Conte / 2004 / La quête de sens

Conte métaphysique qui retrace les aventures d'un chercheur de trésor sur la Planète du Grand Labyrinthe. Après une longue traversée des quartiers des P'TITS DOMS, il découvre le monde des GRANDS DOMS avant de poursuivre sa route sur le CHEMIN DU DEDANS…

 

 

PARTIE 13 LES RETROUVAILLES AVEC LES HABITANTS DE MON ÎLE

 

Porte 81 Ma nouvelle fleur

L'île de la conscience –

En débarquant sur l’île de la Conscience, je me suis précipité vers ma Fleur… j'allais m'asseoir à ses côtés... lorsque j'ai remarqué qu'elle avait changé d'aspect (elle était méconnaissable)… comme si une nouvelle fleur avait pris sa place…

-     Bon… bonjour, ai-je dit, vous… vous êtes la nouvelle fleur ?

La fleur a tourné vers moi ses pétales.

-     Oui ! dit-elle, je suis ta Fleur !

-     Ma Fleur… ? Oh ma Fleur ! ai-je dit tout tremblant d’émotion, tu es revenue. Oh ! Comme je suis heureux de te revoir ! Et comme tu as changé…

-     Oh ! dit-elle, j’attendais ce jour depuis si longtemps, mon garçon…

Et j'ai embrassé ma Fleur avec beaucoup de tendresse.

-     Oh ! Comme tu m’as manqué, ma Fleur ! Tu es devenue… si belle. On dirait… on dirait que tu as revêtu les habits du tournesol. Tu es devenue… aussi rayonnante que le soleil… 

-     C'est vrai ! dit-elle, je suis plus lumineuse… plus large… et plus ouverte qu’autrefois… je suis simplement… à l’image de ton cœur, mon garçon... et le temps est loin où tu me voyais comme une petite tulipe sombre et un peu sauvage… recroquevillée sur mes pétales…

-     Oui, ai-je dit, tu étais très belle autrefois, ma Fleur… mais tu étais plus petite et tes pétales étaient tournés vers l’intérieur comme si… comme si tu voulais te protéger.

-     C’est vrai ! dit-elle, les épreuves du chemin nous ont fait grandir, mon garçon… et cela m’emplit le cœur de joie… Cela fait si longtemps que nous ne nous sommes pas vus… Raconte-moi un peu ton voyage! As-tu trouvé le trésor ?

J’ai regardé ma Fleur avec tristesse.

-     Oh ! Mon voyage fut bien triste, ma Fleur…  je croyais avoir trouvé le trésor… et puis, un jour, mademoiselle Aimée m'a quitté… elle est partie avec le joyau de la beauté… j'étais si désespéré que… j’ai fini par perdre tous les autres joyaux… j’ai bien essayé de les retrouver en visitant d'autres quartiers du monde des Grands Dôms mais… je n'ai pas réussi à les récupérer…

-     Ohhhh ! dit-elle, quel dommage ! Moi qui pensais que tu allais revenir le cœur chargé de joyaux !

                      

p1

   

Ma Fleur m'a fait un clin d'œil.

-     Mais je suis heureuse de voir que tu as eu l’intelligence de poursuivre ton voyage.

-     Oui… j'ai continué mon voyage, ma Fleur. Mais aujourd’hui, je reviens vers toi le cœur bien démuni.

-     Oh non ! dit-elle, ton cœur est bien plus riche qu’autrefois, mon garçon !

-     Peut-être…, ma Fleur… n'empêche que je ne sais toujours pas pourquoi j'ai perdu ces foutus joyaux…

-     Ah…? dit-elle, personne n'a donc pris la peine de t'expliquer… ?

J'ai hoché la tête.

-     Si, ma Fleur… on m'a dit que les joyaux que j'avais trouvés étaient de faux joyaux…  qu'ils n'avaient aucune valeur… et qu'ils étaient illusoires… et on m'a assuré que les vrais joyaux étaient à l'intérieur mais…

 

Ma Fleur s'est penchée en agitant légèrement ses pétales.

-     C'est la vérité, mon garçon ! 

-     Mais pourquoi ne m'en suis-je pas rendu compte plus tôt, ma Fleur ? Et pourquoi n'ai-je pas découvert le chemin qui mène à l'intérieur au début de mon voyage ? 

-     Ahhh ! dit ma Fleur, parce que nul ne peut découvrir ce chemin sans avoir cherché d'abord les joyaux des autres quartiers…  comme tous les résidents de la Planète, tu as cru qu'il te faudrait d'abord parer ton corps de beauté, ton esprit d’intelligence et ton chemin de richesse et de pouvoir pour avoir l’illusion de posséder le trésor… mais le voyage t'a montré qu'on finissait tôt ou tard par perdre ces joyaux, n'est-ce pas ?

J’ai regardé ma Fleur avec perplexité. 

-     Alors… alors les vrais joyaux n’existent pas sur cette planète, ma Fleur ?

-     Ils existent ! dit-elle, mais ce ne sont pas les vrais joyaux, mon garçon… Les vrais se trouvent… à l’intérieur ! Et celui qui les découvre ne peut les perdre… rien ni personne ne peut les faire disparaître… aucun événement du voyage… aucun résident… aucune difficulté sur le chemin…

J'ai regardé ma Fleur avec un peu inquiétude.

-     Eh bien… que dois-je faire aujourd'hui pour trouver ce chemin, ma Fleur ?

Ma Fleur a bougé sa tige de gauche à droite.

-     Je ne peux t’en dire davantage ! dit-elle, si tu veux connaître le chemin qui mène à l'intérieur, va voir madame la pierre !

-   Madame la pierre… ?

Ma Fleur a acquiescé d’un hochement de pétales.

-     Eh oui ! Elle aussi est revenue, mon garçon ! Allez ! Va la retrouver ! Elle guidera tes pas comme autrefois… lorsque tu n'étais qu'un petit Dôm…

 

 

Porte 82 Les explications de madame la pierre

L'île de la conscience –

Sur les conseils de ma Fleur, j'allai voir madame la pierre. Mais en arrivant de l’autre côté de l’étang, j'ai remarqué (avec beaucoup d'étonnement) qu'il s'était considérablement rétréci… il avait quasiment diminué de moitié…. comme s'il s'était asséché…

-     Eh bien ! dis-je en moi-même, voilà encore une chose étrange !

Et j’ai continué à marcher vers la pierre.

-     Eh ! Ho ! Madame la pierre ! Où êtes-vous ?

-     Je suis là ! dit-elle, approche-toi, mon garçon !

J’ai fait quelques pas en direction de la voix. Et je me suis arrêté près d’une petite pierre brillante (taillée comme un diamant) qui avait pris la place de la petite pierre ronde et blanche que j’avais toujours connue. J’ai regardé la pierre avec circonspection. 

-     Êtes-vous madame La pierre ?

-     Oui ! dit-elle, je suis madame La pierre.

Eh bien ! dis-je en moi-même, les habitants de mon île ont bien changé ! Ma fleur avait pris les habits du tournesol, l’étang avait diminué de moitié et madame la pierre s’était transformée en diamant. Que s’était-il passé ?

-     Tu as l’air étonné ! dit la pierre.

-     Eh bien… oui, ai-je bafouillé, je… je me demande… enfin… vous avez tous tellement changé. Je vous reconnais à peine ! Que s’est-il passé ?

 

La pierre m’a regardé (un peu amusée par mon étonnement).

-     C’est très simple ! dit-elle, tu as grandi, mon garçon. Le chemin a modifié ton regard sur le voyage. Il est donc normal que tu nous vois différemment…

-     Oui, ai-je dit, sans doute, madame La pierre ! Ce voyage m’a fait grandir mais je ne comprends pas tous ces changements… Pourquoi l’étang s’est-il asséché ?

-     Eh bien…, dit-elle, ton ignorance n’a-t-elle pas diminué, mon garçon ?

-      Sans doute, madame La pierre ! Sans doute ! Et vous, pourquoi êtes-vous taillée comme un diamant ? Vous êtes devenue si brillante…

-     Oh ! Ca ! dit-elle, c’est le fruit de ton expérience ! Ce voyage a façonné l’esprit de ta conscience. Et la petite pierre ronde et mal dégrossie que j’étais autrefois s’est transformée au fil du chemin en un petit diamant étincelant.

-     Ah… ? ai-je dit étonné, j’ai donc bien changé alors !

La pierre a souri.

-     Oui ! Tu as beaucoup changé, mon garçon… mais encore insuffisamment pour découvrir les joyaux, n’est-ce pas ? Tu as visité beaucoup de quartiers… tu as dû surmonter un grand nombre d’épreuves pour revenir sur ton île...  Mais il te reste encore beaucoup de chemin avant de trouver le trésor…

-     Oui ! ai-je dit, je sais, madame La pierre ! Ma Fleur m’a envoyé vers vous pour que vous m’aidiez à trouver le chemin qui mène au cœur du trésor.

 

p2

 

-     Ahhh ! dit-elle, ainsi tu es à la recherche du chemin intérieur…? 

-     Oui, ai-je dit, tout le monde m'invite aujourd'hui à chercher le chemin intérieur. Mais je ne sais pas comment le trouver, madame La pierre… et puis…  peut-être existe-t-il d'autres chemins… ?

-     D'autres chemins… ? a répété la pierre, non, mon garçon ! Seul le chemin intérieur mène aux joyaux ! Peut-être auras-tu quelques difficultés à le trouver car il en existe tant qu’il est très difficile de choisir le sien… mais lui seul pourra te conduire au trésor…

J’ai regardé la pierre avec inquiétude.

-     Vos paroles ne sont pas très encourageantes, madame la pierre.

-     Peut-être ! dit-elle, mais mon rôle n’est pas de te rassurer, mon garçon. Je suis là pour guider tes pas… aussi, dois-je te prévenir des difficultés qui t’attendent sur le chemin qui mène à l’intérieur.

-     Oui, sans doute…, madame la pierre ! Vous avez la gentillesse de me parler des difficultés du chemin mais… vous ne me dites pas où il se trouve… Que dois-je faire pour le trouver ? Et où dois-je aller, madame la pierre ?

-     Eh bien, dit-elle, le plus simple serait sans doute de tourner ton regard vers l’intérieur, mon garçon… et de chercher au plus profond de toi. Pour t’aider, je te conseillerais d’aller voir le rocher moussu qui t’indiquera la porte qui mène au début du chemin…

-     Le rocher moussu…, madame la pierre ? C’est bien la première fois que vous me demandez d’aller le voir.

-     C'est vrai ! dit-elle, mais à chacun son rôle, mon garçon ! Et crois-moi, le rocher moussu est une très bonne entrée en matière pour découvrir l’intérieur ! 

-     Bon… eh bien…, d’accord ! ai-je dit, je vais aller le voir, madame La pierre !

J’ai remercié la pierre et je me suis dirigé vers le rocher moussu.  

 

 

Porte 83 Le rocher moussu me montre l'interieur

L'île de la conscience –

-     Bonjour, monsieur le rocher moussu !

-     Bonjour, mon garçon ! dit-il avec un grand sourire, je suis heureux de voir que ton chagrin s’est dissipé. Quel bon vent t’amène aujourd’hui ?

-     Eh bien… je viens de la part de madame La pierre… je viens vous voir pour que vous me montriez le…

-     Attends ! dit-il, ne me dis rien ! Tu viens pour connaître la porte qui mène à l’intérieur, n’est-ce pas ?

-     Oui ! C’est exact, monsieur le rocher moussu !

Le rocher s’est raclé la gorge.

-     Eh bien ! Hum ! Hum ! dit-il, regarde-moi et dis-moi ce que tu vois, mon garçon !

J’ai observé le rocher moussu avec attention.

-     Eh bien… je vois… un rocher recouvert de mousse.

-     Bien ! dit-il, et à présent pose ta main sur nous ! Que sens-tu ?

-     La mousse est douce et… le rocher est dur et lisse.

-     Bien ! dit-il, et à quoi cela te fait-il penser ?

J’ai réfléchi un instant.

-     Je ne sais pas, monsieur le rocher.

-     C’est pourtant simple, mon garçon ! Sous cette apparence douce et tendre, au fond, nous sommes durs et froids. Nous sommes, la mousse et moi, à votre image…

-     A notre image…, monsieur le rocher ?

-     Oui ! dit-il, nous sommes à l’image des résidents du Grand Labyrinthe ! Mais sais-tu ce qui se cache sous cette dureté et cette froideur ?

-     Vous voulez dire au dedans, monsieur le rocher ?

-     Oui ! dit-il, à l’intérieur !

J’ai secoué la tête.

-     Eh bien ! Je t’invite à le découvrir, mon garçon ! Vois-tu la petite trappe cachée sous la mousse ?

-     Oui ! ai-je dit, je la vois, monsieur le rocher.

-     Eh bien ! Ouvre-la ! dit-il, et entre à l’intérieur, mon garçon ! Regarde bien et n’oublies pas ce que tu vas y découvrir…

Et sans plus attendre, j’ai poussé la petite trappe.

 

 

Porte 84 La voix mystérieuse de la caverne

L'île de la conscience –

A peine entré, la trappe s’est refermée derrière moi. Une chose était certaine : cet endroit était froid et très sombre… et il avait l’air immense. Que pouvait-il y avoir à l’intérieur ? Et j’ai commencé mon exploration. Au bout de quelques pas, je compris que j’étais à l’intérieur d’une caverne. Oui… j’étais dans une caverne… Et n’est-ce pas dans les cavernes que se cachent les trésors ? Pourquoi n’y avais-je pas songé plus tôt ? Le trésor était sûrement là quelque part, à portée de main… Il me suffirait de le trouver ! Et le trésor serait à moi…

-     Oui ! ai-je crié, le trésor sera bientôt à moi !

Et une voix a répété :

-     … à moi… à moi… à moi…

J’ai jeté un œil à la ronde.

 

p3

 

-     Il y a quelqu’un… ?

-     … un… un… un…, a répété la voix.

Qui pouvait bien se moquer de moi… de cette façon ?

-     Qui est là ?

-     … la… la… la…, a répété la voix.

C’en était trop !

-     Je vous en prie ! ai-je dit, arrêtez ce jeu stupide !

-     … jeu… stupide… je… stupide…

Je me suis mis en colère.

-     Arrêtez ! ai-je crié… qui que vous soyez, je vous dis que le trésor sera bientôt à moi ! Oui ! Un jour, il m’appartiendra !

-     … tiendra… tiendra… tiendra…, a répété la voix.

 

Quel stupide personnage ! dis-je en moi-même. Et j’ai continué à m’enfoncer dans la caverne lorsque soudain une nouvelle porte a surgi devant moi.

 

 

Porte 85 Mademoiselle gaïa

La clairiere de l'imaginaire –

J’ai poussé la porte (qui s’est aussitôt refermée derrière moi) et je me suis retrouvé au centre d’une vaste plaine fouettée par les vents et lavée (depuis des temps sans commencement) par une pluie diluvienne. J’étais au cœur d’une immense étendue (large et longue à l’infini) où régnait une atmosphère de désolation. J’étais au milieu de nulle part… perdu dans un paysage apocalyptique où le temps semblait suspendu… Je suis resté là quelques instants, immobile (paralysé par cet environnement terrifiant). Où étais-je ? Je n’en savais rien. Pourquoi le rocher m’avait-il demandé de visiter ce sinistre endroit ? Etait-ce là une épreuve pour trouver le chemin intérieur ? Et j’ai pensé à ce qu’il m’avait dit : « Regarde bien, mon garçon ! Et n’oublies pas ce que tu vas découvrir ! ». Mais qu’y avait-il à regarder ? La boue… ? Le Ciel gris… ? Ce désert de terre et de pierres… ?

-     Allez ! Courage ! dis-je en moi-même.

 

Et j'ai emprunté l'étroit sentier qui serpentait au milieu de la vaste étendue. De chaque côté du chemin, gisaient des ruines, quelques pans de murs délabrés et de nombreuses carcasses de tôles et de plastique rongées par le temps et l’humidité… on aurait dit les piteux vestiges d’une civilisation passée. J’ai continué à marcher tout le jour dans ce décor de fin du monde. Lorsque la nuit est tombée, la pluie et l’obscurité se sont faites plus denses. Je me suis arrêté pour trouver refuge sous un amas de ferraille à proximité du chemin. A l’entrée de la carcasse, gisait un tas d’ossements recouvert de gravats. A l’intérieur, j’aperçus d’autres squelettes mélangés à des bouts d’étoffe. J’ai dégagé quelques morceaux de plastiques qui gisaient sur ce qui avait dû être autrefois un siège. Et je me suis endormi là, trempé jusqu’aux os et peu rassuré par cette atmosphère macabre.

 

Le lendemain, après une nuit peuplée d’horribles cauchemars, je me réveillai en grelottant. J’avais froid, j’avais faim, j’avais soif et j’avais très peur mais il me fallait poursuivre ma route. J’allais reprendre mon exploration lorsque soudain j’ai vu une silhouette assise sur un rocher, à quelques distances de mon abri de fortune. Etais-je victime d’une hallucination ? Qui pouvait habiter un tel endroit ?

-     Eh ho ! ai-je crié  en m’avançant avec prudence vers le rocher.

A mon appel, la silhouette s’est retournée. Je n’étais pas en train de rêver. A la manière dont elle était accoutrée, un fichu noir sur la tête et aux sanglots qui agitaient sa poitrine, j’ai cru d'abord qu’il s’agissait d’une vieille femme qui pleurait. Mais en m'approchant, j’ai vu qu’il s’agissait d’une jeune femme au visage marqué par la souffrance. Voici le dessin que j’ai réalisé peu après notre rencontre :

 

p4

 

Imaginez-vous un instant ma terreur à la vue d’un tel visage ! L’un des côtés, maladroitement recouvert d’un voile, était d’une laideur inimaginable : un morceau de chair à vif, tailladé de profondes crevasses qui laissait apparaître la blancheur des os, un bout de chair recouvert de pustules purulentes et de croûtes sanguinolentes ! Une horreur indescriptible ! Et l’autre moitié du visage, comme par miracle, avait été épargnée ! Je crus même y déceler une très grande beauté ! Oui ! La moitié de ce visage semblait incarner le symbole même de la beauté ! Une beauté pleine de bonté, d’intelligence et de richesse (bonté, intelligence et richesses intérieures sans doute…)

-     Approchez ! dit-elle, n’ayez pas peur !

