé dans la terre, un monde immuable de mâles durs et abrupts, tout en aspérités grossières, un monde immobile depuis la nuit des temps et qui le restera sans doute à tout jamais.

 

Assis devant ma machine à écrire, je regarde la petite pièce où je passe l’essentiel de mes journées.  Sur la toile cirée, des feuilles et quelques livres posés entre une tasse à café et une assiette sale. Sur ma couche traîne ma guitare au milieu de quelques vêtements. Voilà mon univers encombré de quelques éléments du passé, ceux qui ont su résister au temps et aux caprices du changement.   

 

Soudain en sortant de la cabane, (pour aller chercher le troupeau), mon regard se brouille. Je m’arrête et m’assois un instant. Vertiges, nausées. Crise d’angoisse. Je suis incapable de me lever. Je sors alors mon carnet pour y griffonner quelques mots ; les premières paroles d’une chanson que j’inscris pour ce soir, lorsque je pourrais enfin me laisser aller à quelques fantaisies chansonnières. Que s’est-il passé ? Pourquoi ce brusque abattement, pourquoi ces nausées, pourquoi cette tête si pesante, si lourde ? Et puis soudain ces mots notés avec empressement, dans une sorte d’urgence violente et instinctive, comme une délivrance, comme une bouffée d’air pur. Je regarde autour de moi. Les collines, le chemin qui mène aux prés, le ciel bleu et mon carnet noirci qui gît à mes pieds. Et de nouveau, je sens le rythme lent de la respiration et mon âme qui se calme en éructant ses derniers soubresauts d’angoisse, ses dernières secousses de lassitude et de fatigue. Sauvé par ces quelques mots livrés à la page blanche, je me relève enfin pour reprendre péniblement mon chemin.        

 

Journée fade et sans joie, malgré le plaisir d’Être.

 

J’éprouve l’irrépressible besoin de nourrir mon esprit. A quoi bon pourtant ? M’arrive-t-il parfois de penser. Pourquoi satisfaire cette nécessité ? Et aussitôt, je pense à tous ces hommes qui m’entourent ici, englués dans leurs instincts ordinaires. Serait-ce pour ne pas devenir comme eux ? Pour ne pas m’animaliser ? Pour ne pas sombrer dans l’instinct bestial qui seul semble les maintenir en vie ? Pour ne pas devenir à leur image, des estomacs sexuels et utiliser ce don de penser autrement qu’à poursuivre ce genre de desseins, pour aller au-delà du sexe et de l’acte de se nourrir. Oui, pour exister et construire sa vie par-delà le divertissement, le plaisir et le besoin. Pour bâtir ses piliers existentiels sur d’autres valeurs plus élevées et plus nobles. Oui, résonne en moi cette impérieuse nécessité d’aller plus loin, d’aller plus haut, de franchir mes propres frontières si étroites et que je franchis pourtant toujours avec peine, avec effort, comme paralysé par le doute, la souffrance et le bien-fondé de cette démarche, démarche incomprise, incompréhensible par le monde, par mon entourage, par mes proches qui me susurrent à l’oreille : « Mais à quoi bon chercher ? La vie est si simple, difficile mais si simple ; un toit, de quoi manger et un peu d’affection font toujours l’affaire.» Mais la vie peut-elle se limiter à cette affaire ? N’avons-nous pas besoin d’autre chose ? N’y a-t-il pas un autre sens à découvrir, à atteindre, à suivre et à vivre peut-être ? Oui, un sens à vivre tout simplement.

 

A chacun ses chimères, ses rêves héroïques ou faciles, à chacun ses combats et ses lâchetés, à chacun de choisir sa voie, sinueuse ou en ligne droite, simple ou tortueuse, à chacun d’écrire son histoire…

 

Brusque énervement face à cet univers, à son ignorance incurable, devant ce mur de stupidité érigé en forteresse inexpugnable. Et pourtant je me tais. J’écoute simplement ces hommes qui haïssent la différence et qui la rejettent loin, très loin d’eux- mêmes dans une sorte de peur instinctive, de cette peur maladive d’être contaminés, comme si cette contamination pouvait leur être fatale. Non, jamais la différence n’est comprise et plus rarement encore acceptée. Les hommes préfèrent camper sur leurs maigres certitudes étroites et rassurantes.

