Fiction jeunesse / 2002 / Hors catégorie

Depuis la mort de Léo, mon dernier compagnon à quatre pattes, je passe mes journées à l'ombre du vieux platane, sur l'unique banc de l'île, à deux pas de la petite cabane que j'ai construite en arrivant ici. Chaque jour, je me laisse aller à quelques souvenirs, tous immanquablement liés à une aventure survenue lorsque j'avais une douzaine d'années. J'ignore si cet évènement extraordinaire s'est déroulé de la façon dont il m'apparaît aujourd'hui (et je crois que je l'ignorerais jusqu'à ma mort…). Mais qu'importe ! Cette histoire est si belle que je ne peux résister au plaisir de vous la raconter.

 

 

Prologue

J'ai toujours eu un mal de chien avec l'école, les livres et les devoirs (en tous genres). Il en a toujours été ainsi avec les choses qui m'ennuyaient. Aujourd'hui, je suis trop vieux pour m'en plaindre. Et personne ne serait en mesure de me blâmer. Je vis seul, depuis près de 40 ans, retiré sur une petite île perdue au large du continent.

 

Depuis la mort de Léo, mon dernier compagnon à quatre pattes, je passe mes journées à l'ombre du vieux platane, sur l'unique banc de l'île, à deux pas de la petite cabane que j'ai construite en arrivant ici. Chaque jour, je me laisse aller à quelques souvenirs, tous immanquablement liés à une aventure survenue lorsque j'avais une douzaine d'années. J'ignore si cet évènement extraordinaire s'est déroulé de la façon dont il m'apparaît aujourd'hui (et je crois que je l'ignorerai jusqu'à ma mort…). Mais qu'importe ! Cette histoire est si belle que je ne peux résister au plaisir de vous la raconter.

 

 

Chapitre 1

A l’époque, j'étais en classe de 5ème, au collège Jacques Prévert, de la petite ville de F., bourgade provinciale où j'habitais avec mes parents. L'année scolaire touchait à sa fin. Et nos professeurs, soucieux d'occuper intelligemment nos derniers jours de classe, nous avaient demandé de présenter aux autres élèves de l'école une série d'exposés. Si mes souvenirs sont exacts, les sujets étaient aussi variés que pouvaient être la personnalité et les goûts de chacun.

 

Comme à leur habitude, les meilleurs élèves, soucieux de faire bonne figure auprès des professeurs, s'étaient précipités sur les thèmes les plus ardus : le rôle de la géométrie dans l'architectureles rapports entre musique et philosophie depuis la Renaissance et d'autres exposés du même acabit… exposés fort difficiles (dans lesquels jamais je n'aurais osé m'aventurer). Les autres élèves, peu enclins à risquer pareilles initiatives, s'étaient rabattus sur des sujets plus classiques ; Léonard de Vinci, ses œuvres et ses découvertesLes guerres mondiales et d'autres exposés du même genre. Restaient également quelques thèmes aussi surprenants qu'incongrus réservés au petit lot de cancres habituels. Petit groupe dont je faisais partie et qui était, à dire vrai, peu enjoué à l'idée de se prêter à ce genre d'exercice de fin d'année.

 

Après quelques tergiversations pour adjuger les exposés à ce petit groupe d'élèves récalcitrants, nos professeurs nous imposèrent un sujet. Malgré quelques timides protestations, nul ne se sentit autorisé à contester. Et je fus désigné pour traiter un sujet qui, à l'époque, me semblait des plus loufoques : l'animal domestique dans la société des Hommes. Aujourd'hui, je remercie le hasard de m'avoir permis d'approcher cette thématique à un âge où l'esprit, encore vierge de préjugés, est encore en mesure d'appréhender la nouveauté, voire la bizarrerie, avec une certaine innocence…

 

*

 

Ce jour-là, je rentrai chez moi en maugréant contre cette infâme obligation de travailler en cette période de fin d'année. La date retenue pour l'exposé me laissait quelques jours de répit. Et je les passai à jouer avec insouciance et à me chamailler avec mes camarades.

 

C1

 

La veille au soir, je me mis à ma table de travail. Sans beaucoup de conviction, et un peu fatigué après ces journées d'oisiveté passées à courir les rues avec mes amis. Après quelques minutes d'intense réflexion, je n'avais toujours pas la moindre idée pour traiter ce maudit sujet. J'ai repoussé ma feuille d'un geste las pour poser ma tête sur le sous-main, noir de graffitis et de gribouillages, ornements habituels des élèves peu inspirés face à leurs devoirs du soir. Et je restai ainsi quelques instants, la tête entre les bras, les yeux un peu hagards, à contempler idiotement les objets posés sur mon bureau : plusieurs stylos mâchés jusqu'à la corde, quelques figurines en plastique, un ou deux livres de classe, un bout de ficelle, un statuette africaine offerte par mon oncle au retour de l'un de ses lointains voyages, une vieille lampe de bureau à la peinture écaillée et ma feuille… toujours aussi désespérément blanche.

 

J'avais la nuit entière pour travailler à mon exposé et toujours pas la moindre idée… Je me laissai donc aller à quelques rêveries et sombrai bientôt dans une sorte de demi-conscience… l’esprit vagabond et les yeux clos. Un monde nouveau, presque féerique s'ouvrait à moi. J'y glissai sans résistance, offrant à mon regard une réalité nouvelle… où tout m'apparaissait immense et gigantesque comme si le monde se révélait enfin à sa vraie mesure : dangereux et incontrôlable, opérant sur tous et sur moi en particulier, créature dérisoire et minuscule entre toutes, une force terriblement oppressante et maléfique. C'est sur cette impression que je m'endormis.

 

 

Chapitre 2

Le lendemain, comme à l’accoutumée, ma mère entra dans ma chambre aux premières heures du jour pour me réveiller.

 

- Maxime ! Maxime ! cria-t-elle en ouvrant la porte, il est l'heure !!! Allez ! Debout !

 

En guise de réponse, je ne pus émettre qu'un jappement plaintif. Ma consternation n'était en rien comparable à l'horreur que le visage de ma mère exprimait.

 

- Jean-Louis ! Jean-Louis ! s’époumona-t-elle, viens vite ! Il y a un chien dans la chambre de Max !

 

Mon père, de coutume si placide, se précipita à l'étage.

 

- Mon Dieu ! Quelle horreur ! Un chien dans la maison ! laissa-t-il échapper plein de dégoût, mais où est Max ?

 

De nouveau, j'émis un court jappement. Mais ma réponse ne sembla pas les satisfaire.

 

- Non ! fit ma mère à voix basse, tu ne crois tout de même pas que Max ait pu se transformer en…

- Mais non !!! rétorqua mon père, qu'est-ce que tu racontes…, c'est un chien, un vulgaire chien… et qui va débarrasser le plancher ! Et vite fait encore !!!

 

Joignant le geste à la parole, mon père s'est approché du bureau sur lequel je me tenais recroquevillé, à moitié mort de peur et encore consterné par cette mystérieuse transformation. Connaissant l'aversion qu'éprouvait mon père à l'égard des chiens, je ne pus étouffer un grognement à son approche.

 

- Mais !!! C'est qu'elle mordrait, la sale bête ! lâcha-t-il en reculant, Odette ! lança-t-il à ma mère, va me chercher le balai ! Et toi, me dit-il, tu ne perds rien pour attendre ! Un bon coup sur les reins ! Et tu feras moins le malin pour déguerpir !

 

Ma mère accourut aussitôt avec le balai brosse dont l'usage quotidien n'aurait jamais laissé présager qu'il servirait un jour à une autre activité qu'au nettoyage de la maisonnée. Armé de l'ustensile ménager, mon père s'est avancé menaçant, sans se soucier le moins du monde de la disparition de son fils. Imaginant la sentence qu'il me réservait, j'ai sauté de la table et j'ai déguerpi sans demander mon reste. J'ai descendu à vive allure l’escalier de bois qui menait au rez-de-chaussée du pavillon pour me réfugier, terrorisé, sous le canapé du salon.

 

Mon père, d'ordinaire si lent, dévala l'escalier avec une promptitude époustouflante et se jeta à mes trousses avec une telle rapidité qu'il fut, en un éclair, sur mes talons. Le visage déformé par la colère, il se précipita sur le canapé qu'il fit valser à quelques mètres et se rua sur moi avec tant d'empressement que j'eus toutes les peines du monde à esquiver son coup de balai. Trop affolé pour riposter ou parer une seconde attaque, j'ai sauté par la fenêtre et j'ai pris la poudre d'escampette.

 

D'un bond vertigineux, j'ai franchi la clôture du jardinet et je m'en fus courant à perdre haleine pour échapper à mon terrible bourreau. Je courus tant et si vite que je dépassai bientôt les dernières maisons de la petite ville de F..

Au dernier virage qui annonçait déjà la campagne, je me retournai et constatai avec soulagement que mon poursuivant avait abandonné la course. La crapule n'avait eu en tête que de me faire déguerpir au plus vite… Et pour le reste, que je me fisse écraser ou que j'aille au Diable, il ne s'en souciait guère, pourvu que sa tranquillité fût épargnée !