Je me suis avancé vers elle à petits pas (absolument terrifié).

-     Qui êtes-vous, jeune homme ?

-     Je… je m’appelle… petit Pierre, mademoiselle.

-     Petit Pierre ! Quel joli prénom !

Et elle a esquissé un sourire.

-     Je suis contente de vous voir, jeune homme ! Je vous attendais...

-     Ah… ? ai-je dit, vous… vous m’attendiez… ? Qui êtes-vous, mademoiselle ?

-     On m’appelle Gaïa ! dit-elle, je suis l’esprit du Grand Labyrinthe.

L’esprit du Grand labyrinthe ?!! Une foule de questions m’ont aussitôt brûlé les lèvres. Pourquoi vivait-elle dans ce paysage désolant ? Qui l’avait défiguré ? Que s’était-il passé ? Pourquoi n’y avait-il plus aucun résident ? Pourquoi régnait partout cette atmosphère de désolation ? Pourquoi avait-elle dit qu’elle m’attendait ? Pourquoi… ? Pourquoi… ? J’avais tant de questions à lui poser. Mais mademoiselle Gaïa (qui avait sans doute deviné mes interrogations) a posé un doigt sur ses lèvres.

-     Chut ! dit-elle, prenez simplement la peine de me regarder ! Contemplez votre œuvre… regardez où m’ont menée vos recherches…

-     Nos recherches…, mademoiselle ?

Mademoiselle Gaïa a poussé un profond soupir.

-     Oui ! Vos recherches, jeune homme ! 

-     Je… je suis désolé ! ai-je dit, mais je… je ne comprends rien à ce que vous racontez, mademoiselle.

Mademoiselle Gaïa a levé les yeux au Ciel.

-     Vous autres, dit-elle, résidents du Grand Labyrinthe, vous cherchez les joyaux d'une façon très maladroite. Vous voulez acquérir le joyau de la beauté et vos recherches ne cessent de m’enlaidir… Jamais vous ne découvrirez la beauté en la cherchant ainsi. Vous voulez acquérir le joyau de l’intelligence et vos recherches ne cessent de m’abêtir. Jamais vous ne découvrirez l’intelligence en raisonnant de cette façon… Vous voulez acquérir le joyau de la bonté et celui du pouvoir et vos recherches ne cessent de me faire souffrir. Jamais vous ne découvrirez la bonté ni le pouvoir en les cherchant ainsi… Vous voulez acquérir le joyau de la richesse et vos recherches ne cessent de m’appauvrir. Jamais vous ne découvrirez la richesse en la cherchant de cette façon… 

 

J’ai regardé mademoiselle Gaïa avec perplexité.

-     Vos explications sont confuses, mademoiselle. Je n’y comprends rien !

-     Ah…? dit-elle, mes explications sont confuses… ? Eh bien ! Je suis confuse… que vous n’y compreniez rien, jeune homme.

 

Et elle ajouta avec un air de reproche :

-     Mes explications me semblent pourtant très claires… vous cherchez le trésor en dépit du bon sens… Jamais vous ne trouverez les joyaux là où vous vous obstinez à les chercher… vous courez à votre perte… et dans la mauvaise direction, jeune homme… Et voilà où nous en sommes aujourd’hui ! Regardez-moi !

 

Je l’ai regardé une nouvelle fois, sans comprendre.

-     Faut-il donc vous mettre le nez dessus pour que vous compreniez !

-     Le nez dessus…, mademoiselle ?

-     Oui ! dit-elle, pour que vous compreniez enfin l’odeur de vos erreurs ! Ecoutez, petit Pierre, il faut que vous compreniez ! Il en va de votre avenir et de celui du Grand Labyrinthe ! Voyez-vous cette porte ?

-     Oui ! ai-je dit, je la vois, mademoiselle !

-     Eh bien ! Venez ! dit-elle, suivez-moi ! Et ouvrez bien les yeux !

 

 

Porte 86 Le jour de la fin du monde

La clairiere de l'imaginaire –

Mademoiselle Gaïa a ouvert la porte. Et on a été aspiré par un immense tourbillon qui nous a projetés très loin… très loin en arrière.

-     Voilà ! dit-elle, nous y sommes !

-     Ah… ? ai-je dit, et où sommes-nous ?

-     Eh bien ! Nous sommes revenus en arrière, jeune homme !

-     En arrière, mademoiselle… ? Nous sommes… nous sommes donc dans… dans le passé… ?

-     Eh oui ! dit-elle, nous allons revivre ensemble le jour de la fin du monde.

-     Le jour de la fin du monde… ? Comment ça, le jour de la fin du monde ? Pourquoi y aurait-il la fin du monde, mademoiselle ?

-     Parce que le jour de la fin du monde est inéluctable, jeune homme ! Votre course effrénée après les joyaux et votre façon de chercher le trésor ne peuvent mener qu'à la fin du monde… vos recherches détruisent la beauté… l'intelligence… la bonté… la force… et les richesses de cette Planète… vous êtes en train de détruire le merveilleux chemin qui pourrait vous conduire au trésor… En agissant de façon si maladroite…, vous courrez à notre perte à tous ! Jusqu’au jour où sonnera la fin du monde… et ce jour-là est arrivé, jeune homme !

 

J’ai regardé mademoiselle Gaïa avec inquiétude. Je ne pouvais imaginer un seul instant que nous allions assister à la fin du monde. C’était impensable !

-     Je… je ne vous crois pas, mademoiselle. C’est impossible ! 

-      Ah ! dit-elle, vous ne me croyez pas ! Eh bien ! Ecoutez donc, jeune homme !

 

Mademoiselle Gaïa a allumé un poste de radio qu'elle dissimulait sous son châle.

-     « Flash spécial » a crépité le poste, « chères auditrices, chers auditeurs, nous sommes au regret d’interrompre vos programmes pour vous annoncer une terrible catastrophe. Nous venons de recevoir une dépêche de la très sérieuse Université de Tous Les Savoirs qui nous informe que la fin du monde est prévue… pour ce soir… à minuit très précisément… ».

-     Alors ! dit-elle, vous me croyez à présent, n’est-ce pas jeune homme ?

 

Je suis resté les bras ballants et la mine décomposée… comme si le Grand Labyrinthe venait de me tomber sur la tête. Mademoiselle Gaïa m’a regardé en silence, satisfaite de sa démonstration.

-     Voilà où mène l’ignorance ! dit-elle, voilà ce qui vous attend, vous autres, si vous vous obstinez à ignorer les choses essentielles ! Il est temps d’en prendre conscience, jeune homme ! Et maintenant, regardez autour de vous ! Et décrivez-moi l'affligeant spectacle auquel nous assistons…

-     Eh bien…, ai-je dit, je… je vois… je vois  tous les résidents… qui courent… dans une grande pagaille, mademoiselle ! Je crois… qu'ils ont peur de la fin du monde.

-     Oui ! dit-elle, les résidents courent car ils ont peur d'aller dans l’Autre Monde. Mais à quoi leur sert-il de courir ?!! Ils rejoindront l'Autre monde de la même façon qu'ils ont voyagé… dans la peur et l’ignorance. Et maintenant, revenons encore un peu en arrière, jeune homme !

 

p5

 

Et nous avons été une nouvelle fois aspirés dans le tourbillon qui nous a projetés un peu plus loin en arrière… oui, un peu plus loin dans le passé.

-     Voilà ! dit-elle, à présent, vous pouvez ouvrir les yeux, jeune homme. Et dites-moi ce que vous apercevez ?

J’ai ouvert les yeux et j’ai regardé autour de moi.

-     Je vois…

-     Oui ? dit-elle, que voyez-vous ?

-     Je vois… je vois une silhouette… qui regarde un miroir...

-     Oui ! dit-elle, et que cherche ce résident selon vous ?

J’ai hésité un instant.

-     Eh bien… il doit… il doit chercher le… le joyau de la beauté, mademoiselle.

-     Oui ! dit-elle, il cherche la beauté… et que voyez-vous d’autre, jeune homme ?

-     Eh bien… je vois… je vois une autre silhouette… qui consulte un livre énorme… une encyclopédie sans doute…

-     Oui ! dit-elle, et que cherche ce résident à votre avis ?

-     Eh bien… je… je pense qu’il doit chercher… le joyau de l’intelligence, mademoiselle…

-     Oui ! dit-elle, celui-ci cherche le joyau de l'intelligence…

 

Et mademoiselle Gaïa passa en revue toutes les silhouettes qui couraient (un peu partout) à la recherche des joyaux. Certaines se battaient en gonflant la poitrine, d’autres tentaient avec beaucoup d’orgueil d’en aider d’autres plus chétives et plus malheureuses en espérant sans doute la reconnaissance et les honneurs de la bonté… et d’autres encore comptaient et recomptaient de grosses liasses de billets de Banks.

-     Vous voyez, dit-elle, toutes ces silhouettes passent leur voyage à chercher l’un des joyaux. Et toutes ne s’occupent que d’elles-mêmes. Elles s’en occupent d’ailleurs fort mal ! Leur chemin n’a aucun sens ! Voilà pourquoi toutes ont si peur lorsque la fin du monde approche ! Et voilà pourquoi tout va si mal sur cette planète ! Et maintenant, jeune homme, revenons à ce fameux jour de la fin du monde, voulez-vous ?

J’ai regardé mademoiselle Gaïa avec inquiétude.

-     Voyons ! dit-elle, ne faîtes pas cette tête ! Il vous reste encore de bons moments avant de rejoindre l’Autre Monde. Quelle heure est-il ?

J’ai regardé avec angoisse la montre que m’a tendue mademoiselle Gaïa.

-     Il est… il est 7 h, mademoiselle.

Et la montre a continué son tic-tac, indifférente à mon angoisse…. 7h et 7 secondes… 7h et 20 secondes… la fin du monde était prévue à minuit… j’ai fait un rapide calcul : il nous restait environ 17 heures. J’allais calculer le nombre exact de minutes qu’il nous restait avant la fin du monde lorsque mademoiselle Gaïa m’a interrompu.

-     Que faîtes-vous, jeune homme ? Pourquoi comptez-vous les heures ? Croyez-vous qu’il faille passer son temps à compter les heures ?

-     Oui ! ai-je dit, vous avez raison, mademoiselle, compter les heures est un exercice idiot mais… il nous reste si peu de temps… et j’ai si peur d’aller dans l’Autre Monde.

-     Je sais… ! dit-elle, mais à quoi vous avancerait-il de connaître le temps exact qu’il vous reste avant de rejoindre l’Autre Monde… qu’en feriez-vous…?

J’ai réfléchi un instant… (mais je n’ai trouvé aucune réponse… aucune réponse valable…).

-     Eh bien ! dit-elle, vous voyez qu’il est inutile de compter les heures puisque vous ne sauriez quoi en faire…

-     Oui ! ai-je dit, vous avez raison, mademoiselle ! Mais que faut-il faire alors…?

Mademoiselle Gaïa a légèrement soulevé son voile (laissant apparaître les deux parties de son visage).

-     C’est très simple ! dit-elle, il suffit d'ouvrir votre cœur… de l'écouter avec attention… et de faire ce qu’il vous dit sans impatience … en prenant le temps de goûter chaque instant qui passe… Il n’y a rien d’autre à faire sur cette Planète, jeune homme… simplement écouter son cœur et savourer pleinement chaque instant du voyage… comme s'il portait en lui… le début et la fin du monde…

-     Mais…, ai-je dit, je…

-     Ne dîtes rien, jeune homme ! A présent, vous pouvez retrouver le Grand Labyrinthe… et poursuivre votre chemin… et n'oubliez pas mes consignes… gardez votre cœur ouvert… soyez attentif à ce qu'il vous dira… et soyez conscient de chaque instant qui passe…

J’ai regardé mademoiselle Gaïa… et je l’ai embrassée (du bout des lèvres) pour la remercier (la remercier pour ses précieux conseils). Puis, j’ai pris le chemin du retour. J’ai retraversé la vaste étendue, j’ai retraversé la caverne, j’ai poussé la petite trappe et je me suis retrouvé assis, tout tremblant, au pied du rocher moussu.

 

 

Porte 87 Le rocher moussu me donne quelques explications

L'île de la conscience –

-     Alors, a demandé le rocher moussu, comment s’est passé ce voyage, mon garçon ?

-     Oh ! Eh bien…  ce voyage était incroyable, monsieur le rocher. J’ai vu… des choses terrifiantes… Et j’ai eu si peur que j’en ai encore la chair de poule… Et je dois bien vous avouer que je n’ai pas tout compris.

Le rocher moussu a poussé un profond soupir.

-     Quelles choses n’as-tu pas comprises, mon garçon ?

-     Eh bien… d’abord je n’ai pas compris la voix mystérieuse de la caverne. Qui parlait ainsi ? Et pourquoi répétait-elle sans cesse la fin de mes phrases ?

-     Oh ! Cette voix, dit le rocher, était ta voix intérieure, mon garçon.

-     Ma voix intérieure… ? Mais pourquoi s’est-elle moquée de moi, monsieur le rocher ?

Le rocher m’a regardé avec tendresse.

-     Elle ne se moquait pas de toi, voyons ! Elle se moquait seulement de ta façon de chercher le trésor !

J’ai regardé le rocher avec perplexité.

-     Cette voix était donc ma voix intérieure…

-     Oui, mon garçon ! Elle te parlait à travers l’écho. En répétant la fin de tes phrases, elle ne faisait que ressasser ta propre rengaine. Elle a sûrement dû te parler de toi, n’est-ce pas ?

-     De moi… ?

-     Oui ! dit le rocher, elle a sûrement dû te répéter des mots comme : « moi… moi… moi »  ou « jeu… stupide… je… stupide… » ou des choses de ce genre, n’est-ce pas ? C’est en général ce que répète l’écho !

-     Moi… moi… moi… jeu stupide… je stupide…? ai-je dit, eh bien ! Oui ! Ce sont exactement les mots qu’a répété l’écho, monsieur le rocher. Mais pourquoi a-t-il répété ces mots… ?

-     Parce que tu n’as toujours pensé qu’à toi, mon garçon. Depuis le début de ce voyage, tu n’as cessé de penser à toi, à tes joyaux et à ton trésor. Ton cœur a toujours trop débordé de toi-même !

-     Ah… ? Oui…je… je comprends, monsieur le rocher !

-     Ah oui ! dit-il et que comprends-tu, mon garçon?

-     Eh bien… je comprends pourquoi il faisait si sombre et si froid dans cette caverne. J’ai été trop égoïste. Voilà pourquoi je n’ai pas trouvé le trésor ! Vous avez raison, monsieur le rocher ! Et la voix a eu raison de se moquer de moi ! Oh ! Comme je regrette d’avoir été si égoïste !

-     Mais non ! dit le rocher moussu, tu n’as aucun regret à avoir, mon garçon. Il est naturel de commencer ce voyage en ne pensant qu’à soi. Mais au fil du chemin, il faut apprendre à ouvrir son cœur. Ne t’inquiète pas ! Tu as encore une longue route à parcourir où tu auras tout le loisir de t’y exercer.

-     Oui ! ai-je dit, je vous promets que j’essaierais désormais d’ouvrir mon cœur, monsieur le rocher. Mais il y a autre chose que je n’ai pas compris pendant ce voyage…

-     Oui, dit le rocher, je t’écoute…

-     Eh bien…, après avoir traversé la caverne, je me suis retrouvé dans un espace terrifiant où j’ai rencontré mademoiselle Gaïa… on a été aspiré dans un grand tourbillon…  et je me demande pourquoi elle m’a obligé à la suivre…

-     Oh ! C’est simple ! dit le rocher, mademoiselle Gaïa a voulu te montrer les conséquences de ta recherche égoïste. Elle t’a donc fait voyager dans le temps. Ainsi, tu as pu constater que la recherche égoïste des joyaux risquait de détruire à tout jamais tes chances de trouver le trésor. Voilà pourquoi tu as visité ces contrés terrifiantes ! Mademoiselle Gaïa a voulu te faire comprendre qu’il était temps de quitter le chemin des chercheurs de trésor égoïstes, mon garçon… qu'il était temps d’ouvrir ton cœur… d’élargir ton espace intérieur… pour y accueillir tous les évènements et tous les personnages que tu rencontreras sur ton chemin. Oui, mon garçon ! Aujourd'hui, tu dois apprendre à ouvrir ton cœur… c’est ainsi que tu trouveras le véritable chemin qui mène au trésor. 

Après sa tirade, le rocher moussu est resté un instant silencieux. Puis, comme je m’apprêtais à repartir, il a ajouté :

-     Réfléchis bien à ce que tu as appris aujourd'hui, mon garçon. Médite longuement les conseils que nous t'avons donnés. Et lorsque le fruit de tes pensées sera mûr, alors tu pourras chercher celle ou celui qui guidera tes pas sur ce long, difficile et merveilleux chemin intérieur. Allez ! dit-il, à présent, rejoins le Grand Labyrinthe, mon garçon ! Et n’oublie pas nos consignes ! Bon courage !

 

 

PARTIE 14 OU SE TROUVE LE CHEMIN INTERIEUR ?

 

Porte 88 Trouver le chemin interieur est bien difficile

Le quartier des tristes ermites –

Commença alors une nouvelle période… une période pleine d’espoir… Mais la promesse d’horizons nouveaux amène souvent avec elle son lot de doutes et d’angoisses. Et j’avais si peur de retomber dans la tristesse que je me mis à chercher le chemin intérieur avec beaucoup d'obstination. Malgré les conseils des habitants de mon île, j’ignorais tout de ce drôle de chemin. Comment le trouver ? Comment y cheminer ? C’était-là des questions bien difficiles… (sans doute les questions les plus difficiles auxquelles il me fallut répondre au cours de ce voyage…) J’avais beau passer mes jours et mes nuits à y réfléchir… en songeant aux paroles de ma Fleur, à celles de la pierre, à celles du pélican, à celles du rocher et à celles de mademoiselle Gaïa… je n’avais toujours pas la moindre idée sur la façon de trouver ce mystérieux chemin...

