Conte / 2004 / La quête de sens

Conte métaphysique qui retrace les aventures d'un chercheur de trésor sur la Planète du Grand Labyrinthe. Après une longue traversée des quartiers des P'TITS DOMS , il découvre le monde des GRANDS DOMS avant de poursuivre sa route sur le CHEMIN DU DEDANS…

 

 

Prologue : où le lecteur fait ma connaissance

Je m’appelle petit Pierre. Je suis chercheur de trésor sur la planète du Grand Labyrinthe. Et cette planète, croyez-moi, est bien étrange ! Elle possède tant de quartiers, tant de murs et tant de portes qu’il est bien difficile d’y trouver son chemin ! Peut-être pensez-vous que j’exagère ? Eh bien ! Tenez ! Regardez ! Voici le dessin du Grand Labyrinthe (il s’agit de la reproduction n°387 de mon dessin n°1*)

                        

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 * il est si difficile de représenter une telle planète que j'ai dû jeter à la corbeille mes 386 premiers dessins !

 

Voici un autre dessin de ma planète. Il s'agit de la reproduction n°278 de mon dessin n°2*.

 

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 * Il s’agit toujours de la planète du Grand Labyrinthe mais dessinée, cette fois-ci, sous un autre angle.

 

Je crois que si j'essayais de dessiner ma planète des milliards de fois (en m’appliquant de tout mon cœur), je n'arriverais pas à faire beaucoup mieux. Il est vrai que je ne suis pas un dessinateur très talentueux… mais ça n'a aucune importance puisque je dessine pour mon plaisir. Je me moque bien de la célébrité. Je sais bien que mes dessins ne seront jamais aussi connus que les tableaux de monsieur Léonardo. Pour ceux qui ne connaîtraient pas monsieur Léonardo, sachez qu'il est l’un des plus grands dessinateurs de tous les temps qui a peint l'un des plus célèbres tableaux de ma planète. Et même si vous n’habitez pas la même planète que moi, je suis sûr que vous connaissez ce tableau ! Regardez ! J’ai essayé de le reproduire (avec le portrait de monsieur Léonardo). Le voici :

 

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A présent que vous avez une idée de l'endroit où j'habite, il est temps de vous raconter le début de mon histoire. Mon voyage sur la planète du Grand Labyrinthe a commencé lorsque j’avais 7 ans. A l’époque, j’habitais avec mes parents dans le quartier des P’tits Dôms. Mon voyage a commencé le jour où monsieur Robinson(1) (l’ami de monsieur Antoine(2), vous savez, celui qui a écrit les aventures du petit Prince) m’a fait découvrir l’île de la Conscience. Ce jour-là, les habitants de cette île m’ont appris que j’étais un petit chercheur de trésor. Et je dois dire que j’ai été très surpris de l’apprendre ! Ainsi raconté, le début de cette histoire a l’air compliqué, mais ne vous inquiétez pas, nous avancerons lentement, et peu à peu, soyez en sûrs, vous comprendrez le sens de cette longue marche vers le trésor !

 

Avant de débuter notre périple, il faut que vous sachiez qu’à 7 ans, j’étais loin de me douter qu’il me faudrait entreprendre un long voyage pour trouver le trésor ! Mais, au fil des aventures, j’ai compris que tous les habitants de ma Planète essayaient de le trouver. Et il en est sans doute ainsi pour tous les êtres de toutes les planètes de tous les univers ! Oui, je suis persuadé que nous cherchons tous le trésor… et que nous avons tous bien du mal à savoir où il se cache… Aussi pour essayer (ô très modestement) d’éclairer vos pas sur le chemin, j'ai décidé de vous raconter mon histoire car aujourd'hui, je suis sûr de deux choses. La première est que le trésor existe (oui, je suis persuadé qu'il se trouve quelque part, dans un lieu inattendu et mystérieux) et la seconde chose est qu'il nous faudra marcher longtemps avant de le trouver… En attendant, je vous souhaite beaucoup de courage pour avancer sur le chemin...

Petit Pierre.

 (1) Monsieur Robinson est plus connu sous le nom de Robinson Crusoë

 (2) Monsieur Antoine est l'auteur d'un livre pour enfants très célèbre : Le Petit Prince.

 

 

PARTIE 1 COMMENT J'AI APPRIS QUE J'ETAIS CHERCHEUR DE TRESOR

 

Porte 1 Ma rencontre avec monsieur Robinson

La clairière de l’Imaginaire –

Tout a commencé l’année de mes 7 ans par un beau matin d’été, lorsque l’étrange ami barbu de monsieur Antoine a débarqué dans ma vie. Ce jour-là, j’étais assis sur la terrasse, absorbé par les aventures du petit Prince (vous savez le héros du livre de monsieur Antoine). Cela faisait peut-être une heure que je lisais la fabuleuse histoire du petit Prince lorsque j’ai cru entendre une voix (une voix étrange et un peu lointaine) :

 

-     Eh oh ! Petit Pierre ! Tu m’entends ? Que fais-tu ?

-     Eh bien..., ai-je dit un peu surpris, je… je lis le livre de monsieur Antoine.

-     Ahhh ! dit la voix, quelle belle histoire !

-     Oh oui ! ai-je dit, ses aventures sont fabuleuses… j’aimerais tant être à sa place…

-     A la place du petit prince ? Et pourquoi aimerais-tu être à la place du petit prince ?

-     Parce que ma vie est bien ennuyeuse…

-     Tu t’ennuies…? Eh bien ! Voilà une chance formidable, mon garçon ! L'ennui est une porte merveilleuse pour celui qui veut voyager… Viens ! Suis-moi ! Je vais te montrer.

 

J’ai refermé le livre de monsieur Antoine. Et à l’instant où j’ai refermé le livre, la couverture s’est transformée (oui ! Elle s’est entièrement transformée). Tenez ! Voici à quoi ressemblait la couverture qui ornait habituellement le livre de monsieur Antoine :

 

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Et voici celle que j’aperçus ce jour-là :

 

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Un homme barbu avait pris la place du petit Prince. Et la planète s’était transformée en île. Une île minuscule perdue au milieu d’un océan bleu turquoise. L’homme barbu a agité la main dans ma direction.

 

-     Viens ! dit-il, ne crains rien ! Je m’appelle monsieur Robinson, je suis l’ami de monsieur Antoine. 

 

Et aussi absurde que me parut cette transformation, j’ai tendu la main à cet étrange monsieur Robinson. Il l’a saisie d’une poigne ferme et m’entraîna vers une petite porte cachée derrière les feuilles d’un grand palmier.

 

 

Porte 2 Monsieur Robinson m’ouvre les portes de mon île

–  L’île de la conscience –

-     N’aies pas peur ! dit-il, approche-toi !

Je me suis avancé d’un pas timide.

-     Eh bien voilà ! dit-il en refermant la porte, je suis heureux de te présenter ton île.

-     Mon… mon île ?

-     Oui ! Nous sommes ici sur ton île, mon garçon. C'est l'île de la Conscience ! C'est une île très importante pour trouver son chemin.

Je l’ai regardé avec des yeux tous ronds d’étonnement.

-     L'île de la Conscience… ? Pour trouver mon chemin…?

-     Oui ! Ce sont les habitants de cette île qui guideront tes pas au cours du voyage.

J’ai regardé monsieur Robinson puis j'ai regardé mon île. Comment était-ce possible ? J'étais propriétaire d'une île et je ne m'en étais jamais aperçu… j'allais bientôt partir en voyage et personne ne m'avait prévenu… Quelle bien étrange histoire ! dis-je en moi-même.

-     Je...

-     Chut ! Ne cherche pas à comprendre, mon garçon !

-     Mais..., ai-je protesté, je...

-     Chut ! répéta monsieur Robinson, tu comprendras au fil du voyage.

Et il s’est volatilisé. Eh bien ! dis-je en moi-même, voilà une chose extraordinaire ! Etais-je en train de rêver ? J’ai secoué la tête. Mais non ! J’étais bien éveillé. Devant moi, il y a avait un étang, une fleur, un oiseau perché sur un grand saule, un rocher recouvert de mousse et une petite pierre. 

 

A dire vrai, je ne savais que penser. Alors j'ai quitté mon île pour retrouver le quartier des P'tits Dôms. Inutile de vous dire que j'avais la tête bien songeuse… C'était une découverte si extraordinaire… Peut-être étais-je devenu fou et qu'on allait m'enfermer dans un asile ? Mais je crois que je m'en serais bien moqué. Il n'y avait désormais qu'une seule chose qui m'importait : retourner sur mon île pour y rencontrer ses habitants.

 

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Porte 3 Monsieur l'étang me fait découvrir l'école buissonnière

– L’île de la conscience –

L’occasion se présenta quelques jours plus tard. Un matin alors que j’étais sur le chemin de l’école, la porte de l’île de la Conscience a brusquement surgi devant moi. J’ai aussitôt poussé la porte et je me suis dirigé vers l’étang. 

-     Tiens ! dit l'étang, bonjour, mon garçon. Que viens-tu faire par ici ? 

-     Bon… bonjour ! ai-je bafouillé, je … je me suis perdu…

L’étang m’a regardé d’un œil amusé.

-     Ah oui ? dit-il, tu t’es perdu en venant sur l’île de la Conscience, voilà une chose bien curieuse…

Et il a soupiré.

-     Allons ! Allons, mon garçon ! Inutile de me raconter des histoires ! Personne ne vient ici par hasard. Dis-moi plutôt la vérité ! 

Et je me suis empressé de lui raconter ma vie ennuyeuse. Les longues journées passées sur les bancs de l’école, la sévérité de mes parents qui voulaient que je travaille bien en classe.

- Vous savez, je n'aime pas l'école, monsieur l'étang… on s'y ennuie tellement… mais l’école est obligatoire dans le quartier des P'tits Dôms…

-     Obligatoire ? a répété l’étang, Ah ! Ah ! Ah ! Ah! Obligatoire ?!! Je n'ai jamais entendu une chose si drôle.

-     Ah non ! Ne vous moquez pas de moi ! Ce n'est pas drôle, monsieur l’étang ! 

Et l’étang a éclaté de rire.

-     Ah! Ah! Ah! Ah! Obligatoire ? Et qu'apprends-tu donc de si intéressant à l'école ?

 

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-     Oh ! On apprend des tas de choses, monsieur l'étang… mes parents disent qu'on y apprend des choses très importantes pour son avenir.

-     Ah oui ? dit l’étang, oh ! oh ! oh ! Des choses très importantes pour son avenir… comme tu es naïf ! N’as-tu donc jamais entendu parler de l'école buissonnière ?

-     L'école buissonnière...?

-     Oui, l’école buissonnière ! La plus merveilleuse des écoles ! On ne s’y ennuie jamais… si tu veux, je peux te montrer le chemin. Tu pourras juger par toi-même.

 

Et ce matin-là, au lieu de me diriger vers la salle de classe, mes pas me conduisirent sur le chemin de l’école buissonnière.

 

 

Porte 4 Ma première rencontre avec la fleur

– L’île de la conscience –

L’étang avait dit vrai. L’école buissonnière était bien plus intéressante que l’école des P’tits Dôms. On pouvait s’y promener à sa guise, on pouvait y crier, y chanter ou y rêvasser toute la journée. Aussi, chaque matin, je partais pour l'école buissonnière, découvrant chaque jour des choses nouvelles en flânant dans les rues du quartier des P’tits Dôms. J'avais tant de plaisir à aller à cette merveilleuse école que je me mis bientôt à la fréquenter avec une très grande assiduité.

 

Après plusieurs semaines passées à traîner ici et là dans les rues du quartier, un matin, alors j’étais tranquillement assis sur un banc, plongé dans le livre de monsieur Antoine, la porte de l’île de la Conscience a jailli devant moi. A peine débarqué sur l'île, j’ai aperçu sur l'autre rive de l'étang une étrange lumière qui scintillait. Je me suis approché et j’ai vu la fleur, - l’unique fleur de l’île, une petite tulipe jaune - coincée entre le grand saule et le rocher moussu, qui brillait de mille feux. J’étais si impatient de faire sa connaissance que je me suis avancé vers elle avec beaucoup d’enthousiasme.

-     Bonjour, belle fleur ! ai-je dit en m'asseyant à ses côtés.

La fleur a baissé la tête.

-     Bonjour, belle fleur ! ai-je répété.

Mais la Fleur n'a rien répondu. Elle n'a même pas relevé la tête. J’allais reprendre mon chemin pour aller saluer l’étang lorsque soudain elle m’a souri.

-     Oh ! Quel joli sourire, ma Fleur ! 

 

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A ces mots, la petite tulipe a agité ses pétales et s’est mise à crier (d’une voix très haut perchée) :

-     Si vous croyez que je ne vois pas clair dans votre jeu ! Si vous croyez que j’ignore ce que vous avez derrière la tête ! Je sais très bien où vous voulez en venir avec vos flatteries ! Vous voulez me séduire pour n’en faire qu’à votre tête !

-     N’en faire qu’à ma tête, madame la fleur... ?

-     Parfaitement, jeune homme ! Vous voulez me séduire pour vous dispenser de mes cours de morale!

-     De vos cours de morale…? Et pourquoi me feriez-vous la morale, madame la fleur... ?

La Fleur m’a regardé avec lassitude.

-     Parce qu'il m'appartient de vous faire la morale, jeune homme ! Et je vous rappelle qu’à cette heure de la journée, vous n'avez rien à faire ici ! Vous devriez être à l’école !

-     A l’école ... ? Ah non ! Je n'ai aucune envie d’aller à l’école, madame la fleur ! Je préfère l’école buissonnière.

La fleur a agité ses pétales (avec autorité).

-     Allez ! Ne discutez pas, mon garçon ! Retournez en classe ! Vous ne le regretterez pas ! Et vous verrez… bientôt vous y découvrirez un fabuleux trésor…

-     Un fabuleux trésor…, madame la fleur… ?

Mais la fleur n’a pas jugé nécessaire de répondre. Elle a subitement refermé ses pétales. Et sur ses étranges conseils, je dus me résoudre à quitter l'école buissonnière pour retrouver l’ennuyeux chemin de l’école des P'tits Dôms.

 

 

Porte 5 La magie du regard

– Le quartier des p'tits dôms –

Quelques jours plus tard, je retournai à l'école. Et ce que la Fleur m'avait dit arriva. En entrant en classe, ce matin-là, les élèves m'accueillirent comme un héros.

 

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Les cancres se levèrent pour me faire une haie d'honneur et la plupart de mes camarades m'applaudirent avec, dans les yeux, une lueur d'envie et d'admiration. Ma réputation d'élève assidu à l'école buissonnière m'avait propulsé au rang des célébrités de l'école.

 

Parmi tous ces regards, ceux de mes petites camarades de classe me firent la plus grande impression. Toutes me regardaient avec une étrange flamme aussi douce et brillante que le miel. J'en fus si troublé que je passai la journée à regarder toutes celles qui me regardaient. Ces regards me rendaient le cœur si joyeux que je me mis à rêver de voir cette petite flamme dans les yeux de toutes celles qui croiseraient mon chemin. C'est ainsi que commença mon long voyage à la recherche du trésor.

 

 

PARTIE 2 A LA RECHERCHE DU PREMIER JOYAU : LA BEAUTE

 

Porte 6 La fleur me conseille

– L'île de la conscience –

Le soir, à peine sorti de l'école, je m'empressai de rejoindre mon île. J’avais tant de questions à poser à la fleur que j’ai contourné l’étang sans même le saluer. En me voyant arrivé, la fleur a fait une drôle de grimace :

-     Eh bien ! dit-elle, que viens-tu faire par ici, mon garçon ?

-     Eh bien..., ai-je bafouillé, je… je crois... madame la fleur... que j’ai découvert… le trésor dont vous m'avez parlé.

Les pétales de la Fleur se sont mis à trembler.

-     Oh ! Oh ! Oh ! Oh ! dit-elle, le trésor… ? Comment pourrais-tu trouver le trésor, mon garçon… tu viens à peine de commencer le voyage…

J’ai baissé la tête, un peu déçu. La fleur s’est alors penchée vers moi. Et elle m’a murmuré à l’oreille :

-     Tu viens de découvrir l’existence du joyau de la beauté, mon garçon, le premier des 4 joyaux… et il te faudra encore parcourir un long chemin avant de le trouver…

 

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J’ai regardé la fleur avec curiosité et - je dois le dire aussi - avec un certain intérêt. 

-      Et où se trouve le premier joyau, ma Fleur ?

-     Oh ! Le joyau de la beauté est partout, mon garçon. Il suffit d’ouvrir les yeux !

-     Ouvrir les yeux...? Comment ça… ouvrir les yeux…?

La fleur a agité ses pétales.

-     Je regrette, mon garçon, mais je ne peux t’en dire davantage. Si tu veux connaître le chemin qui mène au joyau de la beauté, va voir madame La pierre. Tu la trouveras de l'autre côté de l'étang.

 

J’ai remercié la Fleur et je me suis dirigé, le cœur plein d'impatience, de l'autre côté de l'étang.

 

 

Porte 7 Les conseils de madame la pierre pour trouver le premier joyau

– L'île de la conscience –

De l’autre côté de l’étang, une petite pierre - toute ronde et toute blanche - m’attendait. J’eus à peine le temps de m’asseoir à ses côtés qu'elle me dit :

-     Tiens ! Bonjour ! Quel bon vent t'amène, mon garçon ?

J'ai bredouillé.

-     Eh bien… comment vous dire, madame la Pierre…, c'est ma Fleur qui… enfin… elle m'a dit que… vous pourriez m'aider… à trouver le…  le joyau de la beauté.

-     C'est exact ! dit la pierre, je suis là pour t'aider. Que veux-tu savoir exactement ? As-tu une idée du genre de beauté qui comblerait tes désirs ?

-     Eh bien…, ai-je dit, je n'en sais rien, madame La pierre, j'aimerais seulement retrouver dans les yeux des filles cette petite flamme aussi douce et brillante que le miel… j'aimerais qu'elles continuent à me regarder… qu'elles me regardent toujours… vous comprenez…

-     Bien sûr… je comprends, dit la pierre, en somme, tu souhaiterais attirer sur toi tous les regards, n'est-ce pas ?

J'ai acquiescé. La pierre a alors soupiré d’aise.

 

-     Eh bien…, il n'y a rien de plus facile, mon garçon. Il suffit d'écouter les conseils du miroir. Ecoute-le comme ton meilleur ami et ton plus fidèle allié car lui seul aujourd’hui te permettra d’avancer sur le chemin de la beauté.

J’ai remercié madame La pierre et j'ai retrouvé, le cœur tout joyeux, le quartier des P'tits Dôms.

 

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Porte 8 Le miroir devient mon conseiller

– Le quartier des p'tits dôms –

Sur les conseils de la pierre, je pris l’habitude de passer de longues heures devant le miroir. Ainsi chaque matin, avant d’aller à l’école, je me postais devant lui et lui demandais quelques conseils avisés. Et le miroir s’empressait de me conseiller sur ma coiffure, en ajustant d’une main experte mes cheveux mal coiffés. Puis il m’aidait à choisir les vêtements appropriés, ceux qui mettaient en valeur toute ma beauté. Il lui arrivait aussi, je dois le confesser ici, de m’embrasser. C’était là une folle envie qui lui prenait de temps à autre. Le miroir était si charmant et si flatteur que je ne pouvais lui refuser… (car lui seul avait, chaque jour, un geste ou un mot d'encouragement pour m’aider à avancer sur le chemin de la beauté). Madame La pierre n’avait pas menti, le miroir devint très vite mon meilleur ami et mon plus fidèle conseiller, se montrant à mon égard toujours très attentionné. Ainsi à la fin de chacune de mes visites, il n’oubliait jamais de m’encourager :

-     Allez, mon garçon ! me disait-il, bonne journée et n’oublie pas de noter tous les regards qui se poseront sur toi aujourd’hui !  

 

Sur les précieuses recommandations du miroir, je mettais donc chaque jour un soin particulier à chercher le regard des filles. Je cherchais leurs yeux partout (en classe ou dans les rues du quartier des P’tits Dôms), et à toute heure du jour (le matin, l’après-midi et le soir). Je les cherchais sans répit comme un chercheur d’or qui œuvre jour et nuit pour assouvir sa fièvre de pépites. 

 

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Quelques semaines plus tard, soutenu et encouragé par mon fidèle et loyal ami le miroir, j'avais considérablement avancé sur le chemin de la beauté. Plus de la moitié des filles de l'école avait déjà posé leurs yeux sur moi. Et je n’en étais pas peu fier.

