Conte / 2004 / La quête de sens

Conte métaphysique qui retrace les aventures d'un chercheur de trésor sur la Planète du Grand Labyrinthe. Après une longue traversée des quartiers des P'TITS DOMS , il découvre le monde des GRANDS DOMS avant de poursuivre sa route sur le CHEMIN DU DEDANS…

 

 

PARTIE 7 LA DECOUVERTE DU QUARTIER DES BOÎTES

 

Porte 45 Mon arrivée dans le monde des grands doms

Le quartier des boites –

Après une longue traversée des quartiers de mon enfance, je franchis - sans la moindre difficulté - la frontière qui séparait le monde des P'tits Dôms et celui des Grands Dôms  (comme si c’était là un passage naturel) et j'arrivai dans le quartier des Boîtes. Quelques instants plus tard, en arrivant à proximité de la rue principale (où j'avais déniché un petit appartement), je m'arrêtai, étonné par l'étrange effervescence des lieux. Jamais je n’avais vu, je crois, une telle pagaille. Tous les résidents couraient partout la tête enfoncée dans leur pardessus gris.

 

-     Eh bien ! dis-je en moi-même, quel drôle de quartier !

J'ai délaissé l'agitation de la rue principale pour les ruelles adjacentes qui menaient à mon appartement. Arrivé devant mon immeuble, situé à quelques encablures du centre du quartier, je me suis engouffré dans le hall et j'ai gravi les 7 étages qui menaient à mon studio. En arrivant sur le palier, alors que je m'apprêtais à ouvrir la porte de mon appartement, j'ai croisé un étrange personnage qui joua un rôle déterminant dans mon entrée chez les Grands Dôms.

 

Voici son portrait (que j’ai dessiné quelques jours après notre rencontre) :

                        

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En m'apercevant, il m'a salué (en soulevant son couvre-chef).

-     Hum ! hum ! dit-il, bonjour, jeune homme.

-     Euh… bon… bonjour, ai-je bafouillé.

Il s'est arrêté un instant pour me regarder avec curiosité.

-     Hum ! hum ! dit-il, je… je ne crois pas vous avoir déjà croisé, jeune homme… vous… vous êtes nouveau dans le quartier, n'est-ce pas ?

-     Euh…oui…, ai-je dit, je… je viens d'arriver… je… je suis le nouveau locataire…

-     Ah ? dit-il, eh bien ! hum ! hum ! Enchanté ! Nous serons voisins. Je m'appelle monsieur Izo-Box.

-     Ah…, ai-je dit, eh bien… je suis… euh… ravi de… de faire votre connaissance, monsieur Izo… Box.

-     Hum ! hum ! dit-il en consultant sa montre (une grosse montre à gousset), je vous prie de m'excuser. Je suis pressé...

Et de son petit pas tranquille, il s'est engagé dans les escaliers.

- Eh bien ! dis-je en moi-même, quel étrange personnage !

 

J'ai poussé la porte de mon appartement et je suis rentré chez moi. J'ai ouvert ma valise et j'ai commencé à déballer mes affaires. Mais je n'avais pas le cœur à m'installer… A dire vrai, je me sentais bien seul (et bien désemparé) pour affronter cette nouvelle étape du voyage… Mais il était impensable (et impossible) de prendre le chemin du retour pour retrouver le quartier de mon enfance (de quoi aurais-je eu l'air ?)… Non ! Il me fallait poursuivre mon chemin… et trouver au plus vite un travail pour découvrir le joyau de la richesse.

 

Ce premier jour passé dans le monde des Grands Dôms fut épouvantable… j’étais si angoissé à l’idée de me débrouiller seul que j'ai passé la journée à réfléchir assis au milieu de mes affaires éparpillées. Une foule de questions m'ont traversé l'esprit : comment allais-je m'y prendre pour découvrir le joyau de la richesse ? A qui devais-je m'adresser pour trouver un travail ? Et réussirais-je à trouver quelqu'un pour m'aider dans mes démarches ? Ah la la ! dis-je en moi-même, s'installer dans le monde des Grands Dôms est une chose bien difficile !

 

A la nuit tombée, je n'avais toujours pas la moindre réponse à mes questionnements … et mon angoisse s'est amplifiée… elle devint si forte que j'ai pensé regagner, dès le lendemain, le quartier des P'tits Dôms… Les heures s'écoulèrent ainsi jusqu'au milieu de la nuit. Aux premières heures du jour, j’étais toujours en train de ruminer ces tristes pensées sur le voyage lorsque soudain, des pas sur le palier m’ont détourné de mon improbable (et sans doute impossible) projet de retour. C’était monsieur Izo-Box qui rentrait chez lui. J’ignore pour quelle raison mais sa présence me rassura et me redonna un peu de courage. Et je décidai aussitôt de l'inviter le lendemain, espérant ainsi gagner son amitié et glaner peut-être (par la même occasion) quelques informations qui m’aideraient sûrement à faire mes premiers pas dans le monde des Grands Dôms.

-     Oui ! dis-je en moi-même, voilà une bonne résolution ! Demain, j'inviterai monsieur Izo-Box…

Et je me suis endormi sur cette réconfortante pensée.

 

 

Porte 46 Monsieur izo-box

Le quartier des boites –

Le lendemain, je trouvai enfin le courage de mettre en ordre mon appartement. Et lorsque la nuit tomba sur ce deuxième jour passé dans le monde des Grands Dôms, mes affaires étaient rangées. J'étais prêt à recevoir monsieur Izo-Box. Pour ne pas manquer son arrivée, je suis allé l'attendre sur le palier. Quelques heures plus tard (aux alentours de minuit), je l'ai entendu gravir les escaliers.

-     Bonsoir, ai-je dit en apercevant le bout de son chapeau melon.

-     Hum ! Hum ! dit-il en soulevant son couvre-chef, bonsoir, jeune homme.

-     Je…, ai-je balbutié, je…

-     Hum ! Hum ! dit-il, oui..., jeune homme ? Vous voulez me dire quelque chose… ?

-     Je… oui, ai-je dit,  je… j’avais pensé que nous pourrions peut-être… enfin… j'aimerais…  j’aimerais vous inviter chez moi pour… pour faire connaissance et… bavarder un peu… enfin … si… bien sûr… vous…

Et j’ai rougi jusqu’aux oreilles, honteux de ma maladresse (et de mon ignorance des règles en vigueur chez les Grands Dôms). Monsieur Izo-Box a regardé sa montre.

-     Hum ! Hum ! dit-il, c’est que… il est déjà tard, jeune homme…

-     Ah… ? ai-je dit un peu déçu, eh bien… demain peut-être… ? Demain, cela vous conviendrait-il, monsieur Izo-Box ?

-     Hum ! Hum ! dit-il, demain ? Voyons… demain? Non ! Je crains que cela ne soit guère possible, jeune homme ! Actuellement, mon emploi du temps est très chargé. Vous comprenez, n’est-ce pas ?

-     Oui…,  ai-je dit, bien sûr ! je comprends… vous n’avez pas beaucoup de temps… Tout le monde a l’air si pressé dans ce quartier…

-     Hum ! Hum ! dit-il, c’est exact, jeune homme ! Dans ce quartier, le temps nous est compté…

Un sentiment de tristesse m’envahit.

-     Je… je me faisais pourtant une joie de…

-     Bon, bon ! dit monsieur Izo-Box en voyant mon désappointement, eh bien ! Hum ! Hum ! Eh bien ! Alors juste un instant, jeune homme ! Histoire de faire connaissance…

 

Après s'être consciencieusement essuyé les pieds sur mon paillasson, monsieur Izo-Box s'est assis dans l’unique fauteuil de mon appartement.

-     Hum ! hum! ai-je dit, eh bien… je suis ravi que vous ayez accepté mon invitation, monsieur Izo-Box… 

-     Hum ! hum ! dit-il, oui… je suis très heureux de faire votre connaissance, jeune homme mais… je suppose que vous ne m'avez pas invité par hasard, n'est-ce pas ? Eh bien hum ! hum ! Je vous écoute, jeune homme. Que voulez-vous savoir ?

J'ai regardé monsieur Izo-Box d'un air gêné et je me suis empressé de lui expliquer ma situation. 

-     Ahhh ! hum ! hum ! dit-il, ainsi vous cherchez un travail mais… vous ne savez pas comment vous y prendre. C'est bien naturel pour un jeune résident du quartier. Beaucoup ignorent les règles qui régissent le monde des Grands Dôms.

 J'ai regardé monsieur Izo-Box  avec étonnement.

-     Les règles du quartier…?

-     Eh oui ! bien sûr, jeune homme ! hum ! hum !  comme tous les quartiers de la Planète, ce quartier est régi par des règles spécifiques. Et celui qui veut trouver son chemin dans le quartier doit connaître ses règles. Celui qui les ignore ne peut réussir son voyage…

-     Ah oui ! ai-je dit, bien sûr ! Et que doit-on faire exactement pour connaître ces règles, monsieur Izo-Box ?

Monsieur Izo-Box prit un air embarrassé. Il eut une crise de hum ! hum ! puis il me dit :

-     Je souhaiterais sincèrement hum ! hum ! vous aider, jeune homme mais… il se fait tard… et il serait sûrement plus raisonnable de reporter cette conversation à une autre fois.

J'ai regardé monsieur Izo-Box avec désarroi.

-     Bon ! Bon ! hum ! hum ! dit-il en fouillant dans sa sacoche, vous avez l'air si désemparé, jeune homme… que je ne peux décemment vous laisser dans un tel embarras. Je vais vous laisser un document qui vous sera certainement très utile pour comprendre le monde des Grands Dôms et plus particulièrement le quartier des Boîtes.

Mon visage s'est éclairci d'un grand sourire.

-     Tenez ! dit-il en sortant de sa mallette un énorme rapport, je vous conseille hum! hum ! la lecture attentive de cette étude. Vous pouvez la lire en toute confiance ! Elle m'a été commandée par la plus grosse boîte publique du quartier -  le ministère public de la performance des Boîtes - pour lequel je travaille actuellement comme consultant. Vous y trouverez une mine d'informations sur le monde des Grands Dôms ! Vous y apprendrez les règles principales et les conventions spécifiques du quartier des Boîtes. Et prenez votre temps, jeune homme ! Je passerai récupérer mon document dans quelques jours.

-     Bon ! Eh bien ! Hum ! Hum ! dit-il en consultant sa montre,  je vais devoir vous quitter, jeune homme ! Bonne nuit !  Et à bientôt !

J'ai raccompagné monsieur Izo-Box jusqu'à la porte et je me suis précipité sur l'énorme rapport qu'il avait laissé sur la table.

 

 

Porte 47 Le rapport de monsieur izo-box

Le quartier des boites –

La lecture de l'énorme rapport de monsieur Izo-Box m'appris une foule de choses sur le monde des Grands Dôms et en particulier sur le quartier des Boîtes. Voici par exemple l'extrait d'un chapitre qui a particulièrement retenu mon attention (mais que vous pouvez passer s'il vous semble trop technique…):

 

Rapport pour le ministère public de la performance des boîtes

 

Chap 9 : aperçu général du quartier des boîtes

 

Le quartier des Boîtes est l'un des plus importants quartiers de la Planète. Il est  fréquenté par la très grande majorité des Grands Dôms. La plupart y vivent, y travaillent et y passent la totalité de leur voyage.

 

Comme son nom l'indique, le quartier des Boîtes est composé d'un très grand nombre de boîtes, boîtes que nous avons classées (par commodité) en 2 grandes catégories : les boîtes réelles et les boîtes virtuelles.

 

a. Les boîtes réelles

 

Les boîtes réelles sont constituées de 2 types de boîtes : les boîtes d'habitation où vivent et dorment  les résidents et les boîtes de travail où ils passent la plus grande part de leur journée.

 

1. Les boîtes d'habitation

 

Il en existe principalement  2 sortes :

a. Les boîtes d'habitation horizontales (appelées aussi habitation individuelle) qui forment un ensemble de boîtes installées les unes à côté des autres.

b. Les boîtes d'habitations verticales (appelées également habitation collective ou immeuble) qui forment un ensemble de boîtes empilées les unes sur les autres.

 

2. Les boîtes de travail

 

Il en existe également  2 sortes :

 

a. Les boîtes de verre (appelées bureaux) qui s'inspirent le plus souvent dans leur forme des boîtes d'habitation verticales.

b. Les boîtes de béton  (appelées usines) qui ont le plus souvent  une forme identique aux boîtes d'habitation horizontales mais de dimension bien supérieure.

 

Nota bene : la plupart des résidents du quartier quittent leur boîte d'habitation de bon matin pour se rendre à leur boîte de travail. Ils y passent la journée puis le soir venu, retournent dans leur boîte d'habitation où ils passent la nuit. Chaque jour se déroule approximativement selon le même schéma.

 

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b. Les boîtes virtuelles

 

Les boîtes virtuelles se caractérisent par leur existence non matérielle. Elles sont néanmoins très nombreuses et sont aisément repérables aux étiquettes dont les ont affublées les résidents du quartier. Nous avons pu ainsi repérer les catégories principales des boîtes virtuelles. Au stade de notre étude, nous en avons dénombré une centaine dont voici les plus courantes :

 

  1. les boîtes des beaux résidents;

  2. les boîtes des résidents laids;

  3. les boîtes des résidents intelligents;

  4. les boîtes des résidents idiots;

  5. les boîtes des résidents puissants ;

  6. les boîtes des résidents démunis;

  7. les boîtes des résidents riches ;

  8. les boîtes des pauvres résidents;

  9. les boîtes des mauvais résidents

  10. les boîtes des gentils résidents (appelée aussi boîtes à gogo)

 

Nota bene : chacune de ces catégories est, elle-même, composée d'un nombre important de boîtes secondaires. Ainsi, à titre d'exemple, détaillons brièvement l'une d'elles : les boîtes des résidents laids. Si nous prenions la peine de décortiquer cette catégorie de boîtes, nous pourrions y trouver pêle-mêle, la boîte des résidents de petite taille (dite boîte des petits), la boîte des résidents en surcharge pondérale (appelée boîte des gros). On y trouve également la boîte des petits gros, la boîte des monstres, la boîte des borgnes, la boîte des visages disgracieux, la boîte des corps mal fichus, la boîte des boiteux, la boîte des handicapés, la boîte des estropiés en tous genres…

 

c. Attribution des boîtes aux nouveaux arrivants dans le quartier

 

En arrivant dans le quartier des Boîtes, chaque résident se voit contraint d'entrer dans une boîte d'habitation et une boîte de travail (selon ses capacités, ses aptitudes, ses goûts et la place que les autres habitants lui attribuent).

 

Selon le type de boîtes d'habitation et de travail dans lesquelles il a réussi à s'insérer et quelques autres critères, on classe également chaque résident dans les grandes catégories de boîtes virtuelles.

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-     Eh bien! dis-je en moi-même, quel drôle de quartier !

 

J'étais si intrigué par cette étonnante description du monde des Grands Dôms que j'ai continué ma lecture toute la nuit. Monsieur Izo-Box n'avait pas menti. Il y avait dans ces pages une mine d'informations considérable… certes un peu techniques mais… très instructives… Après la description détaillée du quartier des Boîtes, je me suis attardé plus spécialement sur le chapitre 42 : règles principales adoptées par les résidents du quartier des Boîtes pour trouver le trésor dont voici un extrait (extrait que vous pouvez également passer si sa lecture vous semble trop rebutante…) :

 

Chap 42  : règles principales adoptees par les residents du quartier des boites pour trouver le trésor

 

1. Le tresor

Tous les habitants du quartier sont à la recherche du trésor. Pour la très grande majorité, le trésor se compose de 4 joyaux : joyau de la beauté, joyau de l'intelligence, joyau du pouvoir et joyau de la richesse. Pour ceux qui s'en étonneraient, le joyau de la bonté a été exclu de ce quartier car jugé sans intérêt et sans valeur. Les résidents lui ont préféré le joyau du pouvoir (qui l'a donc remplacé) et qui se décline en 2 occurrences : la force et l'influence que chaque résident choisit selon ses capacités, ses goûts, l'endroit du quartier des P'tits Dôms où il a grandi et l'endroit du quartier des Boîtes où il réside…)

 

2. La recherche des joyaux

 

La plupart des résidents du quartier pensent que les 4 joyaux se trouvent dans certaines boîtes du quartier (boîtes réelles et boîtes virtuelles) et qu'il convient donc d'y entrer et d'y faire sa place.

 

Beaucoup de résidents cherchent à acquérir l'ensemble des 4 joyaux. Certains néanmoins focalisent leur recherche sur un seul d'entre eux et consacrent l'essentiel de leur voyage à le trouver. D'autres préfèrent élargir leurs recherches à 2 ou 3 joyaux. Mais la très grande majorité cherche à acquérir simultanément les 4 joyaux qui leur ouvriront les portes du trésor.

 

Le joyau de la richesse demeure néanmoins aux yeux de la très grande majorité des résidents le joyau suprême, dont l'acquisition permet d'obtenir très aisément les 3 joyaux précédents

 

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 3. Le deroulement de la recherche du tresor

 

La plupart des résidents pensent que les boîtes qu'ils ont été contraints de choisir ou dans lesquelles on les a placés sont peu propices à l'acquisition des joyaux (autrement dit, dans le quartier, personne ne se satisfait vraiment de ses boîtes…). Au cours de leur voyage, ils tentent donc par tous les moyens possibles et imaginables (et évidemment fort nombreux) d'entrer dans les boîtes réelles et virtuelles qui leur semblent les plus propices à trouver les joyaux et s'évertuent à trouver la meilleure place dans chaque boîte.

 

Ainsi les résidents passent leur voyage à courir à l'intérieur de leur boîte ou à changer de boîtes (passant d'une boîte à l'autre) en cherchant désespérément celle(s) qui pourrai(en)t leur faire acquérir l'un ou l'autre des joyaux espérés… ce qui a pour effet de créer dans le quartier une agitation et une effervescence permanente…

 

Ainsi nous pouvons assister dans ce quartier à un perpétuel va-et-vient de boîte en boîte. Pour illustrer notre propos, prenons quelques exemples. Ainsi les résidents qui se trouvent trop maigres souhaitent sortir de leur boîte pour entrer dans la boîte des moins maigres, les résidents en surcharge pondérale n'aspirent qu'à entrer dans la boîte des plus minces. Les habitants qui appartiennent à la boîte des résidents fauchés veulent s'enrichir pour entrer dans la boîte des résidents riches et les résidents fortunés aspirent à s'enrichir plus encore pour espérer entrer dans la boîte des résidents très riches… bref, dans le quartier des Boîtes, chacun court sans cesse pour tenter d'entrer dans la ou les boîtes où il pense trouver le ou les joyaux qu'il recherche.

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Ce chapitre (comme tous les autres chapitres d'ailleurs) se révéla très instructif. Je trouvai cette étude si passionnante que je passai les 7 jours suivants à lire la totalité du rapport. Cette lecture m'éclaira grandement sur la nouvelle orientation de mon voyage. Elle me permit de comprendre pourquoi les habitants de mon île avaient orienté mes pas vers ce quartier. Il correspondait effectivement à mes aspirations et à mon désir de découvrir le joyau de la richesse. Mais si instructif et utile que fut ce rapport, je le trouvais quelque peu théorique… je n'y avais pas trouvé le moindre renseignement pratique sur la façon de chercher un travail. Certes je connaissais à présent beaucoup de choses sur le monde des Grands Dôms et l'essentiel des règles générales du quartier des Boîtes mais… je n'avais toujours pas la moindre idée concrète sur la façon de trouver le joyau de la richesse…

 

 

Porte 48 Monsieur izo-box me propose son aide

Le quartier des boites –

Le soir du huitième jour, alors que j'achevais ma lecture, monsieur Izo-Box frappa à ma porte aux alentours de minuit.

-     Bonsoir, jeune homme, dit-il, hum ! hum ! avez-vous achevé la lecture de mon rapport ? Je souhaiterais le récupérer…

-     Oui, bien sûr, ai-je dit en allant chercher son étude, vous pouvez la reprendre, monsieur Izo-Box.

Monsieur Izo-Box s'est empressé de ranger l'énorme volume dans sa mallette et il s'est dirigé vers le hall d'entrée (il avait l'air toujours aussi pressé). Alors qu'il s'apprêtait à franchir le seuil de la porte, je l'ai arrêté :

-     Monsieur Izo-Box…? 

-     Oui! hum ! hum ! dit-il, vous avez quelque chose à me demander, jeune homme ?

-     Eh bien… oui, ai-je dit, c'est… comment vous dire ? c'est… à propos de votre rapport…

-     A propos de mon rapport ? hum ! hum ! dit-il, oui ! Je vous écoute !??

J'ai regardé monsieur Izo-Box en rougissant.

-     Votre rapport m'a permis de répondre à un grand nombre de questions... Sa lecture m'a été très utile… J'y ai appris une foule de choses très intéressantes mais…

Monsieur Izo-Box eut une crise de hum ! hum !

-     Mais…? hum ! hum ! oui, jeune homme…? Quelque chose vous a-t-il échappé ?

-     Non, ai-je dit, tout était très clair, monsieur Izo-Box. mais… j'aimerais avoir quelques éclaircissements… sur certains points…

-     Ah ? hum ! hum ! dit-il, quelques éclaircissements ? Eh bien… dites-moi, jeune homme !

-     Eh bien…voilà, ai-je dit, j'ai lu votre rapport dans son intégralité mais…je… je ne sais toujours pas comment m'y prendre pour trouver un travail…

-     Ahhhhh !!! hum ! hum ! dit-il, c'est donc cette recherche de travail qui vous tracasse ? Eh bien ! hum ! hum ! je comprends… vous aspirez, vous aussi, à trouver votre place dans l'une des boîtes du quartier. Et c'est là une démarche tout à fait naturelle. Eh bien ! hum ! hum ! Ecoutez ! Le plus simple serait peut-être de… 

Monsieur Izo-Box eut une nouvelle crise de hum ! hum !

-     Eh bien… hum ! hum ! dit-il, le plus simple serait sans doute… que je vous accompagne demain… jusqu'à l'organisme de recrutement. Voilà, jeune homme ! hum ! hum ! A présent, je vous laisse ! Bonsoir ! A demain !

Monsieur Izo-box m'a salué en soulevant son couvre-chef et il est rentré chez lui.

 

 

Porte 49 Monsieur paper

Le quartier des boites –

Le lendemain, comme convenu, monsieur Izo-Box sonna à ma porte de bon matin (aux alentours de 7 heures). J'enfilai ma veste (une belle veste toute neuve achetée la veille de mon départ pour le monde des Grands Dôms) et nous avons quitté l'immeuble pour nous diriger vers le centre du quartier où était situé l'organisme de recrutement (à l'angle exact de la rue principale et de la grande avenue). Arrivés devant un ignoble bâtiment gris, monsieur Izo-Box s'est arrêté.

-     Voilà ! dit-il, hum ! hum ! nous sommes arrivés. Vous demanderez à parler à monsieur Paper qui vous conseillera pour trouver un travail.

Et sans m’en dire davantage, monsieur Izo-Box m'a poussé à l’intérieur de l’organisme de recrutement.

-     Eh bien ! dis-je en moi-même, voilà une bien curieuse façon de chercher du travail ! 

 

Après plusieurs heures passées dans une longue file d'attente, un petit bonhomme, assis derrière un petit bureau, me pria d’avancer. 

-     Asseyez-vous ! dit-il.

Et je me suis assis sur le siège qui faisait face à son bureau (sur lequel était placé un petit écriteau en papier sur lequel était inscrit : monsieur Paper, agent de recrutement). Monsieur Paper a fouillé dans son tiroir, il en a sorti un imprimé qu’il a posé devant lui, il a saisi un stylo et m’a posé tout un tas de questions sans même lever le nez de ses papiers.

