Récit jeunesse / 2004 / Hors catégorie

On roule jour et nuit. Avec quelques haltes pour se reposer. Après plusieurs jours de route. En milieu de journée. Le soleil bat son plein. Un pick-up, surgi de nulle part, s’arrête devant nous. Une dizaine d’Hommes en descend. Deux coups de feu. Le camion s’arrête. Des cris. Des hurlements. Un début de panique. On nous intime l’ordre de descendre avec nos « bagages ». On descend une main sur la tête, une main accrochée à notre sac.

 

 

GENESE DE L’ENQUÊTE

 

Images chocs

 20 h. Journal télévisé. La noyade d’une centaine de migrants, passagers d’une barque qui a chaviré au large des côtes européennes. La panique, les corps repêchés, les rescapés agrippés à leurs planches. L’horreur filmée par les garde-côtes. J’éprouve un sentiment de honte et d’impuissance. Une colère sourde au fond des entrailles.

 

Gros titres

Au petit déjeuner. Lecture des journaux entre deux gorgées de café. Premières pages sur les barbelés de l’Europe. La forteresse assiégée par les migrants clandestins. La terre d’abondance prise d’assaut par toute la misère du monde.  

 

Reportage

Nuit d’insomnie. 4 heures du matin. J’allume la télé. Documentaire sur les clandestins et les réseaux de passeurs. Des images bouleversantes sur la misère et l’exploitation. Scotché sur mon fauteuil jusqu’au petit matin (longtemps après avoir éteint le poste). Premières réflexions personnelles sur le sujet. Et l’émergence d’un urgent besoin d’agir… 

 

Déclics

Lecture d’une enquête sur les clandestins après la fermeture d’un centre de rétention à la frontière du pays. L’errance au bord des routes. L’indifférence de la population locale. Les conditions de survie intolérables. Le besoin d’agir se fait plus prégnant. Première question : que puis-je faire ? 

 

Projet

L’idée se précise. Être un des leurs. Dans la peau d’un migrant. Avec ma plume dans mes bagages. L’idée paraît saugrenue. Et absurde à première vue. Raison de plus pour m’y atteler.

 

Mûrissement du projet

Les jours et les semaines passent. Question : comment faire ?  

 

 

PREPARATIFS

 

Préparation du voyage

J’achète et compulse toutes les revues et journaux qui traitent de la migration. Je passe plusieurs semaines sur internet. Les informations sur le sujet ne manquent pas. La question est vaste. Et complexe. Je prends une foule de notes. Itinéraires des migrants, pays d’origine, causes du départ, risques du voyage. Quelle pagaille ! L’enquête s’annonce longue. Et ardue. Je ne suis pas encore parti…  Et je crains déjà le pire… je ne suis pas sûr de revenir… 

 

Revue de presse (personnelle, générale et synthétique)

J’enchaîne la lecture des articles. Les analyses, les témoignages, les commentaires sont nombreux. J’apprends 3 ou 4 choses sur le sujet. Voici mes notes :

 

  • Nul ne part sans raison de l’endroit où il est né et a grandi. Tous les candidats au départ fuient quelque chose… Je note en vrac… la misère, la guerre, l’horizon sans avenir, un régime politique, une dictature, des risques d’emprisonnement, de torture, des menaces… ou cherchent quelque chose… un avenir meilleur, à soutenir (financièrement) leur famille, à rejoindre un mari ou une femme déjà parti(e)… sans compter parfois une longue tradition migratoire… ;

 

  • Les candidats à l’eldorado viennent d’une multitude de contrées (réparties essentiellement au sud et à l’est du globe) par de multiples modes de locomotion ; à pied, en voiture, en camion, en train, en avion, en bateau ;

 

  • 2 voies possibles pour gagner l’Europe, la terre promise : la voie légale et la voie illégale. La voie légale est longue et compliquée (obtention d’un visa comme étudiant ou touriste). Un long sentier à travers les méandres administratifs. Souvent sans issue. Ou presque… Quant à la voie illégale, elle est risquée et offre 2 chemins différents, l’obtention de faux papiers qui permet de prendre l’avion pour l’eldorado ou le voyage clandestin, long et périlleux périple à travers les continents… ;

 

  • le voyage est souvent long et dangereux. Et comporte de multiples étapes. Je note que chacun connaît la date à laquelle il part… mais ignore totalement la date d’arrivée. De quelques mois, en général à quelques années. Ou jamais pour les plus malchanceux (morts pendant la traversée ou contraints de rebrousser chemin…).

 

Quelques jours avant le départ

Je limite la préparation de mon voyage au strict nécessaire. Question d’éthique et de déontologie (personnelle). J’ai toujours fait passer ma carte d’identité humaine avant ma carte de presse. Je dois être aussi proche que possible de l’état d’esprit des migrants. Pas de passe-droits. L’enquête (comme toujours) se fera de l’intérieur et à échelle humaine. Comme reporter, mon objectif ne se porte pas à la bandoulière. Mon objectif est clair : être subjectif. Voilà pour la mise au point !

 

Equipement et baluchon

Mes bagages : un vieux sac de toile rapiécé (et rafistolé par mes soins). Coutures solides. Quelques effets personnels. Une liasse de devises et de petits carnets noirs (munis chacun d’un crayon) dissimulés dans les coutures de ma veste… Dans la glace, je vérifie la crédibilité de ma tenue. J’ai l’air d’un baroudeur pousse-mégot… l’un de ses traîne-savates qui écument les contrées miséreuses en quête de la terre promise… mon allure ressemble à celle des milliers de clandestins qui fuient la misère, la guerre ou la dictature et qui rêvent de faire fortune au soleil en de moins tristes tropiques…          

 

Je n’ai aucun plan précis en tête (ni dans mon sac). Juste partir, vivre, voir, ressentir, témoigner et donner à lire. Une expérience humaine à hauteur d’homme. Et de poussière…

 

Précision d’importance

J’achète un cirage spécial (un produit dermatologique issu des dernières technologies) qui fonce la peau. Une sorte de crème bronzante à effet immédiat et décuplé. Un mélange de plantes et de molécules de synthèse. Décapant ! Seul passeport véritablement nécessaire pour accomplir ce voyage dans l’enfer… (vers un autre enfer que certains prennent pour un paradis…) : avoir la peau noire ! Avanti !

 

 

EN ROUTE VERS LE CONTINENT DELAISSE (dans la peau d’un blanc)

 

Jour J : le départ

Sac sur l’épaule. Une dernière étreinte à Nat (Nathalie), ma compagne. Un long baiser. Un peu de tristesse au fond du cœur et l’excitation du départ. Je pars en stop. A quelques centaines de mètres de mon domicile. Direction : le cœur du continent délaissé, l’Afrique.

 

Migrant à l’envers

Un voyage cocasse aux multiples péripéties et anecdotes anodines. Un voyage de plaisance avant la grande Traversée. Modes de transport divers : voitures, camions, camionnettes, fourgonnettes, vélomoteur, bateau, à pied. Quelques rencontres sympathiques. 2 ou 3 frayeurs sans gravité. La routine du voyageur occidental. Mi-baroudeur, mi-touriste. J’ai sans doute l’air d’un routard endimanché. Qu’importe ! Au fil des jours, je reprends goût aux bienfaits de la route. Sur le sol africain, je m’acclimate à l’air des pistes poussiéreuses. 

 

Tourisme

Je poursuis ma route. A pied. En train. En camion. Passages de frontières. Pays après pays. Jusqu’au cœur du continent. Jusqu’à mon point de départ. 

 

Inquiétude à la frontière

Les dernières autorités douanières regardent mon visa avec circonspection. Mon passeport est en règle. Ils m’interrogent sur le but de mon séjour. Tourisme spécial. Une réponse comme une autre. Ils n’insistent pas et me laissent passer (malgré leur perplexité).

 

Séjour à l’occidental

Quelques jours dans un hôtel du centre-ville. Un hôtel bon marché. Histoire de m’acclimater. De très rares occidentaux dans les rues. Depuis la dernière tentative de coup d’état dans le pays voisin, cette région est désertée par les touristes. Et le climat de terreur qui règne dans la contrée décourage les plus téméraires. Quelques repérages sur la grande place du marché à proximité de la « gare routière ». 

 

Dernière soirée à l’occidental

Dernier jour à l’hôtel. Je dors toute la journée. Le soir, je règle ma note. Et informe le taulier de mon départ. Je prends un dernier verre au bar. Je m’installe à la terrasse et contemple une dernière fois de mes yeux d’occidental la beauté des paysages du continent noir. Vers 22 heures, je monte dans ma chambre pour les derniers préparatifs.

 

Derniers préparatifs

Ultimes transformations en cette nuit de départ. Enfermé dans ma chambre d’hôtel. Nu devant la glace, je presse sur mon tube miracle (le fameux cirage dermatologique à effet longue durée). Une pâte visqueuse en sort. Je l’étale sur chaque parcelle de ma peau. La transformation est stupéfiante. Mes cheveux subissent un sort identique. Avec un onguent capillaire. Eux d’ordinaire bouclés (naturellement bouclés) se frisottent en quelques minutes. Je jette un œil mi inquiet-mi rigolard dans la glace. En voyant mon reflet, j’éclate de rire. Je ne me reconnais pas. Le résultat, peau très brune (un noir assez pâle) et une tignasse frisée à la Kadhafi. Un désopilant mélange de noir africain et de maghrébin. Un métissage tout à fait crédible. Et à mon goût. Une apparence somme toute convaincante. Je me félicite d’un grand sourire. Le voyage dans la peau d’un noir en terre noire commence dans la bonne humeur. Et la joie d’en découdre. Je ne serai pas déçu…   

 

 

IMMERSION : INTEGRATION DANS UN GROUPE DE MIGRANTS (dans la peau d’un noir)

 

Première rencontre

Sur une piste à l’orée de la nuit, j’aperçois derrière la « gare routière » un groupe d’hommes qui marchent en silence. L’allure est rapide. Je me joins à eux. Les regards me toisent avec suspicion. Il est vrai que je n’appartiens à aucune communauté de la région. Et mon allure d’étranger (aux origines ethniques mystérieuses) est source de curiosité. Elle n’inspire guère confiance. Je leur emboîte (néanmoins) le pas. Cadence rythmée jusqu’à la sortie de la ville.  

 

Premiers mots de confiance

Je prononce mes premiers mots (avec un très léger accent africain… pour une plus grande - et sans doute risible - crédibilité) à un jeune homme qui marche à mes côtés. Nous fermons tous les deux la marche.

 

Son sourire et ses petites lunettes rondes me mettent en confiance. Il me répond courtoisement et dans ma langue (langue officielle de son pays d’origine). Et quasiment sans accent (du moins sans l’accent que les occidentaux prêtent traditionnellement aux habitants de ce continent). Et m’invite, d’un aimable sourire (où je ne sens poindre nulle ironie ni agressivité) à poursuivre notre marche en silence. Mon intégration dans le groupe est (tacitement) acceptée. Quelques mots. Et déjà des milliers de pas.

 

Premières confidences

Première pause au milieu de la nuit. Mon compagnon de marche, le jeune homme aux petites lunettes rondes, me propose une tasse. Je la saisis avec gratitude. Il se présente succinctement (et sans détour). Il s’appelle Demba et vient de la région sud du pays voisin. Je l’interroge discrètement. Il a débuté son voyage depuis quelques semaines. Nos premiers échanges s’arrêtent là. Nous sommes contraints de reprendre la route. L’un des marcheurs a repéré une patrouille qui circule à proximité. On remballe nos maigres affaires et on court se réfugier à l’abri derrière les maigres talus qui bordent la piste. Hors des regards soupçonneux des autochtones et des autorités locales. Quelques instants plus tard, on reprend notre marche.

 

Nuit sous le soleil

Bivouac à proximité de la piste. A l’abri de quelques bosquets. On installe nos sacs dans des paysages grandioses. Grandioses pour les touristes, hostiles pour les migrants. Question de point de vue ! Feu de camp pour réchauffer les restes de la tambouille dans les boîtes de conserve qui nous servent d’assiettes. Après cette longue nuit (10 heures de marche ! 40 kilomètres parcourus !), on est exténué. Le maigre repas nous laisse affamés. Vu la taille des portions, difficile d’être repu ! On s’endort le ventre à moitié vide sous une chaleur accablante. Et une luminosité aveuglante.

