Récit / 2005 / La quête de sens

Je suis une sorte d’entomologiste du genre humain. J’observe, je décris, je note les trajectoires et tente de me livrer à leur analyse. Une sorte de vocation aux confins de l’ethnologie, de la sociologie, du journalisme et de la littérature. Je me livre très volontiers à une sorte de chronique du peuple humain. Une passion dévorante qui me conduit sur les routes du monde. A la croisée des chemins de l’homme. 

 

 

Prologue

A travers mille visages rêvés ou rencontrés, ce récit fragmenté dresse le portrait d’un homme qui cherche désespérément son identité… et le sens sans doute de son appartenance à l’espèce humaine en mêlant anecdotes en tous genres, commentaires triviaux sur le quotidien et réflexions générales sur l’existence.

 

Et si le monde n’était en réalité qu’un seul homme… ?

  

Je tourne en rond dans mon deux-pièces de banlieue depuis près de 2 mois. Une insupportable éternité. Voilà quelques semaines que j’ai bouclé ma dernière enquête. Et achevé mon dernier bouquin. Je ronge mon frein… un supplice.

 

Je passe mes journées à écumer les pages du web. A la recherche d’une nouvelle enquête. Rien… pas la moindre idée. Pas même le début d’une intuition. Ou d’un projet… j’enrage…

 

Le soir, vautré devant le poste de télé en quête d’une nourriture salvatrice (à mon désœuvrement), une intuition (contre toute attente) se précise. Je songe (soudain) à mes amis. Une centaine d’amis à travers le monde. Connaissances, camarades et complices rencontrés au cours de mes nombreuses enquêtes sur la planète. Depuis le début de nos rencontres, je tiens sur chacun une sorte de journal de bord. Je note les évènements majeurs de leur existence, leur parcours. Je retranscris nos discussions, nos conversations téléphoniques. Je m’évertue régulièrement de faire avec eux l’état des lieux de leur vie. Une drôle de marotte, il est vrai… mais on a la marotte que l’on mérite…

 

Je relis quelques dizaines de pages de mes carnets. Après une cinquantaine de pages. Rien. Je poursuis ma lecture. 2 heures plus tard, je range mes cahiers dans l’armoire qui trône à proximité de ma table de travail. Et soudain, mon visage s’illumine… un grand sourire sur les lèvres…

 

Cette lecture me donne une idée. Et si je me faisais de nouveaux amis… partir sans projet… prendre la route en quête de nouvelles rencontres… l’aventure humaine en cours de chemin…

 

Je saisis le téléphone. M’installe sur la chaise longue du salon et compose le numéro de téléphone de Nat. (ma compagne).

 

Nat. me parle de son projet de nouvelle expo (Nat est artiste-peintre). Quant à moi, je lui expose le mien. Elle se montre (plutôt) sceptique. Mais elle connaît aussi ma passion dévorante pour les voyages. L’abominable calvaire que représente à mes yeux la période d’inaction entre 2 enquêtes. Et ma propension à la dépression en cas d’inactivité… à la fin de notre entretien téléphonique, je l’invite le lendemain au resto.

 

Seul à la table du petit bistrot où nous avons coutume de nous retrouver, je regarde les passants. Nat. (comme d’habitude) est en retard.

 

*

 

L’époque est à la crise. Elle est dans toutes les têtes. Et dans toutes les bouches. Chaque jour les journaux déversent leur flot d’évènements douloureux. Et larmoyants. Raison de plus pour tenter une aventure personnelle d’envergure. Mes moyens (financiers, matériels et intellectuels) sont modestes… et je n’ai pas attendu l’apogée de la crise mondiale pour connaître les périodes de vaches maigres… et me débrouiller avec les moyens du bord. 4 bouts de ficelles et quelques bouts de chandelle ont souvent fait l’affaire… Bref en ces temps de morosité, j’ai le devoir d’entreprendre une enquête pour le plaisir (mon seul plaisir)… l’un des plus sûrs chemins que je connaisse pour apporter un peu de joie autour de soi et contribuer modestement (bien sûr) à la joie du monde. Au vu de l’affliction qui me gagne (et qui va finir par gagner la terre entière), il devient impératif que je reparte… pour donner (à nouveau) du grain à moudre à ma marotte d’enquêteur tous azimuts…

 

*

 

Mes expériences de vie, mes formations (diverses) et mon parcours existentiel représentent des atouts incontestables (sinon incontournables) pour mener à bien ce nouveau projet. Au cours de ma carrière professionnelle (quel vilain mot…), j’ai exercé quantité de postes, de fonctions et de métiers. Familier de nombreux univers professionnels, mes connaissances sont suffisantes pour me permettre d’y exercer maintes fonctions (des plus basiques aux plus complexes pour certains domaines).

 

*

 

Je suis une sorte d’entomologiste du genre humain. J’observe, je décris, je note les trajectoires (existentielles) et tente de me livrer à l’analyse (modeste, il va sans dire…). Oui, j’ai une forte prédisposition au témoignage. Une sorte de vocation aux confins de l’ethnologie, de la sociologie, du journalisme et de la littérature (un auteur sans visée ni ambition littéraires). Je me livre très volontiers (avec fougue et passion) à une sorte de chronique du peuple humain. Une passion dévorante qui me conduit sur les routes du monde. A la croisée des chemins de l’homme. 

 

*

 

Je pars. Sac à dos. Sans destination précise. Bien décidé à tailler la route. A pied, en stop, en car, en train. Hobo du XXIème siècle. En quête de rencontres et d’aventures humaines.  

 

Une quinzaine de jours en stop.

 

*

 

Un homme regarde par la fenêtre. Il scrute. Il observe. Il attend. Il a quitté sa table de travail.

 

*

 

Un homme, à la silhouette haute, au crâne dégarni, affublé d’un pardessus gris, arpente la rue. Max Imbert fait les cents pas devant un immeuble au mur jaune de 4 étages.

 

Nom : Max Imbert

Profession : philosophe

 

- J’aime à me définir comme explorateur. En matière philosophique, ma respectabilité est nulle. Peu de confrères admiratifs. Et beaucoup de détracteurs dans le corpus enseignant. 

- La guerre… ?

- La guerre… ? Laquelle ? Des guerres, l’histoire de l’humanité en a connues. Elles ont traversé les millénaires. A toute époque, l’Homme s’est âprement battu pour défendre son territoire, son clan, son honneur.

- L’homme est un prédateur. Il peut tuer sans vergogne.

- Sous l’autorité d’un chef, l’Homme assassine. Et voit ses crimes légitimés. A cette fin, on l’encourage. Et à l’issue des combats, on le décore.

 

*

 

Je pense aux documentaires. Aux mille documentaires vus depuis mon enfance. Je construis mon livre avec mes rushs d’entretiens, des notes éparses, des commentaires et des réflexions brutes.

 

Toujours cette volonté de mêler les genres. D’enrichir le récit. Au point de le surcharger. De l’embrouiller peut-être.

 

*

 

Donner la parole au monde. Lui octroyer une place dans ces pages.

 

*

 

Cheveux longs. Et sales. Corps crasseux. Vêtements élimés. Petites lunettes rondes auxquelles il manque une branche. Assis en tailleur sous un arbre. Un ascétisme rigoureux. Visage aux traits fins. Eprouvé par les vicissitudes du temps. Et des conditions de vie. Misère matérielle palpable. Regard doux.

 

Je m’approche.

- Marlek ?

Regard franc. Léger haussement de tête vers l’avant. Réponse affirmative.

- J’aimerais vous parler…

- Oui

L’entretien débute. Questions habituelles. Il décline son identité civile. Evoque brièvement son parcours. Je l’interromps.

- Qu’est-ce qui vous a poussé à partir ?

Hésitation. Léger sourire. J’insiste. J’aimerais savoir. Fuite ou quête ? Question idiote évidemment.

- J’aime le lointain.

Je note. Marlek aime le lointain. Je suppose donc qu’il hait le proche.

- La proximité vous effraie ?

D’un doigt, il désigne la présence de l’arbre derrière lui. Les huttes de paille à quelques mètres. Il baisse les yeux en direction du sol puis regarde le ciel. Je ne peux me contenter de telles réponses. Je demande quelques explications.

- La terre… ? Et le ciel… ?

J’acquiesce, incrédule. Pas vraiment certain de comprendre.

 

*

 

Goï Rickchov me toise d’un air goguenard.

- J’aimerais comprendre le genre humain.

J’acquiesce. Un grand sourire sur les lèvres. Un sentiment de proximité me submerge. Il poursuit.

- J’ai toujours voulu comprendre le genre humain.

Je le presse de continuer.

- Et alors ?

Une vague de tristesse fait soudain papillonner ses grands yeux noirs. Je lis dans son regard une détresse abyssale.

- Alors rien… je continue à chercher malgré tout…

Je me surprends à répéter.

- Malgré tout… ?

Il me regarde en levant les bras vers le ciel.

- Que pourrais-je faire d’autre… ? J’ai consacré ma vie à chercher…

- Vous avez des regrets… ?

- Des regrets… ?

J’insiste (malgré moi).

- Oui, des regrets ?

Il hésite.

- Comment peut-on regretter d’obéir à une nécessité… ?

Goï suspend sa phrase. L’entretien prend soudain une tournure imprévisible (que je n’avais, du moins pas prévu). Il me lance d’un air (presque) malicieux.

- Et vous, qu’est-ce qui vous a poussé à faire votre enquête ? Que fuyez-vous ? Que cherchez-vous ?

Je suis (bien sûr) pris au dépourvu. Je rougis (comme une jeune fille), honteux d’être dévoilé. Pris à mon propre jeu. Et si facilement démasqué. Je me laisse aller à la confidence.

- Comme vous, Goï, je cherche à comprendre le genre humain…

- Et avez-vous des regrets ?

- Mon existence est une longue suite de regrets...

Il sourit satisfait. J’essaye de voiler ma gêne. Cette confidence impudique me semble déplacée. Et hors de propos dans ce contexte.

 

*

 

Ma sympathie pour les marginaux et les solitaires se vérifient (sans surprise). Un irrésistible attrait pour les pousse-mégots en tous genres.

 

La beauté de l’Homme m’émeut. Profondément.

 

*

 

- Un homme en vaut un autre. L’interchangeabilité humaine exacerbée par la puissance du collectif. Un système totalitaire qui porte en lui (de façon endogène) son écrasante omnipotence sur les individus qui le composent, le nourrissent et le façonnent.

- Comment y échapper ?

La réponse est claire. Directe. Succincte et sentencieuse.

- Je l’ignore…

Abderaman passe une main nerveuse sur son front. Caresse sa barbe. Je le sens hésiter.

- Peut-être… en contribuant  individuellement et à sa mesure à un monde différent… plus humain…

J’acquiesce d’un hochement de tête. Etonné par la simplicité de sa réponse. Un Homme de réflexion. Intellectuel de renommée internationale, universitaire à la connaissance encyclopédique, honnête homme de son temps me livrant une conclusion si triviale. Je suis consterné. En accord. Mais consterné.

 

*

 

Installé sur la grande table du salon, face à la fenêtre, je plonge dans la pile de documents. Journaux, revues, rapports, mémoires, thèses, essais. Un condensé de sciences humaines. Philosophie, sociologie, psychologie, histoire, géographie, anthropologie, science de l’éducation, économie.

 

Le monde de la connaissance humaine éparpillé sur ma table de travail, je songe à mon ignorance. A l’ignorance de l’Homme.

 

Le bonheur, le sens de la vie humaine, voici plusieurs centaines d’années (quelques millénaires tout au plus) que nous y réfléchissons. Et quelles connaissances supplémentaires depuis nos ancêtres des cavernes ? 

 

Il ne s’agit nullement de nier le progrès. Et ces indéniables avancées. Mais en matière d’existence (quête du bonheur et conduite de vie), force est de constater la faiblesse (voire l’absence) de résultats convaincants.

 

Tout est enquête. Matière à réflexion. Toute rencontre, toute situation me fournit mille détails sur l’Homme, son comportement, sa nature. Je note. Sans distinction. Sans hiérarchie. Des milliers de pages. Inégales évidemment quant à leur intérêt… 

 

La vie comme enquête. Voilà ma tâche. La tâche essentielle de ma vie. J’y consacre mes jours et mes nuits. Sans répit. A l’affût de tout indice supplémentaire.