 

L’absence de tout mouvement de pensée, la disparition de toute volonté d’évolution engendrent une forme de repli sur soi, une consolidation excessive des convictions que l’on érige alors en principes absolus, inaltérables, vice rédhibitoire à la compréhension de l’Autre et de ses différences. Ces Autres qui forment le reste du monde, leur existence, leurs idées, leurs actes, tout cela est alors rejeté en bloc avec force et violence. Beaucoup d’hommes sont ainsi. Des esprits ankylosés, figés, prisonniers de leur pensée étroite. Des esprits immobiles enlisés dans leurs médiocres et fallacieuses vérités.

 

Si peu de choses à vivre, si peu de choses à dire. S’occuper l’esprit comme nécessité absolue, pour ne pas sombrer à nouveau dans l’ennui. Accepter d’Être et de vivre sans ce petit rien de joie que procure l’esprit en mouvement. Accepter cet état larvaire. Vivre les heures au gré des insignifiances où elles vous promènent. Guère loin, cela il faut s’y attendre et s’y résoudre. Le temps passera, cette fadeur de vivre aussi. L’espérance n’est pas ailleurs.

 

Temps libre que je dilapide en repos et en divertissements médiocres. Au mieux, je batifole. D’un plaisir à l’autre. D’une activité à l’autre. Et me reste le dégoût de ces choses mal ébauchées que je n’ai ni la force ni le courage d’achever.

 

M’assurer que ma vie est originale - au sens où tout ce qui la compose est unique - au sens où tout ce qui s’y trouve est choisi.

 

Parfois je crois être devenu ceux-là même que je méprise, ceux-là même dont je récuse la vie. Médiocre et inutile. Vide, dénué de sens et d’intérêt. Voilà ce que je suis à ces heures perdues. Un personnage ordinaire et rongé d’absence.

 

Être comme les autres, à se dépêtrer dans le labyrinthe étroit du quotidien. Rien d’autre ou presque et cela contente l’âme. Bien des gens vous le diront, et chez bon nombre d’entre eux vous le verrez. Tout en eux transpire cela, tout en eux suinte ce goût si mesquin et si ordinaire pour la matérialité. Et puis, un peu plus tard, un autre jour, c’est là ! Vous le sentez ! Ça revient ! Ca ressurgit d’on ne sait où, et ce besoin de dire et de témoigner vous reprend ! Ca sort en jets brûlants, comme un volcan trop longtemps endormi, comme une renaissance, avec l’envie de partager ce magma informe qui se déverse sur votre vie, avec la joie de dire cette souffrance de vivre. Et ça vous brûle de l’intérieur ! Et ça vous ronge au dedans ! C’est une force irrépressible qui vous submerge et vous projette, impuissant dans une jubilation triste, joyeuse et frénétique.  

 

Fuir le monde, la vie courbée, pris au piège de l’insipide fadeur des rapports humains, assujetti à l’hégémonie des fonctions sociales qui écrasent et anéantissent les êtres. Soumis et obéissant. Jamais. J’aspire trop à la liberté. Conserver cette liberté de penser, d’agir, d’exprimer, cette liberté de vivre et d’exister. Oui, la liberté d’exister tout simplement. Je ne revendique rien d’autre que cette liberté indépendante, rien d’autre que ce droit à la non appartenance, que ce droit à la différence dans ce monde où toutes ces choses sont si éhontément bafouées et où tous ceux qui s’en proclament subissent peu ou prou en victime l’ostracisme de la masse qui perpétue et propage la maladie de la normalité. Normalité si louable à leurs yeux, si obsolète et si écrasante aux miens. Non, je ne revendique rien d’autre que cette liberté d’exister autrement et de vivre ma différence.

 

Me suis-je déjà senti plus proche du bonheur serein ? Jamais me semble-t-il, d’aussi loin que je me souvienne. Si, peut-être lors de la prime jeunesse et mes souvenirs nostalgiques et un peu flous de l’enfance. Peut-être et qu’importe ! Aujourd’hui, seuls comptent la réalité présente, le présent construit dans son identité adulte, la richesse des années accumulées, et l’avenir que l’on prépare. L’avenir que l’on pénètre un peu plus chaque jour pour toucher l’horizon, très loin là-bas, au bout de soi, l’avenir que l’on ignore bien sûr mais qui demeure ouvert, si merveilleusement ouvert.

 

 

SIXIEME PARTIE

Dans la solitude d'un monde pluriel

Après l’attente et les démarches, après la découverte reviennent l’ennui, la routine et le regard encore plus acerbe sur le monde. De nouveau, ils viennent habiter l’esprit du voyageur. Et ils ne le quitteront plus jusqu’à la prochaine traversée, jusqu’à la découverte d’une autre contrée.  Ainsi est le voyageur de vie ; toujours en attente, toujours en partance, toujours entre deux mondes.