 

-     Ainsi, dit-il, vous êtes à la recherche d’un emploi ?

-     Oui, monsieur, ai-je dit, je… je cherche un travail !

-     Bon, bon, bon, a soupiré monsieur Paper, votre nom ?

-     Je m’appelle petit Pierre, monsieur !

-     Avez-vous une pièce d’identité ?

J'ai fouillé dans la poche de ma veste et je lui ai tendu ma carte d'identité.

-     Bon, bon, bon ! Très bien ! a soupiré monsieur Paper, habitez-vous le quartier ?

-     Oui, oui, monsieur ! Je… je viens d’emménager !

-     Bon, bon, bon, a soupiré monsieur Paper, votre formation ?

-     Je suis allé à l’école des P’tits Dôms et à l’Université de Tous les Savoirs ! Et j’ai aussi fréquenté la Grande Bibliothèque !

-     Bon, bon, bon ! Très bien, jeune homme ! Avez-vous pensé à amener vos diplômes ?

J'ai fouillé dans l'autre poche de ma veste et je lui ai tendu l'ensemble de mes diplômes.

-     Bon, bon, bon ! très bien ! a soupiré monsieur Paper, avez-vous les attestations prouvant que vous avez bien suivi ces formations ?

-     Euh..., ai-je dit, eh bien... c’est à dire que...

-     Ah ??? Bon, bon, bon, a soupiré monsieur Paper, voilà qui est fâcheux ! Vous ne pouvez pas fournir ces attestations… Votre dossier sera donc incomplet, jeune homme. Et si votre dossier n'est pas rempli de façon réglementaire, je crains qu'il me soit difficile de vous trouver un travail.

-     C’est... hum ! ... pourtant ce que je recherche, monsieur ! J'aimerais trouver un travail.

-     Oui, oui, dit-il, je le sais bien, jeune homme ! Et, croyez-moi, j’essaye de vous faciliter la tâche. Mais sans ces papiers, je crains qu'il vous soit difficile de trouver du travail dans le quartier. Vous comprenez, il y a une réglementation… qu’il convient de respecter. Et cette réglementation stipule que sans papier, il est très difficile de trouver du travail. J’irais même jusqu’à dire que sans papier, il est bien difficile de trouver sa place dans le quartier.

-     Ah... ? ai-je dit, mais alors comment...

-     Oui, oui, attendez ! dit-il en sortant une longue liste de son tiroir, voici les papiers principaux que nous demandons à tout chercheur de travail qui passe par nos bureaux de recrutement ! Ainsi, pour l'ensemble de vos démarches, vous devez savoir, jeune homme, qu'il convient toujours de vous munir de :

-     votre acte de naissance ;

-     votre livret de P'tit Dôm;

-     votre livret familial;

-     vos bulletins de notes de l’école des P’tits Dôms ;

-     vos diplômes de l’école des P’tits Dôms ;

-     vos autres diplômes ;

-     vos diplômes d’université ;

-     votre certificat de mariage (si vous êtes marié évidemment) ;

-     ou votre certificat de célibataire (si vous êtes célibataire évidemment) ;

-     3 justificatifs de domicile (c’est à dire 3 factures avec votre adresse dans le quartier des Boîtes) ;

-     vos bulletins de paye (depuis le premier jour de votre arrivée dans le quartier des Boîtes)

-     vos feuilles d’imposition (impôt de quartier et impôt global)

-     votre carte d’identité ;

-     votre permis de circulation ;

-     votre...

-          ...

 

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Et monsieur Paper a poursuivi sa longue énumération sans même prendre la peine de consulter sa liste. A l’énoncé de cette longue série de documents, j’ai ressenti une sorte de vertige. Je n’avais évidemment pas tous ces papiers sur moi (ni même à mon appartement). Il m’aurait été bien difficile de retrouver tous ces justificatifs (car j’avais sûrement dû en égarer la moitié et laissé les autres dans le quartier des P'tits Dôms). Devant cette situation pour le moins ubuesque, j'étais bien désemparé. Mais monsieur Paper (qui n’avait apparemment cure de mon désarroi) a continué sa longue et fastidieuse énumération (comme si, à ses yeux, rien n’avait plus d’importance que ces maudits papiers...). Alors qu’il me présentait (avec une certaine jubilation) la liste des papiers secondaires, feuilles annexes, bulletins et autres certificats complémentaires nécessaires et obligatoires, je l'ai interrompu.

 

-     Oui, ai-je dit, je… je comprends très bien l’importance de ces papiers, monsieur Paper ! Mais je vous rappelle que je suis à la recherche d'un travail… je suis prêt à me plier à toutes vos exigences… mais par pitié, trouvez-moi une place dans une boîte du quartier ! Vous savez, même si je ne peux pas vous fournir tous ces justificatifs, monsieur Paper, je suis prêt à accepter n'importe quel emploi ! Si vous voulez, je peux travailler comme technicien, comme géographe, comme allumeur de réverbère ou même comme banquier ou businessman…

-     Ah ??? dit monsieur Paper, bon, bon, bon ! Vous seriez donc prêt à faire n'importe quoi… 

-     Oui, bien sûr ! ai-je dit, je ferais absolument tout pour trouver un travail ! Je veux acquérir le joyau de la richesse…

-     Bon, bon, bon ! dit monsieur Paper, dans ce cas, si vous êtes prêt à tout faire… nous allons peut-être pouvoir faire une petite entorse au règlement… 

Et contre toute attente, monsieur Paper a fouillé dans ses papiers.

-     J'ai reçu dernièrement, dit-il, une offre de monsieur Banks, le grand patron de la Trésor Théosorus Compagnie qui recherche actuellement un collaborateur pour la vérification de la validité des billets. Il s'agit là d'un poste… très subalterne qui nécessite néanmoins des connaissances extrêmement pointues en matière de gestion financière… car monsieur Banks a une politique de recrutement très exigeante… et nous éprouvons les pires difficultés à trouver un candidat idéal pour cet emploi… aussi, si vous êtes intéressé, jeune homme, je peux vous obtenir un entretien avec l'un des collaborateurs de monsieur Banks.

-      Oui, bien sûr ! ai-je dit, je suis prêt à tout faire, monsieur Paper.

Monsieur Paper a levé le nez de ses papiers, il a décroché le combiné de son téléphone et a composé le numéro de la Trésor Théosorus Compagnie. Il a expliqué ma situation à son interlocuteur, lui a fourni de multiples renseignements sur ma formation, a vanté (d'un ton mielleux) mes qualités pour le poste et a réussi en quelques instants à me décrocher un rendez-vous pour le lendemain avec le directeur du personnel de la Trésor Théosorus Compagnie.

-     Voilà, jeune homme ! dit-il en raccrochant, le directeur du personnel de monsieur Banks vous attendra demain matin à son bureau ! Vous le trouverez au siège de la Trésor Théosorus Compagnie.

J'ai regardé monsieur Paper avec gratitude et alors que j'allais le remercier pour ses démarches, sa gentillesse et cette petite entorse au règlement, il a replongé le nez dans ses papiers en criant :

-     Au suivant !

Je me suis levé pour laisser la place au candidat suivant et j'ai quitté l'organisme de recrutement... bien décidé à persuader le collaborateur de monsieur Banks de m'engager dans sa boîte qui – je n'en doutais pas – me conduirait sur le chemin de la richesse.

 

 

Porte 50 Mon premier entretien d'embûche… euh… d'embauche

Le quartier des boites –

Le lendemain, j'étais si soucieux de faire bonne impression ("Les Grands Dôms, précisait le rapport de monsieur Izo-Box, doivent toujours faire bonne impression s'ils souhaitent réussir leur voyage dans le quartier des Boîtes") que j'ai suivi à la lettre les recommandations du chapitre 149 concernant la conduite standard des Grands Dôms. Je fis donc un effort vestimentaire et m'habillai sur mon trente et un.

 

Ce matin-là, je pris soin également de coiffer mes cheveux avec beaucoup d'attention, enfilai une paire de chaussettes neuves, cirai mes souliers (avec beaucoup d’application) et mis une cravate.

-     Oui, oui ! car "La cravate, précisait le rapport de monsieur Izo-Box, est un accessoire absolument indispensable pour les Grands Dôms de sexe masculin qui souhaitent faire bonne figure.".

 

Ainsi vêtu, j'ai poussé la porte de la boîte de la Trésor Théosorus Compagnie située au cœur du quartier des Boîtes. Dans l’ascenseur, je réajustai mon nœud de cravate (qui était si serré que je ne parvenais plus à respirer), je vérifiai ma coiffure dans la glace (en regardant si mes épis étaient bien aplatis) et je fis hum ! Hum ! (à la manière de monsieur Izo-Box) pour me donner un peu d’assurance. Et lorsque la porte s’ouvrit, je me retrouvai devant un immense guichet derrière lequel se tenait une élégante hôtesse d’accueil.

-     Venez-vous pour l’entretien d’embûche ? a-t-elle demandé avec un drôle d’accent.

-     Euh... oui, mademoiselle ! Je viens pour l’entretien d’embauche... euh... d’embûche ! ai-je dit en essayant d’imiter son accent un peu snob.

-     Parfait ! dit-elle en désignant le distributeur de numéro, veuillez prendre un ticket, je vous prie !

J’ai appuyé sur le bouton du distributeur qui me délivra le ticket n° 5793.

La jeune femme m’invita ensuite à la suivre jusqu’à la salle d‘attente où patientaient déjà les 5792 candidats qui me précédaient. En voyant le nombre impressionnant de postulants, j'ai pensé à monsieur Paper qui, apparemment, ne semblait pas très au fait de la politique de recrutement de monsieur Banks. N'avait-il pas précisé que la Trésor Théosorus Compagnie avait les pires difficultés à recruter… ? Je n'ai rien dit mais… je n'en ai pas pensé moins… Après une attente interminable, le directeur du personnel de la Trésor Théosorus Compagnie (appelé par les familiers de la boîte, le DRH de la TTC) me reçut dans son immense et impressionnant bureau. D’un geste, il me pria de m’asseoir, consulta mon dossier avec attention, leva les yeux vers moi et me toisa d’un air...  comment vous dire... ? …oui, d’un air inquisiteur comme s’il cherchait à percer je ne sais quel mystère me concernant. Ensuite, il s'est redressé sur son siège (un fauteuil aux dimensions impressionnantes) et me posa un tas de questions (qui relevaient davantage de l’interrogatoire que de l’entretien d’embûche… euh… je veux dire…de l'entretien d’embauche...). En voici quelques-unes qui vous donneront une idée des sujets qui semblaient particulièrement intéresser le directeur du personnel de la Trésor Théosorus Compagnie :

 

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-     C’est donc l’organisme de recrutement qui vous envoie, n’est-ce pas ?

-     Euh... oui, monsieur.

-     Parfait ! Parfait ! dit-il, toutes les boîtes qui embauchent les chercheurs de travail envoyés par l’organisme de recrutement bénéficient de subventions et d’abattements fiscaux. Ca fait donc notre intérêt ! Parfait ! Parfait ! Savez-vous faire les additions, jeune homme ?

-     Euh... oui, bien sûr, monsieur.

-     Parfait ! Parfait ! dit-il, pourriez-vous me dire combien font 17 + 4, jeune homme ?

-     Euh... 17 + 4 =  euh... 21, monsieur.

-     Parfait ! Parfait ! Vous savez donc faire les additions. Ca fait donc notre intérêt ! Et savez-vous faire les multiplications, jeune homme ?

-     Euh... oui, bien sûr, monsieur.

-     Parfait ! Parfait ! dit-il, pourriez-vous me dire combien font 4 x 7, jeune homme ?

-     Euh... 4 x 7 = euh... 28, monsieur.

-     Parfait ! Parfait ! dit-il, vous savez donc faire les multiplications. Ca fait donc notre intérêt ! Et les équations à 2 inconnues, jeune homme ?

-     Euh... oui, bien sûr, monsieur, les équations à 2 inconnues... bien entendu !

-     Parfait ! Parfait ! dit-il, ça fait notre intérêt ! Et les logarithmes, jeune homme ?

-     Euh... oui, bien sûr, monsieur ! Les logarithmes... évidemment !

-     Parfait ! Parfait ! dit-il, ça fait notre intérêt ! Et les équations différentielles, jeune homme ?

-     Euh... oui, bien sûr, monsieur, c’est un sujet vraiment digne d’intérêt !

-     ...

-     ...

-     Parfait ! Parfait ! C’est absolument parfait ! Ca fait donc notre intérêt ! C’est parfait, jeune homme !

A  la fin de l’entretien, le directeur du personnel me regarda d'un air satisfait (et je dois dire aussi… un rien intéressé).

-     Vous avez là, dit-il, de sérieuses connaissances. Vous avez l’air de maîtriser parfaitement les additions et les multiplications. Votre passage à la prestigieuse Université de tous les Savoirs est également un point très positif. C’est donc parfait, jeune homme ! Et puisque ça fait notre intérêt, nous vous embauchons. Vous serez affecté au service trésorerie dirigé par monsieur Cash en personne. Demain matin, il vous attendra à 8 heures précises dans son bureau au dernier étage.

 

 

PARTIE 8 A LA RECHERCHE DU QUATRIEME JOYAU : LA RICHESSE

 

Porte 51 Monsieur cash m'explique la philosophie de la boite

Le quartier des boites –

Le lendemain, je me levai aux premières heures, j'enfilai mon costume et gagnai la TTC d’un pas rapide. J’étais si excité à l’idée de faire mon entrée dans le monde des Grands Dôms (en trouvant enfin une place dans une boîte du quartier) que j'arrivai à la Trésor Théosorus Compagnie avec deux bonnes heures d'avance. J'ai longé l’imposante façade de la TTC (situé dans un building de très haut standing), j'ai poussé la porte, j'ai longé la baie vitrée de l'immense hall situé au rez-de-chaussée (aux dimensions impressionnantes), je suis monté au dernier étage par un ascenseur (ultra moderne) et j'ai frappé un peu tendu à la porte du bureau de monsieur Cash.

-     Well ! Good morning, jeune homme ! dit-il en me serrant la main d’une poigne ferme, je suppose que vous êtes la nouvelle recrue !

-     Oui ! ai-je dit un peu intimidé, bonjour monsieur ! 

-     Well ! dit-il, avant toute chose, je tiens à vous souhaiter la bienvenue à la Trésor Théosorus Compagnie, jeune homme. Et maintenant venons-en à l’essentiel, voulez-vous ? 

Et monsieur Cash m’a prié de m’asseoir dans le large fauteuil qui faisait face à son bureau.

-     Well ! dit-il, vous n’êtes pas sans savoir, jeune homme, que vous entrez aujourd’hui dans l’une des boîtes capitales du quartier. Et si vous souhaitez y faire votre place, je crois qu’il est nécessaire, et j’oserais même dire capital, que vous compreniez notre philosophie.

-     Oui ! Oui ! Hum ! Hum ! ai-je dit, bien sûr, monsieur !

-     Vous avez donc été embauché, jeune homme, pour travailler au service trésorerie de la Trésor Théosorus Compagnie que les initiés, je vous le rappelle, appellent la TTC. Et vous n’êtes pas sans savoir, jeune homme, que ce service est absolument capital ! J’en suis le responsable depuis de longues années. Et sachez que tout directeur que je suis, je me soumets, comme tout le monde ici, au patron. Et vous n’êtes pas sans savoir, jeune homme, que le patron ici est Money de Banks ! Oui ! Monsieur Money de Banks est notre boss ! Et nous devons nous soumettre à ses règles et à ses exigences. Voyez-vous, jeune homme, il est un peu comme notre souverain à tous ici. Et il est de notre devoir de le servir avec conviction et fidélité ! Avant de poursuivre, avez-vous quelques questions, jeune homme ?

 

Le discours de monsieur Cash avait largement suscité mon intérêt. Il parlait de sa boîte et de son patron, monsieur Banks, avec tant d’enthousiasme et de conviction que j’étais ravi à l'idée de travailler bientôt à leur côté. Quant à monsieur Cash, je crois qu’il était très heureux de voir chez moi un tel intérêt pour sa boîte. Il a donc continué (avec le même enthousiasme) à m'exposer les règles et la philosophie de la Trésor Théosorus Compagnie.

 

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-     Well ! dit monsieur Cash,  reprenons, jeune homme, voulez-vous ! Nous parlions de monsieur Banks, n'est-ce pas ? Well ! Si vous parvenez à servir avec dévouement les intérêts de Money de Banks, je vous assure qu'il saura vous offrir en retour les plus grandes richesses.

-     Oui ! ai-je dit, n'ayez aucune crainte, monsieur Cash ! Je crois que j'ai très bien compris où se place mon intérêt.

-     Well ! dit monsieur Cash, vous n'êtes pas sans savoir, jeune homme, que notre rôle à la TTC est d'accumuler le plus de billets de Banks possible ! Et si vous souhaitez faire carrière dans notre boîte, vous devez impérativement vous soumettre à cette règle capitale. Aussi, à partir d'aujourd'hui, je vous conseille d'accumuler autant de billets que vous le pourrez. Il existe également à la TTC une seconde règle attachée à la première et qui ne manque pas non plus d'intérêt. Si vous souhaitez trouver votre place dans notre boîte et parvenir très rapidement aux meilleurs postes, vous ne devez jamais oublier, jeune homme, que pour amasser le plus de billets, vous ne devez avoir aucun scrupule. Vous devrez tout monnayer ! N'oubliez jamais ça, jeune homme! A partir d'aujourd'hui, vous devrez tout considérer comme une marchandise qu'il vous faudra impérativement convertir en billet de Banks pour l'acheter ou pour la vendre sans oublier, bien sûr, de la négocier au meilleur prix. Me suis-je bien fait comprendre, jeune homme ?

J’ai acquiescé d’un grand sourire (en repensant aux paroles du businessman).

-     Well ! dit monsieur Cash, eh bien ! C’est parfait ! A présent que vous connaissez les règles de notre compagnie, vous pouvez entrer dans notre boîte. Tenez, jeune homme, voici votre badge !

Monsieur Cash m’a tendu une petite étiquette plastifiée avec mon nom.

-     Well ! dit-il, votre fonction y est inscrite ! Ainsi, vous vous ferez désormais appeler : premier assistant en chef du chef trésorier directeur responsable du service trésorerie de la Trésor Théosorus Compagnie. Félicitations, jeune homme ! Et bienvenue dans notre boîte !

Premier assistant ? dis-je en moi-même, moi qui pensais être embauché comme vérificateur de validité de billets… et j'ai pensé à monsieur Paper dont (décidemment) les informations n'avaient pas l'air très précises... Mais je n'ai rien dit… (je n'en ai cependant pas pensé moins…). Et j’ai accroché, non sans fierté, mon badge au revers de ma veste. Premier assistant en chef du chef trésorier directeur responsable du service trésorerie de la Trésor Théosorus Compagnie ! Quel honneur ! Et quelle joie !

-     Well ! dit soudain monsieur Cash, à présent au travail, jeune homme ! Nous avons une réunion capitale pour construire l’avenir prometteur de la TTC.

 

Et monsieur Cash m'a invité à le suivre jusqu’à la salle de direction où attendaient déjà tous les autres directeurs de la boîte.

 

 

Porte 52 Stratégie guerriere pour la conquête du quatrieme joyau

Le quartier des boites –

A notre arrivée dans la salle de direction, tous les directeurs se levèrent comme un seul homme. Monsieur Cash s'installa au côté de monsieur Banks et je pris place à côté de monsieur Save, directeur adjoint du service de gestion en prévoyance financière. Et la séance de travail débuta.

-     Chers amis, dit monsieur Banks, l’heure est grave ! Au vu des derniers résultats financiers, la Frik's, nos plus farouches concurrents, gagne chaque jour davantage de terrain. Nous perdons à chaque seconde des parts de marché substantielles sur les options financières et les stocks options des marchés spéculatifs de moyens et longs termes. Il est donc impératif de stopper la Frick's dans sa progression ! Chers amis, nous avons perdu une bataille mais nous ne perdrons pas la guerre ! Il nous faut impérativement les faire reculer par des stratégies technico-financières et commerciales appropriées et optimales afin d'accroître notre taux de win back ! Chers amis, nous devons imposer notre force pour que la Frik's batte en retraite ! Nous devons les anéantir ! Chers amis ! La guerre financière doit être déclarée ! Je compte sur vous !

 

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Après cette brève entrée en matière, monsieur Banks donna la parole au sous-directeur de la stratégie commerciale et financière qui, lui-même, la proposa au sous-directeur adjoint du service des ventes. Mais à peine avait-il commencé à exposer son plan d'attaque commercial que le directeur du service de la clientèle, soutenu par le premier responsable adjoint du service du marketing, lui coupa la parole pour proposer sa propre stratégie. Et tout le monde se mit à parler en même temps... si bien que le débat vira à la cacophonie.

-     Silence ! a crié monsieur Banks en tapant du poing sur la table, arrêtons de discuter ! Et agissons! Chers amis, je vous demande de regagner votre poste et de livrer bataille avec courage et dévouement ! Je compte sur vous ! 

-     Oui ! a ajouté le sous-directeur du contentieux, comptez sur nous, monsieur Banks ! Nous allons les massacrer ! Les pilonner à l’artillerie lourde ! Et vous verrez, les représentants de la Frick's’ battront bientôt en retraite ! Nous vaincrons, monsieur Banks ! Nous vaincrons, soyez-en sûr ! 

Tous les directeurs opinèrent du chef et s'empressèrent de rejoindre leur poste. La guerre contre la Frik’s était déclarée !

 

 

Porte 53 Les joyaux de la richesse et du pouvoir

Le quartier des boites –

Mon courage et mon dévouement à servir les intérêts de la TTC permirent à notre boîte de remporter cette bataille contre la Frik’s. Bien d'autres batailles suivirent… dans lesquelles je m'engageai à corps perdu… livrant combat de toutes mes forces… Grâce à mon travail de bon petit soldat, la TTC parvint à reconquérir la majeure partie des parts de marché ravies par nos concurrents sur l'ensemble des open market de court, moyen et long termes. Mes bons et loyaux services me permirent ainsi de gravir en quelques années les innombrables échelons de la hiérarchie de la compagnie. De premier assistant en chef, je devins bientôt sous-directeur, puis 4ème  directeur, puis 3èmedirecteur, puis 2ème directeur, puis premier directeur avant d’être nommé premier adjoint de monsieur Banks. Et je devins riche, très très riche... si riche que je pus bientôt m’offrir tout ce que je souhaitais. J’étais devenu en quelque sorte un vrai businessman, loyal et fidèle serviteur de Money de Banks. Eh oui ! J’étais devenu un vrai grand Dôm, riche et puissant, obsédé par la richesse et le pouvoir, une sorte de représentant parfait du quartier des Boîtes ! Préoccupé, affairé, à courir tout le jour (après la meilleure place dans chaque boîte), stressé, écrasé par le pouvoir et les responsabilités et terriblement exigent (et maniaque) en matière de travail.