  

 

Porte 89 Monsieur christian m'indique les portes du chemin interieur

La clairiere de l'imaginaire –

Heureusement que le voyage nous réserve parfois de belles surprises (surprises qui semblent, le plus souvent, tomber du Ciel… lorsqu’on s’y attend le moins…). Et celle qui arriva au cours de cette période fut sans nul doute l’une des plus belles et des plus instructives de mon voyage. Il s’agit de ma rencontre avec monsieur Christian qui débarqua chez moi un soir pour éclairer mon chemin et me mettre le cœur en fête. Ce jour-là, alors que j’étais dans mon petit appartement du quartier des Tristes Ermites (que je ne m’étais pas encore résolu à quitter), confortablement installé dans mon fauteuil à ruminer quelques vaines pensées sur l’intérieur, un livre (un livre posé sur l'une des étagères de ma bibliothèque) m’est tombé dessus (oui, le livre de monsieur Christian m'est littéralement tombé entre les mains). Je l’avais trouvé quelques temps plus tôt chez un marchand de livres installé sur les quais du grand Fleuve et je l’avais rangé dans ma bibliothèque (sans même avoir pris la peine de l’ouvrir). Et soir-là, dès la première page, monsieur Christian - Ô miracle du voyage - se mit à me parler. Voici à peu près ce qu’il me raconta :

-     Oh ! mon ami ! dit-il, si vous pouviez reconnaître l’obscur et le merveilleux du voyage, si vous pouviez reconnaître les joyaux qu’il vous offre à chaque instant, alors vous considéreriez votre chemin comme un trésor fragile et inestimable… Si vous pouviez reconnaître la merveille d’un brin d’herbe caressé par le vent, la grâce d’un oiseau dans le Ciel, la douce chaleur d’un rayon de soleil, la délicatesse des pétales d’une fleur, la beauté subtile des feuilles d’un arbre éclairé par la lumière, le silence admirable de la chambre close et la sagesse du rire des P’tits Dôms… si vous pouviez accueillir en votre cœur toutes les merveilles du voyage, alors vous récolteriez des graines de joie inépuisable… que vous pourriez semer sur votre chemin… comme des pépites d’or… laissées aux autres résidents…

 

Monsieur Christian m'a parlé toute la nuit, égrenant chaque mot de sa voix douce et tranquille… et prenant soin, entre deux phrases, d’aérer sa parole par de longs silences… comme s’il craignait de tacher la douce quiétude de la nuit par le vacarme des mots... Entre deux phrases, il lui arrivait aussi, d’éclater de rire (un rire qui explosait comme un soleil dans le ciel du silence et de la nuit…). Monsieur Christian riait comme s’il se moquait de lui-même… comme s’il ne pouvait croire un instant aux choses sérieuses qu’il racontait… Toute la nuit, il me parla du voyage, des joyaux, du trésor et de toutes les petites choses rencontrées sur notre chemin (de toutes ces petites choses qu’aucun résident ne prenait la peine de regarder). Et lui ne cessait de s’en émerveiller… Au détour d’un silence, il m’a avoué qu’il passait ses jours à s’émerveiller de Tout et de Rien et qu’il tentait chaque jour de goûter à l’obscur et au merveilleux du voyage dans la joie et la solitude de sa chambre close.

 

p6

 

Monsieur Christian habitait avec lui-même… dans la solitude… et pourtant jamais il n’était seul… il y avait toujours quelque part près de lui un ami qui l’émerveillait… Et après un long silence, il m’a invité à poser son livre :

-     Un livre ! dit-il, ce n’est rien… rien qu'un bagage pour le voyage… rien qu'un modeste ami qui oriente nos pas pour voyager le cœur plus libre et plus joyeux… Jamais un livre ne pourra nous ouvrir les portes du trésor… il pourra peut-être nous offrir quelques clés… Aussi, je vous en conjure, jeune homme… refermez mon livre et poursuivez votre chemin en apprenant à goûter à l’obscur et au merveilleux du voyage…

 

J'ai refermé le livre de monsieur Christian et j'ai réfléchi toute la nuit à ses merveilleuses paroles. Comment faisait-il pour contempler avec tant de légèreté et de profondeur le voyage et ses beautés… comment faisait-il pour s'émerveiller de Tout et de Rien… pour goûter à l’obscur et au merveilleux… comment faisait-il pour accueillir avec joie toutes les petites choses rencontrées sur le chemin ? Quel était donc son secret…? Et je me dis qu’il devait avoir un cœur bien large et bien ouvert pour être capable de voyager ainsi… Etait-ce donc la clé qui ouvrait les portes du chemin intérieur ? Comment le savoir ? Et comment emprunter cette route qui avait l’air si douce et si merveilleuse ? Qui, sur cette planète, pouvait guider mes pas sur ce chemin ? Et les paroles du rocher moussu me revinrent en mémoire. J’avais, je crois, à présent suffisamment méditer sur l’intérieur… il était temps de rencontrer celui qui m’aiderait à marcher sur ce chemin plein de promesses !

 

  

Porte 90 Les pelerins

Le quartier des chercheurs du dedans –

Quelques jours plus tard, je partis à la recherche de celui qui pourrait guider mes pas sur le chemin intérieur. J'ai d’abord cherché dans le quartier des Tristes Ermites… mais aucun résident ne semblait pouvoir m'aider… aucun n'était allé assez loin sur le chemin pour éclairer mes pas… J’ai donc continué à marcher, un peu au hasard, traversant différents quartiers du monde des Grands Dôms (dont j’ignorais totalement l’existence), arrêtant chaque passant pour lui demander s’il connaissait le chemin qui menait à l’intérieur. Mais nul, en ces contrées, ne semblait connaître cette direction… J’ai donc continué à marcher… et mes pas m’ont amené (par je ne sais quel miracle) dans un quartier minuscule à la périphérie du Grand Labyrinthe, le quartier des Chercheurs du Dedans. C’était un quartier étrange… à la fois isolé (très excentré) et placé sans nul doute au cœur même de la Planète… c'était un quartier étroit et à la superficie minuscule (du moins en apparence…) alors que ses dimensions (je l'appris plus tard) étaient vertigineuses… oui, ce quartier était beaucoup plus vaste qu'il n'en avait l'air… beaucoup plus vaste sans doute que le Grand Labyrinthe….

Malgré son isolement et son apparente étroitesse, ce quartier était habité par de nombreux résidents et fréquenté par une foule de pèlerins (des résidents des autres quartiers de la Planète qui y séjournaient à titre provisoire… avant de retourner dans leur quartier d’origine…). Après avoir franchi la frontière, j’ai hélé un passant pour demander mon chemin.

-     Hé ! Bonjour monsieur…, ai-je dit, je… je  cherche le chemin intérieur… peut-être pourriez-vous orienter mes pas…

-     Oui, bien sûr ! dit-il, quel genre de chemin intérieur cherchez-vous exactement ?

 

J’ai regardé le pèlerin (reconnaissable à son bâton) avec perplexité.

-     Eh bien ! Je n'en sais rien, monsieur ! Je cherche seulement… celui qui pourrait… m’accompagner sur le chemin intérieur… pour… pour qu'il m'aide à trouver le trésor…

-     Ah ? dit-il, vous êtes à la recherche d'un guide...? Eh bien ! Bon courage, jeune homme ! Moi, tous ceux que j'ai rencontrés m'ont dit que je n'étais pas encore prêt à emprunter ce chemin… je suis venu trop tôt, paraît-il… je rentre chez moi… je reviendrais plus tard. J’espère que vous aurez plus de chance… ! Allez ! Je vous laisse ! Bon courage, jeune homme !

J'ai regardé le pèlerin s'éloigner en direction de la frontière et j'ai poursuivi mon chemin. Quelques instants plus tard, en arrivant à proximité du centre du quartier, j'ai croisé un autre pèlerin. Je l'ai arrêté.

  

p7

 

- Bonjour, monsieur…., ai-je dit, je… je suis à la recherche d'un guide… pour orienter  mes pas sur le chemin intérieur… pourriez-vous me renseigner…? 

-     Vous renseigner… ? dit-il, eh bien… ça dépend… Avez-vous une idée du guide que vous souhaitez rencontrer ?

-     Euh… non ! ai-je dit, je n’en ai aucune idée. Je cherche seulement celui qui pourrait guider mes pas…

-     Ah ! dit-il, eh bien ! Dans ce cas, le plus simple serait - sans doute - d’aller voir monsieur Arnaud. C’est un résident de longue date qui a longuement étudié le chemin intérieur. Il y a de grandes chances pour qu’il puisse guider vos premiers pas sur le chemin…

-     Monsieur Arnaud ? ai-je répété, et où habite-t-il ?

Et le pèlerin m’expliqua à l’aide de son bâton le plus court chemin pour me rendre chez monsieur Arnaud.

-     Oh ! dit-il, vous n'aurez aucun mal à le trouver… il habite le centre du quartier… dans la rue principale. Et si vous vous perdez en chemin, vous n'aurez qu’à demander à d’autres pèlerins. Tout le monde le connaît par ici !

-     Ah… ? ai-je dit, eh bien…, merci, merci beaucoup monsieur.

-     Oh ! dit-il, ce n’est rien ! Il est bien naturel de s’entraider entre pèlerins. J’ai été ravi de vous renseigner, jeune homme ! Et je serais très heureux si monsieur Arnaud pouvait éclairer vos pas !

-     Eh bien… oui, ai-je dit, j’espère qu’il sera en mesure de m’aider.

-     Oh ! dit le pèlerin, vous n'avez aucune raison de vous inquiéter, jeune homme ! Vous pouvez aller le voir en toute confiance. Son expérience du chemin intérieur est très grande… et il est sans doute l'une des plus célèbres figures du quartier… Certains disent qu’il n’a pas son pareil pour orienter ceux qui cherchent la porte du chemin intérieur. D’ailleurs, beaucoup de pèlerins viennent le voir dès qu'ils arrivent dans le quartier. Tout le monde s'accorde à dire qu'il est toujours de très bons conseils. Avant de s'installer ici comme guide, il a beaucoup voyagé…  sur tous les quartiers de la Planète et ici un peu partout dans le quartier des Chercheurs du Dedans… il en connaît sûrement tous les coins et les recoins… et certains disent qu’il serait même allé au bout du chemin et qu’il aurait trouvé le trésor… en tout cas, je suis sûr qu'il pourra éclairer vos pas et vous donner quelques bons conseils. Allez ! Je vous laisse, jeune homme ! Bonne chance !

 

J’ai remercié le pèlerin pour son aide précieuse et j’ai pris la direction de la rue principale. Arrivé devant un bâtiment aux allures sobres (à la façade luxueuse et dépouillée), je me suis arrêté et j’ai frappé à la porte, le cœur battant. 

 

 

Porte 91 Ma premiere rencontre avec monsieur arnaud

Le quartier des chercheurs du dedans –

-     Entrez ! dit-il, c’est ouvert !

J’ai poussé la porte. Monsieur Arnaud était assis à son bureau dans une grande pièce tapissée de livres.

-     Bonjour ! dit-il, comment vous appelez-vous, jeune homme ?

-     Je… je m’appelle petit Pierre, monsieur.

Monsieur Arnaud m’a regardé avec amusement.

-     Pouvez-vous me dire ce que vous venez faire par ici ?

Je fus un peu surpris par cette question (et par cet accueil)… mais j’ignorais encore que monsieur Arnaud éprouvait un malin plaisir à déstabiliser son interlocuteur… il ne manquait jamais une occasion (je l'appris très vite) d'ébranler nos certitudes et nos valeurs relatives…. et monsieur Arnaud adorait également donner des explications… (je l'appris aussi très rapidement)… dès qu'il en avait l'occasion, il partait dans d'interminables discours sur le chemin, la recherche des joyaux et la quête du trésor… sans doute une façon pour lui de nous montrer qu’il connaissait très bien le sens du voyage…

-     Euh… eh bien…, ai-je dit, je … 

-     Oh ! dit-il, vous avez l’air mal à l’aise ! Est-ce donc la première fois que vous venez dans le quartier ?

J’ai rougi jusqu’aux oreilles (un peu honteux de lui avouer mon inexpérience en matière de chemin intérieur).

-     Je… enfin… non… c’est… enfin… oui, ai-je dit, c’est la première fois, monsieur Arnaud…

Monsieur Arnaud a souri.

-     Vous savez, dit-il, on n’arrive jamais ici par hasard. Seriez-vous à la recherche d’un professeur pour orienter vos pas sur le chemin ?

J’ai acquiescé d’un hochement de tête. Monsieur Arnaud est resté silencieux. Il s’est contenté de me dévisager (d’une façon très gênante).

-     Depuis combien de temps êtes-vous sur le chemin intérieur, jeune homme ?

-     Je…

-     Oh ! dit-il, inutile de répondre… votre gêne et votre égarement sont si visibles… vous ne devez pas y cheminer depuis très longtemps, n’est-ce pas ? Mais il faut bien un début à tout… 

Monsieur Arnaud a planté ses yeux dans les miens.

-     Depuis combien de temps êtes-vous à la recherche du trésor, jeune homme ? 

-     Euh… eh bien…, ai-je dit, je… je cherche le trésor depuis le début de ce voyage, monsieur… j’ai… j’ai toujours cherché les joyaux… depuis le quartier des P'tits Dôms… je les ai cherchés un peu partout… j’ai visité de nombreux quartiers… j’ai  trouvé les joyaux dans le quartier des Boîtes… puis je les ai perdus… ensuite, j’ai traversé beaucoup d’épreuves pour essayer de les retrouver… mais je n’ai pas réussi à les récupérer… ensuite j’ai erré longtemps… j’ai beaucoup souffert… j’ai rencontré beaucoup de souffrances… partout… sur cette planète… et au fond de mon cœur… puis comme je ne savais plus où aller, j’ai marché longtemps… et j’ai fini par arriver ici…

 

p8

 

Monsieur Arnaud a froncé les sourcils.

-     Vous avez l’air de vous plaindre des difficultés du voyage ! Il n'y a pourtant aucun doute, jeune homme ! Ce voyage est merveilleux… je reconnais qu’il est parfois difficile et source de souffrances… mais les épreuves ne sont pas inutiles. Vous pouvez me croire ! Tout ce que vous avez enduré a un sens ! Les épreuves et la souffrance sont des chances formidables pour les chercheurs…

-     Les épreuves et la souffrance… des chances formidables ?

-     Eh oui ! Bien sûr ! dit monsieur Arnaud avec un grand sourire (ravi sans doute de trouver là une occasion de me donner quelques explications…).

-     C’est très simple ! dit-il, vous avez cherché le trésor un peu partout, n’est-ce pas ? Vous avez visité de nombreux quartiers sur cette Planète, vous vous êtes installé dans certains en croyant y découvrir les joyaux… vous avez cru les trouver… mais vous les avez perdus… ensuite vous avez essayé de les récupérer… mais vous n'y êtes pas parvenu… alors vous êtes parti… vous avez commencé à errer ici et là… vous avez vécu une période de grandes souffrances… mais vous avez eu l’intelligence de poursuivre votre chemin… et vous avez fini par arriver dans ce quartier…

-     Oui ! Je le sais bien, monsieur Arnaud ! C’est… c'est exactement ce que je viens de vous expliquer…

-     J'en ai conscience ! dit-il, mais il n’est pas inutile d'insister sur le sens de vos pas, jeune homme ! Il est, croyez-moi, de la plus haute importance de comprendre ce qui vous a poussé à venir jusqu'ici… Il faut bien réfléchir à votre cheminement… c’est ainsi que l’on progresse vers le trésor !

J’ai regardé monsieur Arnaud avec perplexité.

-     Eh bien…, oui… peut-être…, ai-je dit, peut-être…, monsieur Arnaud !

-     Ne prenez pas mes paroles à la légère, jeune homme ! Je vous livre ici la clé qui ouvre la porte du quartier des Chercheurs du Dedans ! Sans cette traversée du Labyrinthe, jamais vous n'auriez découvert le chemin intérieur. Si vous n'aviez pas visité la Planète, par quel miracle, dîtes-moi, auriez-vous trouvé ce quartier… Avant d'arriver jusqu'à nous, il vous a d'abord fallu comprendre que les joyaux des autres quartiers n'étaient pas les vrais joyaux. Cela a été, il est vrai, source de grande souffrance. Mais sans cette épreuve, vous seriez resté dans le quartier qui vous semblait le plus propice à trouver les joyaux… N'est-ce pas d'ailleurs ce qu'il vous est arrivé dans le quartier des Boîtes ? Comme la plupart des Grands Dôm, vous y avez séjourné longtemps… très longtemps… trop longtemps sans doute… Mais heureusement que vous avez fini par perdre ces joyaux… et que vous avez poursuivi votre chemin… ces souffrances, ces épreuves et cette traversée de la Planète ont donc été nécessaires pour arriver ici…  

-     Oui… peut-être…,  ai-je dit, peut-être avez-vous raison, monsieur Arnaud mais… pourquoi certains résidents découvrent le quartier des Chercheurs du Dedans… ? Et pourquoi certains empruntent le chemin intérieur alors que d’autres ne soupçonnent même pas son existence… ?

Monsieur Arnaud eut un petit sourire moqueur.

-     Eh bien ! Hum ! hum ! dit-il, je viens en partie de vous donner la réponse, jeune homme… mais peut-être souhaiteriez-vous quelques explications supplémentaires ?

J’ai hoché la tête en guise d’approbation.