 

 

Chapitre 3

Après quelques kilomètres, je m'arrêtai sur le bas-côté de la petite route départementale, presque déserte à cette heure matinale. Indifférents à mon sort, les rares automobilistes poursuivaient leur route à vive allure. Nul ne ralentit en m'apercevant. Nul n'éprouva même la nécessité de s'écarter en me croisant. Non, personne n'avait daigné me voir. Déjà, je n'existais plus dans le regard des hommes…

 

J'ai trottiné une bonne part de la matinée, d'un pas encore timide et malhabile, sur l'asphalte rugueux, mes coussinets (encore fragiles) endurant avec peine le revêtement revêche du goudron mal étalé. Je cheminais ainsi, bien à droite de la route, assoiffé et déjà fatigué. Nulle autre issue que cette départementale ! De part et d'autre de la route s'étendaient d'immenses champs de blé et d'orge, ceinturés par de dissuasives clôtures barbelées. De temps à autre, j'apercevais une ferme, gardée par quelques chiens pouilleux attachés par une courte chaîne à un enchevêtrement de planches qui aboyaient, à mon passage, comme de pauvres diables.

 

Ce spectacle m'incita à poursuivre mon chemin sans m'attarder. Pour rien au monde, je n'aurais souhaité finir mes jours chez l'un de ces fermiers, prisonnier de solides entraves, caressé à coups de pieds dans le ventre, nourri à l'eau et au pain sec et obligé de gueuler toute la journée pour assurer mon pitoyable rôle de gardien. J'étais prêt à tout… plutôt que subir cette existence infamante.

 

Lorsque le soleil fut à son zénith, la chaleur me contraignit à faire une halte. Je sautai le talus qui bordait la chaussée et m'enfonçai dans un sous-bois. Je me mis à l'ombre d'un vieux frêne et me roulai en boule sans parvenir à fermer l’œil. J'étais pétrifié de peur. Le moindre bruit me faisait dresser l'oreille. Mon regard inspectait la moindre parcelle en ce lieu pourtant tranquille. Je me tenais sur mes gardes, prêt à fuir à la moindre menace.

 

Au cours de cette période d'errance, j'appris les incertitudes du vagabondage et les lendemains qui ne chantent guère. Seul importait le présent, la vie au jour le jour. Mais en dépit de mon courage et de ma vigilance, je ne pus éviter quelques impairs…

 

Ma première erreur survint ce jour-là. En quittant le sous-bois, je décidai de trouver un village pour y dénicher un peu de nourriture et un peu d'eau. J'ai continué ma route - toujours bien à droite - afin d'éviter les voitures plus nombreuses à cette heure de la journée. Quelques kilomètres plus loin, j'entrai dans mon premier village, un gros bourg perché sur une petite colline boisée. Comme je l'avais espéré, je trouvai sur la place de l'église une fontaine où je pus étancher ma soif. Puis je m'en fus à la recherche de quelques poubelles qui feraient sans doute l'affaire pour mon repas. Je les trouvai sans peine, alignées sur le trottoir de la rue principale. Je m'approchai, heureux et fier de ma débrouillardise en ce premier jour de vagabondage, mais je dus vite déchanter : leur contenu était inaccessible. Ces diables d'Hommes les avaient recouvertes de lourds couvercles… couvercles impossibles à soulever, fut-ce par une mâchoire affamée.

 

c2

 

Après plusieurs tentatives, j'abandonnai pour partir en quête d'une arrière-cour de restaurant, espérant me régaler de quelques restes. D'un coup de truffe, j'humai l'air à la recherche d'odeurs de cuisine. Mon flair me dirigea à quelques rues de là, devant un café-restaurant crasseux, où traînaient, à cette heure peu tardive, quelques pochards habitués sans doute à venir tromper, chaque après-midi, leur solitude devant quelques verres d'alcool. J'en fis discrètement le tour et me retrouvai sans surprise devant une petite cour, où s'amoncelait pêle-mêle un capharnaüm de caisses, de casiers à bouteilles et de vidures de poubelles jetées à même le sol. Je m'y glissai subrepticement, heureux de cette formidable trouvaille qui allait enfin contenter ma faim. J'avalai sans rechigner quelques bouts de viandes faisandées et rongeai quelques os de poulet et un vieil os à moelle trouvés parmi les détritus. Attiré par une odeur qui provenait du haut d'une pile de cartons, entassés à la diable, je sautai sur l'amas de caisses dangereusement empilées. Mais la plaque métallique qui recouvrait l'ensemble tomba sur le sol dans un grand fracas.

 

- On le tient !!! On le tient !!! cria aussitôt une voix à l'intérieur du café, Gérard !!! appelle la fourrière !!!

 

Le dénommé Gérard décrocha le combiné téléphonique et composa le numéro. J'entendis, à travers les carreaux, les renseignements qu'il donnait à son triste interlocuteur : mon signalement et l'adresse du restaurant, Auberge des 3 chasseurs. A peine eut-il raccroché qu'il s'empressa de rejoindre ses deux compères. Et tous trois s'avancèrent vers moi d'un air menaçant.

 

- Nom de Dieu !!! dit l'un d'eux, nom de Dieu!!! Depuis le temps que tu viens fourrer ton sale museau dans le coin !!! Aujourd'hui, tu es fait comme un rat !!! Tu ne nous échapperas pas, sale clébard !!!

 

Quelques habitués abandonnèrent leur comptoir pour profiter du spectacle et fermèrent mollement, aux injonctions des trois ivrognes, le portail de la cour.

 

- Ah ! Ah ! Ah ! dirent-ils en cœur, Gérard, va chercher le fusil qu'on rigole un peu !

 

Mais Gérard n'eut guère le temps d'obéir à ses acolytes. Au même instant, une camionnette s'immobilisa à hauteur du bistrot. Deux agents de la fourrière en descendirent et s'approchèrent, armés d'une longue perche, au bout de laquelle pendait un lasso. Sans plus réfléchir, je sautai de mon perchoir, filai entre leurs jambes et me glissai par le portail laissé entrouvert. Et je détalai sans demander mon reste.

 

Après une course effrénée à travers les rues du village, j'ai rejoint la forêt qui entourait ce maudit bourg. Je m'y enfonçai et dénichai une petite clairière, où je pus enfin m'arrêter. Je m'allongeai au pied d'un vieux chêne et m'endormis.

 

Le lendemain, je m'éveillai avec les premiers rayons de soleil. Je m'étirai paresseusement, presque heureux d'être encore libre et en vie. Mais à chaque jour méritait sa peine. Et je me remis en route.

 

*

 

Durant cette période, chaque jour était un éternel recommencement, une lutte pour la survie. Il me fallait sans cesse poursuivre mon chemin pour éviter les habitants de la contrée qui auraient sans doute prévenu la fourrière ou quelques autres lugubres autorités qui se seraient empressées de me confier au triste chenil du coin. Il me fallait chaque jour trouver un peu d'eau et de quoi manger. Voilà en quoi consistaient mes tristes journées ! De ces efforts dépendait ma survie. Oui ! Bien triste est le sort des chiens errants, craintifs, pouilleux, affamés et solitaires, en quête de nourritures et en mal d'affection et d'amour rejetés ou brutalisés par les uns et inexistants aux yeux des autres !

 

Chaque jour, j'allais ainsi, vaille que vaille, au gré de mes pérégrinations, trottant sur le bas-côté des routes, m'abreuvant dans quelques mares ou fossés nauséabonds et m'arrêtant dans chaque village en quête de nourriture. Tel fut mon quotidien au cours des premières semaines de mes aventures.

 

 

Chapitre 4

Après quelques semaines d'errance, mon chemin croisa celui de Raphaël et de Boby. Après une longue marche à travers champs, j'arrivai, ce jour-là, devant une grande bâtisse, un imposant corps de ferme d'où s'échappait une cacophonie de bêlements. Au lieu de la contourner (comme j'en avais l'habitude), mon instinct me dicta de m'en approcher. Je m'avançai avec prudence et me postai à l'entrée de la bergerie, adoptant naturellement l'attitude des chiens de berger, assis sur leur séant, l'œil vif et l'oreille aux aguets. Et je restai ainsi quelques instants, fixant le troupeau avec attention.

- Eh bien, mon vieux, qu'est-ce que tu fais là ? 

Je me retournai… et je vis un jeune homme s'avancer vers moi d'un pas tranquille, suivi par son chien, un bâtard à l'allure débonnaire.

- Eh bien, mon vieux ! a-t-il répété, qu'est-ce que tu viens faire par ici ?  

 

Arrivé à ma hauteur, le jeune homme s'est penché pour me caresser la tête. Au même instant, Boby, son chien, s'est assis devant la bergerie en aboyant.

 

- Oui ! Tu as raison, Boby ! Monsieur Raoul, le fermier, n'aime guère qu'on tourne autour de sa bergerie. Allez ! File, mon vieux ! Ca vaudrait mieux pour toi !

