Journal / 2007 / La quête de sens

Ces triviales pensées et ces modestes évènements ont pour principal intérêt d’éclairer la lente et difficile progression de celui qui franchit les étapes (avec ses incontournables allers-retours) et de mettre en lumière l’inévitable décalage entre la vérité fragile et momentanée des éclaircies - ressenties dans l’espace solitaire - et leur difficile exercice quotidien dans l’espace du monde…

 

 

EXERCICES JOURNALIERS propose deux séries de fragments entrecroisées, SENTIER DE SCRIBE et DU CÔTE DE CHEZ SOI.

 

LE SENTIER DE SCRIBE

Et DU CÔTE DE CHEZ SOI

Traversées singulières.

Ces triviales pensées et ces modestes évènements personnels ont pour principal intérêt d’éclairer - de l’intérieur - les fragments des Livres 1 à 5 (notamment le livre 1 Mondes Obscurs et le livre 4 L’entre-deux). Ils permettent de suivre la lente et difficile progression de celui qui franchit les étapes (avec ses incontournables allers et retours) et de mettre en lumière l’inévitable décalage entre la vérité fragile et momentanée des éclaircies - ressenties dans l’espace solitaire - et leur difficile exercice quotidien dans l’espace du monde…

 

Deux types de lectures sont possibles. Une lecture alternée (lire les fragments sans se soucier de leur positionnement sur la page) ; une lecture spécifique (pour SENTIER DE SCRIBE, lire les fragments situés à gauche et pour DU CÔTE DE CHEZ SOI, les fragments situés à droite).   

 

Partie 1

Carnet existentiel

Carnet de vie. La vie comme voyage. Long et difficile périple vers soi. Récit sans autre trame que les évènements extérieurs et les paysages intérieurs qui se révèlent à ta conscience.

(6.1)

Cercles vertigineux 

Tu ne cesses de tourner en rond.

De tourner en rond jusqu’à l’étourdissement. Jusqu’à la folie. De tourner en rond dans l’espoir d’ouvrir la brèche de ton regard étroit. De tourner en rond jusqu’à ce que l’infini t’apparaisse au-dedans. Et il arrive (souvent) que la tête te tourne…

 (6.2)

 

LE SENTIER DE SCRIBE

Traversée singulière.

Traversée singulière de l’homme qui écrit chaque jouravec rage en tentant de comprendre l’origine de ce besoin singulier. 

 

DU CÔTE DE CHEZ SOI

Traversée singulière.

Traversée singulière de l’homme solitaire (en marge du monde) qui cherche obstinément (et aveuglement) la lumière en son cœur en blâmant l’obscur chemin des Hommes.

 

LE SENTIER DE SCRIBE

Traversée singulière

(à gauche)

 

DU CÔTE DE CHEZ SOI

Traversée singulière

(à droite)

 

L’une et l’autre se répondent, s’opposent et se complètent parfois…

 

Antre

Tu passes en solitaire la plus grande part de tes journées. Tapi sous tes feuilles, tu ignores le monde. 

(6.3)

Pèlerinage

Tu entreprends un long périple vers toi-même, une longue marche vers tes paysages inconnus. Pèlerinage intérieur où il te faut emprunter les chemins du dehors, traverser les villes et les villages, les montagnes et les plaines. Un voyage comme une parenthèse de soi. Une parenthèse de soi pour se retrouver. Se retrouver seul et isolé, cheminant en silence dans un environnement propice au recueillement et à la réflexion. Il t'arrive parfois de penser (et souvent tu le penses) que ce périple n’est qu'une nouvelle fuite. Qu'un nouveau projet du faire* dans l’espoir d’accéder à un être* différent.

(6.4)

Parcours 

Tu notes ton itinéraire. Tu n’y trouves guère d’intérêt excepté (peut-être) celui de poursuivre ta route en navigant à vue vers des contrées plus hospitalières.

(6.5)

Retrouvailles

Tu remarques que la nécessité pousse chaque homme à emprunter un chemin singulier, le contraignant ou l’invitant à avancer dans une direction ou dans une autre, l’obligeant (consciemment ou non) à satisfaire ses aspirations et ses exigences les plus profondes.

 (6.6)

Ecritures

Tu écris pour comprendre et recueillir quelques parcelles de vérité enfouies en toi. Tu écris sans cesse (et sans fin). Tu te crois inépuisable. Et infini.

(6.7)

Double handicap

Tu as toujours été habité par un unique besoin : avancer dans ta quête et permettre aux autres d'avancer dans la leur. Tous les autres domaines n'ont jamais eu, à tes yeux, aucun intérêt. Et tu admets que cette mission a toujours été un lourd handicap. Handicap à vivre en ta compagnie et en compagnie du monde. En ta compagnie car toute chose, toute situation, toute activité a toujours été écartée si elle n’était pas jugée suffisamment nourrissante pour ta quête. Et en compagnie du monde car peu d’êtres ont été sensibles (ou réceptifs) à ta démarche (leur quête étant vouée - toute entière - non à la vérité ou à la transcendance, mais tournée plus trivialement, plus ordinairement vers le confort, le mieux-vivre et le bonheur personnel (idée très étroite du Bonheur qui t’a toujours semblé affligeante et méprisable, source de condescendance pour tes semblables, à l’origine (sans doute) de ton exclusion du monde).

(6.8)

Gouffre mystérieux

Tu as besoin d’expulser les mots. De les jeter sur une feuille blanche, un bout de papier déchiré (à la hâte). Tu écrirais sur n'importe quoi…

(6.9)

Maîtres à bord

Tu sais qu’aucun homme n'est en mesure de diriger ni de contrôler substantiellement les pans primordiaux de son existence. Nul n'est maître des aspects essentiels de sa vie. Et cette absence de maîtrise n'a que peu d'importance. Elle invite simplement chacun à suivre le chemin que la vie lui trace continuellement.

 (6.10)

Exercice

Tu choisis l’écriture comme exercice, comme thérapie, comme anti-thérapie, comme tu ne saurais le dire…  tu t'en moques puisque tu écris (puisque tu t'écris…).

(6.11)

 Abyssale origine

Malgré tes frayeurs, tu tentes de descendre au plus profond… de remuer tes profondeurs pour toucher quelques insoupçonnables et ignobles parts de toi-même. Et s'il t’est donné la force, le courage et l'opiniâtreté de les parcourir jusqu'à leur extrémité, tu ne serais guère surpris de voir jaillir quelques scories à la surface de ta vie. Note. Tu persévères dans cette folle entreprise pour tenter d’en découvrir les racines, le Mal originel que l'Homme porte en lui depuis la nuit des temps, depuis que l'Homme est homme, depuis que le Monde est monde. Avec l’espoir (secret) de t’en affranchir.

 (6.12)

Nouveau paysage

Tu écris tout. Sans recherche, sans affèterie, sans même le désir d'être lu. Tu écris. Avec lourdeur, avec excès et sans détour. Avec le secret désir (pourtant) de partager ton chemin.

(6.13)

Halte à la bêtise

Depuis quelques jours, tu es coincé  dans le petit deux pièces glauque du centre-ville où tu loges depuis quelques années (comme un rat dans un trou). Contraint de subir l’indicible bêtise des voisins, parfaites illustrations (car exemplaires à tous les égards) du genre humain.

 (6.14)

Réveil

Quelques réflexions te surprennent au saut du lit. A peine levé, tu te jettes sur ta table de travail.

(6.15)

Colorations

Dans cette ville terne écrasée par le ciel radieux, tu observes les âmes grises et les cœurs noirs qui se croisent au pied de sombres arcs-en-ciel. Et tu blâmes la transparence (affligeante) de ces tristes couleurs urbaines…

 (6.16)

Tumeur

La modernité te semble parfois une excroissance… une monstruosité… une boursouflure de la condition naturelle de l’Homme.

 (6.17)

Tentative

Tu plonges dans l'écriture avec force, violence et frénésie. Animé d’un sentiment d'urgence. Tu crains de perdre les mots pour dire ce qui te traverse.

(6.18)

Original

Tu ne peux faire de la vie un brouillon. Tu ne peux l'écrire à la volée pour en établir les plans, le déroulement et la conclusion. Les erreurs, les ratures, les hors sujets, eux aussi, seront sur la copie. Evidemment… Mais tu t'interroges. Qui ramassera les feuilles lorsque retentira, à la fin des cours, la sonnerie ? Et qui se chargera de la correction ? Quant à la note, il est préférable de ne pas y penser… Et tu te désoles de ce regard de mauvais élève consciencieux…

 (6.19)

Plumitif

Ni écrivain, ni romancier, ni prosateur, ni poète, tout juste un écriveur de lignes…

(6.20)

Grand art cesbronien

Tu regardes ta vie comme un brouillon définitif et à jamais inachevé où belles phrases et ratures n’ont aucune importance, comme si, en fin de compte, vivre était le seul chef d’œuvre.

 (6.21)

Notes indignes

Une multitude de pensées, de sentiments, de sensations te traversent. Une multitude d’évènements (insignifiants pour la plupart) traversent ta vie. Tu les notes. Tu leur ouvres un espace sur la feuille blanche. Tu t'y emploies avec rigueur et acharnement. Comme si tout était digne d'être écrit.

(6.22)

Exposition dérisoire

Tu traverses l’existence (et parcours le monde) en collectionneur d'expériences. Tu collectionnes les expériences comme d’autres collectionnent les figurines en bois ou les étiquettes de boîtes à fromage. Tu éprouves une jubilation dans cet art de l'accumulation non tant par goût de l'amassement mais dans la distance qu'elle t’oblige à porter sur les évènements de ta vie. Comme tous collectionneurs, tu as cette propension exécrable à l'entassement, à la surenchère et à l'exposition trop ostentatoire… mais aussi celle plus noble de l'échange et du partage. Tu donnes à voir dans ces pages toutes tes expériences, petites, insignifiantes, triviales, ordinaires, quotidiennes… Tu exposes toutes ces petites choses qui font la vie, qui font ta vie (et la défont aussi parfois). L'entrée est gratuite et pourtant personne ne se pousse dans la foule. Pas de queue au guichet. Tu sais que l'ordinaire et la médiocrité n'ont jamais fait recette.

 (6.23)

Exercice vain

Tu écris tout. Happé par le souci de l’exhaustivité.

(6.24)

Handicap

Incapable de vivre, tu es (encore) rongé par ton besoin trop prégnant d'exister...

 (6.25)

Vacarme

Ton mental ne sait demeurer silencieux. Tu aimerais parfois trouver le bonheur des pauvres d’esprit.

 (6.26)

Enigme

Tu écris. Mais tu es bien en peine (encore une fois) de comprendre la nécessité qui te contraint à déverser les mots qui se bousculent sur tes pages.

(6.27)

Apparences contradictoires

Ta vie révèle tant de paradoxes apparents dont il convient de gommer l’évidence…

 (6.28)

Vertige

Les mots encombrent ton esprit. Et tu remplis ces pages pour te désencombrer. Et remplir ta vie. Simple rééquilibrage entre le trop-plein et le vide. Dans un mystérieux transvasement des sphères.

(6.29)

Double besoin

Tu remarques que les Hommes n’apprennent, n’agissent et n’évoluent que mûs par la nécessité… besoins multiples qui s’unissent en un double besoin fondamental : celui d’être reconnu et aimé et celui de faire taire (de réduire à néant) la peur archaïque (et fondamentale) de leur disparition…

 (6.30)

Transformation

Le plaisir d'écrire laisse presque toujours place au mécontentement, à la rage et à la violence qui s'étendent progressivement sur l'entière surface de la page.

(6.31)

Double violence

Tu ne peux réfréner ta violence. Le rejet (souvent inconscient) d'une partie de toi est sans doute à l'origine de ta violence, violence intérieure d'abord que tu exerces, souvent à ton insu, envers quelques parties de toi-même, et violence extérieure (simple reflet de ta violence intérieure) que tu exerces à l'encontre de quelques parties du monde.

(6.32)

Déchirure

Tes mots écorchent les feuilles. Et ton âme blessée les jette à la face du monde.