-     Eh bien ! dit-il, chaque résident de cette Planète est mû par une force intérieure qui le pousse à voyager. Cette force permet à chacun de trouver son chemin à travers les différents quartiers de la Planète… chacun s’arrête dans le quartier qui semble répondre à ses attentes… là où il pense pouvoir trouver une partie des joyaux. D’autres résidents, en revanche, ne parviennent jamais à se satisfaire des faux-joyaux ou des bouts de vrais joyaux qu’ils ont trouvés. Aussi, changent-ils sans cesse de quartiers… allant ici et là… pour tenter de découvrir les vrais joyaux et le trésor. Et vous appartenez sans nul doute, jeune homme, à cette catégorie de chercheurs ! Aujourd'hui, cette force intérieure vous a conduit ici, dans le quartier des Chercheurs du Dedans, car vous sentez à présent, au fond de votre cœur, que seul le chemin intérieur peut vous mener au trésor…

 

Monsieur Arnaud a fait une courte pause. Puis (après un instant d’hésitation), il a ajouté :

-     Mais vous savez, jeune homme, nous sommes tous sur cette Planète des chercheurs de trésor… et tous les résidents du Grand Labyrinthe finiront un jour par emprunter ce chemin… ce n'est qu'une question de temps… (et de mûrissement intérieur…) lorsqu’ils comprendront enfin que les joyaux et le trésor ne peuvent être trouvés à l’extérieur… qu’il est vain de les chercher dans les autres quartiers, ils viendront ici… et se tourneront tout naturellement vers le chemin intérieur.

-     Oui… peut-être…, ai-je dit, peut-être…, monsieur Arnaud. Mais lorsque l’on a découvert le quartier des Chercheurs du Dedans, comment fait-on pour avancer sur le chemin ?

 

Monsieur Arnaud a hoché la tête (d’un air réprobateur).

-     Ne précipitez pas les choses, jeune homme ! Il est sage de se montrer patient ! En matière de chemin intérieur, il faut savoir se hâter lentement. Nous aurons tout le temps d’en parler. En attendant, je vous invite à réfléchir au sens de vos pas. Et si vous le souhaitez, je vous offre l’hospitalité. Vous pouvez vous installer ici pour la nuit. Demain, nous pourrons aborder le chemin intérieur !

 

J’ai à peine eu le temps de remercier monsieur Arnaud (pour ses explications et son hospitalité) qu’il avait déjà repris son travail (l’écriture d’un gros livre sur le chemin du Dedans). Je l’ai regardé un instant, la tête étourdie par cette avalanche d’explications et j’ai quitté la pièce pour aller m’installer dans la salle réservée aux pèlerins.

 

 

Porte 92 Ma fleur me propose de faire le point sur mon voyage

L'île de la conscience –

Assis dans la salle des pèlerins, je me mis à réfléchir à ce qu’avait dit monsieur Arnaud. Il m’avait raconté des choses assez surprenantes (et je dois le reconnaître aussi assez convaincantes)… J’avais le sentiment que ses paroles avaient résonné à l’intérieur… comme s’il avait réussi à allumer une petite lumière pour éclairer l’obscurité du dedans… Mais je ne pouvais me contenter de ses explications, il me fallait réfléchir par moi-même. J’ai donc poussé la porte de l’île de la Conscience pour demander confirmation à ma Fleur.

 

p9

 

-     Bonjour, ma Fleur !

-     Tiens ! dit-elle, bonjour, mon garçon ! Que viens-tu faire par ici…?

-     Je… je voudrais savoir, ma Fleur, si monsieur Arnaud m’a dit la vérité à propos du chemin…

-     La vérité à propos du chemin… ? Que veux-tu savoir, mon garçon ?

-     Eh bien…, ai-je dit, monsieur Arnaud m’a assuré que nous devons tous parcourir un long chemin avant de trouver le quartier des Chercheurs du Dedans…

 

Ma Fleur a agité imperceptiblement ses pétales.

-     C'est exact ! dit-elle, monsieur Arnaud t'a dit la vérité, mon garçon. Il suffit de regarder ton parcours pour s’en rendre compte… 

-     Oui, ai-je dit, sans doute, ma Fleur. J’ai parcouru un très long chemin mais… je n’ai pas encore vraiment compris le sens de mes pas…

-     Le sens de tes pas… ?

-     Eh bien…, oui, ma Fleur ! Je ne sais toujours pas pourquoi j’ai traversé tous ces quartiers…  

-     Ah ?!!  dit-elle, eh bien… sans doute parce que tu avais des choses à y apprendre. Le voyage pousse chaque résident à visiter les quartiers qui permettent de faire grandir en lui les qualités indispensables pour trouver le trésor…

J’ai regardé ma Fleur un peu dépité par cette explication.

-     Bon ! dit-elle, tu as raison ! Je crois qu'il est temps de faire le point sur ton voyage. Il serait insensé de poursuivre ta route sans comprendre ce qui t'a amené jusqu'ici. Avant de t'engager sur le chemin intérieur, il est très important que tu comprennes le sens de tes pas… 

-     Oui, ai-je dit, tu as raison, ma Fleur ! Explique-moi mon voyage !

-     Non ! dit-elle, ce n’est pas mon rôle, mon garçon ! Si tu souhaites quelques explications, va voir madame La pierre !

J'ai remercié ma Fleur et je suis allé voir madame La pierre.

 

 

Porte 93 Madame la pierre confirme les explications de monsieur arnaud

L'île de la conscience –

-     Inutile, dit la pierre, de m’expliquer le but de ta visite ! J’ai entendu ta requête, mon garçon. Assieds-toi ! Je vais t’expliquer !

Je me suis assis au côté de la pierre et j’ai ouvert grandes mes oreilles.

-     D’abord ! dit-elle, tu dois comprendre que ce n’est pas le hasard qui a guidé tes pas… mais la nécessité du voyage. Ainsi, comme tous les résidents de cette Planète, mon garçon, tu as commencé ce voyage dans le quartier des P’tits Dôms… car il faut bien commencer par le commencement, n’est-ce pas ? Et comme te le dirait sans doute l’ami du grand saule…

-     L’ami du grand saule…, madame la pierre ? Vous voulez dire, le vieux chêne… ?

-     Oui, dit-elle, le vieux chêne te dirait sûrement qu’avant de resplendir en pleine lumière, il faut d’abord être un petit gland obscur qui apprend peu à peu à sortir de terre sous les branchages de ses aînés…

-     Oui ! ai-je dit, d’accord, madame La pierre ! Il est sans doute naturel de commencer par le commencement… mais pourquoi mes pas m'ont-ils ensuite conduit dans le quartier de la Capitale ?

-     Parce que le quartier de la capitale, mon garçon, est un passage obligatoire sur cette Planète. On y apprend des choses très importantes… des choses absolument capitales… pour la suite du voyage. On y découvre le joyau de l’intelligence qui doit naturellement nous amener à découvrir le joyau de la bonté. Et l’intelligence et la bonté sont sans aucun doute, mon garçon, les joyaux les plus importants pour trouver le trésor…

-     Oui ! ai-je dit, d’accord, madame La pierre ! Et ensuite pourquoi ai-je dû traverser le quartier des Boîtes ?

-     Oh ! dit-elle, le quartier des Boîtes ! Voilà un quartier très intéressant, mon garçon ! C’est le quartier du monde des Grands Dôm le plus fréquenté… et lorsque l’on quitte le monde des P’tits Dôms, il est tout à fait naturel d’y séjourner quelques temps… comme tu le sais, la plupart des résidents y passent la plus grande partie de leur voyage. Celui qui traverse le quartier des Boîtes se rend compte de l’incroyable diversité des chemins… il apprend que tous les résidents sont (d’une façon ou d’une autre) des chercheurs de trésor… et il apprend à chercher les joyaux…

-     Oui, ai-je dit, et alors madame La pierre… ?

-      Eh bien, dit-elle, celui qui traverse le quartier des Boîtes finit un jour par comprendre que les joyaux après lesquels il ne cesse de courir sont en fait de faux-joyaux. Cela peut prendre, je dois le dire, un certain temps ! Mais tout chercheur de trésor finit toujours par s’en rendre compte. Cette expérience douloureuse fait alors naître en lui le désir d’aller plus loin, de poursuivre son voyage vers d’autres contrées… Et n’est-ce pas ce qu'il t’est arrivé, mon garçon ?

-     Oui, ai-je dit, c’est vrai, madame La pierre ! Et le quartier des Sans souci ?

-     Oh ! dit-elle, le quartier des Sans Soucis est un quartier un peu particulier ! La plupart de ceux qui y séjournent ont été déçus par le quartier des Boîtes… beaucoup sont si désespérés de n'avoir trouvé aucun sens à leur chemin qu'ils préfèrent se consacrer entièrement aux plaisirs du voyage…

-     Oui… peut-être…, madame La pierre, et alors…?

-     Eh bien ! dit-elle, ce quartier ne t’a-t-il pas appris à porter un regard plus léger sur le chemin…? Toi qui as toujours voyagé avec gravité et sérieux, n'y as-tu pas découvert l’insouciance et la légèreté… ? La légèreté est une excellente façon d’aborder le voyage, mon garçon… et une qualité indispensable pour avancer sur le chemin du Dedans. Certes, il faut bien se garder d’y sombrer totalement… au risque de passer le reste du voyage dans ce quartier ! Mais ses habitants ne t’ont-ils pas appris à te détendre en toutes circonstances et à accorder moins d’importance aux évènements du voyage ?

-     Oui, ai-je dit, d’accord, madame La pierre, et le quartier des Cupidons ?

-     Oh ! dit-elle, le quartier des Cupidons ! Voilà un quartier qui t’a permis de rencontrer l’amour, mon garçon… l’amour avec un petit " a " ! Tu y as découvert l’amour dans sa forme la plus étroite… un amour qui n’est autre qu’un attachement égoïste à ceux qui répondent à tes attentes et à tes désirs. Un amour qui se sert des autres résidents pour parvenir à ses fins. Voilà une forme d’amour vraiment pitoyable, mon garçon ! Une forme d’amour pitoyable mais absolument nécessaire pour comprendre que ce chemin-là est une impasse… et que l’Amour véritable est bien plus vaste ! Rappelle-toi des paroles du père Pierre et de celles de mademoiselle Aimée lorsqu’elle t’a quitté, mon garçon ! Ne t’ont-ils pas dit que l’Amour n’échangeait rien… que l’Amour donnait sans compter… qu’il donnait sans attendre… Et crois-moi, mon garçon ! Cette forme d’Amour est une qualité absolument indispensable pour trouver le trésor… 

-     Oui, madame La pierre ! Vous avez sans doute raison ! Mais ensuite, pourquoi ai-je visité le quartier des Tristes ermites ?

-     Oh ! Parce que tu as été déçu par la traversée du monde des Grands Dôms, mon garçon ! Tu t’es alors enfoncé dans la solitude. Ce quartier t’a fait comprendre les dangers de l’isolement et du repli sur soi. Tu y as appris deux choses importantes : qu’il était vain de vouloir avancer sur le chemin qui mène au trésor sans les autres résidents ! Et qu’il était tout aussi vain d’attendre d’eux qu’ils cheminent à ta place ! Ce quartier t’a appris à te débrouiller seul ! Et cette forme de solitude est nécessaire sur le chemin intérieur. Même si les autres résidents peuvent nous aider, nous soutenir et guider nos pas au cours de ce voyage, on chemine toujours seul sur son chemin…  

-     Oui, ai-je dit, je comprends, madame La pierre ! Et ce n’est pas la peine de poursuivre vos explications… la suite du voyage, je la connais !

-     Alors, c’est parfait ! dit-elle, puisque tu as compris le sens de tes pas, tu peux continuer ton voyage… et commencer à avancer sur le chemin du Dedans ! 

 

 

Porte 94 Monsieur arnaud poursuit ses explications

Le quartier des chercheurs du dedans –

Le lendemain, je frappai à la porte de monsieur Arnaud aux premières heures du jour. Il m'invita à m'asseoir face à son bureau et nous avons poursuivi notre discussion.

 

-     Alors, dit-il, avez-vous réfléchi au sens de vos pas, jeune homme ?

J’ai hoché la tête.

-     Oui, ai-je dit, j’ai bien réfléchi, monsieur Arnaud. J’ai compris le sens de mon voyage mais… je ne sais toujours pas comment avancer sur le chemin du Dedans.

Monsieur Arnaud m'a regardé en fronçant les sourcils.

-     Chaque chose en son temps, jeune homme ! Le chemin intérieur est une voie périlleuse et difficile. Inutile de s’y précipiter ! Si vous souhaitez avancer sur ce chemin, il vous faudra d'abord ouvrir votre cœur et élargir votre esprit… ce sont là les premiers pas sur le chemin…

-     Ouvrir mon cœur et élargir mon esprit… ? D'accord ! ai-je dit, et comment dois-je m'y prendre, monsieur Arnaud ?

Monsieur Arnaud a toussoté.

-     Hum ! Hum ! dit-il, eh bien ! C’est là un exercice à la fois très simple… et fort compliqué…

Et il a planté ses yeux dans les miens.

 

p10

 

-     Pour ouvrir votre cœur et élargir votre esprit, il vous faudra laisser venir à vous tous les évènements du chemin… sans en rejeter un seul… il vous faudra apprendre à accueillir chaque chose, chaque être et chaque événement du voyage… qu'ils vous semblent porteurs de joyaux ou non, qu'ils vous semblent agréables ou désagréables n’a aucune importance… vous devrez tous les laisser entrer dans votre cœur… pour l’attendrir… et les laisser pénétrer dans votre esprit… pour l’éclairer ! Alors soyez sûr que vous avancerez sur le chemin du Dedans ! Mais n'allez pas imaginer que c'est là une tâche facile… il s'agit sans doute de l'un des exercices les plus difficiles de ce voyage…  voilà pourquoi la très grande majorité des pèlerins et des chercheurs de trésor qui arrivent dans le quartier cherchent d'abord une école et un professeur pour guider leurs pas.

J’ai regardé monsieur Arnaud en fronçant les sourcils.

-     Une école et un professeur…? Est-il donc impossible de cheminer seul et sans guide sur ce chemin… ?

Monsieur Arnaud m'a regardé avec un air de moquerie évident.

-     Oh ! dit-il, chacun est libre ! Mais il n'est sans doute pas inutile de vous dire, jeune homme, qu'il est extrêmement dangereux de s'aventurer sur ce chemin sans l’aide d’un professeur sérieux et expérimenté ! Vous savez... ceux qui arrivent dans ce quartier sont un peu… comme des P’tits Dôm… incapables de marcher seuls… le chemin du Dedans est si long, si difficile et si dangereux que ceux qui s’y aventurent seuls prennent tous les risques… Croyez-moi, jeune homme ! Sur ce chemin, les dangers sont innombrables… et il n’est pas rare de voir certains chercheurs se perdre en route…, tourner en rond jusqu’à la fin de leur voyage, ou même se rompre le cou à la première ornière… Oui! Croyez-moi, jeune homme ! Ce chemin est une véritable ascension ! Et y cheminer n’est pas, comme on le croit un peu naïvement, une partie de plaisir… ceux qui s’imaginent que le chemin du Dedans est un sentier doux, tendre et plaisant ne sont pas au bout de leurs peines et de leurs surprises… Le chemin intérieur est un chemin rude et merveilleux qui monte vers la Lumière ! C’est un chemin abrupt et difficile ! Et il est plus sage d’y cheminer en compagnie d’un professeur et au sein d’une école.

J'ai regardé monsieur Arnaud avec un grand sourire.

-     Eh bien…, ai-je dit, vous… vous pourriez devenir mon professeur, monsieur Arnaud…

-     Moi… ? Ah non, jeune homme ! Il est trop tôt pour que je vous accepte comme élève... et pour que vous m'acceptiez comme professeur. C'est un choix qui nécessite un peu de temps… et qui mérite réflexion… On ne choisit pas ainsi le premier élève qui passe… et le premier professeur venu… chaque pèlerin ou chaque nouveau résident du quartier doit rencontrer plusieurs professeurs avant de prendre le moindre engagement... Aussi il serait sage, jeune homme, que vous preniez la peine de visiter les principales écoles du quartier… de vous renseigner sur les enseignements que l'on y délivre… et de choisir votre professeur avec le plus grand soin…  

-     Bon…, eh bien…, d’accord, ai-je dit (à moitié convaincu par ses arguments), je vais écouter vos conseils, monsieur Arnaud.

-     Voilà une sage décision ! dit-il, et n’oubliez pas de revenir me voir lorsque vous aurez choisi votre école et votre professeur, jeune homme ! Il est très important de savoir où l'on met les pieds avant de s'engager plus en avant sur le chemin…

J’ai remercié monsieur Arnaud pour son hospitalité et ses sages paroles. Je lui ai promis de le tenir informé de mes avancées sur le chemin intérieur et je m’en fus dans les rues du quartier des Chercheurs du Dedans à la recherche d’une école et d'un professeur pour orienter mes pas.

 

 

Porte 95 L'école de maître narcisse lego

Le quartier des chercheurs du dedans –

Malgré les sages conseils de monsieur Arnaud, j’étais si impatient de faire mes premiers pas sur le chemin du Dedans que je m'arrêtai à la première école que je trouvai dans le quartier. Elle était située dans une ruelle minuscule à proximité de la rue principale. Sur la porte (une grande et magnifique porte de bois précieux) était placardée une belle plaque dorée sur laquelle on pouvait lire : Ecole de maître Narcisse Légo, formateur en chemin du Dedans, professeur de Chercheurs de trésor, découvreur de joyaux, diplômé des Hautes Ecoles de Conduite Intérieure. Séduit par cette inscription (pleine de promesses), j’ai sonné à la porte avec l'espoir (immense) que maître Narcisse Légo m’indiquerait, en professeur averti, la voie à suivre pour trouver le trésor. La porte s'est ouverte, laissant apparaître une jolie jeune femme étrangement accoutrée (une pièce d’étoffe enroulée autour des épaules (qui semblait la ligoter…) et coiffée d’un étrange ruban (qui lui emprisonnait la tête).

-     Bonjour ! dit-elle, et bienvenue à vous… si vous voulez bien vous donner la peine d'entrer…

Je l’ai suivie en silence, impressionné par la richesse et la beauté des lieux. Nous avons emprunté un long couloir brillamment éclairé et luxueusement meublé avant d’entrer dans une pièce immense (et non moins luxueuse) qui faisait office de salle de réception.

-     Asseyez-vous ! dit-elle, maître Légo va vous recevoir.

 

Je me suis assis dans un moelleux et profond canapé. Et j'eus tout le loisir (en attendant le maître des lieux) d'admirer le décor fastueux de la pièce. Au mur, entre de longues (et très) imposantes colonnes de marbre et quelques tapisseries aux couleurs dorées étaient affichés d’immenses diplômes (élégamment et savamment encadrés), portant tous le nom de maître Narcisse Légo en lettres démesurées. Et je fus – je dois le dire – très impressionné. Après quelques minutes d’attente, maître Narcisse Légo m’invita à entrer dans son bureau.