 

Malgré ses conseils, je n'ai pas bougé. 

 

- Allez, mon vieux ! Dépêche-toi ! Je dois mener le troupeau dans les prés.

 

J'ai reculé de quelques pas pour m'asseoir en retrait, à quelques mètres de l'entrée de la bergerie. Mon entêtement semblait le surprendre. Il me lança un clin d'œil complice.

 

- Serais-tu un peu berger, toi aussi ?

 

J'ai conservé ma place, sans sourciller.

 

- Bon…, dit-il un peu dépité, d'accord ! Reste là! Mais attention, mon vieux ! Ne bouge pas !

 

Et il est entré dans la bergerie. Quelques minutes plus tard, les brebis sortirent dans un concert de bêlements en soulevant un énorme nuage de poussière qui ne permit bientôt plus de les distinguer. Mais Boby veillait. Je l'imitai aussitôt. Et nos aboiements stoppèrent leur départ fulgurant. Et tout rentra dans l'ordre.

 

- Bravo, les chiens !!! dit Raphaël, bravo !!!

 

Lorsque les brebis furent rassemblées, Raphaël a rejoint Boby en tête du troupeau. Il m'a fait signe de les suivre et notre longue procession prit la direction des pâturages.

 

*

  

c3

 

Ce premier jour en compagnie de Raphaël et de Boby m'enchanta. Notre longue marche, ce jour-là, me sembla merveilleuse. Aucune comparaison avec mes tristes errances sur le bas-côté des routes ! Les incessants va-et-vient auprès du troupeau réveillèrent en moi de profonds instincts... Encouragé par Raphaël et guidé par Boby, j'appris très vite et m'acclimatai fort bien à mon nouveau rôle. Mes progrès furent si rapides (et si incontestables) que Raphaël décida le jour même de m'intégrer à son équipe.

 

A la fin de cette longue journée, Raphaël m'invita dans le minuscule cabanon qu'il partageait avec Boby. Après un copieux dîner (quelques morceaux de poulet mélangés à notre pâté), j'ai rejoint Boby sur sa couche, un petit tapis près de la cheminée. Et je m'endormis, en compagnie de mes nouveaux amis, au coin du feu, dans la chaleur de mon premier foyer.

 

 

Chapitre 5

Après plusieurs semaines passées avec Raphaël et Boby, un matin, je vis mon nouveau maître aller et venir dans la petite pièce, éclairée à la lueur d'une lampe à pétrole. Je l'ai regardé d'un air inquiet. Boby dormait encore, indifférent à cet affairement. Sur le lit, trônait un énorme sac. En voyant mon inquiétude, Raphaël me lança un clin d'œil complice.

 

- Ne t'inquiète pas, Max (oui, Raphaël m’avait appelé Max parce que j’avais appris, selon lui, un max. de choses en un minimum de temps !) Nous partons en transhumance… oui ! A la montagne !

 

A ces mots, Boby s'est redressé et s'est dirigé vers son maître la queue frétillante. Raphaël l’a regardé avec tendresse.

 

- Oui, Boby ! A la montagne ! Loin du monde et loin des villes ! N’est-ce pas merveilleux !??

 

*

 

En fin de matinée, Raphaël boucla son sac. Il jeta un dernier coup d'œil à la pièce et ferma le cabanon.

 

- Bon ! dit-il, eh bien… je crois que nous sommes prêts, les amis ! Nous pouvons y aller !

 

Nous avons gagné la bergerie pour rassembler les brebis, sous l’œil vigilant du fermier, monsieur Raoul. Et nous nous mîmes en route. 

 

*

 

Notre transhumance dura une quinzaine de jours (près de deux longues semaines pour rejoindre notre alpage !). Nous cheminions au rythme du troupeau, empruntant de petites routes, traversant de paisibles villages, sous le regard enjoué, ahuri ou réprobateur des habitants. Notre expédition était un spectacle peu commun. Peu de bergers effectuaient encore la transhumance à pied. Beaucoup préféraient transporter leurs brebis dans d'énormes bétaillères pour rejoindre leur quartier d'été à la montagne. Notre lente procession était d'un autre âge. Une sorte d'anachronisme dans le paysage moderne. Mais chemin faisant, villes et villages se firent moins nombreux. Et nous arrivâmes bientôt sur notre alpage situé sur un haut plateau d'herbages verdoyants, ceinturé par d'immenses barres rocheuses qui semblaient nous protéger du monde. Un site splendide ! Seul le ciel, d'un bleu azur, zébré ici et là par quelques traînées cotonneuses avait droit de regard sur notre paisible équipage, épuisé par cette longue marche et heureux d'être enfin arrivé à bon port.

 

- Alors, Max ! me dit Raphaël, comment trouves-tu l'endroit ?

 

J'ai regardé mon maître d'un air fatigué, le regard éclairé d'une lueur qui révélait ma joie immense de me retrouver dans cet endroit merveilleux en compagnie de mes nouveaux amis. Raphaël n'eut aucun mal à déchiffrer mes sentiments.

 

- Merveilleux et épuisant, n'est-ce pas ?

 

Nous nous dirigeâmes vers la cabane, assemblement de tôles, de planches et de grosses pierres de pays mal scellées, qui trônait, l'allure chétive et pourtant fière, au centre de la vaste étendue.

 

- Voici notre campement ! lança Raphaël en déposant son sac contre l'épais mur de la cabane. Rustique à souhait, confort minimal, gaz sur le réchaud et eau courante à la rivière ! Mais tu verras, mon vieux, ici, nous sommes les rois! N'est-ce pas Majesté ? lança-t-il à Boby qui s'était déjà installé sur le plancher crasseux de notre abri de fortune.

 

Trop fatigué pour répondre, Boby a ouvert une paupière lourde de sommeil qu'il a aussitôt refermé.

 

- Allez, mes amis ! dit Raphaël en sortant de son sac les provisions achetées en chemin, une bonne gamelle ! Et tout le monde au lit !

 

Ce soir-là, après avoir dévoré de copieux bouts de saucissons, je m'endormis heureux, la tête dans les étoiles, rêvant, en ce lieu magique et retiré, à cette nouvelle vie pastorale.

 

*

 c4

 

Cette existence montagnarde fut loin d'être de tout repos. Chien de berger j'étais devenu, et mes attributions exigeaient quelques efforts et une vigilance de tous les instants. Boby et moi courions beaucoup, sous les directives de Raphaël, pour faire avancer le troupeau, le stopper ou contenir sa vitesse à proximité des passages dangereux. Mais cette vie autarcique, à l'écart du monde des Hommes, n'était pas pour me déplaire. Après mes déboires et les misères que certains m'avaient infligées, quelle autre existence aurait pu mieux que celle-ci panser mes plaies, toujours à vif…  plaies qui – je l'ignorais encore – ne parviendraient jamais vraiment à cicatriser…

 

Je compris très vite que cette expérience montagnarde allait métamorphoser mon existence : cet isolement semblait parfaitement s'accorder à ma nature solitaire et sauvage… Aujourd'hui, je songe avec bonheur à cet épisode bienheureux… Et toute ma vie s'illumine sans ombre, à la lueur de ce travail de la mémoire qui occupe mes paisibles journées.

 

Après quelques jours d'adaptation à cette nouvelle existence, notre joyeuse équipe put s'adonner sans réserve au bonheur et s'enivrer jusqu'à la lie de liberté et de solitude. Les jours et les semaines s'écoulèrent tranquillement, baignant dans une douce et sereine routine. Au cours de ce séjour, Raphaël, mon bon et regretté maître, se montra toujours patient et attentionné. Que grâce aujourd'hui lui soit rendue ! Mais après le beau temps souvent vient la pluie ! Et vers la fin de l'estive, le destin décida de nous séparer. Moi, qui n'avais toujours connu auprès de lui qu'affection et encouragements, j'ignorais que cette attitude était exceptionnelle parmi les possesseurs de chien de travail (et chez les bergers en particulier). Et un jour, un maudit jour de septembre, j'en fis la triste expérience… 

 

 

Chapitre 6

Lancé à la poursuite d'une dizaine de brebis qui avaient franchi les barres rocheuses de notre estive, je me retrouvai bientôt sur l'alpage mitoyen. Je me faufilai par un passage abrupt et réussis à franchir la paroi escarpée. Au prix d'efforts démesurés, j'arrivai enfin là-haut. Je m'arrêtai un instant, la langue pantelante et jetai un œil circulaire à la vaste étendue. Mais des diablesses, nulle trace ! Elles avaient pris le large… sans m'attendre ! Et je me remis en chemin en maugréant… et maudissant ces ingrates brebis, malignes et agiles déserteuses dont les agissements, je me l'étais juré, ne resteraient pas impunis. 