 

 

A MARCHE FORCEE : LA FUITE DES ZONES DE GUERRE CIVILE

 

Un peu de chaleur humaine sous les tropiques

La nuit tombe sur le bivouac de fortune. Demba me tend son jerrican. Il fait une chaleur étouffante. Dernier réconfort avant de reprendre notre marche. Nous levons le camp discrètement. Sans tambour, ni trompette, nous poursuivons notre traversée de la région.

 

Présence féminine : un courage à toutes épreuves

Dans le groupe, 3 jeunes femmes discrètes (que l’on remarque à peine). Elles connaissent le sort réservé aux femmes pendant le voyage. Elles ont rejoint la frontière à pied avec un autre groupe. Contraintes de marcher la nuit, hors des pistes pour échapper aux groupes armées, aux militaires et aux mercenaires qui peuplent la contrée. 25 jours de marche. Enfin 25 nuits de marche. Obligées de se terrer dans la brousse, cachées derrière des broussailles dès les premières heures du jour. Et jusqu’à la nuit naissante. Une traversée éprouvante pour les corps, le moral et les nerfs ! Sans compter la douleur de quitter les siens…

 

A bâton rompu

2 semaines de marche nocturne non-stop sur une mauvaise piste. 3 frontières régionales franchies sans difficulté. On s’éloigne des zones de combats. Arrêt aux heures les plus chaudes. A l’abri des regards. Peu de contact avec les populations locales. Trop dangereux ! Peu d’échanges avec mes compagnons de route. Trop fatigant ! Ravitaillement régulier pour l’eau et l’alimentation. On marche jusqu’à l’épuisement.

 

Confidences de Demba

Demba me confie, lors d’une courte halte, les circonstances de son départ : la guerre civile qui menace dans la partie sud de son pays. Je l’écoute ahuri. L’Occident, comme souvent, étouffe les cris des massacres et l’agonie des peuples en des terres jugées sans intérêt économiques ou aux retombées d’image insuffisantes pour la défense des droits de l’Homme. L’information est distillée au compte-goutte. Les journalistes qui écument le pays sont rares. Et peu relayés par la presse nationale. Seuls quelques reporters (dignes de ce nom), « spécialistes » de la région sont au courant des exactions qui dévastent la zone.  

 

Nuitées sans étoiles

3ème semaine de marche. On s’arrête aux premières heures de la matinée. Le soleil tape déjà fort. On s’allonge à l’ombre d’un bosquet. Comme tous les matins (depuis plus de 20 jours), j’enlève mes godillots, les pose à proximité de mon sac (qui me sert accessoirement d’oreiller) et tente de m’endormir. Je ferme les yeux. Depuis quelques jours, je songe à Nat. A ma vie sur l’autre continent. De l’autre côté de la mer. Vie plutôt confortable au cœur de la terre promise. Malgré la bienveillance de Demba, la solitude et l’éloignement me pèsent. On ne s’improvise pas migrant. On le devient malgré soi. Par nécessité vitale. Quelle mouche m’a piqué de partir, de tout laisser tomber pour cette enquête ? Quelle maladie me ronge pour abandonner périodiquement le confort et la tranquillité ? Est-ce une fuite ? Une quête ? Pourquoi ai-je (toujours) besoin de partir ? Je l’ignore. Je m’endors dans l’ignorance. Dans l’incertitude de la réponse… comme d’habitude… Qu’importe !  A présent, je suis là… parmi mes nouveaux compagnons de vie… en pleine migration errante… A pied pour fuir une guerre qui n’est pas la mienne…

 

Confidences (suite)

Après 3 semaines de compagnonnage, Demba me paraît un type digne de confiance. Ce matin, au bivouac après nos 35 kilomètres de marche nocturne, je lui avoue ma véritable identité. Et le but de mon voyage. Il reste silencieux. Je le vois sourire (mi-ironique mi-admiratif). Quelques jours plus tard, il me confiera l’habilité de ma supercherie. Selon lui, mon allure peut aisément tromper les douaniers, les autorités, les passeurs et tous ceux qui ne se fieraient qu’aux apparences (à mon apparence) et ne me côtoieraient pas suffisamment longtemps pour déceler mes mystérieuses origines.

 

Marche prolongée

A quelques jours de la frontière du pays. Nous sommes pressés d’arriver. La marche se prolonge (à présent) en matinée. Jusqu’aux heures les plus chaudes. Insupportable !    

 

Rencontre inopinée

Un peu avant la frontière. Vers 11 heures du matin. Nous faisons halte. Alors que nous installons sommairement (comme à notre habitude) notre bivouac de fortune, un car s’arrête à notre hauteur. Un groupe de touristes occidentaux en goguette. Derrière la vitre, ils nous saluent d’un geste (ou d’un sourire), prennent quelques photos et repartent. Fin de la visite du zoo. Nuage de poussière au démarrage. Sur la vitre arrière du minibus, je remarque le sigle de l’air climatisé. Je les maudis. Tous ces touristes qui prennent ces contrées miséreuses pour un territoire de dépaysement. Touristes de masse qui déferlent en troupeaux pour explorer les paysages au pas de charge, au frais derrière leur vitre. Voyage d’agrément exotique pendant que d’autres crèvent sous le soleil.

 

Dernière étape à pied

Après plusieurs semaines de marche, on franchit (enfin) la frontière. Sans difficulté. A l’aube. Direction : la dernière grande ville avant l’immense désert qui nous sépare du pays où l’on quitte le continent en pirogue. Sur cette étendue de pierre et de sable, la traversée à pied est impossible. Derniers kilomètres. Sans encombre. Au loin, la silhouette des premières habitations de la grande ville. 

 

 

LOCOMOTION MECANIQUE : LES DANGERS DE LA ROUTE

 

Entassement urbain

Halte au centre de la grande ville. Campement de fortune aux portes de l’agglomération. Dans une sorte de bidonville monstrueux. A peine toléré par les autorités. Une verrue infâme dans une agglomération déjà hideuse et dévastée…! Pourquoi les Hommes s’agglutinent-ils dans ces monstrueuses mégalopoles ?!! Ils y gagnent sans doute en potentialité d’emploi (et de consommation) mais la plupart semblent y perdre leur âme, leur chaleur et leur (vraie) richesse...

 

Locomotion mécanique

On ne s’éternise pas. En deux jours, on déniche un camion. Et un chauffeur. Aucune négociation possible. Les prix sont fixés par le convoyeur. Notre groupe se joint à d’autres déjà entassés sur la plate-forme derrière la cabine. Le soir, le camion démarre chargé de ses grappes d’hommes et de bagages. Un spectacle inimaginable pour un occidental ! En comparaison, le métro aux heures de pointe pendant un jour de grève dans l’une des capitales du continent européen aurait des allures de mode de transport agréable et oxygénant… Voilà qui est peu dire… un entassement invraisemblable. Et infernal ! 

 

Transport collectif

A l’arrière du camion. On est serré comme des harengs. Entassés les uns sur les autres sur des monceaux de bagages, de vieilles couvertures et des toiles de jute crasseuses. Des pieds contre les visages, des coudes dans les côtes. Des genoux dans le dos. Perchés sur cet énorme camion qui se traîne sur une piste cabossée ! Secoués comme du linge sale dans une machine à laver ! 

 

Hygiène et peau sèche

Pour ma part - question nettoyage - je rêve d’une douche. Une douche (toute bête) avec du savon et un peu d’eau chaude. On ne s’est pas lavé depuis 4 semaines. Impossible à cette saison dans ce coin du monde de trouver assez d’eau ! On en a à peine pour boire ! Se brosser les dents tient parfois du miracle ! En ces circonstances, les gestes quotidiens que nous effectuons en Occident (le plus souvent) avec automatisme et routine, prennent ici des allures de grand luxe !

 

Sur la route

Après 60 kilomètres sur une mauvaise piste, le chauffeur s’arrête. Crevaison. 2 heures pour changer la roue. On repart. 40 kilomètres plus loin, nouvelle crevaison. Nouveau changement de roue. On reprend la route. Le lendemain, après quelques kilomètres, rebelote. Le chauffeur nous informe (avec le sourire) qu’il n’y a plus de roue de secours. Il envoie un jeune homme avec les deux pneus crevés sur la route de la grande ville. Il revient en début de soirée (6 heures plus tard). On arrive au poste frontière dans la nuit. Il est 3 heures du matin. 

 

Attaque de pillards

Poursuite de notre traversée en camion. On roule jour et nuit. Avec quelques haltes pour se reposer. Après plusieurs jours de route. En milieu de journée. Le soleil bat son plein. Un pick-up, surgi de nulle part, s’arrête devant nous. Une dizaine d’Hommes en descend. Deux coups de feu. Le camion s’arrête. Des cris. Des hurlements. Un début de panique. On nous intime l’ordre de descendre avec nos « bagages ». On descend une main sur la tête, une main accrochée à notre sac. La bande de pilleurs, armés de fusils et de pistolets mitrailleurs, a flairé le bon filon. On nous aligne. La fouille commence. Les plus malins suivent les conseils de Demba. Ils enfouissent une partie de leurs billets dans le sable. J’ai à peine le temps de planquer les miens. Un des pillards me toise d’un air patibulaire. Il renverse le contenu de mon sac, fouille dans les poches de ma veste et me questionne d’un œil qui en dit long sur la considération qu’il nous porte… en concluant sa fouille d’un crachat qui me dégouline le long du visage. Je m’en tire, si j’ose dire, à bon compte !

 

Le sort des femmes : un destin tragique

Après la fouille, deux jeunes femmes du groupe sont emmenées derrière les dunes. Maintenues par trois hommes en arme, leur sort est scellé. Quelques minutes plus tard, elles reviennent vers nous en larmes. Et les haillons déchirés. Dans leurs yeux, une dignité sans faille ! La plus haute des vertus ! A cet instant, je songe à une phrase de l’Evangile : pardonne-leur… ils ne savent pas ce qu’ils font !  Mais en pareilles circonstances, la grandeur d’âme est (sans doute) impuissante à sauver les hommes. Quant à moi, si j’avais pu les dissuader, je l’aurais fait… mais nous étions assis par terre, tenus en joue par une demi-douzaine de brigands sans foi ni loi, prêts aux pires exactions. Et la peau d’un homme, croyez-le, ne semblait pas valoir chère dans la région ! En comparaison, les quartiers chauds des banlieues occidentales font figure de paradis sécuritaire ! Ici les coupe-gorges méritent vraiment leur nom !

 

Bakchich, le pain des autorités

Nouveau passage de frontière. Au check-point, un « uniforme* » (* un représentant de l’autorité douanière) arrête le camion, nous fait descendre, fouille les bagages (avec indolence). Le chauffeur lui tend quelques billets. Le zèle se relâche aussitôt. On remonte avec nos bagages. Le camion redémarre. On franchit la barrière. Encore quelques centaines de kilomètres avant la destination finale : une des villes côtières du continent.

 

Un peu de chaleur dans le désert

La nuit tombe sur le bivouac de fortune. Demba me tend une tasse de thé brûlant. Il fait froid la nuit sous ces tristes tropiques, mais certains hommes vous réchauffent le cœur ! Demba est de cette race d’homme droit, honnête et généreux ! Une espèce en voie de disparition sur le vieux continent ! Et un peu partout sur cette planète où la chaleur, on ne la trouve plus guère que dans les bagnoles, les fours à micro-ondes et les canalisations de chauffage central. Et pour le reste ! On remonte sur le camion. Et on reprend la route.

 

Nouvelle recherche

Arrivée dans la grande ville de l’avant dernier pays, membre de la zone de libre-échange de cette région. Les groupes se dispersent. Le passage de la prochaine frontière sera clandestin. Demba et 2 de ses compatriotes - Seïssa et Mehta, originaires de la même région et qui ont effectué la plus grande partie de la traversée avec lui - dénichent un vieux minibus déglingué. Et un passeur. Chacun y va de sa poche. La zone est étroitement surveillée. Les contrôles sont fréquents. Et la réputation des autorités inflexible. 

 

Entourloupe d’un exploite-misères

Le soir, le chauffeur-convoyeur n’est pas au rendez-vous. Arnaque en règle. Victimes d’escroqueries comme tant d’autres dans la contrée. Nouvelle attente. Recherche d’un nouveau véhicule. Et d’un nouveau passeur. Tous les passeurs organisent leur trafic au su et au vu des autorités. Les rôles sont distribués. A chacun sa place. La nôtre est d’attendre. D’être livrés au destin que manipulent les exploite-misères !