-     Asseyez-vous, dit-il, que puis-JE pour vous, mon ami ?

 

Je me suis assis dans un luxueux fauteuil, intimidé (et très impressionné) de me retrouver face à l'éminent professeur Narcisse Légo.

-     Eh bien…, ai-je bafouillé, je… je cherche une école… et un professeur pour guider mes pas sur le chemin du Dedans.

-     Eh bien ! Félicitations ! dit-il, vous avez frappé à la bonne porte, mon ami ! Vous ne pouvez tomber mieux ! JE suis… le meilleur professeur du quartier. Et mon école est sans doute la plus prestigieuse de toutes les écoles du chemin du Dedans…

-     Ah oui… ? ai-je dit, vous… vous êtes le meilleur professeur du quartier… eh bien… vous m'en voyez ravi, monsieur... je suis très….

Maître Narcisse Légo m’a regardé en fronçant les sourcils (usant de tout son charme (absolument ravageur) et de toute sa persuasion… totalement dévastatrice)

-     Voyons, mon ami ! dit-il, comment osez-vous m’appeler "monsieur" ? C'est là un titre réservé au tout venant… la marque que l'on attribue aux rustres de ce monde… N’avez-vous pas remarqué mes diplômes dans la salle de réception et l’inscription sur la porte de mon école ? Ici, mon ami, il est coutume de m'appeler Maître en s’adressant à ma modeste personne. Et si vous souhaitez devenir mon élève, JE vous enjoins de vous conformer à cette règle, mon ami ! Il en va, croyez-moi, du bon fonctionnement de notre institution ! Ai-JE été assez clair, mon ami ?

-     Euh… eh bien…, oui, ai-je dit, d'accord… d’accord, maître Légo !

-     Voilà qui est mieux ! dit-il en regardant (non sans fierté) son reflet dans le miroir, à présent, parlez-moi un peu de vos désirs en matière de chemin intérieur…? Êtes-vous à la recherche du joyau de la beauté… ? Du joyau de l’intelligence… ? Du joyau du pouvoir… ? Du joyau de la richesse… ? Voulez-vous directement trouver le trésor… ? Vous n'avez qu’un mot à dire, mon ami, et JE vous inscrirais dans le programme d’apprentissage le plus approprié à vos attentes.

-     Ah oui… ? ai-je dit subjugué, vous pouvez…

-     Bien sûr ! dit-il, si vous me dîtes ce que vous souhaitez et que vous signez le contrat de notre école, vous aurez l’honneur de devenir mon élève et de suivre mes enseignements. Et si vous suivez à la lettre mes instructions, il ne fait aucun doute, mon ami, que mon programme pourra satisfaire toutes vos attentes et tous vos désirs. Tenez ! dit-il en me tendant les quelques feuilles (dorées) du contrat, il vous suffit de signer au bas de la première page…

J’ai jeté un œil rapide au contrat (totalement convaincu par les belles paroles de maître Légo), lorsque soudain j’ai aperçu au bas de la dernière page, inscrits en lettres minuscules, les tarifs des enseignements.

-     Oh la la ! ai-je dit, l’inscription à votre école est excessivement chère, maître Légo !

-     Certes ! dit-il, je reconnais le caractère pour le moins dispendieux de mes enseignements mais… sachez, mon ami, que JE dispense une formation accélérée de très grande qualité… qui permet à mes élèves de satisfaire tous leurs désirs en quelques jours…  quant aux tarifs, n'ayez aucune crainte, mon ami… nous pourrons toujours trouver un arrangement… 

J'ai regardé maître Légo avec des yeux tout ronds d'étonnement.

-     Vous… vous pouvez satisfaire tous les désirs de vos élèves… en quelques jours… ?

-     Evidemment ! dit-il, mon école répond à toutes les demandes… à toutes les attentes… et à tous les désirs de mes élèves. JE connais parfaitement le chemin qui mène aux joyaux et au trésor. JE détiens les clés de toutes les portes du chemin du Dedans!!!

Et maître Légo a ponctué sa phrase en désignant (d'un geste majestueux) les innombrables portraits de son inestimable personne qui ornaient les murs de son bureau.

 

-     JE suis… un grand maître ! dit-il, le maître des lieux… le maître du quartier… et sans nul doute, le maître du Labyrinthe…

Maître Légo a fièrement planté ses yeux dans les miens.

-     JE suis, dit-il, un maître hors pair… reconnu par l'ensemble de mes pairs ! JE suis… un maître incontesté et incontestable ! JE suis… un maître de la beauté… de l’intelligence… du pouvoir… de la bonté…. et de la richesse ! JE suis… sans conteste le plus grand… le plus beau… le plus intelligent… le plus fort… et le plus riche de tous les résidents de cette Planète ! JE suis… pour ainsi dire, parfait ! JE suis… le maître qu’il vous faut ! Sérieux et authentique ! Et n’est-ce pas ce que vous êtes venu chercher ici, mon ami ?

-     Oui… ! ai-je dit très impressionné (et complètement envoûté par le charme ravageur de Narcisse légo), oui, vous avez l’air absolument formidable, maître Légo !

-     Non ! dit-il, je n’ai pas l’air formidable, mon ami ! JE suis… absolument… extraordinairement… parfaitement… formidable ! 

-     Oui, ai-je dit, vous êtes absolument… totalement… extraordinairement… parfaitement formidable, maître Légo ! Et je suis si heureux de vous rencontrer… Grâce à vous, je vais enfin pouvoir avancer sur le chemin du Dedans ! Vous allez pouvoir guider mes pas ! Vous allez pouvoir m’apprendre à ouvrir mon cœur et à élargir mon esprit… vous allez pouvoir m’apprendre à accueillir tous les évènements du chemin… vous allez pouvoir m’aider à affronter mes peurs et à transformer les valeurs relatives qui m’empêchent d’avancer…  et bientôt, grâce à vous, je trouverais le trésor…

 

p11

 

Maître Légo m’a regardé avec une lueur d’étonnement… (comme s’il n’avait pas compris le sens de mes paroles…) puis il a regardé avec fierté son reflet dans le miroir.

-     Oui ! dit-il, bien sûr, mon ami ! Je vous apprendrais tout ce que vous voudrez… mes enseignements répondront à tous vos désirs. Il vous suffit de signer ce contrat ! Et je vous livrerais les clés qui vous ouvriront toutes les portes du chemin intérieur. Et croyez-moi ! Dans quelques jours, vous trouverez les joyaux et le trésor… et tous vos désirs seront comblés… faîtes-moi confiance, mon ami !

J’ai regardé Maître Légo.

-     Oui, maître Légo ! ai-je dit en baissant les yeux, je vais m’inscrire dans votre école. Je vais signer votre contrat ! Mais je dois d’abord en parler à un ami qui habite le quartier. Je voudrais qu'il partage ma joie. Je lui ai promis de lui parler de l’école et du professeur que je choisirais.

Le visage de maître Légo a soudain changé d’expression. Il m’a regardé d’un air sévère (la bouche déformé par un affreux rictus). 

-     Un ami… dans le quartier ? dit-il, tiens donc ! Et comment s’appelle-il ?

-     Il s’appelle… monsieur Arnaud, maître Légo !

-     Monsieur Arnaud… ? a répété maître Légo (avec une expression de dégoût), vous connaissez ce charlatan… ce vendeur de boniments !  Voilà un personnage infréquentable, mon ami ! Depuis combien de temps le connaissez-vous ?

J’ai baissé les yeux.

-     Eh bien… je l’ai rencontré le jour de mon arrivée dans le quartier, maître Légo ! C’est lui qui m’a conseillé de chercher un professeur et une école pour guider mes pas sur le chemin du Dedans.

-     Oh ! Oui ! dit-il, inutile de m’en dire davantage, mon ami ! Je sais comment s’y prend ce charlatan ! Je connais parfaitement ses méthodes diaboliques ! Il feint de laisser les pèlerins choisir leur chemin en toute liberté. Mais ce n’est là qu’une ruse… qu'une vulgaire stratégie pour les séduire. Je dois reconnaître que c’est une manœuvre très habile… mais il ne faut pas vous y tromper, mon ami ! Monsieur Arnaud est un faux professeur ! Un Charlatan ! Un vendeur de boniments ! Il ferait n’importe quoi pour séduire ceux qui viennent le voir ! Il n'a qu'une ambition : attirer à lui tous les pèlerins pour en faire ses disciples… et je suis persuadé qu’il doit raconter des horreurs sur les autres professeurs du quartier ! Et si vous allez le voir pour lui parler de mon école, je suis sûr qu’il va vous raconter des choses abominables. Il est jaloux de ma notoriété et de mon succès ! Vous ferez bien de vous méfier, mon ami ! Il serait même plus sage de renoncer à lui rendre visite !

J’ai regardé maître Légo un peu embêté.

-     Je ne peux pas, maître Légo ! Je lui ai promis de lui parler de l’école et du professeur que je choisirais. Je le lui ai promis, maître Légo ! Je dois aller le voir !

-     Bon ! dit-il, eh bien ! Soit, mon ami ! Puisque vous lui avez promis, vous devez respecter vos engagements ! On ne peut pas trahir ainsi sa parole, n’est-ce pas ?

Et maître Légo a imperceptiblement fait glisser les feuilles du contrat sous mes yeux.

-     Avant de partir, dit-il, il serait tout de même préférable de signer cette feuille, n'est-ce pas mon ami… ? Ainsi, vous serez certain d’être inscrit pour suivre mes enseignements !

Maître Légo a planté une nouvelle fois ses yeux dans les miens (d’une façon séduisante et déterminée… et pour tout dire, très convaincante).

-     Vous savez, dit-il, les places dans mon école sont très chères et très rares… et beaucoup de pèlerins se battent pour devenir mes élèves ! Je ne voudrais pas que cette occasion unique vous échappe. J’ai eu la bonté de vous recevoir et de prendre le temps de vous parler avec intelligence de mes enseignements. Vous devez donc vous montrer à la hauteur de mes attentes, mon ami ! D’ailleurs, je suis persuadé que vous ferez un très bon disciple! Signez donc cette feuille, mon ami ! Ensuite, vous pourrez partir le cœur tranquille et rendre visite à ce charlatan ! 

J’étais si pressé d’aller annoncer la bonne nouvelle à monsieur Arnaud (mon entrée dans la formidable école de maître Légo et de lui parler du fabuleux programme qui m’attendait pour trouver le trésor) que j’ai signé le contrat les yeux fermés.  

-     Très bien ! dit-il, à présent, vous pouvez y aller, mon ami ! Mais laissez-moi vous mettre une nouvelle fois en garde contre cet imposteur ! Méfiez-vous, mon ami, de tous ceux qui disent vouloir vous aider ! Ils veulent vous détourner du vrai chemin intérieur ! Faîtes-moi confiance ! Je connais bien les combines de ces charlatans ! Et revenez vite ! Ne traînez pas en chemin ! N’oubliez pas que les joyaux et le trésor vous attendent ici ! A tout de suite, mon ami !

 

J’ai remercié maître Légo pour ses précieux conseils, je me suis prosterné trois fois (comme l’exigeait la tradition de l’école) et je me suis précipité chez monsieur Arnaud pour l’informer de mes avancées sur le chemin du Dedans.

 

 

Porte 96 Narcisse lego est-il un vendeur de boniments ?

Le quartier des chercheurs du dedans –

-     Eh bien ! dit monsieur Arnaud, je ne vous attendais pas si tôt, jeune homme ! Ne me faîtes pas croire que vous avez déjà trouvé une école et un professeur…

-     Eh bien ! Si ! ai-je dit, je… je sors à l’instant de l’école de maître Légo. Je me suis inscrit à son programme pour trouver le trésor.

-     Voyez-vous ça ! s’est écrié monsieur Arnaud, n’avez-vous donc jamais entendu parler de Narcisse Légo, jeune homme ?

 

J’ai secoué la tête.

-     Ainsi, dit-il, vous ignorez que Narcisse Légo est le plus grand charlatan du quartier… et sûrement le plus grand vendeur de boniments du Labyrinthe ! Il séduit tous les résidents et tous les pèlerins en quête de trésor ! Il leur promet monts et merveilles ! Il leur demande de signer un contrat hors de prix ! Il les embobine avec ses faux joyaux et ses belles paroles ! Et il raconte les pires mensonges sur les autres professeurs du quartier. Et tous les pèlerins tombent dans le panneau !

J’ai essayé de défendre maître Légo.

-     Maître Légo n’est pas un charlatan, monsieur Arnaud ! Il connaît le chemin du Dedans. Et il m’a promis de m’aider à trouver le trésor en quelques jours.

Monsieur Arnaud a froncé les sourcils.

-     Trouver le trésor en quelques jours ?!! Mais comment avez-vous pu croire à de telles balivernes, jeune homme ! Comment avez-vous pu vous laisser rouler dans la farine par ce bonimenteur ! Comment pouvez-vous espérer trouver le trésor en quelques jours ? Et par quel miracle, dîtes-moi, ce charlatan vous donnerait-il les clés du chemin intérieur ? Il n’en possède aucune…

J’ai regardé monsieur Arnaud avec méfiance.

-     Et vous ? ai-je demandé, qui me prouve que vous possédez les clés du chemin intérieur ? Et qui me prouve que vous n’êtes pas un imposteur ?

-     Moi… un imposteur ? a répété monsieur Arnaud, eh bien… peut-être… croyez ce que vous voulez, jeune homme ! Vous avez raison d’être prudent ! Avant de vous engager la tête baissée sur n'importe quel chemin… je vous invite… et vous suggère fortement de découvrir qui est le véritable imposteur dans le quartier… réfléchissez bien et nous en reparlerons ! 

 

J’ai quitté monsieur Arnaud, un peu fâché et un peu troublé par son discours sur Narcisse Légo. En vérité, je ne savais plus quoi penser… Qui était l’imposteur dans ce quartier ? Maître Légo ou monsieur Arnaud ? J’étais si troublé que j’ai hésité à retourner directement à l’école de maître Narcisse Légo. J’ai donc marché au hasard dans les rues du quartier des Chercheurs du Dedans. Et ne sachant que penser, j’ai poussé la porte de l’île de la Conscience pour demander conseil à ma Fleur.

 

 

Porte 97 Ma fleur me conseille

L'île de la conscience –

-     Ma Fleur ! Eh ho ! Ma Fleur ?

-     Oui ? dit-elle, que veux-tu, mon garçon ?

-     Je…, eh bien…, ai-je dit, je… je suis très embêté, ma Fleur… je… je ne sais plus qui croire dans ce quartier. Je ne connais rien au chemin du Dedans et tous ceux que je rencontre me racontent des choses différentes à propos du trésor…

Ma Fleur a secoué ses pétales.

-     Tu as raison, dit-elle, il faut être prudent en matière de chemin intérieur. Il ne s’agit pas de croire aveuglément n’importe quel professeur ! Et il t’appartient de choisir une école avec clairvoyance… je te conseillerais donc d’aller voir madame la pierre. Elle pourra t’aider à choisir l’école et le professeur qui te conviendront.

J’ai remercié ma Fleur et je suis allé voir madame La pierre.

 

 

Porte 98 Les conseils de madame la pierre

L'île de la conscience –

-     Madame La pierre ! Eh ho ! Madame La pierre ?

-     Tiens ! dit-elle, quelle surprise ! Que me vaut le plaisir de cette visite, mon garçon ?

Et je me suis empressé de lui expliquer mon embarras.

-     Hum ! dit-elle, voilà un choix qui ne manque pas d’intérêt… à ce stade du voyage !

-     Oui…, sans doute, ai-je dit, mais… je me sens un peu perdu, madame La pierre. Que dois-je faire ? Que me conseillez-vous ?

-     Oh ! dit-elle, rien que tu ne saches déjà, mon garçon… que sens-tu au fond de ton cœur ?

-     Je sens… eh bien… je sens qu’il faut que je réfléchisse, madame la pierre !

-     Tu as raison ! dit-elle, eh bien… réfléchissons…, mon garçon !

La pierre m’a prié de m’asseoir à ses côtés.

-     Crois-tu, dit-elle, que l’on puisse trouver le trésor en quelques jours ?

-     Eh bien… je… je n'en sais rien, madame La pierre.

-     Voyons ! dit-elle, réfléchis un peu, mon garçon ! Ne cherches-tu pas le trésor depuis le début de ce voyage ? Et crois-tu que tu puisses le trouver en quelques jours ?

J’ai réfléchi un instant.

-     Oui ! ai-je dit, vous avez raison, madame la pierre ! Il serait étonnant… que je le trouve si facilement.

-     Ensuite, dit-elle, crois-tu que l’on puisse trouver les joyaux et le trésor en signant un contrat ?

-     Eh bien… je… je n'en sais rien, madame la pierre.

La pierre a soupiré.

-     C’est pourtant simple, dit-elle, si on pouvait les trouver en signant un contrat, tu les aurais découverts dans le quartier des Boîtes ! Et les as-tu trouvés ?

-     Non ! ai-je dit, je n’ai trouvé là-bas que les faux joyaux, madame La pierre !

-     Alors, dit-elle, celui qui raconte qu’il peut te donner les joyaux et le trésor en échange d’un contrat n’est qu’une sorte de businessman du chemin du Dedans ! Il fait commerce de joyaux (de faux joyaux) comme d’autres le font de peaux de renard… ce genre de personnages étale (en général) un peu trop de beauté, de bonté, de pouvoir, d’intelligence et de richesse pour être tout à fait honnêtes… ils se vantent de posséder les clés du chemin du Dedans pour mieux cacher leur vide intérieur et l’étroitesse de leur cœur… celui qui te fait croire qu’il peut te donner les clés du chemin intérieur est un menteur, mon garçon ! Car les clés de ce chemin ne se donnent pas… elles ne se vendent pas… elles se trouvent sur le chemin de chaque chercheur… et personne ne peut emprunter ce chemin à la place de celui qui cherche le trésor. Nul professeur ne peut marcher à la place de son élève ! Il peut tout au plus l’accompagner et guider ses pas. Mais il appartient à chaque chercheur de trouver les clés et d’ouvrir les portes sur le chemin qui mène au trésor ! 