 

Je traversai au pas de course l'immense pelouse alpine du berger voisin, cherchant une piste, une odeur qui me mettrait sur la voie. En vain. J'aperçus en bas, sur notre alpage, Raphaël à l'ombre d'un bosquet qui veillait sur le reste du troupeau. Il ne m'avait vu m'éloigner et je craignais que ma disparition ne l'inquiéta si elle se prolongeait plus longtemps. Depuis combien de temps étais-je parti ? Je l'ignorais. Une seule chose m'importait : récupérer ces maudites brebis.

 

Malgré la fatigue, j'étais prêt à les retrouver coûte que coûte. J'avais décidé par loyauté et devoir envers Raphaël de les ramener dans le droit chemin de nos verts pâturages. Mais l'opiniâtreté est parfois mauvaise conseillère. Je l'appris ce jour-là, à mes dépends. Persuadé que je les retrouverais au plus vite, je m'enfonçai davantage en cette terre ennemie, sans me soucier des dangers encourus par ce genre d'intrusion inopportune.

 

 

c5

 

Le berger voisin me repéra sans tarder. En m’apercevant à proximité de son troupeau, son sang ne fit qu'un tour. Il regagna sa cabane et en ressortit quelques instants plus tard une carabine à la main. Et il se dirigea vers moi, l'arme au poing. Cette attitude aurait dû m'alerter. Mais l'innocence dont j'étais encore affublé ne m'incita guère à adopter un repli prudent vers mes bases arrière. La crapule tira sans vergogne ni sommation. Les détonations crépitèrent. Je n'eus la vie sauve, je crois, qu'à la maladresse du berger, trop imbibé de mauvais vin pour atteindre sa cible. Mais pourquoi Diable, cette crapule s'était-elle mis en tête de me faire passer par trépas ? Ses brebis ne m'intéressaient guère. Et avais-je l'air d'un chien errant et famélique, égorgeur de moutons ? Stupide humain, plus prompt à la méchanceté qu'à la réflexion !

 

Malgré ses tirs approximatifs, je fus touché à la cuisse. La blessure se mit à saigner abondamment. Je dus interrompre ma fuite et m'arrêter. Mon agresseur, satisfait de son pitoyable coup d'éclat, jubilait. Lorsqu'il me vit immobile, il s'approcha d'un pas lourd et déterminé. Je sentis soudain la mort rôder, prête à s'abattre sur moi. J'attendais pétrifié et recroquevillé, le coup de grâce…

 

- Alor's, le clébar'd !!! beugla le berger en posant sa carabine sur mon flanc, on fait moins le malin maintenant !!! Qu'est-ce que tu viens faire par' ici ?!!

 

Dans un ultime sursaut de survie, l'instinct m'incita à ne pas répliquer. Je restai immobile et silencieux, paré pour la mort, attendant stoïque que tombe le couperet.

 

- Mais je te r'connais ! dit-il soudain, tu es le chien du ber'ger d'à-côté ! Ce p'tit mor'veux qui gâte ses chiens ! Un gâche métier que ce gar's-là!!! Mais ma foi, je dois r'connaître qu'il sait y fair' avec les clébar'ds !

 

L'odieux berger s'approcha avec méfiance pour examiner mon état. Après avoir inspecté mon corps, ma tête et mes pattes, il s'arrêta un instant sur ma blessure, puis hocha la tête d'un air satisfait.

 

- Ma foi ! dit-il, tu m'as plutôt l'air' solide comme clebar'd ! Et si je te refour'guais à un de mes amis chasseur's, je pourr'ais p'êtr'e même en tir'er un bon pr'ix !

 

Il tira une corde de sa poche, me la passa autour du cou et me traîna sans ménagement vers sa cabane. 

 

Arrivés devant l'étroite maisonnette, il m'attacha au tilleul rabougri qui trônait près de la porte et entra dans son taudis. Il en sortit quelques instants plus tard un tonnelet de mauvaise piquette à la main. Après quelques rasades, il jeta un œil brillant dans ma direction et s'avança d'un pas vacillant en fouillant dans sa besace.

 

- Où est-ce que j'ai bien pu mettr' cette satanée ficelle !!! brâma-t-il.

 

Malgré son ébriété, quelques secondes lui suffirent pour confectionner, à l'aide d'une courte ficelle, une muselière de fortune qu'il passa lestement autour de mon museau. Il fit ensuite jaillir la lame de son couteau qu'il essuya d'un geste machinal sur son velours crasseux et se pencha vers moi.

 

A l'aide de son bistouri de fortune, il coupa, cisela et gratta ma blessure pour extraire la balle qui s'était logée dans l'os. Après m'avoir charcuté les chairs pendant une demi-heure, il la trouva enfin et la brandit, la mine victorieuse. L'ignoble boucher m'abandonna alors à mes douleurs et à mes hurlements et s'en fut dans son cagibi malpropre, son tonneau de vinasse à la main.

 

A la nuit tombée, il daigna enfin m'apporter un peu d'eau. Un quignon de pain et quelques croûtes de fromage vinrent compléter ma pitance. Après les avoir prestement avalés, je me recouchai en proie à la fièvre et aux douleurs.

 

*

 

Quelques instants en la compagnie de cette brute auraient suffi à comprendre combien pouvait être difficile la vie de ces chiens de travail, cantonnés toute leur existence au rôle d'instrument, n'ayant guère plus de valeur, aux yeux de leur propriétaire, qu'un vulgaire couteau. Mes longues semaines de convalescence me donnèrent tout le loisir de voir cette brutalité s'exercer sur mes congénères, Prosac et Cul-sec, compagnons fidèles et dévoués de ce stupide personnage… (les noms ridicules dont il les avait affublés en dit long d'ailleurs sur la considération qu'il leur portait…). Soumis à un rythme de travail ahurissant, les deux petites créatures chétives devaient obéir au doigt et à l'œil de leur bourreau… et s'il le fallait aux coups de bâton et aux jets de pierre, comme d'insignifiants petits êtres mécanisés. Nul repos, nul écart de conduite n’était toléré ! Quelle terrible existence que celle-ci, toute entière vouée à la cruauté et à l'ingratitude de leur maître !

 

Quant à moi, entravé par une lourde et courte chaîne, j'eus le bonheur d'échapper au pénible et incessant labeur sous lequel croulaient chaque jour mes compagnons d'infortune. Ces longues semaines d'observation, rivé au tronc du tilleul rabougri, furent salutaires à ma guérison. Cette captivité ennuyeuse permis à ma blessure de cicatriser. N'était-ce pas là d'ailleurs le vœu ardent de mon geôlier de me voir guérir au plus vite afin de me vendre à quelque chasseur de sa connaissance ? Quel autre intérêt y avait-il, à ses yeux, à nourrir une bouche supplémentaire, et de surcroît inutile, sinon celui de se voir récompenser par quelques menues monnaies ? Il y avait d'ailleurs fort à parier que le sort qui m'était réservé auprès du nouveau maître qu'il m'attribuerait, sans doute un camarade de beuverie, pouvait laisser présager le pire…

 

 

Chapitre 7

Le pire arriva exactement deux semaines plus tard. A peine ma cicatrice fut-elle recouverte par quelques touffes de mon poil terne que défilait devant moi une horde d'individus hirsutes et grossiers, vagues connaissances de mon berger crasseux.

   c6

 

Au cours de ce fastidieux défilé, j'eus l'occasion de me faire une idée du genre d'acquéreur qui jetterait son dévolu sur moi. Aucun mystère sur le rôle qui me serait assigné : chien de chasse j'allais devenir. Moi qui répugnais déjà à poursuivre les rats et les mulots, je m'imaginais mal poursuivre quelques sangliers, cerfs et autres gibiers. Quant à ramener docilement aux pieds de mon futur maître, faisans, lapins ou perdrix, il ne fallait guère y compter. J'avais ce genre d'activité en horreur. Toutes les conditions étaient donc réunies pour que je m'évertue, si l'on envisageait de me confier ce rôle, à boycotter cette sanguinaire activité. Je ferais donc à ma grande joie, et au grand désespoir de mon acquéreur, un très piètre chasseur.

 

Mais pour l'heure, la bande de joyeux drilles, tout de kaki vêtus, n'était guère en mesure de procéder à un examen de mes potentialités prédatrices. Assis autour d'une grande table, sortie pour l'occasion, le vin coulait à flot. En fin d'après-midi, la belle assemblée se leva et vint se planter devant moi. Après de rapides présentations, l’ignoble berger, passablement éméché, fit étalage de mes qualités.

 

- Voilà l'animal, mes amis ! La pur' merveill' dont je vous ai par'lée ! Vif, cour'ageux, endur'ant, un flair' à fair' pâlir une meute de véner'ie, une obéissance phénoménal’ ! Il mange peu, suppor'te bien les coups… enfin l'idéal, comme j' vous disais !

 

Les chasseurs m'examinèrent sous toutes les coutures. Un à un, ils vinrent vérifier l'état de ma dentition, regardèrent mes pattes, inspectèrent mes oreilles, palpèrent mes muscles… La pénible "audition" dura jusqu'à la tombée de la nuit. Tous, dirent-ils, allaient réfléchir. Le berger, déçu, ne laissa rien paraître et leur fixa à tous rendez-vous le samedi suivant. Une fois ses hôtes partis, il me décocha un coup de pied rageur dans les flancs.