 

Au cours des mois suivants, mes progrès furent considérables. Les regards devinrent si nombreux que je dus les noter sur un petit carnet. Chaque soir, je consignais les regards de la journée. Puis je les additionnais aux anciens regards. Et je passais mes soirées à les compter et à les recompter comme un avare recompte chaque soir ses pièces d’or.

 

Et après quelques années de patients efforts à suivre les précieux conseils du miroir, je fus bientôt au faîte de ma gloire. J’avais réussi à comptabiliser pas moins de 2974 regards (2974 regards dont je n’étais pas peu fier).

 

 

Porte 9 Comment le premier joyau m'a glissé entre les doigts

– Le quartier des p'tits dôms –

Après quelques années passées à accumuler les regards, un jour, une ombre s’est posée sur les pages de mon carnet. Cette ombre arriva avec un nouveau venu dans l’école. C’était un garçon d’une grande beauté qui attira en quelques semaines tous les regards sur lui.

 

En quelques mois, je vis fondre mes richesses comme neige au soleil. Chaque soir, j’avais beau consulter mon carnet, compter et recompter mes regards… les pages restaient désespérément vides.

 

Malgré mes efforts et les précieux conseils du miroir, le premier joyau était en train de me glisser entre les doigts. Je me sentais triste et malheureux … mais que pouvais-je faire ? J'étais si désespéré de voir m'échapper le joyau de la beauté qu'un matin, je m’en fus chercher un peu de réconfort sur mon île. 

 

 

Porte 10 Monsieur l'étang m'invite à découvrir les beautés du grand labyrinthe

– L'île de la conscience –

Ce jour-là, à peine débarqué sur l'île, je m'arrêtai devant l’étang pour lui raconter mes malheurs.

-     Oh ! Il m’arrive une chose affreuse, monsieur l’étang.

-     Ah oui ? dit l’étang, que se passe-t-il ?

-     Eh bien..., je crois que… je suis en train de perdre le premier joyau, monsieur l’étang. Regardez !

Et je lui ai montré mon carnet.

-     Vous voyez ! ai-je dit, je n'ai pas inscrit un seul regard depuis l'arrivée de ce garçon.

L’étang s’est mis à rire.

-     Pourquoi riez-vous, monsieur l’étang ?

-     Ah ! Comme tu es naïf, mon garçon ! Depuis que tu as commencé ce voyage, tu te laisses mener par le bout du nez. Ta Fleur et madame La pierre t’ont raconté des sottises à propos de la beauté. Ce n'est pas ainsi que tu avanceras sur le chemin qui mène au premier joyau. Tu ferais mieux d’écouter mes conseils ! Rappelle-toi de l’école buissonnière et des choses merveilleuses que tu as découvertes grâce à moi.

-     Oui, ai-je dit en songeant aux merveilleuses journées passées à l’école buissonnière, vous avez raison. Que dois-je faire, monsieur l’étang ?

Devant ma naïveté, l’étang a toussé d’aise.

-     Hum ! Hum ! dit-il, eh bien... je crois qu'il est temps de découvrir les beautés du Grand Labyrinthe, mon garçon. Tu es en âge à présent de visiter les autres quartiers de la Planète… 

J’ai regardé l’étang avec des yeux tout ronds d’étonnement.

 

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-     Allez ! Allez ! dit l’étang, le Grand Labyrinthe est une planète merveilleuse… et si tu savais toutes les beautés qui t’attendent, tu serais déjà en chemin, mon garçon !

 

 

Porte 11 Ma première sortie hors du quartier des p'tits dôms

– Le quartier de la capitale –

Le soir-même, je préparai mes affaires et je me mis en route.

-     A moi l’aventure ! A moi le joyau de la beauté ! Et à moi le trésor ! ai-je crié en quittant la maison.

 

Et j’ai marché avec entrain pendant trois jours et trois nuits... ne ménageant ni ma peine ni mes efforts. A l'aube du quatrième jour, j’ai franchi la frontière qui séparait le quartier des P'tits Dôms et le quartier de la Capitale… et j’ai continué à marcher jusqu’au soir du sixième jour. Et lorsque la nuit tomba au soir du sixième jour, je m'arrêtai exténué par cette longue marche.

 

A dire vrai, je n'avais aucune idée de l'endroit où je me trouvais. J’avais simplement suivi mes pas qui m’avaient mené jusqu’ici. Pourquoi avais-je emprunté ce chemin ? Je n’en savais rien. Mais j’étais si fatigué que j’ai renoncé à le savoir. Oh ! Je verrai bien demain ! dis-je en moi-même. J’ai posé mon sac, je me suis couché sur le bord du sentier et je me suis endormi.

 

  

Porte 12 Ma rencontre avec monsieur bombeaudroit, propriétaire de beautés

– Le quartier de la capitale –

Ces nuits passées sous les étoiles furent merveilleuses. Jamais je ne m’étais senti aussi libre et aussi heureux... J’étais loin du quartier des P’tits Dôms et loin de l’ennuyeux chemin de l’école... Le matin du septième jour, je me suis réveillé à l'aube avec les premiers rayons de soleil. J'ai ouvert les yeux et j'ai vu autour de moi un paysage d'une grande beauté. J'étais au milieu d’un immense verger, au bord d’un petit chemin qui serpentait entre les pommiers et qui se perdait dans les collines. Dans ce quartier, tout avait l'air merveilleux ; le ciel, le gazouillis des oiseaux, le bruit du ruisseau qui coulait en contre bas, les papillons qui virevoltaient entre les pommiers en fleur...

-     Oh ! Que cet endroit est beau ! dis-je en moi-même. 

J’allais reprendre ma route (car il me fallait bien, n’est-ce pas, poursuivre mon voyage) lorsque j’aperçus une pomme à mes pieds.

-     Oh ! dis-je en moi-même, ici, tout est si beau que même la nourriture tombe du ciel !

Et je me suis baissé pour la ramasser lorsque soudain j’ai entendu crier derrière moi :

-     Eh ! Eh ! Eh ! Attends que je t’attrape ! 

Je me suis retourné et j’ai vu un gros bonhomme à la face rougeaude qui courait après un papillon.

-     Eh ! Eh ! Eh ! criait-il, tu feras moins le malin lorsque je t’aurais mis dans ma collection ! Eh bien! dit-il en m'apercevant, que fais-tu là, toi ? Réponds! Que fais-tu ici !!? Sais-tu à qui appartient cette propriété !!?

J’ai secoué la tête.

-     Tu es ici chez moi ! Et personne ne pénètre chez moi sans mon autorisation !

-     Ah..., ai-je bafouillé, cet endroit merveilleux vous appartient… Oh ! Je suis… désolé, monsieur ! Je l’ignorais.

-     Tu l’ignorais !!! Tu ne sais donc pas lire, jeune imbécile !!! a crié le gros bonhomme en désignant un immense écriteau clouté sur un pommier : Propriété privée. Défense ABSOLUE d’entrer. Sous peine de poursuite par la maréchaussée.

-     Vous savez, monsieur…, ai-je dit en baissant la tête, il faisait déjà sombre hier soir lorsque...

-     Ah oui ??? s’est écrié le gros bonhomme en regardant mes habits chiffonnés (par mes six jours de marche et mes six nuits passées à la belle étoile), sale petit menteur ! Tu es donc chez moi depuis hier! A la façon dont tu es accoutré, je parierais que tu es l’un de ces misérables voleurs qui viennent détrousser les honnêtes propriétaires de beautés à la nuit tombée ! Sacré nom de Dieu de voleur ! Tu vas voir !!! Sacré nom de Dieu de voleur !!!

-     Mais non..., ai-je bafouillé, ce… ce n’est pas ce que vous croyez, monsieur ! Je ne suis pas un voleur… je... je suis chercheur, monsieur ! Je cherche… les beautés du Grand Labyrinthe…

 

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-     Les beautés du Grand Labyrinthe ! s’est écrié le gros bonhomme, je ne m’étais donc pas trompé ! Tu n’es qu’un sale petit voleur ! Qu’un sale petit voleur de beautés ! Tu ne perds rien pour attendre ! Tu m’entends, sale petit voleur ! Je ne me laisserai pas faire ! Tu vas voir ! Je vais prévenir la maréchaussée !

Et le gros bonhomme s’est mis à hurler :

- A l’aide ! Au secours ! Au voleur !

- Oh non ! ai-je dit, n’appelez pas les gendarmes, monsieur ! Je ne vous ai rien volé ! D’ailleurs, je m’apprêtais à repartir...

-     Repartir ? a crié le gros bonhomme, il n'en est pas question ! Tu ne bougeras pas d’ici ! Tu vas attendre bien sagement la maréchaussée ! 

-     Mais..., ai-je dit, soyez raisonnable, monsieur. Laissez-moi repartir ! Je vous en prie ! Je ne vous ai rien volé !

-     Rien volé !!! a répété le gros bonhomme, je te rappelle que tu es sur MA propriété ! Tu as dormi sur MON herbe ! Tu as marché sur MON chemin ! Tu respires MON air ! Tu as certainement dû boire l’eau de MON ruisseau ! Tu t’apprêtais à manger l’une de MES pommes ! Tu rôdes depuis hier soir pour me voler MES beautés ! Et tu as le culot de me dire que tu n'as rien volé ! Non mais ! Tu vas voir, sacré nom de Dieu de voleur !

Mais je n'ai pas eu le temps de répondre au gros bonhomme. La maréchaussée est arrivée quelques secondes plus tard. Deux gendarmes se sont précipités sur moi. Ils m’ont attrapé, ils m’ont passé les menottes et ils m’ont conduit au poste.

 

 

Porte 13 La leçon de la maréchaussée

– Le quartier de la capitale –

Arrivé au poste de la maréchaussée, les gendarmes m’ont enfermé dans une cellule minuscule munie de barreaux et d’une petite lucarne. Au bout de plusieurs heures, le chef des gendarmes est venu me chercher. Il a enlevé mes menottes, il m’a fait entrer dans son bureau, il m’a ordonné de m’asseoir et m’a posé tout un tas de questions :

-     Nom ? Prénom ? Adresse ? Profession ?

-     Euh... je… je m’appelle... petit Pierre, monsieur le gendarme. J’habite chez mes parents dans le quartier des P’tits Dôms. Et je suis chercheur de trésor. Je cherche le trésor… et les beautés du Grand Labyrinthe.

Le gendarme a noté ma réponse sur son grand cahier en fronçant les sourcils (ce qui lui donna, je dois bien l’avouer, un petit air d’autorité qui fit son effet).

-     Tu sembles bien jeune pour être chercheur de trésor. Et l’école, mon garçon ?

-     L’école... ? Je… oh... eh bien..., je ne vais plus à l’école, monsieur le gendarme. J'ai quitté l'école… pour partir à la recherche du joyau de la beauté.

 

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Le gendarme a froncé les sourcils en se grattant la tête (ce qui lui donna, cette fois-ci, je dois dire, un air assez bête).

 

-     A ton âge, l’école est obligatoire. Tu es en infraction, mon garçon !

-     En infraction... ? Qu’est-ce que ça veut dire, monsieur le gendarme ?

-     En infraction signifie que tu es hors la loi ! Et les lois et le vocabulaire s’apprennent à l’école, mon garçon !

Après ce sévère rappel à l’ordre, le gendarme a tourné la page de son grand cahier pour m’interroger sur l’affaire de la propriété privée.

-     Que faisais-tu chez monsieur Bombeaudroit ?

J’ai regardé le gendarme avec des yeux tout ronds d’étonnement.

-     Monsieur… Bombe…au…droit… ? ai-je balbutié, qui est-ce ?

-     Monsieur Bom-Beau-Droit est l'un des plus gros propriétaires de beautés du quartier. Il te reproche d’avoir pénétré chez lui pour essayer de les lui voler. Qu’as-tu à répondre de cette accusation, mon garçon ?

-     Eh bien..., ai-je de nouveau bafouillé, je... j’ignorais que j’étais sur une propriété privée, monsieur le gendarme.

-     Comment ça ! a crié le gendarme, tu me prends pour un imbécile ! Tout le monde sait où habite monsieur Bombeaudroit ! Tu ferais bien d’avouer, mon garçon !

-     Mais... je…  je vous assure, monsieur le gendarme ! Je suis arrivé à la nuit tombée. Il faisait noir. Comment aurais-je pu savoir que j’étais chez monsieur Bombeaudroit ?

-     Ahhh... décidément…, a soupiré le gendarme, tu t’entêtes, mon garçon ! Pourquoi refuses-tu de dire la vérité ?

-     Mais..., je vous dis la vérité, je n’ai rien volé, monsieur le gendarme. Je…

Le gendarme m’a interrompu.

-     Tout ce qui se trouve sur cette parcelle du Grand Labyrinthe appartient à monsieur Bombeaudroit ! Il est donc légitime qu’il t’accuse de vol.

Pendant tout l’après-midi, j’ai dû écouter le drôle de sermon du gendarme sur les beautés du Grand Labyrinthe, sur ceux qui les possédaient et sur ceux qui voulaient les leur voler. Et j’avais le cœur bien triste… A la fin de l’interrogatoire, le chef des gendarmes a prévenu mes parents qui m'ont aussitôt ramené dans le quartier des P’tits Dôms. Et en guise de punition, ils m’ont enfermé dans ma chambre pour le restant de la semaine.  

 

Après avoir goûté à cette merveilleuse liberté dans le quartier de la Capitale, inutile de vous dire que cette punition me parut insupportable. Je passais mes journées à tourner en rond dans ma chambre. Comment avais-je été assez stupide pour croire aux belles paroles de l’étang ? Tous les propriétaires de la Planète avaient l'air de posséder toutes les beautés du Grand Labyrinthe. Et si tous étaient aussi généreux que monsieur Bombeaudroit, je n’étais pas prêt de trouver le joyau de la beauté. Ma Fleur ! Oh ! Ma fleur ! dis-je en moi-même, aidez-moi ! Et j’étais si désespéré que j’ai poussé la porte de l’île de la Conscience.

 

 

Porte 14 Ma fleur me console et me parle du deuxième joyau

– L'île de la conscience –

A peine débarqué sur l’île, je me suis dirigé vers ma Fleur en criant :

-     Vous… vous êtes tous des menteurs sur cette île! Je n’ai pas trouvé le joyau de la beauté !

La fleur a posé sur moi un regard plein de tendresse.

-     Allons ! Allons ! dit-elle, il faut être patient, mon garçon ! Nul ne peut trouver le joyau en quelques jours…

-     Vous mentez ! Vous êtes tous des menteurs ! Vous m’avez raconté des sornettes ! Pourquoi m’avez-vous menti, ma fleur ?

La Fleur a agité ses pétales.

-     Ne te mets pas en colère, mon garçon ! Nous avons essayé de satisfaire tes désirs. Mais tes exigences et ton inexpérience sont si grandes ! Et tes connaissances en matière de beauté si limitées…

J’ai regardé ma fleur avec beaucoup de colère au fond du cœur.

-     Vous racontez n'importe quoi, ma Fleur ! Je ne peux faire confiance à personne sur cette île. Je vais m’en aller et je ne reviendrais jamais !

Ma Fleur a écouté mes reproches avec un peu d’irritation. Mais lorsqu’elle a vu ma tristesse, elle a ouvert ses pétales. 

-     Allons ! Allons ! dit-elle, ne te décourage pas, petit Pierre ! Ces aventures ont été très fructueuses… elles t’ont permis d’avancer sur le chemin… à présent tu sais que la beauté possède bien des facettes… et qu’il faut du temps pour toutes les découvrir.

 

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J’ai éclaté en sanglot.

-     Ça m’est égal, ma Fleur ! Moi, je voulais simplement voir briller ma beauté dans les yeux des filles et...

-     Oh ! Ne pleure pas, mon garçon ! Tu dois poursuivre le voyage ! Va voir madame La pierre ! Elle te montrera le chemin qui mène au deuxième joyau… Et la fleur a ajouté d’un air malicieux.

- … car sans le joyau de l’intelligence, nul ne peut trouver la beauté…

 

 

Porte 15 Les conseils de madame la pierre  pour trouver le deuxième joyau 

– L'île de la conscience –

Les dernières paroles de ma Fleur eurent raison de mon ressentiment à l’égard des habitants de mon île. Maintenant que j’avais commencé ce satané voyage, j’étais bien décidé à aller jusqu’au bout... et j’étais prêt à tout pour trouver le trésor. En marchant au bord de l’étang, je me mis donc à réfléchir aux paroles de ma Fleur. Pourquoi m’avait-elle parlé de l’intelligence ? N’étais-je donc pas assez intelligent pour découvrir la beauté ? Et la tête encore pleine de ces pensées, je me suis assis près de la pierre.  

-     Oh ! Bonjour, mon garçon ! dit-elle, quel bon vent t’amène aujourd’hui ?

Après un court instant d’hésitation, je lui ai confié le but de ma visite.

-     Eh bien ! Je viens vous voir pour trouver le joyau de l’intelligence, madame La pierre !

-     Le joyau de l’intelligence... ? a répété la pierre, en as-tu donc fini avec le joyau de la beauté ?

-     Oui ! Bien sûr ! ai-je dit en rougissant, évidemment ! Pour qui me prenez-vous, madame La pierre ?

La pierre a froncé les sourcils mais elle n’a rien dit. Elle s'est contentée de sourire.

-     Bon... bon..., très bien ! dit-elle, et que veux-tu savoir à propos de l’intelligence, mon garçon ?

-     Eh bien ! Je ne sais pas… Je voudrais seulement devenir plus intelligent, madame La pierre !

-     Devenir plus intelligent... ? a répété la pierre, bon ! Très bien, mon garçon ! Et comment comptes-tu t’y prendre ?

 

Je me suis gratté le menton (en proie à une intense réflexion). Comment répondre à une telle question ? dis-je en moi-même.

 

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-     Je ne sais pas, madame La pierre ! Je… je suppose qu’il faudrait que je connaisse plus de choses… 

La pierre m’a regardé avec un air plein de malice.

-     Connaître plus de choses ? Très bien ! Et à ton âge, où peut-on apprendre plus de choses, mon garçon ?

 

J'ai baissé la tête (un peu ennuyé par la réponse qui semblait se dessiner).

-     Eh oui ! dit-elle, à ton âge, l’école est sans doute la meilleure façon de progresser sur le chemin de l’intelligence… 

 

Et ce jour-là, la pierre m’obligea (malgré moi) à reprendre l'ennuyeux chemin de l’école.

 

 

PARTIE 3 A LA RECHERCHE DU DEUXIEME JOYAU : L'INTELLIGENCE

 

Porte 16 Le deuxième joyau se trouve-t-il à l'école ?

– Le quartier des p'tits dôms 

Sur les conseils de la pierre, je suis donc retourné en classe. Une chose avait pourtant changé. J’étais désormais bien décidé à trouver le joyau de l’intelligence (et à ne pas le laisser filer comme le joyau de la beauté). Je me mis donc à travailler avec beaucoup de sérieux. Et comme vous le savez sans doute, le sérieux ouvrent bien des portes... et parmi elles, bien sûr, celles de la réussite scolaire.

 

En quelques jours, j’obtins mes premières bonnes notes. En quelques semaines, je devins un bon élève. Et au fil des années, je réussis avec succès l’ensemble des examens, passant de classe en classe et obtenant tous mes diplômes.

 

Bien des années s'écoulèrent... au cours desquelles j’appris un tas de choses à peine croyables. J'appris ainsi à résoudre des équations très compliquées avec au moins deux inconnues. J'appris les capitales de tous les quartiers du Grand Labyrinthe (et les villes principales des autres planètes). J’appris quelques rudiments de gestion financière pour apprendre à faire fructifier son capital. J'appris le nom de toutes les rivières qui traversaient la Planète. J'appris à parler 7 langues, dont trois mortes et deux presque vivantes. Enfin, j'appris tout ce qu’on pouvait apprendre pour s’engager dans une carrière de technicien, de banquier, d’allumeur de réverbère, de géographe, de businessman ou même de propriétaire...