J’ai regardé la pierre avec gratitude.

-     Maître Légo… est donc un faux maître, n’est-ce pas madame La pierre ?

-     Je te laisse seul juge ! dit-elle, il t’appartient de réfléchir et de te faire une idée sur chaque chose… chaque être… et chaque expérience de ce voyage. A ce stade, il t’appartient plus que jamais, mon garçon, d’écouter les voix de ta conscience… pour trouver ton chemin ! A présent, je te souhaite bonne route, mon garçon !

 

J’ai quitté madame La pierre, un peu rassuré par ses conseils. Je savais à présent qui était le véritable imposteur du quartier des Chercheurs du Dedans. Oui, j’avais compris qu’il fallait bien se garder de croire naïvement ceux qui étalaient devant nous la brillance éclatante de leurs joyaux en toc…

 

 

Porte 99 Je fais mes excuses à monsieur arnaud

Le quartier des chercheurs du dedans –

En quittant l’île de la Conscience, je suis retourné chez monsieur Arnaud pour m'excuser.

-     Ah ! dit-il, vous voilà, jeune homme ! Alors avez-vous réfléchi ? Avez-vous enfin découvert l'imposteur qui sévit dans le quartier… et un peu partout sur cette Planète… ?

J’ai acquiescé d’un air penaud.

-     Je… je vous demande de m’excuser, monsieur Arnaud. Je suis… je suis désolé de vous avoir traité de charlatan.

-     Allez ! Allez ! dit-il, n’en parlons plus, jeune homme ! J’espère seulement que cette expérience vous servira de leçon et qu’elle vous permettra désormais de déjouer les manœuvres de ce genre d'illusionniste… 

-     Oui, ai-je dit, vous avez raison monsieur Arnaud ! Maître Légo est un illusionniste… un charlatan ! Il m’a trompé ! Il m’a piégé ! Il m’a séduit pour que je signe son contrat !

-     Oh ! Ne vous inquiétez pas ! dit-il, le contrat de Narcisse Légo n’a aucune valeur ! Vous pouvez le rompre à tout instant !

-     Ah… oui…? ai-je dit, vous… vous croyez…

-     Evidemment ! dit monsieur Arnaud, il vous a fait croire que son programme pourrait répondre à vos attentes et satisfaire vos désirs. Il vous a tendu là un piège diabolique ! Et vous êtes tout à fait en droit de refuser de tomber dans ce piège en ne donnant pas suite à ce contrat. Bon nombre de pèlerins se laisse avoir par ce charlatan ! C’est un vieux réflexe qu’ils emmènent avec eux des autres quartiers du Labyrinthe…

-     Ah… oui ? ai-je dit, un vieux réflexe, monsieur Arnaud… ?

-     Oui ! dit-il, un vieux réflexe qui vient de leur quête fébrile et désespérée du trésor… de leurs attentes à l’égard des faux joyaux ! Car tous ceux qui arrivent dans le quartier souhaitent ardemment trouver le trésor ! C’est là leur plus grand désir ! Tous sont si déçus par les faux joyaux du monde des grands Dôms qu’en arrivant ici, ils seraient prêts à tout (et à n’importe quelle folie) pour trouver le trésor. Mais ils se trompent ! Ce désir-là est aussi trompeur que les autres car il les enchaîne, lui aussi, à l’insatisfaction et à la souffrance…

 

Monsieur Arnaud s’est interrompu un instant. Puis, il a ajouté d’un air malicieux :

-     Savez-vous ce qu’est la liberté, jeune homme ?

-     La liberté…, monsieur Arnaud ?

 

Quel rapport pouvait-il y avoir entre la liberté et le trésor ? Et pourquoi diable me posait-il cette question ?

-     La liberté est-elle de satisfaire vos désirs, jeune homme ?

-     Eh bien…, oui, ai-je dit, d’une certaine façon… oui, je crois, monsieur Arnaud.

Monsieur Arnaud m’a dévisagé avec sévérité. Puis, il s’est mis à rire.

-     Qu’arrive-t-il lorsque vous décidez de satisfaire vos désirs, jeune homme ?

-     Eh bien… je… je n'en sais rien, monsieur Arnaud.

Ses yeux se mirent à pétiller (de malice et d’excitation).

-     Réfléchissez, jeune homme ! N’avez-vous jamais suivi un seul de vos désirs ?

-     Si, bien sûr… mais…

Monsieur Arnaud avait décidément une drôle de façon de poser les questions. Et j’en étais très troublé.

-     Vos désirs se réalisent-ils toujours, jeune homme ?

-     Eh bien…, parfois oui… et parfois non…, mais je dois reconnaître que le plus souvent, mes désirs ne se réalisent pas, monsieur Arnaud  (j’ai pensé à la perte des faux joyaux). Ou alors lorsqu’ils se réalisent, je finis par me lasser et d’autres désirs apparaissent aussitôt…

-     C’est juste ! dit monsieur Arnaud, et malheureusement, la plupart d’entre nous obéissons à nos désirs tout au long du voyage ! Et c’est un cycle infini dans lequel nous ne cessons de nous empêtrer… une ronde infernale dans laquelle nous ne cessons de tournoyer… Nous croyons être libres en essayant de satisfaire nos désirs. Mais ce que nous appelons communément la liberté n’est en réalité que le plus avilissant des esclavages. Et nul ici-bas ne fait exception à la règle ! Nous voyageons tous sous le joug puissant de nos désirs… Nous leurs obéissons tous comme des esclaves enchaînés ! La vérité est que nos désirs sont nos maîtres ! Et tous (autant que nous sommes) tentons vainement de manipuler les évènements du voyage à seule fin de répondre à nos attentes… Aussi la plupart d’entre nous rejetons tout ce qui entrave notre recherche… tout ce qui nous semble indigne, dangereux, douloureux et inconfortable ! Nous fuyons comme la peste ce que nous ne voulons pas… ce que nous n’aimons pas… ce que nous ne désirons pas ! Mais qui, sur cette planète, jeune homme, peut se vanter de toujours trouver ce qu’il désire… ? Qui peut se vanter de toujours pouvoir échapper à ce qu’il n’aime pas… ? Qui peut se vanter de pouvoir échapper aux choses désagréables ? Aux échecs… ? Qui peut se vanter de pouvoir échapper aux critiques… ? Aux déceptions… ? Qui peut se vanter de pouvoir échapper à la souffrance et à la douleur… ? A la disparition de ce qui nous est cher et de ceux que nous aimons… ? Qui peut se vanter de pouvoir échapper aux maladies… ? Au chagrin… ? Et au passage dans l’autre Monde… ?  

J’ai réfléchi un instant.

-     Eh bien… personne, monsieur Arnaud ! Je… je crois que nous sommes tous confrontés à ce genre d’évènements au cours de notre voyage. Personne ne peut éviter ce genre de désagréments.

-     Eh oui ! dit monsieur Arnaud, tous ces évènements font partie du chemin. Voilà pourquoi il est vain de les rejeter ! Et courir après ses désirs est tout aussi inutile puisqu’ils sont en nombre infini… vous savez, jeune homme, manipuler le voyage à seule fin de satisfaire nos désirs et nos attentes est un exercice illusoire qui nous enchaîne à une insatisfaction toujours plus grande. Ce sont nos désirs et nos attentes les responsables de nos déceptions et de nos souffrances ! Ce sont eux qui nous enferment… qui nous emprisonnent dans un monde étroit, dans un monde labyrinthique dont nous sommes le centre unique… un monde dans lequel nous ne cessons de nous enliser tout au long de ce voyage… un monde dans lequel nous ne cessons de nous perdre… un monde qui nous empêche d’ouvrir notre cœur et d'élargir notre esprit…. un monde replié sur lui-même qui entrave notre quête du trésor… et qui nous interdit d’aller sans crainte sur le chemin… un monde qui nous confine au refus et à la peur d’aller explorer la vastitude du monde qui nous entoure… Voilà, pourquoi il est préférable, jeune homme, d’accepter tout ce qui se présente à nous sans distinction ! Apprenez à devenir libre de vos désirs ! Apprenez à réduire vos attentes à l’égard du voyage et à accepter tout ce qui se présente à vous sur le chemin ! Apprenez à laisser chaque chose, chaque être et chaque événement entrer dans votre cœur ! Alors, progressivement, votre cœur s’élargira ! Et au fil du temps, il deviendra si large et si grand qu’il pourra y accueillir toute chose et tout être ! Il deviendra si large et si grand qu’il pourra accueillir tous ceux qui souffrent sur cette Planète ! Et dans votre cœur, ils trouveront un grand réconfort ! Apprenez aussi à laisser chaque chose, chaque être et chaque événement pénétrer votre esprit pour l’éclairer ! Et si vous laissez votre esprit accueillir chaque chose, progressivement vous comprendrez qu’il n’y a aucune différence entre l’intérieur et l’extérieur, aucune différence entre qu’il y a au fond de votre conscience et ce qu’il y a au dehors…, progressivement vous comprendrez qu’il n’y aucune différence entre les évènements douloureux et les évènements agréables, qu’il n’y a aucune différence entre vous et les autres résidents de cette Planète… et qu’en dépit des apparences, Tout est semblable et que nous sommes Tous identiques… vous comprendrez alors que nous appartenons tous à ce Tout et que ce Tout est présent (et observable) en chacun de nous… Et lorsque vous aurez totalement et réellement compris cette vérité au fond de votre cœur et de votre esprit et qu’ils sauront Tout accueillir sans rien rejeter, alors ce jour-là, la Lumière inondera votre Conscience. Ce jour-là, jeune homme, vous découvrirez le trésor ! Alors, vous pourrez accueillir tous les évènements du chemin avec joie… vous pourrez voyager sans peur… vous pourrez voyager partout sans contrainte et sans crainte … et aller le cœur en paix là où le chemin vous conduira… Voilà ce qu’enseignent toutes les écoles du quartier, jeune homme ! Toutes apprennent au chercheur à garder ouverts son cœur et son esprit… et à les élargir au fil du chemin ! Quelle que soit la voie qu’elles empruntent, toutes les écoles indiquent cette direction !

Monsieur Arnaud m’a regardé avec tendresse (un sentiment qu’il n’avait jusqu’alors jamais manifesté).

-     Vous savez, dit-il, il y a dans ce quartier quantité d’écoles et de professeurs… et quantité de chemins intérieurs… sans doute autant que de chercheurs de trésor… Aussi, il vous faudra choisir votre école et votre professeur avec clairvoyance… Votre expérience vous a appris qu’il était dangereux de les choisir avec trop d’empressement ! Sachez vous hâter lentement, jeune homme ! Et n’oubliez pas que le chemin du Dedans est une route longue et difficile ! Quels que soient l’école et le professeur que vous choisirez, prenez soin de ne pas brûler les étapes qui vous conduiront au trésor !

 

p12

 

-     Oui, ai-je dit, je… je comprends à peu près ce… ce que vous voulez dire, monsieur Arnaud… mais… mais comment choisir un professeur et une école avec clairvoyance ? Vous, par exemple, comment avez-vous fait, monsieur Arnaud, pour choisir votre école ?

Monsieur Arnaud eut un petit sourire gêné.

- Moi… ? dit-il, eh bien…, j’ai visité beaucoup d’écoles avant de trouver celle qui me convenait ! Mais… en dépit de ce que je vous ai dit sur le rôle déterminant de l'école et du professeur, sachez, jeune homme, qu'en vérité tout ça a bien peu d'importance… qu'importe la voie que vous choisirez… il vous faudra aller là où vos pas vous porteront… là où le chemin vous conduira… ici ou ailleurs ! Peu importe… et peu importent l’école et le professeur qui vous conviendront ! Quels qu’ils soient… (s'ils sont authentiques…), ils vous aideront à cheminer vers le trésor ! Mais sachez que personne ne marchera à votre place ! Vous serez seul à avancer sur votre chemin ! Aussi gardez toujours ouverts votre cœur et votre esprit ! Et élargissez-les progressivement au fil de vos pas ! Ayez confiance en vous ! Ayez confiance en le voyage ! Car le voyage, en définitive, est notre maître à tous, jeune homme… lui seul sait véritablement guider nos pas vers le trésor… Et si vous suivez le chemin qu’il vous indiquera, alors soyez sûr que vous avancerez sur le chemin du Dedans et qu’au bout de ce chemin, vous finirez par trouver le trésor…      

- Oui, ai-je dit, je vais écouter vos conseils, monsieur Arnaud.

Aucun résident ne m’avait encore jamais parlé ainsi. Monsieur Arnaud était sans doute le plus sage de tous les résidents que j’avais rencontrés sur cette Planète. Je l’ai remercié pour ses sages paroles et ses précieux conseils et je m’en fus à travers les rues du quartier des Chercheurs du Dedans, bien décidé à aller là où mes pas me porteraient.

 

 

PARTIE 15 QUELQUES PAS SUR LE CHEMIN DU DEDANS

 

Porte 100 Je visite les ecoles du chemin interieur

Le quartier des chercheurs du dedans –

Quelques jours plus tard, je commençai la tournée des écoles du chemin intérieur. J’ai d’abord visité l’Ecole Antique de la Grande Sophie (spécialisée en sagesse intérieure), puis, j’ai visité les 3 Grandes Ecoles du Mont Théos (qui empruntent toutes un chemin différent qui conduit au trésor céleste). Ensuite, je me suis intéressé à l’Ecole Non Reliée de L’Ascension Indépendante (qui forme à la recherche naturelle du trésor) mais… en dépit de la grande qualité des enseignements et des professeurs, aucune de ces illustres écoles n'avait l'air de me convenir… (aucune n'avait apparemment su parler à mon cœur… et convaincu mon esprit de leur grande valeur…). J’ai donc continué mes recherches… j'ai pris la direction du Fleuve Sacré de la Sagesse… situé à l’autre extrémité du quartier des Chercheurs du Dedans (c’est en chemin que je me suis aperçu que le quartier était beaucoup plus vaste que je l’imaginais…). Et après quelques semaines de marche, j'arrivais à l’Ecole du Grand Soi (où avait été formé monsieur Arnaud)J’y suis resté quelques mois avant de poursuivre ma route en direction de l’Empire du Soleil Qui Se Lève…

 

 

Porte 101 Petit lam, éleve de l'école de la sagesse compatissante

Le quartier des chercheurs du dedans –

Après plusieurs semaines de marche, j'arrivai au pied de la colline des Petites Neiges, haut lieu de l'Empire du Soleil Qui Se LèveAprès avoir emprunté un étroit sentier qui menait à un large plateau enneigé (éclairé par une lumière étincelante), j'aperçus, au centre d'une vaste prairie, un étrange personnage assis sur un petit coussin d’herbe fraîche. Il avait les jambes croisées (très curieusement croisées) et le regard tourné vers l’intérieur (comme s’il regardait quelque chose… au dedans). Son visage était détendu et son sourire était profond et bienveillant.

-     Bienvenue ! dit-il, voulez-vous vous asseoir ?

-     Oui ! ai-je dit, bonjour ! Où sommes-nous ?

-     Vous êtes sur la colline des petites neiges, haut lieu du chemin du Dedans et résidence principale de l’Ecole de la Sagesse Compatissante…

Je me suis assis à ses côtés. Et au bout de quelques instants (qui me parurent une éternité), j’ai tourné la tête vers mon hôte (toujours aussi immobile et détendu).

 

-     Comment vous appelez-vous, monsieur ?

-     Je m’appelle Petit Lam ! dit-il.

Je l’ai regardé avec étonnement… Petit Lam était très grand (il me dépassait d’une bonne tête).

-     Eh bien…, ai-je dit, vous portez là un bien drôle de nom… vous êtes si grand !

 

Petit Lam a posé sur moi un regard bienveillant.

-     Les apparences sont trompeuses, dit-il, je suis grand à l’extérieur… mais encore minuscule à l'intérieur… voilà pourquoi on m’appelle ainsi… je dois encore parcourir un long chemin… pour grandir au dedans…

J’ai regardé petit Lam avec étonnement.

-     Grandir au dedans… ?

-     Oui ! dit-il, grandir à l'intérieur… pour ouvrir mon cœur et élargir mon esprit…

-     Ah oui ! ai-je dit, je vois… je vois très bien ce que vous voulez dire. Vous… vous essayez d'accepter… toutes les évènements que vous rencontrez sur votre chemin… n'est-ce pas monsieur Petit Lam ?

Le visage de Petit Lam s’est éclairé (une lueur à la fois douce et étincelante brillait au fond de ses yeux).

 

p13

 

-     Oui ! dit-il, j'apprends à grandir au dedans… c'est une chose très simple en apparence… en parler est très facile… mais il en est autrement lorsque nous marchons sur le chemin… conserver ouverts son esprit et son cœur… à chaque instant… et en toutes circonstances… est sans doute l’une des choses les plus difficiles à réaliser sur cette Planète… 

-     Oui ! Oui ! ai-je dit enthousiaste, je sais… c'est un exercice bien difficile… moi aussi, j’aimerais grandir au-dedans… je suis à la recherche d’une école et d'un professeur… pourriez-vous guider mes pas, monsieur petit Lam ?

Petit Lam m’a regardé d’un air désolé.

-     Je regrette, dit-il, mais je ne suis pas encore autorisé à vous montrer le chemin… il me reste une longue route… avant de pouvoir guider les pas d’un novice…

J’ai regardé Petit Lam avec un peu de tristesse (et avec aussi un peu de colère au fond du cœur). J’avais traversé tout le quartier des Chercheurs du Dedans, j’avais marché pendant de longues semaines, j’avais gravi la colline des Petites Neiges… tout ça pour m’entendre dire qu’il n’y avait personne ici pour me montrer le chemin. Ah Décidément ! dis-je en moi-même, trouver une école dans ce quartier est une chose bien difficile !

-     Oui, dit petit Lam, le chemin est pavé d’épreuves… mais tout ce que l’on y rencontre est utile… chaque événement… chaque chose… chaque être… et chaque rencontre… donne un sens particulier à notre voyage… et chaque pas nous oriente vers le trésor…  

 

Petit Lam a pris une longue inspiration. Puis il a posé les yeux sur moi. 