 

Carnet d’humeurs, aphorismes du quotidien, instants vécus, interrogations dubitatives, Dans la solitude d’un monde pluriel, nous expose les doutes d’un homme, un homme parmi les hommes, avec ses sentiments, ses angoisses, ses réflexions et ses paradoxes. Recueil de représentations du monde et de l’existence, cruelles et solitaires qui s’affichent et osent braver l’indifférence du monde magnifiant le spectaculaire, le talent et la nouveauté, et occultant l’existence et les pensées ordinaires des gens qui se réclament du même genre. Témoignage.

 

Il n’y a plus rien à faire. J’ai tout essayé. Le monde est trop laid, trop lâche et trop cruel. J’ai donc décidé de rester seul avec moi-même, avec mon dégoût du monde et l’horreur de ce que je suis. C’est ça ou la mort. Et quand bien même je le souhaiterais, je ne peux me résoudre au suicide. Je suis trop lâche, je dois me résigner à vivre.

 

Devant l’indifférence du monde, j’ai choisi le silence. Le silence de la colère. Le silence de la douleur. Le silence des mots que la voix ne peut exprimer. Le silence de la solitude. Le silence de la pièce close. A l’abri du monde, replié sur soi, terré derrière ma table de travail. 

 

Parfois je m’imagine être un autre, un de ces hommes qui aime la vie, qui aime sa vie, un de ces personnages heureux, fier de ce qu’il est, de ce qu’il fait et de ce qu’il possède. Moi, je ne suis rien, je ne fais rien. Je ne possède même pas ma vie. C’est à elle que j’appartiens. Et c’est elle qui me livre aux évènements que je me résigne à suivre en geignant et en traînant les pieds.

 

Partout où je passe, je trouve ce genre de personnes qui m’irritent et m’effraient. Et si au fond elles avaient raison ? Ah ! Comme je les hais ! Vous comprenez, n’est-ce pas ? Vous comprenez ma haine du bonheur ? Qu’avons-nous pour être heureux ?

 

Certains jours, on se sent des bleus à l’âme. C’est idiot, je sais, mais c’est ainsi.

 

Seul face à soi-même, seul devant le miroir de l’âme. C’est effroyable. Le néant abyssal. Que peut ressentir un homme à la pensée de sa vie ? Une foule de choses. L’incompréhension et l’absurdité s’il reste honnête.

Chaque soir, je me promène avec mes chiens. Nous roulons quelques temps sur la route qui traverse la garrigue. Je gare la voiture et nous descendons tous les trois. S. souvent nous accompagne. J’aime ces promenades vespérales. Il m’arrive parfois de penser que ce sont les seuls instants de bonheur qui me sont autorisés. Certains jours, je les mange goulûment. Je m’en rassasie jusqu’à plus soif. Et la source se tarit bien vite. D’autres fois, je les grignote du bout des lèvres, délicatement, sans me presser. Le plus souvent, nous marchons en silence. Les chiens sont heureux. Ils courent devant nous, la truffe au sol. Je les regarde suivre leur piste invisible et sinueuse. S. et moi marchons en silence, échangeant parfois quelques mots ; le bonheur d’être là, ici, ensemble, seuls et loin du monde. Nous nous promenons ainsi une heure ou deux, puis nous rentrons.

 

Une journée de plus. Et la mort qui nous cueillera au bout des plus.

 

Un regard fugitif dans la glace. Et ce sentiment de crainte face au temps qui passe. La vieillesse, les rides, les poches sous les yeux, le visage d’aujourd’hui que l’on ne reconnaît plus et celui d’hier à jamais disparu. Le corps qui s’avachit et cette chair molle qui commence à pendre. Depuis bien longtemps pour moi s’est amorcée la longue et lente descente vers la mort. A quand la décomposition des chairs et la putréfaction du corps ? Mais avant de rejoindre ce néant qui m’attend, il me faut me résigner à subir cette longue agonie, cette lente douleur de vieillir.   

 

Il m’arrive de regarder l’ardeur avec laquelle beaucoup camouflent les affres du temps. Je comprends cette imbécillité maladive à vouloir échapper au temps qui passe. Mais comment oublier le désarroi et la désillusion qui nous attendent lorsque la vieillesse venue, le glaive du temps sur notre corps s’abattra. Mener combat contre le temps est le plus vain et le plus illusoire des combats que ne cesse pourtant de mener une armée toujours plus nombreuse de naïfs, conscients pour leur plus grand malheur de leur duperie.