 

- Sale clébar'd ! beugla-t-il, je te pr'éviens, si tu ne fais pas l'affair'e, je te tr'oue la peau !

 

*

 

Il n'eut pas à se donner cette peine. La nuit même, on me vola. Parmi mes deux ravisseurs, je reconnus l'un des joyeux lurons attablés quelques heures plutôt avec ses acolytes, riant à gorge déployée dans une atmosphère de franche et virile camaraderie. L'indifférence dont il avait fait preuve l'après-midi au cours de la pénible "'audition" n'aurait jamais laissé croire un tel intérêt à mon égard ! Et il était évident que les principes éthiques de ce nouveau maître ne me permettaient guère d'attendre la moindre bienveillance. Cette absence de moralité m'exhortait au contraire à lui échapper au plus vite pour m'extraire enfin des conditions canines dramatiques dans lesquelles je vivais depuis que j'avais quitté Raphaël. Mais, de nouveau, le hasard s'acharna sur moi. Et ce satané sort me confina pendant de longs mois chez ce nouvel oppresseur !

 

*

 

Après avoir coupé ma chaîne, à l'aide d'une impressionnante tenaille, mes ravisseurs me passèrent une solide corde autour du cou et me traînèrent jusqu'à leur voiture, stationnée en contrebas afin - je le suppose - d'éviter d'alerter le berger par le bruit du moteur. A peine arrivés devant leur fourgonnette, ils m'y jetèrent et démarrèrent aussitôt. Le trajet fut de courte durée. Quelques minutes plus tard, nous arrivions déjà dans ce qui allait être ma nouvelle demeure, un petit camp concentrationnaire voué à l'espèce canine, où je vécus plusieurs mois.

 

*

 

Ce premier soir, ils ne prient pas la peine de me sortir de la voiture. Ils en descendirent et s'éloignèrent sans un mot. Mais notre arrivée qui avait déclenché une foule d'aboiements me rassura quelque peu : je n'allais pas me retrouver seul… mais en compagnie de mes congénères, compagnons de galère dans cette chienne de vie.

 

Mais mes espérances furent de courte durée. Le lendemain, mon nouveau maître me plaça seul, attaché à une niche sommaire au fond de la propriété. Il déposa à proximité de mon piteux abri une écuelle d'eau. Et ce fut-là la seule attention qu'il m'accorda ! J'appris très vite qu'ici, la nourriture se méritait. Dans les périodes creuses (qui correspondaient, à ses yeux, aux périodes de fermeture de la chasse), la pitance, une affreuse soupe au vague goût d'os à moelle, ne nous était distribuée que deux fois par semaine. Deux mois avant la date d'ouverture de cette sanglante activité, la sévérité de ce régime, déjà fort draconien, s'aggravait encore. Nous n'avions plus droit alors qu'à une maigre ration hebdomadaire. L'objet de cette ignoble diète était – je l'appris plus tard – de nous affamer afin d'attiser notre goût instinctif pour le gibier et la chasse, unique passe-temps de notre propriétaire, quinquagénaire ventripotent et autoritaire.

 

Dans cet univers affligeant, je consacrais l'essentiel de mes journées à de longues et ennuyeuses siestes. Allongé sur le sol, la tête posée entre les pattes, je contemplais d'un œil morne mes tristes compagnons, de pauvres clébards affamés qui gueulaient des heures durant, en tirant sur leur courte chaîne ou allant et venant comme des enragés derrière le grillage de leur chenil. Il y avait là une douzaine de chiens faméliques dont l'unique obsession (qui tournait parfois à la folie) était de courir dans les fourrés à la recherche de quelques gibiers.

 

Quelques temps avant l'ouverture de la chasse, j'eus droit à un traitement de faveur. Dressage oblige, je pus enfin sortir de l'étroite courette pour m'initier "aux joies" de ma nouvelle activité. Mais toute tentative d'évasion était exclue. Mon avisé et fort prudent maître n'autorisait mes sorties que sous la contrainte d'une grande longe. Le dressage consistait en une série de procédés plus ou moins barbares et traumatisants, destinés à satisfaire les exigences de mon "éducateur" : rester stoïque sous une kyrielle de détonations, rechercher le gibier, le rapporter, enfin "jouer" sans hésitation ni fausses notes le rôle qu'il m'avait attribué.

 

Au cours de ces séances quotidiennes, j'appris avec zèle et apparente bonne volonté, et me montrai un élève attentif et studieux, presque doué. J'avais élaboré un stratagème pour me sortir de cet ignoble endroit, où 10 mois sur 12 mes congénères restaient enfermés. Et la première phase de mon plan consistait à faire croire en mes remarquables capacités de prédation.

 

- Cherche !!! Allez, cherche !!! criait mon mangeur de viande faisandée.

 

Et je partais aussitôt, la truffe au sol, sur la piste du gibier, matérialisé par quelques touffes de poils de lapins ou une boule de plumes de perdrix, trempées dans le sang frais d'une poule, égorgée pour l'occasion.

 

- Rapporte ! Allez, rapporte, le chien !

 

Et j'accourrais aussitôt à grands pas, le leurre à la gueule que je m'empressais de déposer aux pieds de mon ignoble maître.

 

Les exercices se succédaient. Je les enchaînais avec entrain et apparente conviction, sans entendre la moindre approbation ni le moindre signe d'encouragement. Cette énergie déployée dans la promptitude la plus vive aurait sans doute fait pâlir d'envie le plus indifférent des maîtres ! Mais non ! Lui restait insensible à "mes performances". Seuls ses violents et illégitimes éclats de voix venaient parfois ponctuer nos séances. Par cette attitude zélée, j'avais aussi espéré quelques marques de faveur ; quelques caresses sur la tête, de petites bourrades amicales sur les flancs ou une ration supplémentaire. Mais non ! L'ingrat conservait cette froideur indifférente !!! Comment avais-je pu oublier, qu'à ses yeux, je n'étais qu'un simple outil de chasse destiné à rapporter docilement les malheureuses proies qu'il tirerait bientôt ! Mais qu'importait après tout ! Ma stratégie ne consistait pas à conquérir le cœur de cet homme, ni à lui quémander quelque affection, mais à m'extraire de cette intolérable situation à la moindre occasion de liberté. Liberté que je comptais obtenir le jour de l'ouverture de la chasse par mes efforts patients et mon apprentissage forcené.

 

*

 

Le jour J arriva enfin. Ce matin-là, une étrange effervescence envahit le chenil. Excités à l'idée d'aller courir les bois et la campagne alentour, mes compagnons d'infortune se mirent à aboyer comme des enragés. De mauvaise grâce, mais soucieux d'exhiber aux yeux de mon propriétaire mon farouche désir de participer à la "fête", je me joignis au tohu-bohu en aboyant comme un beau diable. Mon stratagème fonctionna à merveille. Il me détacha sans hésitation, ignorant encore que ce geste inaugurerait mon retour à la liberté. Après avoir libéré cinq autres de mes congénères, il nous "invita" à prendre place à l'arrière de la fourgonnette. Et notre petite équipée démarra aussitôt en direction de la forêt, territoire de chasse de mes compagnons, et zone d'évasion pour moi, serviteur trop zélé pour être honnête.

 

Après quelques minutes de trajet, notre voiture s'arrêta enfin. Notre propriétaire en descendit pour aller saluer ses acolytes, venus en nombre, chasser – d'après les informations glanées d'une attentive oreille – le sanglier. A charge pour nous, clébards de meute, de dénicher et de pister le paisible animal afin de le rabattre vers nos propriétaires postés en quelques endroits stratégiques et confortablement installés, le fusil en bandoulière devant une ou deux bouteilles de gros rouge. Mais peu m'importait ! Nous allions être libres, livrés à nous-mêmes, guidés par la faim et notre instinct ancestral qui nous pousseraient immanquablement à ramener le gibier vers nos maîtres. Ces salops tenaient leurs chiens ainsi ! Mais c'était sans compter avec moi ! 

 

Lorsque nous fûmes enfin lâchés, je me mêlai docilement à la meute de mes stupides et malheureux congénères dont les aboiements gutturaux perçaient la sereine tranquillité des lieux. Après une demi-heure d'hésitations à la recherche d'une odeur, nous trouvâmes enfin une piste que nous suivîmes aussitôt, la truffe au sol. Nos maîtres, rassurés, s'en furent à leur poste et laissèrent la meute poursuivre le pauvre animal, dont le glas – dans quelques heures (tout au plus) – n'allait plus tarder à sonner.