-     N’avez-vous donc jamais entendu… celui qui est dans votre cœur ?

-     Celui… qui est dans mon cœur… ? Vous voulez dire…

 

Mais je n’ai rien dit.

-     Oui, dit petit Lam, il est utile d’écouter celui qui est dans notre cœur… car lui seul connaît le chemin… lui seul peut entendre nos plaintes… comprendre notre tristesse… et apaiser notre colère… lui seul peut nous aider à accueillir chaque événement du voyage… voilà pourquoi il est nécessaire de l’écouter… et si vous écoutez ses conseils… alors il grandira… et plus il grandira plus votre cœur et votre esprit s’élargiront… et au fil du chemin… l’un et l’autre s’élargiront au point de se confondre… et le jour où votre esprit et votre cœur ne feront plus qu’un… alors celui qui est dans votre cœur aura suffisamment grandi… et vous serez prêt à recevoir les enseignements d’un maître du Chemin intérieur… qui vous aidera à franchir les derniers obstacles du chemin… si vous restez sur la colline des petites neiges… le jour où vous réussirez à réunir votre cœur et votre esprit… vous pourrez faire appel au maître de la colline des petites neiges… et ensemble vous atteindrez le trésor… la Lumière de la Sagesse Compatissante… 

Après sa longue tirade, Petit Lam a profondément expiré. J’avais écouté ses paroles avec beaucoup d’intérêt. Son discours était un peu compliqué mais j’avais réussi à comprendre au moins 2 choses (2 choses qui ne m’étaient pas étrangères) : en effet, je connaissais celui qui était dans mon cœur (du moins en avais-je une petite idée…) et j’avais déjà entendu parler de la Lumière (Grand-ma et quelques autres m’en avaient déjà touché un mot…).

-     Dites-moi, monsieur petit Lam ! Serait-il possible de rencontrer le maître du chemin intérieur qui habite sur la colline des petites neiges ?

Petit Lam m’a regardé avec étonnement.

-     Rencontrer Maître Rimrochetaille… ? (petit Lam avait prononcé Limrochitaï). Je crains qu’il ne soit trop tôt pour le rencontrer… nul ne peut recevoir les enseignements d'un maître… sans avoir fait grandir celui qui est dans son cœur…

J’ai regardé petit Lam d'un air indigné.

-     Mais je suis prêt, monsieur petit Lam ! J’ai compris… à peu près tout ce que vous avez raconté à propos du chemin… j'ai une idée de celui qui est dans mon cœur et…  vous savez, j’ai déjà parcouru une longue route… et je crois que j’ai l’esprit et le cœur suffisamment ouverts aujourd'hui pour écouter les enseignements d’un maître du Chemin intérieur ! 

-     Je ne demande qu’à vous croire, dit-il, mais il est inutile de mentir… celui qui ment refuse de voir la vérité… le menteur croit tromper le monde… mais c’est lui qu’il trompe…  tromper le monde et se tromper soi-même sont la marque d’un esprit et d’un cœur… qui ont encore besoin de grandir…    

-     Mais je vous assure, monsieur petit Lam ! ai-je de nouveau menti, j’ai aujourd'hui le cœur et l’esprit suffisamment larges pour franchir les derniers obstacles du chemin !

Petit Lam m’a regardé avec une grande bonté.

-     Bon ! dit-il, eh bien, soit… vous vous rendrez compte par vous-même… venez… suivez-moi…

 

Et j’ai suivi petit Lam. Nous avons quitté le plateau enneigé pour emprunter un étroit sentier qui menait au sommet de la colline des Petites Neiges. Petit Lam marchait devant moi, inspirant et expirant longuement à chaque pas. Je le suivais à quelques mètres, un peu excité à l’idée de rencontrer celui qui allait m’aider à franchir les derniers obstacles du chemin. Après plusieurs heures de marche, petit Lam s’est arrêté devant l’entrée d’une grotte.

-     Nous sommes arrivés, dit-il, voici la caverne des 4 joyaux… Maître Rimrochetaille a coutume d’y faire subir une série de quatre épreuves… à tous ceux qui souhaitent l’approcher… souhaitez-vous toujours le rencontrer ?

-     Oui, oui, bien sûr ! ai-je dit, je suis prêt, monsieur petit Lam.

Petit Lam a joint les mains au niveau de la tête et du cœur (une façon sans doute de m’encourager). Puis, il m’a expliqué ce qui m’attendait dans la caverne.

-     Cette caverne, dit-il, comporte 4 salles que vous devrez traverser… dans chacune d'elles se cache un ennemi redoutable… qui vous empêchera d’entrer dans la salle suivante… si vous parvenez à traverser toutes les salles… alors vous pourrez rencontrer maître Rimrochetaille…

 

J’ai remercié petit Lam, j’ai inspiré profondément et je suis entré dans la caverne, peu rassuré à l’idée de rencontrer 4 farouches adversaires qui allaient sans doute me terrasser en quelques instants.

 

 

Porte 102 La caverne des 4 joyaux

Le quartier des chercheurs du dedans –

Au bout d'un long (et très étroit) couloir, j'ai poussé une porte et je suis entré dans la première salle de la caverne. Les murs étaient entièrement recouverts de miroirs (d’immenses miroirs… du sol au plafond). Je me suis avancé avec prudence, prêt à parer l’attaque de mon adversaire. Mais je n'ai vu qu’une ombre fuyante… glisser le long des murs. Malgré mes craintes de le voir surgir derrière moi, je suis arrivé sans encombre jusqu’à la porte de la deuxième salle. Dans celle-ci, les murs étaient entièrement recouverts de livres et de manuscrits. Je me suis demandé où était mon adversaire… se tenait-il tapi quelques part dans l’un de ces livres ? Malgré ma crainte de le voir surgir à tout instant, j’ai traversé l'espace sans un regard pour les ouvrages de cette étrange bibliothèque.

 

p14

 

Arrivé devant la porte de la troisième salle, je me suis arrêté… effrayé par des cris et des éclats de voix… j'ai hésité un instant… puis j’ai trouvé le courage de pousser la porte… et d'entrer dans la troisième salle. C’était une salle immense… où une foule de résidents, prisonniers derrière de hautes grilles, criaient en suppliant de les aider… Au centre, un sceptre et une clé étaient posés sur un trône. Que fallait-il faire ? Délivrer ces malheureux ou poursuivre mon chemin… ? Qu'attendait de moi mon adversaire… et où se cachait-il…?

Après un instant d'hésitation, j’ai traversé la salle, le cœur un peu serré d’abandonner les prisonniers à leur sort… et en me promettant de revenir les délivrer dès que j’aurais trouvé le trésor. J'ai enfin poussé la dernière porte et je suis entré dans la quatrième salle. Elle était remplie de coffres… qui regorgeaient de pièces d'or, de bijoux et d’étoffes précieuses. J’y ai jeté un œil rapide (sans y trouver le moindre adversaire) et j’ai gagné le couloir qui menait à la sortie. 

 

 

Porte 103 Maître rimrochetaille

Le quartier des chercheurs du dedans –

En sortant de la caverne, je me suis retrouvé dans un vaste espace… un espace infini baigné d'une lumière étincelante. Il régnait en ce lieu une telle clarté que j'ai dû fermer les yeux. Je me suis avancé à tâtons… poursuivant ma progression les yeux mi-clos… et manquant de tomber à chaque pas. J’ai marché longtemps… très longtemps… (un instant ou une éternité, je n’en sais rien… car l’espace et le temps semblaient suspendus…) lorsque j’ai aperçu un vieil homme penché au-dessus d’un puits. Je n’aurais su dire (à cet instant) s'il s'agissait de maître Rimrochtaille car le personnage et l’atmosphère semblaient absolument irréels… et la luminosité qui m'entourait était si aveuglante que j'éprouvais les pires difficultés à garder les yeux ouverts… je crus même, pendant quelques instants, que je m’étais égaré dans la clairière de l’Imaginaire…

 

Le vieil homme était modestement vêtu… il semblait démuni de tout joyau… (et ne semblait, de toute évidence, posséder aucun trésor)… et pourtant… il était évident (d'une évidente clarté)  que sa présence était totale, profonde et absolue… (et à la fois étonnamment irréelle). Seuls ses yeux et son sourire (un sourire d’une infinie bienveillance et un regard d’une intelligence abyssale que je n’avais jusqu’alors jamais vu chez quiconque) semblaient attester sa réalité. Voici son portrait (qui n’est guère représentatif de ce que j’ai pu voir ce jour-là… j’en suis désolé… mais malgré mes efforts et mon application, je n’ai pas réussi à restituer l’étrangeté du lieu et du personnage…) :

  

p15

 

Je me suis lentement (et très respectueusement) avancé vers lui. Arrivé à sa hauteur, je me suis prosterné à ses pieds avec humilité. Mais le vieil homme n’a pas fait cas de ma présence. Il a continué à tirer (avec beaucoup d'attention) sur la corde pour faire remonter le seau du puits. Puis il a versé l’eau (avec une infinie délicatesse) dans une petite bassine de bois. Il a joint les mains au niveau de la tête et du cœur et s’est prosterné trois fois devant moi. Ensuite, il m’a déchaussé et m’a lavé les pieds (avec une grande application). J’étais si étonné… que je n’ai pas osé l’interrompre. Que pouvait signifier cette attitude…? Comment interpréter ce geste de dévouement… ? Je n’en savais rien… Après m'avoir consciencieusement essuyé les pieds, il s’est relevé, a joint une nouvelle fois les mains au niveau de la tête et du cœur et m’a regardé (avec une infinie bonté et une clairvoyance absolument lumineuse)… j’ai senti ses yeux pénétrer au fond de ma conscience.

 

-     Merci…, dit-il, mais je regrette… vous n’êtes pas encore prêt à franchir… les derniers obstacles du chemin… il vous faudra encore tirer l’eau du puits…

-     Mais…, ai-je dit, je…

-     Je regrette, dit-il, mais suivre mes enseignements aujourd'hui… vous serait inutile…

J’ai regardé maître Rimrochetaille avec tristesse.

-     Je regrette sincèrement…, dit-il, vous avez fait une longue route… vous avez réussi à traverser la caverne… mais vous n’êtes pas encore prêt à vous engager totalement sur le chemin… nul ne peut avancer sans avoir d'abord tiré l’eau du puits… et lorsque vous aurez découvert ce qui se cache au fond du puits… alors vous comprendrez la nature de l'eau…  

 

Maître Rimrochetaille a joint les mains au niveau de la tête et du cœur. Il s’est prosterné une nouvelle fois devant moi et m’a fait signe de regagner la caverne. J’ai quitté maître Rimrochetaille en silence, j’ai retraversé la caverne et j’ai retrouvé petit Lam le cœur lourd de tristesse et d’incompréhension.

 

 

Porte 104 Les encouragements de petit lam

Le quartier des chercheurs du dedans –

Petit Lam m’a accueilli avec un grand sourire.

-     Ne soyez pas si déçu ! dit-il.

Je l'ai regardé d'un air dépité.

-     Si vous croyez que c'est facile… je… je m’attendais à ce que maître Rimrochetaille m’aide à franchir les derniers obstacles du chemin… et il s’est contenté de me laver les pieds… et de me raconter des histoires d'eau et de puits… absolument incompréhensibles…

Petit Lam a posé sur moi un regard plein de bonté.

-     Maître Rimrochetaille vous a sûrement donné votre première leçon…

-     Ma première leçon… ? Et qu’a-t-il voulu m’enseigner, monsieur petit Lam ?

-     Oh ! dit-il, nul ne peut vous expliquer les paroles du maître… il vous appartient de les comprendre… la lumière se fera au fil de votre voyage…

-     Oh ! ai-je dit, votre école est bien mystérieuse, monsieur petit Lam…

Petit Lam s’est mis à rire.

-     Il n'y a là, dit-il, aucun mystère… vous n'êtes simplement pas encore mûr pour vous engager réellement sur le chemin… et y cheminer avec tout votre cœur et tout votre esprit… vous vous montrez encore trop impatient de trouver le trésor… votre parcours dans la caverne prouve que vous êtes sur la bonne voie… mais il vous reste encore une longue route avant d’atteindre les derniers obstacles du chemin… la tradition de l’école de la Sagesse Compatissante dit que l’on est véritablement prêt à s’engager sur le chemin… lorsque celui qui est dans notre cœur prend forme humaine…

-     Ah… ? ai-je dit, alors… dans ce cas… je ne suis pas…

 

Mais petit Lam m’a interrompu.

-     J’ignore quelle forme a celui qui est dans votre cœur… mais vouloir suivre les enseignements de maître Rimrochetaille aujourd’hui serait absurde… ces instructions vous paraîtraient incompréhensibles… et cette incompréhension risquerait de vous décourager… et peut-être de vous détourner du chemin du Dedans… avant même que vous commenciez à y marcher… Nul ne peut précipiter le mûrissement de sa conscience… il est plus sage de marcher à son rythme… et d'apprendre progressivement à ouvrir son cœur et son esprit… ainsi chemine-t-on lentement et sûrement sur le chemin du Dedans…

 

J’ai regardé petit Lam avec un peu de colère (et avec aussi un peu de tristesse au fond du cœur).

-     Oh ! Monsieur Petit Lam, vous… vous ne pouvez pas me laisser partir comme ça ! Je n’ai pas fait tout ce chemin pour m’entendre dire que je ne suis pas encore prêt à m'engager sur la voie des chercheurs du Dedans... Donnez-moi au moins… quelques indications sur la suite du voyage !

Petit Lam a froncé les sourcils.

-     Ce que vous me demandez, dit-il, est très embarrassant… je ne voudrais pas orienter votre marche dans un sens particulier… l’école de la Sagesse Compatissante est une école parmi d’autres… et chaque école emprunte un chemin différent… et chacun de ces chemins mène au trésor… il n’y a aucune raison que vous empruntiez ce chemin-là plutôt qu’un autre… le chemin du Dedans doit être choisi en toute conscience… avec un cœur ouvert et un esprit clairvoyant… sans se laisser influencer par une autorité extérieure…

J’ai regardé petit Lam en l’implorant.

-     S’il vous plaît…, monsieur petit Lam ! Donnez-moi… donnez-moi au moins… une indication sur la suite du voyage ! 

Petit Lam a soupiré.

-     Bon…, dit-il, eh bien… soit… puisque vous insistez… je vais vous raconter la première leçon que m'a donné maître Rimrochetaille…  j’espère que ces paroles vous aideront à comprendre… qu’il est nécessaire d'avancer sur le chemin… sans brûler les étapes… et sans vouloir paraître plus avancé que l’on est en réalité… asseyons-nous, voulez-vous ?

Et nous nous sommes assis, le dos à la caverne.

 

 

Porte 105 La drole de leçon de petit lam

Le quartier des chercheurs du dedans –

Après une longue inspiration, Petit Lam a commencé son histoire.

-     J’habitais, dit-il, sur la colline des Petites Neiges depuis déjà plusieurs années, et jamais maître Rimrochetaille ne m’avait donné le moindre enseignement. Tu n'es pas prêt ! disait-il, continue à tirer l'eau du puits... Un soir (alors que j’avais perdu tout espoir qu’il guide mes pas sur le chemin), il m’a prié de le rejoindre au sommet de la colline des petites neiges. Et voici ce qu’il me dit ce jour-là : « Où que tu sois  sur le chemin, le trésor est toujours là… disponible à chaque instant… mais pour que tu en prennes conscience, il te faudra marcher longtemps… et un jour, lorsque tu auras suffisamment marché, tu comprendras qu’il n’y aucune différence entre le voyage et le trésor… »

Petit Lam a posé sur moi un regard plein de bonté, il a tourné son regard à l'intérieur et, après quelques instants d'hésitation, il a ajouté :

-     Cet enseignement est très profond… de nombreuses années se sont écoulées avant que j'en comprenne le sens… j'ai encore une longue route à parcourir… mais je vais essayer de vous expliquer le sens de ces paroles… ainsi, vous pourrez repartir sans regret de la colline des petites neiges…

  

p16

 

Petit Lam a pris une nouvelle inspiration avant de poursuivre ses explications.

-     Tout chercheur, dit-il, doit entreprendre un long et éprouvant voyage pour découvrir le trésor… au fil du chemin, nous devons tous surmonter de terribles épreuves pour élargir notre conscience… et si nous savons garder ouverts notre cœur et notre esprit… à chaque instant et en toutes circonstances… alors ils s’élargiront progressivement… et lorsque ils seront suffisamment larges pour y accueillir chaque chose… chaque être… et chaque événement du voyage… alors nous comprendrons que notre conscience était entravée par leur obscurité et leur étroitesse… 

Petit Lam a ouvert les yeux, il a posé sur moi un regard plein de bonté et a poursuivi son étrange enseignement.

-     En réalité, dit-il, malgré les apparences… notre conscience a toujours été aussi large et aussi vaste que l'espace qui nous entoure… et aussi lumineuse que le soleil dans le Ciel…. et lorsque que nous découvrons enfin sa nature véritable… nous  comprenons… que l'étroitesse de notre cœur et l'obscurité de notre esprit… nous aveuglaient… et nous empêchaient de voir que le trésor était là… qu'il a toujours été là… à chaque instant de notre voyage…

-     Oh la la ! ai-je dit, vos explications… sont très compliquées, monsieur petit Lam. Je… je crois que… je n’ai jamais entendu un enseignement si mystérieux… et si étrange… 

-     C'est vrai, dit petit Lam, ces paroles sont très profondes… elles montrent la voie de l’école de la Sagesse Compatissante… mais si elles ne parlent pas à votre conscience… je vous en prie… oubliez-les… et trouvez la voie qui saura vous parler…  

Petit Lam a pris une longue inspiration, il a joint les mains à hauteur de la tête et du cœur et a longuement expiré. Puis il a posé de nouveau sur moi un regard d’une infinie bonté.