 

Insomnie. Ô insomnie, le jour se lève. Ô insomnie, depuis deux jours déjà tu me livres aux griffes de la nuit !  

 

Je ne suis qu’un pauvre bâtisseur de poussière. Et comment vivre de poussière autrement qu’en rampant ?

 

A trop vouloir exister, j’en oublie de vivre. Quelle bien tragique quête que celle qui ramène immanquablement vers soi…

 

Je n’ai eu de cesse, au cours de cette vie, de m’interroger sur le sens de l’existence. Et toujours, je me suis heurté à l’étroitesse de ma compréhension. Etrange, obscur et absurde phénomène que ce passage ici-bas. Les raisons de cette présence en ce monde m’échappent et m’échapperont peut-être jusqu’à mon dernier souffle. Comment répondre dès lors à une telle question ? Exit donc cette vaine interrogation. Que nous reste-il alors ? Si ce n’est le sens particulier qu’il nous faut donner à cette vie à défaut d’en trouver un plus universel.

 

Axe existentiel ; ligne autour de laquelle se construit notre vie. L’ensemble de nos comportements, de nos pensées et de nos actes (des plus insignifiants aux plus significatifs) s’y conforment ou s’y soumettent.     

 

Je hais cette époque. Mais à bien y réfléchir, c’est moins l’époque, que ceux qui y vivent que je déteste le plus. Tous ces hommes qui ne pourraient vivre qu’aujourd’hui, dans ce monde factice et moelleux qui les protège d’eux-mêmes. J’ai toujours détesté ceux qui entouraient leur vulnérable condition d’homme de quantités de procédés artificiels offerts par le progrès et la modernité de cette époque.

 

Je ne peux m’empêcher de juger mes contemporains. Et en instant, mon idée sur eux est faite. Il me suffit pour cela de regarder leur tenue vestimentaire. Est-elle soignée, excentrique, traditionnelle ? Est-elle sans recherche ? Est-elle négligée ? « L’habit ne fait pas le moine » pensez-vous. En êtes-vous si sûr ? Non ! Croyez-moi ! L’habit révèle bien des choses sur celui qui a revêtu la soutane. Regardez donc ! Que Diable ! Regardez donc l’habit et vous verrez l’importance de l’image et de l’apparence qu’elle revêt chez l’autre.

 

Je me suis toujours senti proche des mal-aimés de cette vie, des ratés, des perdants, des pauvres gens. Je me suis toujours rangé du côté des humbles. Moi qui en avais si honte autrefois, voilà que j’en suis fier aujourd’hui ! Oui, aujourd’hui je suis fier d’appartenir à cette race qu’on appelle les sans-grades.

 

Le temps qui passe, en dépit de son effarante vitesse, est d’une mortelle lenteur. Et pourtant que la vie semble courte ! Et pourtant que le temps passe vite ! Que faisons-nous donc de nos journées ? Beaucoup de travail, beaucoup de sommeil et quelques heures que nous gaspillons en repas, en repos et en tâches ménagères et que nous dilapidons en divertissements et autres menus plaisirs. Mais où est donc la vraie vie ? Quelle est-elle vraiment ? Et comment avoir le temps avec cette vie-là de la découvrir et de la vivre ? J’ai toujours eu le sentiment désagréable de marcher à côté de ma vie et d’en subir une qui n’a jamais vraiment été mienne.    

 

Que faire alors ? Comment se donner l’illusion de choisir pleinement son existence ?

 

Une seule règle peut-être… éviter les contraintes extérieures, celles que nous n’avons pas délibérément choisies. Qui parmi nous n’a jamais eu à subir ces choix (même minimes) imposés par d’autres ? Dieu sait qu’en ce monde les contraintes ne manquent pas ; parents, école, société, travail, collègues, enfants, conjoint, supérieur hiérarchique… Choisir sa vie en son âme et conscience dans la solitude dépouillée de toute forme de contraintes imposées par Autrui. Peut-être est-ce là une solution ? Je l’ignore…

 

Nous cheminons tous sur cette longue route, en marcheurs solitaires et égoïstes, tâtonnant à l’aveugle pour trouver notre sentier dans l’espace désertique du monde.

 

Quant à moi, je poursuis ma route qui m’éloigne chaque jour davantage de la marche du monde.

 

Il n’y aucune vérité à entendre de la bouche du monde. Les hommes devraient se taire et écouter les mystères de leur cœur. 