Nous nous enfonçâmes rapidement dans les sous-bois. Je ralentis ma course et laissai filer les chiens de tête. Tous me dépassèrent bientôt sans plus se soucier de ma présence, totalement absorbés, en esclaves conditionnés, à leur poursuite barbare. Lorsqu'ils furent à bonne distance, je revins tranquillement sur mes pas. Je contournai les voitures de nos "bons" amis, stationnées à proximité d'un petit pavillon de chasse, et filai sur l'étroit chemin qui menait à la route. Lorsque j'arrivai sur le bitume de la petite voie communale, une vague de liberté me submergea. Liberté ! Ô chère liberté ! Qu'il est bon de te sentir à nouveau ! aurais-je pu crier si la faculté de parler m'eut été donnée.

 

J'ai marché ainsi une petite heure, le pas allègre et joyeux sur l'asphalte rêche et goudronneux. Au premier croisement, j'ai quitté la petite route tranquille pour m'engager sur une voie plus passagère (une route départementale sans doute) où il me serait plus facile de croiser mon prochain maître. Les vicissitudes du vagabondage auxquelles j'avais déjà goûté ne me laissaient guère le choix. Plutôt mourir que revivre une nouvelle fois les misères de mes errances passées ! Cette détermination à retrouver au plus vite un foyer n'était cependant pas exempte de toute exigence ! Je n'étais guère décidé à suivre n'importe qui, ni à me laisser embarquer par le premier venu. Je pouvais compter sur mon intuition et ma vigilance, celles qui m'avaient incité à faire confiance à Raphaël. Et en déambulant sur le bas-côté de la route, j'ai repensé avec tristesse et nostalgie à mon regretté maître. Et peut-être ce souvenir ému me porta chance… car quelques heures plus tard, je trouvai une nouvelle famille. 

 

 

Chapitre 8

Ils étaient en train de piqueniquer à proximité de leur voiture sur une aire de repos : le père, la mère et leurs trois enfants, ignorant encore que nos destins allaient se croiser. C'est l'aîné, un grand escogriffe d'une quinzaine d'années, qui m'aperçut le premier.

 

- Eh ! Dîtes ! Vous avez vu le chien !

 

Toute la famille a tourné la tête vers moi. Je me suis arrêté, la queue basse, légèrement frétillante. Les deux plus petits se sont levés pour s'approcher. La mère, aussitôt, leur a ordonné de s'asseoir.

 

- Revenez les enfants ! Je vous ai déjà dit mille fois de ne pas vous approcher d'un chien que vous ne connaissez pas ! 

- Tu crois qu'il est méchant ? a demandé le cadet.

- Méchant ou pas méchant… ce n'est pas la question ! Laissez-le ! Allez ! dit-elle en se tournant vers moi, file d'où tu viens ! Allez ! File !

 

Cette méfiance n'était pas de bon augure. Mais je ne me laissai pas impressionner. Je savais qu'il me fallait persévérer pour gagner la confiance des hommes... Je m'avançai donc jusqu'à leur voiture et m'assis sur mon séant.

 

- Eh ! Regardez ! dit l'aîné, on dirait qu'il veut monter ! Et si on le prenait avec nous, hein m'man ?

- Ah ! Ca ! dit-elle, il n'en est pas question ! Et qui s'en occuperait, hein ?!!

- Moi, je m'en occuperai ! dit mon jeune protecteur, depuis le temps qu'on vous réclame un chien ! Eh bien ! Voilà, il est là ! Il suffit de le faire monter !

 

La femme a regardé son mari qui n'avait jusque-là pipé mot. Depuis mon arrivée, il s'était contenté de me toiser d'un œil placide et indifférent. Il a longuement soupiré.

- C'est vrai, Henriette ! Depuis le temps que les enfants réclament un chien… Celui-ci pourrait très bien faire l'affaire ! Et puis, regarde ! On dirait qu'il n'a qu'une envie… monter dans la voiture !

- Allez, maman ! ont surenchéri les enfants.

 

Encouragé par ses deux frères, l'aîné s'est approché, un bout de sandwich à la main. J'ai saisi délicatement le bout de pain et l'ai avalé les yeux emplis de gratitude et de reconnaissance.

- Eh bien, mon coco ! dit-il en me caressant la tête, tu as l'air affamé !

- Bon ! Qu'est-ce qu'on fait ?!! dit soudain le père en refermant la glacière, on le prend… ou on ne le prend pas…? 

 

Henriette a hésité un instant. Elle a regardé son aîné.

- Tu as bien dit que tu t'en occuperais, Sébastien?

- Juré !!! Promis, m'man !!! Je m'occuperai de lui !

- Bon… bon… dit-elle, dans ce cas…

- Ouais !!! Super !!! s'écrièrent les enfants, on prend le chien ! On prend le chien !

 

Ils remballèrent leurs ustensiles de pique-nique et nous montâmes en voiture. Je passai le reste du trajet, assis bien sagement aux pieds de Sébastien, mon nouveau maître.

 

*

 

A la nuit tombée, nous arrivâmes chez eux, une petite maison située au cœur d'une immense zone pavillonnaire, reléguée à la périphérie d'une grande ville. Cet environnement urbain, si éloigné de mon univers habituel, me parut d'abord d'une extraordinaire laideur. Plusieurs semaines furent nécessaires pour m'accoutumer à ce labyrinthe d'allées et de béton, parsemé, ici et là, de quelques arbustes décoratifs. Heureusement que chaque maison disposait d'un jardinet, minuscule parcelle de verdure ceinturée par un mince grillage. A dire vrai, je m'acclimatai assez vite, passant l'essentiel de mes journées couché sur la pelouse clairsemée, entre la clôture et l’étroite rangée de thuyas en guettant, chaque soir, d'un œil vigilant le retour de Sébastien. Les journées me semblaient un peu longues (et parfois un peu ennuyeuses), mais elles se déroulaient paisiblement.

 

Sébastien n'avait pas trahi sa promesse. Il s'occupait de moi merveilleusement bien. A peine rentré de l'école, il garait négligemment son scooter et accourait vers moi. Et nous partions aussitôt en promenade ou entamions de longues parties de jeu qui s'éternisaient jusqu'au dîner. Chaque jour en sa compagnie était une fête, un bonheur sincère et partagé. Repas, jeux, sorties et caresses constituaient l'essentiel de nos communes occupations. Avec Sébastien (et avec lui seul), je pus goûter aux plaisirs et aux joies réservés aux chiens de compagnie : une existence paisible et confortable, faite de caresses, de complicité et d'affection, considéré comme membre à part entière de la famille et véritable compagnon de vie. 

  

c7

 

Sébastien me permit de connaître cette douce existence… et de tout cœur, je le remercie de m'avoir offert ce bonheur dans ma courte vie de chien. Ce fut un maître extraordinaire et exemplaire à bien des égards qui vouait à mes congénères un amour réel et profond. Je crois qu'une sorte d'instinct, un mystérieux sentiment de proximité le liait à notre espèce. Une intuition indéfinissable le poussait en toutes circonstances à adopter le comportement le plus approprié. Notre relation fut riche, forte et sincère. L'amour que nous nous portions était sans égal !

 

Le reste de la maisonnée ne comprenait guère notre relation. Les frères de Sébastien, trop jeunes peut-être pour en saisir toute la portée (et la profondeur), conservaient à mon égard une sorte d'indifférence bienveillante. Non qu'ils n'aient jamais éprouvé aucune affection pour moi mais ils me percevaient en définitive (et comme beaucoup d'humains) comme un simple chien. Quant aux parents, leur désapprobation était évidente. L'immense complicité qui me liait à leur fils leur semblait anormale, illégitime et disproportionnée, révélatrice, à leurs yeux, d'une dénaturation de la relation que l'Homme se doit d'entretenir avec l'animal et le chien en particulier. Ils conservaient d'ailleurs à mon égard une distance affective manifeste : quelques caresses distraites et réservées, des ordres nets et précis prononcés le plus souvent d'une voix autoritaire. Comme bon nombre de propriétaires de chiens de compagnie, ils adoptaient l'attitude habituelle des maîtres qui relèguent leur chien à une place subalterne, le considérant comme une sorte de mobilier familial que l'on caresse de temps à autre, que l'on nourrit et que l'on sort chaque jour pour qu'il fasse ses besoins. Lorsqu'ils assistaient à nos jeux ou à nos roulades complices, dans le jardin ou sur la moquette du salon, leur gêne et leur désapprobation étaient évidentes. 

 

- Combien de fois faudra-t-il te dire de ne pas jouer ainsi avec ton chien !!! Enfin !!! criaient-ils, sois raisonnable, Sébastien !!!