Au cours de cette période, je passais toutes mes journées à travailler (7 jours sur 7, de 6 heures du matin jusque tard dans la nuit), installé dans mon immense bureau situé au dernier étage du haut building de la compagnie. Je passais mes journées au téléphone (arme indispensable à notre stratégie prospective de pénétration de nouveaux marchés), signais quantité de contrats et de documents en tous genres avec mes innombrables stylos rangés à proximité des imprimés « Banks bis ++ »  et des imprimés « TTC 2’ super +» indispensables au bon fonctionnement des services dont j'avais la charge... et ainsi de suite... J’écris « ainsi de suite » pour ne pas vous ennuyer avec ces histoires de bureau qui – je dois bien le reconnaître – ne sont pas très intéressantes…

 

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Porte 54 La richesse et le pouvoir ne suffisent pas à trouver le trésor

Le quartier des boites –

Après plusieurs années entièrement consacrées à mon travail à la TTC, un soir, en poussant la porte de mon grand appartement (oui, bien sûr, j’avais quitté mon petit studio pour emménager dans un somptueux appartement au cœur de l'avenue principale), je ressentis une grande lassitude... comme si toutes ces années de travail acharné m’avait fait oublié le trésor et le but du voyage... Certes, j'avais acquis le joyau de la richesse et celui du pouvoir, mais toute ma vie se résumait à quelques mots : travail, richesse, pouvoir et responsabilités. Pour accéder aux meilleures places dans ma boîte (et dans toutes celles où j'avais réussi à m'insérer), j'avais écarté tous ceux qui me barraient le passage… J'avais écrasé tant de monde que ma vie était devenue un grand désert. Et en dépit de ma position confortable et honorable dans le quartier des Boîtes (et sans doute fort enviable aux yeux d'un grand nombre de Grands Dôms), je trouvais cette situation quelque peu embarrassante…

 

 

Porte 55 Mademoiselle biba oriente mon chemin

La clairiere de l'imaginaire –

Un soir, alors que j'étais encore au bureau, plongé dans un dossier complexe (sur le financement des open market à options catégorielles), j'ai croisé le regard de mademoiselle Biba, très courtement vêtue et lascivement allongée sur la couverture d'un magazine (magazine que mademoiselle Jeunet-Joly, ma secrétaire de direction, avait sûrement déposé par inadvertance sur ma pile de dossiers). Mademoiselle Biba me fit un clin d'œil. Je me suis penché, un peu intrigué. Et elle en a profité pour me souffler quelques mots à l'oreille.

-     Prenez-moi avec vous, dit-elle, j'aurais quelques mots à vous dire.

J'ai saisi le magazine, je l'ai mis dans ma sacoche et je suis rentré chez moi. En arrivant à l'appartement, je me suis servi un scotch (boisson très chic dans le quartier des Boîtes), je me suis installé confortablement sur le canapé (un canapé de cuir noir du plus grand chic) et j'ai commencé à feuilleter le magazine. Mais à peine avais-je consulté la première page que Mademoiselle Biba me fit un nouveau clin d'œil :

-     Je vois…, dit-elle, que vous êtes très confortablement installé, jeune homme… votre appartement est spacieux, vos meubles d'une grande élégance… vous êtes riche et puissant… vous avez des responsabilités mais… êtes-vous satisfait de votre voyage ?

 

J'ai regardé mademoiselle Biba avec circonspection.

-     Satisfait de mon voyage…?

-     Oui ! dit-elle, le voyage vous a comblé… mais n'avez-vous pas oublié un joyau ?

-     Un joyau...? ai-je répété.

Et soudain (en un éclair), j'ai songé au joyau de la beauté.

-     Mais oui ! Bien sûr ! ai-je dit, vous avez raison, mademoiselle ! J'ai oublié le joyau de la beauté !

Comment avais-je pu oublier une chose si importante ?

-     Hummm ! fit mademoiselle Biba, votre obsession de la richesse et du pouvoir vous ont peut-être un peu aveuglé, jeune homme…

-     Oui ! sans doute, ai-je dit en songeant avec nostalgie au miroir du quartier des P'tits Dôms, sans doute avez-vous raison, mademoiselle… il y a si longtemps que je n'ai pas songé à la beauté… et si longtemps que je n'ai pris la peine de me regarder dans un miroir !

-     Vous savez, dit-elle, il n'est jamais trop tard !

 

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Et sur les conseils de mademoiselle Biba, je me suis avancé jusqu'à l'immense miroir aux moulures dorées qui trônait au-dessus de l'imposante cheminée de mon salon.

-     Oh ! Mon Dieu ! ai-je dit, comme j'ai vieilli ! J'ai l'air d'un…

Mon allure était si… comment vous dire…? Eh bien… disons que la beauté de ma jeunesse s'était quelque peu envolée… Et comment faire à présent pour trouver le joyau de la beauté ?

-     Hummmm Humm ! dit-elle, eh bien… vous pouvez toujours écouter les conseils du miroir, jeune homme, mais… à votre âge, le plus simple serait sans doute… de rencontrer l'amour !

-     Oui… l'amour… l'amour… oui… bien sûr…, ai-je dit, vous avez sans doute raison, mademoiselle. J'y ai pensé maintes fois mais… mais vous savez… l'amour est une chose bien difficile à trouver dans le quartier ! Depuis mon arrivée, je dois bien vous avouer que… les occasions de rencontrer l'amour ont plutôt été rares…

-     Oui, dit-elle, dans le quartier des Boîtes, l'amour est un joyau difficile à trouver… mais il ne faut jamais désespérer… et à défaut de le rencontrer ici… vous pouvez toujours tenter votre chance dans le quartier des Cupidons. C'est ce que nous conseillons aux résidents qui ne parviennent pas à rencontrer l'amour dans leur quartier et qui veulent le trouver au plus vite !

-     Le quartier des Cupidons…?  Eh bien ! Nous verrons, mademoiselle ! En tout cas, je vous remercie pour ces conseils.

J'ai refermé le magazine (non sans avoir, bien sûr, préalablement salué mademoiselle Biba – en tout bien tout honneur évidemment) et je suis allé me coucher, bien décidé à planifier prochainement une petite visite dans le quartier des Cupidons. 

 

 

PARTIE 9 LE JOYAU DE  LA BEAUTE SE TROUVE-T-IL DANS L'AMOUR ?

 

Porte 56 Ma rencontre avec mademoiselle aimee

Le quartier des cupidons –

Quelques jours plus tard, après ma journée de travail, je franchis pour la première fois la frontière du quartier des Cupidons (un quartier limitrophe du quartier des Boîtes). Alors que je me dirigeais vers le centre du quartier, j'aperçus mademoiselle Aimée appuyée contre un réverbère - le regard triste et un peu perdu - dans une petite ruelle à proximité de la rue principale.

 

Lorsque je l'ai croisée, elle a détourné la tête, elle a rabattu sa longue chevelure sur ses épaules et elle s’est éloignée en faisant claquer ses chaussures à talons. Je l’ai suivie du regard. Mademoiselle Aimée était d'une grande beauté. Jamais je n'avais vu, je crois, une beauté si fascinante et si intimidante… En dépit de mon assurance habituelle (acquise par ma réussite dans le quartier des Boîtes), je me sentais, devant elle (et son admirable beauté), totalement démuni… complètement paralysé… absolument incapable d'aller à sa rencontre. Aussi, pendant quelques longues semaines, je dus me contenter de l'observer à distance (chaque soir après ma journée de travail), caché derrière un petit kiosque à journaux qui faisait l'angle de la rue principale et de la ruelle où elle avait coutume de déambuler. Au fil des soirs, j'appris ainsi à connaître ses habitudes. Je vis que beaucoup de résidents des quartiers limitrophes n'étaient pas insensibles à sa beauté. Certains l'abordaient sans complexe. Ils discutaient avec elle quelques instants puis entraient parfois ensemble dans un petit immeuble situé dans une impasse derrière la ruelle.

 

Après bien des jours passés à observer ce manège (d'incessantes allées et venues entre la ruelle et le petit immeuble), un jour, je me décidai enfin à l'aborder. Je me suis avancé vers elle et j'ai bafouillé :

-     Bon… bonsoir, mademoiselle !

Mademoiselle Aimée m'a dévisagé avec ses grands yeux noirs (de grands yeux noirs où je crus voir briller une lueur de mépris et d'arrogance).

-     Oui…? dit-elle, que désirez-vous, jeune homme?

-     Je... je souhaiterais vous… vous inviter chez moi, mademoiselle. J'aimerais… j'aimerais faire votre connaissance… 

A ces mots, mademoiselle Aimée a éclaté de rire.

 

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-     Eh bien ! dit-elle, vous, au moins, vous ne perdez pas de temps, jeune homme !

J’ai rougi jusqu’aux oreilles.

-     Oh ! vous savez, j'aimerais seulement… j'aimerais seulement que… que l'on fasse connaissance, mademoiselle…

-     Ah oui ? dit-elle, et pour quelle raison voulez-vous faire ma connaissance ?

-     Eh bien.., ai-je dit en rougissant une nouvelle fois, eh bien… j'aimerais seulement que… nous… enfin que…

-     Non ! dit-elle, je suis navrée, jeune homme… mais nous ne sommes pas du même monde… nous n'habitons pas le même quartier… Et à présent, je vous en prie, laissez-moi ! J’ai à faire !   

 

Mademoiselle Aimée a tourné les talons en me laissant tout bête sur le trottoir. Elle s'est dirigée vers un passant qui faisait le guet (sûrement un résident du quartier). Ils ont discuté quelques instants avant de disparaître bras dessus bras dessous dans le labyrinthe des ruelles obscures.

 

- Eh bien ! dis-je en moi-même, trouver l'amour ici est aussi difficile que de le trouver dans le quartier des Boîtes ! Et je suis rentré chez moi le cœur un peu triste... bien décidé pourtant à revenir les jours suivants pour tenter ma chance auprès de mademoiselle Aimée. 

 

 

Porte 57 Monsieur cosmopolitan

La clairiere de l'imaginaire –

Malgré cette déconvenue, je retournai le lendemain dans le quartier des Cupidons pour tenter une nouvelle fois de convaincre mademoiselle Aimée. Malgré mes efforts, mon entreprise ne rencontra aucun succès… Ni ce jour-là ni les jours suivants. A chaque tentative, mademoiselle Aimée finissait par tourner les talons en me laissant tout bête sur le trottoir. Eh bien ! dis-je au bout de la 7ème tentative, l'amour est une chose bien difficile à trouver sur cette Planète ! Ce soir-là, je me sentais si malheureux que j'ai marché une bonne partie de la nuit dans le quartier à la recherche d'un peu de réconfort. Après quelques heures à tourner (comme une âme en peine) dans le labyrinthe des ruelles obscures, j'ai fini par m'asseoir sur un banc. Malgré mes frasques nocturnes, je ne parvenais pas à chasser l'image de mademoiselle Aimée… elle était toujours présente dans un coin de ma tête (elle était devenue, je crois, une vraie obsession). J'y pensais sans cesse, j'y pensais partout (chez moi, au bureau, sur le chemin de la TTC…) et chaque jour, je n'avais qu'une idée : la retrouver chaque soir pour tenter de la convaincre. Elle était devenue l’unique centre d'intérêt de mon voyage. Et rien d'autre ne semblait plus m'intéresser… J'étais comme ensorcelé… amoureux pieds et poings liés… Mais comment lui avouer mes sentiments sans qu'elle tourne les talons en me laissant tout bête sur le trottoir ? C'était là en vérité une question bien difficile ! Alors que j'étais perdu dans mes pensées, j'aperçus sur le trottoir (à quelques mètres du banc où j'étais assis) une gazette à moitié déchirée. J'ignore pour quelle raison mais… je l'ai ramassée. C'était un exemplaire de la célèbre revue Chic et Choc Contemporan, un magazine très à la mode dans le monde des Grands Dôms. Je l'ai ouvert machinalement et mon regard a aussitôt été attiré par un article de Mr Cosmopolitan dont la photo occupait le centre de la première page. Il m'a fait un clin d'œil et m'a dit :

- Ah ! L'amour ! L'amour… l'amour n'est pas une chose facile, n'est-ce pas ?

Je n'ai rien répondu. Je l'ai seulement regardé avec une grande lassitude.

-     Oh ! Inutile de faire cette tête, jeune homme ! Vous avez été éconduit ! Inutile d'en faire un drame! Vous n'êtes pas le premier et vous ne serez sûrement pas le dernier… comment s'appelle-t-elle?

J'ai hésité quelques instants à lui confier ma tristesse puis (je ne sais pourquoi) je me suis laissé aller à lui raconter mon histoire.

-     Elle s'appelle… Aimée, monsieur et… elle ne veut rien entendre… elle refuse de faire ma connaissance…

 

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-     Ahhh ??? De faire votre connaissance…? a répété monsieur Cosmopolitan, elle ignore donc que vous êtes amoureux ? Vous ne lui avez pas encore avoué vos sentiments ?

J'ai secoué la tête.

-     Eh bien ! Comment pourrait-elle entendre ce que vous avez à lui dire si vous n'osez pas lui parler, jeune homme …? Pour trouver l'amour, il faut savoir dire à ceux qu'on aime ce qu'on a sur le cœur! 

-     Sans doute, ai-je dit, oui… sans doute avez-vous raison, monsieur mais… mademoiselle Aimée ne veut rien entendre… A chacune de mes tentatives, elle tourne les talons en me laissant tout bête sur le trottoir… je suis… désespéré… je… je ne sais plus quoi faire…

-     Ah ! dit-il, je vois… vous… vous devez sûrement manquer d'expériences et… vous ignorez sans doute les règles élémentaires de la séduction…

J'ai haussé les épaules.

-     Oui…, ai-je dit, enfin… peut-être… je n'en sais rien…  parce que selon vous, il y a des règles précises dans ce domaine… ?

-     Eh oui ! dit monsieur Cosmopolitan en me faisant un clin d'œil, ainsi est le monde des Grands Dôms, jeune homme ! A chaque domaine, ses règles ! Et à chaque quartier, ses conventions ! Et si vous ignorez celles qui régissent les rapports de séduction ici, jamais vous ne pourrez séduire… et si vous ne parvenez pas à séduire, jamais vous ne rencontrerez l'amour… et si vous ne parvenez pas à rencontrer à l'amour, jamais vous ne pourrez trouver le joyau de la beauté !

L'argumentation de monsieur Cosmopolitan me laissa sans voix. Je connaissais parfaitement les règles en vigueur dans le quartier des Boîtes, je connaissais relativement bien le comportement standard des Grands Dôms, mais il est vrai que je n'y entendais pas grand-chose en matière de séduction… Mon échec avec mademoiselle Aimée en était la preuve la plus éloquente...

-     Bon ! ai-je dit, eh bien, d'accord, monsieur ! Je dois bien vous avouer mon ignorance en la matière… mais que faire alors ? Quels conseils me donneriez-vous ?

-     Ohhh ! dit-il, j'aurais quantité de conseils à vous prodiguer, jeune homme ! Mais mon rayon se situe plutôt du côté de la mode. Dans notre magazine, le grand spécialiste de la séduction s'appelle monsieur Ralculkeur. Vous trouverez sa célèbre chronique, Les flèches de Cupidon, en dernière page.

J'ai remercié monsieur Cosmopolitan et j'ai consulté la dernière page du magazine. Elle était presque totalement déchirée. Je n'ai pu apercevoir qu'une photo un peu plissée de monsieur Ralculkeur et l'adresse de son établissement spécialisé en conseils de séduction et plaisirs en tous genres : Les deux joyeux joyaux, situé dans le quartier des Sans Soucis (un quartier voisin du quartier des Boîtes).

-     Bon! ai-je dit, eh bien… étant donné ma situation, je crois qu'une petite visite chez monsieur Ralculkeur s'impose…

J'ai déposé le magazine sur le banc et je suis rentré chez moi aux premières heures du jour.

 

 

Porte 58 Monsieur ralculkeur

Le quartier des sans soucis –

Après quelques jours de réflexion, je décidai de rendre visite à monsieur Ralculkeur. Un soir, après ma journée de travail, je franchis pour la première fois la frontière du quartier des Sans Soucis. Comme le précisait la gazette, l'établissement de monsieur Ralculkeur (une sorte de cabinet conseils) était situé à l'intersection exacte des 3 quartiers principaux du monde des Grands Dôms : le quartier des Sans Soucis, le quartier des Cupidons et le quartier des Boîtes. En entrant dans l'agence, une jolie hôtesse d'accueil m'expliqua que monsieur Ralculkeur était absent et que j'aurais sûrement plus de chance de le rencontrer dans son cabinet situé dans l'avenue principale du quartier (un établissement plus discret et de taille plus modeste, précisa-t-elle). Sur ses conseils, je me suis donc dirigé vers le centre du quartier des Sans Souci, quartier insolite et fort différent, je dois dire, des endroits que j'avais coutume de fréquenter. C'était un quartier lumineux et tapageur - regorgeant de lumières artificielles, de vitrines et de magasins en tous genres - bercé par une musique bruyante (et non moins tapageuse) et fréquenté par une foule innombrable vêtue d'une façon chic, extravagante et décontractée qui déambulait nonchalamment dans les rues animées à tout heure du jour et de la nuit.  

 

Comme me l'avait précisé l'hôtesse, je trouvai monsieur Ralculkeur à son cabinet. Je l'ai croisé alors qu'il s'apprêtait à sortir dans la rue principale. Je dois dire que je fus d'emblée très impressionné par la prestance de monsieur Ralculkeur. C'était un personnage d’une grande élégance (habillé avec soin et distinction), une sorte de dandy nonchalant et raffiné. Et je compris très vite qu'il n’était pas homme à se faire du souci inutilement. Lui-même se qualifiait d'ailleurs de drôle d’oiseau... drôle d’oiseau de nuit qui aimait la fête et les plaisirs qu’offrait le quartier...

 

Mais sous ses apparences de noceur invétéré, monsieur Ralculkeur était aussi l’un des plus éminents experts en matière de séduction et d’amour. Il connaissait si bien les mystères du cœur qu’il pouvait passer des heures à disserter sur ses joies et ses misères. Et il accepta tout naturellement de me faire visiter le quartier. Nous avons déambulé ensemble dans la rue principale avant de nous arrêter au Gais Magots, bar à la mode fréquenté par les habitués du quartier. On s'est installé en terrasse, monsieur Ralculkeur a commandé 2 cocktails et m'a invité à lui exposer le but de ma visite. Je lui ai donc raconté mon histoire.

 

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-     Ahhh !  dit-il en soulevant son verre, ainsi, vous êtes amoureux, coco ! Eh bien ! Voilà une chose merveilleuse ! Peut-on espérer évènement plus joyeux en ce triste monde !

-     Je… je n'en sais rien, ai-je dit en devenant aussi rouge qu’une tomate, il est vrai que je suis amoureux mais… je dois bien vous avouer, monsieur,  que j'éprouve les pires difficultés à convaincre mademoiselle Aimée… elle ne veut rien entendre…

-     Mais non ! mais non ! dit monsieur Ralculkeur en buvant une gorgée, votre histoire est merveilleuse, coco ! Et elle commence fort bien ! Croyez-moi ! Les plus belles histoires d'amour sont celles qui commencent mal…

-     Oui… peut-être, ai-je dit un peu dubitatif, peut-être avez-vous raison, monsieur mais… je suis si timide et… je connais si mal les règles de la séduction… je ne sais toujours pas comment m'y prendre pour la séduire…

-     Oui ! oui ! oui ! dit monsieur Ralculkeur, ne vous en faîtes pas, coco ! En amour, tout est question de temps et de stratégie ! Parlez-moi un peu de mademoiselle Aimée ! Dîtes-moi à quoi elle ressemble… ce qu'elle aime… ce qui pourrait la faire rêver…

 

J'ai regardé monsieur Ralculkeur un peu désarçonné.

-     Eh bien…, ai-je dit, je la connais très mal, monsieur… je ne sais pas… ce qui pourrait lui plaire…

-     Bon ! dit-il, dans ce cas, il va falloir adopter une stratégie globale, coco ! En amour, on ne peut pas attendre éternellement ! Il va falloir aller de l'avant, coco ! Je crois qu'il est temps de lui déclarer votre flamme ! 

-     Lui déclarer ma flamme..., monsieur Ralculkeur ? Mais elle va sans doute me rire au nez!

-     Vous rire au nez... ? Et pourquoi vous rirait-elle au nez, coco ? …si vous lui apportez ce dont elle a besoin… si vous êtes prêt à satisfaire ses rêves… si vous lui dites que vous êtes riche, que vous avez réussi dans le quartier des Boîtes, que vous pourrez la couvrir de cadeaux… il n’y aucune raison qu’elle refuse votre amour…

-     Et si, malgré tous ces arguments, elle refusait…, monsieur Ralculkeur …?

-     Ahhh ! dit-il, alors dans ce cas, coco, vous allez devoir sortir le grand jeu ! Il faudra vous montrer plus habile ! Faire preuve de romantisme… lui dire qu'elle est belle comme une fleur… lui exprimer votre amour d'une façon différente… Faîtes-moi confiance, coco ! Aucune résidente sur cette Planète ne peut résister aux flatteries et au romantisme !

J’ai regardé monsieur Ralculkeur avec circonspection, assez peu convaincu (à dire vrai) par ses arguments et persuadé que ce genre de discours ne convaincrait jamais mademoiselle Aimée de tomber amoureuse…

-     Eh bien ! dit-il, pourquoi faites-vous cette tête, coco ? Qu’est-ce qui vous tracasse ?

-     Je... comment vous dire, monsieur... vos conseils ont l’air très... Hum ! Hum ! judicieux... mais je crois qu’ils ne persuaderont jamais mademoiselle Aimée... jamais je ne pourrais acheter son amour avec de telles paroles...

Devant ma mine soucieuse, monsieur Ralculkeur me dit (avec un grand sourire aux lèvres) :

-     Vous vous tracassez inutilement, coco ! Je connais parfaitement le cœur des résidentes ! Toutes recherchent l’amour ! Il n'y aucune raison que votre dulcinée soit différente ! Non ! Croyez-moi ! Arrêtez de vous tracasser, coco ! Si vous savez vous montrer habile, vous aurez toutes les chances de la séduire !  

 

 

Porte 59 Je déclare ma flamme à mademoiselle aimée

Le quartier des cupidons –

Après plusieurs jours de réflexion, je décidai de suivre les conseils de monsieur Ralculkeur. Un soir, après ma journée de travail, alors que la nuit tombait sur le monde des Grands Dôms, j'ai quitté la TTC et je me suis dirigé vers le quartier des Cupidons. Je me suis avancé vers mademoiselle Aimée et je lui ai dit en la regardant bien droit dans les yeux :

-     Bonsoir, mademoiselle !

-     Tiens ! dit-elle, encore vous ! Quel mauvais vent vous amène aujourd'hui ?

-     Oh ! ai-je dit, ne soyez pas si méprisante, mademoiselle. Laissez-moi parler, je vous en prie… Ce que j'ai à vous dire est d'une grande importance… cela pourrait changer le cours de votre voyage…

Mademoisele Aimée eut l'air intriguée.

-     Changer le cours de mon voyage…? Eh bien… je vous écoute, jeune homme… Ce n'est pas tous les jours qu'on me propose de changer le cours de mon voyage…

J'ai regardé mademoiselle Aimée avec tendresse. 

-     Eh bien…, je n'ai jamais encore eu l'occasion de vous le dire, mademoiselle, mais… je suis businessman, je travaille pour le compte de la TTC. Je suis le premier adjoint de monsieur Banks. Je suis riche… je suis très très riche. Et mon pouvoir est immense. Et si vous acceptiez mon amour, je pourrais vous acheter tout ce que vous désirez… je pourrais vous couvrir de cadeaux… je pourrais satisfaire tous vos rêves… et vous savez, mademoiselle, je peux aussi me montrer très romantique…

Pour la première fois, mademoiselle Aimée sembla manifester quelque intérêt.

-     Riche, puissant et romantique ? Eh bien, Hummm…. oui, vous avez raison, jeune homme, vous êtes… peut-être en mesure de changer le cours de mon voyage ! Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit plutôt ?