 

Pourquoi ce qui intéresse les hommes n’est-il jamais l’essentiel ? Souvent je me pose cette question, simple d’apparence, et pourtant… Feignent-ils de l’ignorer ? S’y consacrent-ils en cachette au plus profond de leur solitude et de leur intimité ? N’y songent-ils jamais (j’en doute, mais qui sait peut-être ?). Je les vois s’entretenir avec le plus grand sérieux sur les sujets les plus futiles, dignes d’aucun intérêt. Même les plus intelligents s’y soumettent. Pourquoi ? Et qui suis-je, moi, pour penser que je suis l’un des rares à me préoccuper de l’essentiel ?

 

La vie des hommes est toujours un grand étonnement. Beaucoup choisissent de s’agiter vainement dans le frétillement du monde, soutenant ce que d’autres s’évertuent à combattre, construisant ce que d’autres s’échinent à détruire. L’homme choisit souvent sa vie dans le seul but de se donner l’illusion d’exister.

 

Quelle est la vraie, la seule, l’unique question à laquelle il vaille la peine de répondre ? La question la plus essentielle à la vie de tout chercheur existentiel ? Voici cette question déclinée de trois façons à la fois identiques et différentes !  Quel sens donner à son existence ? Quelle orientation lui donner ? Quelle direction prendre ?

 

Dans la longue liste des astuces qui aident à mieux vivre, l’existence de Dieu est peut-être la plus astucieuse d’entre toutes.

 

Dans ce naufrage du monde, je vois les hommes se perdre et se noyer. Et moi qui n’aspire qu’à quitter le navire en perdition. Partout sur cette terre, je vois la mort, la guerre et la misère, partout je vois l’argent, le pouvoir et le sexe. Et puis je vois encore la mort un peu partout. Toujours je n’ai vu que
cette pauvre rengaine à laquelle personne ne semble pouvoir échapper !

 

Y avait-il auparavant cette odieuse machine à écraser les hommes, ces hommes ordinaires, ces petites gens que nous sommes tous au fond ? N’avez-vous pas senti, ces derniers temps, monter l’insidieuse vermine du collectif, cette tyrannie de la norme, cette globalisation du monde qui étouffe chaque jour davantage notre agonisante individualité ?

 

Hégémonie du capitalisme, dictat des marchés financiers. Triste règles, triste monde ! Productivité, compétitivité, rentabilité, compétence, flexibilité, dynamisme, voilà les nouvelles règles de l’impitoyable jungle du monde qui poursuit son ahurissant travail d’odieuse machine à piétiner les hommes.  

 

Etre comme les autres. Oui, certes… mais avec cette infime différence de n’avoir jamais pu l’accepter…

 

Aujourd’hui, terrible journée d’ennui. Temps vain. Heures vides, minutes inutiles. 24 heures de ma vie envolées, irrémédiablement perdues. 24 heures qui n’ont servi à rien, si qui m’ont permis de m’ennuyer en pleurant sur mon sort… Ah ! La belle affaire ! Serait-ce là la seule activité dont je sois digne ? 

 

La journée idéale devrait être plurielle. J’y mettrais ceci : une activité principale - plaisante et si possible rémunératrice (il faut bien vivre, n’est-ce pas ?), la pose d’une pierre pour les constructions de notre futur proche (projets de tous ordres), des instants de sérénité, de détente et de plaisirs (de tous ordres eux aussi), du temps consacré à son entourage (pour essayer de lui apporter du bonheur), sans compter les inévitables tâches domestiques. A y penser, je dois dire qu’il m’arrive que bien trop rarement de vivre ce genre de journée. Et franchement, je ne saurais dire non plus à qui en imputer la faute…

 

Parfois le vide m’étreint en arrivant sans crier gare pour passer la journée en ma compagnie. Le dimanche en particulier, ce jour si propice à l’ennui. Pourtant, à ce jour béni du repos, j’y songe souvent dès lundi, m’imaginant déjà profiter de ces heures paresseuses, ou programmant quelques activités plaisantes, sûr dès lors de prendre, le fameux jour, du bon temps et de vaquer enfin à ce qui me plaît. Et lorsque arrive dimanche, je m’attèle consciencieusement aux tâches prévues, sans joie ni plaisir, en pensant déjà à lundi. 

 

Le dimanche est un jour bien traître. Aussi perfide que l’ennui qu’il amène avec lui. On s’y traîne sans savoir si l’on va s’en sortir. Et pourtant si. Lundi finit par arriver. L’ennui après l’ennui. A défaut de mourir d’ennui, cette vie est à mourir de désespoir…

 

Les années passent comme les jours, insoucieuses de nos déboires, en traçant ce chemin que nous suivons pas à pas et où je chemine aujourd’hui comme un automate aveugle et ignare. Où et quand ce chemin s’arrêtera-t-il ? « Tais-toi » me dit une voix, « tais-toi et marche ! ». Je me tais et poursuis la marche, le pas résigné et songeur, continuant d’hésiter à chaque carrefour.