 

Mais ces remarques désobligeantes dont nous faisions quotidiennement les frais ne nous empêchaient nullement de poursuivre nos amusements, envers et contre tous. Notre connivence résista à tous les assauts. Et le spectacle de notre complicité était grandiose ! Nous nous roulions ensemble sur le sol, nous nous courions après, nous nous bagarrions dans de longues joutes amicales…

 

Mais ne nous y trompons pas ! L'attitude « canine » que Sébastien adoptait parfois avec moi ne l'empêchait nullement de se comporter en maître raisonnable et sérieux. Grâce à lui, j'appris quantité de choses et vécus un grand nombre d'expériences. Et cet apprentissage fut toujours source de plaisir tant mon petit maître savait envelopper son éducation d'amour et de patience, riant de mes erreurs, corrigeant sans colère mes bêtises. Avec Sébastien, tout n'était que jeu et amusement ! Et je fus durant cette période (cette bienheureuse période) un compagnon enthousiaste, toujours enclin à obéir... Sébastien fut le meilleur maître que je connus dans ma courte existence de chien… dans cette chienne de vie qui fut la mienne ! Et en dépit de la bonhomie indifférente de ses deux frères et de la réprobation évidente de ses parents, je vécus heureux, très heureux avec mon petit maître. Mais comme nous le savons tous, le bonheur est capricieux… il va et il vient au gré des circonstances de la vie…

 

 

Chapitre 9

Le malheur arriva au début de l'hiver. Un soir, Sébastien n'est pas rentré. Je l'ai attendu près d'une semaine, assis derrière le portail, attentif au moindre bruit de scooter. Mais mon maître ne donna plus aucun signe de vie. Je compris alors qu'il ne reviendrait jamais. Sébastien était mort, fauché par une voiture à la sortie d'un virage. La police confirma mon intuition en ramenant quelques jours plus tard la carcasse de son deux-roues. Ce drame métamorphosa la maisonnée. La tristesse s'abattit sur notre foyer. Les rires se turent, la joie et la bonne humeur qui d'ordinaire régnaient dans le pavillon disparurent, chassées par les sanglots des enfants et le chagrin des parents. Je n'étais plus moi-même qu'une ombre sans vie, me traînant lamentablement dans le jardin. Finie la merveilleuse complicité qui nous unissait ! Finie notre belle et admirable amitié ! Adieu, Sébastien ! Adieu, petit maître !

 

*

 

Cette période fut éprouvante pour toute la famille. Puis la vie, lentement, reprit "ses droits". Peu à peu, les enfants oublièrent le destin tragique de leur frère, et on entendit bientôt quelques rires timides dans le silence lugubre du pavillon. La mère, inconsolable, noya son chagrin dans une furieuse frénésie ménagère. La maison me fut désormais interdite. Seul, le père semblait accueillir le drame avec un certain fatalisme. C'est lui, d'ailleurs, qui prit l'habitude de s'occuper de moi. En rien, bien sûr, il ne remplaçait Sébastien, mais je lui savais gré, malgré tout, de prendre la relève. Ses « bons soins » se limitaient à déposer ma gamelle dans un coin du jardin. Je la touchais à peine et regagnais aussitôt ma couche, entre le grillage et la rangée de thuyas qui bordait la clôture du voisin. Les promenades ne faisaient plus partie du programme. Mon espace se limitait au jardin. Mais mon chagrin était si grand que je n'en fus guère affecté. Depuis la perte de mon petit maître, cet espace étroit me semblait bien suffisant pour traîner ma tristesse. A dire vrai, je ne me remis jamais de cette disparition prématurée. Pas un seul jour où je n'eus une pensée émue pour mon cher petit maître !

 

Mon chagrin fut pourtant à son comble quelques semaines après son départ tragique. Je me mis subitement à hurler toute la journée. Un hurlement de mort ! Un cri profond qui venait déchirer la quiétude ronronnante de la zone pavillonnaire. Rien n'aurait pu faire taire mon désespoir ! Les plaintes du voisinage me condamnèrent aussitôt. Après une courte semaine, la sentence arriva sans autre forme de procès : "ma" famille décida de m'abandonner.

     

*

 

Ils me déposèrent un samedi après-midi devant un refuge de la SPA. Ils m'attachèrent à la grille d'entrée et repartirent aussitôt. Je les vis s'éloigner sans un geste ni un regard. Trop lâches pour affronter la réprobation des employés du refuge, mais pas assez pour me jeter sur la route comme un vulgaire paquet ! Ils avaient préféré opter pour un choix en demi-teinte. Lâcheté teintée de culpabilité ! Couardise auréolée d'un semblant d'humanité ! A l'ère de la consommation outrancière et du kleenex, le chien, objet vivant, relégué au rang de mobilier d'ornement, en payait le prix ! Chaque année combien de mes congénères devaient se résoudre à cet ignoble sort ! Devenus objets inutiles ou encombrants, on s'en débarrassait sans état d'âme ! Quand donc les Hommes comprendront-ils leurs inconséquences et leur cruauté ?

 

Les employés du refuge, alertés par mes aboiements, ne me détachèrent pourtant qu'en fin d'après-midi. L'un d'eux examina rapidement mes oreilles à la recherche d'un éventuel tatouage que Sébastien s'était empressé d'aller faire, quelques jours après notre rencontre, chez l'un des vétérinaires du quartier. L’employé le nota sur son petit calepin et me traîna sans ménagement dans les sinistres allées du refuge. Excités par mon arrivée, les pensionnaires se mirent à aboyer comme des enragés. Nous fîmes le tour du chenil sous leurs aboiements déchaînés à la recherche d'une place libre. Arrivés au bout d'une étroite allée, il ouvrit la porte d'un box où croupissaient déjà cinq bâtards aux poils hirsutes. Tous aussitôt se précipitèrent sur moi, le poil dressé et les babines retroussées, furieux de me voir pénétrer dans leur enclos déjà surpeuplé. A peine entré, l'un d'eux me saisit à la gorge et me secoua avec une vigueur si farouche que je me mis à hurler. Notre rixe ne sembla pas émouvoir l'employé. Il nous regarda l'œil indifférent. Puis, il referma la porte et s'éloigna sans un mot, nous laissant sans remords à nos sanglantes présentations. Après m'être débattu quelques instants, je dus m'incliner face à cet adversaire plus puissant et plus expérimenté. Tout haletant, je me redressai et gagnai l'autre extrémité du box sous le regard menaçant de mes cinq compagnons de détention. La gorge douloureuse et le poil humide de bave et de sang, je restai là, roulé en boule jusqu'au lendemain, soucieux de faire oublier ma présence si gênante à mes frères barbares et belliqueux.

 

Le lendemain, mes congénères acceptèrent enfin ma présence. La journée se déroula paisiblement. Excepté deux employés chargés de remplir nos gamelles et de nettoyer notre box, souillé par nos déjections, nous ne vîmes personne ce jour-là. Je compris très vite que cette journée était une journée ordinaire, sans visiteur et sans espoir de quitter un jour ce sinistre endroit.

 

Au cours de mon séjour, je passais, comme tous les autres pensionnaires du refuge, l'essentiel de mes journées à tuer le temps, mâchant sans conviction mes croquettes ramollies, me querellant sans raison avec mes congénères et me plongeant dans de longues et ennuyeuses siestes, en attendant l'improbable visiteur qui jetterait son dévolu sur moi. Nous étions confinés dans notre cage avec le mince espoir d'en sortir un jour, réduits à boire, à manger et à rejeter l'ensemble sur le béton gris de notre box. Que pouvions-nous faire et espérer d'autre dans ce réduit de quelques mètres carrés, jonché de crottes nauséabondes ? 

  

c8

 

Malgré nos conditions de vie sordide, j'eus la chance au cours de ce bref séjour de faire la connaissance de Pascal, véritable ami et défenseur des animaux. Ses visites nous étaient entièrement consacrées. Chaque soir, il faisait le tour des box en prenant le temps de nous parler et de nous prodiguer quelques caresses. Il avait toujours sur lui quelques friandises qu'il nous donnait avec gentillesse. Et il jouait… Quel bonheur était-ce pour nous de jouer dans cet univers désolant ! En entrant dans notre box, il sortait de sa poche une balle qu'il nous lançait et que nous allions chercher tout joyeux et la queue frétillante. Et malgré l'exiguïté de nos cages, nos parties prenaient des allures grandioses, nous rappelant peut-être des jours passés moins affligeants et nous laissant espérer sans doute un avenir meilleur ! Lorsque nous nous arrêtions enfin, la langue pantelante, nous venions lui quémander quelques caresses qu'il nous offrait avec générosité. Avant de repartir, il lustrait notre pelage terne, à l'aide d'une petite brosse, enlevant, par touffes entières, les poils accumulés au cours de cette pénible et interminable attente. En ce sinistre lieu, seul, Pascal savait nous redonner notre dignité de chien ! Et lorsqu'il sortait de notre box, son inaltérable sourire se voilait parfois d'une larme qui coulait lentement sur sa joue. Dans ce refuge, Pascal était un peu notre maître à tous. Et nous l'attendions chaque jour avec impatience. Et quelle fête nous lui faisions lorsqu'il arrivait ! Quelle fête, mes amis ! Seule présence véritablement humaine dans cet univers d'indifférence !