(6.33)

Boulet

Tu traînes sur le monde un boulet de haine et de mépris. Un boulet qui ralentit ta progression. Tu aimerais le décrocher, t'en délester, le jeter en contrebas. Tu aimerais l'abandonner. Mais tu sais ce geste inutile.

 (6.34)

Filtres

Tu ne t’agites devant ton clavier qu’à tes instants de fragilité. Lorsque la vie te sourit, belle et gracieuse, tu te satisfais de la vivre, de l’accueillir avec joie (toute la joie qu’il t’est possible de lui offrir). Lorsqu’elle devient – ou plutôt lorsqu’elle se révèle à toi filtrée par ton regard triste, morose ou colérique – tu ne peux l’accepter. Viennent aussitôt dans son sillon la colère qui gronde, l’ennui, la désespérance… et l’odieuse (et irrépressible) envie de lui tordre le cou avec les mots que tu jettes - avec rage - sur la feuille.

(6.35)

Equité

Certains jours, tu es rongé par une langueur d'âme. D'autres jours, par une exaspération. Et tu essayes d’accueillir ce salmigondis d'émotions avec la même équanimité.

 (6.36)

Désagrégation

Ta rage s’effrite au fil des mots jetés sur la page.

(6.37)

Guerre éreintante

Il y a en toi trop de combats. Et tu t’épuises à batailler toujours.

 (6.38)

Gratitude

Tes livres sont tes seuls véritables compagnons. Eux seuls savent te redonner quelques espoirs.

(6.39)

Froideur cinglante

Depuis tes plus jeunes années, tu arpentes les chemins du monde protégé par une carapace de froideur arrogante. Tu as toujours refusé de laisser le monde entrer dans ton cœur. Tu rêves secrètement depuis l'enfance que ses habitants se cogneraient contre cette paroi glacée et finiraient par glisser à tes pieds. Mais c'est toujours l'inverse qui se produit. Tous te fuient comme l'abominable, l'infréquentable homme des neiges. Et tu sais que tu mourras seul enseveli sous des tonnes de glace.

 (6.40)

Passages

Tu ouvres chaque livre comme une page sur le monde, une fenêtre sur la vie, une porte qui révèlerait tes propres paysages.

(6.41)

Mystère caché

Qu’y a-t-il au fond de toi qui refuse de se laisser voir ? Et si tu t’en approchais… ?

 (6.42)

Read-food

Tu te nourris des livres comme tu engloutis la nourriture des fast-foods. Tu t’empiffres jusqu’à l’écœurement. Et tu avales sans digérer.

(6.43)

Pulsions

En soirée. A proximité d’une enseigne de restauration rapide qui fait la joie des enfants et la gloire de l’uniformisation du monde. Tu regardes une jeune fille assise dans une voiture stationnée sur le parking. Tu l’observes avec insistance. Tu la vois ouvrir le sachet de son hamburger. Approcher son nez, sentir, renifler, s’arrêter, relever la tête, s’approcher de nouveau et renifler encore, hocher la tête comme en proie à une intense réflexion avant d’engloutir, d’une gigantesque bouchée, son met peu raffiné. Et tu éclates de rire. Un rire grinçant en songeant à la grande majorité des hommes qui nie leur animalité !

 (6.44)

Appétit accumulatif

Tu lis beaucoup. Tu cherches des réponses. Mais la médiocrité des livres t’afflige et te laisse sur ta faim. Tu désespères de ne rien trouver. Et ce jeûne t’est insupportable.

(6.45)

Boue 

Il est de ces jours longs et plats qui te confinent à l’ennui et à la colère. Ils t’irritent à un point tel que tu t’y enlises. Embourbé dans les chimères que tu t’évertues à combattre.

 (6.46)

Lanark

Lanark d’Alasdair Gray. Style particulier et atmosphère inspirante. Depuis longtemps l’envie te taraudait. Depuis longtemps, tu n’avais plus ouvert un roman.

(6.47)

Rencontres solitaires

Fin de soirée télévisuelle. Tu regardes une émission populaire dont la règle est de permettre à une personne de vivre la vie d’un autre. Cette stupide rencontre (de boîte à images) attendrit ton cœur et te redonne (presque) l’envie de rejoindre la tourmente du monde. Comme si les rencontres te manquaient. Tu es pourtant l’unique responsable de cette mise en retrait des hommes.

 (6.48)

Inintérêt

Tu ne trouves aucun intérêt à noter ces phrases. Tu penses à une foison d’activités plus intéressantes auxquelles tu es incapable de te livrer. 

(6.49)

Contraintes

Aujourd’hui, tu ressembles à un voyageur fatigué. Tu entreprends les choses avec paresse. Tu ne sais comment te secouer. Tu invectives ton manque de discipline. Tu en appelles à l’autodiscipline. Tu lui cries de ne pas t’abandonner. Tu la supplies de te contraindre. Tu te redresses. Tu sens la paresse se dissoudre et le courage revenir. Tu lui lances un vibrant appel. Tu lui cries que tu l’attends. Que tu soutiendras son effort. Que tu appuieras sa marche vers toi. Tu lui cries de ne pas flancher. Tu l’encourages.

 (6.50)

Misère

Les pauvres mots qui sortent de ta pauvre tête t’affligent.

(6.51)

Doute

Au fond, à quoi bon écrire…

 (6.52)

Ouverture

Tu ne peux dire cette rage au cœur qu'avec des mots. Tu ne peux dire ton infinie solitude qu'avec des mots. Tu ne peux dire ta désespérance qu'avec des mots. Les mots te sauvent et t’ouvrent la voie. Les mots sont une porte qui t’ouvre à la vie.

(6.53)

Charge apathique 

Tu as parfois comme une incompréhension à être (encore) en vie. Tu éprouves un émerveillement et une grande lassitude. Tu te sens vide et sans force comme si la vie s’était retirée.

 (6.54)

Pudeur

Tu écris pour raconter ce que jamais tu n’oserais exprimer à haute voix.

(6.55)

Impossible indulgence

Tu éprouves un mépris irraisonné (et indomptable) lorsque tu croises des êtres qui te semblent indignes d'intérêt. Mon Dieu ! Comme tu es méprisable de ne trouver en eux aucun attrait, aucun signe, aucune source qui pourrait faire naître à leur égard un peu de bienveillance.

 (6.56)

Répit

Les mots glissent parfois sur la page blanche avec bonheur et facilité. Tu frappes les touches avec joie. Tu apprécies cet exercice salvateur. Médiocre mais salvateur.

(6.57)

Paresse puérile

Installé devant ta machine à écrire. Face à la fenêtre ouverte, tu écoutes les enfants jouer dans la rue. Tu éprouves une joie innocente à entendre leurs cris. Tu sais que jamais tu ne pourras retrouver ce divertissement imaginatif et ludique dont l'enfance seule sait (si bien) se nourrir. Nourrir n'est pas le mot juste mais tu ne te sens guère enclin à en trouver un plus approprié. Tu n’en as ni le courage, ni le goût en ce jour de paresse où tu te contrains à glisser.

(6.58)

Coït furtif

D’où viennent tes mots ? D’où vient ton besoin d’écrire ? Eternelle question. Les phrases se déversent par giclées dégoulinantes. Elles te traversent avec force comme une poussée de sève printanière. Et tu dois, par hygiène (mentale bien sûr), en déverser le trop plein sur l’innocente virginité de la page blanche. Tu en éclabousses chaque parcelle comme d’autres se videraient d’un surplus de semence sur une petite culotte immaculée. L’écriture, plus qu’un accouchement, est pour toi un coït furtif et violent. Ni préliminaire, ni caresses, tu t’enfonces dans les mots avec toute la dureté d’un membre dressé. Aucun sentiment. Aucune tendresse. Droit à l’essentiel. Tu éjacules les mots. Tu soulages ton esprit de ses obsessions terrifiantes. Tu es un farouche adepte de l’écriture salvatrice et hygiénique, de l’écriture libératrice. De l’onanisme scriptural.

(6.59)

Sotte ignorance

Tu sais (par ouïe dire) qu’il est de bon goût dans certains salons (pour afficher sans doute son bel esprit) de s'extasier du travail et de la vie des artistes… écrivains, peintres, sculpteurs. Quelles sottes gens ! Ignares consommateurs culturels ! S'ils savaient ! S'ils avaient la moindre idée du travail artistique… leur admiration se transformerait aussitôt en pitié… malgré le talent de quelques-uns et le génie de quelques autres. Ecrire, peindre, sculpter… créer plutôt que vivre ! Quelle souffrance ! Que de combats acharnés ! Il n’y a, à tes yeux, plus d’invalidante infirmité ! Et que tous ceux qui souffrent d'autres handicaps te pardonnent…

 (6.60)

Fidèle compagne

La page blanche restera à jamais ta seule véritable amie. Fidèle et peu soucieuse de tes oublis, de tes manquements et de tes infidélités. Merveilleuse et dévouée page blanche que tu abandonnes à son sort inutile pendant de longs mois. Et te voilà de nouveau à la recouvrir de ton pitoyable apitoiement. Des maigres évènements de ton misérable voyage.

(6.61)

Oblitération

Tu constates (avec tristesse) qu’en cette ère d’omnipotence (et d’invasion) publicitaire, la  communication est devenue une odieuse opération de séduction qui offre une vision réductrice, partielle et partiale du réel où l'on occulte délibérément l'anodin, l'ordinaire, le disgracieux, l'indigne, l'innommable, l'inmontrable, toutes ces choses qui représentent pourtant la moitié du monde, la moitié de l’humanité, la moitié du réel.

 (6.62)

Compagnonnage

Lecture de L'usage du monde de Nicolas Bouvier. Tu as toujours été fasciné par les écrivains marcheurs et les arpenteurs de chemins qui aspirent à des vérités plus grandes - plus hautes, plus profondes et plus larges - (ceux qui aspirent à des vérités transcendantes). Tu les as toujours considérés comme des amis secrets, des compagnons de route silencieux qui encouragent la poursuite de ton chemin.

(6.63)

Alter ego

Tu notes (avec dépit) ton besoin (irrésistible) de trouver quelques compagnons de route. Cette irrépressible nécessité de trouver d'autres toi-mêmes… si semblables… (et pourtant si différents), si proches… (et pourtant si lointains). Cet insatiable besoin de rencontres… comme pour alléger (un instant) ton insupportable solitude… encourager tes pas… et poursuivre ta marche.

 (6.64)

Traçabilité

Qu'il est difficile de tracer son chemin. Et peut-être plus difficile encore d'en retracer les pas…

(6.65)

Noctambules

Tard dans la nuit. Une émission avec Bobin, Sœur Emmanuelle et quelques autres : Orsenna, Yves Simon et le couple Delerm. Thème : écriture et spiritualité. Tu savoures ton bonheur. Tu te sustentes de cette bulle d'air pur dans l'air vicié de l'apparence. Dans le monde télévisuel habituel. Factice et mensonger.

 (6.66)

Dévoilement

Tu sais qu’écrire est le signe d’une insuffisance. Tu écris pour ôter les voiles obscurs qui recouvrent ton regard sur la vie.

(6.67)

Edifice

Tu notes un propos de Martine Delerm (la compagne de Philippe Delerm). Leur dernier livre (écrit en commun, elle chargée des illustrations, lui des textes) devait avoir à l'origine pour titre : les petites sagesses. Mais avec l'âge, dit-elle, ce qui semble si évident, ce qu'il faut penser et vivre, la vie même vient le contredire. Comme si la vie venait dévoiler notre supercherie et nous révéler d'autres vérités. En définitive, toutes les petites leçons tirées au fil du chemin, au gré des évènements et des expériences, sont bien fragiles… transitoires (oui, c'est exact !) et pourtant absolument essentielles à cette fondamentale construction de nous-mêmes et à la nécessaire poursuite du voyage.

 (6.68)

Leçon

Tu n’écris que pour apprendre à mieux vivre.

(6.69)

 Desseins

Tu aimerais tant élargir ton indéfectible étroitesse humaine.

 (6.70)

Unique lecteur

Tu n’écris (et ne lis) jamais que pour toi.