 

Bref, à la fin de ces longues années d’école, je pouvais prétendre à n’importe quel emploi. Et pourtant... malgré ces longues années passées sur les bancs de l’école, je n’avais pas le sentiment d’avoir vraiment progresser sur le chemin de l’intelligence. Qu’avais-je donc appris de si important à l’école ? dis-je un jour en moi-même. J'avais appris des tas de choses dans des matières très différentes dont voici la liste (presque) complète :

  

-     les mathématiques;

-     la littérature;

-     la physique;

-     la biologie;

-     l’histoire;

-     la géographie;

-     l’éducation physique;

-     les langues vivantes;

-     les langues mortes;

-     l’économie;

-     l’éducation civique;

 

Mais je n'avais jamais suivi le moindre cours sur les Méthodes de recherche du trésor ni le moindre cours sur l'Etude de la beauté. Voilà sans doute pourquoi, je n'avais pas le sentiment d'avoir beaucoup progressé. Le jour où je pris conscience de cette grave lacune dans les enseignements du quartier des P'tits Dôms, j'eus l'intuition qu'il me faudrait (si je souhaitais avancer sur ce chemin et trouver, un jour, le deuxième joyau) apprendre à connaître Tout – absolument Tout – Tout ce qui existait ici, sur cette Planète et ailleurs, partout dans l'univers. Il me semblait qu'à cette seule condition (connaître Tout sur Tout), il me serait possible de progresser sur le chemin de l'intelligence pour espérer un jour comprendre la beauté et trouver le trésor. Et ce jour-là, je pris la décision de devenir omniscient.

 

-     Mais par quoi commencer ? dis-je en moi-même, il y a tant de choses que j’ignore...

 

Comme je n’avais pas la moindre idée de la façon dont je devais m’y prendre pour devenir omniscient, j’ai songé à ma Fleur (à laquelle je n’avais pas rendu visite une seule fois au cours de ces longues années d’école... près de 7 longues années en tout) Mais pourquoi aurais-je été la voir ? J’avais suivi toute ma scolarité en pensant (un peu bêtement – je dois bien l’avouer) que le joyau de l’intelligence me serait donné à la fin de mes études... en même temps que mon dernier diplôme. Oui, j’avais été assez idiot pour croire que j’obtiendrais le joyau de l’intelligence sans les conseils de ma Fleur.... Et après ces longues années d'absence, j'ai poussé (un peu honteux) la porte de l’île de la Conscience.

 

  

Porte 17 Ma fleur m'aide à trouver le deuxième joyau

– L'île de la conscience 

A peine débarqué sur l'île, je me suis dirigé vers ma Fleur, un peu intimidé de la retrouver après ces longues années de séparation.

- Bon… bonjour, ma Fleur !

-     Oh ! Petit Pierre ! dit-elle, quelle surprise ! Que nous vaut l’honneur de cette visite ?

J’ai baissé la tête.

-     Oh ! Pardonne-moi, ma Fleur ! ai-je dit en rougissant de honte, je t’ai négligée si longtemps...

Ma Fleur s’est contentée d'agiter ses pétales.

-     Tu sais, ma fleur ! Pendant toutes ces années, je n’ai pas eu une seule minute à moi. Toute la journée, j’étais à l’école et tous les soirs, je devais faire mes devoirs…

-     Allons, allons ! dit-elle en ouvrant ses pétales, n’en parlons plus, mon garçon ! Tu sais bien que je serai toujours là...

Et je me suis penché vers ma fleur pour la serrer contre moi avec beaucoup de tendresse.

- Alors, dit-elle en desserrant un peu son étreinte, où en sont tes recherches ? As-tu trouvé le deuxième joyau... ?

-     Le joyau de l’intelligence, ma Fleur...? euh... eh bien... comment te dire...

-     Allons, allons ! dit-elle, parle sans crainte ! Tu te doutes bien que je suis au courant de tes mésaventures...

-     Ah... ? ai-je dit étonné, vous... enfin... tu sais donc que...

-     Hem ! Hem ! dit-elle.

 

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Et libéré de toute gêne, j’ai confié à ma Fleur mon embarras à propos du joyau de l’intelligence (totalement introuvable à l’école). Et je me suis empressé de lui expliquer mon désir tout neuf d’omniscience pour progresser sur le chemin de l’intelligence. Ma fleur m’écouta (comme elle le faisait autrefois) avec beaucoup d'attention, elle me sourit une ou deux fois. Puis elle referma ses pétales.

-     Devenir omniscient est une tâche très ambitieuse, mon garçon !

-     Oui ! ai-je dit, mais le deuxième joyau est au bout du chemin, n’est-ce pas ma fleur ?

Ma Fleur a rétracté ses pétales (une façon peut-être pour elle d'exprimer son scepticisme) puis elle s'est penchée vers moi un peu tremblante.

- Le chemin de l'omniscience est une route longue et difficile, mon garçon ! Beaucoup s’y sont égarés… mais fais selon tes désirs ! Va voir madame La pierre ! Elle guidera tes pas sur ce chemin.

Ma fleur a soupiré (sans doute gênée de m’orienter sur ce chemin) et elle m’a souhaité bonne chance. En la quittant, je me suis dirigé de l’autre côté de l’étang pour retrouver madame La pierre.

 

 

Porte 18 Madame la pierre oriente ma recherche pour trouver le deuxième joyau 

– L'île de la conscience 

-     Bonjour, madame La pierre ! Je...

-     Oui, oui ! dit-elle, je sais… inutile de m’expliquer le but de ta visite ! J’ai entendu ta conversation avec la Fleur. Ainsi tu aimerais devenir omniscient ?

-     Oui !  Aujourd’hui, c’est mon vœu le plus cher, madame La Pierre !

-     Bon ! dit-elle, très bien ! Puisque l’école n’a pu satisfaire tes désirs en matière d’intelligence... je ne vois qu’une possibilité, mon garçon. Il va falloir quitter le quartier des P'tits Dôms et t'inscrire à l'université dans le quartier de la Capitale.

-     Quitter le quartier des P'tits Dôms… ? Et m'inscrire à l'université…, madame La pierre ?

-     Eh oui ! dit-elle, si tu veux devenir omniscient, mon garçon, il va falloir suivre les cours à l’Université de Tous les Savoirs dirigée par l’éminent Professeur Etiquette. On y enseigne là-bas un programme d’omniscience appelé Etudes et Connaissances Générales et Détaillées du Voyage, du Labyrinthe, des Planètes et des Univers. Et lui seul, pourra te permettre d’avancer sur le chemin de l’omniscience !

 

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-     Bon…eh bien... d’accord, madame la pierre ! Je vais m’y inscrire et je reviendrais vous voir lorsque je serais omniscient ! ai-je dit en m’éloignant.

-     Oui, oui ! Bien sûr ! dit-elle, à bientôt, mon garçon !

 

 

Porte 19 Le professeur étiquette 

– Le quartier de la capitale 

Le lendemain, je quittai le quartier des P’tits Dôms pour le quartier de la Capitale. La célèbre Université de Tous les Savoirs dirigée par l'éminent Professeur Etiquette était située dans la rue principale, derrière une immense porte de bois sur laquelle était placardée une magnifique plaque de marbre où était inscrit en belles lettres dorées : UNIVERSITE DE TOUS LES SAVOIRS. Je poussai la porte et entrai dans l'immense bureau du Professeur Etiquette. A peine entré, il m'expliqua que le noble établissement dont il était le doyen était l’une des plus prestigieuses institutions du Grand Labyrinthe qui formait les plus éminents savants dans toutes les disciplines existantes. Après cette brève entrée en matière, il me posa quelques questions (qu’il n’est pas nécessaire d’évoquer ici (elles étaient si triviales…)) et me tendit une fiche d’inscription.

 

Voilà comment je fis très officiellement mon entrée à l’Université de Tous les Savoirs, où, pendant près de 7 années, je pus étudier toutes sortes de matières plus étranges et étonnantes les unes que les autres. En voici quelques-unes :

 

-     la philosophie;

-     les mathématiques euclidiennes;

-     la métaphysique comparée;

-     les mathématiques appliquées à l’histoire;

-     la biologie des crustacées;

-     les mathématiques des sciences cognitives;

-     la sociologie des religions;

-     les mathématiques appliquées aux sciences spatiales;

-     l’astrophysique;

-     les mathématiques appliquées aux sciences du goût et de l’esthétisme;

-     la botanique;

-     les mathématiques...

 

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Je ne prends pas la peine d'achever cette liste car l'inventaire des matières serait encore bien long et très ennuyeux à lire. Comme vous l’avez sans doute remarqué (si vous avez lu cette liste avec un peu d’attention), l’enseignement des mathématiques y occupait une place déterminante. En effet, aux yeux du Professeur Etiquette et de ses honorables confrères (éminents représentants du corps enseignant), toutes les disciplines devaient être étudiées avec une extrême rigueur (et quoi de plus rigoureux, à leurs yeux, que les mathématiques !). Ainsi, à chaque début de cours, le professeur en charge des enseignements, nous répétait inlassablement la phrase fétiche de l'université :

 

« Chers étudiants, apprenez à vénérer les mathématiques, Ô noble discipline, qui nous permettra un jour de tout comprendre et de tout expliquer !!! N'oubliez pas que, nous autres, chercheurs, poursuivrons inlassablement nos recherches tant que nous n'aurons pas éclairci notre compréhension rigoureuse, rationnelle et mathématique des origines du Voyage et de l'ensemble des phénomènes relatifs au Labyrinthe, aux Planètes et aux Univers !!! ».

 

Evidemment, les professeurs (et à leur tête l'éminent Professeur Etiquette) ne plaisantaient pas avec les mathématiques. Pour mon plus grand malheur car je n’avais jamais vraiment porté cette discipline dans mon cœur. Et pour être tout à fait honnête, j’avais toujours eu horreur de cette horrible matière. Mais, au cours de ces 7 longues années passées dans ce haut lieu de la Connaissance, il me fut impossible d'échapper aux mathématiques (puisqu'elles étaient enseignées partout et par tous). Aussi, ai-je dû une nouvelle fois, me mettre à travailler d'arrache-pied. En vain… car malgré mes efforts, mes progrès se révélèrent  médiocres... Au cours de ces 7 longues années, mes notes n’ont jamais réellement pu dépasser le zéro absolu. Bref… en un mot, mes résultats en mathématiques furent toujours catastrophiques ! Ce qui m'attira, dès les premiers jours, les foudres du Professeur Etiquette qui ne pouvait souffrir la médiocrité chez ses étudiants. Face à mes résultats peu convaincants, le Professeur s'évertuait à  m'expliquer (et à me ré-expliquer inlassablement) les raisonnements mathématiques les plus élémentaires. Mais plus il s’acharnait à m’expliquer les fondamentaux de cette noble matière, moins je comprenais ce qu’il racontait... ce qui le mettait dans de terribles colères. Un jour, alors qu’il nous rendait un devoir de 7ème année (une interrogation sur la valeur absolue et les valeurs relatives), le professeur a perdu son sang-froid. Ce jour-là, il m’a rendu ma copie avec un éclair de fureur dans les yeux :

-     Petit Pierre ! avait-il crié, vous n’êtes qu’un cancre ! 4/ 20 !

 

Et le Professeur (qui ne plaisantait pas avec les mathématiques), plaisantait encore moins avec les mauvaises notes. Des éclairs se sont mis à briller dans ses yeux (ce qui en général annonçait une tempête apocalyptique !). Ce jour-là, la tempête fut effroyable. Ce fut une cascade de noms d’oiseaux qui claquaient comme des virgules dans un long flux de mots :

-     4/20 ! criait-il, cancre ! Crétin ! Idiot ! Triple andouille ! Âne bâté ! Vous ne comprenez vraiment rien ! Pas un dixième de ce que je vous raconte ! Faut-il être stupide ?!! Vous êtes vraiment un imbécile heureux, mon garçon !

 

Cette averse, ce déluge, cette avalanche dura près d’un quart d’heure. Lorsqu'enfin le professeur se calma, je rentrai chez moi le cœur bien triste.  

 

 

Porte 20 Monsieur l'oiseau  

– La clairière de l'imaginaire 

Arrivé dans ma chambre, je jetai ma copie par terre et me laissai choir derrière la porte. Et si le Professeur Etiquette avait raison ? dis-je en moi-même. Peut-être n’étais-je, après tout, qu’un imbécile ? Mais je n’étais sûrement pas un imbécile heureux ! J’étais un imbécile très malheureux qui ne trouverait sûrement jamais le deuxième joyau. Ah ! Décidément, dis-je en moi-même, il est bien difficile d’avancer sur le chemin de l’intelligence ! Et en proie à un doute terrible, je me mis à réfléchir… Pourquoi le professeur Etiquette n’avait-il encore jamais donné aucun cours sur les Méthodes de recherche du trésor ou sur l’étude de la beauté... (et savait-il seulement où se trouvait le trésor et ce qu’était la beauté ... ?). Ah ! Décidément, dis-je en moi-même, personne n’enseigne de telles matières dans cette université ! Tout le monde ne jure que par les mathématiques ! Les mathématiques ! Toujours les mathématiques ! Etait-ce ma faute si je n’y comprenais rien ? Décidément, dis-je en moi-même, depuis mon entrée à l’université, je ne me suis jamais senti aussi malheureux ! Et ce jour-là, je me mis à maudire le Professeur Etiquette et ses foutues mathématiques. Ma Fleur avait raison, jamais je ne réussirais à devenir omniscient. J'ai regardé ma copie en songeant à ma Fleur. Et j'ai vu qu’elle était tachée par quelques larmes (quelques larmes de tristesse et de colère). Tenez ! Regardez ! Voici ma copie (je l’ai conservée bien soigneusement pendant toutes ces années (car elle reste pour moi un souvenir inoubliable…)) :

 

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Eh bien ! Figurez-vous qu’à l’instant où j’ai regardé ma feuille, il se passa une chose extraordinaire ! La figure géométrique (sur la page de droite) se transforma sous mes yeux ! Et voici en quoi elle se transforma :

 

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Oui, la figure se métamorphosa en pélican (le pélican de l’île de la Conscience). Oui ! Oui ! C’est bien lui que vous apercevez sur ma copie ! En ce jour de grande tristesse (je ne m’étais, je crois, jamais senti aussi misérable), il avait eu la merveilleuse idée de me rendre visite.

-     Bonjour ! dit-il en se posant sur la barre de mon 4/20.

-     Oh ! ai-je dit en essuyant mes larmes, bonjour monsieur l’oiseau !

-     Eh bien ! Que se passe-t-il ? Pourquoi pleures-tu, mon garçon ?

-     Parce que… je suis un imbécile très malheureux, monsieur l’oiseau...

Le pélican a hoché la tête.

-     Comment peux-tu dire une chose pareille ! Dis-moi plutôt ce qui te rend si triste !

Et j’ai confié au pélican ma tristesse de ne pas avancer sur le chemin de l’intelligence et mon désespoir de ne jamais pouvoir trouver le deuxième joyau.

-     Allons ! Allons ! dit-il, tu finiras par le trouver… un peu de patience, mon garçon…

-     Mais non ! ai-je dit, je suis un idiot ! Et les idiots ne comprennent rien, monsieur l’oiseau ! Comment pourraient-ils trouver le joyau de l’intelligence ? 

-     Hem ! Hem ! dit le pélican.

Et il a regardé ma copie (avec attention).

- Eh bien ! s’est-il exclamé, il s'agit là d’un exercice sur la valeur absolue et les valeurs relatives !

-     Oui ! ai-je dit, une question bien trop difficile pour un idiot de mon espèce, monsieur l’oiseau.

Le pélican a posé le bout de son aile sur son bec.

-     Chut ! dit-il, à présent cesse de dire des bêtises, mon garçon !

Et il a avalé ma note. Oui ! Le pélican a avalé le 4 et le 20 d’un seul coup.

-     Allez ! Approche-toi ! dit-il, nous allons étudier cet exercice ensemble !

 

Le pélican m'a invité à monter sur son dos. J’ai enjambé ma drôle de monture. J'ai fermé les yeux et nous nous sommes envolés.

 

 

Porte 21 Monsieur l'oiseau est un drôle de professeur

– L'île de la conscience 

En un coup d’aile, le pélican franchit la minuscule porte qui nous séparait de l’île de la Conscience. Il se posa quelques instants aux côtés de ma Fleur puis il reprit son envol. Nous sommes montés très haut dans le ciel. Après quelques minutes de voyage, nous avons atterri dans une caverne aux parois transparentes située juste au-dessus de l’île de la Conscience (on aurait dit une énorme boîte de verre).

 

A peine arrivés, le pélican me fit descendre et déposa mon 4/20.

-     Prends le 20 ! dit-il, et retourne-le !

J’ai mis le 20 à l’envers.

-     Maintenant prends le 4, mon garçon, et pose-le par-dessus !

J’ai saisi le 4 et je l’ai posé sur le 20.

-     Bien ! dit-il, maintenant grimpe dessus !

Que pouvait bien signifier ce genre d’acrobatie ? dis-je en moi-même.

-     Ne t’inquiète pas ! dit le pélican, nous allons étudier ensemble la valeur absolue et les valeurs relatives.

- Eh bien..., ai-je dit un peu déconcerté, j’ignorais que vous étiez aussi professeur de mathématiques, monsieur l'oiseau !

Le pélican s’est mis à rire. Il se mit à rire si fort que je faillis tomber de mon drôle d’échafaudage.

-     Professeur... ? dit-il, quelle drôle d’idée ! Je ne suis pas professeur, mon garçon ! Je suis pompier des valeurs relatives et gardien de la valeur absolue.

J’ai regardé le pélican avec des yeux tout ronds d’étonnement.

-     Oh ! Il n'y a là rien de très compliqué, mon garçon. Mon rôle consiste à éteindre le feu sur les valeurs relatives et à faire visiter la valeur absolue…  

Et le pélican se lança dans quelques explications techniques. Ainsi il m’apprit que mes larmes n’étaient pas tombées par hasard mais qu’il les avait faites tomber sur ma copie pour effacer la valeur de mon 4/20.

-     Un pompier doit lutter contre les incendies, mon garçon ! Mais parfois les larmes ne suffisent pas à éteindre le feu ! Aussi, le pompier doit sortir sa grande échelle pour sauver ceux qui risquent d’être étouffés par la fumée des valeurs relatives…

-     Hem ! Hem ! ai-je dit, je ne comprends rien à ce que vous dîtes, monsieur l'oiseau ! 

-     Ne t’inquiète pas ! Tu vas comprendre, mon garçon ! Nous allons faire ensemble un petit exercice. 

 

Et le pélican a sorti une échelle (une très grande échelle).

-     Fixe-la sur la barre du 4 ! dit-il.

Je me suis dépêché de la fixer.

-     Voilà monsieur l’oiseau !

Le pélican m’a alors regardé droit dans les yeux.

-     N’oublie jamais, mon garçon ! Pour apprécier les valeurs, tout dépend de l’échelle ! Maintenant regarde à tes pieds ! Et dis-moi ce que tu vois !

 

J’ai regardé. Il y avait là un bout de chiffre (à peine visible).

-     Euh… eh bien… d’ici, je ne vois pas grand-chose, monsieur l’oiseau.

-     Bien ! dit-il, tu ne vois pas grand-chose ! A ce niveau, on ne voit jamais grand-chose. C’est tout à fait naturel ! A présent, grimpe sur le premier barreau ! Et dis-moi ce que tu vois !

J’ai grimpé sur le premier barreau.

-     Je vois un 4 bizarrement posé sur un 20 à l’envers, monsieur l’oiseau.

Le pélican me félicita.

-     Bien, mon garçon ! Maintenant grimpe encore de 2 barreaux ! Et dis-moi ce que tu vois !

-     Je vois… je vois ma composition de mathématiques, monsieur l’oiseau.

-     Très bien ! dit le pélican, et vois-tu encore ton 4 sur 20 ?

J’ai regardé ma copie avec attention.

-     Non ! Je ne vois plus ma note, monsieur l’oiseau.

 

p23

 

-     Bien ! Très bien ! Continue de monter, mon garçon ! Et dis-moi ce que tu vois !

-     Je vois… je vois ma chambre, je… je vois aussi le bureau du Professeur Etiquette. 

-     Vois-tu encore ta copie ?

-     Oh ! Je la vois à peine, monsieur l’oiseau.

-     Bien ! Très bien ! dit le pélican, continue de monter, mon garçon !

Et j’ai continué de grimper à l’échelle (trouvant ce jeu de plus en plus amusant).

-     Maintenant, je… je vois la maison de mes parents et je vois aussi l’Université de Tous les Savoirs, monsieur l’oiseau.

-     Bien ! Très bien ! Continue de monter, mon garçon !

-     Maintenant je… je  vois les rues et les maisons du quartier des P’tits Dôms, je vois aussi les routes et les champs du quartier de la Capitale. D’ici, tout a l’air minuscule ! Oh oui ! Tout a l’air minuscule, monsieur l’oiseau !

-     Bien ! Très bien ! Continue de monter, mon garçon !