 

Nouvelle recherche (suite)

On déniche un nouveau chauffeur, propriétaire d’une antique fourgonnette. Demba me lance un œil méfiant. Nouvelle transaction sans négociation. Le passeur nous fait grimper à l’arrière avec rudesse. 15 passagers entassés sous quelques bâches. On démarre. Au cours du trajet, le passeur nous rudoie à la moindre occasion. Il nous frappe avec un bâton (pour nous intimer l’ordre de faire silence) en scrutant l’horizon avec anxiété. Son regard trahit sa peur. La sueur perle sur son front. Il ne cesse de jeter un œil anxieux à son rétroviseur (et un autre à la ronde) pour vérifier qu’aucune voiture ne le suit. Son business est risqué. Il a peur mais nous autres, on est terrorisé. Il risque quelques années de prison, nous notre peau et notre honneur* devant les nôtres (notre famille).  

* le retour au pays, honteux et les mains vides, incapables de rembourser la somme nécessaire pour le voyage, souvent prêtée par la famille et les amis. 

 

Amère surprise

La vieille fourgonnette se traîne. Le trajet s’éternise. Un sifflet dans la nuit. La fourgonnette ralentit. Sous la bâche, le silence absolu. Le souffle court, on attend. Le convoyeur stoppe son véhicule. Des flics surgissent et braquent leur lampe-torche sur nous. Le rai de lumière balaye l’arrière de la fourgonnette. Sous nos bâches, on n’en mène pas large ! J’ai peur. On a tous très peur. Je sens les tremblements des deux compagnons de route collés contre moi. Un tremblement incontrôlable. Dehors, le chauffeur tente de faire diversion. L’un des flics se met à rire et ordonne à deux de ses collègues de monter à l’arrière. Le chauffeur ouvre les portes. Nous sommes terrorisés. On descend un à un. Les flics nous alignent derrière leur jeep. On est sommé de vider notre sac. On s’exécute sans résistance. Les flics prennent leur temps. Ils blaguent avec le convoyeur. Le « bougre » nous a (sûrement) doublés…

 

Précisions : la contrée des arnaques à la chaîne

Quelques passeurs dans la région sont de mèche avec la police. Ils empochent le prix du passage et préviennent les autorités du jour de la « livraison ». Ici comme ailleurs (sur le continent), la « cargaison » de migrants est rentable. Une affaire en or pour les passeurs occasionnels. Une façon peu risquée d’arrondir rondement ses fins de mois… pourvu que l’on soit de mèche avec les autorités…

 

Crier au loup

Chaque homme en défendant sa peau est un exploiteur qui s’ignore… dure loi de la jungle… le monde est peuplé de bêtes féroces… et les agneaux pour survivre n’ont d’autres choix que d’affûter leurs dents pour se transformer en loup. Hobbes* ici est à chaque coin de rue ! Derrière le premier buisson… la première ornière… la première dune… partout…

* célèbre citation du philosophe : « L’homme est loup pour l’Homme. »

 

Nouvelle attente

On patiente jusqu’à l’aube sous le regard indifférent de deux flics, fusil en bandoulière. Les autres flics passent la nuit dans leur véhicule. Vers 5h du matin, un camion bâché déboule. On nous fait monter sans ménagement à l’arrière. Le camion démarre et rebrousse chemin. Direction : la grande ville quittée la veille. 

 

Garde à vue

Les flics nous débarquent dans l’enceinte d’une garnison militaire. On nous enferme dans une grande salle. On menotte les plus récalcitrants. Les « fortes têtes » sont attachés deux par deux. Demba et Seïssa s’assoient dans un coin. Je les imite aussitôt. Au cours de la matinée, d’autres groupes nous rejoignent sur les dalles de ciment poussiéreuses. La chaleur est étouffante. L’unique fenêtre est fermée. Protégée par une grille. Impossible de l’ouvrir. Pas d’eau, pas d’aération. Quelques seaux pour soulager ses besoins. On patiente là pendant deux jours. On entend les pas du flic en faction dans le couloir. Et le rire de ses collègues abrités dans une petite guérite au centre de la cour de la gendarmerie. 2 jours à patienter.

 

Courte oxygénation

En fin de soirée, la porte s’ouvre enfin. On respire. On va se désaltérer au seul point d’eau de la cour. La récréation sera de courte durée. On nous fait traverser l’enceinte de la garnison jusqu’aux bus qui nous attendent sur la place. 4 vieux bus aux moteurs fatigués. Demba lance à ses compagnons un regard rassurant. Il connaît la destination. Certains la devinent. La plupart l’ignore. Je suis de ceux-là.

 

Abandon de la cargaison : le désert des sentiments

Après 6 heures de route sur une mauvaise piste. Il est 2 heures du matin. Les 4 bus s’arrêtent. Les chauffeurs coupent le moteur. Les flics nous font descendre et remontent aussitôt. Et les bus redémarrent. Sans leur cargaison. L’opération dure à peine ¼ d’heure. Débarqués en plein désert. Sans eau. Sans nourriture. On n’a rien avalé depuis 3 jours. Les regards sont fiévreux. Dans les têtes, la terre promise s’éloigne… Nuit noire. Dans le ciel, quelques étoiles. On entend au loin le moteur du funèbre convoi qui s’éloigne. Chacun s’assoit exténué sur le sable froid. Ceinturés par les dunes, nous faisons grise mine. Chacun reprend des forces. Cherche du courage. Chacun à sa façon.

 

Réactions

Je hurle (à cet instant, croyez-moi, on a envie de crier sa rage !) Je crie… et je suis le seul à crier. Mes compagnons ont des réactions moins virulentes (et moins stupides). Ils rassemblent leurs forces avant de repartir à l’assaut de la frontière. Malgré leur silence (ponctué par quelques soupirs d’accablement), j’entends leur rage ravalée derrière leur sourire (et leurs dents blanches serrées).

 

Courage

Après quelques instants, Demba et quelques autres se lèvent. Invitent leurs compagnons à les imiter. A reprendre la marche. Question de survie. On franchit les premières dunes.

 

Aparté

Comment ne pas éprouver d’admiration à l’égard de mes compagnons… je ne supporte pas la moitié de ce qu’ils endurent… conditions précaires du voyage, dureté du monde environnant sans compter l’attitude méprisante des hommes sédentaires qui ne manquent aucune occasion de tirer profit de leur vulnérabilité… chapeaux-bas, messieurs les migrants !

 

Epuisement

Après plusieurs heures, on aperçoit au loin une lumière. Un espoir. Un village isolé dans le désert. Certains compagnons sont à bout de force. Ils se laissent choir sur le sol. On s’arrête, tente de les relever. On les encourage à poursuivre. En vain. Ils sont au bord de l’agonie. La mort au bout du voyage. Mort de soif et d’épuisement. On ne peut s’attarder. Ni les porter. Chacun puise le peu d’énergie qui lui reste. Chacun a à peine la force de sauver sa peau. Plusieurs mourront pendant ces 2 jours de marche forcée à travers le désert.

 

Epreuves

La faim. La soif. La fatigue. Un besoin de manger, de boire et de dormir indescriptible ! A en crever ! On est tous affamé, assoiffé, épuisé. Au bord de la rupture. Eux ont (presque) l’habitude, moi pas. Ca fait une sacrée différence. Ma traversée est une tentative de rapprochement. Eprouver la soif, la faim et le froid marque un homme dans sa chair. Ces épreuves rendent humble… une leçon de vie cruelle qui marque à jamais…

 

Crise de nerfs

A quelques dizaines de kilomètres du village. Mamadou, l’un de nos compagnons de route (depuis le début du voyage), est au bord de la crise de nerfs ! Il balance son sac, frappe le sol à coups de poing, gueule au vent des injures incompréhensibles, se tape la tête par terre. On s’arrête tous, interloqué. Seïssa s’assoit à ses côtés, lui parle avec calme. Rien n’y fait ! Il doit le saisir par les épaules. Mamadou finit par se calmer. Il pleure en silence. De grosses larmes de colère et d’amertume ! Ce voyage est une épreuve terrifiante pour les nerfs ! Quand on est assis tranquillement de l’autre côté de la frontière sous un toit douillet, on n’a pas idée de ce que peut ressentir et endurer un gars qui laisse tout derrière lui et qui traîne la savate pendant des mois (parfois des années) en luttant à chaque instant contre les éléments, la solitude, la tristesse, les flics, les dangers de la route… qui doit sans cesse se battre contre le monde entier et la tentation de tout laisser tomber.

 

Note personnelle

Une comparaison me vient à l’esprit. Elle est (sûrement) déplacée... Tant pis ! Le voyage des migrants s’apparente à un parcours pour athlètes de haut niveau. Endurants à l’épreuve et au moral d’acier ! L’espoir de la terre promise forme des myriades de compétiteurs hors pair !

 

Oasis villageois

Après une journée de marche, on arrive enfin au village. Les villageois nous offrent à boire et à manger. On nous offre l’hospitalité. Un peu d’humanité. Les sourires reviennent sur les visages. Malgré la fatigue, la flamme dans les yeux renaît. On s’embrasse. On remercie Dieu, le hasard, la providence, les villageois. La générosité de nos hôtes. On vient d’échapper à la mort. Petite pensée pour nos compagnons qui n’ont pas eu cette chance. Demba est heureux. Mais son regard est triste. Je devine ses pensées. Il songe à nos compagnons morts en chemin et laissés sur la piste. Une tragédie humaine sans pareille. Je lui jette un regard navré. Il ferme les yeux. Et psalmodie. Après le désert des sentiments et la vallée des larmes, le temps de la prière…  

 

Alliance en terre hostile

La traversée des épreuves et la proximité de la mort renforcent mes liens avec Demba. Mon compagnon au sourire innocent devient (véritablement) mon frère à la peau noire. Le lendemain, nous scellons un pacte. Je lui promets de le suivre tout au long de son itinéraire. Jusqu’à la fin du voyage.

 

Retour à la case départ

Après négociation, l’un des villageois nous emmène dans son vieux break. 10 passagers à bord. Après plusieurs heures de route, retour dans la grande ville de l’avant dernier pays de la zone de libre-échange.

 

Derniers pas sur le continent

Le soir même, on déniche un nouveau camion pour passer la dernière frontière. Début de trajet sans incident majeur. Une seule crevaison. Au poste frontière, en pleine nuit, je suis pris de panique (une peur totalement incontrôlable sans doute liée à notre dernière mésaventure). Je me lève d’un bond en tendant une liasse de billets. Une réaction absurde et instinctive. Puérile et totalement irréfléchie. L’un des douaniers braque sa lampe sur moi. Je ne vois rien. Je suis totalement aveuglé. Il m’interpelle. Il me prend (sûrement) pour l’un des passeurs. J’agite idiotement la liasse de billets. Je dois avoir l’air d’un abruti. Le flic m’arrache les billets en rigolant et ordonne au chauffeur de refermer les portes. Il nous laisse passer. La voie est libre. Nous reprenons la route. Nous franchissons la frontière. Plusieurs centaines de kilomètres plus loin, le chauffeur stoppe son camion et nous fait descendre.

 

Au bout du continent

Devant nous, la mer (enfin) ! L’horizon bleu comme un léger voile devant la fenêtre de l’espoir ! On a le souffle coupé. Après cette éprouvante traversée, je sens chez mes compagnons un regain d’espérance.

 

 

AU BOUT DU CONTINENT

 

Dans la ville côtière

On saute du camion. Les groupes se dispersent. Demba et ses compagnons se dirigent vers la partie ouest de la ville. Direction : le port. Dans la rue, nous croisons des centaines (peut-être des milliers) de partants, tous échoués dans cette ville côtière du bout du continent, point ultime avant la grande traversée (la traversée de la mer)… dernière ligne droite du voyage… On rejoint la longue troupe des porteurs d’espoir.