-     En définitive, dit-il, notre voyage est très simple… il peut nous sembler compliqué et incompréhensible car… au début du chemin… nous ne comprenons pas le sens de nos pas... aussi nous mettons-nous à courir désespérément après le trésor… cherchant un peu partout et très maladroitement les joyaux… mais le chemin nous apprend peu à peu à découvrir une autre façon de chercher… les évènements de notre voyage… les personnages que nous croisons… tout ce que nous rencontrons sur notre chemin… nous invite à élargir notre conscience… et celui qui résiste à cette ouverture naturelle et progressive ne cesse de souffrir… nul ne peut résister indéfiniment à cette force intérieure… cela peut prendre du temps… mais le voyage trouve véritablement son sens dans cette ouverture…  et si nous savons avancer patiemment sur ce chemin… nous prendrons conscience que tout ce que nous rencontrons au cours de notre voyage… tous les évènements… sont de merveilleuses occasions de grandir à l'intérieur… de progresser sur la voie... et d'avancer vers le trésor…

Après une nouvelle inspiration, Petit Lam a repris son exposé.

-     J’espère que ces paroles éclaireront vos pas… à présent, je vous invite à quitter la colline des petites neiges… à poursuivre votre route... à visiter d’autres écoles du quartier… et à vous engager sur le chemin qui vous conviendra… 

Petit Lam a joint (une nouvelle fois) les mains à hauteur de la tête et du cœur, il a posé sur moi un regard d’une infinie bonté et m’a fait signe de redescendre dans la vallée. Je l’ai remercié pour ces précieuses paroles, j’ai regardé longuement la colline des petites neiges (sans savoir si j’y reviendrais un jour) et j’ai repris le sentier qui menait au centre du quartier des Chercheurs du Dedans.

 

 

Porte 106 Ma fleur est en pleine métamorphose

L'île de la conscience –

Après plusieurs semaines de marche, alors que j'étais à mi-chemin entre la colline des petites neiges et le centre du quartier des chercheurs du Dedans, je me suis arrêté pour réfléchir. Je me suis assis sur le sentier et j’ai poussé la porte de mon île pour demander conseil à ma Fleur.

 

-     Hé ho, ma Fleur ?

-     Ohhh ! dit-elle, petit Pierre ! Bonjour, mon garçon ! Quelle surprise !

-     Bonjour, ma Fleur !

Et j’ai remarqué qu’elle était en train de changer d’habits (oui, ma Fleur était, je crois, en pleine métamorphose…).

-     Oh ! Je suis désolé, dit-elle, mais je suis très occupée en ce moment. Je ne peux pas te parler, mon garçon. Si tu as besoin de conseils, va voir madame la pierre !

Et ma Fleur a tourné ses pétales. Je me suis éloigné (sans oser lui demander ce qu'il se passait) et je me suis dirigé vers la pierre.

 

 

Porte 107 Madame la pierre me parle des joyaux et du trésor

L'île de la conscience –

En arrivant près de la pierre, je fus surpris de voir qu’elle avait grandi (elle était un peu plus haute et un peu plus large…)… mais je me suis assis à ses côtés en faisant mine de n’avoir rien remarqué.

-     Bonjour, madame La pierre !

-     Oh ! dit-elle, petit Pierre ! Bonjour, mon  garçon! Quel bon vent t’amène aujourd’hui ?

-     Je… je viens de la part de ma Fleur, madame La pierre. Elle m’a dit qu’elle n’avait pas le temps de me parler. Que se passe-t-il ? Elle a l’air si étrange…

 

La pierre m’a regardé avec malice.

-     Oh ! Je ne peux rien te dire, mon garçon ! Je sais seulement qu’elle te prépare une surprise. Mais je ne peux t’en dire davantage ! Mais viens-tu seulement pour me parler de ta Fleur ?

-     Oh non ! Bien sûr ! ai-je dit, je… je viens aussi pour que vous éclairiez ma lanterne, madame La pierre. Depuis que je parcours le quartier des Chercheurs du Dedans, j’entends des choses si extraordinaires sur le voyage… que je ne sais plus quoi penser… je crois que j'ai besoin de faire le point, madame La pierre…

La pierre m’a regardé avec ironie.

-     Oh ! dit-elle, je m'en doute…, mon garçon… j'attendais ta visite d'un jour à l'autre…  j'étais persuadée que tu viendrais nous voir… avant de poursuivre ton chemin, tu aimerais sans doute savoir où tu mets les pieds, n’est-ce pas ?

-     Oui, ai-je dit, je me pose beaucoup de questions, madame La pierre. Je me pose des questions… sur le chemin du Dedans… sur le sens du voyage… sur le trésor… sur les joyaux… sur celui qui est dans mon cœur… sur l’école que je dois choisir… Je me pose beaucoup trop de questions… pour continuer mon chemin sans réfléchir, madame La pierre.

-     Oui, je comprends ! dit-elle, avant de choisir le chemin qui te convient, tu aimerais connaître les étapes qui t’attendent, n'est-ce pas ? Eh bien ! Je t’écoute, mon garçon ! Pose-moi toutes les questions que tu veux ! Une fois n'est pas coutume… je m’efforcerais d’y répondre… dans la mesure de ta compréhension, bien sûr…

 

J’ai réfléchi un instant… j’avais tant de questions à lui poser…

-     Eh bien ! dit la pierre en voyant mon hésitation, commence par la question qui te semble la plus importante !

Et sans plus réfléchir, je me suis lancé.

-     Euh… eh bien…, j'ai entendu des choses bien peu communes sur le trésor, madame La pierre… tous ceux que j’ai rencontrés dans le quartier m'en ont parlé… mais aucun n'a jamais rien dit à propos des joyaux. Aussi, je me demande comment les trouver, madame La pierre !

-     Oh ! dit-elle, tu les trouveras au fil de tes pas… mais ne t’attends pas à trouver les joyaux dont parlent les résidents des autres quartiers ! Les vrais joyaux ont une forme bien différente de celle que l’on a coutume de leur prêter…

-     Ah… oui ? ai-je dit, et vous pouvez m'en dire un peu plus, madame La pierre…

-     Oui, bien sûr ! dit-elle, pour être tout à fait clair, prenons un exemple, veux-tu ? Donne-moi un joyau et j’essaierais de t’expliquer à quoi il ressemble…

J’ai hésité un instant.

-     Bon… eh bien…, d’accord ! ai-je dit, commençons par le joyau de l’intelligence, madame la pierre !

-     Très bien ! dit-elle, voilà un joyau très intéressant ! L’intelligence, mon garçon, n’est pas seulement affaire d’esprit comme le pense la plupart des résidents. L’intelligence n’est pas uniquement affaire de raisonnement logique et d’accumulation de connaissances assez souvent d'ailleurs… bêtement empilées les unes sur les autres. Il s’agit là d’une forme très grossière d’intelligence ! Cette forme est nécessaire mais insuffisante. L’intelligence est beaucoup plus vaste ! Elle revêt de multiples aspects selon les avancées de chacun sur le chemin. Ainsi, l’intelligence peut prendre la forme de la persévérance si l’on poursuit son voyage avec courage malgré les difficultés que l'on rencontre. Elle peut aussi prendre la forme d’une nécessité intérieure qui pousse le chercheur à aller ici et là, à visiter certains quartiers, à en contourner d’autres ou à s’arrêter dans ceux qui lui semblent propices à ses attentes. Mais quelles que soient les formes que prend l’intelligence, tôt ou tard, elle amène le chercheur à comprendre qu’il existe une vérité qui dépasse son entendement habituel. Ainsi, le joyau de l’intelligence ouvre progressivement l’esprit du chercheur à cette vérité ! Il l’amène d’abord à regarder dans son cœur et à l'ouvrir très progressivement. En définitive, où qu’il soit sur le chemin, l’intelligence est le joyau qui fait avancer le chercheur vers le trésor ! Et s’il sait marcher avec patience et persévérance, le chercheur finit par comprendre que les autres joyaux se trouvent en lui… et qu’il lui appartient de les découvrir. 

-     Oh la la ! ai-je dit, l’intelligence est une chose bien compliquée, madame la Pierre ! Et comment l’intelligence nous fait-elle découvrir les autres joyaux ?

La pierre m'a fait un grand sourire.

-     Eh bien, à chaque étape du voyage, mon garçon, le chercheur découvre une nouvelle facette du joyau de l’intelligence. C’est un joyau qui ne cesse de grandir pour élargir et éclairer l’esprit de la Conscience ! Et plus l’esprit de la Conscience s’élargit et s’éclaire, plus le chercheur regarde dans son cœur ! Et plus il regarde dans son cœur, plus il voit sa profondeur et son étendue. Il s’aperçoit alors que son cœur peut accueillir bien plus de choses qu’il ne le pensait. Alors le chercheur continue à ouvrir son cœur et à y accueillir chaque chose car ces choses lui semblent de plus en plus familières (un peu comme s’il accueillait une partie de lui-même). Et le chercheur finit par prendre conscience qu’il n’y aucune différence entre ce qu’il y a au fond de son cœur et ce qu’il y a au dehors. Et un jour, à force de patience et de persévérance, si le chercheur parvient à garder ouverts son esprit et son cœur en toutes circonstances, alors il comprend que la beauté est partout. Le chercheur découvre alors le joyau de la beauté ! Et il peut enfin goûter à toutes les merveilles rencontrées sur son chemin. Car toute chose, tout être, tout évènement lui semblent merveilleux ! Alors naît progressivement en son cœur une bonté et un Amour inconditionnel pour toute chose et pour tout être. Le chercheur découvre alors le joyau de la bonté ! Son cœur s’emplit de gratitude envers Tout et tous, envers le voyage, envers les paysages, envers le chemin, envers ses ornières et ses difficultés, envers ses joies et ses plaisirs. Et cette découverte lui procure une confiance inébranlable dans le voyage et une grande force pour poursuivre son chemin. Grâce à cette confiance, le chercheur découvre alors le joyau du pouvoir. Il comprend alors qu'il peut poursuivre son voyage contre vents et marées… et avancer sur son chemin malgré les tempêtes…  Grâce à cette confiance, à cette force et à cette ouverture, le chercheur découvre peu à peu la richesse, la vraie et la seule richesse qui soit sur cette Planète, la richesse du voyage. Et il comprend enfin que le trésor n’est autre que le voyage lui-même avec ses découvertes successives. Et le chercheur peut enfin goûter avec joie à chaque instant du voyage ! Et il continue sa route sans peur et sans contrainte, avec un cœur toujours plus spacieux et un esprit toujours plus lumineux… Il apprend à épouser les méandres du chemin, à se lier d’amitié avec tout ce qui le traverse et tout ce qu’il rencontre… il comprend qu’il n’y a aucun trésor à chercher… car il sait que le trésor est partout, en lui, en l’autre, en chaque chose, en chaque être, en chaque rencontre, en chaque évènement… il sait que le trésor est là… partout où ses pas le mènent…

J’ai regardé madame la pierre un peu perplexe. 

-     Est-ce donc cela le trésor, madame La pierre ?

La pierre a acquiescé.

-     Eh bien…, je ne comprends pas, madame la pierre, j’ai entendu dire beaucoup de choses sur le trésor. Certaines écoles disent qu’il est ailleurs ! Certaines affirment qu’on le trouve après notre passage dans l’Autre Monde ! D’autres racontent qu’il est au bout du chemin ! Et d’autres disent encore qu’on le trouve en Soi ! Et d’autres encore en chacun de nous !

La pierre m’a regardé avec tendresse.

-     Toutes les écoles du chemin du Dedans ont raison, mon garçon ! Le trésor est partout ! Et il y a mille manières de le découvrir ! Mais toutes sont d’accord sur un point : tout chercheur doit apprendre à élargir son cœur et son esprit pour trouver le trésor…

-     Oui, ai-je dit, je comprends, madame la pierre.

-     C’est parfait, dit-elle, as-tu d’autres questions, mon garçon ?

-     Oh oui ! ai-je dit, j’ai encore beaucoup de questions à vous poser. Depuis que je suis dans ce quartier, on me parle du cœur et de l’esprit mais je ne sais pas exactement ce qu’ils sont et où ils se trouvent… et je ne sais pas non plus qui est vraiment celui qui est dans mon cœur, madame la pierre ? J’ai l’impression que mon cœur abrite beaucoup de monde mais…

-     Oui ! dit-elle, il a beaucoup de monde et une place pour chacun dans le cœur de chaque chercheur… Mais je ne sais pas si je suis autorisée à répondre à tes questions. Il faudrait demander l’autorisation à ta Fleur ! Oh ! Tiens ! Regarde, mon garçon ! La voilà qui arrive justement ! 

J’ai tourné la tête et, à ma grande surprise, j’ai vu ma Fleur s’avancer vers nous.   

 

 

Porte 108 Ma fleur et madame la pierre se rapprochent et me donnent leurs ultimes conseils avant de m'engager sur le chemin du dedans

L'île de la conscience –

-     Oh ! Ma Fleur ! ai-je dit, que se passe-t-il ? Que viens-tu faire par ici ?

Ma Fleur s’est arrêtée à proximité de madame La pierre. Elles se sont saluées avec respect (et avec beaucoup de courtoisie).  Puis ma Fleur s’est tournée vers moi.

- Oh la la ! ai-je dit, comme tu es belle, ma Fleur ! Comme tu as changé ! Et comme le rose te va bien !

Ma Fleur a fait un tour sur elle-même et m’a souri (satisfaite de sa surprise).

-     Il me semble que tu avais des questions à poser ! dit-elle, eh bien ! Nous t’écoutons, mon garçon !

Je les ai regardées toutes les deux.

-     Eh bien…, ai-je bafouillé, maintenant… maintenant que vous êtes réunies toutes les deux, je… je ne sais plus quoi dire ! Je me sens très intimidé ! Et je crois que je n’ai plus rien à vous demander…. je crois que je viens de comprendre…

-     Ah oui ? dirent-elles en chœur, et qu’as-tu compris, mon garçon ?

-     Eh bien…, je crois que… enfin…

-     Oui ! dit ma Fleur, tu as compris ! Je suis le cœur de ta Conscience !

-     Et moi ! dit la pierre, je suis l’esprit de ta Conscience ! Et avant de t’engager plus loin sur le chemin, ta Fleur a pensé qu’il était temps de nous rapprocher pour te permettre d’avancer le cœur plus léger et l’esprit plus tranquille…   

Ma Fleur et la pierre se sont regardées (d’un œil complice).

-     A présent que nous nous sommes rapprochées, mon garçon, il t’appartient de nous faire grandir jusqu’à ce que nous nous confondions… et de nous élargir encore et toujours…

-     Oui, ai-je dit, j’essaierais de vous faire grandir ! Nous voyagerons ensemble ! Et nous découvrirons un à un les joyaux… et nous avancerons lentement sur le chemin qui mène au trésor…

-     Oui ! dirent-elles, si nous nous hâtons lentement… et que tu nous laisses accueillir tous les évènements du voyage… alors nous découvrirons peu à peu les joyaux et le trésor…

-     Oui, ai-je dit, je vous écouterais ! Je vous le promets ! Et je ferais de mon mieux pour vous garder ouvertes sur le chemin ! 

-     Oui, dirent-elles, tu devras nous laisser nous ouvrir naturellement et progressivement !

-     Oui, ai-je dit, je le sais, mes amies ! Et je suis très heureux que vous vous soyez rapprochées mais…

-     Oui…? Que se passe-t-il, mon garçon ? Tu as l’air embarrassé…

-     Oui, ai-je dit, je suis très heureux mais… je ne sais toujours pas dans quelle école je dois m’inscrire… pour avancer sur le chemin...

 

p17

 

La pierre et ma Fleur se sont regardées et elles ont éclaté de rire. Puis, ma Fleur s’est penchée vers moi avec tendresse.

-     Tu es incorrigible ! dit-elle, tu te montres toujours aussi impatient… mais tu n’as aucun souci à te faire, mon garçon ! Regarde-moi… et tu comprendras ! 

J’ai regardé ma Fleur.

-     Eh bien ! Je te regarde, ma Fleur… et je ne comprends toujours pas. Je vois que tu as changé. Tu as pris les habits de la rose… enfin…tu n’es encore qu’un bouton de rose mais…

-     Oui ! dit-elle, et n’y vois-tu pas un signe ?

-     Un signe…, ma Fleur ?

-     Oui, mon garçon ! Ne vois-tu pas que cette transformation est de bon augure ?

-     De bon augure…, ma fleur ?

-     Oui, bien sûr ! dit-elle, as-tu déjà oublié ce qu’a dit petit Lam à propos de la tradition ?

J’ai réfléchi un instant.

-     Tu veux dire, ma Fleur, que…

-     Oui, mon garçon ! As-tu oublié où naissent les filles ?

-     Eh bien…, ai-je dit, elles naissent dans…

-     Eh oui ! dit-elle, elles naissent dans les roses ! Et lorsque tu auras fait quelques pas supplémentaires sur le chemin, je pourrais éclore… Et je donnerais naissance à celle qui te permettra de t’engager sur le chemin du Dedans…  

J’ai regardé ma Fleur.

-     Ça veut dire… que je pourrais bientôt choisir une école, n’est-ce pas ma Fleur ?

-     Oui ! dit-elle, tout arrive à celui qui se montre patient !

-     Mais… mais alors c’est formidable, ma Fleur ! Ça veut dire que je sais quel chemin je dois emprunter… Allez ! Allez ! ai-je dit, allons-y ! Dépêchons-nous, ma Fleur ! Rejoignons vite le Grand Labyrinthe !

Ma Fleur et la pierre se sont regardées (et elles ont éclatées de rire une nouvelle fois).

-     Oui ! dirent-elles, allons-y ! En route, mon garçon ! Et sachons-nous hâter lentement !  Allons-là où le chemin nous conduira…

J’ai regardé la pierre et ma Fleur avec une infinie tendresse. Je les ai serrées très fort contre moi. Puis j’ai regardé l’horizon et il m’a semblé que les murs du Labyrinthe étaient un peu moins hauts et un peu moins larges… comme s’ils commençaient à disparaitre… Ma Fleur et la pierre m’ont fait un clin d’œil. Mais je n’ai rien dit… j’avais le cœur si attendri que je me suis mis à siffler un petit air très gai et un peu triste en même temps. Puis, j’ai repris ma route, simplement heureux de poursuivre mon voyage vers le trésor…

 

p18