 

J’entends déjà la critique de certains beaux esprits vilipendant ma démarche. A-t-il suffisamment plongé en lui-même ? Pour quoi parcourir le monde alors que la vérité se dissimule en son for intérieur… ? Lisez, messieurs-dames… et vous vous apercevrez (assez rapidement) que nulle option ne fut écartée… et si par mégarde, j’en avais occulté certaines…, je vous prie (par avance) de bien vouloir m’en excuser… mon ignorance et mon manque de discernement en sont les seuls responsables…

 

Une recherche tous azimuts. Enquêteur, je suis né… enquêteur, je mourrai… Enquêteur au long cours. Cours tantôt fluctuant, tantôt immobile. Tantôt agité, tantôt tranquille. Tantôt futile, tantôt intéressant. Tantôt inutile, tantôt prépondérant. Déterminante recherche… évidemment.

 

Rencontrer le monde devient ma nouvelle lubie. Une irrépressible obsession. Je m’en étonne. Et je m’interroge. Après tant d’années d’isolement, de rejet et de haine pour le genre humain - et disons-le clairement… de farouche misanthropie - j’éprouve l’impérieux besoin de découvrir les Hommes.

 

Note de synthèse. Partout (et à toutes époques), cette ressemblance évidente de l’humain. La similitude essentielle (de fond). Penchants, aspirations, limitations, souffrance, ignorance. Plus prosaïquement, la fuite du réel (si souvent jugé accablant et rébarbatif), l’alcool, la drogue, les tabous, le sexe, les mythes, le clan, le labeur, la participation au système collectif, la paresse, la mort.

 

*

 

Je regarde un visage. Et j’y vois le monde. La beauté, la fragilité, la souffrance et l’espoir du peuple humain. Un visage est un monde à lui seul.

 

Porté par une folle énergie, les recherches et les rencontres se succèdent. Période faste qui vient clore une phase morne et difficile et qui s’achèvera (sans doute) par un nouvel intervalle infructueux… je le sais… et qu’y a-t-il à faire ? Mes maîtres me diraient sans doute d’accepter… j’essaierais… oui, j’essaierais malgré le désarroi où ces crises me plongent…

 

La connaissance universitaire me rebute. Quel docte professeur est capable aujourd’hui d’incarner (véritablement) ses enseignements ? Les philosophes antiques occidentaux sont enterrés depuis bien longtemps…  ne subsiste, à mes yeux, que l’expérience (personnelle) de soi, du monde et de l’altérité, l’intuition et la réflexion pour bâtir son savoir… l’expérimenter… et en imprégner sa conscience… jusque dans ses tréfonds…

 

Le discours sur l’injustice me semble une hérésie. Qui peut prétendre à l’injustice d’une situation, de la survenance d’un événement… aussi douloureux et tragique qu’ils puissent être ressentis… ? La vie et le monde ne sont pas injustes… seules notre perception et notre compréhension sont obscurcies… il ne s’agit donc de construire un monde meilleur, d’œuvrer à une vie plus juste… mais d’apprendre à désobscurcir notre regard…  d’où ma frilosité pour l’engagement collectif (politique ou associatif) qui n’ont souvent d’autres desseins que de changer le monde ou de transformer la mentalité du peuple humain et de ses composantes encore peu ou pas sensibles à la cause qu’ils défendent…

 

Il n’y a aucune cause à défendre… sinon celle d’une conscience dévoilée…

 

Un livre de plus… ? Oui… et non… un livre qui tente d’être au plus juste de l’universel… de l’universel habillé de singularité… afin que chacun puisse incarner la vie-même…

 

*

 

Joe. L’homme est corpulent. Une masse opulente et musculeuse. Torse volumineux et biceps gonflés délibérément exposés sous un maillot échancré. Je m’approche quelque peu intimidé.

 

Intérieur nuit. Une pièce au sous-sol. Large et encombrée de mille objets. Au plafond des centaines d’ampoules (la plupart éteintes). Poussés contre les murs, des meubles hétéroclites, des placards, des vêtements posés sur plusieurs étagères, un évier regorgeant de piles d’assiettes où s’entassent des couverts, des bols, des verres. Dans un coin, une table de nuit à proximité d’un lit aux draps défaits. Au centre de la pièce, un fauteuil et une petite table basse où traînent quelques papiers, une tasse de café à moitié pleine et quelques livres écornés et jaunis,  la couverture tournée vers le ciel. Je note le ciel… et non le plafond… le détail (bien que symbolique) a toute son importance. Au pied du lit, une chaise où est assis le maître des lieux, buste penché vers l’avant, coudes posés sur les cuisses, tête tournée vers le sol… et les yeux fixés sur un ailleurs inaccessible (inaccessible pour moi).

 

Joe a la trentaine. Pantalon à pinces tenu par des bretelles d’un autre âge. Maillot de corps blanc. Il me reçoit pieds nus. Une silhouette d’athlète. Elégant et décontracté. Je note un fort contraste entre son apparence et son cadre de vie. Un sourire épanoui et le regard mélancolique. Une tristesse insondable. Curieux personnage. Et une foule de paradoxes apparents de prime abord.

 

J’ai hâte d’engager notre entretien. Il referme la porte, tourne la clé dans la serrure. Verrouille l’un des loquets et m’invite à m’asseoir dans le fauteuil. Avant de regagner sa chaise, il saisit un disque, le pose sur le vieux gramophone installé sur une vieille commode adossée à l’un des murs. Et reprend enfin sa place.

 

Long silence. Je m’imprègne de l’atmosphère des lieux. Quasi irréelle. Etonnante. Mystérieuse. Impressionnante.

 

*

 

Une salle de classe. Un instituteur bonhomme assis sur un siège minuscule parmi des visages enfantins aux yeux en éveil. Et aux grands sourires radieux. La joie d’apprendre.

 

Je me souviens. De l’odeur de la craie sur le tableau noir. De ma panique à l’idée de lire à haute voix devant les autres élèves. De mes mensonges et de mes bravades pour m’inventer une vie riche et exaltante. De mes vomissements chaque matin avant d’aller au lycée. De mes premiers émois amoureux. De la douceur de la peau de la première fille tenue dans mes bras. De mon appétit de savoir. De ma curiosité insatiable de découvrir (et de connaître). De mes premières nuits passées à refaire le monde. De ma solitude dans la chambre close. De mon désespoir. De l’ennui profond d’exister. De mes enthousiasmes excessifs. De mes violences. De mon ardeur à écrire. De mon souci de témoigner de l’existence humaine. De ma farouche volonté de percer la vérité du monde. De mon inébranlable quête.

 

Je me souviens de tous mes rêves à venir.

 

Inutile de censurer le fantastique qui m’habite. Il donne à ces pages une dimension mystérieuse. Une infime vibration énigmatique au récit. Une touche de paranormal à l’affligeant réalisme du monde. Comme si le monde était réellement ce qu’il semble être… 

 

Ecrire sur l’écriture. La belle affaire pour ceux qui te lisent ! Crois-tu donc que tes lecteurs écrivent…? Qui peut s’intéresser à l’écriture… sinon celui qui écrit…

 

Jour maussade. Vautré sur le canapé. En attente d’idée. Dans l’expectative d’agir. En toi, le néant. Autour de moi, l’espace vide. L’abime jusqu’au creux de l’âme. Je laisse le désastre se produire. Un jour (après plusieurs semaines d’attente fébrile et désespérée), la tragédie s’achève. Le miracle advient. Je m’empresse de rejoindre la grande table où j’avais (oui, aujourd’hui l’imparfait s’impose…) coutume de passer mes journées. J’ouvre le tiroir, saisis une feuille blanche… Et je note.

 

Note

Le jour s’étire dans la brume. Temps froid et pluvieux. Je frictionne mon buste (avec énergie). Pieds et mains gelés. Au loin, mille sommets infranchissables. Seul au milieu de nulle part.

 

Je songe soudain à cette obsession du vide qui m’habite. L’exil en tous lieux. Un mal qui ronge du dedans. Et qui dépeuple l’espace du monde. Aucun remède. Aucun antidote.

 

Ma superficialité m’afflige. Je ne parviens jamais à entrer au cœur d’un personnage. Je n’effleure que les silhouettes. Là où le romancier s’immerge… colle au plus près… mon imaginaire se contente (par incapacité) de frôler une maigre parcelle de peau. D’où l’inconsistance et la dimension fragmentée et parcellaire de mes livres… le creux qui se lit au cœur des pages… et me révèle…

 

Je ne parviens qu’à entrer dans ma propre peau. Maladroitement et involontairement encore !

 

*

 

La terreur se lit sur son visage. Mine livide. Œil hagard. Mâchoire crispée. Rictus figé sur les lèvres. Une détresse sans appel. Je lui tends la main. Il hésite, accroche ses doigts (avec lenteur et difficulté) à mon bras. Saisi d’une étrange sidération.  

    

*

 

Grand séducteur. Eternel beau gosse malgré les frasques nocturnes et le poids des années. La cinquantaine sportive et musclée. Visage hâlé, lunettes de soleil, cheveux argentés. Gérald est assis en terrasse. Tenue vestimentaire chic et décontractée.

 

En l’apercevant assis devant une tasse de thé (un verre d’eau et son téléphone portable posés devant lui) feuilletant nonchalamment un magazine sur la mode et l’architecture, j’entrevois, en un éclair, l’archétype du play-boy charmeur et raffiné.

 

*

 

Les querelles entre les Hommes sont nombreuses. Et ancestrales. Partout où les Hommes se rencontrent, naissent les conflits.

 

Greg me dévisage en souriant.

- Comment pourrait-il en être différent ? Le tout est divisé car l’un est divisé…

Je le regarde sans comprendre. Et d’un air interrogatif.

- Vous pourriez préciser…

Une lueur d’arrogance traverse ses grands yeux clairs.

- Bien sûr ! Les conflits apparaissent dans la collectivité car chaque homme est, lui-même, partagé. Que chacun règle ses propres divisions, et le monde s’en portera mieux…

- Oui, bien sûr ! Et comment vous y prenez vous pour que chacun règle ses divisions…

Un sourire énigmatique éclaire son visage…

- Ca…

- Mais encore… ?

 

*

 

Je dîne dans un petit restaurant du vieux port. Cuisine excellente. Vue imprenable sur la mer. La beauté vespérale du ciel me coupe le souffle. Je songe à l’unicité des cieux. Cet espace démesuré qui a vu la naissance du monde. Et l’avant-monde sans doute. Présent de Rio à Tokyo. De Melbourne à Rio de la Plata en passant par Lisbonne, Pékin et Paris. L’azur, œil historique, que chacun peut voir où qu’il soit. Et qui s’étend à perte de vue dans l’univers… Vertigineux. Je suis pris de vertige. Etourdissement renforcé sans doute par la bouteille de Bourgogne qui accompagne le repas… le serveur apporte le désert… une énorme part de tarte au chocolat. Je contemple mon assiette sous la voûte étoilée…  Je suis ivre de joie. Une ivresse rare. Quelques instants de bonheur dans cette quête effrénée… Je prends conscience de la préciosité de mes rencontres. Toutes m’ont laissé une forme d’héritage. Chacun m’a enrichi… m’a révélé une part de son trésor… quelques larmes coulent sur mes joues. En apercevant mes larmes, une vieille dame qui promène son chien sur les bords du quai s’arrête à ma hauteur. Et en découvrant mes pleurs, elle me regarde avec tendresse.

 

- Ca ne va pas, monsieur ?

Je la regarde avec affection.

- Je vais très bien, madame… je vous remercie…

Elle s’éloigne de son petit tranquille avec son basset. Je les regarde quelques instants. Une folle envie me tiraille. J’ai envie de m’élancer vers eux. Et de leur dire que je les aime. Que j’aime cette soirée. Que j’aime ce monde. Ces Hommes. Tous les êtres de ce monde. J’aimerais trouver le courage de leur dire. J’essuie mes larmes avec ma serviette. Et j’enfourne une énorme cuiller de tarte au chocolat… la timidité est un mal parfois incurable…

 

*

 

L’exploitation des êtres me laisse rarement indifférent. Je supporte difficilement les situations où les uns tiennent les autres sous leur emprise. Le souci d’équité m’a toujours habité. Et gouverné mes actes.