-     Eh bien, ai-je dit un peu gêné, vous ne m'en avez jamais vraiment laissé l'occasion, mademoiselle…

-     Oui, je le regrette sincèrement, dit-elle en rougissant, je pensais que vous étiez l'un de ces… l'un de ces petits messieurs prétentieux qui viennent dans le quartier pour nous narguer et nous éblouir avec leur richesse… vous comprenez, je les déteste… ils sont si… Mais c'est vrai, vous… vous avez l'air différent… Comment vous appelez-vous, jeune homme ?

J'ai rougi jusqu'aux oreilles.

-     Je… je m'appelle petit Pierre, mademoiselle.

-     Petit Pierre ! dit-elle, oh ! Quel joli prénom ! Vous savez, petit Pierre, si ce que vous dîtes s'avère exact, je crois que… je crois que nous allons pouvoir nous entendre…

-     C'est vrai ? ai-je dit, vous accepteriez de…

-     Bien sûr ! dit-elle, vous n'avez qu'un mot à dire, petit Pierre…

-     Un mot, mademoiselle…? Et vous… vous accepteriez… enfin tu... tu accepterais de devenir ma... mais comment allons-nous faire pour... ?

-     Oh ! dit-elle, c’est très simple, petit Pierre ! Il suffit de signer un contrat.

-     Un contrat... ? Tu veux dire... une sorte d’arrangement... ?

-     Oui ! dit-elle, en quelque sorte ! C’est très simple ! Nous pouvons nous unir en passant alliance. Ainsi, je m’engagerais à t’offrir ma beauté... et toi, en échange, tu devras t’engager à m’offrir ta richesse. N’est-ce pas là un arrangement intéressant ?

-     Oh oui ! ai-je dit en songeant au joyau de la beauté qui allait bientôt m’appartenir, certainement, mademoiselle Aimée ! Voilà un arrangement très intéressant ! Eh bien ! D’accord ! C’est entendu, mademoiselle Aimée ! Nous allons signer ce contrat !

 

 

Porte 60 Je possede les 4 joyaux du quartier des boites

Le quartier des boites –

Quelques semaines plus tard, mademoiselle Aimée et moi avons passé alliance et signé notre contrat. Nous sommes partis quelques jours en voyage de noces dans un endroit retiré (et très chic) du quartier des Boîtes. Notre lune de miel fut merveilleuse. A notre retour, mademoiselle Aimée a déménagé du quartier des Cupidons pour s'installer dans mon appartement du quartier des Boîtes. Ainsi a débuté notre voyage commun qui a suivi son cours heureux, tranquille et prospère pendant près de 7 années. Au cours de cette période, j'étais le plus heureux des résidents du Grand Labyrinthe… tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. … J'avais enfin trouvé les 4 joyaux du quartier des Boîtes. Je possédais le joyau de la beauté (grâce à mon alliance avec mademoiselle Aimée et le contrat qui nous liait pour le meilleur et aussi pour le pire…), je possédais le joyau de l'intelligence (mes diplômes et ma réussite dans le quartier des Boîtes en étaient bien sûr les preuves éclatantes…) et je possédais les joyaux de la richesse et du pouvoir (fruits de ma brillante carrière à la TTC). Bref, j'avais réussi mon voyage… j'étais arrivé au bout du chemin… j'avais enfin trouvé le trésor…

 

 

Porte 61 Les doutes m'assaillent…

Le quartier des boites –

Au cours de ces 7 longues et merveilleuses années, je profitai du voyage (et de ses innombrables plaisirs), savourant chaque jour les joyaux de la beauté, de la richesse, du pouvoir et de l'intelligence. J'étais comblé par mon travail à la TTC (toujours plus passionnant et digne d'intérêt), j'étais comblé par la beauté et la gentillesse de mademoiselle Aimée…. j'étais un Grand Dôm respecté et admiré de tous dans le quartier pour mon intelligence et ma richesse. Bref… en apparence le voyage semblait parfait… En dépit de cette réussite exemplaire dans le monde des Grands Dôms, je ressentais néanmoins une certaine tristesse et un ennui inexplicable... qui se manifestaient de temps à autre… comme si mon cœur n'était pas totalement comblé… Les premières années, je n'ai guère prêté attention à cet étrange sentiment. Mais au fil du temps, cette tristesse et cet ennui se firent plus réguliers et plus intenses. Les plaisirs du voyage me laissaient de plus en plus indifférent… certes, je parvenais encore un peu à savourer ma réussite dans le monde des Grands Dôms… mais le cœur n'y était plus… Les années passaient et mon ennui devint plus profond… Ma tristesse devint si grande qu'un beau jour je me mis à douter du sens même du chemin et de la validité du trésor et des joyaux acquis dans le quartier des Boîtes. Le voyage des Grands Dôms pouvait-il se limiter à courir après les joyaux puis, une fois acquis, à profiter du voyage en savourant sa réussite et son trésor…? C'était quelque peu absurde, ridicule et limité…

 

Quelques fois, le doute m'envahissait totalement. Ces jours-là, je me sentais si vide à l'intérieur que j'étais prêt à tout remettre en question… l'existence des joyaux, l'orientation de mon chemin… et le sens même du voyage… 

 

Malgré la présence réconfortante de mademoiselle Aimée, je me sentais bien seul… bien triste … et bien désemparé… face à ces doutes et à ces questionnements… Autour de moi, dans les boîtes alentour, personne ne semblait souffrir de cet étrange ennui, personne n'avait l'air de se poser la moindre question sur la direction du chemin… Tous avaient l’air de se satisfaire des bouts de joyaux qu’ils avaient trouvés : un bout de richesse par-ci, un bout de pouvoir par-là, un bout de beauté et quelques brins d’intelligence. Et pour eux, tout semblait aller pour le mieux ! Le matin, ils partaient travailler dans leur boîte. Et le soir, ils rentraient chez eux. Mais aucun n’avait l’air de se questionner sur le sens du voyage. Chacun suivait son chemin cahin-caha... comme s’il n’existait aucun Labyrinthe... comme si pour eux, le chemin était une longue ligne droite avec de temps à autre une porte (pour s’échapper) et quelques virages - car le voyage, bien sûr, n’épargnait personne avec ses incertitudes et ses déconvenues.

 

 

Porte 62 Le coup de grâce

Le quartier des boites –

Un soir, en rentrant de la TTC, mademoiselle Aimée m'attendait sur le seuil de la porte. Elle a tourné vers moi de grands yeux tristes et mélancoliques.

 

-     Ce n'est plus possible ! dit-elle, cette tristesse est insupportable !

 

Je l'ai regardée… sans vraiment la voir.

-     Tu dois faire quelque chose, petit Pierre ! Je ne supporte plus cette tristesse ! Tu m'entends ?!! Je n'en peux plus… je… je vais partir…

-     Partir…? comment ça… partir…? Tu… tu… tu veux me quitter..?

 

D'un geste las, mademoiselle Aimée m'a montré sa valise dans le vestibule.

-     Je crois qu'il est préférable de nous séparer, petit Pierre ! Cette tristesse est devenue si insupportable… notre histoire n'a plus d'avenir. Nous ne pouvons pas éternellement maintenir l'illusion d'un amour… qui n'a jamais existé…

 

Ses mots se figèrent dans mon cœur comme si elle y avait décoché une flèche.

-     Mais..., ai-je bafouillé, ce... ce n’est pas possible, Aimée ! On… on ne peut pas quitter ceux qu’on aime.

-     Nous ne nous sommes jamais vraiment aimés, petit Pierre. Notre histoire n'a jamais été une histoire d'amour… elle avait l'apparence de l'amour. Mais nous nous sommes menti et leurré l'un et l'autre… Et aujourd'hui, il est préférable de se séparer. Crois-moi, petit Pierre ! Il vaut mieux en finir…

 

Je crus que mon cœur allait se briser. Je me mis à trembler… comme si toutes les boîtes autour de moi menaçaient de s’écrouler.

-     Mais... mais..., ai-je bafouillé, je... je ne pourrais jamais vivre sans toi, Aimée. Tu ne peux pas partir comme ça ! Et notre contrat ? As-tu oublié notre arrangement ? Tu n’as pas le droit de m’abandonner !

-     Je me moque de ce contrat ! dit-elle, il n’a aucune valeur. Nous avons vécu dans le mensonge. Dès le premier jour, nous nous sommes menti... et ensemble nous avons fait fausse route. L’amour ne s’achète pas, petit Pierre ! Il n’échange pas la beauté contre la richesse. L’amour n’échange rien ! Il donne sans compter ! Il donne sans recevoir ! Et nous n’avons jamais su nous aimer de cette façon. Et maintenant, il est trop tard ! Oublie-moi, petit Pierre !

 

Mademoiselle Aimée a baissé les yeux.

-     Tu m’oublieras, dit-elle, avec le temps, on oublie tout.

-     Non ! ai-je crié, ce n’est pas vrai ! Je ne t’oublierais jamais… On n'oublie jamais ceux qu’on aime ! Et moi, je t’aime ! Je t’aime, Aimée ! Je t’en prie, Aimée, ne me quitte pas ! Nous essaierons de mieux nous aimer !

Une lueur de tristesse est passée dans ses grands yeux noirs.

-      Non ! dit-elle, il est trop tard. Adieu ! Adieu, petit Pierre !

Mademoiselle Aimée m’a regardé une dernière fois, elle a saisi sa valise puis elle s’en est allée en me laissant tout bête dans mon grand appartement. Je l'ai regardée s'éloigner avec tristesse et je me suis effondré en larmes.

 

 

PARTIE 10 UNE TRISTE PERIODE D'INSOUCIANCE

 

Porte 63 Monsieur videlequeur

Le quartier des sans soucis –

Mon chagrin était si grand que je restai enfermé chez moi pendant de longues semaines, les volets clos et le cœur bien sombre. Les jours passèrent… aussi tristes les uns que les autres. Je n'avais plus goût à rien… je n’avais envie de voir personne. Je ne prenais même plus la peine d'aller travailler. Que m'importaient à présent la richesse et le pouvoir ! J’avais perdu le cœur de mademoiselle Aimée... Je croyais aimer et être aimé... et voilà que tout s'effondrait ! Pourquoi le vent avait-il tourné ? Ah ! Mon Dieu ! L’amour...  Ah ! Mon Dieu ! Quel voyage... J’étais si désespéré que j'ai passé de longs mois à pleurer (totalement inconsolable), persuadé que mon trésor était perdu à jamais.

 

Surpris par ce long silence, un matin, monsieur Videlequeur, cousin germain et plus proche collaborateur de monsieur Ralculkeur avec qui j'avais lié amitié, frappa à la porte de mon appartement. Et lorsqu’il me vit si déprimé, les yeux rougis par les sanglots et le cœur rongé par la tristesse, il ne put contenir sa réprobation. 

-     Ah non, coco ! dit-il, il ne faut pas être si triste. Ainsi est le voyage ! Dans le  jeu de l’amour, un jour, on gagne, et un autre… on perd. Vous prenez les choses bien trop à cœur, mon ami !

-     Non... Hpppf..., ai-je dit en sanglotant, l’amour n’est pas un jeu, monsieur Videlequeur. On n’a pas le droit de jouer avec ceux qu’on aime.

-     Mais si, coco ! L’amour est un jeu… et il faut savoir s’en amuser ! Ce voyage est déjà si désespérant… il y a tant de malheurs sur cette planète qu'il faut bien s'amuser un peu…  Ahhh mon ami, vous prenez vraiment les choses trop à cœur ! Au lieu de pleurer sur votre sort vous feriez mieux de rendre grâce au chemin qui vous a permis de découvrir la supercherie du quartier des Boîtes ! Le trésor que vous avez perdu, coco, était un faux trésor… Vous vous êtes laissé berné, comme la plupart des Grands Dôms, par son éclat brillant (et bien trompeur)… Heureusement que le chemin vous a révélé sa vraie nature, coco : fragile, éphémère et illusoire trésor que celui du quartier des Boîtes… Et maintenant, si vous souhaitez échapper au désespoir, je vous conseille de trouver le chemin de l'insouciance… sinon, vous finirez comme tous ces pauvres résidents qui s'aperçoivent un jour qu'ils ont couru après un faux trésor et qui achèvent leur voyage dans la plus grande désespérance…

-     Je... je vous trouve bien pessimiste, monsieur Videlequeur.

-     Pessimiste…? Non, coco ! Je suis lucide, mon ami ! Et au lieu de disserter sur les misères de ce voyage, vous feriez mieux d'apprendre à voyager avec plus d’insouciance. Voilà le seul chemin sur cette planète… traverser les misères du voyage avec légèreté et insouciance !

-     Avec légèreté et insouciance... ? Eh bien… je ne sais pas comment vous vous y prenez, monsieur Videlequeur... ce voyage est … si triste… et si désespérant… 

Monsieur Videlequeur me fit un clin d’œil.

-     Eh bien justement ! dit-il, c'est parce que ce voyage est désespérant qu'il faut être insouciant ! Quel intérêt y aurait-il à regarder le voyage avec tristesse …?  N'est-il pas suffisamment triste ainsi...? Tout est si sinistre et désespérant dans le monde des Grands Dôms qu'on passerait son voyage à pleurer… Ah ! croyez-moi, coco, il n'y a qu'un seul chemin pour nous sauver du désespoir…  

Les paroles de monsieur Videlequeur me laissèrent - je dois le dire - assez perplexes. Je doutais que l'insouciance soit le remède le plus approprié aux misères du voyage… Mais j’étais si triste… et désespéré depuis si longtemps que j’étais prêt à tout... même à écouter ces drôles de conseils sur l’insouciance.

-     Bon... hpppf... eh bien... d’accord ! ai-je dit en séchant mes larmes, après tout… pourquoi pas…? Je ne perds rien à essayer…

Monsieur Videlequeur me fit un nouveau clin d'œil.

-     Voilà une sage décision, mon ami ! Vous verrez, dans quelques temps, vous reprendrez, si j'ose dire, du poil de la bête ! Et quand vous serez totalement remis d'aplomb, je vous présenterai une charmante personne qui guidera vos pas sur le chemin de l’insouciance. Et vous verrez, coco ! Elle est si gaie et si légère que votre chagrin ne sera bientôt plus qu’un mauvais souvenir !

 

 

Porte 64 Mademoiselle rimale

Le quartier des sans soucis –

Quelques semaines plus tard, monsieur Videlequeur sonna à ma porte accompagné de mademoiselle Rimale.

-     Bonjour, coco ! dit-il avec un grand sourire, j'espère que votre tristesse s'est dissipée… j'ai le plaisir de vous présenter mademoiselle Rimale, une amie de longue date, qui se fera une joie de vous faire visiter le quartier des Sans Souci.

J'ai regardé mademoiselle Rimale qui m’a tendu la main (d’une façon un peu maniérée) avec un grand sourire aux lèvres (un sourire absolument ensorcelant…)

-     Bonjour ! dit-elle, je suis ravie de vous rencontrer, mon ami !

-     Bonjour…, ai-je dit en lui serrant la main (et en devenant aussi rouge qu'une tomate),  bonjour, mademoiselle…

-     Allez ! Allez ! dit-elle, faîtes-moi plaisir, voulez-vous ! Ne soyez pas si triste ! vous verrez… nous allons passer ensemble une journée formidâââble…

-     Ohhhh…, ai-je dit, vous savez… je me sens encore un peu triste, mademoiselle… mais je ferais mon possible… pour… pour être joyeux mais… ma tristesse est encore bien lourde à porter…  

Mademoiselle Rimale m'a fait un clin d'œil.

-     Allez ! Allez ! dit-elle, cessons de nous appesantir sur cette tristesse, voulez-vous ! Et allons profiter des plaisirs du quartier !

Monsieur Videliqueur m'a fait un grand sourire.

-     Bon ! dit-il, eh bien, je vais vous laisser en compagnie de mademoiselle Rimale, mon ami… j'ai encore à faire dans le quartier… 

Puis il s'est penché discrètement à mon oreille.

-     Et n'oubliez pas de ranger votre tristesse dans votre poche, coco…. le voyage est bien trop court pour se faire du souci ! Allez ! Allez, mon ami ! Faites-moi le plaisir de retrouver le sourire ! 

Il a tourné la tête vers mademoiselle Rimale, lui a fait un clin d’œil complice (et un rien malicieux) et il s’en est allé en sifflotant (avec son air joyeux coutumier).

- Allez ! Allez ! dit mademoiselle Rimale, dépêchons-nous, mon ami ! J'ai hâte de vous faire découvrir les merveilles de notre quartier !

 

Quelques instants plus tard, je déambulais en compagnie de mademoiselle Rimale dans la rue principale du quartier des Sans Souci.

-     Allez ! Allez ! dit mademoiselle Rimale, Allez Allez, mon ami ! Faites-moi plaisir, voulez-vous ! Rangez votre tristesse ! Ce voyage n'est-il pas merveilleux ? Allez ! Allez, mon ami ! Apprenez à sourire et à égayer votre cœur. Le chemin n'est-il pas plus agréable avec le sourire aux lèvres ? Regardez autour de vous ! Ici, tout n'est que joie, légèreté et insouciance !

J'ai essayé d'esquisser un léger sourire.

-     Eh bien ! Voilàààà ! dit-elle, vous avez un très joli sourire, mon ami. Il est tellement plus agréable d'être d'humeur insouciante. Cela ne donne-t-il pas au voyage plus de légèreté ?

Mademoiselle Rimale a posé sa main sur mon bras et nous nous sommes dirigés bras dessus bras dessous vers le centre du quartier.

 

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Cette promenade en compagnie de mademoiselle Rimale fut, je dois bien l'avouer, un remède très efficace pour lutter contre ma tristesse (tristesse qui ne me quittait plus depuis des mois). Partout où elle passait, mademoiselle Rimale semblait laisser derrière elle une longue traînée de légèreté qui enveloppait aussitôt l'atmosphère d'une délicieuse insouciance et qui avait l'air d'ensorceler tous ceux qui la rencontraient. Ce jour-là, elle se montra avec moi si légère et si gaie… (si débordante d'enthousiasme et d'insouciance…) que je fus totalement envoûté… absolument conquis par son charme frivole et pétillant. Au cours de notre promenade, je fus surpris de voir à quel point tous ceux que la croisaient semblaient ensorcelés. Tous la regardaient d'un air joyeux et émerveillé. Certains aussi - je l'ai remarqué - la dévoraient des yeux, fixant d'abord son joli minois (un peu effrontée), s'attardant un instant sur son décolleté et s'arrêtant enfin (lorsque nous les dépassions) sur son déhanchement sensuel et quelque peu provocant. Et de toute évidence, mademoiselle Rimale était ravie de susciter de tels regards.

-     Eh oui, mon ami !  dit-elle, j'adôôôre faire le bonheur autour de moi… Allez ! Allez ! Dépêchons-nous, mon ami ! J'ai tant de choses merveilleuses à vous faire découvrir ! 

 

Nous avons délaissé la rue principale pour l'avenue des boutiques que nous avons parcourue (en long et en large) tout l'après-midi, nous arrêtant devant chaque vitrine et entrant dans chaque magasin pour acheter des robes, des escarpins, de la poudre pour les yeux, du fond de teint, un chapeau à voilette et une combinaison coquine en pure soie (pour séduire son prochain fiancée, me dit-elle en me faisant un clin d’œil). En quittant l'avenue des boutiques, mademoiselle Rimale m'a proposé (avec un grand sourire) d’aller prendre une collation dans l’un de ses salons de thé préférés (lieux, me dit-elle, qu’elle affectionnait particulièrement et qu’elle fréquentait quotidiennement).

-     Allez ! Allez ! dit-elle en poussant la porte du Plaisirs des sens, célèbre salon de thé du quartier des Sans Soucis, nous avons bien mérité un peu de repos, n’est-ce pas… ?

 

Nous nous sommes installés en terrasse. Une serveuse très chic (tablier blanc et chignon sophistiquée) s’est empressée de nous apporter la carte. Nous avons passé commande. Et quelques instants plus tard, la serveuse nous a apporté notre thé et quelques pâtisseries.

-     Alors, me dit mademoiselle Rimale entre deux cuillérées (élégamment mises en bouches), comment trouvez-vous le quartier, mon ami ? N’est-il pas merveilleux ?

-     Oui ! ai-je dit un peu las (par cette épuisante journée à porter les innombrables paquets de mademoiselle Rimale), votre quartier est très gai, mademoiselle… on y respire un air d'insouciance très charmant et… je dois bien l'avouer… plutôt envoûtant… votre compagnie est très agréable… avec vous, le chemin a l'air plus gai… et plus léger… et le voyage prend un tel air d'insouciance que…

-     Ohhhh ! Eh bien ! dit-elle, votre réponse me ravit le cœur, mon ami ! Si vous saviez, le plaisir que nous avons à habiter le quartier ! Ohhh ! Mais  je vais vous faire une confidence, mon ami… Nous devons rendre grâce au hasard du chemin… qui nous a permis de découvrir ce merveilleux quartier… sans lui, je crois que notre voyage serait un enfer… ! Ah ! Mais n’y pensons plus, voulez-vous… Je déteste la tristesse… sachons rester gais malgré le désespoir qui nous entoure…. Louons ce merveilleux chemin et sachons profiter des merveilles de ce fabuleux quartier !

Nous avons continué à bavarder jusqu'à la nuit tombée. Entre deux gorgées de thé et deux pâtisseries, mademoiselle Rimale a poursuivi l'éloge de son admirable quartier (apparemment le seul paradis de cette planète à ses yeux). Elle m'expliqua (avec beaucoup de ferveur et de détails) à quoi elle occupait ses merveilleuses et insouciantes journées; quelques heures de shopping dans l’avenue des boutiques, une ou deux séance(s) quotidienne(s) de remise en beauté dans des instituts du même nom, ses après-midis dans les salons de thé à bavarder avec ses amies avec légèreté sur les sujets les plus futiles et les plus frivoles, ses soirées avec ses amoureux et ses nuits de fête dans les clubs à la mode du centre du quartier.

 

-     Ahhh, mon ami ! dit-elle, cette Planète est vraiment merveilleuse ! Il nous suffit de si peu de choses pour apprécier les plaisirs du voyage !

Mademoiselle Rimale m’a regardé avec ses grands yeux charmants et rieurs.

 

-     Allez ! Allez ! dit-elle, ne vous inquiétez pas, mon ami ! Vous verrez, si vous restez en ma compagnie dans le quartier, dans quelques semaines, votre tristesse aura totalement disparue ! Et bientôt vous serez le plus insouciant des résidents !

 

Mademoiselle Rimale m'a quitté en début de soirée (elle avait prévu, me dit-elle, de passer la nuit avec quelques amies au club Night Lights, club très à la mode chez les Sans Souci. Après m'avoir promis de m’accompagner sur le chemin de l’insouciance, elle m'embrassa (avec effronterie) et quitta le salon de thé avec un grand sourire aux lèvres.   

 

 

Porte 65 Les amis de mademoiselle rimale

Le quartier des sans soucis –

Malgré l'indécrottable tristesse (et l'ineffable gravité) qui collaient à mes basques depuis le début de ce voyage, l'insouciance de mademoiselle Rimale m'avait séduit. Sa légèreté et sa gaieté étaient, il est vrai, fascinantes et contagieuses. J'avais totalement succombé à son charme… le chemin en sa compagnie prenait des allures si légères que je me mis à la retrouver chaque jour dans le quartier des Sans Souci. A chacune de nos rencontres, elle prenait soins de guider mes pas sur le chemin de l'insouciance. 

-     Allez ! Allez ! disait-elle, souriez, détendez-vous et égayez votre cœur, mon ami ! Et allons profiter ensemble des plaisirs du voyage ! 