 

La joie de construire de ses mains ; bois, pierre, fer, terre… La joie de donner forme. Le plaisir immense – et presque maternel – de donner vie. S’approprier les éléments pour les ennoblir avant de les rendre libres.

 

La réalité est une prostituée qui nous baise. Qui finit toujours par nous baiser. Au début, forcément, c’est très excitant. Mais à la longue, ces rapports s’avèrent bien décevants. Le rêve et l’imaginaire, quant à eux, sont une sorte d’auto-érotisme salutaire où l’on maîtrise ses fantasmes et son impuissance. Personne n’est dupe, mais rêver procure tant de plaisir. Il est bien malheureux de ne rêver jamais. Moi qui hais le rêve, je l’assume très mal. Mais le mensonge et la duperie du rêve me sont plus insupportables encore que le malheur de me frotter (et de me piquer souvent) à la triste réalité de cette existence bien réelle. A bas donc l’onanisme ! Et vive les prostituées !

 

Mieux vaut vivre debout, malheureux et chancelant dans la déstabilisante réalité du monde que couché, heureux et invincible dans l’univers chimérique de ses rêves.

 

Une hirondelle dans le ciel. Une hirondelle qui s’envole, qui virevolte et qui bat des ailes pour lentement se laisser aller dans le vent. Et qui m’envole avec elle. N’est-ce pas là le plus haut degré de la poésie ? Loin, si loin des envolées lyriques, voici l’envolée du cœur qui élève l’âme et qui laisse l’esprit à la traîne. La vraie poésie est là. Le reste n’est que mots sans joie qui nous écrasent.

 

Vivre me fatigue, exister m’épuise. Vivre m’assomme, exister me ronge. Que faire alors ?

 

Les malheurs du monde ressemblent aux miens. Ils sont insignifiants. Ce qui ne nous empêche sûrement pas d’aimer à nous y vautrer avec complaisance. L’apitoiement sur soi est une excuse attendrissante, la colonne vertébrale de nos vies, solide et épineuse. Parfois, il me plairait d’être tétraplégique.

 

Dans la jeunesse tous les horizons des possibles se déploient devant les yeux, accessibles. L’adulte, qui souvent prend conscience qu’aucun il ne pourra atteindre, n’a d’autres choix alors que de se réfugier dans la médiocre banalité dans laquelle, bien sûr, il finit par s’enliser. Alors désabusé et déçu (pour le restant de ses jours), l’homme se résigne à survivre, cheminant cahin-caha à l’ombre de ses rêves en attendant la mort. Quel triste chemin que la vie d’un homme !

 

Sans aspérité sociale frappante. Je suis de ceux-là, de cette race de passe-partout, celle dont on ne peut rien dire, excepté des conneries.

 

Emmaillotés dans la torpeur accablante d’une fin d’après-midi d’été. Piégés. Faits comme des rats. Ils sont – nous sommes – des milliers ici, peut-être des millions, prisonniers de la souricière, étouffant, suffocant sous cette chaleur accablante. Et nous attendons comme une délivrance la douce et caressante fraîcheur de la nuit, les eaux rafraîchissantes du soir pour sortir de notre trou. 

 

L’existence n’est qu’une succession d’efforts. Sur soi et sur les autres. Et aujourd’hui, tout cela me pèse terriblement. Tous ces efforts me semblent bien inutiles. Je ne cesse d’en faire, tantôt pour me supporter, tantôt pour supporter le monde, passant inlassablement de l’un à l’autre. 

 

Aujourd’hui, tout me semble inaccessible. Vivre même est au-dessus de mes forces.

 

En me tournant vers mon passé, je m’aperçois qu’il n’a été qu’une succession d’obligations auxquelles je me suis docilement soumis. Certes, j’ai pu effleurer quelques rêves d’enfant. Et dans mes moments d’euphorie (sorte de brèves et ponctuelles parenthèses dans l’ennui), ces éléments du passé me paraissent même attrayants. Mais, hormis à ces rares instants, tous ces souvenirs me laissent comme un arrière-goût d’insignifiances enfantines.