 

Rencontres inopinées

Au détour d’une ruelle crasseuse où s’affairent nonchalamment des hères en guenilles, Seïssa reconnaît Fatou, un habitant de son village, assis sur un parapet qui surplombe l’océan. Les regards gênés laissent très vite place aux sourires, aux embrassades et aux joies des retrouvailles. Fatou nous explique qu’il vit ici depuis 3 ans et qu’il subsiste en attendant la traversée grâce à un travail déniché sur le port (quelques temps après son arrivée). Payé une misère, il survit tant bien que mal. Coincé sur ce coin de terre, entre le pays qu’il fuit et le pays où il rêve d’aller, l’espoir est mince…

 

J’apprends effaré que certains migrants vivent ici depuis des années. Passagers immobiles à bout de souffle figés en ce lieu pour l’éternité ! Trop honteux de retourner chez eux bredouilles, d’affronter le regard réprobateur de la famille ou du clan et pas assez riches, téméraires ou assez fous pour trouver la force ou l’opportunité de gagner la sainte terre d’Europe !

 

Au fil de la conversation, Fatou nous apprend que Bouba, le cousin de Demba, vit ici depuis quelques mois. En attente, lui aussi, pour l’eldorado… Il nous explique qu’il « loge » aux portes de la ville, dans l’un des bidons-villes communautaires qui entourent l’agglomération. Après mille anecdotes ponctuées de grands éclats de rire, nous quittons notre hôte en fin de journée et suivons un petit groupe chargé de nous conduire vers Bouba (le cousin de Demba). Direction : le camp de réfugiés.  

 

Camp de réfugiés

Après ¾ heure de marche, on arrive sur une immense zone où s’étale le camp. Une étrange monstruosité (à la sordide réputation qui saute aux yeux). Nous sommes à 5 kilomètres de la côte. Des milliers de cabanons installés sommairement avec quelques planches, des bouts de taules, des bâches. Des milliers d’abris de fortune sillonnés par un labyrinthe d’allées poussiéreuses. Parcourues jour et nuit par les réfugiés qui se déplacent en petit groupe. Je jette un œil inquiet à Demba. Il me rassure d’une bourrade sur l’épaule. Son air grave ne me dit cependant rien qui vaille.

 

Camp de réfugiés (suite)

Malgré l’inextricable fouillis, le camp est organisé en quartier (plus ou moins communautaire). On s’enfonce dans le labyrinthe. A l’entrée de « notre quartier* » (*ceux où habitent les compatriotes de Demba), le petit groupe qui nous accompagne nous abandonne. On poursuit seul, Demba, Seissa, Mehta et moi. Malgré les indications, on finit par se perdre. La nuit va bientôt tomber. La réputation de coupe-gorges du camp prend des allures réelles (et inquiétantes). Viols, rackets, trafics en tous genres contrôlés par les maffias locales. L’atmosphère devient (franchement) délétère. Ici et là, de petits groupes commencent à se former. On les voit prendre place aux carrefours et autres lieux stratégiques. Sans doute pour afficher leur présence et contrôler leur zone… On décide d’abandonner. On tente de retrouver tant bien que mal la sortie du camp. On y parvient sans avarie. Mais non sans crainte. La soirée est déjà avancée lorsque nous quittons le camp.     

 

Buba

Le lendemain, nous trouvons (enfin) Bouba, le cousin de Demba. Allongé sur un matelas, devant « son » cabanon - quelques planches maintenues par des clous et recouvertes de tôles et de vieilles bâches déchirées - qu’il occupe avec 5 compatriotes. Les locataires de la cahute nous font un peu de place. On va chercher de vieilles couvertures dans une arrière-cour jonchée d’ordures. Et on s’installe. Voilà pour le décor de notre nouveau foyer.

 

Informations portuaires

Bouba nous donne quelques informations capitales sur la traversée en pirogue : le prix et les difficultés pour trouver des passeurs dignes de confiance. Nous décidons de ne pas nous précipiter… Nous faisons « le tour de la ville » pour glaner des infos complémentaires. En passant devant le palais du gouverneur qui jouxte la place présidentielle (à deux pas de l’ambassade d’un coin de la terre promise), Bouba crache avec mépris sur le trottoir. Un énorme concentré de salive (et de rancœur) s’écrase sur l’asphalte poussiéreux.

 

Ambiance surchauffée

Le soir, au coin du feu, Bouba parle du pays de ses ancêtres. Il maudit les hommes politiques du continent. Corrompus jusqu’au sang qui ont installé et entretiennent un système de privilèges (hérité, selon lui, des colonisateurs). Seules les élites (évidemment) en bénéficient… Demba toise son cousin en silence. Le lendemain, il me dira (en aparté) qu’il n’approuve pas le discours simpliste de Buba qui révèle néanmoins une incontestable vérité.

 

Confidence sur demba

J’apprendrais, quelques jours plus tard, par l’intermédiaire de Metha, que Demba (avant de partir en exil) était prof d’histoire et de philo. Et l’un des plus farouches opposants politiques du régime de son pays. Après les exactions des militaires sur la population proche des rebelles, Demba qui refusait la violence de ses partisans a été contraint de fuir. Pourchassé par les fidèles du régime, banni et rejeté par les siens, aucune autre alternative ne s’offrait à lui : la fuite comme seule issue. Et le long voyage pour la terre promise. Toutes les ambassades étrangères lui ont refusé le statut de réfugié politique. L’exil comme seul chemin… pour tenter de construire l’avenir… un soir, Demba me confiera (entre deux longs silences énigmatiques) son désir de revenir un jour au pays pour impulser une nouvelle politique…

 

Notes personnelles sur mon ami

Mes discussions avec Demba (depuis le début du voyage) ont été peu nombreuses. Mais je n’ai (bien sûr) jamais été dupe… Son statut de migrant et son apparente misère matérielle dissimulaient mal ses connaissances, sa culture et sa richesse. Une immense richesse (intellectuelle sans doute)… mais surtout humaine que Demba n’a jamais cessé, au fil de notre long compagnonnage, de partager, distribuant à tous ses pépites de sagesse et d’humanité…

 

Tensions communautaires

Après quelques jours de cohabitation (et d’infernale promiscuité), l’atmosphère dans le cabanon devient irrespirable. Des querelles incessantes liées à de vieilles rancunes villageoises et familiales empoisonnent les relations entre Buba et Demba. Et une suspicion de vol aggrave le malaise. Les pécules de Seissa et de Mehta ont disparu. Evidemment, nul coupable. Et nul témoin. Chacun clame son innocence. Le lendemain, on réunit nos maigres affaires et on débarrasse le plancher, laissant nos hôtes (à la probité douteuse) à leurs querelles. 

 

Halte forcée

Sans argent, Seïssa et Mehta ne peuvent payer les passeurs. Et poursuivre leur périple. Ils sont contraints de rester dans cette ville-frontière. La traversée en pirogue est donc ajournée… Demba décide de rester pour les aider. Je suis donc contraint à la patience. Je les quitte quelques semaines pour « souffler » à l’hôtel. J’ai honte… il est vrai que j’ai quelques affaires à régler (en particulier deux articles à terminer). Mais je profite aussi de mon séjour (je dois bien l’avouer) pour me reposer et reprendre quelques forces après cette longue et éprouvante période.

 

Débrouilles

Demba déniche un travail de formateur mal payé dans une boîte privée. Exploité, Demba, comme à son habitude, n’en demeure pas moins digne et honnête. A la sueur de son front plutôt qu’à la sueur ou au sang de celui des autres ! Brave Demba en ces farouches contrées ! Seissa et Metha vendent leurs bras comme manutentionnaires sur le port. Et se livrent aussi à divers petits trafics afin d’augmenter les rentrées d’argent. Et d’écourter leur séjour.

 

Mes 3 compagnons s’installent dans un petit logement. Un gourbi infâme qui, après leurs turpitudes passées, a sans doute à leurs yeux des allures de palais princier. Je leur fais envoyer par Nat. un peu d’argent (que Seissa et Metha acceptent et que Demba refuse… ou plus exactement qu’il accepte pour le redonner à plus nécessiteux que lui…). On ne se refait pas ! A cet égard, Demba aurait tort de changer…            

 

Finitions et détails

Je profite de cette longue escale forcée pour achever mes deux articles (2 enquêtes sans grand intérêt pour un magazine nationale à fort tirage). Je reprends également les premières notes de mon voyage, les détails de notre traversée du continent. Bref, je travaille à tuer le temps immobile de l’attente… J’oublie pendant quelques instants le dur métier de migrant. Je reprends la plume et mon boulot de reporter. Une courte halte dans l’incessante fuite en avant vers la Cité miraculeuse. Dans la longue marche forcée effectuée avec la peur au ventre permanente.

 

A chacun son job

Après 2 semaines de « grand luxe » (relatif) à l’hôtel. Je quitte ma modeste chambre pour un minuscule appartement (loué pour une somme modique). Demba, Seissa et Metha quittent leur gourbi et me rejoignent dans mon nouveau « logement ». Une ambiance amicale de colocataires s’instaure. Le matin, chacun vaque à ses occupations. Demba joue à présent les guides touristiques pour quelques étrangers en mal d’aventures exotiques. Il leur donne leur lot d’authenticité. Seisa et Mehta ont quitté leur emploi de dockers pour un job de vendeurs ambulants (ils vendent quelques fruits et légumes dans une petite carriole) en poursuivant néanmoins leur petit business illégal. Moi, je noircis mon carnet et esquisse au crayon quelques scènes de voyage. Bref, je retrouve non sans plaisir mon rôle de journaliste d’investigation - côté planche de travail. J’ai suffisamment trimé ces derniers temps - côté planche à clou, l’autre versant du métier, les mains dans le cambouis et les savates dans la poussière à écumer mon sujet de l’intérieur. La pause est méritée !

 

« Promenades » en terre d’errance

Je profite de cette attente pour « visiter » la ville et les multiples ghettos communautaires. Avec prudence et non sans crainte. Mon allure (et mon statut) de migrant est néanmoins le passeport idéal pour rencontrer les nombreux réfugiés clandestins. Chacun se livre avec pudeur. Face à un étranger, les réticences et les craintes auraient été plus nombreuses. On parle peu chez les migrants. La crainte de se faire dénoncer est forte. La méfiance est la règle.

 

Poursuite de l’attente

Les semaines passent. Jours immuables sous l’ardente chaleur du soleil. Parmi les migrants (que je rencontre), les plus chanceux tentent d’augmenter leur pécule pour payer les passeurs. Ils multiplient les combines (parfois les arnaques). La débrouille à tout va ! La plupart s’évertue à ne pas dilapider leurs maigres économies. Quant aux moins chanceux, ils essayent de survivre… Les plus infortunés sont bloqués dans ce bourbier… ils survivent misérablement et parfois y crèvent…  

 

Le rêve des bords de plages

L’attente se prolonge. Je continue d’arpenter les rues poussiéreuses de la ville. Sur les quais, beaucoup de jeunes. Une myriade de jeunes gens (garçons et filles) en attente de l’autre rive… Je m’assois avec eux, les yeux plantés sur l’horizon devinant, derrière les flots, le continent invisible… je songe à Zaphia rencontrée quelques jours plus tôt dans le quartier chaud de la ville. Prostituée pour survivre. Les passes qui s’enchaînent dans un taudis loué pour quelques pièces. La grossesse en cours. La maladie qui l’affaiblit. Un conte de fée aux allures de cauchemar. Une migrante comme tant d’autres… entre deux passes, Zaphia vient ici. Elle s’assoit sur le quai pour regarder l’océan. Et nourrir son rêve de traversée.

 

Forêt sur le sable en attendant l’eldorado

Sur la plage, une forêt d’embarcations : barques et pirogues. De toutes tailles. La plupart en fort mauvais état. Yassoud, un habitué des lieux, nous explique qu’il attend ici depuis 9 mois. Comme tant d’autres, il vit dans l’un des bidons-villes communautaires aux portes de la monstrueuse cité. En attendant la traversée, il travaille pour un patron du coin. Un artisan qui l’a pris en affection. Et qui l’aide à surmonter son attente. A la loterie de l’exil, certains ont plus de chance que d’autres…

 

Le rêve brisé (au bord de la plage)

Ici, malgré l’indifférence de la population et la bienveillance de certains habitants, la violence est partout. Dans les rues, les squats. Et le cœur des hommes. Et les victimes innombrables. Les corps et les visages sont marqués. Le long périple n’épargne personne. Les souvenirs de violence s’inscrivent dans toutes les têtes… et se lisent dans les regards apeurés. Les yeux de Lucienne (rencontrée ce matin) à deux pas des docks, trahissent la dureté du voyage. Et l’extrême violence de son parcours… Ses grands yeux tristes ont perdu leur flamme. La lueur d’espoir s’est éteinte ici. Contrainte de se prostituer peu de temps après son départ, violée des dizaines de fois, Lucienne n’a plus la force de poursuivre. 5 ans sur la route de l’espoir l’ont brisée. Elle est à la dérive depuis qu’elle a échoué sur cette terre sans promesse. Derrière elle, un passé lourd de regrets (celui, entre autres, d’avoir laissé ses enfants au pays, dans son village lointain du centre du continent). Devant elle, l’avenir sans horizon. Contaminée par le HIV, au stade terminal de la maladie, Lucienne attend la mort, triste et résignée. Il est trop tard. Son destin est derrière elle. Son corps malingre n’a plus la force de la porter. Ni de faire quelques passes pour subvenir à ses maigres besoins. Sans ressource et contrainte de mendier, Lucienne attend la fin du voyage, assise (le plus souvent) sous un porche face à la grande place du marché, à deux pas des bateaux qui partent pour l’Eldorado européen (qu’elle n’a imaginé qu’en rêve et qu’elle ne verra sûrement jamais).  