(6.71)

 Attachements

Tu as conscience que tu es attaché à ta personne d'une incroyable manière. Pitoyable et pourtant incontournable manière. Comme si pour évoluer dans ton existence, il te fallait progresser dans le récit de ce carnet. Tu y vois - une fois de plus - la preuve irréfutable de ton double attachement au faire et à l'être de surface.

 (6.72)

Observateur privilégié

Au fond, tu n'écris que pour t'assurer du réel de ta vie et devenir le témoin de ton existence.

(6.73)

Affaire personnelle

Encore (et toujours) des pensées qui n’intéressent que toi. Fragments d’un radoteur névrosé et narcissique.

 (6.74)

Noir sur blanc

Tu regardes avec tristesse la noirceur des mots sur la blancheur éclatante des pages. Et tu es inconsolable.

(6.75)

Tristesse

Aujourd’hui, mauvaise journée. Un jour sans joie. Comme une âme sans cœur. Comme une bouche sans rire.

 (6.76)

Vanité suffisante

Tu relis avec emphase tes paragraphes pompeux et ampoulés enveloppés de périphrases pédantes.

(6.77)

 Enlisement

Tu te sens lourd. Ecrasé par le vide que tu portes en toi. Tu ne connais de fardeau plus pesant. Il pèse sur ton âme entière qui s'enfonce plus bas que terre.

 (6.78)

Nécessités

Eternelles questions. Pour quoi ce besoin d’écrire ? Et cette immense difficulté à dire… ?

(6.79)

Pathologique

Tu ne cesses de t’interroger (en vain) sur ton besoin maladif d’écrire.

 (6.80)

Névrose

Tu remplies la page blanche comme le vide de ton existence. Tu es soumis au besoin compulsif d’exister. Tu te livres, corps et âme, au triste sort des névrosés. Victime de tes obsessions idéatives. Et de tes (évidentes) prédispositions psychasthéniques.

(6.81)

Absolu-ment

Tu es un cérébral existentiel obsessionnel. Tu t’égares dans de vulgaires et essentielles interrogations métaphysiques. Tu tentes de parcourir l’Absolu en boucle. Et tu t’épuises dans cette recherche - relativement - éreintante.

 (6.82)

Culpabilité

Tu relis le paragraphe que tu as écrit sur la haine des autres. Et tu es profondément bouleversé. Tu te savais haineux mais tu ignorais à quel point. Et tu éprouves une intense culpabilité à l'être si profondément, si intensément, si radicalement.

(6.83)

Harcèlement

Tant de choses t'exaspèrent…

 (6.84)

Insuffisances

Tu blâmes ta pauvreté langagière pour exprimer tes idées, tes sentiments, tes joies et tes peines. Tu fustiges les mots dont le sens pervertit tes perceptions (et que la lecture achève de déformer). Tu fustiges ta palette expressive insuffisante à traduire ce qui te traverse.

(6.85)

Insignifiances

Tu attaches un soin particulier à exprimer tes pensées et à noter tes sentiments. Mais au fond quelle importance ! Le monde s’en indiffère.

 (6.86)

Ennui

Tu écris paresseusement. Depuis des mois, tu te consacres sans enthousiasme à ce journal. Tu en perçois l’insignifiance, la médiocrité et l’inutilité. Mais tu es bien en peine de t’investir dans une autre activité. Tu refuses de bailler aux corneilles, de t’agiter dans quelques stupides tâches ménagères. Alors tu écris un peu par dépit, un peu par lâcheté et beaucoup par ennui… entrecoupé parfois par un vague sentiment de joie.

(6.87)

 Désolation

Aujourd’hui, tu désespères d’en être réduit à la désespérance. Tout être et tout faire t’ont abandonné. Et tu ne sais que faire de cet état qui t’insupporte. Tu te résignes à le laisser suivre son médiocre cours. 

 (6.88)

Abandon

Tu renonces à poursuivre les développements de ton récit. Tu éprouves trop d’agacement. Son aspect purement descriptif, le manque de plaisir d’écrire sans compter la fadeur et la maladresse de tes formulations t’y font renoncer. Tu espères les reprendre plus tard avec plus de bonheur, de spontanéité et de naturel. Tu ne peux t’empêcher de croire qu’il y a encore quelque chose de prématuré dans ce vain exercice de description et de tentative d’analyse.

(6.89)

Saut

Tu acceptes ton dénuement. Ta vulnérabilité. Ton insignifiance. Tu t’acceptes tel que tu es. Et tu n’es rien. Tu prends conscience de ta vraie nature. Et du défi à relever. Aucune autre attitude ne peut t’aider sur ton chemin. Tu refuses l'agitation, l'effervescence et le faire tous azimuts. Tu refuses les frétillements, fumeux prétextes à fuir le vide qui t’appelle et qui a tant de choses à te révéler. Tu es prêt pour cet exercice de haute voltige. Tu t’y prépares. Longuement. Et tu t’impatientes d’y faire tes premiers pas. D'accomplir le grand saut sans filet. Sans le dérisoire filet du faire.

 (6.90)

Leçons d’altruisme

Aparté avec J.C Carrière, invité d’une émission radiophonique. Eclectique curieux, ouvert et généreux. Ces qualificatifs sont bien pauvres à le caractériser. Conteur et passeur d’histoires. Voilà peut-être qui lui siérait davantage… Scénariste et auteur qui a réussi à amputer le « je » à ses récits au profit d’un « vous » plus généreux et moins égotique. Cette préférence pour le « vous » ouvre chez toi une lucarne où tu entrevois une autre fonction à celui qui transmet (car à tes yeux, celui qui exprime et donne à réfléchir en est souvent réduit à partager ses propres expériences, intuitions et interprétations… Voilà sans doute une vision très bornée et étriquée de celui qui transmet ! Mais tu es un être étroit et borné par ton indéfectible égotisme. Tu demeures - il est vrai - un indécrottable égocentrique narcissique ! D’aucuns sont plus naturellement humbles et soucieux de faire partager les expériences d’Autrui… Voilà pour toi une belle leçon d’humilité et d’élargissement. Tu te promets à l’avenir d’y réfléchir et d’ouvrir l’éventail de tes horizons.

(6.91)

Encouragements

Tu écoutes Orsenna parler de son dernier bouquin (un livre de grammaire sous forme de conte) ; les difficultés "à rester dans le ton… à trouver la note juste" (ce sont ses termes) et les multiples versions jetées à la corbeille. Ses commentaires t'incitent au courage et à la persévérance.

 (6.92)

Espérance

Tu achèves ta lecture. Tu poses ton livre. Tu secoues ta torpeur et tu rejoins la joie de vivre que tu espères.

(6.93)

Nuages

Tu contemples (un instant) les nuages dessinés au crayon dans le ciel qui dansent au-dessus des toits. Et tu vois, au loin, le soleil envelopper son sourire d’une longue cape grise…

 (6.94)

Notes colorées

Tu continues d’écrire quelques phrases grises sur le papier blanc dans l’espoir (sans doute) de leur donner une autre couleur.

(6.95)

Substitut

Tu sais que chacun (quoi qu’il fasse) est en train d’être. Mais tu devines que peu d’Hommes en ont conscience. Tu les vois partout s’agiter en vain, accomplir une foule de choses, se jeter dans de multiples activités car à défaut d'avoir conscience d'être, tous désirent ardemment se sentir exister. Et malheureusement, tu n’échappes nullement à la règle.

 (6.96)

Tâches d’encre

Le flux (créatif) jubilatoire qui t’anime s’étiole au fil des mots. Et n’en restera bientôt que quelques taches sur la page.

(6.97)

Combat interne

Tu es parfois pris entre la frénésie de la quête et un fort sentiment d'inutilité. Tu es le territoire de luttes intestines. Et tu ne sais que faire. Tu essayes d’accueillir cette apparente ambivalence. Tu t’évertues, dans une vaine et sempiternelle tentative, à lâcher prise.

 (6.98)

Obscurs Passages

Tes mots sont un égarement qui te perd et t’éclaire.

(6.99)

Encombrement

Tu n’accordes aucune place véritable à ceux qui vivent avec toi (tes proches). Tu refuses (totalement) d’accueillir ceux qui vivent à tes côtés (tes voisins et tes amis). Et tu fermes ta porte (catégoriquement) à ceux que tu croises (tes connaissances, les passants et les inconnus).

 (6.100)

Joie morose

Il t’arrive de regarder avec tristesse ta misérable jubilation à jeter les mots sur la page.

(6.101)

 Aveuglement

Tu ne donnes jamais au monde le sentiment qu’il est nécessaire. Tu ignores que sans lui, tu ne serais pas.

(6.102)

Avis

Tu trouves tes phrases abruptes, péremptoires, intransigeantes, arrogantes, misanthropes. Tu leur donnes le qualificatif qu’elles méritent. Et tu t’en moques. Tu poursuis ton chemin. Ton petit sentier de mots.

(6.103)

Tragi-comédie

Propriétaire est, à tes yeux, le mot le plus incongru, le plus comique et le plus pathétique que tu connaisses (acquérir artificiellement une infime parcelle du monde et un minuscule fragment de la vie pour avoir l’illusion d’en jouir davantage…) Mais il représente aussi le mot le plus morbide et le plus criminel qui soit, le mot guerrogène par excellence (l’extension de soi par l’objet et la chose…, sorte d’expansion égocentrique par réification du monde…).

 (6.104)

Variations non-capitales sur la chose

Tu regardes autour de toi. Et tu vois un monde de propriétaires. Tu notes que cette volonté d'appropriation est à l'origine de tous les conflits et de toutes les guerres… Partout, au nom de cette odieuse (artificielle et illusoire) idée de propriété, les animaux, les hommes et les nations se battent et s'entretuent. Tu sais que tout propriétaire usurpe une chose qui ne lui appartient pas… (mais qu'importe puisque l'usurpateur est le premier dupé!). Le propriétaire jouit d'un bien, d'un espace ou d'un être parce qu'il croit les posséder. Mais il ignore que chacun peut jouir de toutes choses sans les posséder le moins du monde.

 (6.105)

Style

Le style – dit-on – est affaire de vision du monde. Comment qualifier ton regard sur le monde ? Lourd, abrupt, violent, réprobateur, cynique, intransigeant. Tu ne peux prétendre au moindre style avec un tel regard sur le monde. Tu n’es qu’un pauvre prosateur. Un plumitif rageur.

(6.106)

Lassitude

Nombriliste, autocentré, égotique, égoïste, névrotique. Tu blâmes ces caractéristiques qui te désespèrent.

(6.107)

Affliction

Tu pleures sur tous les livres du monde. Mais tes pages sont bien en peine de te consoler.

(6.108)

Obscur tissu

Ta tristesse est un voile gris sur les couleurs de la vie, une lourde étoffe qui assombrit le monde.

 (6.109)

Paysages désolants

Tu ne peux ignorer qu’il y a souvent une grande détresse à tout vouloir montrer et un grand désespoir impudique à le faire.

(6.110)

Désenchantement

Tu te donnes (sans conteste) en partage à des esprits indifférents et à des cœurs étroits et insensibles. Simples reflets (sans doute) de toi-même.

 (6.111)

Face cachée

Tu exposes (dans tes pages) le laid, l’indigne et le raté. Tu dévoiles l'immontrable. Tu fais œuvre (malgré toi) de salubrité publique.

(6.112)

Derrière le voile

Les façades et les vitrines t’indiffèrent. Tu n’aimes que les sous-sols, les caves et les arrière-cours. Tu ne trouves grâce qu’à l'envers des décors.

 (6.113)

Aveu

Tes phrases débordent, coulent sans répit, se répandent et finissent leur course dans ces combinaisons de signes alphabétiques, que tu lis sur ces pages, lecteur… toi qui comprends (peut-être) la folie, la sagesse, l’impudeur, la colère, l’amour, la haine, les joies, les peines, le désespoir et l’espérance de l’auteur avec lequel tu partages le fond universel.

(6.114)

Persona

Tu as toujours observé (narquois et méprisant) l’assemblée des Hommes : des ombres fantomatiques sur la (grande) scène du petit théâtre du monde.

 (6.115)

Longue liste

Tes ouvrages ne feront jamais que quelques livres de plus. Pour ton plus grand malheur.