J’ai continué à grimper à l’échelle mais j’ai bientôt commencé à ressentir une sorte de vertige (je n’avais jamais regardé les choses de si haut et cela me tournait un peu la tête). Lorsque je suis arrivé à peu près au milieu de l’échelle, le pélican me dit :

-     Voilà où s’arrête mon premier métier, mon garçon ! A cette hauteur, tu ne dois apercevoir que d’infimes petits points. Ce sont les valeurs relatives! D'ici, tu vois, elles n’ont plus la même importance ! Et si dorénavant, les valeurs relatives te gâchent un peu la vie, tu sauras ce qu’il te reste à faire… Il te suffira de grimper à l’échelle pour que les valeurs relatives deviennent de petits points minuscules. Maintenant, dit le pélican, si tu continues de grimper, je te montrerais mon second métier.

Et malgré mon vertige, j’ai continué de grimper.

-     Bien ! dit le pélican, dis-moi ce que tu vois à présent !

J’ai regardé en bas. Tous les points avaient disparu. Et j’ai continué de grimper. Mais il commençait à faire noir. Et je commençais à en avoir assez de grimper sans savoir où j’allais.

-     Allez ! Courage ! Continue de monter, mon garçon ! Encore quelques efforts et tu connaîtras mon second métier !

Et malgré l’obscurité, j’ai continué de monter. Mais arrivé à peu près au trois quart de l’échelle, j’ai perdu courage. Je n’en pouvais plus. Je me suis mis à crier :

-     J’en ai assez, monsieur l’oiseau ! Je n’y vois plus rien !

-     Eh bien ! Arrête-toi ! dit-il, et redescends !  Nous verrons cela une prochaine fois !

 

Et je suis redescendu aussi vite que je l'ai pu. Lorsque j’ai touché terre, le pélican m’a félicité.

-     Bravo, mon garçon ! Tu as été très courageux ! Et ne t’inquiète pas pour la valeur absolue ! Nous aurons sûrement l'occasion de la visiter… En attendant, je t’invite à la chercher… car sans elle, aucun chercheur ne peut progresser sur le chemin… Mais si tu veux la découvrir, il te faudra quitter l'Université de Tous les Savoirs. Ce n'est pas le professeur Etiquette qui t'aidera à la trouver.

Et le pélican s’est penché vers moi pour me chuchoter à l’oreille :

-      C'est un très grand professeur mais il ne connaît et n'enseigne que les valeurs relatives… Et ce n'est pas ainsi que l'on peut découvrir la valeur absolue…

J’ai regardé le pélican avec crédulité.

-     Et que dois-je faire alors, monsieur l’oiseau ?

Le pélican a hésité un instant. Puis il m’a regardé droit dans les yeux.

-     Dans ton cas, dit-il, il me semble que l’Histoire serait une matière appropriée pour la découvrir.

-     L’histoire…, monsieur l’oiseau ? Mais je l’ai déjà étudiée à l’école et à l'université.

-     Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! a fait le pélican, Ah ! Ah ! Pas ce genre d’Histoire, mon garçon ! Celle-ci est d’un genre… très particulier ! Elle permet à celui qui l’étudie de connaître la façon dont tous les chercheurs de cette Planète ont essayé de trouver le trésor. En étudiant leur histoire, tu connaîtras leur voyage et le chemin qu’ils ont emprunté. Tu apprendras leur façon de chercher les joyaux. Tu découvriras leurs erreurs. Et si tu les étudies avec soins, ils te permettront de trouver ton propre chemin. 

-     Et… où dois-je aller pour étudier ce genre d’Histoire, monsieur l’oiseau ?

Le pélican a réfléchi un instant.

-     Eh bien…, dit-il, il me semble que monsieur Black serait tout à fait indiqué pour ce genre d’apprentissage. C'est l'un des plus éminents Professeurs d’Histoire du Labyrinthe ! Et s’il accepte de t’aider, ses conseils te seront très précieux !

-     Monsieur Black… ? 

-     Oui ! dit le pélican, tu le trouveras à la Grande Bibliothèque du quartier de la Capitale où il passe la plus grande partie de son temps. Rends-lui visite, mon garçon ! Et demande-lui de t’apprendre l’Histoire !

 

Quelques jours plus tard (sur les conseils du pélican), je quittai l’Université de Tous les Savoirs et je partis, le cœur plein d’espoir d’avancer sur le chemin de l’intelligence, à la recherche de monsieur Black et de ses fameuses leçons d’Histoire.

 

 

Porte 22 Monsieur black

– Le quartier de la capitale 

La Grande Bibliothèque était située à deux pas de l’Université de Tous les Savoirs (dans la même rue principale du quartier de la Capitale). Elle y trônait là comme un énorme livre posé sur une étagère (j’étais maintes fois passé devant cet étrange bâtiment en me demandant ce qu’il pouvait y avoir à l’intérieur). Et en y pénétrant ce jour-là, ma surprise fut si grande que je faillis tomber à la renverse. La grande Bibliothèque regorgeait de livres soigneusement rangés sur des étagères (étagères qui formaient un immense labyrinthe). Je n’avais jamais vu tant de livres. J’ai parcouru du regard (un regard émerveillé) ce dédale d’allées et de pages avant de me diriger vers un petit bonhomme aux lunettes rondes qui trônait derrière une énorme pile de livres au centre de la salle.

-     Bonjour… ai-je dit, je… j’aimerais parler à monsieur Black.

Le petit bonhomme m’a regardé avec indifférence, il s’est gratté la tête un instant avant de replonger derrière sa pile de livres.  

 

p24

 

- Eh bien…, ai-je dit en moi-même, quel drôle d’accueil ! Mais je ne me suis pas laissé décourager par l’indifférence de cet étrange bibliothécaire. Il me fallait absolument rencontrer monsieur Black pour écouter ses fameuses et étranges leçons d’histoire. Je me suis donc empressé de lui expliquer le but de ma visite... je lui ai parlé de ma recherche du trésor et de mes pas sur le chemin qui mène au deuxième joyau. Le petit bonhomme m’a alors regardé avec intérêt (un intérêt un peu mêlé d’ironie), il a réajusté ses lunettes et m’a dit :

- Ainsi… vous êtes chercheur de trésor… 

J’ai acquiescé d’un hochement de tête. Le petit bonhomme s’est de nouveau gratté la sienne avant de me dire d’une voix malicieuse :

-     Voyons ! Voyons ! Des livres sur la recherche du trésor… ? Eh bien… je crois que vous avez frappé à la bonne porte, jeune homme ! Nos étagères en regorgent ! Chaque ouvrage de cette bibliothèque nous livre un bout du chemin qui mène au trésor…

Et il me désigna un immense rayonnage rempli de brochures, d’ouvrages, de livrets et de fascicules.

-     Tenez ! Regardez ! dit-il, dans ces allées, vous trouverez la totalité des romans écrits depuis la création du Labyrinthe ! Et dans celles-ci, vous trouverez les contes et les essais ! Ici, vous trouverez la poésie ! Là, les livres de philosophie, de géographie, de sociologie, de psychologie…

Je l’ai regardé un peu embarrassé.

-     Je… je crois que je n’aurais jamais le courage de…de lire tous ces livres, monsieur Black… n’auriez-vous pas des livres plus… comment dire… ? Des livres qui parlent vraiment du trésor et du chemin pour le découvrir… 

Monsieur Black s’est de nouveau gratté la tête avant de me désigner un autre rayonnage.

-     Regardez ! dit-il, sur ces étagères sont répertoriés tous les évènements du Grand Labyrinthe depuis qu’il existe !

Et il m’a tendu une longue liste répertoriant tous les livres d’histoire de la Grande Bibliothèque.

-     Vous pourriez y apprendre des choses très instructives sur la façon de chercher le trésor.

J’ai regardé la liste. En voici un court extrait :

 

-     la découverte du feu;

-     la première guerre;

-     la conquête de l’espace;

-     la deuxième guerre;

-     la découverte du nouveau Monde;

-     la guerre des 6 jours;

-     l’invention de l’imprimerie;

-     la guerre de 30 ans;

-     les premiers pas sur la lune;

-     la guerre de 100 ans;

-     la conquête de l’ouest;

-     la guerre de…

 

-     Je… je suis désolé, ai-je dit en interrompant ma lecture, mais je ne vois pas comment ces livres pourraient m’aider à trouver le deuxième joyau.

Monsieur Black m’a regardé d’un air contrarié.

-     Bon ! dit-il en se grattant la tête, puisque ces livres ne semblent pas correspondre à vos attentes, je ne vois qu’une possibilité… je vais être obligé de vous présenter l'étagère que nous réservons à nos adhérents les plus exigeants. Mais attention, jeune homme ! Ces livres sont d'un genre… très spécial ! Un seul d'entre eux est plus terrifiant et plus instructif que tous les livres d’histoire réunis !

Et monsieur Black m'invita à le suivre jusqu'à un recoin obscur de la Grande Bibliothèque.

- Voyez ! dit-il en désignant un rayonnage perdu au fond d'une petite pièce, sur ces étagères sont classés tous les plus mauvais exemples que notre Labyrinthe ait connus !

J’eus un mouvement de recul.

-     Mais ne craignez rien ! dit-il, aujourd’hui, tous sont inoffensifs ! Enfin… ceux qui n’ont pas fait d’émules !

Et je me suis avancé (avec prudence) vers l’étagère.

-     Lisez-moi donc quelques titres ! dit monsieur Black.

Et je me mis à lire (d’une voix légèrement tremblante) :

-     mon… sieuA…tila;

-     mon… sieur Gen… gis… khan;

-     mon… sieur Paul… pot;

-     mon… sieur Jo… seph;

-     mon… sieur A… dolph;

-     mon… sieur Béni… to;

-     mon… sieur Kim… il… soung;

-     mon… sieur Pine… hochet;

-     mon… sieur…

 

Soudain monsieur Black m’a interrompu.

-  Allons ! Allons ! dit-il, inutile de poursuivre ! Vous avez l’air si impatient… que diriez-vous de rencontrer l’un d’eux ? 

-  Euh… eh bien…, ai-je dit un peu pris au dépourvu, je… je crois que… euh… enfin… ce n’est pas nécessaire, monsieur Black. Je me rends très bien compte d’ici !

Et monsieur Black mit tant d’ardeur à me convaincre… que je n’ai pas eu le cœur à refuser sa proposition. Sur ses conseils, j'ai posé un doigt au hasard sur la liste. Et il tomba un peu lourdement (je dois bien l'avouer) sur monsieur Adolph.

-     Bien ! Excellent choix ! dit monsieur Black, voilà l'un des cas les plus intéressants de l’Histoire ! Je suis persuadé que cette rencontre sera très instructive !

J’ai acquiescé d’un hochement de tête timide.

-     Regardez ! dit-il en désignant une petite trappe cachée derrière une immense pile de livres, voici l’entrée du Labyrinthe Souterrain des Mauvais Exemples à ne pas Suivre ! Vous y trouverez monsieur Adolph ! Bon voyage ! Bonne leçon ! Et à tout à l’heure, jeune homme !

 

 

Porte 23 Monsieur adolph

– La clairière de l'imaginaire 

Certains d’entre vous ne connaissent peut-être pas monsieur Adolph. C’est pourtant l’un des personnages les plus célèbres du Grand Labyrinthe ! Il est sans doute même l’exemple à ne pas suivre le plus célèbre de l’Histoire ! Il a consacré toute sa vie à essayer de satisfaire ses rêves de puissance et de haine.

 

Pendant quatre longues années, monsieur Adolph et son armée ont tenté d’envahir tous les quartiers du Labyrinthe. Et lors de leur conquête, ils ont commis un grand nombre d’atrocités. Ils n’ont pas hésité à tuer, à assassiner, à torturer et à exterminer plus de 6 millions de résidents.

 

Et aujourd’hui, tout le monde se souvient encore des terribles ravages commis par monsieur Adolph et son armée ! Tenez ! Voici le portrait de monsieur Adolph (que j’ai dessiné spécialement pour vous – pour que vous n’oubliiez pas ce que l’Histoire peut nous apprendre) :

 

p25

 

En réalité, moi qui ai rencontré monsieur Adolph, je peux vous dire que c’était un tout petit bonhomme. D’ailleurs, en regardant sa tête, on a peine à croire qu’il a été l’auteur de toutes ces horreurs ! Et pourtant ! Si ! Croyez-moi ! Malgré son air de pauvre type – un peu triste et malheureux – c’est bien lui qui est à l’origine du massacre de plus de 6 millions de résidents ! Ce jour-là, ma conversation avec lui fut très intéressante. Sur ce point, monsieur Black ne m’avait pas menti.

 

Après quelques instants d'hésitation, j'ai refermé la petite trappe derrière moi et je me suis enfoncé dans la galerie souterraine. Au bout de la galerie (située au cœur du Labyrinthe), j’ai trouvé monsieur Adolph assis tout seul sur un banc dans une pièce minuscule.

- Hem ! Hem ! ai-je fait en entrant dans sa cellule.

-     Bonch’our ! m’a-t-il répondu avec un fort accent, que me faut l’honneur de zette vizite ?

Je me suis avancé, je l’ai regardé sans sourciller et je lui ai dit (d’une voix méprisante) :

-     Vous… vous êtes un monstre, monsieur Adolph ! Comment… comment avez-vous pu commettre… toutes ces atrocités ?!!

Monsieur Adolph a baissé les yeux. J’ai lu dans son regard de la crainte et de la terreur. Le pauvre bougre faisait pitié. 

-      Achh ! dit-il, z’est une lonk histoire, mon garçon ! Mais che fais te la raconter !

 

Et d'une voix éteinte, monsieur Adolph s'est lancé dans le long récit de sa vie. Il évoqua les souffrances de sa jeunesse, les railleries de ses camarades, les difficultés du chemin, les échecs nombreux qui avaient fait germer en lui de nombreuses frustrations qui avaient, à leur tour, fait naître un désir farouche de revanche ainsi qu'une violence et une haine terrifiantes. A la fin de sa longue tirade, monsieur Adolph a de nouveau baissé les yeux. 

-     Ces déboires n’excusent pas les atrocités que vous avez commises, monsieur Adolph !

-     Achh ! Tu as raizon, mon garzon ! Mais il y a pourtant une lezon à tirer des zorreurs que j’ai commises dans mon existenze.

-     Ah oui ??! ai-je dit avec fureur, eh bien ! Allez-y ! Que votre exemple serve au moins à quelque chose, monsieur Adolph !

Monsieur Adolph a hésité (comme si son secret était encore plus monstrueux que les horreurs qu’il avait commises).

-     Nous… nous zavons tous cette violenze en nous, mais…

-     Mais quoi… ?!! ai-je de nouveau crié.

-     Mais, a repris monsieur Adolph, il ne vaut pas la laizer sordir à l’exdérieur ! Il vaut la tranzformer en ch’oi !

-     En quoi… ?!! ai-je crié une nouvelle fois sans pouvoir réprimer la violence que cette phrase avait fait naître en moi.

-     En joie ! dit-il en faisant un terrible effort de prononciation, peu importe la fazon dont vous la tranzformer, mais il vaut y arriver ! Zinon vous deviendrez à votre fazon de petits führers pour ceux qui croizeront votre chemin !

 

Les dernières paroles de monsieur Adolph m’avaient mis dans une telle rage (car malheureusement, je crains qu’il avait raison) que j’ai claqué la porte de sa cellule sans même le saluer. J’ai retraversé le Labyrinthe souterrain et j’ai retrouvé le bureau de monsieur Black encore abasourdi par cette surprenante rencontre.

 

 

Porte 24 L'histoire n'est pas toujours aussi noire qu'elle en a l'air

– Le quartier de la capitale 

-     Alors cette leçon ? a demandé monsieur Black, comment s’est-elle passée ?

-     Euh… eh bien…, ai-je bafouillé (encore ahuri par cette terrifiante rencontre), ce fut euh… comment vous dire… euh… très instructif… et… bien terrifiant aussi, monsieur Black.

Monsieur Black  a souri (comme si cela l’amusait de voir la peur et la colère que cette rencontre avait provoquées chez moi). Il a enlevé ses lunettes. Il les a consciencieusement nettoyées. Puis il m’a expliqué que l’histoire de notre Planète n’était pas toujours aussi noire.

-     Heureusement, dit-il, que notre Planète a aussi compté parmi ses résidents des personnages extraordinaires.  

-     Oui, ai-je dit, certainement, monsieur Black.

-     Tenez ! dit-il en posant un mince fascicule sur son bureau, regardez cet ouvrage, jeune homme. Vous y trouverez tous les Grands Esprits que le Labyrinthe ait connus !

J’ai ouvert le livre. Et sur la première page, j’ai vu une liste de noms.

 

Pour vous donner une idée des personnages extraordinaires qui figuraient sur la liste de monsieur Black, voici les plus célèbres d'entre eux (avec leur portrait que j’ai dessinés à votre attention) :

 

p26

 

-     Mademoiselle Thérèse (dit Mère Térésa);

-     Monsieur Léonardo (dit De Vinci);

-     Monsieur Nelson (dit Mandela);

-     Monsieur Albert (dit Einstein) ;

-     Monsieur Tenzin Gyatso (dit le 14ème);

-     Madame Syu Kyi (dite Aung San);

-     Monsieur  Luther (dit le King);

-     Monsieur Albert (dit Schweitzer);

 

J’ai lu la liste des Grands Esprits avec beaucoup intérêt (un intérêt qui n’a pas échappé à monsieur Black).

-     Ah ! dit-il, je vois que vous avez l’air très intéressé. Cela vous ferait-il plaisir de rencontrer un Grand Esprit ?

-     Je… oh oui ! Bien sûr ! ai-je dit avec enthousiasme.

-     Eh bien ! Choisissez-en un ! dit-il, et vous le rencontrerez !

J’ai hésité un instant. Devais-je choisir Monsieur Luther… ? Monsieur Albert… ? Mademoiselle Thérèse… ?

-     Oh la la ! ai-je dit en soupirant, tous ont l’air si intéressants que je ne parviens pas à me décider.

-     Il faut bien avouer, dit monsieur Black, que le choix est difficile ! Chacun aurait tant de choses à nous apprendre… Mais si vous ne pouvez vous décider, jeune homme, laissez le hasard choisir à votre place !  

 

Et sur les conseils de monsieur Black, j’ai fermé les yeux et j’ai posé mon doigt au hasard sur la liste.

-     Monsieur Mahatma ! s’est écrié monsieur Black, eh bien ! Voilà un excellent choix, jeune homme !

 

A ces mots, Monsieur Black m’a invité à le suivre jusqu’à la porte du Labyrinthe Supérieur des Grands Esprits (le nom exact de ce labyrinthe est le Labyrinthe Supérieur des Grands Esprits qui ont fait avancer l'Histoire de la Planète dans le bon sens)

-     Mais comme ce titre est trop long, me dit monsieur Black en refermant la porte, on l’appelle le Labyrinthe des Grands Esprits ! Allez ! Bon voyage ! Bonne leçon ! Et à tout à l’heure, jeune homme !

 

 

Porte 25 Monsieur mahatma

– La clairière de l'imaginaire 

Le Labyrinthe Supérieur où habitait monsieur Mahatma était très différent du Labyrinthe Souterrain où vivait monsieur Adolph. Ici, les galeries étaient très spacieuses et très éclairées. Et on y cheminait sans la moindre difficulté. Après quelques minutes de marche, je suis arrivé dans une clairière où une jeune femme, vêtue d’une étrange pièce d’étoffe orange, s’affairait autour d’un feu. Lorsqu’elle m’aperçut, elle se prosterna et m'offrit une assiette de nourriture.

-     Merci ! ai-je dit, merci, mademoiselle, mais je n’ai pas faim ! Je cherche monsieur Mahatma !

A ces mots, le visage de la jeune femme s’éclaira d’un grand sourire. Elle se prosterna 3 fois et me désigna une petite hutte de briques rouges cachée derrière une palissade. Je l'ai remerciée en m’inclinant et je me suis dirigé vers la minuscule baraque.