Elle mit tant d'enthousiasme et de joie à accompagner mon cœur vers la légèreté que je finis en quelques semaines par devenir d’une grande insouciance. Monsieur Videlequeur n’avait pas menti. Mademoiselle Rimale n’avait pas sa pareille pour vous faire oublier vos soucis. Avec elle, même les ennuis les plus tenaces et les sujets les plus tragiques prenaient des allures joyeuses. Au fil des jours, ma tristesse se dissipa totalement.

Après ma journée de travail à la TTC (eh oui ! Malgré mon insouciance, il me fallait tout de même continuer à travailler), je m’empressais de rejoindre mademoiselle Rimale dans le quartier des Sans Soucis. Et nous passions ensemble nos nuits à rire, à nous amuser et à profiter des plaisirs du quartier. Mais ces nuits d’insouciance étaient, je dois le dire, assez peu compatibles avec le sérieux exigé dans le quartier des Boîtes. Au fil des semaines, j’éprouvai de plus en plus de difficultés à concilier mon travail à la TTC et mes nuits d’insouciance avec mademoiselle Rimale. Plus les jours passaient, moins j’avais envie d’aller travailler. Chaque matin, j’arrivais en retard au bureau… J’étais si fatigué qu'il m'arrivait de commettre de grossières erreurs de calculs (me trompant, par exemple, dans mes multiplications… et parfois même dans mes additions), j'égarais mes dossiers... bref je n’avais plus la tête à travailler.... Si bien qu’un beau jour, monsieur Banks, exaspéré par ma légèreté et mon insouciance, me mit à la porte. Lorsque j’annonçai mon licenciement à mademoiselle Rimale, elle a éclaté de rire.

-     Mais c’est formidâââble ! dit-elle, à présent, vous aurez tout le loisir de venir vous amuser avec nous !

Après mon licenciement, mademoiselle Rimale me présenta à ses nombreux (et très insouciants) amis. Je passai mes jours et mes nuits en leur compagnie à rire, à m’amuser et à profiter des innombrables plaisirs du quartier. En quelques mois, je devins un véritable résident du quartier des Sans Soucis, me plongeant jusqu'à la lie dans l’insouciance et la frivolité (sans doute pour oublier ma tristesse et les malheurs de mon voyage). Au cours de cette période, j'ai fréquenté les plus éminents (et les plus insouciants) résidents du quartier : Jet Set, le plus grand noceur des Sans Soucis, mademoiselle Garden qui adorait les partys entre amis, King singer, le roi du Show-biz et tout un tas d’autres personnages, tous plus insouciants et frivoles les uns que les autres.

 

Après cette brève (et intense) période d’euphorie, je finis par me lasser… et sombrer dans un ennui profond. Aussi sympathiques et insouciants qu’étaient les amis de mademoiselle Rimale, je finis par les trouver ridicules et superficiels. Et n’en déplaisent à tous les Sans Souci du quartier, je ne pus bientôt m’empêcher de les trouver cyniques et affligeants. Derrière leur désinvolture apparente (et cette façade d'insouciance joyeuse), je sentais poindre chez chacun un fond de désespoir insondable… Et la tristesse que mademoiselle Rimale avait réussi à recouvrir pendant quelques temps a rejailli. Un soir, lassé par cette vie d’insouciance, je décidai de mettre fin à ces amitiés trop légères. En annonçant à Mademoiselle Rimale mon désir de mettre fin à notre relation, elle ne s’en est guère offusquée. Je crois même qu’elle considéra mon départ avec un certain soulagement, comme si ma présence (encore trop sérieuse malgré mes efforts) parmi ces joyeux drilles avait alourdi et quelque peu entamé sa légèreté et sa joyeuse insouciance…

 

 

Porte 66 Monsieur albert

Le quartier des sans soucis –

Commença alors une triste période… l’un des épisodes les plus tristes de mon voyage. Après ma séparation avec mademoiselle Rimale (et sa bande de joyeux drilles), mon chemin s'enfonça dans la tristesse et la morosité (je devins plus triste et plus morose que jamais). Je passais mes journées à errer, ici et là, dans le quartier des Sans Soucis. Qui aurait pu comprendre mon désespoir ? J’avais tout perdu… le cœur de mademoiselle Aimée, l’amour et le joyau de la beauté... mademoiselle Rimale et son amitié... mon poste à la TTC, le joyau du pouvoir et celui de la richesse (et faute d’argent, j’étais en passe de perdre mon bel appartement...) j’avais perdu l’insouciance... bref, j’avais tout perdu... Et qu’aurais-je pu faire sinon marcher au hasard des rues comme un fantôme rongé par la tristesse et le désespoir ? Mon voyage m’avait conduit dans une terrible impasse ! Et c'était là un chemin bien difficile à accepter…

 

Au fil des jours, mon désespoir s'est amplifié… il devint si profond que je me mis bientôt à déambuler chaque jour dans la même rue du quartier des Sans Soucis (la remontant inlassablement du côté des numéros pairs et la redescendant inlassablement du côté des numéros impairs). Après ces incessantes allées et venues, j'allais m’asseoir parfois, en fin de soirée, sur les marches face à la bouche du métropolitain. Et je restais là assis des heures… (jusque tard dans la nuit) à ruminer de mauvaises pensées sur l’absurdité de ce maudit voyage.

 

Un soir, alors que j'étais assis à ma place habituelle en train de pleurer sur mon sort en regardant avec tristesse (l'œil vide et désespéré) les résidents insouciants passés indifférents à mon désespoir (montant et descendant inlassablement les marches), j’ai croisé le regard de monsieur Albert (célèbre, distingué et honorable résident du quartier) qui était assis à quelques distances de là, sous un vieil arbre malingre qui faisait l'angle du Café des Plumes et de la Librairie des Arts, deux hauts lieux culturels du quartier des Sans Souci. Comme tous les résidents du quartier, je connaissais monsieur Albert pour l'avoir croisé à maintes reprises dans la rue principale au cours de mes innombrables visites dans le quartier. C'était un personnage haut en couleur, mendiant et poète des Sans Souci, flâneur invétéré au cœur léger et joyeux… et encore plus insouciant que les autres résidents... Il « travaillait » en face à la bouche du métropolitain, entre le café des Plumes et la librairie des Arts… et passait ses journées à crier à tue-tête (et à qui voulait l’entendre) qu’il était le plus libre des Grands Dôms.

Lorsqu’il m’aperçut ce jour-là, monsieur Albert a ramassé sa casquette (où les résidents lui jetaient parfois quelques pièces), il a plié sa vieille couverture, l’a rangé soigneusement dans son sac de toile rapiécé et il s’est avancé vers moi avec un grand sourire aux lèvres.

-     Eh bien ! dit-il, que… que se passe-t-il, jeune homme ? Il n'y aucune raison d'être si désespéré… avez-vous perdu le goût du voyage ?

J'ai lancé à monsieur Albert un long regard triste (et un peu teinté de colère).

-     Le goût du voyage..? Vous ne savez sûrement pas de quoi vous parler, monsieur ! Si vous étiez à ma place… si vous étiez un pauvre chercheur, vous trouveriez ce voyage bien désespérant.

-     Voyez-vous ça ! dit monsieur Albert en alpaguant les passants, monsieur est un chercheur désespéré… un chercheur trop triste pour poursuivre ses recherches… Ah ! Quelle misère ! Chercheur à la manque !

 

J’ai regardé les passants d'un air gêné.

- Ne vous souciez pas des passants ! dit monsieur Albert, qu'est-ce que vous croyez, jeune homme ? Ici, personne ne se soucie de vos soucis ! Alors à quoi bon se soucier du souci que vous pourriez causer ? De quoi avez-vous peur ? De voir dans leurs yeux votre déchéance…? D'y lire votre décadence… de voir la pitié ou la moquerie que vous leur inspirez ? Mais ils ne s'en soucient guère… alors à quoi bon vous en souciez ! Ah ! Quelle misère ! Se faire du souci pour tant de fadaises ! 

-     Oh ! ai-je dit, inutile d'ameuter le quartier, monsieur ! Je n'ai aucune envie d'étaler aux yeux du monde mon statut de pauvre chercheur... un pauvre chercheur qui cherche… qui cherche… qui cherche… et qui finit par perdre tout ce qu’il trouve.

 

Monsieur Albert a éclaté de rire.

-     Chercheur..., dit-il, vous êtes un chercheur qui cherche… et que cherchez-vous aujourd'hui en pleurant comme une madeleine ?

-     Eh bien…, aujourd'hui… monsieur, je ne cherche plus grand-chose, seulement… à sortir de ce satané désespoir…

 

Monsieur Albert a éclaté de rire une nouvelle fois, indifférent aux regards des passants indifférents.

-     M'ouais ! M'ouais ! dit-il, chercher est une chose, jeune homme… trouver en est une autre… et conserver ses trouvailles…  une troisième… Ahhh ! J'aurais bien des choses à vous raconter sur les chercheurs…

Monsieur Albert s'est penché vers moi et m'a regardé avec ses petits yeux pétillants de malice.

-     Je vais vous dire, jeune homme… vous me faites penser à un résident que… que  j'ai très bien connu dans le passé… A l'époque, il était comme vous, aussi triste, aussi malheureux, aussi désespéré… Une vraie misère ! Allez ! Allez ! dit-il, allons trinquer à son souvenir, jeune homme ! Allez ! allez! On va aller arroser notre rencontre ! Je vous invite… ce n'est pas tous les jours qu'on rencontre un chercheur dans le quartier… croyez-moi, ils se font plutôt rares par ici…

 

p14

 

Monsieur Albert a désigné les passants (d'un geste méprisant).

-     Non mais regardez-les ! Ils s'imaginent avoir trouvé ce qu'ils cherchaient ! Ah ! Quelle misère ! Allez ! Venez, jeune homme ! Je vous invite chez moi !

Monsieur Albert m’a tendu la main et nous nous sommes dirigés vers le Café des Plumes.

-     Salut la compagnie ! a crié monsieur Albert en poussant la porte du café désert.

Nous nous sommes installés dans l’arrière-salle (déserte elle aussi à cette heure peu tardive).

-     Voilà ! dit-il, maintenant, on va pouvoir causer tranquillement, jeune homme… allez ! Parlez-moi un peu de votre histoire ! Ça me fait tellement plaisir de rencontrer un chercheur…

-     Oh ! Eh bien..., ai-je dit, mon histoire est simple, monsieur… j'ai passé une grande partie de mon voyage à chercher le trésor… et puis… un jour… j'ai trouvé les 4 joyaux… pendant quelques temps, tout allait très bien… et puis… un jour, j'ai fini par les perdre… et maintenant… je ne cherche plus rien… je suis complètement perdu… Je… je ne sais même plus quel chemin emprunter…

-     En somme ! dit monsieur Albert, vous êtes un chercheur de trésor qui a perdu le trésor ?

-     Oui, ai-je dit en acquiesçant un peu tristement, c'est à peu près ça… 

 

Monsieur Albert a éclaté de rire. Il s’est mis à rire si fort qu’il faillit s’étrangler.

-     Chercheur de trésor qui a perdu le trésor ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Voilà qui est trop drôle ! Comme si le trésor pouvait se perdre ! Ahhh ! Quelle misère ! Vous… vous avez fait fausse route, jeune homme ! Ce que vous avez perdu n'est pas le trésor ! On ne perd que les faux trésors ! Le vrai trésor est partout… à portée de main… à portée de regard, jeune homme ! Pour le trouver, il n’y a rien de plus simple sur cette planète ! Il suffit de regarder autour de soi ! Le trésor est là… partout ! Il suffit d’ouvrir les yeux !

J’ai regardé monsieur Albert.

-     Mais regardez ! dit-il.

J’ai regardé autour de moi. J’ai vu des tables, des murs blancs et une petite fenêtre qui donnait sur le trottoir.

-     Mais regardez avec plus de profondeur ! dit monsieur Albert.

 

J’ai regardé par la fenêtre. J’ai vu des résidents du quartier qui marchaient avec gaieté et insouciance sur le trottoir. J’ai vu quelques habitants du quartier des Boîtes (reconnaissables à leur démarche rapide et agitée) qui étaient sans doute venus dans le quartier pour se distraire. J’ai vu aussi les feuilles des grands arbres du boulevard agitées par le vent. J’ai vu encore le soleil qui déclinait à l'horizon...  

-     Mais... je ne vois rien, ai-je dit, je ne vois aucun trésor, monsieur !

-     Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! dit monsieur Albert, vous ne voyez rien parce que vos yeux ne savent pas voir, jeune homme ! Sinon vous seriez ébloui par les paysages et les trésors du voyage ! Et vous cesseriez de vous morfondre en courant après vos stupides joyaux.

-     Je ne suis pas aveugle ! ai-je dit, je vois très bien ce qu’il y a autour de moi.

Pour qui me prenait-il ? Il n’y avait pas plus de trésors ici que de champs de tulipes ou de pommiers en fleurs.

-     Eh bien ! Si vous ne voyez rien, dit-il, continuez à chercher ! Allez rejoindre le troupeau de résidents qui courent dans tous les quartiers du Grand Labyrinthe à la recherche de leurs stupides joyaux !

C’en était trop. Je me suis levé sans un mot et j’ai quitté monsieur Albert avec un sentiment de colère (colère qui s'ajoutait à ma tristesse et à mon désespoir). Ah ! Décidément ! dis-je en moi-même, ce voyage est bien désespérant ! J’avais perdu tous les joyaux et à présent, on se moquait de moi ! Et j'ai retrouvé ma place sur les marches en face de la bouche du métropolitain. J’étais si désespéré que je me remis à pleurer en songeant à ce maudit voyage. Et je me suis rendu compte (pour la première fois) que je n’avais encore jamais pensé à mon île depuis mon arrivée dans le monde des Grands Dôms. Pourquoi n’y avais-je pas songé plus tôt ? Depuis mon arrivée dans le quartier des Boîtes, il est vrai que j’avais fait preuve de beaucoup d’inconscience... Mais pourquoi n’avais-je pas pensé à retourner sur mon île pour écouter les conseils de ses habitants ? Les joyaux du quartier des Boîtes m’avaient décidément bien aveuglé... et depuis que je les avais perdus, mon désespoir était si grand, que je n’avais plus goût au voyage... Et à présent que j’étais seul et perdu, à qui aurais-je pu demander conseils ? Et je me mis à penser au temps des P’tits Dôms où ma Fleur guidait mes pas sur le chemin qui menait au trésor. Mais ma Fleur n’était plus là.  Qui aurait pu m’aider à présent… Les autres habitants étaient-ils revenus sur l'île ? Et n’allaient-ils pas se moquer de moi si je revenais les voir sans les joyaux et sans le trésor ? Que faire ? Aller voir l’étang... ? Mais il allait sûrement rire de mes mésaventures... Aller voir madame La pierre... ? Elle allait sûrement se montrer désagréable... j’ai alors pensé au pélican... mais comment le joindre ? Il était toujours par monts et par vaux... j’ai alors songé au grand saule... mais il ricanerait sûrement en me molestant un peu... Aller voir le rocher moussu ? Oui… je ne lui avais encore jamais parlé... et il m’écouterait sans doute avec gentillesse… Et après toutes ces années d’inconscience passées loin de mon île, j’ai poussé, le cœur un peu honteux, la porte de l’île de la Conscience pour confier ma tristesse au rocher moussu.  

 

 

Porte 67 Le rocher moussu me console

L'île de la conscience –

-     Ô monsieur le rocher moussu, ai-je dit en sanglotant, si vous saviez comme je suis désespéré… je n'ai jamais été aussi perdu depuis mon arrivée chez les Grands Dôms… 

 

Le rocher moussu (qui m’avait toujours semblé d’une grande froideur) a accueilli ma tristesse avec une chaleur et une tendresse inespérées.

-     Ne t’inquiète pas ! dit-il, nous sommes là, petit Pierre ! Tu as traversé de terribles épreuves… il est naturel d'être triste… Laisse couler cette tristesse ! Pleure, pleure, mon garçon ! Et lorsque ton cœur ne versera plus de larmes, tu pourras poursuivre ton voyage…

 

La mousse (qui s’était toujours montrée silencieuse et distante) a épongé mon chagrin avec une grande affection.

-     Les blessures du chemin semblent si profondes, dit-elle, que nous pensons qu’elles ne pourront jamais cicatriser ! Mais il n’en est rien, mon garçon! Laisse couler ta tristesse ! Et lorsqu'elle se sera déversée, tu pourras poursuivre ton voyage…

-     Oh, mes amis..., ai-je dit en m'asseyant à leur côté, si vous saviez comme j’en ai assez de ce maudit voyage…. il est si désespérant...  J’en ai assez de chercher ce foutu trésor... il est introuvable… et aujourd'hui, je suis bien trop triste pour trouver mon chemin... j'en ai assez… je crois… je crois que j'aimerais en finir avec…

-     Mais non ! dirent en chœur la mousse et le rocher, aujourd'hui, la tristesse t'aveugle, mon garçon… tu as seulement besoin de la laisser couler avant de repartir… et bientôt, tu retrouveras la force nécessaire pour poursuivre ton voyage…

-     Non ! ai-je crié, ce n’est pas vrai ! Vous mentez ! J’en ai assez de ce foutu voyage !

Et j'ai quitté le rocher moussu pour aller m’asseoir au bord de l’étang. 

 

 

Porte 68 L'étang et son étrange amie, la libellule me donnent un nouveau conseil

L'île de la conscience –

-     Tiens ! dit l’étang, quelle surprise ! Ca fait bien longtemps que l’on ne t’a pas vu par ici, mon garçon !

J’ai baissé la tête.

-     Oh ! dit l’étang, ne fais pas cette tête ! Que se passe-t-il ? Pourquoi sanglotes-tu ? N’as-tu pas trouvé les quatre joyaux ?

-     Si ! ai-je dit en reniflant, mais… je les ai perdus... et aujourd’hui… je me sens bien triste…

L’étang s’est mis à rire.

-     Allez ! Allez ! dit-il, tu prends ce voyage bien trop à cœur, mon garçon ! Voilà pourquoi tu es si malheureux ! Au lieu de pleurer sur ton sort, tu ferais mieux de penser aux plaisirs du voyage.

-     Aux plaisirs du voyage… ? Ah non ! ai-je dit, je connais très bien les habitants du quartier des Sans Soucis, monsieur l’étang. Leur façon de voir le voyage ne mène pas au trésor… et l’insouciance apporte bien des déboires…  et aujourd'hui, je n'ai plus le cœur à rire…

L’étang m’a regardé avec une tendresse un peu ironique. J’allais repartir (aussi triste que j’étais venu), lorsque, soudain, il m’a dit :

-     Regarde ! Regarde donc qui vient vers nous, mon garçon !

J’ai tourné la tête et j’ai vu une libellule, posée sur un gros nénuphar, qui s’avançait vers nous.

 

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-     Eh bien ! dit-elle en sautant sur la rive, cet air soucieux ne me dit rien qui vaille, jeune homme ! Voyons ! Pourquoi faîtes-vous cette tête ? Ignorez-vous que le voyage est une succession d'évènements… tantôt tristes… tantôt joyeux… ?

La libellule a fait un clin d'œil à l'étang.

-     Sur cette Planète, tout le monde sait cela, jeune homme ! En revanche, bien peu de résidents savent la façon de recevoir ces évènements...

J’ai regardé la libellule avec perplexité puis j’ai jeté un œil à l’étang.

Que voulait-elle dire ? Que nous ne saurions pas accueillir les évènements du voyage... Mais pourquoi Diable le chemin s’évertuait-il alors à nous offrir tantôt des évènements gais et agréables tantôt des évènements tristes et douloureux ? Je lui ai posé la question.

-     Vous me posez là, dit-elle, une question bien difficile ! Je serais incapable de vous répondre, jeune homme ! En revanche, je pourrais vous parler très volontiers des 350 réponses possibles pour éluder les évènements tristes et douloureux du voyage !

Oh ! Rassurez-vous ! Elle m’en épargna l’énumération. Elle m’a dit simplement :

-     Tout dépend de la façon de recevoir les évènements du chemin. La réponse la plus appropriée serait sans nul doute d'accueillir les évènements douloureux avec joie. Mais il faut bien avouer que c'est une chose très difficile pour un esprit peu entraîné. Et sur cette question, votre mine soucieuse et votre air triste ne me disent rien qui vaille, jeune homme. Aussi, je vous conseillerais d’abord de choisir les évènements qui ne feront pas trop souffrir votre cœur…

-     Mais... c’est impossible ! ai-je dit, on ne peut pas choisir les évènements de notre voyage, madame la libellule ! Comment pourrait-on sélectionner les évènements qui ne font pas trop souffrir notre cœur?

-     Il suffit de faire le tri, dit-elle, de séparer le bon grain de l'ivraie… nous avons toujours le choix, jeune homme. Beaucoup de résidents sur cette Planète choisissent les évènements de leur voyage... N’avez-vous donc jamais entendu parler de monsieur Erémitès ?

-     Qui..., madame la libellule ?

-     Monsieur Erémitès, jeune homme ! Il est sans nul doute l'un des plus dignes représentants du quartier des Tristes Ermites... et l’un des plus grands experts de la planète en matière d’évitement d’évènements tristes et douloureux...  Après bien des errances, ses mésaventures l’ont conduit dans le quartier des Tristes Ermites. Et il y habite aujourd’hui un peu moins triste qu’autrefois. Je suis persuadée qu’il pourrait éclairer votre triste lanterne sur le chemin qui mène au trésor... mais si vous envisagez d’aller le voir, jeune homme, sachez qu'il a horreur qu’on vienne le déranger. Il est d'ailleurs, la plupart du temps, introuvable… personne ne sait où il se cache...  Il doit sûrement se terrer pour éviter qu’on vienne l’importuner... Mais si vous parvenez à le rencontrer et qu’il accepte de vous aider - ce qui est loin, croyez-moi, d’être une chose facile - il saura certainement vous montrer le chemin des Tristes Ermites qui mène au trésor.

 

J’ai remercié la libellule pour ses conseils, j’ai salué l’étang et j’ai quitté l'île de la Conscience le cœur un peu réconforté. Le rocher et la mousse m'avaient consolé. L’étang ne s’était pas moqué de moi. Et son étrange amie, la libellule, m’avait conseillé de suivre un nouveau chemin pour me sortir de cette terrible impasse où je n’avais cessé de m’enfoncer depuis mon arrivée dans le monde des Grands Dôms.

 

 

PARTIE 11 LE TRESOR SE CACHE-T-IL DERRIERE LA SOLITUDE ?

 

Porte 69 Monsieur eremites

Le quartier des tristes ermites –

Quelques jours plus tard, je franchis pour la première fois la frontière du quartier des Tristes Ermites. C’était un petit quartier, perdu au cœur de la Planète, aux ruelles étroites et obscures (et désertes pour la plupart) qui regorgeait de magasins de débit de boissons. Après quelques jours de recherche (où je ne rencontrai que de tristes fantômes accoudés au comptoir des bars... et qui n’avaient pas la moindre idée où se trouvait monsieur Erémitès), je décidai de quitter définitivement le quartier des Boîtes (et mon grand appartement) pour m’installer dans le quartier des Tristes Ermites (où j’avais réussi à dénicher, pour une somme très modique - une vraie misère - un minuscule appartement dans l’une des ruelles principales). Pour avoir toutes les chances de rencontrer monsieur Erémitès, je me mis chaque jour à errer dans les ruelles du quartier, écumant chaque bar et arpentant chaque magasin de débit de boissons où cet énigmatique et introuvable personnage avait coutume – m'avait-on dit – de venir noyer sa tristesse et son amertume.

Après quelques semaines d’errance, je l’ai enfin trouvé, un soir, attablé dans l’arrière-salle d’un bar sordide, devant une bouteille déjà bien entamée et un vieux cahier jaune écorné. Je me suis approché.