(6.116)

Enigmatique jonction

Tu devines que tous ceux qui ont réalisé leurs rêves, qui sont parvenus à satisfaire leurs aspirations et leurs désirs profonds, qui ont atteint leurs objectifs et leurs buts, y sont, en dépit de leur volonté, de leurs efforts, de leur détermination, de leur travail, de leur acharnement, presque totalement étrangers. Cette obtention est, à tes yeux, le fruit d'une conjonction mystérieuse. Comme si la vie leur avait octroyé par différents canaux - l'époque, la mode, l'air du temps… - les conditions propices pour satisfaire leurs aspirations.

 (6.117)

Pages à l’enclume

Ta langue est si plate que tes mots, à force de coups, sortent petits et cabossés… à peine lisibles, visibles, perceptibles, audibles. Ils sortent amoindris et anéantis. Sans relief sur la page.

(6.118)

Chemin conditionné

Tes aspirations ne sont peut-être que la voie que la vie t’a tracée. Et le monde dans lequel tu évolues et les évènements qui te sont donnés à vivre les conditions de sa réalisation.

(6.119)

Pathologie létale

L'électrocardiogramme plat des morts. A juger la platitude de tes phrases, tu es sans conteste un auteur mort-né… Et tu regardes avec tristesse (une infinie tristesse) la lente courbe déclinante des lettres mortes qui jonchent tes pages...

(6.120)

Miroir

Tu devines que tout reproche est illégitime mais sans doute jamais sans fondement.

 (6.121)

Craintif élan

Tu perçois l’écriture comme une façon d'aller vers le monde. Une façon timide et timorée. Tu aimerais sortir de ta tanière de papier. Apprendre à être au monde plus courageusement.

(6.122)

Antidote

Pour sortir de ta torpeur quotidienne, tu songes (parfois) au jour où la mort viendra te chercher. 

 (6.123)

Coquille

En dépit de tes aspirations (velléitaires), tu continues à passer tes journées, le cœur tapi sous tes feuilles de papier. L’esprit recroquevillé sur ta table de travail. Et tu attends que la vie passe et aille frapper à une autre porte.

(6.124)

 

 

Partie 2

Activité

Dire le monde. Et donner à lire ce qu’il te renvoie, est-ce là un métier ?

(6.125)

Faux paradoxes

Le cheminement dans la vie et la voie ne sont qu'en apparentes contradictions… contradictions que le bon sens ordinaire ne peut appréhender…

 (6.126)

 

LE SENTIER DE SCRIBE

Traversée singulière.

Traversée singulière de l’homme qui poursuit son modeste sentier d’écriture malgré son renoncement à la publication.

 

DU CÔTE DE CHEZ SOI

Traversée singulière.

Traversée singulière de l’homme qui se rapproche du monde et découvre quelques éclaircies prometteuses dans l’obscur habituel de son âme.

 

 

LE SENTIER DE SCRIBE

Traversée singulière

(à gauche)

DU CÔTE DE CHEZ SOI

Traversée singulière

(à droite)

 

L’une et l’autre se complètent, se répondent et s’opposent parfois…

 

Singerie

Tu reprends ta vieille machine à écrire. Tu l'avais remisée au fond d'un tiroir. Et il te plaît de la ressortir. Sentir ses touches sous tes doigts. Tu t’accroches à cette image de l'écrivain comme un singe habile à ses branches. Tu t’y agrippes pour ne pas tomber.

(6.127)

Déception

Tu voulais débuter ces pages par une note d'espoir. Noter ta maigre progression sur le chemin. Mais tu es encore trop meurtri par les rafales d'une brise légère que tu as pris pour un ouragan déchaîné. Tu attends que l'orage s’éloigne.

(6.128)

Gouffre

Tu notes que tu uses jusqu’à la corde ces sempiternelles (et misérables) métaphores de la chute et du déluge.

(6.129)

Combats pacifiés

Tu as conscience que la paix ne se conquiert jamais définitivement. Qu’elle s'acquiert progressivement, au cours d’une longue série de luttes acharnées contre soi et le monde.

 (6.130)

Paysages

Après ta lecture de l’usage du monde de N. Bouvier, tu éprouves (une nouvelle fois) le besoin de faire de ta vie un voyage, de dessiner les paysages avec le regard distancié du voyageur, d’esquisser les méandres rencontrés en chemin ; sentiments, impressions, humeurs, vies traversées, Vie parcourue...

(6.131)

Présent

La vie t’offre l'occasion de découvrir peu à peu le sens de la marche. Simple question de mûrissement.

 (6.132)

Bousculades

Les idées (comme autrefois) se bousculent sur la page. Tu aurais aimé écrire sur ta lente progression vers l'intériorité. Depuis quelques temps, l'idée te taraudait. Mais tu n’en trouves ni le temps, ni le courage ni l'envie. Et tu ne t'y engageras pas davantage aujourd’hui. Tu te contentes de noter à la hâte quelques idées pour répondre au sentiment d'urgence qui t'habite et satisfaire celui – plus sage (et plus inaccessible encore) – d'apprendre avec elles le détachement nécessaire.

(6.133)

Préparation

Cette vie est, à tes yeux, une convalescence et un apprentissage. Convalescence (nécessaire) pour guérir de cette souffrance de vivre, du mal-être permanent, de cette douleur (et de cette gêne) induite par la présence des Autres - ces autres qui t’insupportent, te blessent ou t’effraient. Pour apprendre à mieux vivre en ta compagnie et en compagnie du monde. Et l’apprentissage laborieux – presque fastidieux – de l’écriture comme un étroit chemin de délivrance. Mais ton espoir d’atteindre des horizons moins obscurs en cette vie te semble bien mince. Malgré quelques pas sur le chemin (de pitoyables avancées en vérité), tu crains que ces horizons demeurent, aussi obscurs qu’à tes débuts - un peu moins peut-être - mais insuffisants à trouver la lumière. Aussi ta seule ambition est-elle de préparer l’existence suivante. Transformer le fumier en compost, faire grandir en toi quelques pans mystérieux (de ton âme, de ton esprit ou de ta conscience, tu ne saurais dire) que la mort ne pourra t’arracher. Ces attentes te semblent, elles aussi, vaines et dangereuses. En effet, pourquoi attendre ? Pourquoi espérer ? Alors qu’il conviendrait d’être en cet instant. Mais ces attentes sont tiennes. Et tu tentes de les satisfaire, avec toute la douceur dont tu es capable. Et Dieu sait que ton incapacité est grande. Elle te ralentit sans cesse - presque chaque jour - mais tu as conscience qu’il t’appartient de cheminer en sa compagnie.

 (6.134)

Virulence

Tu jettes (toujours) tes phrases avec violence. Tu les jettes (toujours) avec hargne. Avec haine. Tu sens (encore) la colère gronder à travers chaque mot. Tu regardes ta colère (elle prête à sourire). Mais tu es incapable de la recevoir avec douceur, avec compréhension, bienveillance et patience. En ces instants de violence, ces mots restent lettres mortes.

(6.135)

Colère

Ta colère éclate. Tu te lèves pour regarder par la fenêtre. Et tu observes le ciel. Toujours aussi vaste. Et tu observes la terre. Toujours aussi belle. Et tu observes la course du vent emporter ta colère vers des contrées moins ombrageuses. Ton ressentiment devient (progressivement) nuage. Amas vaporeux qui s’évanouit et se dissout dans l’infinité du ciel.

 (6.136)

Impulsion

Tu songes à un livre de Kerouac. Un livre magistral, lourd de sens, de pages et de mots, abondamment illustré de dessins et de photos, accumulant des pensées en tous genres. Il t'en reste un souvenir vivace et éclatant - presque envieux - qui vient conforter (et nourrir sans doute) ton besoin frénétique d'écrire TON livre magistral

(6.137)

Compagnon de route

"TON" t’apparaît (aujourd’hui) comme un pauvre, dérisoire et pathétique article possessif. Tu as beau le mépriser et vouloir t’en délester où que tu ailles, tu le traînes derrière toi comme un boulet. Mais tu as le sentiment qu’il demeure (en dépit des apparences) ton plus efficace atout à poursuivre la marche.

 (6.138)

Dettes

Au fil des livres, tes dettes s'accumulent. Jamais il ne te sera donné de les rembourser. Tu aimerais rendre grâce ici à tes créanciers. Leur crier ta gratitude infinie. A Paul (Paul Auster), tu lui dois d'être parti. Tu lui dois tes premiers voyages. Tu lui dois tes explorations dans les contrées lointaines du monde et l'inaccessible pays de l'écriture. A Hermann (Hermann Hesse), tu lui dois tes premiers émois de chercheur existentiel. Tu lui dois d'avoir découvert le chemin. A Maxime (Maxime Gorki), tu lui dois l'écriture du voyage. Tu lui dois tes carnets de routes. Tu lui dois tes interminables pérégrinations dans les douloureuses contrées du Monde et de l'écriture. A Howard (Howard Butten), tu lui dois le rire dérisoire et salvateur dans cette averse de pleurs et de cœurs émiettés. Tu lui dois l'innocence dans cet océan d'amertume. A Fernando (Fernando Pessoa), tu lui dois tes égarements. Tu lui dois tes fuites dans l'imaginaire et la folie. Tu lui dois d'avoir franchi les portes du non-retour. A Emile (Emile Cioran), tu lui dois la reconnaissance et le partage de votre misère humaine. Tu lui dois la poursuite désespérée de toi-même. A Christian (Christian Bobin), tu lui dois une grande part de lumière. Tu lui dois les éclaircies du cœur dans l'obscur de l'âme. Tu lui dois beaucoup. De t'avoir sauvé peut-être de l'abjection de toi-même et de l'absurdité du Monde.

(6.139)

Plénitude

Aujourd’hui, tu éprouves une joie immense. Une lumière inespérée -  une de celles trop rares qui t’est offerte dans le gris habituel de ta vie. La joie d’écrire. Ecrire ces quelques mots. Regarder par la fenêtre. Sentir le doux soleil d’hiver sur ton visage. Lire quelques phrases d’André Dhôtel, quelques lignes d’Antoine Bloom, un mot de St Thomas et laisser la douceur envahir ton cœur. 

 (6.140)

Hommage

Les auteurs qui t’accompagnent t’ouvrent à la lumière du monde. Ils te réconcilient à la vie et à la douleur de vivre. En refermant leurs livres, tu retrouves ton existence le cœur attendri.

(6.141)

Maladresse

Tu sais qu’il n’y a pas d’instant insignifiant. Mais des regards maladroits sur les évènements ordinaires.

(6.142)

Propre touche

Tu décides de renoncer à imiter les écrivains que tu vénères. D’échapper à cette affligeante erreur de jeunesse. Pour apprendre à creuser ton propre sillon. A « faire du toi-même ». Exercice éreintant, et moins clinquant sûrement, mais plus honnête et en définitive salvateur… la seule véritable issue qui soit…

(6.143)

Double mission

Tu comprends que la vie t’assigne une double tâche. Trouver une place en ce monde qui te permette d'être toi-même.

 (6.144)

Commandement

Tu sais qu’il ne faut en rien t’obliger. Simplement laisser mûrir. Et apprendre, sans hâte, l’effort de la patience. 

 (6.145)

Amère comparaison

Jamais ton écriture n'aura la tendresse bienveillante de tes mentors. Jamais tes mots n'auront leur douceur rassurante et enveloppante. Tes mots sont violence. A chaque mot martelé avec force, elle s’imprime sur la page blanche lacérée.

(6.146)

Âpre tâche

Tu apprends à tout accueillir. Tu apprends à ne rien rejeter. Ni ton incapacité à accueillir ni ta volonté farouche de tout rejeter.

 (6.147)

Efforts soutenus

Tu sais que l’accueil (des évènements) nécessite un long, lent et fastidieux effort de désappropriation non de toi-même mais de vieux, profonds et inenracinnables mécanismes auxquels tu t’identifies.

 (6.148)

Ecœurement

Tu accumules, notes, textes, fragments, expériences. Et tu éprouves parfois le besoin de te désencombrer.  