 

Recevoir et donner, voilà deux gestes naturels qui fondent notre humanité. Et notre identité humaine.

 

Ecrire est un acte d’amour…

 

Tant de livres ont été écrits dans la haine. Dans le mépris et la condescendance de l’Autre. L’écriture ne peut être qu’un instrument de joie. Ou alors il n’est rien… mots malfaisants qui n’offrent aucune issue… sinon la rancœur et l’hostilité. Autant d’appels à la division. D’invitations à la lutte et au combat… les mots comme instrument mortifère. Plutôt crever.

 

Je songe avec tristesse à mes premiers livres. Ecrits avec rage. Dans la misanthropie la plus violente et détestable. La honte me submerge… A l’époque, j’imaginais que ces pages fielleuses pouvaient aider et encourager le monde à sortir de son impasse… j’ignorais alors (bien sûr) que seule mon existence constituait une sorte de voie sans issue… sinon celle d’échapper à ses propres démons… et seul le monde, la rencontre avec le monde permet d’échapper à l’enlisement de la haine, du mépris et de l’isolement.

 

Le repli sur soi est une maladie honteuse. Qui vous recouvre des cendres du monde. Et vient alimenter le feu qui brûle en votre centre. J’ai survécu à l’incendie… victime encore quelque fois, il est vrai, de quelques feux-follets qui s’éteignent par ma seule présence au monde… une présence au monde ressentie comme grandiose et précieuse…

 

*

           

Malik m’invite dans le dortoir qu’il partage avec 5 de ses compagnons. L’intérieur est sobre. Et propre.

 

Le tutoiement est de rigueur. Dès les premiers mots, la bienveillance de Malik me surprend. Etonné par sa délicatesse dans cet univers strictement masculin à la réputation rude et brutale. Je suis très agréablement surpris. Et heureux de voir nos a priori battus en brèche.

 

Etienne, le patron, a des allures de gros paysan. Et des airs de patriarche. Velours côtelé, grosse chemise à carreaux. Des yeux bleus où perce une autorité de pater familias. Un franc-parler incisif. Une intelligence simple et limpide. Terrienne. Il m’accueille avec froideur sur le pas de porte. Comment lui en tenir rigueur ? Combien de fois ai-je pris, à mon insu, un air glacial et revêche pour recevoir mes hôtes ?   

 

Je réunis les représentants des salariés et des employeurs à la même table. Dans une annexe de la mairie. Dans une grande salle prêtée pour l’occasion.

 

Je suis anxieux à l’idée de cette réunion. Je crains qu’elle ne débouche que sur une exacerbation des conflits.

 

*

 

Nulle tendresse en ce monde. Il est nécessaire de poser (et de savoir poser) son regard au-delà des apparences. Pour commencer à comprendre l’immense tendresse des êtres de ce monde. Pétrifiés par la peur. Et l’ignorance. Mères de toutes les guerres. Petites et grandes, insignifiantes et mémorables. Anonymes et étalées sur la place publique (sur la grande place du monde).

 

Chacun défend ardemment ou avec veulerie sa part du gâteau. Nulle exception à cette règle tragique.

 

*

 

- Le monde est peuplé d’ignorants.

- L’humanité est une tribu aveugle

Ces propos résonnent en moi avec force. Et tristesse. Je suis néanmoins peu enclin à leur accorder du crédit.

- Oui ? Et alors ?

La question essentielle est : comment faire avec cet aveuglement et cette ignorance ? Je l’interroge. Je sens la véhémence de mes paroles. J’essaye de sourire. En vain. Il me toise. Et répète ma question (comme pour lui-même) ?

- Comment faire… ? Quelle stupide question ! Il n’y a aucun espoir… l’Homme est désespérant…

Il frotte l’un de ses sourcils (épais et noirs).

- La question serait plutôt : comment ne pas être désespéré… ?

Je réponds d’un air contrit (et plus fraternel).

- Nous pouvons aller au-delà du désespoir, non… ?

- Au-delà du désespoir… ? Quel haut-fond croyez-vous pouvoir toucher, jeune homme ? L’abysse est sans fond…

Je tente une explication.

- Il ne s’agit d’atteindre la moindre profondeur… mais de transformer la perspective du paysage… de regarder le monde d’un autre point de vue… fort différent de celui que vous posez sur le monde humain…

Il sourit, goguenard.

- La bouteille à moitié vide qui devient à moitié pleine… voilà le regard que vous proposez…

Je secoue la tête.

- Il ne s’agit nullement de positiver les situations… mais de prendre en considération une perspective plus large… et plus indulgente…

- Plus indulgente… ? Avec la pourriture humaine…?

Je sursaute. Ses paroles sont douloureuses. Résultante d’une souffrance et d’une incompréhension. Presque fatales. Je tente néanmoins de développer mon idée.

- Il ne s’agit nullement de nier les méfaits engendrés par l’humanité… mais il serait vain d’occulter toutes les dimensions de l’Homme… on se doit de le considérer dans son entièreté… souligner ses manquements et ses erreurs n’interdit nullement de considérer ses prouesses et ses capacités… et en la matière, tout dépend de notre point de vue… si vous le considérez à l’aune de vos espoirs, votre déception sera immense… si vous l’examinez avec neutralité, vous saisirez en dépit des apparences historiques et contemporaines que son évolution est louable et prometteuse… l’homme est en chemin..

- Banalités…

- Peut-être… mais ce genre de trivialités transforment les perspectives… et l’horizon humain apparaît moins sombre que vous ne le dîtes… et ne le faites croire (dans vos pages).

 

Mon hôte se lève. Et m’invite à me retirer. Je prends congé. Un peu amer et déçu. Non de n’être parvenu à le convaincre. Mais de le voir poursuivre son enlisement dans un sombre désespoir (que j’ai si bien connu…). Mais le désespoir n’est qu’une étape… qui s’avère parfois incontournable… aussi, tout est très bien ainsi… je quitte sa grande maison triste. Et mes épaules tombantes, au coin de la rue, se redressent déjà. Deux rues plus loin, je me mets à siffler. Heureux de cette belle soirée de printemps. Et ému par les beaux nuages gris dans le ciel. Je suis (même) si gai que je décide de prendre un verre au bar du luxueux palace qui fait l’angle de la rue.

 

*

 

Sous l’immense tonnelle, un majordome m’ouvre les portes. Souriant et affable (comme il se doit). Je traverse le hall d’entrée démesuré au décor somptueusement kitch et me dirige vers le grand salon. Intérieur cosy. Ambiance feutrée. Eclairage tamisé (toujours comme il se doit). J’entre pour la première fois de ma vie dans ce genre d’établissement. Je m’assois. Un serveur (très chic) m’invite à choisir un drink. J’opte pour un banal jus de pamplemousse. Il me l’apporte quelques instants plus tard. Affalé dans le fauteuil de cuir vert, je sirote mon verre. Je tente de m’imprégner des lieux. De savourer ce pur moment d’incongruité. Je sors mon carnet et note :

 

Notes. Je prends goût à découvrir ce que j’ignore. Comme un enfant émerveillé du monde. J’arpente des univers inconnus. Dans un souci de connaissance et de délectation.

 

Après deux minutes de délectation scripturale, j’aperçois à l’autre bout de la salle un groupe d’une cinquantaine de personnes. Je les avais passablement ignorés jusqu’à présent, trop absorbé (sûrement) par la saveur de mon jus de pamplemousse et le climat sécurisant (à la fois enveloppant et irréel) des lieux. Non, je ne suis pas seul à me délecter de l’endroit. J’en profite aussitôt. Pour parfaire mon ignorance des classes bourgeoises. Les premiers instants, je me contente d’observer les regards, les tenues, la gestuelle, les sourires. L’affabilité semble de mise. Les apparences sont sauves. Mais sous les masques polis se dissimulent fort mal l’ennui, la courtoisie hiératique, la joie circonstancielle de façade, la solitude des êtres. Je continue d’écrire (sur mon carnet).

 

Notes. Je note pêle-mêle. L’ennui et la désinvolture disciplinée des gens biens nés. La grâce factice de la beauté. La culture d’apparat. L’élocution quelque peu précieuse (et forcément ridicule). La fausse profondeur des conversations. Le moiisme congénital. L’indifférence au décor et au personnel. L’arrogance et la fierté de l’entre soi avec ses codes, ses règles, sa bienséance. La phrase d’un auteur célèbre (dont le nom m’échappe à l’instant) me revient soudain en mémoire. Elle dit en substance : du plus haut trône que l’on puisse être, on est toujours assis sur son cul… je m’esclaffe soudain si bruyamment que je manque de cracher une gorgée de jus de pamplemousse sur l’épais et moelleux tapis du salon. Tous les regards (comme un seul homme, une seule caste) se tournent vers moi. Et je sens à quel point ma présence en ces lieux est une incongruité. Tous ces regards mi-gênés mi-moqueurs qui me soupèsent me pèsent. Je me redresse. Souris à la ronde. Et hèle le serveur avec rudesse.

 

- Vous m’en remettrez un deuxième !

- Bien sûr, monsieur !

 

Médiocre provocateur, je suis (né). Médiocre provocateur, je resterais. J’exagère mes provocations (j’ai toujours exagéré mes provocations). Comme une façon d’imposer mon monde et mes idées à ceux dont l’attitude (qui devrait m’attendrir, m’émouvoir ou me faire pleurer) me paraît une imposture. Ou une hérésie. L’intransigeance, la peur du ridicule et l’inhabilité adaptative en sont sans doute les principales raisons.

 

En quittant le bar, je me dirige vers le serveur et lui fais mes excuses. Il me regarde affable et incrédule. Je lui explique mon attitude. Inqualifiable. Je me fonds en mille excuses stériles.

- Mais ce n’est rien, monsieur…

Je lui désigne du doigt le groupe (toujours présent).

- Si.. si… je suis impardonnable de vous avoir interpellé de la sorte… je vous considère bien plus que ces gens-là, vous savez…

- Ce n’est rien, monsieur… je suis là pour ça, vous savez… nous sommes heureux de vous avoir accueilli, monsieur…

Je ne peux lui tirer aucune parole personnelle et authentique. Le pauvre bougre répète inlassablement la leçon apprise par ses supérieurs et la direction. Amabilité et serviabilité en toutes circonstances. Usant de la malheureuse formule : le client est toujours roi… je ne peux résister en quittant les lieux à lui glisser un billet dans la main et lui dire à l’oreille :

- Vous avez raison, monsieur, de servir les clients avec dévouement… mais ne les considérez comme des rois… vous vivez en république… la monarchie et le temps de la servitude sont révolus…

 

Sur mon carnet, je note (en aparté). Aujourd’hui, le roi se nomme désir… et les sujets du désir créent l’empire de la servitude. Esclaves de leurs désirs, les sujets réifient le monde, les êtres et l’humanité. Double servitude. Triste époque. 

 

Note supplémentaire : de nos jours, la société (toujours plus marchande) tend à généraliser dans toutes les strates du monde de l’entreprise et parmi l’ensemble du personnel employé le souci du ton mielleux, standard et apocryphe. Des formules toutes faites, prêtes à l’usage selon les circonstances. Une retenue émotionnelle qui donne à chaque parole un air irritant de fausseté. Des hommes réifiés instrumentalisés par la hiérarchie, elle-même composée de vagues sous-fifres de la haute société… des hommes-choses qu’on utilise pour agrémenter et dont on se sert pour son plaisir, son confort, son bien-être  et qui doivent se prêter à toutes les humiliations pour satisfaire les caprices, exigences et autres lubies de la clientèle. Simples éléments du décor que l’on paye avec son repas, sa chambre et son mobilier. Relégués au statut de meubles utilitaires vivant dans le paysage de l’hôtellerie et de et la restauration de luxe au même titre que les canapés, les édredons, la literie, les lustres et les chandeliers… 

 

*

 

Max n’a aucune place en ce monde. La phrase paraît emphatique et pompeuse mais elle est juste. Elle est non seulement juste, mais incontestable. L’humanité le considère comme un déchet. Un rebus que l’on dissimule aux regards.  

 

*

 

Je rejoins un groupe de lutte armée qui œuvre pour la cause animale. J’y suis a priori favorable. Très favorable. Les souvenirs ressurgissent. Mon goût pour le terrorisme au sortir de l’adolescence. Et mes rapports singuliers avec les animaux auxquels j’ai toujours voué un amour considérable.