 

Lointaine terre promise

Qu’elle semble loin et inaccessible d’ici la vieille Europe !  Un eldorado aux mille promesses interdites ! Barré par des barbelés et des fonctionnaires (en uniformes et casquettes) armés de mitraillette et de radars !

 

Accompagnement des migrants et autres associations

Dans ce port du bout du continent, quelques associations (ONG internationales et locales) viennent en aide aux migrants. Un centre de santé ouvre ses portes aux femmes enceintes ou accompagnées d’enfants en bas âge. Un maigre réconfort dans l’indifférence ambiante ! Depuis que je traîne mes guêtres sur les chemins du monde, voyage après voyage, enquête après enquête, je n’ai souvent vu qu’indifférence et individualisme. La plus grosse association informelle qu’il m’ait été donné de connaître sur cette planète pourrait s’intituler (sans hésitation) : « Egoïstes sans frontière », organisation titanesque aux adhérents innombrables… le peuple humain tout entier (à quelques rares exceptions prêts sans doute).

 

Une bonne nouvelle

Après 4 mois de petits trafics, Seissa et Metha ont (enfin) réuni la somme nécessaire pour payer le passeur et leur traversée en pirogue. Le départ est imminent.   

 

 

LA TRAVERSEE

 

Près du bâtiment des autorités portuaires

On marche en file indienne. Ali et Ibrahim, deux migrants rencontrés pendant notre séjour marchent devant moi. Demba derrière. Seissa et Metha ferment la marche. On longe discrètement le mur d’enceinte du bâtiment, à quelques encablures du port. La nuit est tombée depuis environ deux heures. Nos ombres s’allongent sur la piste. Ombres vivantes marchant à la lumière de l’espoir… Les gars gardent espoir. L’espoir est leur béquille. Leur seul moteur. Sans espoir, ils tombent et restent sur le bord du chemin. Atteindre l’autre rive est (à présent) notre seul but. Franchir la frontière de l’eldorado, coûte que coûte. Et nous payons cher. La traversée au prix fort ! A 5 kilomètres de là, le convoyeur nous attend sur la plage. Il nous fait monter à bord sans ménagement. Sur l’embarcation, déjà une trentaine de personnes. Le dernier passager monté, il démarre le moteur.

 

Avarie maritime

Après 2 heures de navigation, le moteur montre des signes de faiblesse. Il crache, toussote et présente d’importantes fuites de gasoil. Une ½ heure plus tard, il finit par rendre l’âme. Le mécano tente une réparation. Les heures passent. Nous dérivons. Angoisse terrible des passagers. Quelques heures plus tard, le jour se lève. Quelques planches qui dérivent au milieu de la mer. Assis sur ces planches, 38 naufragés en quête de salut. Le moteur redémarre enfin. Certains passagers refusent de poursuivre la traversée. L’équipage se scinde. Partisans du retour contre partisans de la fuite en avant. A dire vrai, nous sommes perdus. Le passeur a « la sagesse » de prendre le chemin du retour. Le manque de carburant jouera en faveur des partisans de la prudence. Ce paramètre nous sauvera peut-être (sans doute ?) la vie. Des existences qui tiennent à un peu d’essence… allez savoir !    

 

Réconfort et abandon

Retour à la « case départ ». 5 jours d’attente sur la plage aux abords de la grande ville côtière du bout du continent. Après cette première tentative, on est partagé entre la peur de reprendre la mer et notre furieux désir de quitter cette terre de misère. Ali abandonne. Traumatisé par la traversée. La peur est trop forte. Il rentre au pays. Notre petit groupe se requinque (tant bien que mal). Après négociation avec le passeur, une nouvelle traversée est organisée. Encore 2 jours d’attente.

 

Deuxième traversée

Nouvelle tentative. Avec 108 personnes sur une grosse barque. Hommes, femmes, enfants, nourrissons. Quelques bidons d’eau, quelques vivres et une besace pleine d’espoir et d’angoisse. Nous embarquons (comme la fois précédente) à la nuit tombée. Une nuit d’encre. La traversée se déroule en silence. Quelques pleurs d’enfants. Quelques psalmodies. Le vieux rafiot avance cahin-caha au gré de la houle. Au gré des caprices du moteur. Un vieux moteur qui crache et toussote qu’il faut réparer toutes les 5 heures. A chaque panne, l’angoisse de la dérive se lit sur les visages (un autre moteur d’occasion a été embarqué par précaution… au cas où…). 

 

Détail : le mal de mer

Dès le début de la traversée, je défaille. Un mal de mer abominable. Dès les premières minutes de navigation… je songe avec nostalgie au plancher des zébus… 

 

Première nuit en mer

Les nuits sont froides. En mer, les nuits sont glaciales. Un froid qui transperce la peau, les os… et parfois l’espoir de voir se lever le soleil le lendemain. Chaque passager se terre sous ses loques. Les plus chanceux se couvrent sous une pièce d’étoffe rapiécée.

 

Bagages

Hormis nos deux sacs plastiques (obligatoires pour la traversée, l’un pour vomir, l’autre pour ses besoins) et un bidon d’eau potable de 10 litres, chaque passager n’a en sa possession que son maigre baluchon. Aucun autre bagage. Les plus riches - ou les plus prévoyants dont notre petit groupe fait partie… disposent d’un gilet de sauvetage*. (*beaucoup ignorent les dangers de la traversée… les risques élevés de chavirage et de noyade). Plus d’une centaine de passagers sur une embarcation qui peut décemment en accueillir une soixantaine…

 

Traversée des mers

Au 3ème jour de navigation. Le vent se lève. Le bateau commence à tanguer dangereusement. Les vagues deviennent impressionnantes. Pour ma part, je commence à regretter (sérieusement) le voyage. Ça dure un instant. Moi, dans ce rafiot, je joue (presque) pour rien (ma vie), eux misent leur destin… la survie de leurs familles, de leur village… le sort de leurs descendants, les générations futures, la destinée de leur peuple et de leur continent…. J’ai beau être avec eux, sur ce maudit rafiot, nous ne sommes pas du même monde. Le mien meurt d’opulence, le leur crève d’indigence. Et face aux dangers, ils ont le cœur plus accroché que le mien !

 

Traversée des mers (suite)

3ème jour. Au cours de la nuit. La tempête s’intensifie. La houle devient forte. Très forte. Des creux de 5 mètres. L’apocalypse. Un mal de mer terrifiant. Et l’angoisse de la mort qui se lit sur les visages… Entre deux vomissements, on chante… pour apaiser les esprits… 

 

Avaries maritimes

Devant moi, Demba se baisse. Il s’agenouille et prie. Je l’entends psalmodier à voix basse. S’en remettre à Dieu, voilà, pense-t-il, son seul salut pour la traversée !

 

Accalmie en haute mer

A l’aube, les bourrasques diminuent. Le vent tombe. Les prières de Demba ? Le chant des passagers ? Ou les faveurs du destin ? On entonne une nouvelle mélopée pour remercier la clémence du ciel. La gratitude s’entend au fond des gorges. Malgré la peur qui se devine encore au fond des yeux. La traversée se poursuit…

 

Nouvelle avarie maritime

Au 5ème jour de mer, nouvelle panne de moteur. Interminable. Le mécanicien trifouille une nouvelle fois, desserre des boulons, resserre des vis. On l’entend frapper avec un marteau de fortune sur le métal. Un bruit sourd dans le silence de la nuit. L’angoisse se répand (une nouvelle fois) dans les regards comme une traînée de poudre. L’espoir est mis à rude épreuve. Petite coquille de noix ballottée par les vagues à la merci du destin. Vulnérables destins. Inch’allah ! On attend la peur au ventre. Soumis, comme dit Demba, à la main de Dieu !  Mais pourquoi son Dieu a-t-il pointé le doigt sur eux ? Pourquoi les livre-t-il à cette épreuve ? Pourquoi a-t-il fait naître les habitants de cette embarcation dans des pays ravagés par la guerre, la dictature, la famine ou la misère ? Pourquoi les terres promises sont-elles si éloignées ? Pourquoi sont-elles entourées de barbelés infranchissables ? Sur mon arche déglinguée avec mes compagnons d’infortune, j’éprouve une colère sourde pour mes frères à la peau blanche qui se partagent les richesses du monde en ne laissant que quelques miettes aux affamés et aux miséreux qui peuplent la terre. Une colère silencieuse pour l’indifférence des nantis et l’insensibilité des Hommes…  Que le dieu de Demba me pardonne !

 

Canards frileux

Sur notre rafiot de fortune, je songe aux articles de presse lus avant mon départ. « La vieille Europe, paradis des ex-colonisateurs assiégés par les anciens colonisés doit se protéger » titraient certains journaux ! Quand je pense à ces gratte-papiers sans métier qui réalisent des reportages sans dangers… je n’ai qu’une envie : que tous ceux qui sont assis confortablement devant leur écran, à l’abri de la poignante et bouleversante réalité boivent le bouillon à notre place ! Que tous ces canards frileux (lecteurs et téléspectateurs compris) soient engloutis par les vagues… de ma colère ! 

 

Dramatiques mésaventures de notre folle équipée

6ème jour de navigation. Au loin, on aperçoit (enfin) les côtes. Les côtes de la terre promise. L’aube est proche. Les premiers rayons tentent de percer les épais nuages qui courent dans le ciel. Au-dessus de nos têtes, un hélicoptère. Je lève la tête. Les garde-côtes. Dans le bateau, le silence laisse place à l’effervescence. Un début de panique. Certains se lèvent en agitant les mains. Le passeur leur crie de se rasseoir. Le bateau tangue de plus bel. Le passeur décide de changer de direction. Il pousse son moteur à fond, heurtant les vagues de plein fouet. Les passagers crient, lèvent les yeux au ciel, s’accrochent au bastingage. Au loin, on distingue un bateau (une vedette rapide des gardes côtes) qui vient dans notre direction. On est à quelques centaines de mètres des côtes. Quelques minutes plus tard, la vedette arrive à notre hauteur et nous barre le passage. Sur le pont, un flic hurle dans son haut-parleur. Le passeur coupe le moteur et nous crie de sauter par-dessus bord. La plupart ne savent pas nager. A l’intérieur du rafiot, la panique gagne tous les passagers. Echouer à quelques centaines de mètres de la terre promise ! Plusieurs dizaines de passagers sautent à la mer. Dans un geste désespéré. Je regarde Demba et Ibrahim. La décision est instantanée. On attache notre balluchon autour de notre taille, on fixe en un instant nos bidons et on saute tous les 3 (avec nos gilets de sauvetage). Quelques instants plus tard, les garde-côtes accostent la frêle embarcation des migrants. Lancent des cordes et des échelles. On s’éloigne comme nous pouvons en battant des jambes frénétiquement accrochés à notre bouée de fortune. La terre est à moins de 300 mètres. Les garde-côtes nous regardent nous éloigner, impuissants. Ils nous laissent tranquilles. Ils ne nous rejoindront pas, trop occupés avec les passagers restés à bord du rafiot. Tous seront (sûrement) conduits au centre de rétention local, véritable sentinelle-forteresse de la terre promise. La très grande majorité sera sans doute reconduite dans son pays d’origine. Renvoyés dans des avions charters sur leur continent. Leur voyage s’achèvera là. De la terre promise, ils n’auront connu que ses barbelés… beaucoup sans doute tenteront de nouveau leur chance… entreprendront une nouvelle fois la terrible traversée…

 

A bon port

On arrive sur la côte, frigorifiés. Et au bord de l’épuisement. On reprend souffle. Les poumons en feu… Et on file se cacher dans les hautes herbes qui recouvrent les dunes derrière la plage. On fait halte à l’abri d’un buisson épineux (charmant accueil, n’est-ce pas ?). On est sur la terre promise. Enfin arrivés sur la terre promise. Aujourd’hui, le Dieu de Demba était avec nous ! De Seïssa et Metha, aucune nouvelle. Que Dieu et les Hommes les protègent…

 

 

SUR LA TERRE PROMISE

 

Premiers pas sur la terre promise

On quitte le bord de mer. Pour s’enfoncer dans les terres. Après une ½ journée de marche, on tombe sur un jeune couple qui nous offre à manger. Une petite maison isolée. Un peu à l’écart du village. Repas d’abondance. A l’occidentale ! Je retrouve le goût de la cuisine du continent. Un vrai bonheur (pour moi) ! Et une curiosité pour mes deux compagnons ! Dans l’après-midi, un ami du couple, nous conduit à la gare. 3 billets pour la capitale de ma terre natale. Destination : le foyer d’immigrés où vit un lointain cousin d’Ibrahim, clandestin en terre promise depuis 3 ans.