 

Monsieur Mahatma était là, assis au centre de la pièce en train de s’entretenir avec quelques résidents du Labyrinthe. Il me salua en ouvrant les bras (comme si nous nous connaissions depuis toujours) et me proposa de me joindre à l’assemblée. Puis, il reprit tranquillement le fil de ses pensées :

 

-     Mais amis ! dit-il, il ne faut pas agir dans la violence ! Cela, c’est la vieille loi, la loi de la jungle : œil pour œil, dent pour dent. Tout mon effort tend précisément à nous débarrasser de cette loi de la jungle qui ne nous convient pas… D’un côté, monsieur Adolph et monsieur Bénito, et de l’autre côté, monsieur Joseph peuvent nous montrer l’effet direct de la violence. Cependant, cela reste momentané. Par contre l’effet des actes non-violents me semble capital car ils peuvent grandir année après année sans que cela ne s’arrête jamais… 

 

Les paroles de monsieur Mahatma étaient si intelligentes qu’elles eurent raison de ma faim d’intelligence en quelques instants. Oui ! En quelques mots, Monsieur Mahatma réussit à éclairer mes pas sur le chemin de l’intelligence ! Voici ce qu’il nous raconta ensuite avec tant de justesse et de grandeur d’âme :

 

-     Sachez, mes amis ! dit-il, que seule une vie consacrée pour servir les autres est utile car sans le bien, l’âme s’épuise… Dès lors, mes amis ! Une éducation qui ne forme pas la qualité humaine chez un enfant n’a aucun sens ! L’éducation ne consiste pas à obtenir des connaissances sur la lecture et l’écriture. Elle vise à développer la dignité humaine et à connaître ses devoirs en tant qu’être humain… »

 

p27

 

Ces paroles résonnèrent en moi… comme si… comment vous dire ? … oui, comme si… le secret de l’intelligence m’était enfin révélé. A la fin de son discours, monsieur Mahatma observa un profond silence (comme s’il souhaitait voir son message se diffuser dans tous les quartiers du Labyrinthe et sur toutes les autres Planètes de l’Univers). Il se prosterna trois fois et nous invita à réfléchir à ce qu’il avait dit. Puis il se leva et quitta la pièce suivie par l’assistance. Je me suis levé à mon tour, j’ai retraversé le Labyrinthe des Grands Esprits. Et j’ai retrouvé le bureau de monsieur Black avec une étrange impression.

 

 

Porte 26 Les leçons de la grande bibliothèque

– Le quartier de la capitale 

-     Alors cette leçon ? a demandé monsieur Black en me voyant débarqué dans son bureau.

Je l’ai regardé d’un air ahuri, incapable d’ouvrir la bouche. Et incapable de répondre à la moindre question.

-     Eh bien ! dit-il, vous en faites une tête ! Que s’est-il passé ? N’avez-vous pas trouvé monsieur Mahatma ?

Monsieur Black a réajusté ses lunettes et m’a regardé droit dans les yeux.

-     Laissez-moi deviner ! dit-il, c’est comme si vous aviez vu briller pour la première fois l’étincelle d’intelligence qui sommeillait au fond de votre conscience !

J’ai regardé monsieur Black avec une lueur au fond des yeux.

-     Oui, vous… vous avez… 

-     Allons ! Allons ! dit monsieur Black, reprenez vos esprits, jeune homme ! Vous en aurez besoin pour la suite du voyage…  

Je l’ai regardé avec des yeux tout ronds d’étonnement.

- Je… 

-     Allons ! Allons ! dit-il, n’avez-vous pas découvert ce que vous cherchiez en venant ici ? Et cette rencontre ne vous a-t-elle pas ouvert de nouveaux horizons ?

-     Oui, ai-je dit encore légèrement troublé, vous avez sans doute raison, monsieur Black.

Une lueur de fierté a brillé derrière ses petites lunettes (je crois que monsieur Black était très fier de sa pédagogie). Il me fit un clin d’œil, réajusta ses lunettes et replongea la tête derrière sa pile de livres. Et je quittai la Grande Bibliothèque, le cœur un peu triste et pourtant étrangement heureux, pour aller annoncer la bonne nouvelle à ma Fleur.

 

 

Porte 27 Ma fleur me parle du troisième joyau

– L'île de la conscience 

-     Ma Fleur ! Ma Fleur ! ai-je crié en débarquant sur mon île, j’ai découvert le deuxième joyau ! Ma Fleur ! Ma Fleur ! J’ai trouvé le chemin qui mène au trésor !

Devant mon enthousiasme, ma Fleur est restée étrangement silencieuse.

-     Eh bien, ma Fleur ! Tu ne dis rien !??

Ma Fleur a rétracté ses pétales.

-     Oh si ! dit-elle, je suis très heureuse, mon garçon ! Grâce à monsieur Black, tu as progressé sur le chemin de l’intelligence. Et grâce à monsieur Mahatma, tu as découvert l’existence du 3ème joyau !

-     Le 3ème joyau, ma Fleur… ?

-     Oui, mon garçon ! Tu as découvert le joyau de la bonté… ce noble joyau que l'on ne peut découvrir que par la seule véritable intelligence… l'intelligence du cœur… et c’est là une très bonne chose, mais…

-     Mais quoi, ma Fleur… ?!!

-     Mais la bonté, mon garçon, possède de multiples facettes. Certaines sont brillantes et très belles… et d’autres… beaucoup moins reluisantes…

-     Oui, oui, ai-je dit avec désinvolture, ne t’inquiète pas, ma Fleur ! Je saurais me débrouiller.

 

p28

 

Ma Fleur m’a regardé avec une grande tendresse.

-     Que ton cœur t’entende ! dit-elle.

-     Oui, oui, bien sûr ! ai-je dit, à bientôt, ma Fleur !

Et j’ai quitté mon île pour retrouver le Grand Labyrinthe, bien décidé à trouver le 3ème joyau en suivant les pas de monsieur Mahatma.

 

 

 

PARTIE 4 A LA RECHERCHE DU TROISIEME JOYAU : LA BONTE

 

Porte 28 L'empereur n°4

– Le quartier de la capitale 

Après ma rencontre avec monsieur Mahatma, je n’eus plus qu’une seule idée en tête : trouver le 3ème joyau en m'inspirant du chemin emprunté par ce Grand Esprit. Mais comment aider les habitants de cette Planète ? C’était-là une question bien difficile ! Je me mis donc à réfléchir. J’ai pris une grande feuille pour mettre en ordre mes idées. J’ai réfléchi… j’ai longuement réfléchi. J’ai examiné le problème sous toutes ses coutures et après plusieurs semaines de réflexion, j'ai jeté sur le papier mon programme du bonheur.

 

Mon programme achevé, j’ai soigneusement plié la feuille, je l’ai rangée dans la poche de mon veston et je suis parti à travers les rues du quartier de la Capitale à la recherche du palais de l’empereur n°4, gouverneur du quartier de la Capitale, homme d'état illustre et puissant qui ne manquerait pas d'être séduit par mon plan et qui prendrait, je n'en doutais pas, toutes les mesures pour le faire appliquer.

 

-     Oui ! Voilà une très bonne idée ! dis-je en moi-même. L’empereur n°4 ferait appliquer mon programme et tout le monde serait heureux ! Et si tous parvenaient à trouver le bonheur, je ne manquerais pas de trouver le joyau de la bonté.

 

Et j’ai marché jusqu’au palais de l'empereur n°4 avec dans la tête de bien drôles de rêves, imaginant déjà les gros titres des journaux avec ma photo en première page : petit Pierre, sauveur du Grand Labyrinthe ! Petit Pierre, sauveur de la Planète ! J'étais convaincu que l'empereur et les habitants du Grand Labyrinthe m’acclameraient comme un héros… que tous scanderaient mon nom et me serreraient dans leurs bras avec enthousiasme et admiration. Bref, j’étais persuadé de devenir moi aussi (comme monsieur Mahatma) un Grand Esprit reconnu et adulé par tous pour sa grande bonté. C'est donc la tête pleine de rêves que j'ai sonné à la porte du grand Palais de l'empereur n°4, surveillée par 7 gardes en uniforme rouge et noir. Après une longue explication (où je dus leur exposer – en long et en large – le but de ma visite), ils me laissèrent passer. L’un d’eux m’accompagna jusqu’à l’immense et somptueuse salle où l’empereur, me dit-il, travaillait avec dévouement pour son peuple. Et lorsque l’empereur m’ordonna d’entrer, je me suis avancé vers lui tout tremblant.

-     Bon… bonjour Majesté ! ai-je bafouillé en esquissant une petite révérence.

-     Bonjour, jeune homme ! a répondu l’empereur n°4 en baillant, que puis-je faire pour toi ?

-     Euh… eh bien… voilà…, ai-je dit, je voudrais vous aider, Majesté ! Avec votre permission !

L’empereur a levé le nez de ses papiers. Il a baillé, il a étiré les bras et m’a regardé avec une lueur de lassitude dans les yeux.

-     Je n’ai guère de temps à t’accorder, jeune homme ! Je suis très occupé…

-     Je… je ne serais pas long, Majesté ! Avec votre permission, j’aimerais vous lire mon…

-     Bon ! Bon ! Eh bien ! Soit ! dit-il en se redressant paresseusement sur son trône, je t’écoute !

 

p29

 

Et de peur qu’il ne m’interrompe, je lui ai débité mon projet d’une seule traite.

-     Avec votre permission, Majesté, j’aimerais vous exposer mon programme pour rendre heureux tous les habitants du quartier de la Capitale. Il s’agit là, selon moi, d’un programme très simple à appliquer. J’ai fait des calculs, Majesté. Dans ce quartier, chaque année, les autorités récoltent environ 13 367 milliards 484 millions 060 mille pommes de terre. Il y a, dans ce quartier, environ 5 millions 231 mille 892 sujets. En divisant le premier chiffre par le deuxième, les autorités pourraient donner à chaque sujet environ 2555 pommes de terre par an. Et 2555 pommes de terre par an, cela fait, d’après mes estimations, 7 pommes de terre par jour et par résident ! Ainsi en appliquant ce programme, chaque habitant pourrait enfin manger à sa faim et être heureux ! Voilà, Majesté !

L’empereur a pouffé.

-     7 pommes de terre par jour ! dit-il.

J’ai consulté mes notes.

-     Oui, Majesté ! Exactement, 7 pommes de terre par jour !

-     Ohhh ! Voilà une charmante idée ! dit l’empereur, ohhh ! oui ! Voilà vraiment une charmante idée mais… c’est un programme un peu compliqué.

-     Un peu compliqué, Majesté… ?

-     Oui ! Un peu compliqué, jeune homme ! On ne peut pas tout changer ainsi ! dit l’empereur.

-     Ah… ? ai-je dit en baissant les yeux, mon programme est trop compliqué… Pourtant vous savez, Majesté, il suffirait de…

-     Non ! Non ! dit-il, ce programme est trop compliqué ! Je suis désolé… jeune homme, mais je ne peux pas t'aider.

J’étais si déçu par la réponse de l’empereur que mon cœur s'emplit de tristesse. Mon programme trop compliquée… ? dis-je en moi-même. Pourquoi l’empereur le trouvait-il si compliqué ? Mon programme était pourtant si simple… Ah ! dis-je en moi-même, cet empereur raconte vraiment n’importe quoi !

-     Maintenant, rentre chez toi ! dit l’empereur, et laisse-moi gouverner à ma guise et distribuer les rations comme je l’entends !

Et j’ai quitté l’empereur le cœur plein d’incompréhension.

-     Ah mon Dieu ! dis-je en moi-même, les empereurs ont l’air d’écouter ceux qu’ils gouvernent, mais en vérité, ils se moquent bien d’eux !

 

Ce jour-là, je me sentis si malheureux que mon enthousiasme tout neuf s’envola. Comment allais-je pouvoir aider les habitants de la Planète à présent?  Et comment allais-je m’y prendre pour trouver le troisième joyau ? C’était-là en vérité des questions bien difficiles !

 

 

Porte 29 Monsieur gilbert me conseille de rendre visite au père pierre

– La clairière de l'imaginaire 

Quelques semaines plus tard, alors que j’étais en train de fouiller (l'âme un peu triste) dans les bacs des marchands de livres installés sur les quais du grand Fleuve à la recherche d'une piste qui me conduirait au 3ème joyau, monsieur Gilbert, confortablement installé sur la couverture d'un livre, me proposa son aide.

-     Prends-moi avec toi ! dit-il en posant sa main sur mon bras, et allons-nous promener dans un endroit plus tranquille !

Je me suis empressé de mettre le livre de monsieur Gilbert dans ma poche. Et on s'est dirigé (ensemble) vers un petit square désert situé derrière les quais du grand Fleuve. On s'est assis sur un banc et monsieur Gilbert m’a aussitôt confié son plan.

-     J’ai un ami, dit-il, qui serait ravi de t’aider ! Il s'appelle Pierre… mais tout le monde ici l'appelle… le Père Pierre.

 

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Monsieur Gilbert me parla longuement du Père Pierre. J'appris ainsi qu'il travaillait dans la plus grosse usine du quartier de la Capitale et qu'il habitait avec ses compagnons dans l'une des plus misérables ruelles du quartier. Monsieur Gilbert m'expliqua que le père Pierre était prêtre-ouvrier… ouvrier le jour à l'usine pour gagner son pain et ouvrier du cœur la nuit pour soulager la souffrance et la misère des plus pauvres résidents du quartier. Il me dit qu'il connaissait parfaitement le cœur des habitants de cette Planète et qu'il aurait certainement quelques idées pour orienter mes pas sur le chemin de la bonté.

A la fin du livre, monsieur Gilbert a posé sur moi un regard bienveillant et m'a dit :

-     N’hésite pas à aller le voir, mon garçon ! Je suis persuadé qu’il serait ravi de t'accompagner quelques temps sur ce chemin.

 

J'ai remercié monsieur Gilbert pour ses conseils et j'ai refermé son livre.

 

 

Porte 30 Le pere pierre est un homme sage

– Le quartier de la capitale 

Le lendemain soir, j'allai attendre le père Pierre à la sortie de l'usine. Je me suis avancé vers lui et lui ai expliqué (sans ambages) mon désir d’aider les résidents du Grand Labyrinthe.

-     Oh ! dit-il en riant, voilà une démarche très louable ! Oui ! Voilà une démarche très louable, mon garçon, mais…

Et brusquement son visage s’est assombri.

-     Mais peut-être ignores-tu que ce chemin est semé de pièges et d’ornières ! Es-tu réellement prêt à suivre ce chemin d’amour et de renoncement, mon garçon ?

J’ai regardé le père Pierre avec des yeux tout ronds d’étonnement.

-     Chemin d’amour et de renoncement… ? Que voulez-vous dire, mon père ? 

 

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Le visage du Père Pierre s’est à nouveau éclairé. Et je surpris dans ses yeux une chaleur joyeuse (pleine de paix et de confiance) qui me réchauffa le cœur.

- Aider ses semblables suppose le don et l’oubli de soi, mon garçon ! Savoir s’oublier est une grande source de joie ! Mais il est nécessaire de renoncer aux joyaux que les habitants de cette planète ont coutume de chercher. Et lorsque l’on ne peut encore renoncer à cette recherche, on ne peut guère espérer trouver la Joie véritable en se consacrant aux autres. 

J’ai regardé le père Pierre avec inquiétude.

 

-     Et le trésor, Père Pierre ? Pourrais-je le trouver en aidant les autres résidents ?  

-     Le trésor… ? Cette Joie sera ton seul trésor, mon garçon !  Et si tu ne te sens pas prêt à renoncer aux joyaux, mieux vaut ne pas songer à poursuivre ce chemin. Si tu attends que l’on t’adule et que l’on te rende grâce pour ta générosité et ta bonté, alors ta déception sera immense ! Crois-moi, mon garçon ! Pour donner, il faut savoir s’oublier ! Cette Joie sera ton unique récompense ! Elle sera ton seul trésor ! Aussi, réfléchis bien avant d’emprunter le périlleux chemin qui mène au troisième joyau.

-     Mais, mon père, ai-je dit, moi, j’aimerais aider les autres ! Mais j’aimerais aussi trouver le troisième joyau et le trésor. Vous comprenez, n’est-ce pas ?

Le visage du père Pierre s’est éclairé d'un grand sourire (je crois qu’il avait compris).

-     Viens ! dit-il, mes camarades m’attendent !

Et il m’invita à rejoindre le groupe d’ouvriers qui marchaient devant nous. En chemin, nous avons continué à parler. Et dans sa grande sagesse, le père Pierre me conseilla de réduire mes ambitions.

-     Tu sais, dit-il, il est impossible d’aider tous les habitants du Grand labyrinthe… Il serait plus raisonnable de commencer par aider ceux qui t’entourent.

-     Regarde ! dit-il en arrivant devant les baraquements en construction (quelques habitations et un lieu d’accueil pour tous les habitants du quartier), nous avons encore beaucoup de travail ! Et les bras supplémentaires sont toujours les bienvenus ! Veux-tu te joindre à nous, mon garçon ?

-     Oh oui ! Bien sûr, mon père ! ai-je dit.

 

Et nous avons rejoint le petit groupe d’ouvriers (tous compagnons du père Pierre) qui œuvrait déjà sur le chantier. Ainsi commença pour moi une nouvelle période dans la communauté du père Pierre.

 

 

Porte 31 La bonté du père pierre est bien encombrante

– Le quartier de la capitale 

Sur les sages recommandations du Père Pierre, je tentai, au cours de ce séjour, de venir en aide à tous ceux qui m’entouraient. Ainsi, j'ai aidé à la construction des cabanes pour reloger ceux qui avaient perdu leur logement et à la distribution des repas pour ceux qui n’avaient rien à manger. Pendant plusieurs mois, j'ai vraiment tenté d'aider (de tout mon cœur) tous ceux qui en avaient besoin… Mais en dépit de mes efforts et de mon acharnement, personne ne remarquait ni ma joie ni ma générosité. Dans cette communauté, il semblait si naturel de s'entraider que personne ne prêtait attention à ma bonté. Et très vite, je souffris de ce manque de gratitude. Au fond de mon cœur, j’éprouvais le besoin que l’on m’accorde (pour ce dévouement) un sourire ou un remerciement. Mais, il était vain d'attendre ici la moindre marque de reconnaissance… la bonté semblait irradier le cœur de chacun et tous les compagnons s'entraidaient le cœur joyeux ! Et plus que toute autre, la bonté du père Pierre faisait beaucoup d’ombre à ma pauvre petite bonté. Alors que personne ne m'accordait la moindre attention (comme si je n'existais pas), lui, partout, on l’acclamait comme un saint-homme (saint-homme qu’il était, sans doute, d’ailleurs). Mais à quoi bon être généreux si personne ne le remarquait ? C'est alors que j'ai songé aux premières paroles du père Pierre. Le saint-homme avait su lire dans mon cœur. Il avait vu juste. Je n’étais pas encore prêt à m’oublier tout entier. Aussi, après quelques mois passés dans cette indifférence généralisée, un jour, j’ai quitté la communauté. J'ai remercié le Père Pierre et ses compagnons pour leur accueil et leurs conseils. Je leur ai fait mes Adieux et je m’en fus, le cœur un peu triste, retrouver ma Fleur sur mon île.     

 

 

Porte 32 Ma fleur me console 

– L'île de la conscience 

A peine débarqué sur l'île, je suis allé m'asseoir près de ma Fleur.

-     Oh ! Bonjour, petit Pierre ! dit-elle, eh bien… comme tu as l’air triste ! Que se passe-t-il, mon garçon ?

-     Ma Fleur ! Oh ma Fleur ! ai-je dit en levant les yeux vers elle, je n'ai pas trouvé le joyau de la bonté…

-     Ahhh ? dit-elle, voilà pourquoi tu es si sombre… aussi sombre que ce coin de terre sous le grand saule.

Et pour la première fois, je remarquai que ma Fleur vivait à l’ombre du grand saule. Je l'ai regardée avec tristesse.

-     Ne prends-tu donc jamais le soleil, ma Fleur ?

 

Ma fleur me fit signe d’approcher.

-     Chut ! dit-elle, parle moins fort, mon garçon ! Je ne voudrais pas que le saule nous entende. Je ne voudrais pas lui faire de peine ! Tu comprends… il est si… enfin…, oui, il est si grand qu’il ne me laisse que quelques minutes de soleil par jour.

-     Quel égoïste ! ai-je dit en regardant les longues branches du saule.

-     Chut ! dit ma Fleur lorsqu’elle a vu légèrement frémir la ramure de son ami, parle moins fort ! Je crois qu’il nous a entendus.

-     Être dans l’ombre ne te rend pas malheureuse, ma Fleur ?

-     Malheureuse… ? a répété ma Fleur, comment pourrais-je être malheureuse ? Il faudrait que je sois bien stupide pour pleurer sur mon sort.

-     Tout de même ! ai-je dit, le saule est un ami bien égoïste ! Il pourrait partager le soleil plus équitablement.

 

Ma Fleur a posé un pétale sur ma bouche. Puis, elle a ouvert tous ses pétales. Et lorsque tous furent entièrement ouverts, elle me posa une étrange question :

-     Dis-moi, petit Pierre, sais-tu combien nous sommes à vivre ici sur cette île ?

J’ai réfléchi un instant.

-     Eh bien ! Je ne sais pas, ma Fleur ! Je ne vous ai jamais comptés. 

Et sans plus attendre, ma Fleur me fit l’inventaire des habitants de l’île.