 

Je débarque dans une maison isolée. Une ancienne ferme aux murs décrépis. Sur le seuil, un jeune homme. 25 ans peut-être. Cheveux bruns en pagaille. Jeans sale. Gros pull-over. Sandales aux pieds. Je m’avance la main tendue (un grand sourire aux lèvres).

 

- John ?

- Yes ! Justin...? (Il prononce Justine)

- Justin

- Vous avez-fait bon voyage… ?

- Excellent, John ! Difficile de vous trouver… vous habitez un coin perdu…

John a un léger haussement d’épaules. Il me regarde avec flegme.

- A cause perdue, coin perdu, non ?

Humour typiquement british. J’adore. Il m’invite à entrer dans la grande salle. Autour de la table, un groupe d’une quinzaine d’activistes. Jeunes pour la plupart. Quelques trentenaires. Et un homme d’âge mûr assis dans un vieux canapé au fond de la pièce.

- Nous vous attendions, monsieur Ker… prenez place, je vous en prie…

Je m’assois sur l’un des bancs autour de la table.

 

*

 

Je dois me battre. Affronter la réalité de la situation. Moi qui répugne tant à le faire. Il le faut. La nécessité me l’impose. L’armoire à glace me toise d’un air agressif et menaçant. Je reste coi. Sur mes gardes. Attitude défensive qui trahit ma peur. Ma peur terrifiante. Pétrifié par un évident (un trop évident) manque de confiance.

 

Certains hommes n’ont qu’un langage : la force. Leur mode expressif est basique et animale : manger ou se faire manger. Tuer ou se faire tuer. Aucune autre option à leur conscience. Ils entretiennent avec le monde des rapports violents. Parfois d’une extrême violence. Et contraignent ceux qu’ils rencontrent à adopter leur langage. Ils vous y soumettent. De gré ou de force, vous ne pouvez vous y soustraire. Que vous fuyez (la peur au ventre) ou que vous répondiez à leur défi, ils vous imposent la pauvreté de leur vocabulaire…

 

Je ne peux évincer l’affrontement. Il s’avance, se met en garde et lance son poing. J’esquive (de justesse). Mes jambes flageolent. Je tremble. Un tremblement incontrôlable. Des secousses. Des spasmes. Les muscles tétanisés. Je perds conscience de mes gestes. Mon esprit se dissocie de mon corps. J’entre dans un mode de fonctionnement automatique. L’instinct de survie. J’essaye de penser. En vain. Je tente de raisonner. Une pensée me traverse. Frapper dans la vulnérabilité. Frapper dans la vulnérabilité. Mes yeux se fixent sur son cou. Je frappe. Il se recule avec agilité. J’avance et frappe une nouvelle fois et parviens à le toucher au niveau de la pomme d’Adam. Il se tient la gorge, crache, étouffe, pose un genou à terre. Goliath terrassé par David. Je le laisse à terre et tourne les talons, encore tremblant. Heureux de ma victoire, d’être parvenu à vaincre ma peur, fier d’avoir neutralisé mon adversaire et passablement écœuré. Je suis pris de nausée. Quelques mètres plus loin, je vomis dans le caniveau.

     

*

 

Les yeux perdus dans mes pensées. Assis à ma planche de travail. Devant une revue spécialisée sur le Japon. Articles passionnants sur la tradition et la modernité. Photos de temples. Pagodes, kimonos, yakusa, technologie, geisha, cérémonie du thé, ikebana, électronique, maître zen, bushido, robotique high-tech. J’avoue sans ambages ma fascination pour le pays du soleil levant. Mon goût pour sa tradition ancestrale, sa spiritualité, sa philosophie et ses arts guerriers.

 

A la lecture de ces pages, un vieux rêve refait surface (un rêve d’adolescence). Rencontrer un vieux maître. Demeurer à ses côtés pendant de longues années pour apprendre la sagesse. Que ce souvenir semble aujourd’hui ridicule ! Et pourtant si vivace.    

           

*

 

Le roi de la pop. Le King déjanté qui règne sur l’empire du show-biz… une dégaine d’éternel adolescent. Drogue, sexe et rock’n’roll… L’entretien se déroule dans une limousine (sans doute louée pour l’occasion) qui fait route vers l’aéroport. Entre la fin d’un concert et un avion pour l’autre bout du monde (Sidney en l’occurrence). 

 

A la fin de l’interview (sans surprise), conversation impromptue avec l’un de ses fans.

- J’ai toujours adoré ce type !

- Ah oui… ?

- Oh ouais ! Trop cool ! Et trop fun !

Je le toise incrédule et ironique.

- C’est à dire… ?

- Ben… ch’ai pas… la belle vie, quoi !

- La belle vie… ?

- Ben oui… la zik, le flouze, les gonzesses, les bagnoles… la défonce ! la class, la gloire, quoi !

- Ouais… ça te fait rêver, ça !

- Ben… tu parles… faudrait ‘tre con pour pas rêver de ça…

Je tente de comprendre son enthousiasme.

- Je comprends très bien mais… qu’est-ce qui est si fascinant après tout ? Tu pourrais m’éclairer un peu là-dessus… ?

- Ben merde ! T’as tout ce que tu veux ! Tout ! On peut pas rêver mieux…

- Désir et rêve, c’est donc ça qui te branchent…

- Ben ouais… la liberté ! Tu réalises tes rêves, quoi!

- Désir, rêve et liberté ! Ok. 

 

On finit tranquillement notre bière. La conversation tourne à plein… des rêves de liberté plein la tête, il s’agite sur son tabouret… je suis fasciné. Totalement fasciné.

 

Note. La singularité des chemins qu’emprunte l’universel…

 

*

 

Le soir, je téléphone à Nat. Je lui donne les dernières nouvelles de la tournée. Je lui parle de la singularité de mes dernières rencontres. Son peu d’enthousiasme me fait l’effet d’une douche froide. Je mets tant d’ardeur à rencontrer la diversité du monde que j’éprouve les pires difficultés à comprendre son écoute vaguement courtoise et son manque patent de curiosité. Bref, elle a l’air totalement indifférente à mon enquête.

  

La nuit, je repense à notre conversation téléphonique. Mille questions me traversent la tête. Pourquoi montre-t-elle si peu d’entrain à cette enquête… ? J’imagine mille scénarios improbables…  et autant de réponses absurdes… je finis par m’endormir au petit matin.

 

Après cette mauvaise nuit, je redoute le réveil. J’ai toujours appréhendé avec crainte les nuits blanches ou difficiles.

 

Qui peut s’imaginer que certains hommes passent leur existence entière à mettre en scène des vies fictives, à donner vie à des personnages imaginaires… ? Qu’ils ne vivent que dans l’irréalité… Et que cela leur sied de fuir le réel…

 

Je songe avec effroi à mes propres ouvrages où la fiction n’est qu’un fumeux subterfuge à fuir ce qui m’ennuie ou m’effraie… une évasion à moindre frais… où jaillissent des bribes d’inconscients, des bouts de fantasmes, des fragments de regrets…

 

La soupe fictionnelle est composée d’ingrédients fascinants… mais nourrit-elle l’âme… ?

 

La figure du poète me fascine. Elle m’a toujours fasciné. Je ne peux contester la dimension caricaturale que j’associe à l’image du poète. Une représentation archétypale sans originalité. Commune sinon triviale. Le poète maudit, la bohême, la misère, la souffrance, la torture de l’âme, la chambre de bonne, la reconnaissance posthume du génie. Bref, un salmigondis de clichés. Néanmoins, elle s’avère parfois juste. Et d’autant plus touchante quand on la rencontre…

 

*

 

Jean habite un minuscule deux pièces dans un immeuble quelconque du centre-ville. Au dernier étage, deux fenêtres ouvertes sur l’horizon septentrional. Silhouette squelettique, teint blafard, tenue vestimentaire anodine. Une allure indéfinissable. Une vie anodine d’employé communal. Célibataire. Une solitude qui crève les yeux. Une solitude émouvante. Et mouvante (également). Pas bêcheur, pas cabotin, l’homme est simple. D’une simplicité profonde. Aucun apparat. Aucune affèterie. Ni dans les gestes, ni dans les mots. Brut et sensible. Presque délicat. Il me reçoit chez lui.

 

Il m’ouvre la porte d’un air gêné. Presque étonné que l’on puise s’intéresser à son œuvre. Publié chez un obscur éditeur, il  n’espère ni la gloire, ni la reconnaissance. Il écrit. Voilà tout… depuis des années, il aligne les mots sur les pages de ses carnets. Inspiré, il l’est. Indéniablement. A dire vrai, cet homme a du génie. Il le sait et l’ignore à la fois. Du moins est-ce mon impression (ma première impression)…

 

Sa timidité, son manque d’assurance lui confèrent une surprenante propension à la tergiversation. Pétri de doutes, il ne cesse d’hésiter. A tous propos. Ses pages jonchées de ratures, sa vie sociale modeste peuplée de rares rencontres, son parcours professionnel et sentimental aux dimensions restreintes (sinon peu ambitieuses) l’attestent avec force. Jean est un introverti inhibé, soucieux de protéger sa destinée des aléas, des responsabilités, des évènements. L’apparente pauvreté de son existence, de sa présence au monde humain (à la société des Hommes) dissimule une extraordinaire richesse : une sensibilité et un regard d’une profonde acuité qu’il offre tout entier à la poésie, à sa prose poétique libre de toute rancœur et de toute amertume. Une poésie soumise au souffle et à la vitalité, à la nature et à la terre, aux forces énigmatiques qui habitent les êtres de ce monde, au ciel et au nadir. Poète de l’oxymore, de la puissance et de la vulnérabilité. Poète des paradoxes réconciliés. Modeste scribe au service des Hommes (malgré lui).

 

- Pourriez-vous, pour commencer, lire l’un de vos poèmes… ?

 

Il se lève, ouvre un placard, hésite un instant et saisit l’un des minces fascicules qui encombrent les étagères. Il reprend sa place, ajuste ses lunettes, s’éclaircit la voix (un peu gêné sans doute de répondre à ma requête) et commence sa lecture.

 

*

 

J’aime les obscurs. Ceux dont la lumière transparaît faiblement sous une apparence terne. Et sous une existence morne. Beaucoup cachent (à leur insu) un trésor inouï. Inimaginable. Impensable pour l’œil ordinaire que seuls l’éclat et le clinquant attirent…  

 

En mon for intérieur, j’ose encore espérer (malgré mes insuccès) être de cette race. Mes espérances, malheureusement, sont vaines. Mais il est si doux d’y croire encore… tout cœur ne cherche-t-il pas son baume… ?

 

*

 

Un soir. Un soir de grande solitude. Soumis au doute. Soliloque. Pour un bilan d’étape. Une auto-évaluation aux conclusions accablantes.

 

- Ainsi tu aspires à réconcilier le monde… ?

J’avoue sans hésiter (à ma conscience) l’objet de ma démarche.

- Oui. Réconcilier le monde ! Pourquoi… ? Est-ce puéril ?

- Oui. Puéril et illusoire… cette enquête est vaine… et ces pages inutiles… pourquoi aller au bout de cette impasse ?

Cette question m’afflige.

- Et que ferais-je d’autre… ?

Silence de la conscience.

- Que ferais-je d’autre… ? Dis-le-moi !

- Te réconcilier avec toi… alors le monde te semblera moins inconciliable… les incompatibilités prendront sens… tu en comprendras la fonction et… les liens entre les entités antagonistes te sembleront moins obscurs… mais vouloir réconcilier le monde, quelle tâche absurde…

 

La fin du soliloque me désespère davantage qu’elle m’éclaire.

 

*

 

Les hommes sont si différents… je suis incapable de poursuivre ma phrase. Comme si le fil de ma pensée s’était interrompu… rien.

 

*

 

Alan, cinéaste indépendant. Insomniaque obsessionnel. Attachant créatif nocturne. On se croise par hasard dans un drugstore. On sympathise immédiatement. Il m’invite à la projection de son dernier film. Une pure merveille. Je suis sous le charme de son inventivité. De sa sensibilité. Et de son aspiration. Alan filme son réel. Et ambitionne (talentueusement) d’y dénicher l’universel. L’universel singulier. Je ne peux rêver de plus belles et fructueuses rencontres. Il écrit ses scénarios, les filme, les réalise, les monte et les produit. La similitude de nos démarches me frappe. Et m’émeut. Je songe à mes bouquins dans lesquels je tente de mettre en exergue l’universalité humaine dans le témoignage de ma traversée et mes expériences personnelles. J’écris, corrige, mets en pages, imprime, fabrique et distribue moi-même tous mes livres. Je songe à mon labeur nocturne. Alan, lui aussi, travaille la nuit. A sa manie du classement. A son goût pour l’accumulation de documents, d’archives et d’images.