(6.149)

Obstruction

Tu devines aisément que tout savoir est un encombrement. Un encombrement (sans doute) nécessaire à une meilleure compréhension du réel mais qui obscurcit, dans le même temps, davantage le vrai visage de la vie.

(6.150)

Vérité ignorée

Savoir a toujours été, à tes yeux, la marque des gens cultivés. Et connaître celle des gens intelligents (non au sens logique ou rationnel du terme mais au sens vrai).

(6.151)

Obstruction (bis)

Tout savoir est, à tes yeux, un encombrement qui empêche de porter sur la vie un regard frais et spontané, de porter sur le monde un regard juste, de porter sur les autres un regard désencombré de toi-même. Tout savoir est pour toi un encombrement qui empêche de vivre la réalité de la vie telle qu'elle est. Un encombrement (enfin) qui empêche d'adopter une parole ou une action toujours en phase avec le mouvement naturel de la vie.

 (6.152)

Lent processus

Tu notes (avec tristesse) qu'il faut un long (un très long) apprentissage pour comprendre l'impérieuse nécessité de désapprendre.

 (6.153)

Insuffisance satisfaisante

Tu admets (enfin) que toute connaissance est insuffisante… mais jamais vaine puisque qu’elle vient s’ajouter et s’imbriquer aux précédentes, favorisant ainsi quelques avancées encore invisibles au mûrissement de la conscience.

 (6.154)

Pas à pas

Tu sais (en définitive) que, de vérités transitoires en vérités transitoires, tu progresses (lentement) vers le vrai visage de la vie.

 (6.155)

Support passager

Tu conserves les livres le temps d’y puiser la force et le courage de poursuivre ton chemin.

(6.156)

 Perception inconsciente

Tu remarques que la grande majorité des Hommes utilisent la connaissance comme bouclier contre les dangers présupposés du monde et de l’avenir. Ils aspirent à la connaissance pour s’adapter, pour continuer à exister… comme s’ils obéissaient à un désir de vie en eux… un besoin inconscient de perpétuation d’eux-mêmes et de ce qui les habite…

 (6.157)

Malentendus

Tu tentes vainement de tout dire. Tout dire. Et si peu à dire… Et dire que personne n'entend…

(6.158)

Lucarne fraternelle

Tu imagines que le monde serait plus fraternel (et plus vivable) et la solitude plus tolérable (et sans doute plus clairement et rapidement salvatrice) si chaque être rencontré pouvait voir dans les yeux des autres une fenêtre ouverte sur lui-même.

 (6.159)

Vocifération

Tes livres sont un hurlement désespéré dans le désert du monde. Tu t’interroges sur l’indifférence et l’incompréhension de tes contemporains à l’égard de ton œuvre (mais en est-ce vraiment une ?) Tu entends ce cri avec effroi. Et tu blâmes (aussitôt) d’abriter ce besoin de reconnaissance.

(6.160)

Typologie du don

Tu songes à 3 catégories d’êtres parmi les hommes, ceux qui prennent (se servent) sans donner, ceux qui donnent en espérant (consciemment ou non) recevoir et ceux (très rares) qui donnent sans attendre.

 (6.161)

Triste donateur

Tu n’es pas encore de ceux qui trouvent la vraie joie dans le don. 

 (6.162)

Renoncement

Un jour, tu décides de renoncer à publier ta pauvre littérature. Le choix s’impose à toi. Toi qui cherchais la lumière, tu demeuras sans doute à jamais obscur aux yeux du monde. Tu emprunteras l’autre chemin.

(6.163)

Vagues envies

Tu renonces à écrire pour rejoindre le monde. Pour aider les hommes. Et partager ta pauvre et insignifiante expérience. Tu t’imagines aide-soignant, infirmier, médecin. Pourquoi ? Tu as toujours détesté les médecins. Le rôle qu’ils s’attribuent. Tu aimerais être au plus près de la souffrance. Tu songes à aide-soignant, à infirmier. Tu trouves le courage d’y penser. Mais tu es pétrifié de peur. Tu crains que cette place ne te convienne pas. Aucun rôle, aucune fonction ne t'ont jamais satisfait.

(6.164)

 Naufrage

Tu relis le récit qui a précipité ton renoncement à l'écriture. Tu le parcours d'un œil rapide en quête d'une qualité. Tu y trouves quelques phrases satisfaisantes. Quelques rares îlots dans un océan de médiocrité. Tu n’y trouves qu’une piètre consolation. Insuffisante à te sauver de ton naufrage (du naufrage de l’écriture).

(6.165)

Disgrâce

Ton renoncement à l’écriture précipite ta chute. Tu dois tomber le masque. Abandonner ton statut d’écrivant (de misérable écriveur de lignes). Perdre l’illusion de ta différence (de ta supériorité) pour rejoindre la masse laborieuse. Retrouver la foule qui doit se résigner à sa commune ordinarité.

 (6.166)

Exigences contingentes

Aujourd’hui, tu aspires à trouver une activité encline à satisfaire tes exigences. Tu es audacieux. Tu crois que le monde ouvrira les portes à tes chimères. Tu te rends à l'agence pour l'emploi. Cette recherche t'enrage et t’écœure. Tu dois rentrer dans le rang. Quitter ton piédestal pour aller gagner ton pain. Comme les autres à la sueur de ton front qui dégoulinera bientôt d'ennui et de tristesse.

 (6.167)

Absence de relief

Tu relis quelques pages de ton dernier livre. Tu trouves tes phrases d'une platitude désespérante. Tu blâmes ton manque de légèreté, ton manque de profondeur et de consistance. Le temps et le travail (mille fois recommencé sur la page blanche) sont inutiles. Tu frôles le désespoir. Un désespoir qui te contraint à regarder avec aigreur la boue dans laquelle tes lignes n’ont cessé de t'enfoncer.

(6.168)

Chimères

Tu te crois (encore) artiste. Mais tu es un artiste raté. Misérable jusque dans l'image reflétée par les yeux du monde. Tu imagines être doté d'une puissance créatrice peu commune. Mais tu te leurres. La vanité t’aveugle. Tu es plus bas que terre. Plus bas que ceux que tu méprises. Et tu reçois cette désillusion comme une belle leçon d'humilité. Une belle leçon dont le sens t'échappe encore.

(6.169)

Vain combat

Tu notes cette pensée avec tristesse. Ton renoncement à l’écriture est une douleur.

(6.170)

Surprise

A l'agence pour l'emploi, une annonce attire ton regard triste et désabusé. Désabusé d'être là (d'en être encore là), de devoir revenir en ce lieu maudit dès que le doute artistique t'étreint.

 (6.171)

Nouvel espoir

Tu trouves (enfin) une activité digne de toi-même. Digne de tes exigences : un médiocre travail auprès des handicapés. Pour aider ceux qui parviennent encore à t'émouvoir. Et participer (à ta façon) à la marche du monde.

 (6.172)

Traversées

Tu relis quelques pages de l’usage du monde de Nicolas Bouvier (ton livre de chevet depuis ton renoncement à l’écriture). Cette lecture te secoue de ta torpeur et éclaire le quotidien de sa lumière dépouillée. Elle te redonne la joie de poursuivre la marche. Et t’invite à noter ces mots sur ce carnet.

(6.173)

Obligation

Tu t’évertues, en dépit des aléas de l’existence, à vivre ce que la vie te donne à vivre. A vivre les sentiments et les émotions qui te traversent. Les évènements et les histoires que tu traverses.

 (6.174)

Artifice manichéen

Tu comprends que livrer bataille (contre soi ou contre le monde) revient toujours à scinder la vie. Cette séparation grossière renforce l’opposition artificielle entre le beau/le laid, le bien/le mal, le vrai/le faux, le normal/l’anormal. Cette perception est non seulement artificielle et subjective mais elle est fausse. Tu sais que la réalité est plus subtile… et du moins toujours ce qu'elle est, indépendamment de nos jugements et de nos perceptions.

 (6.175)

Unique voie

Tu sais que seule importe ta façon de vivre avec ce qui t’échoit (advient ou t’incombe).

 (6.176)

Inversion

Contrairement à ce que beaucoup croient ou imaginent, ce n'est pas les Hommes qui forgent leur destin. C'est la vie qui le leur façonne.

 (6.177)

Poursuite de notes

Après de longues semaines de silence, tu reprends la plume (malgré toi). Pour répondre à l’impérieuse nécessité

(6.178)

Enracinement

Quand bien même ta vie semblerait absurde au plus grand nombre, qu'importe si à tes yeux, elle a sens.

(6.179)

Impossibilité

Tu éprouves (toujours) le besoin idiot de tout noter. Tu continues (malgré toi) à te livrer à l’impossible tâche : écrire la vie.

(6.180)

Remerciements

Tu as le sentiment que l'écriture (domaine nécessaire où ton talent est, pourtant, inexistant) appartient à un processus d'apprentissage commencé antérieurement (il y a quelques vies à peine peut-être). Tu crois qu'il en est de même avec la spiritualité. Tu es intimement convaincu que ces deux domaines, expression et spiritualité, véritables nécessités pour toi en cette existence, t'ont été offerts pour poursuivre ton chemin. Et malgré l'insignifiance de tes avancées en ces deux domaines, ton cœur souvent s'emplit de gratitude envers la vie. Et tu tentes de lui rendre grâce de t'avoir offert ces merveilleux présents. Dans tes instants les plus heureux (ou les plus accueillants peut-être), tu te surprends à la remercier de t'avoir offert cette existence humaine, l'une des seules à ta connaissance - connaissance encore étroite et superficielle - qui porte en elle la potentialité de la liberté (liberté intérieure qui seule mérite, bien sûr, de porter ce nom).

 (6.181)

Exhaustivité (bis)

Le souci d'exhaustivité continue de te hanter. Tu éprouves (plus que jamais) l’aberrante nécessité de faire de tes maigres évènements un carnet de voyage. Sans comprendre cette nécessité. Tu te demandes si chaque paysage mérite d'être décrit. Ta raison te porte à croire le contraire. Et pourtant ton cœur t'y contraint avec une folle frénésie. Ce souci d'exhaustivité révèle, à tes yeux, tes paysages intérieurs et l'expression de tes constantes familières (tes fondamentaux singuliers) ; l'agacement, l'exaspération, l'insatisfaction, la haine et le mépris. Tu sais que ces évènements extérieurs ne sont en réalité que les déclencheurs externes d'une réalité intérieure.

(6.182)

 Prisme

Tu sais que la façon dont tu vois le monde (extérieur) n’est que le reflet de ton monde intérieur.

 (6.183)

Traversée

Tant de pensées traversent ton esprit… Mais d’où jaillissent-elles ?

(6.184)

Incapacités

Le téléphone sonne. Tu décroches. Et ton interlocuteur expulse, à travers le combiné, son maigre fardeau de peines, son petit ballot de chagrins. Il se décharge de sa difficulté de vivre trop pesante. Tu l’écoutes. Mais tes peines sont trop lourdes pour que ton écoute soit dénuée d'agacement. Ses paroles t’exaspèrent. Mais tu continues d’écouter. Tu es le seul sur lequel il puisse déverser sa douleur de vivre.

 (6.185)

Paradoxes

Comment dire le bonheur et la souffrance de cheminer ? Comment exprimer la joie et le désespoir d'avancer ? Comment parler de l'espoir… et de l'illusion de poursuivre sa route ?

(6.186)

Ténébreuse affaire

Tu sais que nul ne peut marcher sans lumière. Tu y vois là la ténébreuse affaire des Hommes et l’obscure farce de leur vie.

 (6.187)

Longue marche

Tu remarques que tu as souvent recours à la métaphore du passant (Rimbaud). Tu aimes la marche. L’horizon des contrées inconnues et des contrées reconnues que tu traverses (ou retraverses).

(6.188)

Soutien

Tu éprouves (toujours) le besoin puéril de t’entourer de références spirituelles et d'êtres sur la voie de l’intériorité. Comme pour conforter et appuyer ta propre démarche, fragile et bancale.

 (6.189)

Contamination

Tu crois que le monde pollue ta démarche et ralentit ta marche. Mais le courage (et la volonté) te manque pour t’engager dans une solitude véritable. Trop lâche peut-être… insuffisamment préparé sans doute… Tu penses que cette orientation se manifestera lorsque les conditions seront propices et bénéfiques à ton cheminement.