-     Il y a sur cette île, dit-elle, des libellules, des grenouilles, des oiseaux, des moustiques, des crapauds, des roseaux, des abeilles, des ajoncs, des carpes, des nénuphars, des hiboux et encore beaucoup d’autres résidents ! Et il y a aussi l'étang, le pélican, le grand saule, le rocher et son amie la mousse qui ont juré de se tenir compagnie jusqu’à la fin des temps, la pierre de l’autre côté de l’étang et moi, la petite fleur de rien du tout !

J’ai regardé ma Fleur.

-     Mais tu n’es pas une petite fleur de rien du tout, ma Fleur ! Tu es très belle et tu es ma meilleure amie !

-     Oh ! dit-elle, tu es gentil, mon garçon ! Il est vrai qu’il m’arrive de te réconforter et d’offrir un peu de nectar aux abeilles. Mais mon rôle est bien modeste sur cette île.

Ma Fleur a refermé un instant ses pétales. Puis, elle me parla du grand saule.

-     Maintenant regarde le saule ! dit-elle, regarde comme il est grand et fort ! Il offre un abri aux oiseaux, il accueille les abeilles qui viennent chaque année y construire leur nid. Grâce à l’ombre de ses branches, il permet au rocher et à la mousse de vivre ensemble. Il offre à tous ici sa splendeur et donne à notre île toute sa beauté. Sans lui, le bord de l’étang serait bien triste ! Aussi, est-il normal qu’il dispose de la lumière à sa convenance.

Ma Fleur me fit signe de me pencher.

- Mais il est vrai, dit-elle, qu’il en profite un peu ! Les arbres sont si majestueux qu’ils en deviennent parfois un peu orgueilleux... 

Les paroles de ma Fleur étaient très sages. Malgré la pénombre, elle était toujours joyeuse. Elle réussissait à s’épanouir avec quelques minutes de soleil par jour. Pour conclure, elle me dit :

-     Tu ne dois pas t'inquiéter, mon garçon ! Je suis très heureuse ainsi. Mais toi, dit-elle en refermant légèrement ses pétales, je te trouve bien triste. On ne parle pas d’ombre et de soleil ainsi sans ressentir de la tristesse dans son cœur.

 

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J’ai regardé ma Fleur avec tendresse. Elle était vraiment merveilleuse. Elle était toujours la première à deviner mes chagrins. Et d’une voix très douce, elle me dit :

-     Raconte-moi ce qui te rend si triste, mon garçon!

J'ai essayé de lui expliquer ma tristesse mais aucun mot ne put sortir de ma bouche. J’étais si triste qu’ils restaient bloqués à l’intérieur.

- Ah non ! dit-elle, il ne faut pas garder cette tristesse dans ton cœur, mon garçon !

-     Oh ! ai-je dit, je… je… je... ne peux… rien te dire, ma Fleur ! Je… je… je… me sens… si malheureux !

En vérité, j’avais le cœur si gonflé de tristesse que je n’arrivais même pas à pleurer. Je crois que mes larmes seraient sorties toutes sèches…

-     Si tu ne peux pleurer, dit-elle, il faut parler, mon garçon ! Il ne faut pas laisser son cœur s’emplir d’amertume ! Il ne faut jamais laisser son cœur s’emplir d’amertume !

Et ma Fleur m'expliqua que l’amertume était comme une rivière empoisonnée qui se répandait à l’intérieur. Et si on ne la laissait pas s’écouler, elle réussissait à y faire son lit en creusant dans notre cœur des sillons si profonds qu’ils finissaient par le rendre très noir.

Je fis un effort. Et soudain mes larmes se transformèrent en mots. Et toute mon amertume se déversa d’un seul coup.

-     Eh bien… voilà, ma Fleur ! ai-je sangloté, depuis que j’ai commencé ce voyage, tout va de travers ! Je croyais avoir découvert le joyau de la beauté mais il a fini par me glisser entre les doigts ! Après bien des efforts, j’ai réussi à découvrir une partie du joyau de l’intelligence mais je ne parviens pas à trouver le joyau de la bonté ! Je crois que je n’arriverais jamais à trouver le trésor, ma Fleur ! Voilà ce qui me rend si triste ! Y a-t-il pire souffrance que celle-ci, ma Fleur ?

Ma Fleur m’a regardé avec tendresse.

- Il y a, dit-elle, beaucoup de souffrance sur cette planète, mon garçon ! Et chacun pense être le seul à souffrir ! Chacun imagine que sa souffrance est la plus grande…

J’ai regardé ma Fleur.

- Eh bien…, ai-je dit, il suffirait de mettre toutes nos souffrances sur une échelle, ma Fleur ! Ainsi, nous saurions qui souffre le plus. Et moi, je suis sûr que ma souffrance serait tout en haut de l’échelle !

-     Ah ! dit-elle en agitant ses pétales, on ne peut comparer ainsi les souffrances, mon garçon. Chacun la ressent avec son cœur. Et tous les cœurs sont différents…

-     Eh bien… alors…, ai-je dit, que faut-il faire, ma Fleur ?

-     Oh ! dit-elle, il y aurait bien des choses à faire ! Mais pour l’heure, je te conseille d’aller voir le renard.

Et brusquement ma Fleur a refermé ses pétales.

-     Hé ! Ma Fleur !

-     …

-     Hé oh ! Ma Fleur ! Pourquoi devrais-je aller voir le renard ?

Mais ma Fleur est restée silencieuse.

-     Hé ! Ma Fleur ! Pourquoi as-tu refermé tes pétales ? Hé ! Réponds-moi ! Pourquoi devrais-je aller voir le renard ?

Mais ma Fleur a continué de m’ignorer. Je me suis mis en colère.

-     Pourquoi refuses-tu de m'expliquer, ma Fleur ?

Mais ma colère a glissé sur elle comme le vent sur ses pétales.

- Bon ! Eh bien, d'accord ! ai-je crié, j’irais le voir, ce renard ! 

 

Et j’ai quitté l'île de la Conscience,  le cœur bougon et un peu contrarié, pour partir à la recherche du renard quelque part dans le Grand Labyrinthe.

 

 

Porte 33 Le renard  

– Le quartier de la capitale 

J’ai marché longtemps sur les routes du Grand Labyrinthe avant de trouver le renard. Je l’ai aperçu au détour d’un chemin. Il était tapi dans une cage minuscule avec quantité de ses congénères sur un immense terrain vague situé à la périphérie du quartier de la Capitale. Je me suis avancé vers lui.

-     Bonjour, monsieur le renard !

En m'apercevant, le renard s’est mis à hurler :

-     Non !!! Je vous en prie ! Laissez-moi !!! Laissez-moi !!! Je vous en prie !!! Laissez-moi vivre encore un peu !

J’ai regardé le renard avec inquiétude.

-     Mais… pourquoi criez-vous ainsi, monsieur le renard ? Je ne vous veux aucun mal ! De quoi avez-vous peur ?

-     Ahh… ? dit le renard, vous n’êtes pas le nouvel employé ?

-     Le nouvel employé… ? ai-je dit étonné, mais qu’est-ce que vous racontez, monsieur le renard ?!!

-     Oh ! dit le renard, je vous prie de m'excuser ! Je vous ai confondu avec le nouvel employé.

Et le renard m'expliqua que la veille, le businessman avait visité l'élevage et que le lendemain de cette visite, il engageait toujours un nouvel employé pour sacrifier mille renards.

-     Ahhh… ? ai-je dit, et pourquoi doit-on sacrifier 1000 renards ?

-     Eh bien ! Pour en faire des manteaux de fourrure! dit le renard, nous autres, renards, ne servons plus qu’à faire des manteaux de fourrures aujourd'hui !

 

Les paroles du renard me plongèrent dans une grande tristesse. Moi qui étais déjà bien triste… Pauvre petit renard ! dis-je en moi-même. Et j’ai posé ma tête contre les barreaux de sa cage.

-     Vous ne pouvez pas rester là ! ai-je dit, cette vie est absurde et terrifiante ! Et vous allez bientôt mourir ! Il faut vous enfuir, monsieur le renard ! Je vais vous aider !

Le renard m’a regardé avec tristesse. Puis il a regardé l’énorme cadenas qui fermait la porte de sa cage. J'ai senti des larmes de colère me monter aux joues. Et je me suis mis à secouer la porte de toutes mes forces.

 

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-     C’est inutile ! dit le renard, on ne peut lutter contre les cadenas, mon garçon.

-     Mais… alors, ai-je dit, comment vais-je pouvoir vous aider, monsieur le renard ?

-     Il n’y a rien à faire ! dit-il, je suis condamné ! Mais je t'en prie, reste encore un peu avec moi. Ta présence me réconforte.

Je ne pus davantage contenir mes larmes. De grosses larmes de tristesse et de colère se mirent à couler sur mes joues.

-     Non ! ai-je crié, je ne veux pas qu’ils vous tuent, monsieur le renard ! Je vais vous aider ! Je vais aller voir le businessman ! 

 

Et j'ai quitté l'élevage en courant pour rejoindre le centre du quartier. 

 

 

Porte 34 Le businessman   

– Le quartier de la capitale 

Arrivé devant le plus beau bâtiment de la plus belle rue du quartier de la Capitale, je me suis arrêté (un peu essoufflé), j'ai sonné à la porte et je suis entré dans l'immense et très luxueux bureau du businessman.

 

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-     Bonjour ! ai-je dit, je viens vous voir pour le renard.

Le businessman a levé la tête, il m’a soufflé la fumée de son cigare dans la figure et il a replongé le nez dans ses papiers.

-     Je n’ai pas de temps à perdre ! dit-il.

-     Mais…, ai-je dit, je… je viens vous voir pour une chose très importante, monsieur !

-     La belle affaire ! dit le businessman, je n’ai pas de temps à perdre, jeune homme ! Aviez-vous pris rendez-vous ?

-     Non ! ai-je dit, mais je ne serais pas long, monsieur. Je viens vous voir pour que vous m’accordiez une faveur…

-     Eh bien ! dit-il en sortant son agenda, soyez raisonnable ! Prenez rendez-vous, jeune homme ! Nous en parlerons à cette occasion !

-     Mais, ai-je insisté, c’est… c'est très important, monsieur ! C’est une question de vie ou de mort !

-     Bon ! Eh bien ! Soit ! dit-il en consultant sa montre, je vous écoute ! Je vous accorde exactement deux minutes !

 

Et je me suis empressé de raconter au businessman l’histoire du renard et de notre amitié naissante. Mais à peine avais-je prononcé le mot "amitié" que le businessman me coupa la parole.

-     Vous me faites perdre mon temps, jeune homme !

-     Vous faire perdre votre temps ? ai-je crié, mais comment pouvez-vous… il s'agit là d'une affaire de la plus haute importance, monsieur ! Vous ne pouvez pas ôter ainsi la vie au renard… et vous n’avez pas le droit de détruire notre amitié !

Le businessman a consulté sa montre.

-     Les deux minutes se sont écoulées, jeune homme !

-     Mais bon sang ! ai-je crié, écoutez-moi ! Vous devez intervenir ! Vous ne pouvez pas laisser faire ça !

-     Les deux minutes se sont écoulées ! a répété le businessman en me crachant la fumée de son cigare dans la figure.

-     Vous… vous n’avez pas le droit ! ai-je crié, vous n’avez pas le droit de jouer ainsi avec la vie et avec la mort !

-     Pas le droit… ? a répété le businessman, vous oubliez que je suis businessman, jeune homme ! Et que les businessmen ont tous les droits ! On achète et on vend ! C’est notre métier ! Dentifrice, camions, boulons crantés, arrosoirs, fusils mitrailleurs, fleurs séchées, bois précieux, peluches, fourrures de zibelines, faux réverbères et peaux de renard… et nous n'avons pas de temps à perdre avec des histoires d’amitié.

-     Vous… vous êtes sans cœur ! ai-je crié, vous verrez… vous…  

-     Sans cœur…? a répété le businessman, et que ferions-nous d’un cœur ? Un businessman ne réfléchit pas avec son cœur, mais avec son tiroir-caisse, jeune homme ! Vous êtes vraiment naïf ! Et maintenant laissez-moi travailler ! Vous m'avez suffisamment fait perdre de temps comme ça !

J’ai regardé le businessman avec colère.

-     Vous… vous êtes un monstre ! ai-je crié, vous êtes un monstre… et un vendeur de mort ! Et vous verrez, vous… vous ne l’emporterez pas au paradis!

A ces mots, le businessman a ricané.

-     Au paradis… ? Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Au paradis… ? Jeune imbécile ! Mais je suis déjà au paradis ! Ma richesse m'ouvre les portes de tous les paradis de cette Planète ! Et plus je m'enrichis, plus mon paradis s'agrandit ! Ainsi songez qu’avec la fourrure de votre renard, jeune homme, et celles de ses congénères, je deviendrais plus riche encore et mon paradis deviendra plus grand…

 

Je ne pus en entendre davantage. J’ai quitté le bureau du businessman, le cœur empli de tristesse et de colère. Et je m’en suis retourné voir mon ami le renard.

 

 

Porte 35 Mademoiselle tsé  

– La clairière de l'imaginaire 

En arrivant devant l'immense terrain vague, je compris que j'arrivais trop tard. La cage de mon ami était vide… il pendait déjà le long d’une corde. A la vue de sa dépouille, je n'ai pu contenir mes larmes. Sa fourrure était recouverte de mouches. L'une d'elles, sans doute intriguée par mes pleurs, me regarda étrangement. Lorsqu'elle vit ma tristesse, elle s'envola pour venir à ma rencontre. C’était une grosse mouche noire avec le bout du nez vert. Elle a tournoyé quelques instants autour de moi puis elle s’est posée sur ma main. Là, elle s’est mise à nettoyer ses pattes avec beaucoup d’attention.

 

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-     Bonjour, jeune homme ! dit-elle, quelle belle journée, n’est-ce pas ?

-     Ohhh !!! ai-je dit, comment pouvez-vous parler ainsi… mon ami le renard est mort… vous voyez bien que je suis triste… Laissez-moi ! Allez-vous-en !

-     Ahhh ! a rétorqué la mouche, je vous prie de rester poli, jeune homme ! Et arrêtez de pleurer ! La mort n'est pas si terrifiante !

Comment pouvait-elle parler ainsi de la mort ? dis-je en moi-même. La Vie semblait si fragile… si belle et si précieuse… et la mort avait l'air si noire et si terrifiante… Oui, la mort était vraiment terrible… et elle était si triste pour les vivants…

-     Allez-vous-en ! ai-je dit, laissez-moi ! Vous racontez n’importe quoi ! Vous ne connaissez rien à la mort !

 

Piquée au vif, la mouche s’est empressée de fouiller dans sa poche pour sortir une carte de visite. C’était un minuscule bout de papier sur lequel était écrit (d’une affreuse écriture en pattes de mouche) : Mademoiselle Tsé, experte de l'Autre Monde.

-     Ça ne prouve rien ! ai-je dit, d’ailleurs, je me fiche que vous soyez experte ! Laissez-moi !

Blessée dans son orgueil, la mouche me dit alors :

-     Ne soyez pas stupide, jeune homme ! Arrêtez de pleurer ! Et écoutez-moi ! Il n'y aucune raison d'être si malheureux. Il n'y a rien à craindre de la mort ! Elle n'est qu'un voyage vers l'Autre Monde. Et nous le ferons tous un jour, ce voyage ! Alors inutile de s'en inquiéter ou de s'en attrister…

La mouche m'a regardé avec ses gros yeux quadrillés.

-     Vous savez, dit-elle, bien des choses merveilleuses se cachent derrière ce qui nous semble terrifiant.

Et sans même savoir si je l'écoutais, la mouche a continué ses étranges explications :

-     Apprenez donc à regarder au-delà des apparences, jeune homme ! Et vous verrez que ce voyage est moins terrifiant qu'il n'en a l'air ! Celui qui sait voir au-delà des apparences a le pouvoir de transformer la couleur des paysages…

 

Après sa tirade, la mouche s'est longuement frotté les ailes avant de s'envoler pour rejoindre ses camarades. J’ai regardé la cage vide de mon ami puis j’ai repris le chemin du retour. Ce voyage est parfois bien triste ! dis-je en moi-même. J’avais essayé d'aider les résidents du Grand Labyrinthe et je n’avais rencontré que des murs d’incompréhension, de méchanceté et d’indifférence. Les habitants de cette Planète se montrent parfois bien cruels ! dis-je en moi-même. Pourquoi fallait-il endurer toutes ces épreuves ? Je n’en savais rien. Et je m’en fus, le cœur bien triste, retrouver ma Fleur.

 

 

Porte 36 La fleur me donne un nouveau conseil   

– L'île de la conscience 

-     Bonjour petit Pierre ! dit-elle en se penchant vers moi, oh ! Comme tu as l’air triste… encore plus triste que la dernière fois… que se passe-t-il, mon garçon ?

-     Mon ami le renard est mort ! ai-je dit en reniflant, je n’ai rien pu faire pour le sauver, ma Fleur !

Ma Fleur a bougé sa tige d’une étrange façon.

-     N’as-tu pas fait, dit-elle, tout ce qu’il fallait faire pour venir en aide à ton ami ?

-     Je ne sais pas, ma Fleur ! ai-je dit en baissant les yeux, peut-être… mais toutes mes démarches n’ont servi à rien.

-     Non, non ! dit-elle, tout ce que l’on entreprend au cours de ce voyage est utile, mon garçon ! N’as-tu rien appris en allant voir le renard ?

 

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-     Oh si, ma Fleur ! ai-je dit, j’ai appris beaucoup de choses ! J’ai découvert l’amitié, j’ai vu la mort et j’ai rencontré mademoiselle Tsé qui m’a parlé du monde qui existe au-delà des apparences… mais je crois que j’ai surtout appris une chose très importante, ma Fleur.

-     Ah oui… ? dit-elle, et qu’as-tu donc appris de si important, mon garçon ?

 

J’ai baissé la tête avec tristesse.

-     Eh bien…,  j’ai compris que ma souffrance n’était pas si grande, ma Fleur… j’ai vu qu’il y avait sur cette Planète des souffrances bien plus grandes que la mienne… Ah ! Si tu savais comme le renard souffrait, ma Fleur ! Sa vie était effroyable ! Comment a-t-il pu endurer toutes ces souffrances ? Pourquoi y a-t-il tant de misère sur cette Planète, ma Fleur ? Ah ! Si tu savais, ma Fleur, comme je me sens fatigué à présent de chercher ce trésor ! Ca fait des années que je cours partout dans ce quartier, que je subis toutes sortes d’épreuves… et tout va toujours de travers ! Oh ! Je me sens si découragé aujourd’hui, ma Fleur…  

 

Ma Fleur m’a regardé avec tendresse. 

-     Il est parfois nécessaire, dit-elle, de s’arrêter pour prendre un peu de recul. Sinon à force de courir après ces joyaux, on finit par…

-     Par les trouver… ? Tu crois, ma Fleur ?

Ma Fleur a bougé ses pétales.

-     Ne sois pas si impatient, mon garçon ! Il ne sert à rien de courir après ce trésor ! Cela fait si longtemps que tu es à la recherche de ces joyaux… As-tu déjà seulement songé à prendre un peu de repos ? 

-     Prendre un peu de repos… ? Mais tu n’y penses pas, ma Fleur ? Comment pourrais-je prendre un peu de repos ? Un chercheur ne se repose jamais ! Il cherche, il cherche, il passe son temps à chercher, il passe tout son voyage à chercher… comment aurais-je le temps de me reposer… ?

- Ahhh ! dit-elle, ce trésor commence sérieusement à empoisonner ton chemin, mon garçon ! Tu cherches ces joyaux avec beaucoup trop d’empressement ! Tu y penses sans cesse. Je crois que ce trésor commence à noircir ton cœur…

-     Ce trésor ne noircit rien du tout, ma Fleur ! Et puis, je n’ai pas le temps de me reposer. Le chemin qui mène au trésor est encore bien long.

-     Ahhhh ! dit-elle avec un air de réprimande, puisque tu refuses de m’écouter, je t‘intime l’ordre d’arrêter de chercher ce trésor et de prendre un peu de repos ! Va donc chez monsieur Guiseppé ! Il t’apprendra bien des choses pour égayer ton cœur !

-     Monsieur Guiseppé… ?

-     Oui, oui ! dit-elle, monsieur Guiseppé, le marchand de couleurs.

-     Et pourquoi devrais-je aller le voir, ma Fleur ?