 

*

 

Derrière la diversité des parcours, des vies et des situations, le sentiment de solitude transparaît. Comme un élément central et déterminant. Une composante universelle de l’humain.

 

Malgré l’assurance, le dilettantisme, l’indifférence de certains de mes interlocuteurs, la peur domine. Mal dissimulée derrière leur discours rassurant, frivole ou bonhomme. L’inquiétude sourd derrière les masques. La crainte ancestrale de l’animal fragile, soumis aux forces naturelles et à l’hostilité (supposée) de l’environnement.

 

*

 

Je regarde (d’un œil bovin) le paquet de café qui traîne sur ma table. Je penche la tête pour lire l’étiquette sur le sachet entamé. Provenance : Colombie. Je bois du café colombien. Depuis presque toujours (en tout cas depuis des dizaines d’années). Et j’ignore à peu près tout de ce pays. Je tente de rassembler les maigres informations à ma disposition. Je réfléchis et je note (en vrac) : Bogota, ses enfants des rues qui se shootent à la colle, le cartel de Medellin, les meurtres, la drogue,  les FARC, leurs otages, le président Ortéga, l’entraînement de ses troupes d’élites, la franco-colombienne  Ingrid Bétancour et son assistante… un peu mince pour un homme (et de surcroît journaliste) qui revendique sa citoyenneté du monde… j’achève là mon commentaire. Mes connaissances sont aussi affligeantes que décourageantes… 

 

Réflexion. Je songe à ce café colombien. Et j’imagine son parcours. Depuis le caféier jusqu’à ma tasse. Par quelles mains est-il passé avant de rejoindre le placard de ma cuisine ? Simple et vaste question…

 

*

 

Au cours de mon périple, je surprends mille et une conversations. De façon inopinée. Où que j’aille, les hommes parlent, discutent, se chamaillent. Une matière première que je note (sans même prendre la peine de leur donner une forme retranscrite plus idoine à la lecture). 

 

- Que restent-ils des morts quand ils sont partis ?

Je reste idiot. Totalement interdit. Absolument sidéré par cette question si abrupte et inattendue.

- Mille regrets. De ne pas les avoir plus intensément aimés… et de les oublier bientôt… vous verrez, jeune homme, vous comprendrez que le temps est un fleuve chargé de regrets… vous comprendrez…. A l’aube de votre vieillesse, vos berges regorgeront de la pourriture des regrets… et l’eau de votre fleuve charriera tous vos cadavres… vous mourrez empesté… dans l’odeur infect de la nostalgie…

 

*

 

Au cœur immoral, rien d’anormal…

 

*

 

La crise. Tout le monde en parle (avec rage ou amertume). Tous victimes d’un système en sursis, presque à l’agonie (que l’on maintient en lui injectant des milliards de dollars), d’une organisation vampirisante et d’un mode de fonctionnement collectif ancestral.

 

Chacun souffre. Victime de la structure collective. Et chacun y collabore. Tente de négocier au mieux ses effets et ses contingences. Nul n’est épargné. Grands patrons, cadres, dirigeants, employés, sous-traitants, salariés et chômeurs. Tous les secteurs connaissent de fortes pressions. Tous les pays subissent une sévère récession.

 

Je me défends de souligner l’injustice des situations. Qui peut prétendre à l’injustice du réel ? Il faudrait replacer chaque situation dans un contexte plus large pour comprendre les ressorts des histoires personnelles, leur enchevêtrement, la survenance des évènements… et faute de parvenir à cette vision profonde et panoramique, nul ne peut (sérieusement) y prétendre… il existe des inégalités de faits, de situations… mais sont-elles injustes ? Je ne me risquerais à aucune réponse…

 

Les situations ne sont donc (a priori) injustes… mais les comportements favorisant ces inégalités sont insupportables… voilà l’angle approprié - me semble-t-il - pour aborder la grande diversité, l’extrême hétérogénéité des situations… 

 

Chacun mérite de faire advenir sa plus profonde aspiration… quand bien même serait-elle empreinte d’égoïsme, d’égotisme et de fantasmes individualistes ? 

 

Question. Chacun peut-il décemment actualiser son potentiel au vu de l’existence qu’il lui est donné ? Autrement dit, chaque être peut-il œuvrer à cette actualisation avec la conscience qu’il lui a été donnée, dans l’environnement au sein duquel il évolue et avec les évènements que la vie pose dans son existence ?    

 

N’est-il pas judicieux de s’interroger sur les comportements les plus porteurs d’inégalités, qui favorisent des situations profondément attentatoires à l’actualisation des potentiels individuels ? Quels sont-ils ?

 

Les comportements attentatoires les plus infamants. Le manque ou l’absence de partage… de mise à disposition des bienfaits (connaissances, savoir-faire, progrès…) réalisés dans la collectivité par quelques-uns ou quelques groupes d’individus, membres de la communauté…

 

Imaginons 2 tribus ignorant chacune l’existence de l’autre. Nul en ces communautés, ni même un observateur extérieur d’une parfaite neutralité ne trouverait sans doute à redire si l’une avait accès aux plus grandes facilités d’existence et que l’autre ne bénéficiait que de conditions de vie difficiles si chaque individu, dans l’une comme dans l’autre communauté, bénéficiait au même titre que les autres membres, du même traitement en matière de partage des richesses, d’accès aux différentes possibilités en tous domaines (alimentation, abri, soins, culture, festivités, funérailles…) accessibles à tous les composantes du groupe.

 

Au sein d’une même communauté. La responsabilité au sein du groupe serait-elle un critère de différenciation de traitement ? Autrement dit, permettrait-elle de rétribuer davantage l’individu en charge d’une fonction à responsabilité (mettant potentiellement en jeu d’autres existences que la sienne) ou dont le rôle au sein du groupe serait considéré comme plus bénéfique à la collectivité que d’autres activités ? Serait-il légitime de lui octroyer des avantages ? Il faudrait alors établir une hiérarchie des responsabilités et de l’impact positif (quantitatif et qualitatif) des activités individuelles sur la collectivité…

 

Prenons un exemple pour illustrer l’importance de la notion de collectivité dans la hiérarchisation des activités individuelles. Plus celle-ci est diverse (composée de diverses espèces d’êtres), plus la hiérarchisation des activités semble complexe et difficile à établir car elle doit prendre en considération les bienfaits ou avantages engendrés pour les uns et les méfaits ou inconvénients provoqués pour les autres sans compter la sophistication des liens entre les individus et la complexification des tâches individuelles…. Ainsi l’activité d’un boucher, si on limite la collectivité au peuple humain, permet de nourrir quelques dizaines ou centaines d’hommes. La nourriture leur permet de se maintenir en vie (et en bonne santé parfois). Et cette alimentation leur permet d’exercer leur activité, leur fonction au sein du groupe, elle-même sans doute ou peut-être source de bienfaits pour la collectivité. Mais si on étend la collectivité aux espèces animales, l’activité d’un boucher s’avère bien plus équivoque. On tue certains êtres, certains membres de la collectivité au bénéfice d’autres. Comment faire la part des choses ? Comment établir en toute objectivité les bénéfices et les dommages d’une telle activité ? L’homme contemporain, conforté par les religions monothéistes anthropocentriques, a résolu le problème en hiérarchisant les êtres… si l’on décidait d’être plus objectif, comment savoir jusqu’à quel point on peut sacrifier certains membres de la collectivité au bénéfice d’autres membres ? Et sur quels critères ? Comment trancher (si j’ose dire… en particulier pour notre exemple ?)…

 

Tout dépend de la notion de collectivité. Il me semble que toute hiérarchisation doit donc toujours être au bénéfice du plus grand nombre d’êtres. Implicitement, ce critère sous-entend un élément annexe, lui-même renvoyant à un dessein capital (presque originel). Permettre à ces êtres (au plus grand nombre d’êtres) de se perpétuer. Pour que ceux-ci permettent à la collectivité elle-même de se perpétuer… bref, la communauté instrumentalise d’une façon inhérente à sa propre existence ses membres pour se maintenir, voire se développer… D’où sans doute le fameux adage spinoziste… perpétuer dans son être…  si chaque membre subsiste et se perpétue, la communauté subsiste, se perpétue, voire se développe…  enfantin raisonnement, n’est-ce pas ?    

 

La collectivité ne peut engendrer des individus parfaitement autonomes qui pourraient pourvoir en toute indépendance à l’intégralité de leurs besoins (ou désirs) ? Les êtres ont été créés limités… et doivent donc se résoudre à avoir recours les uns aux autres… d’autant plus avec la complexification du système collectif, la sophistication des rapports entre les êtres et des activités et la croissance numéraire des membres du groupe.

 

Et si on admet que chacun exerce la fonction individuelle qui répond le plus adéquatement à ses aspirations personnelles (en fonction de sa personnalité, ses compétences, ses dons naturels…)  quand bien même, les responsabilités de son activité individuelle serait plus importantes que d’autres, pour quoi lui attribuer des avantages particuliers ? Resterait alors l’unique critère des bienfaits collectifs engendrés par l’activité individuelle…

 

Devant la complexification du système collectif et la sophistication des activités individuelles, favorisant une hyper spécialisation des tâches et activités individuelles et un écrasement de l’individu par le groupe, ne serait-il pas préférable de s’orienter vers un double mouvement : la multiplication de communautés autonome de taille raisonnable (sinon réduite) favorisant une égalité des traitements individuels (accès pour chacun aux éléments essentiels à sa subsistance), coopérant ensemble et socialisant certains domaines (mises en commun des connaissances, des avancées du progrès technique)… une organisation à penser et à mettre en place dès que possible… et l’avenir sans doute favorisera ce genre de dispositif sur la planète…

 

Aujourd’hui, d’ailleurs, le communautarisme cherche sa voie. Bien davantage que par le passé… où seuls quelques groupes marginaux ou la mode d’une époque (les années 70 en occident) cherchaient une autre voie… au temps d’Auroville. Aujourd’hui, on cherche tous azimuts. Dans la société civile. Et dans les institutions (par exemple dans certaines localités ou régions d’Amérique du Sud)… sans compter les réseaux d’échange et de partage sur internet, les SEL, les altermondialistes… Et une mauvaise voie dans le repli identitaire ethnique, social et religieux. Bref dans l’entre soi par affinités ou origine… le communautarisme comme réponse à l’écrasement de l’individu par le système collectif (économique, étatique…) et la mondialisation…

 

Très utopique sans doute… et mille fois proposé par les adeptes des différentes utopies, Fourrier, ses phalanstères et autres communautés idéales…    

 

Comment trouver un système de juste rétribution des activités individuelles en fonction des bienfaits engendrés pour l’ensemble de la collectivité ? on pourrait aisément concevoir un système de base qui assurerait à chaque individu l’essentiel de ses moyens de subsistance (voir le RME et autres) pour lui permettre d’assurer sa survie et de favoriser l’actualisation de son potentiel (recherche de sa fonction essentiel en tant qu’individu et en tant que membre du groupe) couplé à un système de rétribution complémentaire ou supplémentaire (pas forcément une rémunération… un aspect monétaire néanmoins difficilement contournable dans une collectivité humaine qui vit depuis des millénaires avec la monnaie et depuis quelques décades dans un système capitaliste)… une rétribution donc de son activité individuelle ayant pour principal critère l’apport de l’individu (qualitativement et quantitativement) à la collectivité…   

 

Le capitalisme (le libéralisme économique) est un mode d’organisation qui favorise la rétribution des plus forts et des plus malins (alliance, collusion, oligopole, monopole…), ceux qui rusent d’intelligence pour se développer au détriment des autres membres de la communauté, perçus comme des concurrents. Et délaisse ou ignore ceux qui exercent des activités bénéfiques à tous et à chacun. En outre, les plus forts (économiquement parlant puisque le système d’échange repose sur la monnaie) et les plus malins sont aussi les plus éduqués. Puisque la capacité à développer sa force (sa puissance) et sa ruse s’apprend à l’école, à l’université et dans les grandes écoles. L’éducation devient donc un apprentissage des informations (sur le monde qui se complexifie avec le temps et le vieillissement de la communauté) et la capacité de traitement de cette information… au fil du temps, on développe cet apprentissage et cette seule capacité… ruser pour être fort et se développer au détriment de tous les autres apprentissages… le capitalisme occulte un grand nombre d’informations et de connaissances jugés inutiles puisqu’elles ne permettent nullement de parvenir à cette fin… bref, le capitalisme est une aberration… une loi de la jungle plus ou moins sophistiquée… et rien de plus… encore un poncif bien illustré par l’expression de capitalisme sauvage…

 

La bestialité de l’Homme est si forte que l’on peut être étonné par le nombre de meurtres, de conflits, de tueries et de guerre. Particulièrement peu élevé. Malgré les apparences, éhontément confortées par le matraquage médiatique dont les faits divers macabres et morbides font l’objet…   

 

En matière d’apport individuel au collectif, la façon d’être est déterminante… et comment mesurer l’effet quantitatif et l’impact qualitatif d’une façon d’être sur la communauté… ? Ainsi l’influence d’une employée au service de nettoyage d’un grand magasin sur la collectivité pourrait être (parfois) plus bénéfique que les interventions d’un chirurgien en mission humanitaire… l’idée de motivation égoïste et altruiste en dépit de l’apparence de l’activité en la matière doit être développée…

 

*

 

En dépit de son incessant et consciencieux labeur, Georges est en passe d’être licencié. Il me l’apprend par téléphone. Un rendez-vous est pris le soir-même.