 

Habits de circonstance

Avant le départ, nous achetons de nouveaux vêtements (3 grosses vestes) sur un marché. Histoire de se protéger du froid… et de se fondre dans le paysage continental… ici, l’hiver (en effet) bat son plein. La saison accueille fraîchement mes compagnons de route. Aussi fraîchement sans doute que les autorités et la grande majorité des autochtones du continent.

 

Cas de conscience

Ici, en terre promise, mon voyage pourrait s’arrêter… j’en ai conscience. Je pourrais reprendre mon identité (occidentale) et aider mes compagnons. J’hésite. Poursuivre la migration me semble pourtant la meilleure option. La plus utile à tous les migrants de la terre. Sans compter ma promesse à Demba : l’accompagner jusqu’à la fin du voyage. L’enquête (donc) continue… Je traverserai avec mes amis mon propre continent dans la peau d’un des leurs… Après mon enquête, mes compagnons le savent, mon aide leur sera indéfectible…

 

Voyage ferroviaire

Le passage de la frontière entre les deux pays se déroule sans encombre. Quelques regards suspicieux parmi les passagers. La plupart indifférent. L’œil soupçonneux d’un douanier monté à la frontière… que je m’empresse d’amadouer par quelques plaisanteries et deux ou trois remarques sur ma connaissance du pays (normal tout de même… j’y suis né). Mes deux compagnons apprécient le confort des couchettes (je ris… moi qui les ai toujours trouvées abominables…), je me range à leur avis : les banquettes ferroviaires sont merveilleuses, extrêmement confortables et très propices au sommeil. Malgré l’angoisse d’être contrôlés, nous sommes si exténués que nous nous écroulons de fatigue. Le lendemain, nous arrivons à bon port. Direction : le foyer d’Issa (le cousin d’Ibrahim). A deux pas de l’appartement de Nat. (qui habite un immense loft au cœur de la capitale). Et à quelques encablures de mon petit appartement de banlieue.

 

Précarité des sans-papiers

Issa, le cousin d’Ibrahim, nous accueille dans son « logement », une chambre de 15 m2 qu’il partage avec 6 colocataires (dont 2 clandestins qui louent leur chambre illégalement). Faute de place, Issa dort par terre sur un matelas qu’il glisse sous l’un des lits-jumeaux pendant la journée. Il nous explique qu’il travaille sur un marché le week-end et « se débrouille » pendant la semaine pour faire de petits travaux comme électricien chez des particuliers. Payé « au noir », il envoie plus de ¾ de son revenu au pays. A sa famille restée au village. Il raconte ses craintes d’être arrêté par les flics. Et d’être renvoyé au pays. Sa peur de marcher simplement dans la rue. Un eldorado à la face cachée dont l’ombre écrase et soumet le migrant à une crainte permanente ! Une existence précaire, des conditions de vie difficiles, un destin fragile, un avenir incertain. Des vies misérables à nos portes ! Au pied de nos immeubles (ou de ceux du quartier d’à-côté !) ! Ibrahim et Demba se regardent d’un air entendu : ils ne moisiront pas ici comme Issa, ils poursuivront leur voyage vers une terre meilleure située au nord de la terre promise. En fin de matinée, nous quittons Issa. Direction : l’appartement de Nat.

 

Etranger en son pays

Je ne prends (évidemment) pas la peine de modifier mon apparence. J’ai la peau toujours aussi noire. Et les cheveux toujours aussi frisés. Et malgré ma parka (achetée 2 jours plus tôt sur le marché), mes vêtements ne sont évidemment plus de première fraîcheur… En passant devant la loge de la gardienne (dans la résidence où habite Nat), elle nous demande ce que nous venons faire dans l’immeuble. Je suis pris au dépourvu. Je lui réponds que nous sommes des amis de Nat. Elle ravale sa suspicion (qu’à moitié). Et moi, mon indignation.

 

Aparté personnel

Sur ce continent, la couleur noire ne semble pas la bonne. Le bronzé n’est pas le basané. Je pense à ces veilles peaux (dont beaucoup habitent le quartier de Nat.) qui se dorent la pilule sur les côtes de la terre promise, qui rêvent d’assombrir leur peau aux rayons du soleil et qui ne supportent le noir sur les vêtements que pour amincir leur silhouette. Mais ni dans les rues, ni près de chez elle, le noir n’a sa place. Ah ! Maudit continent peuplé de vieilles (incontinentes) à la peau hâlée !

 

Court séjour chez Nat.

Retrouvailles émouvantes. Avec mon teint et mes cheveux à l’africaine, Nat. me reconnaît à peine. Elle est bluffée. Moi aussi. J’en palis… blanc comme un linge sous ma peau africaine… en comparaison, Michael Jackson ferait sans doute pâle figure… Nuit mémorable. Un réconfort inestimable après ces longs mois de séparation. Le lendemain, Nat. nous quitte dans l’après-midi. Pour l’autre bout du continent où elle prépare une expo. : une rétrospective de son œuvre (Nat. est artiste-peintre). Malgré notre vie un peu désordonnée ces derniers temps et ma longue absence, Nat. comprend mon obstination… mon entêtement forcené à poursuivre mon enquête sur le territoire qui nous a vu naître…). Après 2 jours de repos (48h de sommeil), nous repartons. Direction : le nord de la terre promise, aux portes de l’eldorado insulaire.

 

Home. Sweet home

Petit détour par mon appartement pour déposer mes carnets… envoyer 2-3 fax… et passer quelques coups de fils (malgré l’utilité incontestable du téléphone portable, j’ai toujours refusé d’en fourrer un dans ma poche, une façon très personnelle de résister au modernisme ambiant)…. Demba et Ibrahim (évidemment) m’accompagnent… Après ce rude voyage, je retrouve avec bonheur la douceur du foyer. Je note (en aparté) la phrase d’un homme politique qui avait prononcé un jour dans l’un de ses discours (resté célèbre) : on ne peut inviter chez soi toute la misère du monde… je ne sais trop qu’en penser… question de place sûrement… qui varie selon la taille du cœur… et du logement… pour ma part, je n’ai de leçons à donner à quiconque… j’habite un deux-pièces… quant au muscle sanguin, il manque sûrement de largesse… mais il fait ce qu’il peut (comme tout le monde, vous me direz…?!).

 

Hors les murs. De l’autre côté de la vitre

Dans le train (vers le littoral septentrional froid et pluvieux). Je regarde mes amis. Avec tendresse. On passe devant l’un des plus grands centres de rétention de la région. Centre situé au cœur de la terre promise isolé par de hauts murs couverts de fils barbelés. Je reste silencieux. Les images d’un documentaire me reviennent en mémoire. Camp de concentration humaine où l’on extermine la dignité et l’espoir des peuples affamés ! Pas leur rage de forcer la forteresse ! Certains échouent ici pour la 3ème, 4ème, 5ème fois. Ils reviennent, recommencent le périlleux périple, bravent tous les dangers pour revenir. Gagner la terre de leurs promesses. La promesse faite à leur famille de s’en sortir

 

Aucun mirador, aucun grillage, aucun mur, aucun képi, aucune législation ne pourraient affaiblir leur volonté… Là-bas, aucun autre espoir que la mort… la mort sans espoir comme seul destin… La volonté d’un homme prêt à tout… et qui n’a rien à perdre… est une arme redoutable… les pays riches feignent de l’ignorer… on n’affame pas les peuples impunément… Un jour (bientôt), l’addition sera terrible… Nulle prophétie. Je ne suis ni devin ni visionnaire. Simple observation de la situation à venir du monde. Un mécanisme enfantin que nul ne souhaite voir… un terrible aveuglement qu’une partie de l’humanité paye aujourd’hui et que l’autre paiera au prix fort demain ! Simple rééquilibrage sur la balance des injustices ! 

 

Sur la côte nord

Aux portes de l’Eldorado insulaire. Dans le quartier de la gare. Dehors, un vent glacial nous accueille. Et fouette nos visages. On ne sait où aller. Dans les rues, quelques groupes de migrants. Comme d’habitude, nous cherchons nos frères compatriotes. On réussit à dénicher quelques maigres informations sur leurs « lieux de résidence ».

 

Recherche d’un gîte

Nous sortons de la ville. Nous marchons quelques kilomètres. En rase campagne. On emprunte la route principale. Les maisons se font plus rares. Cette route de campagne vue avec les yeux d’un misérable migrant (du misérable migrant que je suis devenu, malgré moi, au fil des mois) me laisse un goût amer… Comme étranger en mon propre pays ! Les charmes bucoliques des paysages perdent leur attrait. L’hostilité environnante est évidente ! Parcourir la campagne au chaud dans sa voiture, en quittant momentanément son nid douillet ou y errer à pied sans savoir de quoi sera fait le lendemain change le regard d’un homme ! A la vue de ces contrées champêtres, le mien s’assombrit. Et devient (presque) aussi noir que la peau de mes frères migrants ! Que le cœur est (parfois) versatile !

 

Après plusieurs kilomètres. On arrive sur une ancienne zone industrielle (aujourd’hui à l’abandon). On franchit un grillage. Au loin, on aperçoit quelques baraques de chantier, disséminées çà et là. A proximité de l’une d’elles, un petit groupe de migrants autour d’un feu. On s’approche. Le sol est jonché de détritus, de matelas déchirés, de morceaux de palettes à moitié calcinée : un sous-quart-monde à quelques kilomètres des rangées de petits pavillons coquets qui bordent la côte. Le « chef » de la communauté nous accueille sur le seuil de la porte. Un rapide coup d’œil à l’intérieur. Les matelas s’entassent sur le sol. L’air est irrespirable. La saleté indescriptible. Nous restons dehors, à proximité du vieux tonneau où crépite le feu qui dégage une fumée abondante et suffocante. Et toxique sûrement à en juger l’odeur qui s’en dégage !

 

On nous fait comprendre (en quelques mots) qu’il n’y a pas de place. On poursuit notre route. La nuit tombe. On couchera à la belle étoile (sous l’étoile du nord glaciale) à l’orée de la forêt. A l’abri d’une bâche déchirée trouvée en chemin. Nuit blanche frigorifiante !

 

Cabanon de fortune

Après 2 jours de recherche, on déniche un abri de chantier à l’abandon près d’une zone commerciale en construction. Un cabanon sans porte. Ouvert aux quatre vents. On rafistole notre abri. Quelques planches, des palettes, des plaques de polystyrène, des bâches trouvées dans une décharge sauvage située en contrebas. On fait feu de tout bois pour se protéger de la rigueur du climat. On répare, on calfeutre. On installe 4 matelas crasseux à l’intérieur, un bidon de tôle devant la « porte ». Premiers aménagements de notre campement.

 

L’espoir à portée de main

L’objectif de mes compagnons est clair : gagner l’eldorado insulaire dès que possible. Les lois y sont moins strictes. Et les opportunités plus grandes. Une difficulté de taille : une nouvelle mer à traverser pour franchir la frontière (dernière d’une longue série…).

 

Aux portes de l’espoir, la seule clé : se cacher sous un camion qui prend le ferry. Depuis le resserrement des contrôles, la traversée devient quasi impossible. D’un geste, Ibrahim nous montre les côtes que l’on aperçoit au loin. On quitte le bord de mer pour notre « at home ».