-     Ahhh ! dit-elle, ne discute pas, petit Pierre ! Et dépêche-toi de lui rendre visite ! Tu verras ! Il n’y a rien de telle qu’une visite chez monsieur Guiseppé pour changer les idées de ceux qui commencent à broyer du noir…

-     Bon ! ai-je dit en soupirant, eh bien, d’accord, ma Fleur ! J’irai le voir !

 

Et j’ai quitté mon île, le cœur plein de lassitude, pour retrouver le quartier de la Capitale.

 

 

PARTIE 5 UN REPOS INSTRUCTIF ET COLORE

 

Porte 37 Monsieur guiseppe, le marchand de couleurs   

– Le quartier de la capitale 

Quelques jours plus tard, je partis à la recherche de monsieur Guiseppé. Je le trouvai assis derrière les étals de sa petite échoppe « Fruits de saison et Paradis des couleurs » (située dans une ruelle adjacente à la rue principale du quartier de la Capitale). Il était en train de peindre une grande toile posée à même les étalages. C’était là en vérité un bien drôle de vendeur et un bien drôle de magasin, où s’entassaient pêle-mêle des poires et des pinceaux, des clémentines et de l’essence de térébenthine, des pommes et des tubes de couleurs ! 

 

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En m'apercevant devant sa boutique, monsieur Guiseppé a posé son pinceau et m’a regardé avec ses petits yeux en forme d’olive cachés derrière de grosses lunettes en forme de concombre, puis il m’a souri – d’un sourire extraordinaire dissimulé derrière une grosse moustache en forme de banane – et il m’a souhaité la bienvenue ! Eh bien ! dis-je en moi-même, quel personnage étonnant ! Et je l’ai trouvé si sympathique, si étrange (et bientôt si attachant) que je pris l'habitude de lui rendre visite chaque jour. 

 

Lorsque je lui ai appris que j'adorais dessiner, monsieur Guiseppé  m'a proposé de me donner quelques leçons (c'est grâce à ses cours que j'ai poursuivi ma carrière de dessinateur). Tous les jours, il me donnait de nombreux et très précieux conseils en matière de dessins et de peinture. En quelques semaines, je fis, grâce à lui, de formidables progrès. Pendant cette période, je me mis à faire toutes sortes de dessins et de tableaux. Sur ce point, ma Fleur avait raison : monsieur Guiseppé, le dessin et la peinture étaient tout à fait recommandés pour ne plus penser au trésor ! Tenez! Regardez comme j'étais inspiré ! Voici le portrait de monsieur Salvador* que j’ai reproduit à votre intention :

 

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 * monsieur Salvador est l'un des plus grands peintres de ma planète

 

Et voici un tableau de monsieur René* (un peu « arrangé » à ma façon) :

 

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 * monsieur René est aussi un très grand peintre, très connu sur ma planète et dont j'apprécie particulièrement les tableaux

 

Et voici encore un autre tableau (mon préféré) qui joua un très grand rôle pour la suite de mon voyage:

 

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Eh ! Non ! Vous ne rêvez pas ! Il s’agit bien là d’une pomme bleue avec des moustaches ! Et n'allez pas imaginer qu'elle sort de mon imagination… cette pomme a bel et bien existé ! Elle m’attendait bien sagement chez monsieur Guiseppé. Quelques mois après notre première rencontre, je l’aperçus sur son étalage. Ce jour-là, monsieur Guiseppé avait l’air très contrarié.

-     Ma ça n’è pas possible ouné pomme commé ça ! criait-il avec son drôle d’accent.

Jamais je n’avais vu monsieur Guiseppé se mettre en colère. Pourquoi criait-il ainsi ?

-     Ma régard’-moi cet' pomme, petit Pietro ! Qué misère ! me dit-il en montrant une petite pomme bleue sur son étalage.

-     Oh oui ! ai-je dit, cette pomme a une drôle de couleur, monsieur Guiseppé.

-     Tou l’as dit, petit Pietro ! dit-il en essuyant ses grosses lunettes en forme de concombre (coupé en rondelles, bien sûr), cette pomme a oun bien drôle de couleur ! Ma, bien souvent, mon ami, les couleurs n’en font qu’à leur tête ! Et c’est oun chose bien embêtante pour oun marchand de fruits !

 

J’ai regardé monsieur Guiseppé en souriant.

-     Vous n’êtes pourtant pas un marchand de fruits comme les autres, monsieur Guiseppé.

-     Cé vrai, petit Pietro ! Ma qué vont penser les résidents dou quartier ? Personne né voudra acheter ouné pomme bleue !

J’ai regardé monsieur Guiseppé avec malice.

-     Moi, je veux bien vous l’acheter, monsieur Guiseppé.

-     Toi ? Ma ché vas-tou faire d’ouné pomme bleue, petit Pietro ?

Et je lui ai expliqué que j'étais en train de reproduire un tableau de monsieur René (qui adorait peindre les pommes (les pommes vertes) et que cette petite pomme serait parfaite pour me servir de modèle. Monsieur Guiseppé (qui n’avait jamais entendu parler de monsieur René (ce qui est bien naturel puisqu’ils ne sont pas nés à la même époque) me dit alors que cette petite pomme était aussi verte qu’une pomme verte avant qu’il ne la repeigne en jaune.

-     Ma pendant la nouit, dit-il, elle a pris oun autre couleur !

-     Verte, jaune ou bleue ! Ça n’a aucune importance, monsieur Guiseppé ! Ne vous inquiétez pas ! Je la prends !

 

Et je suis parti avec ma pomme. Le soir même, je lui ai dessiné des moustaches. De belles moustaches comme monsieur Salvador. Et voilà comment ma petite pomme s'est retrouvée avec les magnifiques moustaches que vous avez vues sur le tableau ! Je ne sais pas comment vous la trouvez, mais moi, je la trouvais très belle ainsi (oui, à l'époque, je la trouvais vraiment à mon goût !).

 

 

Porte 38 Magali et le pays des couleurs   

– La clairière de l'imaginaire 

Le lendemain, j’ai déposé la petite pomme sur mon étagère à côté d’une grosse encyclopédie sur la peinture (prêtée par monsieur Guiseppé). Et elle avait, ma foi, plutôt l’air de s’y plaire. Mais un matin, après plusieurs jours passés à dessiner un nombre incalculable de petites pommes, j’ai remarqué que ma petite pomme faisait grise mine. Je me suis empressé de prendre un chiffon pour la nettoyer mais malgré mes efforts, on aurait dit que ma petite pomme avait définitivement changé de couleur. Elle était devenue toute grise.

-     Mince ! dis-je en moi-même, que se passe-t-il ?

J’étais bien embêté. Une si jolie petite pomme bleue ! Et sans plus réfléchir, j’ai pris mon pinceau et je lui ai dessiné deux petits yeux, un joli petit nez et deux petites lèvres pour sourire. Et en un clin d’œil, ma petite pomme s’est essuyé la moustache et elle m’a fait une affreuse grimace. Puis elle a froncé les sourcils et elle m'a dit :

-     Pourquoi me laissez-vous sur votre étagère, jeune homme ?

-     Eh bien…, ai-je balbutié un peu surpris, tu es… comment dire… ? Tu es si… extraordinaire, petite pomme, que… je te garde sur mon étagère… tu es… tu es … un peu comme un trésor !

A ces mots, la petite pomme m’a tiré la langue.

-     Eh bien ! En voilà des manières ! ai-je dit, tu es bien mal élevée, petite pomme ! Pourquoi fais-tu tant de grimaces ?

-     D’abord ! dit-elle en devenant toute rouge, je ne m’appelle pas petite pomme ! Je m’appelle Magali !

-     Bon ! Eh bien ! D’accord, ai-je dit, mais ce n’est pas une raison pour t’énerver, petite pomme !

-     Je m’énerve ! dit-elle en me faisant une nouvelle grimace, parce que je déteste que l’on enferme les trésors !

-     Et pourquoi…, petite pomme ? On ne fait rien de mal en enfermant les trésors !

-     Ca ! C’est ce que vous croyez ! dit-elle en me faisant un grand sourire.

 

 

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Quelle drôle de petite pomme ! dis-je en moi-même. Mais cela me fit tout de même plaisir de voir qu’elle avait retrouvé sa bonne humeur. Et soudain, elle m’a demandé :

-     Connaissez-vous le secret des couleurs, jeune homme ?

-     Le secret des couleurs… ? Non, petite pomme ! Je ne connais pas le secret des couleurs.

La petite pomme m’expliqua alors à quoi servaient les couleurs. Elle me raconta à ce sujet des histoires très compliquées (auxquelles je n’ai pas compris grand-chose). Je remarquai seulement qu’elle avait repris sa couleur bleue.

-     Oh ! Tu es redevenue toute bleue, petite pomme !

-     Ce que je vous raconte ne vous intéresse-t-il donc pas ?!! dit-elle en virant au violet.

-     Si, si ! Bien sûr, petite pomme Magali !

Ah ! Décidément ! Quelle drôle de petite pomme ! dis-je en moi-même.

-     Eh bien ! Puisque vous n'êtes pas décidé à m'écouter, dit-elle, je vais retrouver monsieur René.

-     Monsieur René… !!! ai-je crié, tu connais donc monsieur René ! Il peint de si merveilleux tableaux ! Laisse-moi t’accompagner, petite pomme !

-     Ah non ! dit-elle en virant au vert, il n’en est pas question, jeune homme ! Je n’emmène pas avec moi un collectionneur de trésor ! On ne peut rien montrer à un collectionneur sans qu’il le ramasse ! Un trésor doit se partager, jeune homme, sinon, ça devient une chose triste et inutile ! A quoi sert-il de conserver un trésor si tout le monde ne peut en profiter ?

Et ma petite pomme me confia que sur l’étalage de monsieur Guiseppé, beaucoup d’enfants venaient la voir pour admirer sa couleur. Ils restaient là à la regarder quelques instants puis repartaient chez eux le cœur joyeux.

 - Et depuis que je suis sur cette maudite étagère, dit-elle, ils doivent êtres bien tristes de ne plus me voir.

-     Eh bien…, ai-je dit, me voilà bien embêté, petite pomme ! Moi qui avais cru rendre service à monsieur Guiseppé en te prenant avec moi… Si j’avais su, je t’aurais laissée sur ton étalage !

-     Ne vous inquiétez pas ! dit-elle, j'étais très heureuse chez monsieur Guiseppé, mais il y avait là-bas beaucoup trop de concurrence… Après tout, je n’étais qu’une petite pomme insignifiante parmi tous ces fruits et légumes… alors que chez monsieur René, je serais… comment dire… ? … je serais… unique ! Allez, jeune homme ! Dépêchons-nous ! Ouvrez cette encyclopédie ! Et trouvez-moi un tableau de monsieur René !

J'ai ouvert l’encyclopédie sur la peinture et j'ai cherché (aussi vite que je l’ai pu) un tableau de monsieur René.

-     Monsieur René… Monsieur René… voilà, petite pomme ! J'en ai trouvé un ! Page 742 !

Et en voyant le merveilleux tableau de monsieur René, j’ai regardé Magali et je lui ai dit d’un air malicieux :

-     D’accord, petite pomme ! Je veux bien te montrer le tableau de monsieur René mais tu m'emmènes avec toi ! Si tu refuses, je te ramène chez monsieur Guiseppé !

La petite pomme a fait une drôle de moue. J’ai crû qu’elle allait passer par toutes les couleurs. Mais elle s’est contentée d’hocher la tête.

-     D’accord ! dit-elle, mais vous devez me promettre, jeune homme, de ne plus jamais garder égoïstement les trésors que vous trouverez sur votre chemin.

Je lui en fis la promesse.

-     Alors, allons-y ! dit-elle en sautant dans le tableau, suivez-moi !

Et plein d’impatience de rencontrer monsieur René, j’ai sauté derrière elle.

 

 

Porte 39 Grand-ma, colorieuse de devenir    

– La clairière de l'imaginaire 

En débarquant dans le tableau*, une drôle de surprise m’attendait. Regardez donc où j’avais atterri !

 

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 * Ce tableau n'était évidemment pas un tableau de monsieur René.

 

-     Petite pomme, ai-je crié, où es-tu ? Petite Pomme ? Ohé, Magali ? 

 

J'ai regardé autour de moi mais il était bien difficile de trouver ma petite pomme au milieu de toutes ces taches.

 

-     Ah décidemment ! dis-je en moi-même, je n'ai vraiment pas de chance avec cette petite pomme.

-     Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

J'ai relevé la tête.

-     Il y a quelqu'un… ?

 

Et soudain une immense girafe s'est dressée devant moi.

 

-     Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! dit-elle, Magali m’étonnera toujours !

-     Vous… vous connaissez donc ma petite pomme ?

-     Bien sûr ! dit la girafe en hochant doucement la tête, mais inutile de la chercher ici ! Elle a déjà dû repartir chez monsieur Guiseppé.

-     Comment ça… chez monsieur Guiseppé… ? Sur l’étalage où je l’ai trouvée… ? Mais pourquoi est-elle retournée là-bas ?

-     Oh ! Ne vous inquiétez pas pour elle ! dit la girafe, Magali sait très bien ce qu’elle fait ! Depuis le temps que nous travaillons ensemble, elle a toujours joué son rôle à merveille. Il est vrai qu’elle a des méthodes un peu surprenantes, mais je dois reconnaître qu’elle m’emmène le plus souvent d’excellents candidats.

-     Candidat… ? ai-je répété, candidats à quoi, mademoiselle la girafe ?

-     Oh ! dit la girafe, candidats à toutes sortes de choses ! Sur cette planète, vous êtes tous candidats à quelque chose, n'est-ce pas ? Et cessez donc de m’appeler mademoiselle, jeune homme ! Je suis une vieille dame, je m’appelle Grand-Ma… Grand-Ma Destinée Light, colorieuse de devenir, pour vous servir !

-     Grand-Ma Destinée… Light, colorieuse de quoi… ?

-     Colorieuse de devenir ! Mais attendez ! dit-elle en sortant un énorme carnet, vous allez comprendre ! Comment vous appelez-vous ?

-     Euh… je m’appelle petit Pierre, Grand-Ma !

La girafe a ouvert son carnet.

-     Petit Pierre… petit Pierre…, a-t-elle répété en tournant les pages.

-     Là ! dit-elle, nous y sommes, petit Pierre… page 4 589 623 767 ! 

 

Elle me fit signe d’approcher. Et voici ce que j’aperçus :

 

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J'ai regardé la girafe avec des yeux tous ronds d'étonnement.

 - Eh bien…, ai-je dit, quel étrange carnet… que contiennent ces pages, Grand-Ma…? Et pourquoi toutes ces cases sont-elles coloriées ?

La girafe avait l’air embarrassée. Elle a rosi très légèrement.

-     Eh bien…, dit-elle, ce carnet contient… les couleurs passées… de tous les résidents du Grand Labyrinthe !

-     Les couleurs passées… ? ai-je dit,  eh bien… je ne comprends pas, Grand-Ma, tout à l’heure, vous me disiez que vous étiez colorieuse de devenir… Le devenir appartient au futur, n’est-ce pas ? Alors pourquoi me parlez-vous du passé à présent… ?

-     Hum ! Hum ! C'est très simple ! dit la girafe en dodelinant de la tête, mon rôle est de colorier le futur. Mais avec le temps, le futur se transforme en passé, n'est-ce pas ? Voilà pourquoi toutes ces cases qui appartenaient autrefois au futur appartiennent aujourd’hui au passé !

-     Ah oui ! ai-je dit,  je comprends… c’est donc vous qui décidez de notre avenir, n'est-ce pas ?

La girafe a rosi une nouvelle fois.

-     Non, non, jeune homme ! dit-elle, mon rôle se limite à définir la couleur de votre proche avenir… avenir qui, bien sûr, deviendra passé avec le temps.

 

A ces mots, la girafe s’est penchée vers moi. Elle m'a regardé droit dans les yeux.

-     Laissez-moi, dit-elle, regarder votre prochaine couleur !

-     Ma prochaine couleur… ? ai-je répété.

-     Oh bravo ! dit la girafe, vous avez fait de sérieux progrès, jeune homme ! Votre couleur est bien plus belle qu’autrefois ! Et maintenant, retournez-vous, je vous prie !

Et j'ai entendu la girafe colorier une nouvelle petite case.

Quel étrange personnage… dis-je en moi-même, pourquoi avait-elle regardé dans mes yeux ? Qu'y avait-il de si important à l'intérieur…?

- Oh ! dit la girafe, il y a beaucoup de choses dans les yeux, jeune homme… on y voit en particulier la couleur du cœur….

- Mais oui ! Bien sûr ! ai-je dit d'un air triomphal, je comprends à présent ! Ce que vous coloriez sur votre gros carnet, c'est la couleur de notre cœur, n’est-ce pas ?  Et si vous voyez la couleur de notre cœur, vous pouvez nous dire ce qu'il va nous arriver… oh ! Dîtes-moi vite ce qu'il va m'arriver, Grand-Ma ?

La girafe a hoché la tête de haut en bas. Elle a hésité un instant puis elle m'a dit :

-     Comment pourrais-je le savoir ? Je connais seulement la couleur de votre cœur et la façon dont il saura accueillir les prochains évènements du voyage. Et à en juger par votre couleur, vous n'avez pas à vous inquiéter ! Et puis vous savez, après tout, jeune homme, qu'importe la couleur ! L'essentiel est de trouver son chemin ! De toute façon, vous finirez tous par trouver la Lumière…

-     Trouver la lumière…? ai-je répété.

-     Oui, bien sûr ! dit la girafe, au cours du voyage, les cœurs en voient de toutes les couleurs ! Mais tout le monde finit par trouver la Lumière ! Vous pouvez tomber dans le gris, dans le rouge, dans le vert, dans le bleu, dans le noir, dans le blanc ou dans le rose… les cœurs ne cessent de sauter d’une couleur à l’autre. Certains restent très longtemps dans la même couleur avant d’en changer. Il n’y a pas d’ordre précis ! Toutes les combinaisons sont possibles ! Mais quel que soit votre chemin de couleurs, vous finirez tous par atteindre la Lumière ! Aussi, il est inutile de vous inquiéter, jeune homme ! Vous pouvez retourner dans le Grand Labyrinthe et poursuivre votre voyage sans crainte…   

Après sa longue tirade, la girafe a redressé son long cou. Mais j'étais si intrigué par ses paroles que je n'ai pu m'empêcher de lui poser quelques questions.

-     Dîtes-moi, Grand-Ma ! La Lumière dont vous parlez, est-ce le trésor ? Et parviendrais-je à la trouver au cours de ce voyage ?

La girafe s’est contentée de lever le cou vers le Ciel puis elle s'est mise à balancer la tête de haut en bas puis de gauche à droite. Que pouvait signifier ce mouvement circulaire ?

-     Oh ! Dîtes-le moi, Grand-Ma, s’il vous plaît !

-     Mais, dit-elle en rougissant, je ne suis ni oracle ni devin, et même si je l’étais, jeune homme, je ne serais pas autorisée à vous en parler ! Je vous ai déjà confié le secret de la Lumière et celui du chemin des couleurs…

-     Grand-Ma, l'ai-je supplié, j’aimerais tant savoir !

-     Attention ! dit-elle, vous êtes en train d’assombrir votre couleur ! Pourquoi vous obstinez-vous à vouloir connaître votre avenir et à percer les mystères du chemin… auriez-vous peur de voyager…? Ce n'est pas ainsi que vous trouverez le trésor, jeune homme ! Cessez donc de chercher avec les yeux ! Apprenez aussi à chercher avec votre cœur !

Que voulait-elle dire ? Que mon cœur ne savait pas voir et que mes yeux cherchaient partout. Oh la la ! dis-je en moi-même, que tout ça a l'air compliqué.

-     Eh bien…, ai-je dit un peu déçu par les réponses de la girafe, si vous ne voulez pas me parler du trésor et de mon avenir, Grand-Ma, dîtes-moi au moins de quelle couleur est mon cœur ?

-     Je vous en ai déjà trop raconté ! dit-elle, je ne vous dirais rien de plus ! Je vais simplement vous donner un dernier conseil, jeune homme. Donnez-moi une couleur ?

J'ai réfléchi un instant.

-     Noir ! ai-je dit (sans vraiment savoir pourquoi j’avais choisi cette couleur).

-     Très bien ! dit-elle, et maintenant donnez-moi un chiffre !

-     4 !  ai-je dit sans réfléchir davantage.

 

La girafe a réfléchi à voix basse en tournant les pages de son carnet.

-     Voyons… 4 fois 8 moins 8… plus 4 plus 8… divisé par 4… multiplié par 3 = 27 ! 27 +10 = 37 ! 37 noir ! Voyons voir ! dit-elle, je dois bien avoir un 37 noir sur ma liste !