 (6.190)

Repères

Tu écris. Sans cesse. Contraint par un irrépressible besoin. Tu passes tes nuits à relater l’expérience de ta traversée. Pour offrir tes repères au monde. Tu aimerais tant guider les pas des Hommes sur leur chemin.

(6.191)

Essor

Tu remarques que les Hommes sont, à leur naissance, de petits points minuscules qui aspirent et apprennent (très vite) à s'étendre et à s'élargir. Autour de toi, la plupart des activités humaines tend vers cette horizontalité. Et tu vois les hommes s’en satisfaire. Toute leur existence est vouée à cette seule dimension : ils travaillent à étendre leur action, leur pouvoir, leur propriété sur l'entière surface du monde. Peu parviennent à découvrir la verticalité, dimension pourtant fondamentale, qui, seule, permet de donner un sens véritable à l'horizontalité. Les seuls qui peuvent y accéder sont ceux qui ont perçu la vanité (l'inutilité et l'orgueil) de toute démarche horizontale.

 (6.192)

Destinataires

Tu écris à l'humanité qui se cache au cœur du monde. Tu écris à la partie du monde qui te ressemble.

(6.193)

Eclatante ambition

Tu n’as qu’une ambition : démystifier les territoires éclairés du monde et tenter d'en éclaircir les parcelles les plus obscures. Redonner à l'Humanité sa vraie place. Lui donner à être dans sa totalité.

 (6.194)

Paradoxe

En dépit des éventuels propos (ou intentions) humanistes, altruistes ou fraternels de l'écriture, tu sais qu’elle peut s'avérer (et s'avère souvent) une activité foncièrement égoïste.

(6.195)

Solitudes reliées

Etre de liens et de solitude. Tu sais que tu ne peux échapper à ta condition, à ton destin et à ton chemin.

 (6.196)

Aspirations

Tu aimerais écrire moins. Exister* moins. Vivre davantage. Et apprendre à être*.

(6.197)

Exercice ardu

Etre*… y a-t-il un exercice plus difficile ?

 (6.198)

Impossibilité

Tu as tant de choses à dire que tu n'écriras jamais.

(6.199)

Exercice spirituel

Tu récites à haute voix une merveilleuse parole d’Ignace de Loyola : En toutes choses, agis comme si tu étais seul, et en toutes choses, agis comme si le résultat ne dépendait que de Dieu seul. Tu notes cette belle phrase pour tous ceux (dont tu es) qui agissent (en toutes choses) pour le résultat et les fruits étroitement escomptés, pour tous ceux qui espèrent et sont accaparés par l’attente et insuffisamment portés à la présence et à la conscience pour goûter avec joie à ce qu’ils entreprennent. 

 (6.200)

Indécence

Tes pages sont un écran. Elles te séparent et te protègent du monde. Elles sont le vêtement qui voile ton impudeur et t'autorise à exposer sans crainte ta nudité.

(6.201)

Paradoxes nécessaires

Au fil des pas, tant de besoins contradictoires s’opèrent en toi.

 (6.202)

Intolérance

Tu éprouves une grande intransigeance à l'égard des êtres, domaines ou situations où ne point ni l'intériorité ni la spiritualité. En ces endroits (ou à leur proximité), tu sens parfois venir à toi (plutôt monter en toi) un sentiment désagréable d'agacement et de supériorité.

 (6.203)

 Fantasme

Tu laisses jaillir les mots, bribes enfouies de ton inconscient, prompt à te révéler les obscurs chemins vers la lumière.

(6.204)

Apprentissage

Dieu (s’il existe) est à l’intérieur. Le tien n’est (sans doute) qu’un apprenti-disciple paresseux et indiscipliné.

 (6.205)

Récurrence

Redondance ou pléonasme… au fond quelle importance puisque (volontairement ou non) tu ne cesses de te répéter.

(6.206)

Conduite

Tu fais confiance (malgré tout) à ton intelligence fondamentale sans omettre l'idiot qui est en toi (et l'abruti qui parfois te gouverne).

(6.207)

Imprégnations

Tu relies quelques pages de ton journal. Et tu t'aperçois que tu réponds inconsciemment à toutes les interrogations sous-jacentes qui jonchent ces lignes à l'aide de phrases ou de propos lus ou entrevus ici et là. Comme si tu t'efforçais, à ton insu, de t'imprégner de vérités empruntées à d'autres plus avancés sur le chemin.

(6.208)

Impedimenta

Tu t’interroges sur ton bagage mortuaire. Qu'emporteras-tu avec toi ? Ton être fondamental et les couches qui le voilent encore… Tu tentes dès à présent de travailler à leur dévoilement. Tu sais que tes aspirations profondes, tes penchants, tes obsessions, tes lubies, tes peurs et tes travers en sont les plus grossiers révélateurs.

 (6.209)

Palimpsestes

Tu poursuis ton rêve (malgré tes déboires) : écrire LE livre qui effacera toutes les pages du monde.

(6.210)

Les âmes ordinaires

Tu observes le triste sort des âmes ordinaires. Tu vois la folie furieuse des Hommes qui tentent d’échapper au morne ennui de leur existence. Et leur désespoir lorsqu’ils ne parviennent à y échapper. Tu aimerais leur crier : Patience ! Vous aussi, vous connaîtrez un jour le douloureux bonheur de cheminer sur l’âpre chemin de la joie.

(6.211)

Adroite gaucherie

Tu penses que la maladresse est bonne en toute chose, y compris en littérature…Elle seule, à tes yeux, peut dévoiler à l’humanité sa véritable identité.

(6.212)

Messages sibyllins

Tu observes l’étonnante diversité du vivant. Tu contemples les mystérieuses combinaisons du réel. Totalement indéchiffrable. Tu as beau balbutier quelques lettres de son alphabet… sa langue te demeure incompréhensible. Tu reconnais ton incapacité à décrypter le langage de l’absolu qui confine les êtres du monde relatif à l’illettrisme… 

 (6.213)

Ambiguïtés

Il t’arrive d’écrire des pages d'une grande noblesse, généreuses et altruistes. Et il t’arrive de vivre comme un être infâme. Tu sais qu’il n'en peut être ainsi pour le quêteur spirituel. S'il lui arrive d'être égoïste (et cela lui arrive très régulièrement), la spiritualité y est étrangère.

(6.214)

Foi sélective

Tu crois peu en l'Homme. Tu crois en sa potentialité. Tu as quelques espérances en cette potentialité enfouie sous d'innombrables et tenaces couches d'ignorance, de bêtises et d'aveuglement. 

(6.215)

Compulsion

Tu refermes ta machine à écrire. Et tu t'empresses de la rouvrir comme si une urgence t'y contraignait. Une urgence révélatrice de l'attachement aux idées qui te traversent et qu'il t'apparaît nécessaire de fixer. Tu as conscience que cette attitude est contraire au détachement et, dans une moindre mesure, à une certaine forme d'ouverture aux autres. Tu sais qu’elle prouve sans détour que tu écris non pour ceux qui pourraient lire ces pages (par un hasard inespéré) mais pour toi et toi seul.

(6.216)

Le sens des liens

Tu es seul. Et avec les autres. Et tu as l’intuition que cette apparente contradiction donne sens à ta vie (et à toute vie). Tu ignores de quelle façon. Ce questionnement demeure néanmoins, à tes yeux, le plus essentiel qui soit. Tu as le sentiment qu’il abrite le plus insondable mystère des êtres : le lien qui les unit.

 (6.217)

Précipitations

Tu jettes sur une feuille une idée inaboutie (avant qu'elle ne soit parvenue au terme de son propre voyage). Tu en connais l’inutilité et le danger. Tu sais que l'idée affleure à ta conscience amputée d'une grande part de sa substance. Et tu prends le risque de compromettre les avancées de ton propre voyage.

(6.218)

 Environnement

Tu admets que le chemin intérieur nécessite (à ses débuts) une atmosphère propice et inspirante. Et tu reconnais (à contre cœur) ta dépendance à ce support.

 (6.219)

Idée

Tu te tais. Tu attends l'instant propice… lorsque l’idée enfin arrivée à son terme, saura te dévoiler le secret qu'elle renfermait.

(6.220)

Evolution parabolique

Tu remarques que les paraboles étaient autrefois dans les livres sacrés. Les Hommes s’en servaient pour décrire quelques parcelles de vérité. Aujourd’hui, elles prolifèrent sur les toits et les balcons. Et les hommes les utilisent pour capter des images frelatées sur le petit écran bleuté. Et tu admets (avec tristesse) que le monde a bien changé…

 (6.221)

Satisfaction

Lorsque tu vois les livres qu’affectionnent tes contemporains, tu éprouves quelque fierté devant l’insuccès de tes pages.

(6.222)

Incomplétude

Ceux qui ne lisent pas manquent du manque. Cette phrase de C. Bobin t’intrigue. Tu ne peux imaginer un être qui ne puisse ressentir ce sentiment d'incomplétude et l'irrépressible besoin de le combler, de trouver une réponse - et à travers elle LA réponse – en mesure de satisfaire cette sensation de vide et de déchirement. Tu sais que toute action vise à combler consciemment ou non ce besoin. A tes yeux, toute vie est la tentative éperdue de satisfaire cette quête. Lire ou ne pas lire n'a aucune importance. Toute quête est puissante. Plus forte - indéniablement - que la misérable volonté consciente des hommes.

 (6.223)

Œuvre de méfiance

Tu éprouves quelques méfiances à l’égard des éditeurs (et de leurs goûts littéraires). Tu n’as pas la crédulité de penser qu’ils n’apprécient que la littérature…

(6.224)

Religion nouvelle

Note. Depuis longtemps, l’hôtel des ventes a remplacé l’autel des églises… signe (évident) que le commerce est devenu religion…

 (6.225)

Calcul littéraire

Tu aimes les livres. Et tu détestes les livres de comptes. La seule littérature (pourtant) qui intéresse les Hommes (et les éditeurs).

(6.226)

Obscurité

Les Hommes sont tous, à tes yeux, (et à différents degrés) des marchands de sommeil. Et tu les regardes, effrayé, effaré, poursuivre leur marche dans les ténèbres.

 (6.227)

Réel distordu

Tu notes une phrase de Joyce : « toute fiction est une autobiographie fantasmée ». Tu t’empresses d’ajouter : « Toute fiction est une dangereuse et tendancieuse distorsion du réel ». Et tu n’as aucune envie (pour ta part) de mentir au lecteur. Aucune envie de participer au mensonge collectif qu’offre la plupart des œuvres. Tu estimes que le lecteur mérite mieux qu’un éloignement de lui-même…

(6.228)

Frontière

Tu sais que l'être en chemin éprouve souvent le besoin d'un environnement, d'un entourage (lieu et compagnons) propices à sa pratique (calme, sérénité, silence…). A un certain stade (tu ignores lequel, mais il t'arrive de l'éprouver), tu sais que l'environnement n'a plus guère d'importance. Toute situation (calme, agitée, difficile, heureuse, chaotique…) devient un support de pratique.

 (6.229)

Œuvre de mystification

Tu notes que la grande majorité des livres laisse les lecteurs aussi pauvres qu’ils y sont entrés. Plus pauvres peut-être car ils les ont confortés dans le mythe universel.

(6.230)

Erreur d’appréciation

Tu enrages (souvent) contre les esprits étroits. Tu trouves détestables, ces esprits étriqués qui se préoccupent de leurs seuls désirs sans se soucier des autres. Mais tu sais que cette exaspération n’a aucun sens. Elle ne révèle que ta propre étroitesse. Tu aimerais plaindre ces malheureux dont la vie ne cesse de malmener les prédispositions égotiques et dont les désirs sont si rarement satisfaits par les évènements.

 (6.231)

Sombre arpentage

Tu refuses de divertir le monde. Tu aimerais (à travers tes pages) aider les Hommes à explorer leurs terres obscures. Les inciter à remuer leurs fientes et leurs scories. Les encourager à plonger au cœur de leur être pour qu'ils y découvrent leur propre joyau.