 

Georges est dans une mauvaise passe. Lui qui était si fier de sa réussite sociale. De sa carrière professionnelle, il n’est plus que l’ombre de lui-même. Il apprend à ses dépens que la stabilité existentielle et les certitudes établies sont un leurre. Rude apprentissage. Mais salvateur (en définitive).

 

*

 

John. Américain. Vit à Los Angeles. Artiste plasticien marginal et homosexuel. Gai, attachant, enjoué. Toujours aux lèvres un inaltérable sourire.

 

John habite un immense camping-car. Construit et aménagé par ses soins.

 

Je croise John (pour la première fois) dans un bar. Sur une route quelconque aux abords du grand ouest californien. Assis devant un énorme bock empli d’écume et une assiette d’œufs brouillés.

 

Je suis surpris par les dimensions de son atelier. Atelier extérieur, à ciel ouvert jusqu’à l’horizon. Le monde est sa planète et sa matière première. Il le peint, le sculpte. Le représente de mille façons. Selon l’inspiration de la période et l’humeur du jour.   

 

*

 

Je me surprends à regarder chaque visage avec attention. Et tendresse. Au fil de l’enquête, mon amour du peuple humain s’est décuplé. Je songe à mon passé de farouche misanthrope. Et j’en suis ébahi… qui aurait pu penser que je pourrais un jour rencontrer tant d’hommes et de femmes, croiser tant de visages, de personnalités, de caractères différents et m’en émerveiller. Et en apprécier la présence et la proximité…. ? Partager des existences si différentes de la mienne… côtoyer des êtres aux aspirations et aux activités si éloignées des miennes…

    

*

 

Je consulte mon compte bancaire. Alerte rouge. Débit de plusieurs milliers d’euros. Je suis pris d’une panique incontrôlable. Aussitôt suivie par un brusque sentiment d’abattement. Mon voyage à travers le monde à la rencontre du peuple humain, mes expériences avec mes frères humains ne peut s’achever ainsi (si brusquement). Je me ressaisis… j’appelle la banque. Explication sommaire. Je dois absolument trouver un boulot. N’importe quelle besogne… mais il m’est impossible de renoncer à la poursuite de mon enquête.

 

Je déniche un job de veilleur de nuit. Dans un foyer pour adultes déficients intellectuels.

 

*

 

- Tout est possible

- Avec l’art… ?

- Oui ! L’imaginaire jusqu’aux confins de  la folie…

 

*

 

J’imagine le nombre de visages que rencontre chaque homme en moyenne au cours de sa existence… je songe aux citadins actifs des mégalopoles qui prennent chaque jour le métro aux heures de pointe pour se rendre dans des quartiers où s’amoncellent d’immenses tours. Et je suis pris de vertige…

 

*

 

J’envisage cette enquête comme une sorte de docu-fiction littéraire. Le cinéma ne cesse aujourd’hui (depuis quelques années) de mêler et brouiller les genres. Pourquoi les livres ne tenteraient-ils pas l’aventure… ? Tout roman n’est-il pas d’ailleurs un genre hybride où s’entrecroisent, se chevauchent, s’emmêlent ou alternent le réel et l’imaginaire ? Une œuvre dont la construction (de façon inhérente au processus créatif) est un mystérieux patchwork d’univers fictif et de faits réels… ?

 

*

 

- Il est difficile d’envisager avec honnêteté la mort. Et a fortiori sa propre mort.

Il me toise en riant.

- Surtout pour les vivants, non ?

 

Un grand éclat de rire se répand dans la salle. Je rougis, honteux. Mais cette apparente énormité n’en décèle pas moins une profondeur inapparente. Presque imperceptible pour l’oreille ou l’œil profane…

 

*

              

L’homme est grand. Silhouette mince vêtue d’un costume sobre et élégant. Le contraste avec son appartement est saisissant. Son bureau est encombré (de livres et de papiers), sa chambre est dans un désordre apocalyptique. Le salon où il me reçoit (pour ce premier entretien) regorge de meubles disparates et d’objets de bric et de broc (glanés, après information, dans les poubelles).

- La révolte se fomente dans la tête des générations éduquées par les écrans gorgés d’images consuméristes.

 

 

Dans les rayons de sa bibliothèque, 2 titres attirent particulièrement mon attention :

A l’ECOUTE DU MONDE et LE PEUPLE DES MARIONNETTES

 

*

 

Longues heures d’attente sur le bord de la route. Près d’une demi-journée sans voir à l’horizon le moindre véhicule. Pas un quidam à la ronde. Du sable, du vent et de la poussière. Funeste journée. Condamné à l’immobilité. Insupportable. Assis sur mon sac, je me lève, me rassois, me relève, fais les cents pas, me rassois, me relève, hurle après les paysages, ramasse quelques gravillons, les balance dans le talus à proximité duquel j’ai posé mon sac. Bref, je ronge mon frein.

 

Au loin, une traînée de poussière. Je saisis mon sac, le balance sur l’épaule et regarde vers l’horizon. Le minuscule point se rapproche. Une fourgonnette peinturlurée à la beatnik seventies… je me poste au milieu de la route en faisant de grands signes.

 

Le conducteur, un grand type flanqué d’une casquette, s’arrête à ma hauteur. Et m’ouvre la portière avec un grand sourire. Je monte sans rechigner. 

 

Mike est jeune, beau et bronzé. L’allure californienne de séries télé. Cheveux longs, yeux bleus. Silhouette élancée. Muscles fins. Une apparente caricature du rebelle amoureux des grands espaces et des plaisirs instantanés.

 

On sympathise immédiatement. Quelques échanges de banalités où l’on perçoit néanmoins un fol appétit de la vie… une joie entraînante qui aspire instantanément son entourage… je suis sous le charme… Mike enclenche la première et démarre en trombe. Ainsi débute notre folle équipée.

 

J’apprends que Mike sillonne le continent. Depuis 4 ans. Baguenaudant ici et là au gré des vents, avec son minibus aménagé. Poursuivant sa route inspirée vers la liberté… vie sans plan, sans projet ni visée… vie d’allégresse, de bonne humeur et de joie de vivre.

 

Mike est l’insouciance incarnée. Une insouciance mature et spontanée. Une frivolité quasi philosophique. Un art de vivre fascinant.

 

Sa devise : ok ! no problem. 

 

Difficile d’être plus en harmonie avec le mouvement naturel de la vie. Il l’épouse comme si elle était sa compagne. Son ombre. Il vit son existence comme une aventure exaltante, expérimentant toute opportunité, sans jamais rechigner à l’épreuve. Je ne décèle chez lui ni fuite ni quête. Une simple et merveilleuse prédisposition à être au monde, expérimentant toute chose comme (une) source de réjouissance…

 

On dort à la belle étoile. Cheveux au vent caressés par une bise légère et tiède.

 

Toutes les contingences quotidiennes sont exécutées avec aisance. La vie comme partie de plaisir. Les déconvenues, les déboires, les mésaventures sont appréhendés comme des jeux. Les avaries, les contretemps comme des évènements porteurs d’opportunités. Toutes les contrariétés représentent d’ailleurs à ses yeux une surprenante façon de rire. De rire de la vie-même.

 

Conscient du dérisoire drolatique de l’existence, Mike semble vivre chaque instant avec la plus grande (et profonde) intensité. Et entreprend chaque activité dans la joie, l’humour et l’autodérision.

 

Malgré sa conduite souple et impétueuse, le combi. se traîne sur la longue ligne droite que nous empruntons depuis 5 jours.

 

La monotonie n’est pas de mise. Ni de circonstance malgré la routine des jours. L’ambiance est au beau fixe pendant tout le trajet.

 

Avec la vie (les évènements) comme avec les êtres, Mike accueille le monde (et le réel) comme il se présente. Sans attente spéciale, sans espoir particulier. Il est là. Attentif, curieux et enjoué. Point.

 

Après 7 jours de route sur l’immense plateau désertique, on s’arrête quelques jours dans l’une des grosses bourgades de la région. Aux confins des montagnes qui entourent la plaine.

 

Je laisse Mike écumer les quartiers de la ville pour passer la journée au bord du lac qui domine la vallée. J’éprouve un grand besoin de solitude. Seul sur les berges, mon regard se perd à l’horizon. Happé par la beauté sauvage des paysages et l’azur immaculé.

 

Aucune pensée vagabonde ne parasite mon regard. Je suis là. Simplement là. Emerveillé par la présence du monde. Et ma joie d’y être invité… les heures passent. Heureuses et sereines. Jusqu’au crépuscule.

 

A mon retour, Mike assis devant son van prépare le repas. Je m’aperçois très vite qu’il n’est pas seul. 2 jeunes femmes sont installées sur les hamacs qu’il a disposés entre 3 grosses et longues souches. Je les salue. Elles se mettent à rire (d’un air gênée et malicieux). Mike me présente.

 

J’ai une pensée émue pour Nat. Nous n’avons jamais ouvertement évoqué la liberté sexuelle et affective à laquelle chacun était libre de s’adonner au sein de notre long compagnonnage amoureux… il m’est arrivé autrefois d’y céder… depuis longtemps pourtant, je refuse toute aventure sans lendemain… et ne suis guère enclin à trouver l’âme sœur en une autre que Nat.

 

Je passe la soirée à m’interroger sur ce refus. Pour quelles raisons ai-je décidé de ne pas m’adonner aux pulsions ou aux besoins affectifs naturels des êtres humains ? Bonne question ! La réponse est plus que confuse. Voire alambiquée.    

 

J’ouvre mon carnet. Et je note : éducation rigide…? Peut-être… Représentation conservatrice du couple et de la fidélité… ? Peut-être…  répression des instincts… ? Peut-être… Sens des responsabilités…?  Peut-être… Crainte de la culpabilité… ? Peut-être… Volonté ostensible de démarcation personnelle au vu des attitudes masculines usuelles… ? Peut-être…

 

Ce permanent aller-retour entre le monde et moi (ma propre individualité), l’incessant enchevêtrement entre le singulier et l’universel en tous et chaque homme ne révèlent-ils pas une quête de l’identité humaine ? Qui sommes-nous en vérité? Voilà sans doute l’objet de mes enquêtes…

 

Je contemple le reflet de mon visage dans le miroir. Je surprends ici et là quelques rides, quelques sillons jusque-là ignorés. Je pose un œil interrogatif à cette tête si familière. Et si inconnue. Et je souris, amusé et effaré par la puérilité de mon geste. Comme un vieil adolescent avide de réponses…

 

*

 

Le monde me donne parfois le sentiment d’être un immense village où chacun vaque à ses occupations sous l’œil apparemment indifférent (et curieux) des autres habitants. Chacun s’attelle à sa tâche, œuvre à sa fonction sous l’emprise de la double utilité individuelle et collective. S’adonne, chaque jour, à ses fonctions comme à un labeur éternel.