 

Hormis notre présence, nos aboiements incessants et l'amour inconditionnel de Pascal, rien n'attestait que nous nous trouvions dans l'un des bastions de la protection animale, îlot d'amour pour animaux martyrs et chiens en détresse ! Tous les employés nous ignoraient avec éloquence, occupés à leurs médiocres tâches, les uns dans le nettoyage des allées, les autres le nez dans leurs papiers administratifs. Quelques jours me furent nécessaires pour comprendre que cette indifférence généralisée, vierge de tout affect, était révélatrice de la considération que l'on nous portait. Nous n'étions, à leurs yeux, que des chiens en sursis, en attente d'une improbable adoption, et voués, si elle ne se présentait pas au plus vite, à une mort inéluctable. Voilà donc pourquoi nous étions parqués ainsi dans nos geôles sinistres, considérés comme du bétail et qui, comme lui, était voué, tôt ou tard, à une mort certaine et prématuré.

 

Quelques semaines après mon arrivée, je compris le sinistre manège des employés du refuge. Le gardien et ses sbires vinrent chercher deux des nôtres pour les amener à l'infirmerie, ce lieu infâme où l'on soignait définitivement (par euthanasie) notre mal de vivre. On reprochait à mes deux compères leur comportement inapproprié à la vie de chenil (bien qu'il fût sans doute engendré par l'expérience traumatisante de cette détention). A leurs yeux, l'un se montrait trop vif, allant et venant inlassablement derrière le grillage et passant ses journées à tourner en rond dans sa cage étroite. Quant à l'autre, timoré, trop craintif, il demeurait prostré des jours entiers, roulé en boule dans un coin du box. Il était, en ces lieux, particulièrement dangereux d'adopter un comportement hors norme ! La moindre incartade, le moindre comportement suspect nous menait aussitôt à l'infirmerie où le vétérinaire du refuge, aux allures de boucher nazi, sortait sa seringue, l'œil indifférent, le sourire aux lèvres et l'âme légère, heureux de soulager (bien plus que notre misère) une part du budget du refuge, en supprimant les chiens jugés inutiles et inadoptables.

 

*

 

Après quelques longues et ennuyeuses semaines, un soir, le gardien du refuge vint me chercher. Il me fit prestement sortir du box. Ma dernière heure, sans doute, était arrivée… et les minutes m'étaient comptées… Dans ma tête défilèrent tous les évènements de ma chienne de vie, les épisodes terribles que j'avais vécus, les instants de bonheur que j'avais connus en compagnie de Raphaël, Sébastien et Pascal. Tant de choses ! Tant de souffrances… pour en arriver à cet instant fatidique ! Quel gâchis ! Quelle absurdité ! pensai-je. Je m'apprêtais à mourir dignement, persuadé que toutes ces misères endurées n'avaient pas été vaines. J'espérais qu'il me serait donné, dans le monde que j'allais bientôt retrouver, l'explication et le sens de ma douloureuse destinée en ce bas monde. J'ai suivi le gardien d'un pas tranquille, sans réticence ni résistance, prêt à affronter jusqu'au bout ce satané sort qui, tout au long de ma chienne de vie, s'était acharné sur moi ! Mais lorsque nous avons dépassé l'infirmerie pour nous diriger vers la sortie du refuge, je compris que mon heure n'avait encore pas sonné. Le malheur, pressentais-je, allait se poursuivre encore quelques temps… J'avais vu juste.  

 

 

Chapitre 10

A l'entrée, une fourgonnette nous attendait. A peine eut-on franchi le portail que le gardien me précipita à l'arrière.

 

- Je le mets en cage ? demanda-t-il au chauffeur.

- Non ! dit l'autre en lui tendant quelques billets, ne te donne pas cette peine ! J'en fais mon affaire.

 

Et il a démarré aussitôt. Nous avons roulé longtemps, traversant de petites bourgades paisibles et endormies. J'ai passé la totalité du trajet, roulé en boule à proximité d'un amoncellement de cages et de cartons. J'étais pétrifié de peur. Que comptait-il faire de moi ?

 

*

 

Après plusieurs heures de route, le chauffeur a emprunté une large avenue bordée d'usines et d'entrepôts commerciaux. Nous étions au cœur d'une zone industrielle. Lorsque nous nous sommes arrêtés, il me fit prestement descendre de la voiture. Nous avons gagné, par une petite porte de service, un immense bâtiment blanc aux allures d'hôpital. Après m'avoir traîné dans un incroyable labyrinthe de couloirs, il a ouvert une porte et m'a poussé dans une pièce immense aux murs couverts de cages d'où sortaient des plaintes effroyables, des cris de terreur et des gémissements abominables. Nul doute ! Nous étions dans un laboratoire pharmaceutique. Les lieux empestaient l'éther… mêlé à une forte odeur d'urine et d'excréments ! La plupart des cages était occupées : chiens, chats, rats, singes aux membres mutilés ou au pelage clairsemé, le corps recouvert de piteux bandages. Il ouvrit une cage et me poussa à l'intérieur. Ce fut mon dernier refuge, mon ultime foyer ! J'y suis resté enfermé huit longues semaines sans bouger, terrorisé par l'odeur de mort qui flottait autour de moi.

 

Au cours de cette effroyable période, chaque matin, un homme et une femme, en blouse blanche, ouvraient ma cage pour me traîner jusqu'au laboratoire, une petite pièce au fond d'un couloir. Ils m'attachaient sur une paillasse, les pattes écartées (maintenues par de solides sangles), m'injectaient une dizaine de substances avant de me passer sur la peau quantité de produits. Et leur terrible besogne achevée, ils me ramenaient aussitôt dans ma cage, me muselaient et m'attachaient les pattes afin que je ne puisse ni lécher ni gratter les plaies qui avaient commencé à se former.

 

c9

 

Ce fut la plus douloureuse et la plus abominable de toutes les expériences dans ma chienne de vie ! Au bout de quelques jours, les parties de mon corps enduites de lotions et de crèmes me brûlaient atrocement. C'était une souffrance insupportable ! Une souffrance atroce et indescriptible ! Privé de liberté, privé de tout mouvement, même des gestes les plus simples, écorché dans ma chair, relégué à un simple matériau vivant sur lequel les Hommes expérimentaient leur bêtise avec cruauté et indifférence ! Après huit longues semaines de terribles souffrances, mon corps n'était plus qu'une plaie sanguinolente, qu'un morceau de chair à vif ! 

 

Un matin, devenu inutile, on vint me chercher et on m'attacha une dernière fois à la maudite paillasse (l'abominable table de tortures !) pour m'administrer l'ultime injection qui vint clore ma chienne de vie !

 

 

Epilogue

Cette histoire - rêvée ou vécue, je ne saurais encore quel mot utilisé aujourd'hui - métamorphosa ma vie d'une extraordinaire façon.

 

Mon exposé de fin d’année se déroula mieux que je ne l'aurais jamais imaginé. Devant le parterre d'élèves, j'ai parlé, sans note ni papier, d'une voix grave et convaincante. Mon discours avait enthousiasmé et séduit non par sa clarté ou son éloquence mais par sa sincérité. J'avais, je crois, réussi à toucher le cœur de chacun…

 

Cet exposé transforma ma vie d'élève. L'année suivante, je me passionnai pour certains cours, notamment les cours de biologie. Quelques années passèrent. Mon Bac en poche, j'entrepris des études de vétérinaire. Quelques temps plus tard, j'ouvrai un cabinet, qui se transforma (en l'espace de quelques années) en clinique, l'une des plus grandes et plus prestigieuses du pays. Les affaires allaient bon train. J'étais sollicité de toutes parts, pour des colloques, des cours à la faculté, pour maintes opérations chirurgicales à travers le monde.

 

Après quelques années fiévreuses et trépidantes, j'eus pourtant le sentiment de courir après un succès stérile. Mes rapports avec les chiens s'étaient transformés : ils étaient devenus distants, sans chaleur, sans amour, éloignés de mes rêves d'autrefois, de ma promesse d'adolescent de vivre avec et pour eux et non grâce à eux… Aussi, au faîte de ma gloire (minuscule et dérisoire réussite humaine), je décidai d'abandonner ma carrière, ma clientèle, les congrès, la clinique… pour me retirer sur une petite île perdue au large des côtes bretonnes avec quelques chiens, rejoints très vite par d'autres recueillis au fil des années, lors de mes irréguliers séjours sur le continent.

 

Peu à peu, l'île s'est transformée en refuge, refuge naturel sans cage ni barreaux pour tous les chiens croisés sur mon chemin : chiens abandonnés, chiens estropiés, vieux chiens, chiens pouilleux et maltraités, chiens rencontrés au hasard de mes déplacements. Pendant près de quarante années, nous avons formé tous ensemble une vraie famille, une véritable tribu, une meute heureuse et isolée du vaste monde. Près d'un demi-siècle de compagnonnage et d'amour sans ombre…

 

Aujourd'hui, je repense avec tristesse à Léo, mon dernier compagnon à quatre pattes, enterré il y a quelques jours à peine. Et me voilà de nouveau seul comme autrefois… au temps de ma jeunesse. Et bientôt ma vie s'achèvera, cette vie où je n’ai jamais désespéré de rendre le cœur des hommes plus sensible à leurs frères à plumes, à poils et à écailles qui peuplent la terre.

Max

_