(6.232)

Insatiable désir

Tu connais l'avidité des hommes. Chez la plupart, elle est tournée vers le sexe, l'argent et le pouvoir. Chez quelques-uns vers les nourritures intérieures. Mais n’est-ce pas la même avidité qui les gouverne… Tu t’interroges. Comment aller au-delà de ce désir insatiable ?

(6.233)

Chemin chaotique

Tes pages tentent de retracer l’itinéraire d’une quête douloureuse et désordonnée. Et salvatrice sans doute.

(6.234)

Invisibilité

Tu ne perçois que les liens tangibles entre les êtres et les choses. Tu n’as accès qu'à la surface visible (et étroite) de cette trame qui les unit. Les liens invisibles et mystérieux échappent totalement à ta conscience. Et c'est sans doute là que se cache l'un des plus grands mystères de la Vie. Inaccessible à ton esprit humain.

 (6.235)

Enormité

Les pages de ce carnet : un récit fragmenté, construit à volonté (involontairement sans doute) et déconstruit à dessein.

(6.236)

Truismes

A tes yeux, rien n’est immobile. Pas même l’immobilité. Et tu devines que rien n’est éternel. Pas même l’éternité.

 (6.237)

Désert

Tes mots sont d’infimes grains de sable. Perdus dans le désert des bibliothèques. Et égarés dans l’esprit du monde qui tourne en rond.

(6.238)

Distance 

Tu mesures la distance qui te sépare des autres. Et tu es bien en peine de la trouver. Tu ignores si cette distance existe. Tu ignores sa consistance et l’espace dans laquelle elle se situe.

 (6.239)

Encouragement

Tu aimerais que le lecteur lise ces pages comme tu les as écrites, qu’il éprouve les émotions qui t’ont traversé, que ces lignes fassent naître en lui l'ennui, la joie, l'absurdité, la peur, le désespoir, le mépris, le triomphe, la fragilité, l'exaltation, la fierté, l'incompréhension et l’irrépressible besoin de poursuivre son chemin.

(6.240)

Energie essentielle

Essentiel : tout est là… essence-ciel, carburant terrestre pour destination céleste (comme l’exprimeraient peut-être les chrétiens). Toute foi nécessite, à tes yeux, une grande énergie. Energie nécessaire pour suivre le long et difficile chemin de la délivrance…

(6.241)

Paradoxe

Tu écris (presque toujours) dans un accès d’égoïsme. Un accès d'égoïsme généreux qui te jette dans les bras d'ignobles sentiments et de viles émotions que tu aimerais voir disparaître. Tu y vois là (une nouvelle fois – tu ne cesses de le répéter) l'un des plus prégnants et déstabilisants paradoxes de cette activité.

(6.242)

Egoïsme altruiste

Le monde critique (parfois) ta pratique spirituelle solitaire (en la qualifiant de démarche égoïste). Tu aimerais lui rétorquer qu’on commence toujours par soi pour en finir avec soi et commencer véritablement avec le monde.

 (6.243)

Désexpansion

Tu apprends progressivement à t'oublier. Tu accordes une place plus grande aux autres. Et tu aspires à leur re-donner leur place réelle : la seule qu'ils méritent, celle qu’ils n'auraient jamais dû perdre, celle qui a toujours été la leur : la totalité de l'espace. Avant d'y parvenir, tu sais qu’il te faudra parcourir un long chemin. Chercher d'abord ta place, allant peut-être jusqu'à pousser quelques-uns pour l'étendre (ou la trouver), puis apprendre progressivement à en limiter l'expansion, puis à limiter cet espace lui-même, puis encore (très progressivement) en restreindre les limites, jusqu'à réduire cet espace au point où il se confonde à la totalité de l'espace…

 (6.244)

Aération

Espaces entre les mots. Espaces creux. Espaces pleins. Espaces lourds de silence. Espaces légers comme la brise du matin qui empourpre les joues. Tu respires. Aération vitale. Oxygénation salvatrice pour donner souffle à ton existence ordinaire.

(6.245)

Longue chaîne

Ta vie : de petits riens mis bout à bout. De petits riens, à chaque fois, uniques, inestimables,  irremplaçables.

 (6.246)

Géographie langagière

Tes paroles profondes sonnent creux. Tu es un être plat au voyage sans relief.

(6.247)

Points de vue

Lorsqu’il t’arrive de t’apitoyer sur ton sort (et tes malheurs), tu blâmes ton apitoiement. Et tes attentes. Tu remarques que tu considères la vie comme un dû. Et non comme un don.

 (6.248)

Tragique

Tu es un auteur (vraiment) dramatique. Et tu n’as malheureusement aucune pièce de théâtre à inscrire à ton œuvre…

(6.249)

Edicule ridicule

Une œuvre édifiante. A tous points de vue…

 (6.250)

Surface creuse                                      

Tu as parfois le sentiment d'être l'auteur des profondeurs… profondeurs superficielles de l'âme humaine.

(6.251)

Triste trinité

Tu notes cette observation. Elément psychanalytique d’ordre collectif. Chez la grande majorité des hommes le « surmoi » omnipotent et écrasant… et le « ça » incontrôlable (par définition)… semblent tirer à hue et à dia un « moi », frileux, timoré, apeuré…  et inévitablement désemparé… qui, en réaction (comment pourrait-il en être autrement ?) se met à gonfler - à gonfler indéfiniment -  (comme pour prendre sa revanche). Et les hommes ont l’illusion de croire qu’ils sont  maîtres de leur vie… ? Quelle idiotie ! Quel mensonge ! Et quelle hérésie !

 (6.252)

Plate architecture

Tes fragments sont un espace labyrinthique où se perd le fil d’une pensée creuse.

(6.253)

Acrobatie

Malgré la platitude de tes pages, tu t’échines à demeurer vertical en ce monde horizontal… en risquant bien sûr (à chaque instant) un tour de rein…

 (6.254)

Juste inversion

Tu crois écrire la vie. Mais c’est elle qui t’écrit à travers tes pauvres lignes.

(6.255)

Vérité enfouie

La vérité se cache peut-être entre les mots… au fond des choses que tu passes sous silence.

 (6.256)

Avertissement

Ceci (bien sûr) n'est pas de la littérature.

(6.257)

Avertissement (bis) au lecteur

Désormais ces pages t'appartiennent comme tout ce dont tu t'empares….

 (6.258)

 

Partie 3

Nouvelles terres

Tes pas te mènent sur un étrange sentier. Il s'ouvre à toi et te laisse pénétrer ses horizons. Il te donne l'espoir et le courage de poursuivre ta route. C'est un chemin lumineux, un chemin difficile, un chemin magnifique, un chemin porteur de sens qui éclaire la vie. Et ton passage ici-bas.

(6.259)

Bagage essentiel

La gratitude devient ton unique bagage… le seul passeport indispensable pour arpenter les chemins du monde, le cœur en paix et l’esprit émerveillé. Tu as conscience que beaucoup paieraient cher pour l’acquérir… Et tu en connais le prix : un douloureux (et parfois coûteux) travail sur toi à chaque regard étriqué sur la vie, sur le monde et sur toi-même, à chaque pas voué à l’attente égotique du mieux

 (6.260)

 

LE SENTIER DE SCRIBE

Traversée singulière.

Traversée singulière de l’homme qui poursuit (malgré quelques doutes) son modeste sentier de scribe afin d’offrir quelques pâles repères aux Hommes.

 

DU CÔTE DE CHEZ SOI

Traversée singulière.

Traversée singulière de l’homme qui poursuit son périple sur ses chemins ombragés et qui entrevoit, derrière la pénombre éclairée, la lumière.

 

LE SENTIER DE SCRIBE

Traversée singulière

(à gauche)

 

DU CÔTE DE CHEZ SOI

Traversée singulière

(à droite)

 

L’une et l’autre se complètent, se répondent et s’opposent parfois…

 

Après le silence

Tu écris. Tu reprends la plume. Tu t’y sens contraint. Plusieurs mois séparent le jour où pour la dernière fois tu as noté les affres dans lesquelles tu t'enfonçais. Tu n’as pas écrit depuis un an. Un an de silence. Et quelques pas de plus sur le chemin. Quelques pas que tu crois déterminants pour la suite du voyage.

(6.261)

Aspirations

Tu inities un nouveau cycle, de nouvelles attentes et (sans doute) de nouveaux déboires. Aspiré dans la spirale de tes modeshabituels de fonctionnement : sensations et sentiments si familiers... Ah! Risible et invincible force intérieure qui te tient sous son joug écrasant ! Sous son poids, tu frétilles et te débats... avec le vain espoir de t'échapper. Mais il t'est impossible de te soustraire à sa force. Elle te contraint à la suivre. Et tu t'exécutes, l'énergie vissée au corps et la mort dans l'âme. Cette force intérieure est ton salut et ta peine. Elle est ta joie et ton désespoir. Elle est ta liberté et ta prison. Et tu rêves, un jour, de t’en délivrer.

 (6.262)

Besoins

Tu éprouves (toujours) le funeste besoin d’écrire et l’impérieuse nécessité de comprendre.

(6.263)

Dons obscurs

Tu obéis aux forces mystérieuses qui t’animent. Ces forces te guident et te découvrent peu à peu. Elles impriment à ton destin son itinéraire. Tu ignores leur origine. Tu imagines qu’elles viennent des efforts et de l’énergie que tu as déployée depuis la nuit des temps, depuis que le monde est monde, depuis que la vie t’habite.

 (6.264)

Sentier d’écriture

Tu poursuis (malgré toi) ton sentier d’écriture. Ecrire pour aider le monde. Réconforter et secourir les hommes. Les sauver de leur ignorance. Les éclairer de tes faibles lueurs. De tes pâles repères. Tu poursuis avec désespoir ta noble, prétentieuse et stérile ambition.

(6.265)

Présent  

Tu aimerais débusquer l’être pour l’offrir aux êtres du monde.

 (6.266)

Déversement

Tu aimerais recouvrir le monde de joie. En emplir les cœurs et les heures pour sauver les êtres de la douleur de marcher en silence dans la solitude et l’obscurité.

 (6.267)

Outils médiocres

Tu écris en désespoir de cause. Tu sais que l'écriture et la lecture sont des instruments dérisoires pour toucher l’humanité du monde.

(6.268)

Incapacité

Tu sais qu’aucun mot, aucun livre n’a jamais délivré des peurs, des angoisses et des frustrations. Seuls quelques-uns (bien rares) ont su encourager le monde à sortir de l’ignorance.

 (6.269)

Confiance

Pour améliorer le sort du monde, tu crois modérément aux discours des penseurs, aux livres des intellectuels, aux recherches (et aux avancées) des scientifiques, aux prêches des religieux, aux actions militantes des mouvements associatifs, syndicaux et autres mouvements de lobbying, aux programmes et aux réformes des hommes politiques mais tu as une totale confiance en ceux dont l'âme se laisse traverser par la vie. Tu sais qu’ils ne se réclament (le plus souvent) d’aucune paroisse ni d’aucune chapelle. Et qu’ils demeurent libres, anonymes et solitaires.

 (6.270)

Vaine entreprise

Tu songes, avec tristesse, à la vanité de l’écriture. A cet exercice illusoire. Et tu penses (avec une plus grande tristesse encore) à tes livres. A leur médiocrité. Tu as longtemps rêvé (en secret) d’écrire des pages sages et profondes. Mais tu sais aujourd’hui que même si tes ouvrages contenaient toute la sagesse du monde - la quintessence de la sagesse universelle -, ils seraient inutiles aux hommes. A présent, tu sais que tu n’écris que des livres que tu aimerais lire. Et rien de plus.

(6.271)

Indispensable inutilité

Tu sais que le seul travail de l’Homme est de transformer son regard. Toute autre tâche est vaine. Mais tu remarques que l’inutilité est souvent nécessaire à l’Homme. Elle lui permet de réorienter son travail (et ses activités)… lorsqu’il se sent (ou se sait) dans l’impasse.