 

Et qu’en est-il du présent ? Quelle joie ai-je à vivre chaque jour qui passe ? Je n’ai aucune joie à vivre car je ne sais pas vivre… au fond, je ne sais et ne fais qu’essayer d’exister. Et du présent, je ne peux saisir que le sentiment qu’il m’échappe. Non, le présent ne m’a jamais exalté. Son insipidité, oui, je la connais. J’ai cette profonde et douloureuse connaissance de la routine du quotidien, avec cette absence de l’âme, ce vide et cet ennui si caractéristiques du désœuvrement existentiel. Je connais aussi cette obsession un peu folle et un peu maladive de l’avenir, et n’utilise bien souvent le présent qu’à préparer ce futur qui m’angoisse comme pour essayer d’en atténuer l’incertitude. Eternellement pris entre l’enclume (l’insipidité du présent) et le marteau (l’angoisse du futur), ma vie ne peut que crier sa douleur tant elle me confine à la souffrance de vivre, à l’éternelle insatisfaction d’être.

 

Aider les hommes a toujours été pour moi une affaire de la plus grande importance. Mais les hommes m’ont très vite guéri de cet altruisme idéaliste et puéril en me rendant cynique et désabusé. Aussi aujourd’hui ai-je renoncé à les aider. A présent, je suis comme tous les hommes, je ne vis plus que pour moi. Et peut-être même suis-je le pire d’entre tous… car aujourd’hui, je vis comme un misanthrope égoïste et indifférent au monde qui ne feint même plus l’amour et la compassion pour son Prochain. 

 

Nous sommes seuls. Evidemment, nous sommes éternellement seuls. De la naissance à la mort. Et entre ces deux extrêmes, nous entourons notre solitude de présence(s) pour oublier ou pour atténuer cette souffrance de cheminer seul dans le monde. Mais que peut la présence d’autrui face à l’intrinsèque solitude qu’est la nôtre ? Face à cette solitude qui fait de nous des êtres foncièrement et irrévocablement livrés à nous-mêmes ?

           

Ce matin, le ciel est bleu. Par la fenêtre, j’aperçois les zébrures écumeuses de quelques nuages lointains. Les feuilles des arbres sont vertes. Le printemps renaît. Dehors, les gens ont l’air heureux. J’entends leur voix gaie. Leurs éclats de rire joyeux. De quoi se réjouissent-ils ? Décidément, je ne comprendrais jamais les hommes.  

 

Depuis plus d’un mois, la guerre fait rage à quelques encablures d’ici. Matin et soir, les médias nous abreuvent d’informations. Pédagogues, ils nous expliquent la situation. Elle est très simple. Les gentils luttent contre les méchants. Les gentils massacrent les méchants en représailles des massacres que les dits-méchants ont perpétrés. Ô homme, barbare grégaire et  belliqueux quand révèleras-tu à ce monde infâme et mensonger la noblesse de ta bonté ?

 

Chose étonnante que le sexe dans ce monde où le phallus trône comme un roi dur et intransigeant parmi cette masse molle de pensées contemporaines! Oui, que d’histoires et que de mystères pour cette si petite chose qui pend entre les jambes des mâles. Ne les avez-vous jamais entendu  ces pâles pourlécheurs de trous fétides, toujours à bramer la gloire de la puissance virile, l’ingéniosité libidineuse, la multiplication des conquêtes et je ne sais quel autres forfanteries ! Ah ! Le beau mythe du sexe que voilà qu’on nous donne à entendre ! Bien faire l’amour, toujours plus de plaisir et de jouissance à offrir à son partenaire, X fois par semaine… Oh ! Que de mensonges et de fausses évidences pour ce petit plaisir fugace et souvent si médiocre ? Pourquoi tant de fallacieuses croyances en matière de sexe ? Comme si l’homme éprouvait cette nécessité de se tromper lui-même pour mieux oublier son intrinsèque solitude…

 

L’homme pourrait-il d’ailleurs vivre sans sexe ? Bien des gens, je crois, en seraient incapables. Sans cette petite joie, nos vies seraient encore plus… comment dire ? Invivables. Moi-même, lorsque cette jouissance ne m’est pas accordée, je suis pris d’une obsession paralysante qui fige ma vie en une seule pensée, celle de voir satisfaite au plus vite cette envie de plaisir. Cette petite chose est décidément bien étrange… Que cache-t-elle au fond ? Franchement, je ne saurais le dire…

 

Qu’y a-t-il à dire aujourd’hui ? Rien… ou peut-être si, une seule chose, que le dépouillement est le seul vêtement que je souhaiterais revêtir. J’aime la sobriété et la simplicité. J’aime le contraire du foisonnement. J’aime ce que jamais je ne pourrais être. Si pourtant. A cet instant même, où toute mon âme tend vers la simplicité, à cet instant où j’écris ces mots si simples…

 

Toujours j’oscille entre celui que je suis et celui que je souhaiterais être. Et cela m’écartèle, sans cesse, sans aucun répit, comme un condamné à perpétuité.