 

L’existence des Hommes est simple. Tranquille. Sage et répétitive. Banale et routinière (en somme). Voilà la perception d’un œil sans acuité. Et sans profondeur qui ignore l’extraordinaire singularité et la fabuleuse richesse de toute vie… aussi triviale puisse-t-elle paraître…

 

J’aimerais poser sur le monde un regard profond et sans cesse renouvelé… et je crains de n’y parvenir…

 

Un visage dans la foule. Un visage de joie. Parmi les tristes figures. Un instant fugace. Quelques secondes. Le visage s’éloigne. Je m’arrête et me retourne pour regarder la silhouette s’éloigner. Je sais que ce visage (si promptement aperçu) m’accompagnera longtemps. Jusqu’à mon dernier souffle (sûrement)…

 

Combien de rencontres nous émeuvent-elles, nous bouleversent-elles, nous émerveillent-elles au point de nous accompagner au fil de notre existence? Ou nous aident-elles à traverser quelques épreuves difficiles… mais est-on réellement attentif à tous ces visages croisés une ou mille fois pour en être suffisamment imprégné ?

 

*

 

Toute expérience ne porte-t-elle pas déjà en elle l’essence même du voyage ? Bref, tout n’est-il pas déjà voyage ?

 

*

 

Brian est un peintre déjanté. Totalement déjanté. Un artiste fou. Fou à lier. Qui peint comme il respire. Mal (à en juger pas son souffle court – non artistique) mais de façon incessante. Une peinture enivrante dont votre regard s’imprègne. Et vous en sortez saoul. Aussi saoul que fou. Une étrange aliénation. Un tourbillon de formes, de couleurs qui vous happe et vous tourne la tête…

 

Des milliers de toiles jonchent le sol de son atelier. Des centaines sont accrochés aux murs. Brian s’expose en son fief.

 

*

 

Sur le bateau, quelques passagers occidentaux, reconnaissables à leur haute silhouette qui se détache dans la foule nippone. Accoudé au bastingage, le regard plongé dans la brume matinale. Un vieux rêve d’enfant.

Sur le pont du ferry, des centaines de passagers regroupés en petits groupes. J’hume l’atmosphère.  

 

Une île au nord du Japon. Le berceau des arts martiaux. Le bateau accoste au petit matin sous un ciel brumeux. La foule se disperse rapidement dans les ruelles du port.

 

J’arpente la ville en flânant. M’attardant sur les façades de vieilles maisons décrépies. La modernité semble avoir épargné cette partie de l’île. Règnent partout les vestiges de la civilisation ancestrale. Je fais halte devant un minuscule temple à la périphérie du quartier. J’y pénètre avec humilité et révérence. Le lieu est désert. Au centre d’une vaste pièce, éclairée par deux lampes discrètes, trône une statue de Bouddha. La sobriété des lieux m’impressionne. Nattes de riz au sol sur lesquelles sont rangés de petits coussins ronds. Le sacré dans sa plus simple expression. A moins, bien sûr, que la simplicité soit la plus essentielle manifestation du sacré… l’espace est propice (évidemment) au recueillement. Je m’absorbe quelques instants dans une méditation sereine et bienveillante que je dédie aux êtres qui ont façonné et perpétué cette glorieuse tradition spirituelle.

 

Ainsi vivent les hommes…

 

Malgré la grande diversité du peuple humain, pléthore de caractéristiques communes. L’inventaire est évident. Quasi trivial. Inutile de s’étendre…

 

M. (Nakasoné), l’allure martiale et spartiate s’exerce seul dans le dojo. Un bandeau autour du front. Un immense bâton entre les mains qu’il manie avec vigueur et virtuosité. Longs enchaînements de coups portés à un adversaire imaginaire ponctué de temps à autre d’un cri guttural. Impressionnant. Je m’incline dans les deux sens du terme (comme il se doit)… pas le moins du monde ému (ou gêné) par ma présence - sans doute importune -, il poursuit son entraînement avec concentration.

 

*

 

A survoler trop brièvement et superficiellement la surface du globe, je me risque (j’en ai conscience) à effleurer la vérité humaine. Comment se contenter des apparences… ? Faudrait-il s’ancrer en une place et y demeurer jusqu’à la fin de ses jours ? Ne peut-on comprendre le monde en suivant sa (et cette) course effrénée ? Mon nomadisme confinerait-il ma quête (et mon enquête) à une traversée éphémère, futile et inutile ? La sédentarité aurait-elle davantage de consistance ? Permettrait-elle d’approfondir notre regard ? De goûter à la saveur profonde du monde ?

 

Ces rencontres et mon passage éphémère en ces différents lieux du monde ne seraient-ils en définitive qu’une dérisoire et superficielle démarche ? Et mon séjour auprès de mes hôtes qu’un puéril mimétisme ?

 

En ces multitudes d’existences, une foule de dimensions… des trajectoires singulières côtoyant le tragique et le rire, la frivolité et la gravité, la réflexion et le divertissement, l’intelligence et l’ignorance, la souffrance et la joie, soumises à la solitude et aux indéfectibles liens avec la communauté (et plus largement avec la communauté humaine) et à l’éternel renouvellement des composantes de la tribu, à l’emprise de la tradition et le regard dirigé vers l’incertitude à venir, victimes des multiples conditionnements inhérents au peuple humain et astreints (malgré eux) aux choix, à l’action et à la responsabilité, fruits d’une marge étroite de liberté, elle-même résultante de la conscience…  en proie (donc) aux regrets, aux remords et à la culpabilité…  le métier d’Homme… le mot n’est pas vain… quel métier que celui d’être un homme… Nul parmi le peuple humain ne peut le contester…

 

*

 

5h 30. Sur le trottoir, un groupe d’hommes en combinaison fluorescente munis d’un balai. Je les rejoins. Salutation d’usage. J’enfile mon nouveau costume : éboueur de la ville de Paris. Balayeur d’antan aujourd’hui renommé technicien de surface. Le petit peuple en première ligne de la prophylaxie et de l’hygiène dans les zones urbaines surpeuplés où, sans eux et leur exténuant labeur, les trottoirs et la chaussée seraient jonchés de détritus et l’atmosphère très vite irrespirable. Gardiens de la salubrité publique. Qui y pensent en ces termes à ces légions de balayeurs armés de leurs ustensiles (armes étranges) qui luttent âprement contre l’accumulation des déchets, de la pourriture et de la puanteur ? Je crains que bon nombre de mes concitoyens du monde occidental n’y songe guère en allant jeter leur sac poubelle…

 

Qu’importent l’indifférence et le mépris qu’endurent mes colistiers, je suis l’un des leurs pour quelques temps. Histoire de me mettre dans la peau d’un membre du clan des pousses-mégots… 

 

Je revêtis mon uniforme et parade avec fierté dans les rues (malheureusement) désertes à cette heure si matinale. Je marche le torse bombé. Sous les rires et les quolibets de mes collègues-camarades.

 

*

 

Depuis la nuit des temps

Le peuple sans humanité

Façonne l’avenir d’une terre

Sans homme

 

*

 

Le poème est un hymne désespéré.

 

*

 

8h du matin. Martine, la secrétaire, m’informe que le directeur a annulé tous mes rendez-vous. Au programme : réunion extraordinaire en petit comité.

 

Réunion de travail. Ambiance confidentielle (ultraconfidentielle). Le directeur général, son adjoint, le Directeur des ressources humaines et moi (son adjoint) et un représentant du cabinet d’audit qui doit nous exposer son rapport d’expertise.

 

Le ton est froid. Neutre. Lecture rapide de la méthodologie de l’étude. Bref argumentaire. Inutile de s’étendre sur le sujet. Nul n’ignore la situation (catastrophique) de l’entreprise et les objectifs du rapport d’expertise. Conclusion : plan de licenciement massif. 850 suppressions de postes au sein du siège social et 1800 dans les différentes filiales européennes.

 

La réorganisation de la production est source de grandes difficultés managériales. Nul ne peut l’ignorer en ces murs. Le choix du conseil du directoire, composé des actionnaires majoritaires, est clair (d’aucuns diraient lumineux…) : délocalisation massive de l’outil de production (machines et employés).

 

L’annonce du plan de licenciement se déguise en plan de restructuration sans licenciement sec. Bref, la direction use d’un vocable de velours pour faire avaler la pilule. Départs en pré-retraite, départs volontaires sous couvert de contexte économique de crise, de compétitivité, d’augmentation de la productivité pour faire face à un marché concurrentiel toujours plus vif dans lequel chacun se jette avec une toujours plus âpre combativité.

 

Titre et extrait d’un article publié dans un tabloïde national (politiquement orienté).

La nécessaire délocalisation de nos entreprises. En ce contexte économique préoccupant, les dirigeants d’entreprises se voient contraints de déplacer géographiquement leurs activités. Question de survie en cette ère carnassière où les firmes multinationales achètent à tour de bras les entreprises concurrentes plus modestes. Afin d’éviter toute absorption (ou prise de participation dans le capital), les entrepreneurs n’ont d’autres choix. Nul ne peut contester le caractère parfois douloureux de ces réorganisations. Mais face aux dangers du dépôt de bilan et de la faillite, la dimension sociale doit céder le pas à l’aspect économique et financier. Ainsi mille emplois supprimés permettent un accroissement des gains de productivité nécessaires pour rester rentable et offrir aux consommateurs des prix attractifs…    

 

Un article de presse (découvert au hasard sur un blog de journaliste - sérieux et indépendant).   

 

La réunion se tient dans une salle immense. Aux dimensions impressionnantes et au raffinement ostentatoire (meubles design, peintures murales réalisées par un artiste à la mode de renommée internationale…). Les cadres, les hauts dignitaires de l’établissement et les dirigeants sont présents. Bref, du beau linge comme on le dirait dans mon jargon personnel…

 

*

 

Jeff me regarde d’un air triste. Un regard de chien battu. Il ôte sa combinaison et la range dans l’armoire métallique. Il enfile ses vêtements et quitte le vestiaire la tête lasse. Les épaules basses. Il franchit la grille de l’enceinte, passe le tourniquet et se dirige, d’un pas traînant, vers le parking de l’entreprise. Il ouvre la portière et monte dans sa voiture (une vieille guimbarde achetée à crédit il y a quelques années). Jeff quitte le parking et s’engage sur la route départementale. Une demi-heure de trajet pour rentrer chez lui. Je le suis discrètement. A distance.

 

A mi-parcours, Jeff quitte la départementale et prend la direction de la forêt. Je poursuis ma filature, intrigué. Ce changement d’itinéraire me surprend. Et je crains (pendant un instant) de m’immiscer dans une histoire hors sujet… mais n’ai-je pas fait vœu, pour cette enquête, de témoigner de toutes les expériences humaines ?

 

*

 

Quelques jours de vacances en bord de mer. Avec les enfants et la caravane.

 

*

 

Christophe, accordeur de piano. On fait connaissance et répond sans hésiter à ma requête. J’attends avec impatience nos visites. Ma connaissance musicale frise le néant. Je l’en informe. Il se contente d’acquiescer d’un sourire silencieux. Mon ignorance sans doute le fait sourire. Ce manque de culture est une forme de goujaterie, le révélateur d’un manque éloquent de savoir vivre, et les stigmates de mes origines et de ma condition actuelle. J’en fais une coquetterie. Feindre le savoir me semble une indécence plus infâme que l’aveu de son ignorance… cette attitude continue de guider mes recherches… et mes rencontres (avec le monde) qui, sous couvert d’authenticité, sont source de richesse (et d’enrichissement)… que craignons-nous donc à exposer notre inculture… ?

 

A quoi sert la culture… ?

 

Je le suis dans ses déplacements. Des maisons bourgeoises, des appartements luxueux. Intérieurs cossus ou cosy. Pianos à queue, pianos droits, clavecins dans le salon… les propriétaires nous laissent travailler à notre aise. Je m’assois dans d’épais et volumineux fauteuils. Je regarde les murs, les rangées de livres entreposés avec soin dans d’immenses bibliothèques qui recouvrent les murs. Je contemple, fasciné, l’éclat somptueux de la culture qui s’étale devant moi. Sous mes yeux, des centaines de livres. A mes pieds, de magnifiques et voluptueux tapis. Aux murs, quelques tableaux. Le décor est aménagé avec goût. Un lieu de vie qui détonne avec mon univers familier. Christophe penché sur le clavier, absorbé à sa tâche dans une concentration étonnamment nonchalante… Je me laisse aller à fermer les yeux quelques instants. J’imagine.  