 

Fraternité au cœur de l’hiver (et de la froideur continentale)

Le soir, on se joint aux misérables peuples des migrants dans la longue file qui s’est formée devant le fourgon de Terre d’Accueil, une association locale qui fournit un repas chaud aux migrants clandestins. On fait la connaissance de Gérard, Nicole et les autres qui ont créé un collectif d’aide aux migrants. Désireux d’apporter un peu de chaleur dans la froideur hivernale… quelques douceurs dans l’océan d’indifférence du continent… dur labeur ! Un repas chaud, des sourires. Un peu de chaleur humaine ! 

 

Ici comme ailleurs, les communautés ne se mélangent pas. Chaque groupe est constitué en fonction de l’origine ethnique ou géographique. Les migrants viennent de tous les horizons. Du début à la fin du périple, chacun reste dans son clan. Entre indifférence, lutte pour la survie et racisme (plus ou moins affichée). Ici comme ailleurs, les hommes luttent âprement pour défendre leur peau, leur famille, leur tribu. Et leur territoire. Un monde concentré avec ses misères, ses souffrances, sa fierté, ses méfiances. Et sa violence. Dans la file d’attente, la tension est palpable. On avance lentement. Une fois servi, on s’éloigne avec notre pitance. On se met un peu à l’écart. On s’accroupit. Le repas est vite expédié.

 

Après la distribution, Nicole fait la tournée des groupes, elle distribue quelques rations supplémentaires et prend quelques portables. Khadialy et Youssa, rencontrés dans la file d’attente (2 compatriotes « installés » ici depuis 5 mois) lui confient le leur. Elle les met dans son sac. Elle les rechargera toute la nuit chez elle et les rapportera demain.

 

Les confidences de Khadialy et Youssa

Soirée en compagnie de nos nouveaux « amis ». Khadialy et Youssa nous confient qu’au plus froid de l’hiver, Nicole invitait les migrants chez elle, une dizaine qui dormait sur des matelas dans son modeste 3 pièces. Nicole, nounou, assistante sociale, maman, a pris l’habitude de vivre au rythme des migrants. Nicole a choisi d’être hors la loi, selon les règles de son pays. Loi infamante qui sanctionne toute personne venant en aide aux migrants. Courageuse Nicole qui enfreint la méprisable règle sécuritaire pour redonner aux hommes un peu de fraternité, à la collectivité des hommes un peu d’humanité et à la république ses lettres de noblesse qui s’inscrivent (en 3 mots) sur les façades des édifices publiques.

 

Les confidences de Khadialy et Youssa (suite)

Khadialy et Youssa racontent leur vie. Leur survie. Ils parlent sans détour. Ils accusent les flics qui viennent les déloger régulièrement en les asphyxiant avec du gaz lacrymogène. Ils nous mettent en garde contre les incessants contrôles au poste de police. Les bagarres avec les autres communautés. Leur campement est à 4 kilomètres du centre-ville. La banlieue de la banlieue. Loin des regards. Loin des regards, l’existence des migrants est tolérée. Jamais acceptée.

 

Passage nocturne

3ème jour aux portes de l’eldorado insulaire. Demba et Ibrahim tentent leur première traversée (ils tenteront chaque nuit la traversée). Je les accompagne sur les aires où les poids lourds attendent d’être embarqués sur le ferry. On franchit les deux grillages qui entourent la zone portuaire. On patiente de longues heures. En vain. Et on rentre au milieu de la nuit. Déçu. Et harassé par les heures d’attente dans le froid.  

 

Rafle en pleine nuit

Au 7ème jour. Les dires et les mises en garde de Kadhialy et Youssa (malheureusement) se confirment. Les flics débarquent dans notre campement vers 4 heures du matin (on est couché depuis environ 2 heures). Coups de sifflet. Coup de filet. Gaz lacrymogènes. Cris. Panique dans les sacs de couchages. Les coups de matraques pleuvent. Demba sort la tête de ses couvertures. Il tente d’apaiser les flics. Je m’interpose avec lui. Les flics nous cognent en gueulant. On n’insiste pas. On prend nos sacs et on rejoint Ibrahim dehors.

 

Nuit cristalline

On déguerpit sans demander notre reste. Les flics ne perdent pas de temps. Ils incendient notre baraquement. On assiste impuissant à l'embrasement de notre abri de fortune. Politique préfectorale pour nous inciter à quitter le coin ! Quelques flammes dans la nuit ! Feu de joie des autorités ! Triste spectacle !

 

Note personnelle

L’eldorado prend des allures de terre sans promesse. Une terre d’indignité, hostile à tout étranger. L’occident n’a à donner de leçons à personne en matière de droits de l’Homme !

 

La fuite dans la jungle

On est contraint de battre en retraite. Et de se réfugier dans la forêt près du campement de Kadhialy et Youssa (la « jungle » comme on l’appelle en ces contrées hostiles… hostiles aux migrants). Gérard, le bénévole de Terre d’Accueil nous dégote deux tentes et des duvets. Nicole nous donne un réchaud et quelques ustensiles indispensables à notre survie. On se débrouille…

 

Baume au cœur

Malgré nos déconvenues, Demba a le cœur chantant. Sa présence réchauffe le mien (en passe d’être frigorifié par la froideur de mes compatriotes).

 

Routine des jours

Les jours et les semaines passent. Entre tentative, espoir, échec et débrouille. La survie s’organise (tant bien que mal).

 

Entre les mailles du filet

5ème semaine d’attente et de tentatives pour mes compagnons. Ce soir (comme chaque soir), je les accompagne. On franchit le premier grillage. On rampe jusqu’au second (pour échapper aux rondes des vigiles qui surveillent la zone portuaire). Et on se planque derrière un petit muret à proximité d’un des nombreux « trous » réalisés chaque soir par des dizaines de migrants en partance pour l’eldorado insulaire (le pays des rosbifs). Ibrahim se faufile et court… on le voit disparaître derrière un camion (le dernier camion de la file)… Demba me lance une bourrade sur l’épaule… et nous rentrons. Grand jour pour Ibrahim. Et nouvelle échec pour Demba.

 

Espoir pour Ibrahim

Le lendemain, Ibrahim ne donne aucun signe de vie. Aucun baluchon sur son matelas. Dans le baraquement voisin (celui de Kadhialy), il manque également 3 personnes. Demba interroge. Une femme nous confie qu’elle a vu le camion d’Ibrahim embarquer sur le ferry… Inch’allah ! Que les Dieux du ciel et leurs sbires sur terre les protègent !  

 

Blessure handicapante

Les jours passent. Demba s’est blessé à la jambe en franchissant le grillage : une plaie à la cheville… (sans gravité mais profonde). Obligé de renoncer à la traversée pendant quelques jours. Soins chez le médecin de Terre d’Accueil.

 

Soudaine évolution

7ème semaine. L’attente se poursuit. Elle devient longue (et pénible). Je n’oublie (cependant) pas ma promesse à Demba : l’accompagner jusqu’au bout du voyage. Depuis quelques jours, son comportement m’intrigue. J’observe plusieurs changements notables. Sa volonté de rejoindre l’eldorado insulaire semble s’émousser. Certes il est (encore) en période de convalescence. Sa blessure est en voie de cicatrisation. Mais il fréquente avec une étonnante assiduité les locaux de Terres d’Accueil. Il y passe ses journées. Cette défection m’étonne. Demba n’a pas l’habitude d’abandonner (la partie) si facilement… je lui fais part de mon étonnement.

 

Décision inattendue

Demba me confie son désir de rester ici. Sur ce bout de terre (du bout du continent). A quelques encablures de la destination finale. Et très loin de sa terre natale. Terre d’Accueil lui a proposé de travailler pour eux… la décision de Demba (d’ordinaire si réfléchi) me surprend. Enfin qu’à moitié. Je connais aussi son humanité, son humanisme pragmatique et sage. Et son désir d’être utile à la collectivité des Hommes.

 

Sentiment ambivalent

La décision de Demba me laisse sans voix. Je suis partagé. A la fois ravi (très heureux) et un peu déçu. Je m’incline. Son choix est sans doute le plus sage. Mon enquête se termine. Je lui propose de l’aider à « régulariser » sa situation de clandestin (de migrant sans papier). Il me répond que Terre d’Accueil a amorcé la procédure.   

 

Départ du camp

2 jours pour organiser mon départ. Préparer mon retour. Et me séparer de Demba, mon frère noir, ami et compagnon de voyage. Le matin, je quitte la « jungle », Khadyali, Youssa et tous mes frères d’infortune. Le cœur triste. Et les yeux rougis par les larmes. On s’étreint avec chaleur. Je rentre chez moi.

 

 

EPILOGUE : SUITE DE L’ENQUÊTE & DEVENIR DE MES ANCIENS COMPAGNONS DE ROUTE

 

Sweet home

Retour au bercail. Un havre de paix (et de bonheur simple) après cette longue et rude enquête. Après ce voyage au bout de la nuit… je retrouve avec joie (une joie empreinte de tristesse) mon petit « chez moi », îlot paradisiaque dans ce monde infernal…

 

Un retour peu aisé

Premières journées difficiles. Cafardeuses. Nat. n’est toujours pas rentrée de son expo. Longue transition avant de retrouver mon identité. Je conserve ma peau noire (encore) quelques jours.

 

Retour définitif

5ème jour au domicile. Volets clos. Crème démaquillante. L’antidote à mon gel miracle. Je vide le tube. Premier regard dans la glace. (Grand) éclat de rire. Je ne me reconnais plus. « Je » est un autre. Une peau blanche au cœur noir… et à l’âme africaine. Un drôle de mélange… je contemple mon reflet. Flou et indéfinissable. Je suis habité par un étrange sentiment. Je comprends davantage le sens du voyage… les voyages n’ont pas pour objectif (comme on le clame un peu bêtement partout) de former la jeunesse… je n’ai (de toute façon) plus l’âge des voyages initiatiques… ils n’ont d’autres but que de transformer la conscience… voilà leur intérêt (leur véritable intérêt)… abolir les identités… repousser les frontières… et rapprocher le monde… pour en bâtir un plus fraternel…

 

Travail de bureau

Je m’attèle à l’écriture de l’enquête. Reprise de notes. Je passe mes journées à ma table de travail.

 

L’œuvre du temps

Les semaines et les mois passent.

 

En lien avec Demba

Je reste (évidemment) en contact avec Demba. Coups de fils réguliers. Et chaleureux. 500 kilomètres nous séparent… une paille après les milliers de kilomètres parcourus ensemble. Difficile cependant de se voir régulièrement… Mais l’amitié nous lie. Un lien indéfectible.

 

Enquête en quête d’audience

6 mois après la fin du voyage. Mon enquête s’achève (enfin). Mais reste lettre morte (abandonnée dans un tiroir). Elle n’intéresse personne. Aucun journal. Aucun magazine ne souhaite la publier… Pas assez spectaculaire ! Pas assez vendeur ! Le sort des migrants n’intéresse pas les lecteurs. Dans les rédactions comme dans les rues de la terre promise, les regards se détournent. On me conseille plutôt d’écrire un livre. Avec un titre choc et accrocheur.

 

En lien avec Demba (suite)

Au fils des mois, Demba se fait (étrangement) prolixe. Presque bavard. Il me donne des nouvelles de Khadyaly et Youssa, de nos compatriotes. Et des nouveaux arrivants.

 

Il me raconte les difficultés innombrables des migrants sur la terre promise. Leurs conditions de vie misérables. Quel que soit leur pays d’origine. Partout, la même misère, les mêmes soucis, les mêmes espoirs. Les seules différences : la langue et la couleur de peau.

 

Demba me confie la crainte permanente des clandestins. Leurs sorties la peur au ventre. Epouvantés à l’idée de se faire contrôler par les « uniformes ». Un képi aperçu au coin de la rue les terrifie.

 

Il me parle (à demi-mots) de son projet politique… de ses efforts pour affermir ses bases-arrière : trouver l’unanime soutien de ses compatriotes expatriés comme lui…

 

Je lui parle de mon enquête. Refusée par tous les médias. Il m’encourage à écrire un livre pour la jeunesse. Pour la jeunesse du monde.