-     Monsieur Erémitès ?

Il a péniblement levé vers moi ses grands yeux jaunes et tristes pour me dévisager d’un air grave et contrarié.

 

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-     Lui-même ! dit-il, qui vous a autorisé à venir me déranger ?

-     Je... je suis… vraiment désolé de venir vous importuner, monsieur Erémitès, mais on m’a dit que vous pourriez m’aider à sortir de ma tristesse...

-     Moi ?!! a crié monsieur Erémitès, mais qui a bien pu vous raconter de telles idioties ! Je n’aide personne, jeune homme ! J’ai déjà bien trop à faire avec mon propre voyage.

Et il a replongé ses grands yeux tristes dans son cahier.

-     Ah... ? ai-je dit un peu déçu, eh bien... excusez-moi de vous avoir dérangé, monsieur ! Je vais m’en aller et je vais me débrouiller seul avec ma tristesse.

-     A la bonne heure ! dit-il en relevant la tête, je suis heureux de vous l’entendre dire, jeune homme ! Voilà longtemps que je n’ai pas entendu une chose si juste ! Se débrouiller seul avec sa tristesse est sans doute la meilleure chose qui puisse vous arriver. Il y a tant de choses à apprendre de notre tristesse et de notre solitude.

-     Ah... ? ai-je dit, vous...

-     A la bonne heure ! dit-il, faudrait-il vous expliquer !

Et il a replongé la tête dans son cahier. J’allais repartir (trouvant ce personnage peu aimable, et pour dire la vérité tout à fait malotru) lorsque soudain il a relevé les yeux de son cahier.

-     Approchez ! dit-il, approchez, jeune homme ! Laissez-moi vous regarder !

Et il a plongé ses grands yeux jaunes dans les miens.

-     A la bonne heure ! dit-il, savez-vous à qui vous me faîtes penser, jeune homme ?

-     Non ! ai-je dit, je n'en sais rien, monsieur.

-     A la bonne heure ! dit-il, vous me rappelez un jeune homme… que j’ai très bien connu autrefois. Ce même regard triste ! Ce même cœur au bord du désespoir ! Celui dont je vous parle aurait bien aimé à l'époque que l’on se penche sur lui. Aussi, en sa mémoire, je vais, une fois n’est pas coutume, faire un geste, jeune homme !

Et il a fouillé dans son sac.

-     Tenez ! dit-il, prenez ce livre ! Il a été écrit par monsieur Fernando. Et si vous le lisez avec attention, il saura vous parler et vous aidera à trouver le chemin qui se cache derrière la tristesse. Vous me le rendrez lorsque vous l’aurez achevé. Et maintenant, laissez-moi, jeune homme ! J’ai à faire !

 

J’ai remercié monsieur Erémitès et je m’en suis retourné chez moi (dans mon nouvel appartement du quartier des Tristes Ermites), son livre sous le bras. 

 

 

Porte 70 Monsieur fernando

La clairiere de l'imaginaire –

A peine rentré, je me plongeai dans le livre de monsieur Fernando. Au bout de quelques pages, j'arrivai dans un dédalle de couloirs obscurs aux portes innombrables. Ne sachant laquelle ouvrir, je poussai l’une d’elles au hasard. Et je tombai dans une petite pièce aux murs gris, tapissés d’étagères recouvertes de gros classeurs soigneusement alignés. Au plafond, un néon blafard clignotait. Et derrière une table, un étrange personnage (vêtu d’un costume étriqué) alignait avec beaucoup d’attention des chiffres sur un grand cahier. Tout en lui semblait respirer l’étroitesse et l’austérité (l'exact contraire de l’insouciance que j’avais connue chez les résidents du quartier des Sans Soucis). Et j'ai failli refermer la porte tant l'atmosphère semblait suffocante.

-     Hum ! Hum ! ai-je fait pour signaler ma présence.

L’homme a relevé la tête. Et derrière ses petites lunettes rondes, j’ai aperçu ses yeux froids et durs me regarder sans vraiment me voir. Puis, il a rebaissé la tête sur ses colonnes de chiffres, comme s’il ne m’avait pas vu… comme si ma présence n’était qu’un rêve…

-     Hum ! Hum ! ai-je fait une nouvelle fois, excusez-moi de vous déranger, monsieur. Je cherche mon chemin.

L’homme a tourné une page, il a posé le doigt sur la première ligne et m’a demandé sans même lever les yeux :

-     Je vous demande pardon, jeune homme ?

-     Hum ! Hum ! ai-je dit, je... je suis désolé de vous déranger, monsieur. Je suis à la recherche de monsieur Fernando.

 

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L’homme a relevé la tête. Il avait l’air étonné. Je surpris dans ses yeux une lueur de fierté. Cela a duré un court instant. Suffisamment pourtant pour m’intriguer...

-     Je… je suis à la recherche de monsieur Fernando, monsieur. Je le recherche depuis le début du livre. Mais il y a tant de portes et de couloirs ici que je m’y perds. Ce livre est un vrai labyrinthe ! Peut-être pourriez-vous m’aider, monsieur ?

 

L’homme a ôté ses lunettes comme si ma question l’embarrassait.

-     Puis-je connaître la raison qui vous amène à vouloir rencontrer monsieur Fernando, jeune homme ?

-     Eh bien..., ai-je dit, je le recherche parce que je suis… je suis chercheur… chercheur de trésor, monsieur. Et j’aimerais lui parler…

 

L’homme a baissé les yeux sur ses colonnes de chiffres.

-     Je crains, dit-il, que monsieur Fernando ne vous soit d’aucune utilité, jeune homme.

-     Oh si ! ai-je dit, on m’a assuré qu’il m’aiderait à trouver le chemin qui se cache derrière la tristesse. Et j’ai appris dans les pages précédentes que monsieur Fernando cachait son trésor dans une grande malle.

 

L’homme a rechaussé ses lunettes et m’a dit :

-     Eh bien... soit, jeune homme ! Je lui ferais part de votre requête.

-     Eh bien..., merci ! ai-je dit, vous êtes très aimable, monsieur !

 

L’homme m’a dévisagé d’une étrange façon.

-     Ne vous y trompez pas, jeune homme ! Je ne cherche pas à être aimable… Il n’a d’ailleurs jamais été question d’amabilité entre nous… j’ai tout simplement une dette envers monsieur Fernando.

-     Ah... ? ai-je dit, vous connaissez personnellement monsieur Fernando ?

L’homme a tourné un peu nerveusement la page de son cahier (comme s’il hésitait à répondre à ma question).

-     Eh bien..., dit-il, pour être tout à fait honnête, je me prénomme monsieur Bernardo. Je suis en quelque sorte… le demi-frère jumeau de monsieur Fernando. Nous travaillons tous les deux comme employés aux Ecritures. Et il nous arrive de temps à autre d’échanger nos existences et nos activités. Nous avons tous deux des personnalités pour le moins complexes. Nous sommes, il est vrai, une fratrie pour le moins étrange et hétérogène ! Et il nous semble nécessaire de rêver notre vie pour la gagner et le contraire est tout à fait vrai également, n’est-ce pas jeune homme ?

-     Oui ! Sûrement, monsieur ! ai-je dit, mais je ne voudrais pas abuser de votre temps, pourriez-vous simplement me dire quand je pourrais rencontrer monsieur Fernando...

-     Vous savez, dit-il, monsieur Fernando rencontre très peu de monde. Il serait ravi de vous donner quelques conseils pour vous aider à trouver votre chemin. Mais, je crains qu’il ne soit guère disponible ni très enclin à vous recevoir. Aussi, je me permettrais, en qualité de demi-frère jumeau, de vous dire quelques mots à sa place. Si vous le permettez évidemment... et si vous jugez que ma qualité de demi-frère jumeau le permette...

J’ai acquiescé d’un hochement de tête sans rien comprendre à cette étrange histoire de demi-frères jumeaux.

-     Vous savez, dit-il, monsieur Fernando vous dirait sûrement que ce voyage n’est qu’un songe... et souvent un bien mauvais songe. Aussi, il vous conseillerait de rester chez vous et, songe pour songe, de vous adonner à la rêverie. Oui, voilà sûrement ce que vous conseillerait monsieur Fernando ! A présent, je vous saurais gré, jeune homme, de me laisser à mes rêveries et de rejoindre les vôtres.

  

Monsieur Bernardo s’est levé et m’a raccompagné jusqu’à la porte. J’ai quitté les lieux, j’ai emprunté un autre couloir et j’ai continué ma lecture. 

-     Un songe... ? ai-je dit soudain en posant le livre, ce voyage n’est donc qu’un songe... Comment était-ce possible ? Un songe... ? Un songe... ? Pourquoi alors ne m’en étais-je jamais aperçu ? Ce voyage... un songe... ? Mon voyage… n’était qu’un songe… ? C’était là une chose impossible ! La perte des joyaux... était-elle aussi un songe... ? Mon désespoir... était-il un songe... ? Le trésor n’était-il lui aussi qu’un songe... ? Alors tout n’était que songe... et peut-être que le Grand Labyrinthe et ses habitants n’étaient-ils eux-mêmes qu’un songe… ? J’ai cru que j’allais devenir fou. Tout se mélangeait dans ma tête. Je ne savais plus quoi penser. Etait-ce là un songe ou un mensonge... ? Ah ! Mon Dieu ! Quelle misère ! Mon voyage tournait à la folie… j’étais en train de devenir à moitié fou… Mais je voulais connaître la vérité. J’ai donc continué ma lecture. Et à me laisser aller à la rêverie (et sans doute aussi un peu à la folie…). Et plus je m’enfonçais dans ce mauvais songe, moins j’y comprenais... Quel cauchemar ! J’étais perdu dans le labyrinthe des songes ! Et après plusieurs jours à tourner en rond dans ce labyrinthe cauchemardesque, j’étais si désespéré de ne pas trouver mon chemin (et de réponses à mes questions) que j’ai refermé le livre de monsieur Fernando. Et je suis sorti de mon appartement pour aller noyer ma peine et mon désespoir dans le premier bar venu. 

 

 

Porte 71 Monsieur glou

Le quartier des tristes ermites –

J’ai poussé la porte du bar. C’était un bar minable (aussi minable que les autres bars du quartier). J’ai commandé une bouteille au comptoir et je suis allé m’asseoir dans l’arrière-salle (un peu à la façon de monsieur Erémitès qui s’installait toujours à l’écart pour boire plus tranquillement). J’ai bu quelques verres, sans prêter attention au pauvre homme attablé, lui aussi, devant une bouteille déjà bien entamée. Lorsque le serveur lui en a apporté une nouvelle, l’homme m’a regardé avec une infinie tristesse.

-     Je m’appelle monsieur Glou ! dit-il, je suis ivrogne.

Et il a bu une longue gorgée. 

-     Ah ! dit-il, quel gâchis ! J’étais si heureux autrefois... Si vous saviez comme j’étais heureux, jeune homme ! Et regardez ce que je suis devenu ! Aujourd’hui, il ne me reste que mes larmes et cette foutue bouteille pour noyer mon chagrin ! Ah ! Quel gâchis, jeune homme !

-     Oui ! ai-je dit, vous avez raison, monsieur. Ce voyage est bien désespérant…

 

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Et nous avons bu tous deux une longue rasade. Après plusieurs verres, monsieur Glou (qui commençait à être sérieusement éméché) a insisté pour me raconter son histoire. Le pauvre homme n’avait pas réussi à noyer sa peine dans l'alcool… qu'il éprouvait à présent le besoin de déverser sa tristesse sur un autre... Malgré mon désespoir, j’ai écouté monsieur Glou, qui avant d’être ivrogne, avait été (du moins, le croyait-il...) le plus heureux des habitants du Grand Labyrinthe...

 

-     Vous savez, dit-il, j’avais un poste important dans une boîte prestigieuse du quartier des Boîtes... j’avais un bel appartement à deux pas de la rue principale… j’avais une épouse gentille et merveilleusement belle... Regardez ! dit-il en sortant une photo de sa poche, regardez comme elle était belle !

J’ai regardé la photo.

-     Oui, ai-je dit, votre femme était très belle…

-     Oh oui ! dit-il, ma femme était sans doute la plus belle de toutes les résidentes du quartier. Mais elle m’a quitté ! Ca fait des années qu’elle est partie et je suis inconsolable. Si vous saviez comme elle me manque, jeune homme !

En voyant monsieur Glou si désemparé, j’eus une pensée émue pour mademoiselle Aimée...

-     Ah ! dit-il en buvant une longue rasade, ce voyage est absurde ! Toute cette misère n'a aucun sens…

-     Oui ! ai-je dit en retenant mes larmes, vous avez raison, monsieur Glou, ce voyage est absurde…  

 

Le pauvre homme avait l’air si malheureux... (aussi malheureux que moi…). Son désespoir pourtant me rassura… je n’étais pas le seul habitant de cette Planète à avoir perdu les joyaux... et à être si désespéré... Mais pourquoi Diable ce voyage se montrait-il si difficile ? Pourquoi tant de résidents souffraient sur cette planète ? Pourquoi ce foutu trésor s’échappait-il à chaque fois que nous croyions le détenir ? Et d’ailleurs existait-il vraiment ce trésor ? Bien des choses permettaient d’en douter... Toutes ces questions se sont entrechoquées dans ma tête lourde de fatigue et d’alcool. Et peut-être, après tout, monsieur Bernardo avait raison… peut-être que ce voyage n’était qu’un songe (un très mauvais songe)… ?    

-     Allez ! dit monsieur Glou en remplissant mon verre, buvons un coup, jeune homme ! Et portons un toast !

Et il a levé son verre en criant :

-     A ce maudit voyage ! Et à ce foutu trésor !

Et nous avons bu notre verre (cul sec…). Après avoir fini nos bouteilles, monsieur Glou en a commandé deux autres (une pour lui et une pour moi) et nous avons continué à parler, à boire et à pleurer sur notre sort jusque tard dans la nuit. En quittant le café, au petit matin, j’étais encore plus triste et plus désemparé... J’avais le sentiment que mon désespoir deviendrait si grand... que je passerais bientôt, comme monsieur Glou, toutes mes journées et toutes mes nuits à essayer de noyer ma tristesse et mon désespoir dans une cascade de larmes et d’alcool. Ah ! dis-je en moi-même, ce voyage est bien désespérant !  

 

 

Porte 72 Les droles d'idées de monsieur eremites

Le quartier des tristes ermites –

Après cette nuit de beuverie, je me réveillai le lendemain avec la tête lourde et le cœur bien triste. Je me sentais si désemparé que je décidai de retourner voir monsieur Erémitès pour lui confier mon désespoir. En me voyant débarquer dans l’arrière salle de son café sordide, il a bougonné :

-     A la bonne heure ! J’espère que vous avez bonne raison de venir me déranger, jeune homme ! Sinon vous pouvez regagner vos pénates ! 

J'ai posé le livre de monsieur Fernando sur la table.

-     Eh bien ! dit-il, vous en faîtes une tête ! N'avez-vous pas trouvé monsieur Fernando ? Que s'est-il passé, jeune homme ?!! Dîtes-moi !

J’ai pris un siège et je me suis assis face à monsieur Erémitès.

-     A la bonne heure ! dit-il, vous avez l’air encore plus désespéré que la dernière fois !

-     Je... je suis perdu…, ai-je dit, je… je me suis égaré dans le labyrinthe des songes… et à présent, je ne sais plus où j'en suis… j'ai passé toute la nuit à boire… je crois que je suis en train de sombrer dans la folie, monsieur Erémitès… je ne sais plus… ce qu'il faut penser de ce maudit voyage…  je ne sais plus ce qui est vrai… je ne sais plus ce qui est faux… Tout est en train de se mélanger… Je suis au bord du désespoir, monsieur Erémitès… et bientôt, je crois que je vais me…

-      A la bonne heure ! dit-il, si vous ne savez plus où vous en êtes… et si vous n'avez rien compris à cette histoire de songe, que puis-je y faire ? Faudrait-il vous expliquer ? Non ! Vous pouvez regagnez vos pénates, jeune homme, et pleurer jusqu'à la fin de votre voyage…

-     Oh ! Non ! ai-je dit, je vous en prie, monsieur Erémitès ! Aidez-moi ! Je vous en prie…

-     A la bonne heure ! dit-il, vous aider ?!! Et pourquoi vous aiderais-je ? Donnez-moi une seule raison valable…

Et je me suis empressé de lui raconter l’histoire de monsieur Glou..., de sa femme..., de sa tristesse…. Je lui ai parlé de mon voyage..., de mon désespoir après la perte des joyaux. Je lui ai parlé des difficultés que j’avais rencontrées sur le chemin..., de la souffrance des habitants du Grand Labyrinthe... 

-     A la bonne heure ! dit-il, faudrait-il vous expliquer ! Ces évènements sont naturels et très communs chez les Grands Dôms ! Ils font partie du chemin des résidents qui veulent acquérir et AVOIR…  Sur cette Planète, tous ne jurent que par ces 2 mots ! Acquérir le joyau de la beauté, AVOIR des diplômes, acquérir le joyau de l'intelligence, AVOIR un travail, acquérir le joyau du pouvoir, AVOIR un compagnon ou une compagne pleine de gentillesse et de beauté, acquérir l'amour, AVOIR un appartement, des amis, acquérir le joyau de la richesse, AVOIR des billets de Banks, des responsabilités, AVOIR du pouvoir… la liste serait encore bien longue… et en définitive, tous ceux qui réussissent à AVOIR récoltent beaucoup de soucis… et beaucoup de malheurs ! Voilà la vérité, jeune homme ! A la bonne heure !

Monsieur Erémitès m'a regardé un court instant (avec ses grands yeux tristes et jaunes), il a bu une longue gorgée et a repris son discours enflammé.

-     A la bonne heure ! dit-il, ce que l'on croit posséder sur cette Planète ne nous appartient pas… toutes ces possessions sont illusoires… Nos joyaux, l'amour, la beauté, la force, le pouvoir, la richesse, l'intelligence n'existent que dans le regard des autres résidents… Toutes nos possessions sont à leur merci… Et un
jour ou l'autre, on finit par les perdre… Aussi à quoi bon passer son voyage à courir après l'AVOIR ! Ah ! Quel chemin insensé, jeune homme ! L'AVOIR ne peut mener au trésor ! L'AVOIR est la chose la plus terrifiante qui puisse arriver à un chercheur…

-     Ah…?, ai-je dit, mais… nous avons tout de même... besoin de certaines choses pour voyager, monsieur Erémitès ? On ne peut pas voyager sans rien posséder…

Monsieur Erémitès s’est mis à rire. 

-     A la bonne heure ! dit-il, évidemment, jeune homme ! Mais nos possessions doivent se réduire à l’essentiel ! Et nous devons être en mesure de nous les offrir sans l'aide de quiconque ! Si vous êtes incapable de les obtenir par vos propres moyens, alors, croyez-moi, il est préférable de renoncer à les acquérir, jeune homme !

-     Oui… peut-être…, ai-je dit, je n'en sais rien, monsieur Erémitès, mais… mais il me semble… qu’il existe sur cette Planète des choses que l’on ne peut pas s’offrir seul…

-     A la bonne heure ! dit-il, et à quoi pensez-vous, jeune homme ?

-     Eh bien..., ai-je dit, je pense à l’amour par exemple, monsieur Erémitès ! On ne peut pas s’offrir l’amour.

-     A la bonne heure ! dit-il, l’amour ! Voilà un sujet intéressant !

Et monsieur Erémitès a bu une nouvelle gorgée.

-     Eh bien ! dit-il, si vous ne pouvez vous offrir l’amour, jeune homme, alors aimez-vous vous-même ! Et essayez de vous en contenter !

-     Mais, ai-je dit, s’aimer soi-même, c’est de l’égoïsme, monsieur Erémitès ! On ne s’occupe que de soi ! On ne voyage plus que pour soi ! Et on se fiche des autres habitants !

-     A la bonne heure ! dit-il, et les autres habitants s’occupent-ils de vous, jeune homme ? Ils ne pensent qu’à leur voyage, à leur trésor et à leurs joyaux ! L'égoïsme des résidents est si grand sur cette Planète qu'il est source de beaucoup de souffrance. Si vous espérez qu'ils guident vos pas sur le chemin et qu'ils vous aident à trouver le trésor, vous serez toujours déçu et malheureux.

-     Oui…, ai-je dit, c'est vrai ! Je dois bien reconnaître que les autres habitants se fichent bien de notre voyage. Vous avez raison, monsieur Erémitès ! Sur cette planète, personne ne s’intéresse aux autres ! Chacun s’occupe de soi ! 

-     A la bonne heure ! dit-il, moi, je m’occupe de moi et tout ce que je possède ne dépend de personne. Et je m’en porte très bien !

J’ai regardé monsieur Erémitès.

-     Mais..., ai-je bafouillé, pourtant... enfin... vous... vous n’avez pas l’air... très...

-     Heureux... ? dit monsieur Erémitès, vous trouvez que je n’ai pas l’air heureux… ? A la bonne heure, jeune homme ! 

J’ai rougi un peu embarrassé par ma remarque.

-     A la bonne heure ! dit-il, depuis que je suis dans ce quartier, ma tristesse ne cesse de diminuer. Et aujourd’hui, mon voyage ne dépend plus des autres résidents. A la bonne heure ! Chaque jour, je me rapproche du trésor. Nous n’avons pas le choix, jeune homme ! Si nous souhaitons éviter les évènements douloureux, nous devons apprendre à voyager seul et ne jamais laisser dépendre notre voyage des autres résidents. A la bonne heure !

-     Eh bien…, ai-je dit, que dois-je faire alors, monsieur Erémitès ? Dois-je passer toutes mes journées seul à pleurer sur mon sort en essayant de noyer ma tristesse comme monsieur Glou ?

-     A la bonne heure ! dit-il, faudrait-il vous expliquer une nouvelle fois ! Aujourd’hui, il vous faut renoncer aux autres habitants du Grand Labyrinthe ! Il vous faut chercher votre chemin dans la solitude et apprendre à voyager seul. Il n’y a pas d'autre possibilité pour avancer sur le chemin qui mène au trésor, jeune homme.

 

 

PARTIE 12 LA DESCENTE AUX ENFERS

 

Porte 73 Monsieur cachet

Le quartier des tristes ermites –

Monsieur Erémitès m'avait redonné un peu d’espoir. Malgré ma tristesse, je décidai de suivre ses conseils. Pendant de longues semaines, je restai chez moi, tentant de chercher le trésor dans la solitude. J'avais renoncé à toute sortie (j'avais même renoncé à aller noyer ma peine dans les bars). Seul, monsieur Erémitès me rendait visite de temps à autre pour m’encourager :

-     A la bonne heure ! me disait-il à chacune de ses visites, vous êtes sur la bonne voie, jeune homme. Continuez à chercher le trésor dans la solitude ! A plus tard ! A la bonne heure !

Et il repartait en me laissant seul avec ma solitude. Ces visites étaient sans doute l'occasion pour lui de s’assurer que j’étais sur la voie des Tristes Ermites… voie qu'il avait lui-même empruntée et qu’empruntait un certain nombre de résidents du quartier. En dépit de mes efforts (solitaires et acharnés), je sentais, au fil des semaines, grandir ma solitude et ma tristesse. Mon désespoir, en vérité, ne cessait de grandir. Chaque jour, il devenait plus vivace… et plus il grandissait, plus je m'isolais. Et plus je m'isolais, moins j'avais envie de sortir… si bien qu'après quelques mois d’extrême solitude, je n’eus bientôt plus goût à rien... pas même à poursuivre mes efforts solitaires pour trouver le trésor… J’étais si désespéré que j’avais renoncé à Tout (à toute chose, à toute activité, à toute rencontre et à toute ambition...). En fait, je passais mes jours chez moi à broyer du noir. Oui ! Je passais mes journées (et mes nuits) à me traîner comme une âme en peine dans mon petit appartement minable à ruminer des pensées bien noires sur ce maudit voyage et cette désespérante quête du trésor.