 

*

 

Le soir. Nous partons pour une lointaine bourgade où Aurélien a eu ouïe dire de la présence de gibbons captifs. 4 heures sur une mauvaise piste pour atteindre nos « protégés ».

 

*

 

Vautré sur le canapé, je regarde un documentaire sur les grands noms de l’Histoire. Quelques dizaines de patronymes dont la célébrité s’étend au-delà des époques et des continents. Quelques noms gravés dans la mémoire (la mémoire collective de l’humanité). Quelques traces notoires dans la formidable épopée des Hommes. Histoire humaine qui représente une infime et dérisoire période dans le destin du monde. Et un mince fragment dans la grande histoire du Vivant. A la fin du documentaire, je regarde défiler le générique, d’un air songeur. Puis je ferme le poste avec tristesse. Désappointé et frustré. Réalisant l’insignifiance et la pauvreté de mon existence. Et prêt à la remettre en cause pour actualiser enfin mes ambitions passées. Mes désirs adolescents de gloire et de célébrité. Je me souviens avec nostalgie de mon ardent et vigoureux désir de faire une extraordinaire carrière dans le domaine de la connaissance, laissant à l’humanité un fabuleux héritage… au vu de mes insignifiantes réalisations, l’abîme entre mes fantasmes et la réalité est gigantesque. Et me laisse un arrière-goût d’amertume et d’affliction. Dérisoires ambitions après près d’un demi-siècle d’existence…

 

*

 

Porte-parole de la diversité du genre humain. Et en particulier porte-voix des sans-grades, des anonymes, des dépossédés de puissance, des délaissés de la réussite - réussite sociale et économique - et du pouvoir…  le rôle est noble… et les vêtements amples… j’en endosse le costume (sans doute) trop large…

 

Guère gêné aux entournures, je marche sur les chemins et déambule aux 4 coins du monde avec la frêle ossature de mes épaules, saillantes sous ma veste. Comme un épouvantail malingre et effrayé par la tâche qui lui incombe. Et apeuré par le ricanement des oiseaux (pas toujours de bon augure)

 

*

 

Je suis ébahi par l’attrait que suscitent les romans chez mes contemporains. Tous aiment à se repaître d’histoires inventées. Avides de se laisser happer par une quelconque fiction afin d’échapper à leur misérable et insipide quotidien. Cette pensée m’afflige. Et me rend triste. Je n’ai aucun goût pour les fictions. Je rechigne à en écrire. Et je n’y excelle guère, il est vrai… enfin, la lecture d’un roman, en dépit de ses remarquables qualités, s’avère (le plus souvent) inapte à induire de réelles répercussions sur notre existence.    

 

*

 

Flash info : crash d’un airbus A 340 de la British Airways. L’appareil qui survolait l’Atlantique s’est abîmé cette nuit aux alentours de 3 h 45, heure locale…

 

*

 

Tan Laï est un génocidaire. Il ne s’en est jamais caché. Il vit dans la banlieue de Phnom Pen. En toute légalité. Gérant d’un immense magasin. Une sorte de bazar qui propose aux chalands une marchandise variée et hétéroclite.  

 

L’horreur devrait se lire sur son visage. Non ! Il arbore un masque impassible et charmant. Les yeux rieurs et le sourire aux coins des lèvres. Il m’ouvre la porte, me propose de rentrer. Je le suis jusqu’au salon. On s’assoit dans les fauteuils en rotin au centre de la pièce. Au plafond, un vieux ventilateur brasse la chaleur étouffante en cette période de mousson.

 

Je suis pétrifié. Très mal à l’aise. De grosses gouttes de sueur perlent sur mon front. Ma chemise est trempée. Tan Laï me sourit avec affabilité. Disponible et frais. Comme imperméable à la moiteur ambiante. La discussion s’engage.

 

[…]

 

- Allez ! Dégage, sale pute !

Madame Laï regarde son mari avec effroi. Une tristesse insondable au fond des yeux.

 

Le glauque est de ce monde. Sous certaines latitudes, l’immonde est la seule règle. L’unique loi. Ici, dans cette chambre mal éclairée, elle suinte de toutes parts. Des murs, du sol, des matelas, de l’hygiène, des êtres abîmés, des corps malades, des désirs avides, des souffles fétides.

 

Maï, 16 ans se prostitue depuis 2 ans. 2 ans de coups, de brimades et de viols. 2 ans d’horreur et de calvaire. Sans liberté, livrée aux mains des clients. Jouet sexuel de la dépravation. Soumise aux caprices et à la lubricité écœurante des mâles. Une abomination.

 

Maï me sourit. Un sourire innocent caché derrière son visage déjà marquée de petite fille. Un rire timide et fragile. Un rire presque incongru. J’essaye de lui rendre son sourire. Elle doit y lire une infinie tendresse mêlée de violence sourde. Je pose quelques billets sur la table. Elle ôte ses vêtements, s’allonge sur le lit, écarte les jambes. Et attend. Je pose sur elle une couverture crasseuse. Tente de recouvrir sa nudité d’un voile de pudeur. Je lui explique le but de ma visite. Elle me regarde ahurie. Et apeurée. Une angoisse effarante au fond des yeux. Une inimaginable métamorphose du regard. Son visage se liquéfie. Je tente de la rassurer (une nouvelle fois). L’inquiétude et la peur laissent place à la tristesse.

 

*

 

Je songe à la complexité du réel. Et à la simplicité des transformations pour que les situations du monde s’améliorent. Il suffirait d’un infime changement pour que la planète soit plus vivable… et plus fraternelle. Plus accueillante et plus respectueuse des êtres. Bref, plus humaine.

 

L’évolution de l’humanité (à l’image des milliards d’Hommes qui la composent et l’ont façonné au cours de l’Histoire de l’Homme) me terrifie. Elle me semble à la fois si rapide (presque fulgurante) et si sujette à l’inertie. 

 

*

 

L’atmosphère est irréelle. La tranquillité des lieux est stupéfiante. Le silence de la forêt. Mes yeux s’attardent sur les eaux calmes du lac. Les immenses sapins qui peuplent les berges. Les cimes avoisinantes. Le ciel limpide qui surplombe avec majesté les paysages.

 

Devant la salle de bal illuminée aux mille convives, assis sur la terrasse, face aux monts qui entourent la vallée, je convoque mes souvenirs.

 

*

 

Au fil des jours, mon énergie s’étiole. Je me sens de plus en plus affaibli. Et mon ardeur à témoigner s’émousse. Je décide (néanmoins) de poursuivre mon enquête. Sans enthousiasme.

 

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Je regarde mon hôte avec indifférence (les yeux ailleurs). Et appuie mollement sur le bouton «play» du magneto.

 

- Sans emploi depuis 2 ans. Je végète dans mon appartement. Ma femme me reproche mon manque d’entrain. Elle ne parvient à comprendre ma mollesse. Et mon découragement. Depuis quelques mois, je ne prends plus la peine de feuilleter le journal à la recherche des annonces d’offres d’emploi. Je tourne et je vire entre les meubles. Je déambule de la chambre au salon. Comme une âme en peine. J’erre ici et là. Du lit au canapé. Du canapé au placard de la cuisine. Je tire les rideaux. Par la fenêtre, je regarde la maison des voisins. Une belle demeure à l’intérieur cossu. L’image d’un bonheur inaccessible. Je ne pourrais jamais offrir cette aisance à ma famille. Mon statut me l’interdit. Et je n’ai guère d’espoir de trouver un jour un emploi qui me permette d’envisager une vie meilleure.

-  Vie meilleure ?

- Oui, une vie meilleure…

- Je suis chômeur. Je n’ai aucune qualification. Comment pourrais-je devenir riche ?

- Qu’est-ce que vous appelez riche… ?

Il m’explique avec un luxe de détails et d’images sa représentation de la richesse.

 

Je consulte mon agenda.

[Recopier ici agenda  9h30 rendez-vous à la Soprico]

 

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Le patron est un type mal commode. Âpre et sévère. Aux paroles sentencieuses et comminatoires. Ses employés filent doux. L’échine courbée sur leur tâche. Nul n’ose s’opposer à ses directives.

 

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Extrait de journal intime (trouvé sur un banc)

Célibataire endurcie. Depuis bientôt 2 ans. Je songe avec nostalgie à ma dernière histoire d’amour… notre rencontre, la longue séduction, notre décision de vivre ensemble, le déménagement, le parfait amour pendant 4 ans et puis… et puis la séparation. Si soudaine. Si inattendue. 

 

Inscrite sur un site de rencontres depuis 2 mois, je tchate chaque soir. Jusque tard dans la nuit. 

 

Jean est charmant. Séducteur et charmant.

 

Les noces sont merveilleuses. Ma lune de miel se déroule sans encombre. Voyage de noces aux antipodes. Mer, soleil, plages paradisiaques. Visites, farniente. 2 semaines de rêves. Jean se montre prévenant, aimable, courtois, galant. Des gestes d’amoureux éperdu et romantique. J’ai le sentiment d’être une princesse. Je suis aux anges. Je vis un rêve merveilleux. Comme si j’étais l’une de ces stars photographiées dans les magazines à la mode. Luxe, calme et volupté.   

 

Quelques années passent. Heureuses et tranquilles. Sans histoire.

 

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Extrait de journal intime (suite)

Jean, mon mari, est jaloux. Comme une guigne. Il épie mes faits et gestes. Il fouille dans mon sac à main (en tout cas, je le soupçonne de le faire). Il traque la moindre parole. A l’affût de la moindre défaillance. Toute modification (d’horaire, de tenue vestimentaire, de coiffure) le transmute en un potentat du foyer. Bref, il me harcèle.

 

*

 

Je poursuis mon périple. Sans m’attarder. Comme si la superficialité était la marque de mon voyage. Sans entrave. Sans attache. Je navigue à la surface du monde. Jetant un œil fugace sur ses habitants. Comme si un écran me séparait de la grande famille humaine. Plus qu’un passant, je suis un passager. Un passager clandestin. Incertain sur le choix de la destination. Résolu néanmoins d’arriver à bon port. 

 

Je quitte les rives peuplées (populeuses) du fleuve sacré pour quelques îles ensablées à quelques encablures de la côte. A cette saison, l’accueil est glacial. Les habitants me toisent avec une indifférence teintée de curiosité. Je lis dans leur regard leur fierté insulaire. Je découvre aussi leur existence paisible et sereine, rythmée au gré des saisons et des marées. Les maisons sont dispersées avec harmonie sur d’étroites bandes de terre. Chacun semble s’être construit son îlot. L’île dans l’île. Un rêve de Robinson. Je songe au roman de Defoe lu dans ma prime jeunesse. Le premier livre que j’ai ouvert autant que je me souvienne. Et déjà envoûté par les robinsonnades. Je ne désespère pas un jour de trouver mon atoll.   

 

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Sur un bateau. En partance pour une île lointaine.

- Terre ! Terre ! crie un marin.

L’équipage se toise circonspect. Un sourire se dessine sur le visage du capitaine. Le voyage prend fin dans la bonne humeur.

 

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Mille fragments de vie volés. Saisis au mouvement permanent de la vie (du flux). Au flux permanent du changement.

 

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Je poursuis le voyage (presque malgré moi). Entreprends plusieurs escales. M’octroyant quelques pauses ici et là au gré des rencontres.

 

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Ultime étape (sans doute). Dans une cordée. En montagne. L’ascension du mythique K2.

 

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En définitive, seul compte l’amour…

 

En ce jour, je perçois avec une cruelle acuité l’inutilité de ma quête. Mon enquête s’achève…

 

Jasper avait raison. Nous pouvons tout être. Chaque être est à lui seul l’univers. Nous sommes le possible. Et l’inimaginable.

 

A quoi bon fixer les apparences du monde ? Puisque nous ignorons (pour la plupart) ce qu’elles dissimulent ? Ne reste qu’à percer le voile qui la recouvre et à fouiller (et révéler) ce qu’il décèle… l’objet (sans doute) du prochain opus…

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