Mais la girafe ne trouva aucun 37 noir sur son carnet. Intrigué, je lui ai demandé ce qu’était un 37 noir.

-     Oh ! C’est très simple ! dit-elle, dans notre jargon, un 37 noir est un résident du Grand Labyrinthe âgé de 37 printemps dont le cœur est noir !

-     Ah… ? ai-je dit, et vous allez me raconter son histoire ?

-     Non ! dit-elle,

-     Ah… ? ai-je dit, alors… vous allez me donner son chemin de couleurs ?

La girafe a secoué son cou de gauche à droite.

-     Ah ! Je sais ! ai-je dit, vous allez le faire venir ici !

-     Un cœur noir ici ! s’est écriée la girafe, mais vous n'y pensez pas, jeune homme !

Et soudain, la girafe m’a prié de l’excuser.

-     Ne bougez pas ! dit-elle, je vais aller me renseigner.

La girafe s’est dirigée vers une petite boîte (une sorte de cabine téléphonique dont la ligne apparemment était reliée au Ciel). Elle a composé un numéro en balançant son cou un peu nerveusement d’avant en arrière. Elle a rosi deux ou trois fois, a hoché la tête et elle est revenue vers moi avec un grand sourire.

-     Voilà ! dit-elle, je vous ai trouvé un 37 noir ! Nous vous avons arrangé une rencontre avec lui !

-     Une rencontre avec lui…, Grand-Ma ? Mais où et quand vais-je le rencontrer ?

-     Vous verrez bien ! dit-elle.

-     Et comment le reconnaîtrais-je, Grand-Ma ?

-     Ne vous inquiétez pas ! dit-elle, lorsqu’il viendra vers vous, vous le reconnaîtrez !

 

Je dois bien avouer que cette façon d’arranger des rendez-vous me parut un peu suspecte. A qui la girafe avait-elle téléphoné ? Au destin… ? Au hasard… ? A Dieu… ? Qui était ce personnage qui avait le pouvoir d’organiser les rencontres ? Mais le temps de cette réflexion, la girafe avait disparu. J’eus alors une pensée émue pour ma Fleur qui avait eu la merveilleuse idée de me donner un peu de repos. Sans elle, jamais je n’aurais pu rencontrer ces merveilleux personnages qui avaient réussi à raviver mes couleurs et mon espoir de trouver les quatre joyaux. Mais à présent, il était temps de repartir à la recherche du trésor. Et après ce repos bien coloré, j’ai retrouvé le Grand Labyrinthe le cœur plein d’enthousiasme.

 

 

PARTIE 6 LES EPREUVES AIGUISENT LA PATIENCE ET FONT GRANDIR

 

Porte 40 Ma fleur me quitte    

– L'ile de la conscience 

Le lendemain, j'allai remercier ma Fleur. J’étais si impatient de lui raconter mon merveilleux séjour au pays des couleurs qu'à peine débarqué sur l'île, je me suis assis à ses côtés en lui parlant (avec un grand enthousiasme) du secret du chemin des couleurs, du secret de la Lumière et de ma prochaine (et mystérieuse) rencontre avec un 37 noir. Mais ce matin-là, ma Fleur m’écouta d’un air distrait et un peu lointain.

-     Je suis… très heureuse, dit-elle, de voir que tu es capable de te débrouiller seul, mon garçon… car il va falloir bientôt trouver ton chemin sans moi…

-     Trouver mon chemin sans toi…, ma Fleur ? Mais qu’est-ce que tu racontes ?

-     Oui, dit-elle, aujourd'hui, il est temps de nous quitter, petit Pierre. Je vais devoir m'en retourner à la terre qui, un jour, m’a vu naître… 

J’ai regardé ma Fleur avec tristesse et un peu de colère au fond du cœur.

-     Mais Pourquoi…, ma Fleur ?!! Comment peux-tu m’abandonner ?!! Comment vais-je faire sans toi ?!! Qui me consolera quand je serai triste ?!! Et qui me montrera le chemin qui mène au trésor ?!!

- Ne t’inquiète pas ! dit-elle, tu t’en sortiras très bien sans mes conseils !

 

Et une nouvelle fois, mon enthousiasme tout neuf s’envola. En voyant ma tristesse, ma Fleur me fit un grand sourire… un merveilleux sourire empli d’amour et de tendresse (comme si elle voulait alléger le désespoir que ce départ avait fait naître dans mon cœur). Puis elle s'est penchée vers moi en agitant doucement ses pétales.

-     Sois courageux ! dit-elle, tu as déjà parcouru une longue route, mon garçon … et aujourd'hui, ton expérience du voyage est suffisante pour trouver ton chemin…

-     Mais non ! ai-je dit, ce n'est pas vrai, ma Fleur ! Comment… pourrais-je trouver mon chemin sans toi ? Et comment aurais-je le courage de chercher le trésor si tu m'abandonnes ?  

-     Je ne t'abandonne pas ! dit-elle, je te laisse simplement poursuivre ce voyage sans moi… et puis… tu pourras toujours compter sur les autres habitants de l'île ! La pierre, le grand saule, le rocher moussu et l'étang seront là pour guider tes pas… et le pélican sera toujours prêt à t'aider lorsque ton cœur sera trop triste… et puis… tu dois savoir que l'on n'est jamais vraiment seul sur cette Planète, mon garçon… il y a toujours quelque part un personnage prêt à guider nos pas et à orienter notre voyage…

 

A la fin de sa tirade, l’un de ses pétales s’est détaché. Il est tombé sur le sol et a été emporté au loin par le vent.

-     Ohhh…, ma Fleur !

-     Ne m’interromps pas ! dit-elle, il me reste peu de temps pour te confier mon ultime conseil… regarde dans ton cœur, mon garçon ! J’y ai planté une graine que tes pas feront pousser…

Deux autres pétales se sont détachés. Et je n’ai pu davantage contenir mes larmes. Toute la tristesse de mon cœur s'est déversée. Et dans un ultime soupir, ma Fleur a ajouté :

-     … et bientôt, mon garçon, tu verras éclore une nouvelle Fleur…

 

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Son dernier pétale s’est détaché. Il a fait une pirouette devant le grand saule, s’est posé un instant sur le rocher et il a disparu, balayé par une rafale de vent, dans l’immensité du ciel. Et, ivre de chagrin, je me suis mis à pleurer.  

 

 

Porte 41 Le grand saule    

– L'ile de la conscience 

En voyant ma tristesse, le grand saule (qui ne m’avait encore jamais adressé la parole) me fit signe d’approcher.

 

-     Tu as l’air  bien désespéré, mon garçon ! Que  se  passe-t-il ?

-     Oh ! ai-je dit, il m’arrive une chose terrible, monsieur le saule ! Ma Fleur vient de me quitter !

-     Oh la la la la ! dit le saule en faisant trembler sa ramure, il ne faut pas te décourager, mon garçon ! Il est naturel que ta Fleur te quitte un jour ! Son départ fait partie du voyage ! Et ce voyage te fait grandir !

-     Oh… si vous saviez, monsieur le saule, comme ce voyage est difficile ! Et comment vais-je faire à présent sans ma Fleur ?

Le saule se mit alors à gronder d’une voix terriblement grave :

-     Que tu marches dans la boue… ou sur une grande plage de sable doux..., chaque pas oriente ta marche vers la Lumière ! Où que tu ailles, mon garçon, pourvu que tu suives la voix de ton cœur, chaque pas te rapprocha du trésor ! A présent approche-toi, mon garçon ! Vois-tu la porte dessinée sur mon tronc ?

-     Je… oui, ai-je balbutié, je… je la vois, monsieur le saule.

-     Eh bien ! Ouvre-la ! dit-il. Et tu y rencontreras mon ami le vieux chêne qui te donnera quelques conseils pour la suite du voyage.

 

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Porte 42 Le vieux chêne, l'arbre de la patience    

– La clairière de l'imaginaire 

D’une main tremblante, j’ai ouvert la porte du grand saule. Lorsqu’elle s’est refermée, je tombai, à ma grande surprise, dans une immense forêt. Jamais je n’aurais imaginé qu’un tel endroit puisse exister à l’intérieur du grand saule ! Partout flottait une odeur de terre et de feuilles séchées ! Et les arbres étaient si grands qu’ils avaient l’air de toucher le ciel ! Quelle étrange contrée ! dis-je en moi-même.

 

J’ai marché dans la forêt pendant plusieurs heures, à la fois intrigué et émerveillé par la beauté des lieux, lorsque j’ai enfin aperçu, derrière une haie de bouleaux, une vaste clairière où trônait, seul et magnifique, un arbre immense. Son tronc était si large et si long qu’il semblait occuper tout l’espace, ses racines étaient si grosses et si grandes qu’elles avaient l’air de s’enfoncer jusqu’au centre de la Planète, ses branches étaient si larges et si belles qu’elles donnaient au lieu une beauté magique ! Nul doute ! Il s’agissait là du vieux chêne ! Je m'arrêtai à ses pieds et dis d'une voix timide :

-     Bonjour monsieur l’arbre… êtes-vous le vieux chêne, l'ami du grand saule?

Le chêne a gonflé sa ramure sans me prêter la moindre attention. D'une voix un peu plus forte, j'ai répété :

-     Bonjour, monsieur le chêne !

-     Tiens ! dit le chêne en m'apercevant, un P’tit Dôm ! Que viens-tu faire dans nos vertes contrées, mon garçon ?

-     Je… je suis à la recherche du vieux chêne… je viens de la part de son ami, le grand saule.

 

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-     Ah ?!! dit le chêne intrigué, tu viens de la part du grand saule ! Comment… comment va cette vieille branche ?

-     Oh ! ai-je dit, le grand saule va très bien, monsieur le chêne !

-     Parfait ! dit le chêne, mais toi, mon garçon, tu as l'air bien triste… Que se passe-t-il ? 

J'ai baissé la tête.

-     Ahhh…, dit le chêne, ce n'est pas la tristesse qui t'aidera à avancer sur le chemin ! Il ne faut pas se laisser abattre si facilement, mon garçon ! Que puis-je faire pour toi ?

-     Eh bien…, ai-je bafouillé, le grand saule m'a dit que vous pourriez m'aider… et me donner quelques conseils… pour la suite du voyage.

-     C’est vrai ! dit le chêne en gonflant avec fierté sa ramure, je suis un vieil arbre éclairé par la lumière… et mes conseils sont très précieux….

Et sans plus attendre, le chêne se mit à pérorer d'une voix grave et solennelle.

-     Nul en ces contrées, dit-il, ne peut atteindre la Lumière sans se montrer patient et persévérant… celui qui veut avancer sur le chemin doit suivre mon exemple remarquable … 

A ces mots, le vieux chêne gonfla une nouvelle fois sa ramure.

- Il me fallut, dit-il, patienter plus de mille printemps pour atteindre la pleine Lumière… Alors que je n'étais qu'un petit gland obscur enfoui dans la terre, j'avais, des rêves de gloire et de grandeur… mais je dus patienter… et à force de patience et de persévérance, le temps fit son œuvre ! Le chemin qui mène au trésor est difficile… mais ce voyage n’en est pas moins merveilleux ! Peu importent les paysages, chaque pas façonne notre cœur et oriente notre marche vers la Lumière ! Le vent peut nous pousser tantôt à gauche, tantôt à droite ! La tempête peut briser nos branches ! La foudre peut nous fendre en deux ! La pluie peut inonder notre cœur ! Le soleil peut l'assécher ! Mais où que nous allions, mon garçon, ce voyage nous fait grandir ! Et à force de patience et de persévérance, vient le jour où tout s’éclaire !

 

Les paroles du vieux chêne étaient sages et profondes. Elles réussirent à dissiper un peu ma tristesse. Je comprenais mieux pourquoi ma Fleur m’avait quitté. C’était là une épreuve supplémentaire qu’il me fallait affronter pour grandir ! Et il me fallait à présent poursuivre le voyage sans elle ! Et à cette pensée, soudain, toute ma tristesse s’envola… et je sentis naître dans mon cœur un nouvel espoir d’avancer sur le chemin du trésor. Oui, dis-je en moi-même, le vieux chêne a raison, il faut que je m’arme de patience !

-     Oui ! dit le chêne, car la patience et la persévérance sont les sources qui étancheront ta soif sur le chemin du trésor ! Elles seront comme des pièces d’or qui t’accompagneront au cours du voyage ! Oui, mon garçon ! La patience et la persévérance seront comme des pièces d'or sur ton chemin !

-     Oui, oui ! ai-je dit, vous avez raison, monsieur le chêne… merci ! Merci mille fois pour vos sages et patients conseils ! 

Et j’ai quitté le chêne le cœur gonflé d’enthousiasme. J’ai repris le chemin du retour. J’ai retraversé la forêt aussi vite que je l’ai pu… lorsque soudain, en arrivant devant la porte du grand saule, je ne sais pourquoi, les paroles du businessman ont résonné dans ma tête. J’ignore pour quelle raison j’ai songé à cet ignoble personnage… Peut-être était-ce à cause des pièces d’or dont avait parlé le vieux chêne ? Je n'en sais rien… mais lorsque j’ai refermé la porte du grand saule, je me suis mis à penser à la richesse et au paradis dont avait parlé le businessman. J'étais étrangement persuadé qu'il me fallait à présent poursuivre le voyage dans cette direction : trouver le chemin de la richesse qui me conduirait sans doute au paradis et peut-être au trésor. Et à peine sorti du tronc du grand saule, je me suis précipité vers l'étang pour lui demander conseil.

 

 

Porte 43 Monsieur l'étang me parle du quatrième joyau    

– L'ile de la conscience 

-     Monsieur l’étang ! Monsieur l’étang ! ai-je crié (sans même prendre la peine de le saluer), je crois que j'ai trouvé un nouveau chemin pour découvrir le trésor…

-     Ah oui ? dit l’étang, et de quel chemin s'agit-il, mon garçon ?

-      Eh bien… je crois qu'il s'agit… du chemin de la richesse, monsieur l'étang ! Je crois qu'il est temps que j'emprunte ce chemin…

-     Ah oui ! dit l'étang, bien sûr ! La richesse est le quatrième joyau !

-     Vous… vous en êtes sûr, monsieur l’étang ? 

-     Parfaitement ! dit l'étang, d'ailleurs beaucoup de résidents pensent qu'il permet de trouver le trésor…

J’ai regardé l’étang avec un air de reproche.

-     Mais… mais alors pourquoi ne me l’avez-vous pas dit plus tôt, monsieur l’étang ?

-     Ahhh…, dit l’étang, je n’ai rien dit parce que chaque étape du voyage doit venir en son temps, mon garçon ! Chaque joyau doit être découvert au moment… le plus opportun. Maintenant que tu as découvert l’existence du quatrième joyau, tu peux aller voir madame La pierre ! Elle guidera tes pas sur ce chemin.

 

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Et sans plus attendre, je me suis dirigé plein d’impatience vers l’autre rive. 

 

 

Porte 44 Les conseils de madame la pierre pour trouver le quatrième joyau et mon départ pour le monde des grands dôms    

– L'ile de la conscience 

-     Bonjour madame La pierre ! Je…

-     Tiens, tiens ! dit-elle, quelle surprise ! Je ne t’attendais pas si tôt, mon garçon. Que me vaut le plaisir de cette visite ?

-     Euh… eh bien… c’est à dire que…, ai-je bafouillé, je viens vous voir pour… le quatrième joyau, madame La pierre.

-     Pour le quatrième joyau… ? a répété la pierre, tu en as donc fini avec les 3 premiers ?

-     Euh… oui, bien sûr ! ai-je dit en rougissant, je les ai trouvés, madame La pierre !

Madame La pierre n'a pas relevé mon mensonge. Elle s'est contentée de soupirer.

-     Bon, bon ! dit-elle, très bien ! Puisque tu dis avoir trouvé les 3 premiers joyaux, n’en parlons plus ! Et que veux-tu savoir exactement… à propos du 4ème joyau ?

-     Euh… eh bien…, ai-je bafouillé, j'aimerais savoir… où se trouve le chemin… qui mène au joyau de la richesse, madame La pierre.

-     Le chemin qui mène au joyau de la richesse… ? a répété la pierre, oh ! oh ! voilà un chemin très intéressant mais… le joyau de la richesse possède de nombreuses facettes, mon garçon ! Par quel genre de richesse es-tu intéressé ?

 

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-     Eh bien…, ai-je dit en pensant aux paroles du businessman, je ne sais pas… je… comment vous dire ? Je voudrais… euh… être aussi riche qu’un businessman !

-     Ah ! dit la pierre, dans ce cas, c'est très simple ! Pour découvrir cette facette de la richesse, il faut de l’argent ! Et pour avoir de l’argent, il faut travailler !

-     Travailler…, madame La pierre ?

-     Eh oui ! dit-elle, si tu veux devenir riche, il faut travailler ! Tu es bien en âge de travailler à présent, n’est-ce pas ? Tu as fait de longues études, tu as étudié à l’Université de Tous les Savoirs et à la Grande Bibliothèque, tu ne devrais donc avoir aucun mal à trouver un travail.

-     Oh oui ! ai-je dit, j’ai fait de longues études, madame La pierre ! Je connais beaucoup de choses. Je peux travailler comme géographe, comme technicien, comme banquier, comme businessman ou même comme allumeur de réverbère. Vous savez, je peux tout faire !

-     Bien ! Bien ! dit-elle, tu sais donc ce qu’il te reste à faire !

-     Euh… oui… bien sûr ! ai-je dit en baissant les yeux, enfin… non… je ne sais pas vraiment, madame La pierre ! Que… que dois-je faire exactement ?

 

La pierre m’a regardé avec lassitude.

-     Eh bien ! D’abord, dit-elle, tu devras quitter le monde des P’tits Dôms pour t’installer dans le monde des Grands Dôms. Et si tu veux trouver un travail, je te conseille d’emménager dans le quartier des Boîtes.

-     Dans le quartier des Boîtes…, madame La pierre ?

-     Oui ! dit-elle, si tu veux travailler, le mieux serait de t’installer dans le quartier des Boîtes. Voilà, mon garçon ! A présent, je crois qu’il est temps de nous quitter !

-     Vous quitter… ? Comment ça…,  madame La pierre ?

-     Eh bien, oui ! dit la pierre, le temps est venu de nous quitter, mon garçon. A présent, tu es en âge de te débrouiller seul ! Ta Fleur ne t’a donc pas prévenu…

-     Ma Fleur… ? ai-je dit, eh bien… non, madame La pierre, ma Fleur ne m’a rien dit.

-     Oh ! dit-elle, elle a sûrement dû oublier… tu devais être si désespéré lorsqu’elle t’a annoncé son départ qu’elle a certainement voulu t’épargner quelques souffrances supplémentaires… mais il est temps à présent que tu apprennes la vérité, mon garçon. Tu arrives aujourd’hui à une étape charnière du voyage ! Tu vas bientôt quitter le monde des P’tits Dôms. Et dès que tu franchiras la frontière du monde des Grands Dôms, nous autres, habitants de ton île, disparaîtrons et l’île de la Conscience deviendra une île déserte… Il te faudra poursuivre ton chemin et continuer à chercher le trésor sans nos conseils. Et surtout ne t’avise pas de revenir nous voir au cours de cette période ! Tu serais si désespéré de ne trouver personne sur ton île… Ne reviens ici que… dans quelques années… quand le voyage aura suffisamment façonné ton cœur…

J’ai regardé la pierre avec inquiétude.

-     Ne t’en fais pas ! dit-elle, c’est une étape nécessaire et obligatoire, mon garçon ! Et personne sur cette Planète ne peut échapper à ce passage ! Tous les résidents du Grand Labyrinthe doivent un jour quitter le monde des P’tits Dôms pour entrer dans celui des Grands Dôms.

 

J’ai regardé la pierre avec tristesse… puis j’ai regardé mon île avec tendresse (et avec un rien de nostalgie). Peut-être ne la reverrais-je pas avant longtemps ? Et peut-être même ne la reverrais-je jamais ? Je n’en savais rien… Mon espoir de trouver les 4 joyaux était immense, mais le voyage s’était déjà montré si imprévisible que bien des choses pouvaient arriver... J’ai remercié La pierre et je m’en suis retourné (un peu triste) dans le quartier des P’tits Dôms avec le sentiment de laisser derrière moi une grande part de mon enfance. Eh oui ! Le temps avait passé… j’avais grandi…

 

Quelques jours plus tard, je quittai définitivement le quartier des P'tits Dôms pour le monde des Grands Dôms… à la recherche du quartier de Boîtes situé quelque part sur la planète du Grand Labyrinthe.

 

 

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