 

Un matin, (après une effroyable nuit blanche passée à broyer du noir), j'ai entendu tambouriner à ma porte. Je réussis à me lever et à me traîner péniblement jusqu’au couloir.

-     Monsieur Erémitès ?

-     Non ! dit la voix, je suis l’un de ses amis. Je viens vous aider, jeune homme.

 

J’ai regardé par le judas et j’ai vu un homme avec une petite mallette à la main.

-     Allez-vous-en ! ai-je dit, je n'ai besoin de personne !

-     Oh ! Je ne serais pas long ! dit-il, je viens de la part de monsieur Erémitès. Ne… ne vous inquiétez pas ! Je ne vous dérangerais pas très longtemps.

 

Et je lui ai ouvert ma porte (sans méfiance).

-     Bonjour ! dit-il en me tendant la main, je m’appelle monsieur Cachet. Mais mes amis ont l’habitude de m’appeler Picksnif. Je viens aider ceux qui broient du noir.

-     Vous êtes très aimable ! ai-je dit, mais je n’ai besoin de personne, monsieur. Je me débrouille très bien tout seul !

Monsieur Cachet a esquissé un sourire (un sourire gêné comme si ma réponse le contrariait).

-     Je comprends, dit-il, mais vous avez l’air si désespéré, jeune homme, que je ne peux pas vous laisser dans un tel état. 

-     Ne vous inquiétez pas ! ai-je dit, je me porte très bien, monsieur. Je vous assure… je n’ai besoin de personne.

-     Je comprends, dit monsieur Cachet, vous cherchez le trésor dans la solitude. Mais n'ayez aucune crainte, jeune homme, je suis là pour vous aider. Je suis marchand de rêves éveillés. Je vends des lunettes pour voir le voyage en rose... je suis l’ami de tous ceux qui broient du noir.

-     Le voyage en rose... pour ceux qui broient du noir...?

-     Oui ! Oui ! dit-il, je vends le voyage en rose à tous ceux qui broient du noir. J’aide tous les chercheurs de trésor solitaires, jeune homme !

 

Le voyage en rose...  pour ceux qui broient du noir?  Il est vrai que depuis que je vivais enfermé chez moi (dans cette maudite solitude), je passais mes journées à broyer du noir... du noir... du noir... rien que du noir... Et soudain (en répétant le mot "noir "), les paroles de Grand-Ma me revinrent en mémoire. Ne m'avait-elle pas dit que je rencontrerais un "37 noir" ? Oh ! Mon Dieu ! ai-je dit soudain en songeant à mon âge… il est vrai que je cherchais ce foutu trésor depuis déjà 37 printemps et que je ne cessais de broyer du noir depuis mon arrivée dans ce maudit quartier ! Oh ! Mon Dieu ! Le "37 noir" dont m'avait parlé Grand-Ma, serait-ce donc... ? Et j’ai éclaté en sanglots.

En relevant la tête, j'ai vu monsieur Cachet avec un grand sourire aux lèvres (un sourire absolument diabolique).

- Il ne fait aucun doute, dit-il, que vous appartenez aujourd’hui à cette catégorie de résidents du Grand labyrinthe que l’on appelle les "cœurs noirs", jeune homme ! Mais rassurez-vous ! Mes lunettes permettent à tous les "cœurs noirs" de voir le voyage en rose ! Et beaucoup de mes clients, des "cœurs noirs" comme vous, ne jurent aujourd’hui que par le rose qu’elles leur apportent. Aussi, si vous le souhaitez, jeune homme, je me ferais un plaisir de...

-     Oh ! dis-je en moi-même, je suis donc le "37 noir" dont parlait Grand-ma ! Oh ! Mon Dieu ! Quelle catastrophe ! Je suis un "37 noir" ! Je suis un "37 noir" !

-     Ne vous inquiétez pas ! dit monsieur Cachet, je connais des tas de "cœurs noirs" qui vivent très heureux avec mes lunettes ! Il leur suffit d’en acheter une paire, et tout redevient rose !  

J’étais si désespéré que j’étais prêt à faire n’importe quoi. Oui, j’étais prêt à tout plutôt que rester avec un « cœur noir »…

-     Eh bien... d’accord ! ai-je dit, faites-les voir, vos lunettes ! Si elles peuvent me faire voir le voyage en rose… je veux bien vous en acheter une paire.

-     Bon ! dit-il, voilà une très sage décision, jeune homme ! Vous verrez ! Vous ne le regretterez pas !

Et monsieur Cachet a ouvert sa mallette avec un grand sourire.

-     Voilà mes lunettes ! dit-il, poudre blanche, petits bâtonnets noirs, petites pilules jaunes, comprimés bicolores ! Vous n'avez que l’embarras du choix, jeune homme !

-     Mais, ai-je dit un peu étonné, où sont vos lunettes, monsieur Cachet ? Je ne les vois pas ! 

-     Eh bien ! dit-il, elles sont là ! Devant vous, jeune homme ! Ce sont des lunettes… disons… un peu spéciales !

-     Des lunettes un peu spéciales... ?

-     Oui ! dit-il, mes lunettes ne se chaussent pas sur le nez, mais directement dans la tête.

J’ai regardé les lunettes de monsieur Cachet avec des yeux tous ronds d'étonnement.

-     Faites-moi confiance ! dit-il, ces lunettes sont tellement plus pratiques !

J’ai regardé les lunettes sans oser en choisir une paire.

-     Allez ! dit monsieur Cachet, laissez-vous tenter, jeune homme ! Croyez-moi ! Il n’y a rien de tel que mes lunettes pour voir le voyage en rose !

-     Vous savez, ai-je dit, je ne suis pas très riche, monsieur ! Et vos lunettes doivent coûter très chères... je ne sais pas si je pourrais...

-     Allez ! Allez ! dit-il en ouvrant un petit sachet de poudre blanche, ne vous tracassez pas, jeune homme ! J’offre toujours la première paire !

 

Et monsieur Cachet a versé sur la table un peu de poudre blanche. Puis il a refermé sa mallette et il m’a salué avec un grand sourire.

-     Allez ! dit-il, à très bientôt, jeune homme !

 

 

Porte 74 Les lunettes de monsieur cachet

Le quartier des tristes ermites –

Lorsque monsieur Cachet a refermé la porte, je me suis précipité sur les lunettes. J'ai pris une longue inspiration et je les ai enfilées par le nez en reniflant toute la poudre. Et le noir s'est aussitôt transformé en rose.

-     Le voyage en rose ! Ahhhh ! ai-je dit, le voyage en rose !

J’étais si heureux de retrouver le voyage en rose que je me mis à rire, à chanter et à crier à tue-tête en racontant des idioties. J’étais si heureux que j'ai passé la journée entière à rire, à chanter et à raconter des âneries... Mais lorsque la nuit est tombée sur le quartier des Tristes Ermites, le rose s’est lentement transformé... il a d’abord viré au rouge, puis au gris... et le gris est devenu tout noir. Un noir sombre ! Un noir obscur ! Un noir absolument terrifiant ! Un noir comme je n’en avais encore jamais vu ! Et ma tristesse est revenue… elle me parut si insupportable que je me remis à pleurer en implorant le voyage de retrouver sa belle couleur rose.

-     Eh oh ! Le voyage en rose ! Où es-tu ? Eh ! Oh ! Ne me laisse pas ! Je t’en prie ! Eh ! Oh ! Le voyage en rose ! Reviens ! Je suis si malheureux sans toi ! Ne m’abandonne pas ! Reviens ! Je suis si désespéré ! Eh ! Oh ! Petite paire de lunettes ! Où êtes-vous ? Revenez ! Ramenez-moi le voyage en rose !

Mais j’avais beau crier, implorer, trépigner, mes lunettes avaient bel et bien disparu. Où étaient-elles passées ? Pourquoi s’étaient-elles volatilisées ? Je n’en savais rien.

-     Ah ! Mon Dieu ! ai-je crié, quel malheur !

Qu’allais-je devenir sans lunettes ? J’étais si heureux avec elles...  il fallait absolument les retrouver... ou m’en procurer une nouvelle paire ! Oui ! C’était impératif ! C’était absolument vital ! Il me fallait une nouvelle paire de lunettes ! Et j’étais si impatient de retrouver mes lunettes (et si malheureux d’avoir perdu le voyage en rose) que je n’ai pas hésité un instant… j’ai enfilé ma veste et je me suis précipité dans le quartier des Tristes Ermites à la recherche de monsieur Cachet.

 

 

Porte 75 Le vrai visage de monsieur cachet

Le quartier des tristes ermites –

J’ai fouillé le quartier de fond en comble… arpentant chaque ruelle, chaque impasse, chaque recoin. J’étais comme possédé… j’aurais remué Ciel et Terre… j'aurais parcouru toute la Planète pour retrouver monsieur Cachet. Il me fallait une paire de lunettes ! Il me fallait retrouver le voyage en rose ! Ces lunettes étaient devenues une vraie obsession. Après plusieurs heures de recherche fébriles (à parcourir en tous sens les innombrables ruelles du quartier), je trouvai enfin monsieur Cachet dans une impasse obscure. Il se tenait sous un porche, sa mallette légèrement dissimulée sous les pans de sa veste, hélant quelques passants pour essayer de leur refourguer ses miraculeuses lunettes. En m’approchant, je vis qu’un petit groupe l’entourait. Tous avaient l’air aussi désespérés et aussi possédés que moi... sans doute des "cœurs noirs"  en manque de lunettes...

-     Tiens ! dit monsieur Cachet en m’apercevant, quelle bonne surprise ! Que venez-vous faire par ici, jeune homme ?

-     Je... je suis au bord du désespoir, monsieur Cachet ! Mes lunettes ont disparues ! J’ai besoin de lunettes ! Il m’en faut absolument une nouvelle paire !

Monsieur Cachet a froncé les sourcils.

-     Calmez-vous ! dit-il, j’ai ce qu’il vous faut ! Mais je vous en prie ! Ne m’appelez plus monsieur Cachet ! Appelez-moi Picksnif ! Nous sommes amis à présent, n’est-ce pas ?

-     D’accord ! ai-je dit, d’accord, monsieur Picksnif ! Je vous appellerais comme vous vous voudrez. Je ferais tout ce que vous voudrez ! Mais je vous en prie ! Donnez-moi une paire de lunettes !

-     Mais oui ! dit monsieur Cachet, bien sûr ! Je vais vous en donner une ! Avez-vous de quoi les payer ?

J’ai fouillé dans la poche de ma veste et j’ai sorti 4 gros billets de Banks que je lui ai tendus (je n’étais pas très riche mais il me restait tout de même quelques maigres économies).

-     Désolé ! dit-il, mais je ne peux rien vous donner pour cette somme-là ! Avec 2 billets de plus, je pourrais éventuellement vous donner une petite pilule jaune.

-     Mais, ai-je dit, je n’ai pas d’autres billets sur moi, monsieur Picksnif ! Je vous paierai la prochaine fois ! Je vous le promets ! Mais je vous en prie ! Donnez-moi ces lunettes !

   

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-     Ah non ! dit-il, désolé, jeune homme ! Mais si vous n’avez pas de quoi payer, je ne peux rien pour vous. C’est la règle ! Pas de billets, pas de lunettes !

-     Oh ! ai-je dit, je vous en prie... je vous en prie, monsieur Picksnif ! Donnez-moi ces lunettes ! Il me les faut ! Sans elles, tout redevient noir ! Un noir terrifiant ! Oh ! Je vous en prie, monsieur Picksnif ! Donnez-moi ces lunettes ! Je ferais tout ce que vous voudrez…

-     Bon, bon ! dit-il, eh bien… c'est d'accord, mon ami ! Je… je vais vous faire une petite faveur… Tenez ! Voilà vos lunettes, jeune homme !

Monsieur Cachet a pris les billets et m’a tendu une petite pilule rose.

-     Mais la prochaine fois ! dit-il, n’oubliez pas de venir avec la somme exacte, sinon, je ne pourrais plus rien pour vous. C’est bien compris, jeune homme ?

-     Oui ! ai-je dit en me prosternant à ses pieds, j’ai très bien compris, monsieur Picksnif ! Merci ! Merci beaucoup ! Merci infiniment, monsieur Picksnif !

Et j’ai couru chez moi en tenant fermement à la main mes précieuses lunettes. Aussitôt rentré, j’ai avalé la pilule de monsieur Picksnif. Et tout est redevenu rose !

 

 

Porte 76 Monsieur eremites me donne une bonne leçon

Le quartier des tristes ermites –

Au cours de cette triste période, mon besoin de lunettes devint si fort que je pris l’habitude d’en chausser chaque jour une nouvelle paire. Mais ces diaboliques lunettes étaient si chères que je n’eus bientôt plus un seul billet de Banks en poche. J’y avais laissé toutes mes économies (mes maigres économies). Et sans billets, plus lunettes ! Et sans lunettes, plus de voyage en rose ! Et sans voyage en rose, le chemin devenait un vrai cauchemar ! Chaque seconde sans ces lunettes était un supplice ! Une abominable torture ! J’avais mal (oui ! J’avais mal partout), j’avais froid, j’avais chaud, je grelottais, je suffoquais, j’étouffais et je me sentais de plus en plus faible… et de plus en plus désespéré. Je crois que je ne m’étais jamais senti aussi mal depuis le début de ce voyage... J’avais tant besoin de ces lunettes que j’étais prêt à tout pour m’en procurer... à commettre même les pires infamies... Je crois que rien n’aurait pu m’arrêter… j’aurais été prêt à voler et même à tuer s’il l'avait fallu… Sans ces satanées lunettes, mon chemin était devenu un enfer… Un matin, alors que je m’apprêtais à sortir pour me procurer (je ne sais comment) ces maudites lunettes, on a frappé à ma porte.

-     Entrez ! ai-je dit, c’est ouvert !

-     Eh bien ! dit monsieur Erémitès, à la bonne heure ! Que se passe-t-il, jeune homme ? Vous avez l’air malade...

-     Oui ! ai-je dit en claquant des dents, j’ai mal partout ! J’ai froid ! J’ai chaud ! Je grelotte ! Je suffoque ! Je n’en peux plus, monsieur Erémitès !

-     A la bonne heure ! dit-il, voilà autre chose à présent !

 

Et il a posé la main sur mon front.

-     A la bonne heure ! dit-il, mais vous êtes brûlant, jeune homme ! Il faut appeler un médecin !

-      Non ! ai-je dit, il me faut une paire de lunettes !

-     Une paire de lunettes... ? A la bonne heure, jeune homme ! Et pourquoi vous faudrait-il une paire de lunettes ?

-     Eh bien... pour voir le voyage en rose ! Pardi ! Allez vite chercher monsieur Cachet !

-     Monsieur Cachet... ? a répété monsieur Erémitès, à la bonne heure, jeune homme ! Vous connaissez ce charlatan ?

-     Oui, bien sûr ! ai-je dit, monsieur Cachet est mon ami… et mon fournisseur de lunettes ! Oh ! Je vous en prie, monsieur Erémitès ! Je n’en peux plus ! Allez-le chercher !

 

Monsieur Erémitès a froncé les sourcils.

-     A la bonne heure ! dit-il, eh bien ! Vous voilà dans un sacré pétrin, jeune homme ! Et ne comptez pas sur moi pour aller chercher ce charlatan !

-     Oh ! ai-je dit, je vous en prie, monsieur Erémitès ! Allez-le chercher ! 

-     A la bonne heure ! dit-il, il n’en est pas question, jeune homme !

Et monsieur Erémitès s’est mis à tourner en rond dans la pièce en criant :

-     Bon Dieu de bon sang de bonsoir ! Vous voilà dans de beaux draps, jeune homme ! Vous êtes devenu dépendant de ces diaboliques lunettes !!! Bon Dieu de bon sang de bonsoir !!! Je vous avais pourtant dit de chercher le trésor dans la solitude ! Jamais je ne vous ai dit de le chercher à l'aide de ces maudites lunettes ! Bon Dieu de bon sang de bonsoir !!! Comment avez-vous pu vous laisser berner par ce vendeur de boniments ?!! 

-     Vous mentez ! ai-je dit, monsieur Cachet est mon ami ! Il me permet de voir le voyage en rose…

-     Le voyage en rose... ? a répété monsieur Erémitès, à la bonne heure ! Quelle idiotie ! Mais regardez-vous, jeune homme !

-     Oh ! Monsieur Erémitès ! Je vous en prie ! Allez-le chercher ! J’ai besoin de ces lunettes ! Vous m’entendez ! J’ai besoin de ces lunettes !

-     A la bonne heure ! dit-il, il n’en est pas question ! Celui qui me fera avaler la pilule n’est pas encore né ! Où sont les clés de votre appartement ?

-     Les clés de mon appartement... ? Mais qu’allez-vous en faire, monsieur Erémitès ?

-     A la bonne heure ! dit-il, ne vous inquiétez pas, jeune homme ! Faîtes-moi confiance ! Je vais vous sortir de ce mauvais pas !

-     Elles sont là, ai-je dit en désignant la commode de l’entrée.

Monsieur Cachet s’est empressé de les mettre dans la poche de sa veste.

-     Je repasserai dans quelques jours, dit-il, lorsque vous serez calmé…

Il a hésité un instant puis il m’a regardé droit dans les yeux.

-     Vous allez devoir traverser une terrible épreuve, jeune homme ! Mais vous n'avez pas le choix… Et si par malheur, il arrivait que vous ne supportiez plus cette souffrance, sachez, jeune homme, que vous pourrez toujours faire appel à votre dernière liberté ! Elle s’appelle mademoiselle Oto Lyse !

-     Je me fiche bien de la liberté ! ai-je dit, et je me moque bien de savoir comment elle s’appelle ! Je veux mes lunettes ! Il n’y a qu’elles qui puissent me sauver !

-     A la bonne heure ! dit monsieur Erémitès, vous avez tort, jeune homme ! Mademoiselle Oto Lyse est l'ultime chance pour les chercheurs solitaires désespérés. C’est une fée extraordinaire qui, d'un coup de baguette, peut faire disparaître toutes nos souffrances… Et si vous en avez assez de ce voyage, faîtes appel à ses services… ! Allez ! Je vous laisse, jeune homme ! A plus tard ! Bon courage ! A la bonne heure !

Et monsieur Erémitès a quitté mon appartement en fermant la porte à double tour.  

 

 

Porte 77 Une terrible epreuve

Le quartier des tristes ermites –

Les jours suivants furent un effroyable calvaire... un cauchemar abominable... Il n’y a pas de mots pour décrire l’enfer que j’ai vécu. J’étais en proie à d’atroces souffrances et à de terrifiantes hallucinations... Les lunettes de monsieur Cachet avaient commencé leur lent travail de destruction. Dans mes délires, je voyais une énorme paire de lunettes roses cerclée d’une épaisse monture noire danser devant mes yeux.

 

Je lui implorais de rester mais elle disparaissait en me laissant dans l’obscurité la plus terrifiante. Je criais... je criais de rage, de douleur et de désespoir. J’étais au bord de la folie… j’étais aux portes de l’Enfer… j’étais comme possédé… Je ne pouvais plus me passer de ces foutues lunettes. Quelques jours plus tard, au plus fort de la crise, monsieur Erémitès m’a rendu visite.

-     A la bonne heure ! dit-il, comment vous sentez-vous à présent, jeune homme ?

-     Oh ! ai-je crié, je me sens mal ! Et à cause de vous ! Je me sens encore plus mal ! Me priver de mes lunettes ! Vous êtes un monstre, monsieur Erémitès ! Je hais vos méthodes ! Allez-vous-en ! Allez au Diable ! Vous êtes aussi diabolique que ces maudites lunettes ! Je n’ai jamais été aussi mal de tout mon voyage !

-     A la bonne heure ! dit-il en posant la main sur mon front, qu’est-ce que vous racontez, jeune homme ? Vous avez l’air d’aller mieux ! Votre fièvre a diminué.

-     Non ! ai-je hurlé, vous mentez ! Vous êtes un monstre ! Vous n’avez pas le droit de me priver de mes lunettes ! Sans elles, mon voyage n’est qu’un cauchemar... mon corps… n'est qu'un bout de chair douloureux... et j’ai l’âme déchirée par la souffrance !

-     A la bonne heure ! dit-il, ne dîtes pas de bêtises, jeune homme ! Vous êtes en train de guérir ! Accrochez-vous ! Et bientôt, vous pourrez continuer à chercher le trésor dans la solitude ! Faîtes-moi confiance !  

-     Non ! ai-je crié, taisez-vous ! Partez ! Depuis que je suis vos conseils, mon voyage n’est qu’un cauchemar ! Vous m’avez raconté des bêtises, monsieur Erémitès ! On ne peut pas voyager sans les autres ! On ne peut chercher le trésor dans la solitude !  Cela rend trop triste ! Et voilà ce qui arrive ! Allez au Diable ! Laissez-moi !

Monsieur Erémitès m’a regardé avec tristesse (comme si mes paroles l’avaient touché). Il est resté quelques instants les yeux hagards, prêt à vaciller (comme ébranlé dans ses certitudes).

-     Bon..., dit-il, eh bien.... à la bonne heure, jeune homme ! Moi qui pensais que nous étions… de la même race de chercheur…, je vois que je me suis trompé ! Vous êtes bien trop fragile pour suivre le chemin des Tristes Ermites ! Vous ne savez pas supporter la solitude ! Je n’aurais jamais dû vous aider. Je regrette de vous avoir pris sous mon aile. J’ai fait preuve de trop faiblesses à votre égard... et aujourd’hui, votre réaction me fait souffrir. Cela m’apprendra d’avoir failli à ma solitude… A présent, je vais retrouver le chemin des Tristes Ermites. Je vais vous laisser seul avec votre désespoir. Je vais retrouver ma solitude. Allez ! A la bonne heure, jeune homme !

-     Oui ! ai-je dit, partez ! Partez ! Laissez-moi seul ! Allez rejoindre votre foutue solitude ! Vous êtes incapable d’aider les autres ! Il y a trop d’égoïsme en vous, trop de ressentiment et trop de rancœur ! Laissez-moi ! J’en ai assez de vos conseils ! Et j’en ai assez de ce voyage ! Je vais appeler votre bonne fée !

 

Monsieur Erémitès a froncé les sourcils.

-     Mademoiselle Oto Lyse… ? Vous allez appeler mademoiselle Oto Lyse... ? A la bonne heure, jeune homme ! Voilà où mène la faiblesse ! Je vous avais parlé de mademoiselle Oto Lyse pour que vous trouviez en vous la force de vous en sortir seul. Pas pour que vous alliez pleurnicher dans son giron !

-     Je m’en fiche ! ai-je dit, j’en ai assez de ce voyage stupide... j’en ai assez de toutes ces souffrances... je n’en peux plus ! Je n’en peux plus ! Allez-vous-en ! Laissez-moi seul !

 

Monsieur Erémitès a posé sur moi ses grands yeux jaunes et tristes. Il a déposé les clés sur la commode de l’entrée et s’en est allé sans un mot. Lorsqu’il a refermé la porte, je me suis précipité à la fenêtre et je me suis assis, tout tremblant, sur le rebord qui surplombait la rue. Oui ! Je me sentais si malheureux que j’avais décidé d’en finir, une fois pour toute, avec ce foutu voyage...