 

Enquête en quête d’audience (suite)

Je décide d’écouter les conseils de Demba. Je reprends mes notes. Et tente de transformer mon enquête en livre pour enfants. Tâche ardue de s’adresser à la future humanité, porteuse (espérons-le) d’un avenir plus humain. Et tant pis pour le spectaculaire ! Dans mon récit, seul le réel aura droit de citer…

 

Travail de bureau (suite)

Je passe au crible mes carnets. J’allège mes notes. J’écris mes premières pages. Longues journées assis à ma table de travail.

 

L’œuvre du temps (suite)

Les mois passent. Un travail acharné !

 

Coupure salutaire

Période difficile. Mon livre piétine ! Un comble (et une amère ironie…) pour un bouquin sur les migrants ! Journées cafardeuses. Coup de fil de Demba. Une surprise. Il m’invite. Pour quelques jours.

 

Reprise de voyage

Je quitte mon appartement. Direction : le bord de mer au nord de la terre promise. Je reprends (pour quelques jours) mon voyage de clandestin (à la peau blanche). Train. Arrivée dans l’après-midi. Je sors de la gare. Dans les rues de la ville (et les routes alentour), quelques groupes de migrants (encore plus nombreux qu’avant mon départ). Je me dirige vers les locaux de Terre d’Accueil. Derrière la grande baie vitrée, je reconnais Demba. Il me fait signe de la main… malgré ma peau blanche, il m’a reconnu… devant ma mine pâle (il va sans dire), il éclate de rire… nous nous embrassons avec effusion.    

 

Une juste place

Demba est, lui aussi, méconnaissable. Enfin presque. Il a abandonné ses loques de migrant pour une tenue sobre et décontractée (vêtements à l’occidentale aux tonalités africaines). Il a l’air heureux. A sa place dans ses nouveaux habits. Et son nouvel emploi. Chargé de mission auprès de Terre d’Accueil. Spécialité : l’orientation des migrants. Demba connaît son sujet. Inutile de lui faire un dessin. De lui expliquer les dangers du voyage et le sort des clandestins. Il connaît par cœur… marqué dans sa tête et sa chair… 

 

Chaleureuses retrouvailles

Au cours de la conversation, Demba (le petit cachottier…) m’apprend qu’il s’est marié. Avec une autochtone. Une bénévole de Terre d’Accueil, une petite rousse énergique qui attend, me dit-il avec un air à la fois timide et malicieux, un heureux événement. Sacré Demba ! Je le félicite. Je pense à Nat. A son désir de maternité. Demba me sort de mes rêveries. Le travail l’appelle. Il s’excuse, me tend le rapport qu’il est en train d’achever, saisit son calepin, son téléphone portable et rejoint le couple qui l’attend dans le bureau voisin.

 

L’eldorado, territoire de l’or noir

Je feuillette le rapport de Demba. Je lis au hasard. Extrait sur les conditions de vie et de logement d’une famille de « sans papiers », le sort des clandestins en terre promise : « Après plusieurs mois de recherche, Youssoud, Issa, son épouse et leurs 3 enfants trouvent enfin un logement. Un taudis dans un immeuble insalubre. Etats des lieux : fissures et auréoles d’humidité au plafond. Réchaud crasseux, prises électriques dénudées et toilettes à la turque sur le palier pour un loyer (payé au noir) exorbitant. » Les migrants sont des pépites pour les marchands de sommeil. Et dire que la population (indifférente malgré quelques protestations et de rares et timides actions collectives) et le gouvernement (avec son infâme politique) dorment tranquillement… sur leurs deux oreilles…

 

Chaleureuse soirée

Le soir. Rachel, la femme de Demba, m’accueille à bras ouvert. Elle avait hâte de connaître le fou blanc déguisé en noir… Demba n’avait pas menti… Effectivement, Rachel est petite, rousse et énergique. Et de surcroît, très gentille. La soirée est agréable. Le repas excellent. Et la discussion chaleureuse et animée. Les débats portent évidemment (pour l’essentiel) sur la migration, le long et dangereux périple des affamés de conditions de vie plus dignes, le destin politique du continent… et les enfants, porteurs de l’humanité à venir…             

 

Discours judicieux auprès des migrants

Au cours de mon séjour, Demba me fait découvrir les multiples facettes de son activité. Il m’invite à une réunion organisée par Terre d’Accueil. Dans l’assemblée, beaucoup de visages noirs, parsemée ici et là par quelques faces blanches. Demba, très à son aise, prend le micro et raconte son histoire. Il débute son speech par son voyage à travers le continent et l’attrayant (et illusoire) appel de la terre promise qu’il a ressenti chez ses compagnons de migration. Aujourd’hui, son discours est clair. Il met en garde ses compatriotes contre le mirage européen. Il aimerait dissuader tout candidat à l’émigration de risquer sa vie pour un voyage si périlleux et un destin si précaire et si difficile sur la terre promise. Il tente de faire passer le message auprès de la population des migrants. Il les intime de ne pas leurrer leurs frères, leurs compatriotes restés au pays en leur faisant croire aux délices et aux bienfaits de la vie ici, sur cet autre continent… leur avouer la cruelle vérité : la vie réservée aux migrants sur la terre promise est impitoyable et souvent épouvantable… ne pas les inciter à cette migration inhumaine… ne pas souscrire au mensonge véhiculé par leurs aînés dans lequel eux-mêmes, bien souvent, sont tombés… D’autres solutions existent : l’éducation, le développement local… le discours de Demba est clair… ses arguments convaincants… mais Demba connaît la tradition tenace… l’honneur (la dignité) et les susceptibilités de ses frères noirs… et leur crainte de « perdre la face » devant leur famille et leur communauté…  Demba a du pain sur la planche… Mais je le connais. Il est combatif, mon ami Demba ! 

 

Visite à Kadhyaly et Youssa

Dans l’après-midi, je rejoins Kadhyaly et Youssa. Demba leur a dégoté un logement. A deux pas du centre-ville. 

 

Malgré l’exiguïté de leur appartement, Kadhialy et Youssa m’ouvrent leurs portes. Mieux. Ils m’accueillent à bras ouverts. Comme l’un des leurs (malgré ma peau blanche). Le lendemain. Nous allons flâner sur le port.

 

Kadhialy avoue (à demi-mots) sa déprime. Il s’est mis à boire. Pour payer sa piaule et ses bouteilles, il participe à un petit business. Il « travaille » la nuit. Quelques heures par semaine. Youssa, son compagnon de chambre, cherche un boulot plus « clean ». Sur la terre promise, nulle promesse tenue. Malgré l’aide de Demba et des bénévoles de Terre d’Accueil, leurs conditions de vie matérielle et psychique sont (pour le moins) indécentes. Kadhiali est fatigué. Il m’avoue qu’il est sur le point de rentrer au pays. Pour monter « une affaire ». Tenter sa chance sur son continent.

 

Amer constat

3ème jour de mon séjour chez Demba. Petite incursion dans quelques autres communautés migrantes. Après ces longs mois d’absence, je retrouve, ici plus encore que dans les locaux de terre d’Accueil et l’appartement de Khadaly et Youssa, le goût âpre et acide de la misère. L’inconfort total, l’insécurité, la pauvreté qui suinte de toutes parts… je ressens une drôle d’amertume au fond du cœur…

 

Synthèse du voyage pour (et selon) Demba

Dernier soir en compagnie de Rachel et Demba. Discussion animée autour de mon enquête. Et du voyage des migrants. Demba résume notre voyage en 4 étapes. 1ère étape : la longue traversée du continent, 2ème étape : la traversée des mers, 3ème étape : la survie et le long périple à travers les arcanes administratives, les institutions, les associations de la terre promise… après la marche, les démarches. Papiers administratifs (en tous genres)… l’aventure vers la légalisation jusqu’à la 4ème étape : l’intégration (sans assimilation dévorante). Une longue route que Demba, mon ami Demba, a franchi comme un compétiteur hors pair… sans écraser ses partenaires… un exploit ! Je lui en fais part. Et je vois derrière son visage serein (presque impassible) un sourire de fierté.

 

Dernier événement et ambition politique

Sur le quai de la gare (juste avant de partir). Demba m’annonce qu’il est en passe de créer un nouveau parti d’opposition. Tous ses compagnons de migration et bon nombre de ses compatriotes restés au pays soutiennent sa candidature. Je sais que Demba appartient à cette nouvelle génération d’africains qui souhaitent faire évoluer les mentalités du continent… et non seulement son avenir personnel. Pour l’avoir côtoyé dans les pires situations, je connais sa probité, sa droiture… et sa sagesse. Gageons que son éventuelle accession au pouvoir ne vienne ternir la noblesse de ses ambitions (humaines et publiques). J’ai bon espoir…

 

Au revoir chaleureux

Fin de mon séjour chez Demba. Retour à ma table de travail.

 

Enquête en quête d’audience (suite et fin)

Mon livre s’achève (enfin). Je contacte les éditeurs. Tous  refusent de le publier. Une gentille petite histoire ! Sans intérêt ! Très bien ! Exit donc les éditeurs ! Je publierai mon bouquin à mes frais ! Qu’à cela ne tienne ! Les risques et les affres du métier… je connais !

 

Dernier acte

Fin de mon enquête. Le livre que vous tenez entre les mains est le résultat de ce travail acharné. Un bref aperçu de ma longue aventure, truffée d’anecdotes et d’histoires. Peut-être un éditeur aura-il la riche idée de publier un jour l’intégralité de mes notes… à titre posthume peut-être… je finirai bien un jour par casser ma pipe… Mais avant de passer l’arme à gauche, j’aimerais poursuivre mon travail : informer le monde de la bêtise, de la cruauté et de l’abjection de certains de nos comportements ! Et le boulot (malheureusement) n’est pas prêt de s’arrêter !

 

Voilà maintenant quelques mois que j’ai achevé mon voyage dans la peau d’un clandestin… et j’entends déjà l’appel du large ! Et ses relents nauséabonds ! Bon vent, mes amis ! A bientôt ! Et à bon entendeur…

 

 

PRECISIONS A L’ATTENTION DU LECTEUR

Précisions financières

Les droits d’auteur du présent ouvrage seront équitablement partagés : 1/3 sera destiné à financer le parti politique de Demba (et l’âpre campagne électorale qui s’annonce), 1/3 sera adressé à Terre d’Accueil pour ses multiples actions auprès des migrants et le dernier 1/3 permettra de rembourser mes frais de publication…

 

A l’attention des donneurs de leçons moralistes…

Certains lecteurs pourraient reprocher à ce voyage et à cette enquête un excès d’égocentrisme et une indifférence (néocoloniale) pour la misère du monde. Je les entends (déjà) les nantis repus qui, du fond de leur moelleux canapé, me traitent d’égoïste. D’aucuns pourraient penser, en effet que j’aurais pu aider davantage mes compagnons de route pendant leur voyage. Et faciliter leur périple. Notamment grâce à mes revenus de « nanti occidental » (néanmoins modestes et erratiques)… voici ma réponse : je les ai aidés modestement (très modestement… il est vrai… et à ma façon). Mais pourquoi se contenter d’aider cette poignée d’Hommes et laisser les autres se débrouiller avec leur destin ? D’autres encore pourraient me reprocher (avec une vertueuse indignation au fond de la gorge) de ne pas avoir aidé toutes celles et ceux que j’ai croisés… Certes… je n’ai nullement fait mention dans ce récit du moindre acte d’altruisme et de générosité !  Par pudeur et souci de dignité pour mes compagnons, j’ai préféré taire les gestes… modestes il va sans dire qui permirent de soutenir, de réconforter momentanément un peu de misère, quelques souffrances… Restons-en là ! Une simple précision pour faire taire toute critique (éventuelle). Aux plus mesquins, je rétorquerais que je les ai tous un peu aidés à ma façon. Et que ma traversée de l’intérieur, dans la peau d’un migrant, a sans doute plus de poids qu’une « simple » retranscription de témoignages. Et enfin, disons-le clairement, cette traversée avait une résonance symbolique personnelle forte… sur laquelle je ne m’étendrai pas… il est si facile de juger de son fauteuil… faites votre traversée… et on pourra en reparler… Et pour ceux que ces arguments ne convaincraient pas, quand bien même aurais-je souhaité (et continuerais-je à le vouloir…) sauver l’humanité entière (et davantage) m’en manquait (et m’en manquera toujours…) indéniablement la capacité ! Ma règle (en la matière) : faire à sa mesure. Et tant pis si la mesure est faible…