 

De quoi ai-je réellement besoin ? Je regarde un instant l’endroit où je vis, encombré d’une foule de choses inutiles dont j’aimerais me défaire pour les mettre hors de ma vie. Ainsi, il y a quelques temps, je me suis surpris à vouloir me raser la tête. Et je l’ai fait. Entièrement, obéissant à ce même désir de dépouillement. Dépouillement passager, encore trop lâche pour oser m’engager sur la véritable voie du dépouillement, absolu et irréversible.

 

Il m’arrive souvent d’imaginer un endroit dénudé aux murs blancs. Une cellule monacale ou carcérale peut-être. Une pièce réduite à s plus simple expression. Quelques livres sur une étagère. Les essentiels ; Gorki, Bobin, Cioran, Butten, Hesse, Pessoa, un dictionnaire. Une machine à écrire posée sur une table, quelques feuilles blanches dans un paquet déjà entamé. Quelques crayons dans un gobelet. Un lit, quelques vêtements – pas trop – un ou deux ustensiles de cuisine. Tout serait là, à sa place, sans ordre particulier. Et dans cette pièce, je vois un homme assis à sa table de travail qui achève son repas. Tranquillement. Puis l’homme se lève pour aller préparer le café. Il se sert une tasse et revient s’asseoir en humant l’odeur du café qu’il boit à petites gorgées. Son café achevé, l’homme lève la tête pour contempler le ciel à travers la haute lucarne de la pièce. Il entend le gazouillis des oiseaux. Et il ferme les yeux pour mieux les écouter. Il reste comme cela un instant. Puis il se lève et va rincer la tasse qu’il pose dans l’évier. L’homme regarde alors autour de lui puis saisit sa veste suspendue à la patère accrochée derrière la porte. Et il sort.

 

Je voudrais être aussi étranger au monde qu’il me reste étranger. Comment faire ?

 

Qui suis-je, moi qui me resterai à jamais inconnu et qui emporterai mon mystère dans la mort. Mais au fond, peut-être, en est-il mieux ainsi ? 

 

Les hommes m’insupportent ou m’ennuient. J’aimerais tant qu’ils m’indiffèrent. Je connais que trop leurs jeux stupides. C’est un misérable spectacle. Je voudrais fuir le monde pour vivre seul, seul, seul. Mais c’est impossible, je m’insupporte déjà…

 

Je n’ai jamais pu franchir le seuil de la médiocrité. Je l’ai toujours suivie fidèlement, pas à pas, dans toutes les ornières où elle m’a traîné. Oh qu’est terrible la médiocrité ! Elle vous enfonce plus bas que terre. Et lorsqu’on en prend conscience, il est trop tard, elle a déjà fait son œuvre. Et il n’est plus possible de vivre autrement que sous sa botte, à moitié enseveli sous la terre. Subsiste pourtant, le vain espoir de s’envoler. Pauvre rêve…Une motte de terre ne peut rêver d’envol. Dans la terre, elle restera, à jamais condamnée. Et le temps la fera boue, puis glaise, et elle finira poussière, soyez-en sûr !

 

L’écriture est un exercice cathartique, une sorte d’exutoire thérapeutique inoffensif où l’on peut déverser sa violence sans se détruire ni porter préjudice à autrui. On peut s’y perdre et y sombrer. Mais le plus souvent, l’écriture nous sauve de nous-mêmes et de cet abîme d’avec le monde. Je crois que j’écris pour cette raison, pour ne pas sombrer dans la folie de la destruction systématique de cette inhumanité que je porte en moi et que le monde porte en lui.

 

Le monde ne survivra pas à ma mort. Il s’éteindra avec elle. Car c’est moi qui l’aie créé, de toute pièce, à mon image, dans cet esprit confus qu’est le mien. Et ma mort balaiera ce monde sans le moindre regret.

 

Après ma vie, il y aura la mort et le vide. Mais ma vie en contient déjà tant que le dépaysement ne sera que pour les autres. Et je crains pourtant que le monde indifférent continuera de tourner, plus indifférent encore. Tant pis ou alors tant mieux, car je mourrai comme j’ai vécu, incompris, inconnu et mal aimé. Et j’irai dans la mort seul et libre, avec cette liberté et cette solitude qui m’ont fait traverser la vie.