 

 

Porte 78 Mademoiselle Oto Lyse

La clairiere de l'imaginaire –

Je suis resté assis sur le rebord de la fenêtre pendant de longues heures en réfléchissant au chemin (et à ses difficultés), au voyage (et à son absurdité) et au trésor (à ce foutu trésor… introuvable sur cette maudite Planète). Et c’est à l’instant où j’allais commettre l’irréparable (sauter du 4ème étage) qu’une main (une main miraculeuse) s’est posée sur mon épaule. C’était la main de mademoiselle Oto Lyse en personne, la bonne fée qui aidait les chercheurs solitaires désespérés en guidant leurs pas dans ce grand saut vers l’Autre Monde.

 

-     Eh bien ! dit-elle, que se passe-t-il ? Que faîtes-vous sur ce rebord de fenêtre, jeune homme ?

-     Oh ! ai-je dit, j’en ai assez, mademoiselle… j’en ai assez de ce voyage…

Mademoiselle Oto Lyse me fit un grand sourire.

-     Je sais ! dit-elle, on m’appelle toujours au plus fort de la souffrance. Que puis-je faire pour vous aider, jeune homme ?

-     Je voudrais… que vous guidiez mes pas vers l’Autre monde, mademoiselle ! Je vous en prie ! Poussez-moi ! Je n’en peux plus... j’en ai assez de courir après ce trésor !

-     Guider vos pas vers l’Autre Monde... ? a répété mademoiselle Oto Lyse, mais vous êtes encore bien jeune pour aller dans l’Autre Monde, jeune homme ! Ce sont ces diaboliques lunettes qui vous ont fait perdre la tête et vous ont rendu aveugle.

-     Non ! ai-je dit, n'accablez pas ces lunettes, mademoiselle… elles n'y sont pour rien…

-     Allez ! Allez ! dit-elle, le plus dur est derrière vous, jeune homme ! Trouvez le courage d’attendre un peu ! Et bientôt vous reprendrez votre chemin…

-     Non ! ai-je dit, je souffre trop, mademoiselle…

-     Je comprends votre désespoir, dit-elle, mais… je vous en prie, jeune homme, avant de mettre un terme à votre voyage, parlez-moi ! Racontez-moi votre tristesse. Nous essaierons de la traverser ensemble. 

Mademoiselle Oto Lyse a tourné vers moi ses grands yeux tendres.

-     Parlez-moi sans crainte, jeune homme ! Je suis là pour vous aider…

Dans un terrible effort, j'ai confié ma détresse à mademoiselle Oto Lyse.

-     Je n'en peux plus, ai-je dit, ce voyage est trop triste, mademoiselle ! Aucun chemin ne mène au trésor ! D’ailleurs, le trésor n’existe pas ! Ce voyage est absurde ! Il y a tant de souffrances sur cette Planète ! Et il y a tant de souffrance dans le cœur des résidents…

-     Fichtre ! dit-elle, comment pouvez-vous affirmer que ce voyage n’a aucun sens si vous ne prenez pas la peine de poursuivre votre chemin ?

-     Je n'en sais rien, mademoiselle ! Mais je trouve ce chemin trop difficile ! Et aujourd'hui, je me sens trop triste pour continuer le voyage. 

-     Le chemin est difficile, jeune homme, mais nul ne peut trouver le trésor sans traverser les souffrances du voyage…  Et ce n'est sûrement pas en restant assis sur le rebord de cette fenêtre que vous allez pouvoir le découvrir… Croyez-moi, jeune homme, il serait plus sage de rentrer à l’intérieur…

-     Non ! ai-je dit, je suis trop triste, mademoiselle. Je veux aller dans l’autre Monde.

-     Bon ! dit-elle, eh bien ! Restez où vous êtes, jeune homme ! Si vous trouvez plus inspirant de parler de ce voyage les pieds dans le vide, libre à vous !

 

Et d'un bond, mademoiselle Oto Lyse s’est assise à mes côtés. Nous sommes restés là, côte à côte, un long moment. Et lorsqu’elle a jugé mon silence trop pesant, elle a tourné une nouvelle fois vers moi ses grands yeux tendres.

-     Vous êtes, dit-elle, bien étranges, vous autres résidents du Grand Labyrinthe ! Cette façon de m’appeler en pareilles circonstances ! Il serait tellement plus sage de venir me parler avant de sombrer dans le désespoir ! Vous seriez tellement plus disposés à m’écouter... et j’aurais tellement plus à vous apprendre...

Mademoiselle Oto Lyse a posé ses bras sur mes épaules (comme si elle voulait m’entourer de sa tendresse).

-     Vous savez, jeune homme, je connais des endroits et des moments plus propices pour parler du voyage. Croyez-moi ! Nous serions plus à l’aise à l’intérieur ! Nous pourrions continuer à parler et...

-     Mais… je n’ai plus rien à dire, mademoiselle ! Laissez-moi en finir avec ce maudit voyage…

 

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Mademoiselle Oto Lyse a resserré son étreinte.

-     Vous avez tort ! dit-elle, vous avez déjà parcouru un long chemin… et vos avancées ont été très fructueuses... vous avez rencontré beaucoup de souffrances au cours de ce voyage… et se frotter à la souffrance n'est pas inutile pour avancer sur le chemin… vous avez rencontré beaucoup de résidents qui ont guidé vos pas… Vous avez  traversé de nombreux quartiers avant d'arriver ici… et, croyez-moi, chaque étape vous a rapproché du trésor… il serait dommage aujourd'hui de vous arrêter en si bon chemin…

Mademoiselle Oto Lyse m’a fait un grand sourire.

-     Je vous en conjure…, dit-elle, trouvez en vous la force et le courage de traverser ce désespoir ! Et bientôt vous découvrirez une route merveilleuse qui éclairera le sens de vos pas. Faîtes-moi confiance, jeune homme ! Ne vous découragez pas ! Regardez en vous ! Et trouvez la force de poursuivre le voyage !

 

Je ne sais comment (ni par quel miracle...) mais mademoiselle Oto Lyse, à force de patience et de douceur, réussit à rallumer la faible lueur d’espérance qui se cachait derrière mon désespoir. Et je me suis surpris à quitter le rebord de la fenêtre pour retrouver l’intérieur de mon appartement. A cet instant, mademoiselle Oto Lyse a mystérieusement disparu (elle était repartie comme elle était arrivée... auréolée d'un grand mystère). Pourquoi m’avait-elle abandonné ? Je n'en savais rien… mais je me sentais encore si triste et si fragile que je me suis jeté au pied du canapé en pleurant… et je me mis à penser à tous les personnages que j’avais rencontrés au cours de mon voyage. J’ai pensé au chemin (au long et difficile chemin que j’avais emprunté), au trésor (au mystérieux trésor que je n’avais toujours pas trouvé), aux joyaux (aux insaisissables joyaux qui avaient tous fini par me glisser entre les doigts), j’ai pensé à l’île de la Conscience et à ses habitants (toujours prêts à m’aider), et aux résidents de cette Planète (qui avaient à peu près tous des idées sur ce qu’ils cherchaient et sur la façon de le trouver). J’avais le sentiment que j’étais le seul habitant du Grand Labyrinthe à ne pas trouver son chemin… Ah ! dis-je en moi-même, il est bien difficile d’être chercheur de trésor ! Et je me sentais encore si faible et si triste que j’ai imploré le Ciel de me venir en aide. Oh ! Grand Dieu ! dis-je en moi-même, je vous en prie ! Aidez-moi à traverser cette épreuve ! Aidez-moi à découvrir le chemin qui mène au trésor ! Aidez-moi à découvrir le sens de mes pas ! Et soudain, comme par miracle, j’ai entendu un battement d’ailes fendre l'air…  

 

 

Porte 79 La visite inattendue du pélican

L'île de la conscience –

-     Bonjour, mon ami ! dit le pélican en se posant sur le rebord de la fenêtre.

-     Oh ! Monsieur l’oiseau ! ai-je dit, que faites-vous ici ?

-     Je viens t’aider ! dit-il, tu as l’air si désespéré…

-     Oui… ce voyage est bien désespérant, monsieur l'oiseau. Je me sens si triste… pourquoi mademoiselle Oto Lyse est-elle partie…? Sa présence était si rassurante…

 

Le pélican a entonné un drôle de chant, un petit air très gai (et très entraînant).

-     Tu devrais t’en réjouir ! dit-il, c’est un signe très favorable ! C'est la preuve que tu as réussi à traverser ton désespoir. Ta Fleur m’a envoyé pour t’annoncer la bonne nouvelle.

J'ai regardé le pélican avec des yeux tout ronds d'étonnement.

-     Ma… ma Fleur..., monsieur le pélican ???

J’ai eu une pensée émue pour ma Fleur.

-     Oui ! dit-il, elle est très inquiète à ton sujet…

-     Mais… vous savez, ai-je dit, ma Fleur n’est plus...

-     Comment... n’est plus..., mon garçon ? Ta Fleur n’est-elle plus ta meilleure amie ?

-     Oh si ! Bien sûr ! ai-je dit, mais elle est partie… elle m’a abandonné... il y a bien longtemps déjà…

-     Je sais ! dit-il, mais ne t’avait-elle pas dit qu’elle renaîtrait un jour dans ton cœur ?

-     Dans mon cœur... ?

 

Le pélican s’est penché vers moi.

-     Eh oui ! dit-il, dans ton cœur, mon garçon… elle s’y trouve et t’y attend ! Et aujourd’hui, elle souhaiterait te parler. Je crois qu’il est temps d’aller la retrouver.

-     Me parler… ? Oh ! Mon cœur est encore bien triste pour accueillir ma Fleur… il me faut d'abord retrouver un peu de joie, monsieur l’oiseau.

-     Oui, oui ! dit-il, je sais, mon garçon ! Elle m’a aussi envoyé pour égayer ton cœur.

Et le pélican a entonné un nouveau chant pour faire disparaître ma tristesse. Lorsque mon cœur n’eut plus une seule larme à verser, il me dit :

-     Avant de retrouver ta Fleur, il me faut aussi te montrer deux ou trois choses, mon garçon. Te souviens-tu de mon second métier ?

 

J’ai réfléchi un instant.

-     Oui, ai-je dit, je… je m'en souviens… vous êtes … euh… je crois que vous êtes… gardien de la valeur absolue…

-     Oui ! dit-il en me tendant une échelle, bravo, mon garçon ! Je vois que tu as bonne mémoire. Après toutes ces péripéties, je crois… qu’il est temps de découvrir enfin la valeur absolue, n’est-ce pas ? Allez ! Grimpe sur cette échelle ! Nous allons la visiter !

J’ai grimpé sur l’échelle et j’ai commencé à gravir les barreaux.

-     Allez ! dit le pélican, monte aussi haut que tu le peux !

Je me suis exécuté. Arrivé à peu près au milieu de l’échelle, je me suis arrêté.

-     Bien ! dit le pélican, dis-moi ce que tu vois ?

-     Eh bien… je ne vois rien, monsieur l’oiseau ! Je suis bien trop haut pour voir quelque chose !

-     Trop haut… ? a répété le pélican, non ! Allez, mon garçon ! Continue de monter !

 

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Et j’ai continué de monter. Arrivé à peu près au trois quart de l’échelle, je me suis arrêté une nouvelle fois.

-     Bien ! dit le pélican, à présent dis-moi ce que tu ressens !

-     Ce que je ressens… ? Eh bien… j’ai peur de tomber, monsieur l'oiseau… je suis si haut…

-     Mais non ! dit-il, ne crains rien, mon garçon ! Continue de monter !

 

Et malgré la peur, j’ai continué mon ascension. Arrivé presque en haut de l’échelle, le pélican a crié :

-     Allons ! Arrête de trembler ! De quoi as-tu peur ? Allez ! Continue de monter, mon garçon !

Et j’ai continué à gravir les derniers barreaux de l’échelle.

-     Bien ! dit le pélican, à présent, dis-moi ce que tu ressens ?

-     Eh bien…. je sens que j’ai très peur, monsieur l'oiseau ! Je sens mon cœur qui bat très vite !

-     Bien ! dit-il, ainsi, tu sens battre ton cœur, n’est-ce pas ?

-     Oui, monsieur l'oiseau ! Je sens battre mon cœur ! Il bat si vite… et si fort que… je crois qu’il va se rompre !

-     Bien ! dit-il, très bien, mon garçon ! Et sens-tu autre chose ?

-     Non, monsieur l'oiseau ! Je ne sens que les battements de mon cœur…

-     Bien ! dit-il, très bien ! Tu peux donc t’arrêter !

 

Et je me suis arrêté en haut de l’échelle le cœur battant.

-     Voilà, dit l’oiseau, tu viens de découvrir la valeur absolue !

-     La valeur absolue… ?

-     Eh oui ! dit le pélican, tu viens de découvrir le cœur, mon garçon… Le cœur est la seule et l’unique valeur qui subsiste lorsque les valeurs relatives ont disparu. Le cœur est la valeur absolue ! Et elle seule pourra te montrer le chemin qui mène au trésor !

-     Que voulez-vous dire, monsieur l'oiseau ?

-     Le cœur, dit-il, est le cœur du trésor, mon garçon ! Les joyaux se trouvent à l’intérieur ! Au centre du cœur ! Au cœur du cœur ! Et pour les découvrir, il te faudra, comme sur cette échelle, affronter tes peurs et transformer les valeurs relatives qui t’empêchent d’avancer.

-     Ah ! ai-je dit un peu surpris, les joyaux se trouvent donc à l’intérieur…

-     Oui ! dit le pélican, c’est là que se cache le trésor, mon garçon.

-     Ah ! ai-je dit, d'accord… je… je comprends, monsieur l'oiseau … et quel chemin dois-je emprunter pour le trouver…?

-     Oh ! Ne t’inquiète pas ! dit le pélican, le voyage guidera tes pas. Aie confiance et les évènements te montreront le chemin ! Tu as traversé bien des épreuves mais... pour découvrir le trésor, il te faudra encore t’armer de patience… Crois-moi, mon garçon ! Tu en auras grand besoin pour continuer le voyage et avancer sur le chemin qui mène au cœur du trésor. Aussi, je vais te donner un dernier conseil avant que tu retrouves ta Fleur. Vois-tu cette porte sur la gauche ?

 

J’ai tourné la tête.

-     Oui, ai-je dit un peu étonné de voir une porte à cet endroit, je la vois, monsieur l'oiseau.

-     Eh bien ! Ouvre-la ! dit-il, et il te sera montrer le secret de la patience dont t’avait parlé le vieux chêne, l'ami du grand saule. T'en souviens-tu ?

-     Oh oui ! ai-je dit, bien sûr ! Bien sûr que je m'en souviens… merci, monsieur l'oiseau ! Merci pour votre aide et vos précieux conseils ! Merci infiniment !

Et j’ai poussé la petite porte, le cœur presque joyeux… et plein d'impatience de découvrir le secret de la patience.

 

 

Porte 80 L'escargot

La clairiere de l'imaginaire –

En refermant la petite porte, je débouchai, à ma grande surprise, sur un immense jardin… un immense jardin potager en forme de labyrinthe… un labyrinthe composé de haies immenses qui séparaient des plates-bandes. Et aussi surprenant que cela puisse paraître, les haies ondulaient… comme si elles voulaient s’échapper… pourquoi ondulaient-elles ainsi ? Je n'en savais rien… Je me suis arrêté pour réfléchir…. et au même instant, les haies se sont figées… Eh bien…, dis-je en moi-même, quel étrange endroit !

Et j'ai repris mon chemin… et aussitôt les haies se remirent à onduler…

 

-     Ne soyez pas si impatient ! dit une voix derrière moi.

Je me suis retourné et j’ai vu un énorme escargot avec deux magnifiques antennes qui marchait paisiblement. D'un bond, je l'ai rattrapé.

-     Bonjour, monsieur l’escargot !

-     Bonjour…jeune homme, dit l'escargot (en me saluant avec une majestueuse lenteur), je vous souhaite la bienvenue dans notre jardin… pour arriver jusqu' ici, vous avez sûrement traversé de terribles épreuves… nous savons par expérience que tous ceux qui arrivent jusqu'à nous sont affamés… Aussi, si vous avez faim, jeune homme, vous pouvez vous servir… nous serons très heureux de partager avec vous nos récoltes…

 

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L'escargot, je dois dire, avait vu juste… j'étais affamé… il y avait une éternité que je n'avais rien avalé… hormis les maudites pilules du monde des Grands Dôms… et mon ascension à l'échelle avait été si éprouvante qu'elle m'avait, il est vrai, quelque peu aiguisé l'appétit…

-     Eh bien…, ai-je dit, je mangerais très volontiers une pomme, monsieur l'escargot !

-     Ah ! Je suis désolé…, dit-il, je crains qu'il soit encore un peu tôt… pour la récolte des pommes… les pommiers sont encore en fleurs… mais tous les autres fruits et tous les autres légumes sont à votre disposition, jeune homme. Vous n'avez qu’à vous servir !

Sous le regard bienveillant de l’escargot, j’ai arraché une carotte, quelques radis, j’ai cueilli une poignée de groseilles et une grosse banane (bien mûre) et j’ai mis le tout dans ma bouche.

-     Allons ! Allons ! dit l'escargot, prenez votre temps, jeune homme ! 

-     Hummm ! ai-je dit en m’essuyant la bouche, ça fait bien longtemps que je n'ai rien mangé de si bon…

L'escargot m'a regardé en bougeant (imperceptiblement) ses antennes.

-     Toutes les nourritures de ce voyage sont délicieuses, jeune homme. Pour en apprécier la saveur, il suffit de savoir les goûter avec lenteur…

-     Oui… peut-être.., ai-je dit, peut-être avez-vous raison, monsieur l'escargot… je n'en sais rien…

Lorsque j'eus fini d'avaler ma dernière bouchée, l’escargot m’a tendu un panier de cerises. J’en ai pris une grosse poignée.

-     Prenez votre temps ! dit-il, sachez apprécier le goût de la cerise ! Pourquoi êtes-vous si pressé ? Pourquoi courrez-vous ainsi ?

-     Je… je suis pressé…, ai-je dit en parlant la bouche pleine, parce que… humm parce que j'ai hâte de… de retrouver ma Fleur…  humm qui doit me guider… à travers… à travers le Grand Labyrinthe pour… humm pour trouver le… le trésor, monsieur l’escargot…

-     Oui, dit-il, je vois… vous êtes pressé de découvrir le trésor… mais pensez-vous vraiment qu’il faille courir pour le trouver ?

-     Eh bien… je… je ne sais pas, monsieur l’escargot. Le pélican et le vieux chêne m’ont déjà parlé de la patience mais… je crois que j’ai suffisamment perdu de temps comme ça à errer dans le monde des Grands Dôm…

-     Je crains, dit l’escargot, que vous ne fassiez erreur, jeune homme… nul ne perd son temps sur cette Planète. Qui que l'on soit… quoi que l'on fasse… et où que l’on aille… le temps n’a aucune importance…

-     Aucune importance… ? Mais… comment pouvez-vous dire ça, monsieur l’escargot ? Le temps passe si vite… et le voyage est si court sur cette Planète… qu’il faut bien courir si l’on veut trouver le trésor !

Et l'escargot m'a montré (avec une grande lenteur) l’immensité du jardin.

-     Regardez ! dit-il, regardez ce jardin, jeune homme ! 

J’ai regardé l'immense jardin… j'ai regardé les haies, les plates-bandes de salades, de haricots, de courgettes, j'ai regardé les rangées d'arbres fruitiers…

-     Eh bien…, ai-je dit, ce jardin ressemble à tous les jardins, monsieur l’escargot. Il est peut-être un peu plus grand que les autres… et il n'a pas l'air clôturé… mais sinon… je ne vois rien de particulier…

-     Vous avez raison ! dit l'escargot, et pourquoi n'est-il pas clôturé selon vous ?

J'ai réfléchi un instant… quelle drôle de question ! Comment aurais-je pu le savoir…

-     Eh bien… je n’en sais rien, monsieur l’escargot ! Peut-être parce que… ce jardin est si grand qu’on ne peut pas le clôturer.

-     C'est exact ! dit l’escargot, ce jardin est si grand… qu'il est infini… Voilà pourquoi il ne peut être clôturé, jeune homme. Et ce jardin est à l'image du temps ! On appelle cela l’Eternité. Voilà pourquoi il est inutile de courir ! Mais ne vous y trompez pas, jeune homme ! L’éternité n'est pas exactement là où on le pense habituellement ! L’éternité ne se trouve pas devant nous… elle se situe dans l’instant… dans chaque instant… à chaque instant du voyage… il nous suffit de vivre pleinement chaque instant… et le temps nous ouvre aussitôt les portes de l’Eternité.

-     Oh ! Eh bien…, ai-je dit, ce que vous racontez est bien étrange, monsieur l'escargot… et je dois bien vous avouer que j'ai un peu de mal à vous suivre…

 

L’escargot m’a regardé avec malice.

-     Sans doute ! dit-il, mais sachez, jeune homme, qu'il est moins important de comprendre le temps, que d'apprendre à le prendre… pour vivre pleinement chaque instant qui passe. Inutile de vous perdre en vaines réflexions… seul compte l’instant… l'instant présent… situé entre le temps passé… passé qui n'est déjà qu'un lointain souvenir… à jamais révolu… et un temps à venir… un temps à venir et incertain… qui ne possède encore aucune réalité…

-     Oh ! ai-je dit, ces histoires de temps sont un peu compliquées, monsieur l’escargot.

-     Sans doute ! dit-il, mais comprendre le temps n’est qu’affaire de temps et prendre le temps… histoire d'instant… jeune homme… avec le temps, vous finirez sûrement par comprendre. A présent, il est temps, n'est-ce pas, de reprendre votre route… de retrouver votre Fleur… et de poursuivre lentement votre voyage vers le trésor…

 

J’ai remercié l’escargot pour ses étranges conseils et j’ai quitté la clairière de l’Imaginaire avec ses drôles de pensées en tête : oui ! Peut-être l'escargot avait-il raison… peut-être, après tout, l'éternité était-elle dans l'instant ! Mais comment le savoir ? Et comment vivre pleinement chaque instant ? C’était là, en vérité, des questions bien difficiles ! Et j’ai secoué la tête (pour sortir de ce drôle de rêve). Puis, j'ai retrouvé l'échelle du pélican… je suis redescendu aussi lentement que possible… et je me suis retrouvé assis sur le canapé de mon appartement. Ma tristesse avait totalement disparu. En reprenant mes esprits, je compris que toutes ces rencontres m’avaient aidé à traverser mon désespoir. Mademoiselle Oto Lyse m’avait sauvé d’un terrible drame. Le pélican m’avait permis de découvrir la valeur absolue, le cœur du trésor. Et l’escargot m’avait confié le secret de la patience ; l’éternité. Et tous ces conseils m’avaient redonné beaucoup d’espoir. Après mes errances dans le monde des Grands Dôms, je pouvais enfin poursuivre mon voyage. J’étais prêt à repartir à la recherche des joyaux et du trésor. Restaient pourtant bien des énigmes !  Comment trouver le chemin qui menait au cœur du trésor… ? Comment vivre pleinement chaque instant du voyage… ? Comment affronter mes peurs… ? Comment transformer les valeurs relatives qui m’empêchaient d’avancer sur le chemin… ? Dans quelle direction orienter mes pas… ? Quel itinéraire emprunter… ?  Toutes ces questions étaient bien difficiles… et je n’avais pas le moindre début de réponse… pas la moindre piste…

 

-     Ah ! dis-je en moi-même, il est temps que je retrouve ma Fleur…

 

Mes mésaventures dans le monde des Grands Dôms et mon voyage à travers les quartiers du Grand Labyrinthe avaient, je crois, à présent suffisamment façonné mon cœur… Et après toutes ces années de séparation, j’ai poussé la porte de l’île de la Conscience pour retrouver ma Fleur.

 

 

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