 (6.272)

Sous le ciel

Tu ressens toujours avec force l’envie de fixer les insignifiances de l’instant. Tu les notes avec soins. Tu évoques les deux mouches posées sur la table basse que tu n’as cœur à chasser en ce début d’hiver et auxquelles tu offres (en quelque sorte) l’hospitalité et la chaleur du foyer. Tu évoques la canette vide, les miettes du repas éparpillées, les livres posés sur le canapé, le mur de l’immeuble d’en face, la gouttière grise et sale, les câbles électriques qui pendent sur le mur et le ciel vaguement étoilé au dessus du monde, indifférent aux activités des hommes, à leur agitation ou à leur ennui. Indifférent et compréhensif (bienveillant sans doute) comme s’il les autorisait à être ce qu’ils sont (d’insignifiants petits êtres au regard posé sur eux-mêmes) en attendant de le rejoindre dans son infinité…

(6.273)

Trajectoire

Tu devines que toutes les vies ne sont qu'une seule et même quête… quête qui enjoint les êtres d'aller par monts et par vaux, de cheminer ici et là, d'emprunter de nombreux sentiers qui ne sont souvent que des impasses (des impasses incontournables). Tu remarques que les hommes cheminent longtemps vers l'extérieur en quête d'une réponse. Parallèlement à cette recherche extérieure, tu constates qu’ils cheminent aussi vers eux-mêmes (pour se construire et mûrir). Certains prennent conscience (avec parfois un grand désespoir) du caractère fondamentalement insatisfaisant de toutes réponses extérieures (toujours décevantes) et finissent par se tourner progressivement (en désespoir de cause et/ou par la force des choses) vers l'intérieur. Ils cheminent ainsi quelques temps, creusant aveuglément leur chemin au-dedans. Au fil de leur progression, leur perception s'approfondit et s'élargit… et le chemin ouvre leur regard sur l'extérieur. Ils apprennent alors progressivement à inclure davantage les autres et à cultiver (presque à leur insu) l'oubli d’eux-mêmes.

 (6.274)

Etape

Tu as l’intuition que toute vie (absolument toute vie) est une étape vers la transcendance (même celles qui semblent en être les plus éloignées). Sachant cela (ou plus exactement sentant intuitivement cela), tu te demandes comment ne pas être tolérant et bienveillant à l'égard de toute vie. Mais tu as beau en être convaincu, tu ne parviens que très rarement à faire taire ton intolérance et ton mépris. Il te reste donc, de toute évidence, bien du chemin à parcourir…

(6.275)

Accouchement

Lecture de La nuit privée d'étoiles de Thomas Merton. Autobiographie d'une vocation spirituelle. Tu observes cette difficile et douloureuse naissance à soi-même, enracinée dans la violence, l'incompréhension et le doute. Et tu contemples (admiratif) le long chemin initiatique.

(6.276)

Ultime débat

Malgré les conflits, les doutes et l’incertitude, tu sais, en définitive que la spiritualité détient toujours le dernier mot.

(6.277)

Obligeance

Tu aimerais exprimer ta gratitude (ta joie et ta reconnaissance) d’avoir vécu en compagnie de tous ceux dont les livres ou la vie ont traversé ton existence.

(6.278)

Débordement

Il arrive que ta tendresse déborde. Tu la vois submerger ton cœur et s'écouler le long de ton regard pour se répandre sur le monde. Comme si ton cœur ne pouvait garder pour lui seul cette abondance de gratitude. 

 (6.279)

Dettes (bis)

Au fil du chemin, tes dettes s'amoncellent. Et tu aimerais (de nouveau) rendre grâce ici à tes créanciers. Continuer à leur crier ton infinie gratitude. A Charles (Charles Juliet), tu lui dois ton premier vrai compagnonnage. Tu lui dois d'avoir marché à tes côtés (presque d'égal à égal) jusqu'aux confins du tunnel, jusqu'à la frontière de l'obscur et de la lumière. A Maurice (Maurice Maeterlinck), tu lui dois l'émerveillement, la bouffée d'air du fabuleux dans cet univers triste de raison étouffante. A Vincent (Vincent La Soudière), tu lui dois le réconfort et les encouragements dans l'indicible solitude de la quête. Tu lui dois la poursuite du chemin. A Georges (Georges Haldas), tu lui dois les chants clairs de la petite fontaine et le murmure de la Source. Les éclaircies (et l'éclairage) du ciel ouvert sur la terre (encore trop) noire des Hommes. Tu lui dois les encouragements à poursuivre ton sentier de petit scribe de l'essentiel.

(6.280)

Dépucelages

Devant tes deux grandes passions (uniques centres d’intérêt), l’écriture et la spiritualité, tu ne peux oublier le piètre amant que tu es. Tu te sens médiocre et inexpérimenté. Cette vérité te semble si évidente que tu juges inutile d'en dire davantage. Toutes tes lignes suintent l'impuissance de l'amant besogneux que ses maîtresses rejettent. Tu sais que toutes deux hésitent à se livrer et tardent à s'ouvrir. Mais tu ne désespères pas qu'elles t'éduquent. Tu vas vers elles pour qu'elles t'apprennent. Et tu leur enjoints de t’apprendre avec douceur et indulgence.

 (6.281)

Malgré nous

Tu prends la plume pour noter une pensée qui enjoindrait les hommes à davantage d'humilité, celle de ne s'attribuer aucun mérite, ni dans ce qu’ils sont, ni dans ce qu’ils font. Tu as le sentiment que les hommes sont assez étrangers à ce qu’ils vivent (intérieurement et extérieurement).

(6.282)

Essentialité

Tu vois le monde s’affairer à ses affaires essentielles* (diverses et très communes). Tu t’interroges sur cette diversité. Et sur la subjectivité de l’essentialité*. Tu t’en étonnes car les enseignements intérieurs (quelles que soient leurs traditions et leurs fondements dogmatiques) semblent définir une essentialité identique et universelle. Tu supposes donc qu’il existe une pré-essentialité diverse, preuve indéniable de l’infinité des itinéraires qui mène à l’unique chemin…

 (6.283)

Place essentielle

Tu poursuis la lecture de Thomas Merton et sa nuit privée d'étoiles. Et tu entrevois la place phénoménale que pourraient (ou que devraient) occuper les ouvrages existentiels et spirituels en littérature. Tu sais que seuls ces livres peuvent (réellement) conforter et encourager le lecteur dans son existence, dans sa démarche, dans sa quête. Tu fustiges les créations artistiques de divertissement et d'évasion. Tu sais que peu d'Hommes ont initié une démarche intérieure personnelle qui offrirait à ce genre d'ouvrages une place prépondérante. Tu te désoles que ces livres occupent un espace si limité (du moins quantitativement) en littérature. Ils demeurent, à tes yeux, pourtant absolument essentiels à l'humanité (et à son devenir).

(6.284)

Gravité

Tu vois le monde refuser la gravité du chemin. Tu t’interroges sur ce refus. Tu sais que la légèreté est un chemin emprunté par différentes catégories : les inconscients, les idiots, les résignés, les désespérés (parfois) et les êtres très avancés sur le chemin (à quelques pas sans doute de la vérité).

(6.285)

 Itinéraire

Tu regardes le monde. Et tu comprends que toute vie est une partie du chemin vers la transcendance (vers Dieu, Allah, l'Atman, le Soi, Bouddha… qu'importent les façons de la nommer).

(6.286)

Confidence

Tu rêves (encore) de réaliser l’Oeuvre qui révolutionnera l’humanité. Tu te surprends à rêver en te prenant au jeu de ta propre création. Obsédé par ta quête illusoire, tu te perds dans ses méandres labyrinthiques. Englué dans ton travail - dans ton labeur titanesque et jubilatoire - tu espères, à chaque nouvelle œuvre, produire enfin celle qui révèlera au monde la Vérité, celle qu’il attendait pour sortir des miasmes fétides où vous vous trouvez, tous deux, englués. A chaque nouvelle réalisation, tu espères. Tu sens cette vérité à ta portée. Tu es victime d’une incroyable illusion d’optique, écrasé sur ta table (ou sur ta toile) par ta quête fébrile, trop absorbé par l’œuvre à faire, par l’histoire en cours, tu te fourvoies et t’enlises dans un monde imaginaire où tu finis par te perdre.

(6.287)

Sujet essentiel

Tu as toujours regardé la vie avec étonnement. Elle demeure (aujourd’hui encore), à tes yeux, la plus mystérieuse et merveilleuse énigme qui soit. Tu sais qu’il n’existe en ce monde aucune question plus digne ni plus essentielle, aucun sujet d’étude, d’exploration, d’investigation et d’expérimentation plus extraordinaire.

 (6.288)

Obscurcies

Tu contemples l’ombre des mots sur la blancheur des pages. Tu vois les petits bâtonnets tristes et recroquevillés sur l’espace ensoleillé. Et ton cœur (soudain) s’illumine.

(6.289)

Joyau

Tu découvres la joie. Et elle devient, à tes yeux, la plus grande richesse du monde. Comme de l’or qui permettrait d’échapper à la misère, au dénuement et à l’ignorance. Comme de l’or qui balaierait la tristesse, l’amertume et la souffrance. Tu comprends que la joie est un trésor à partager. Et tu aimerais partager cette joie avec le monde. Avec ceux que tu aimes, avec ceux que tu rencontres, avec les inconnus, avec tous les êtres qui peuplent la terre. Tu aimerais la partager sans cesse, en inonder la terre, en disséminer sur le chemin et dans le cœur des Hommes, partout où ils cheminent, partout où se pose leur regard, partout où s’attarde leur âme.

 (6.290)

Joie indicible

Tu éprouves (aujourd’hui) une joie ineffable à voir les mots se dessiner sur la page. Comme s’ils jaillissaient du grand mystère…

(6.291)

Disproportion

Il y a tant de grandes choses en toi. Et tu te demandes pourquoi elles s'acharnent à sortir si petites. Serait-ce lié aux limites de ta condition humaine ? En conserverais-tu inconsciemment la plus grande part par devers toi ? Serait-ce ta perception qui les déforme et leur donne un poids et une dimension qu'elles n'ont pas ? Pourquoi ces grandes choses ne sortent-elles donc pas à leur vraie mesure ?

 (6.292)

Toile nocturne

Tu aimes la nuit. Les profondes heures de la nuit. L’abyssale étendue nocturne. La toile de fond de tes questionnements où se déroule le fil de tes pensées.

(6.293)

Refuge

Chaque nuit, tu te réfugies dans ta retraite solitaire. Et dans le silence du monde, tu écoutes le bruissement des pensées furtives…

 (6.294)

Sains voyages

Tu n’as nul besoin de produits hallucinogènes et de voyages lointains pour voir la face cachée du monde. Tu luttes contre le sommeil. Et tu découvres des paysages inconnus, des univers étranges, des horizons mystérieux. Une foule de terres à explorer.

(6.295)

Paysages changeants

Tu expérimentes les déformations de la conscience. Par la fenêtre, ton regard ordinaire voit un arbre. Mais ta conscience altérée perçoit un étrange cylindre immobile surmonté d’une multitude de rubans agités par le vent ou un monstre inquiétant aux bras armés de mille lames scintillantes. Et ta conscience élevée perçoit un frère de sève et d’écorce.

(6.296)

Derrière le voile

Journal IV de Charles Juliet. Proche compagnon de tes nuits. Et quelques similitudes : le besoin d’écrire, l’incessant questionnement et l’âpre labeur qui sourd entre les mots. Et quelques divergences : le tempérament, le décor et les chemins qui s’écartent derrière le rideau de la nuit (quand pointe la lumière).

(6.297)

Lueur

Tâche ardue que celle d’éclairer le monde… misérable lanterne cernée par l’obscurité… par la nuit noire de l’ignorance…

 (6.298)

Jaillissement 

Au petit matin, tu tires les rideaux. Et tu vois jaillir la lumière qui éclipse la nuit profonde du monde.

 (6.299)

Premier spectacle

Tu assistes (parfois) à la naissance du jour comme au premier matin du monde.

 (6.300)

Services

Tu aimerais mettre ta sensibilité, ton intériorité et tes modestes découvertes au service de l’humanité. Tu aimerais t’octroyer un immodeste et présomptueux rôle. Fantasmagorique. Bénéfique. Peut-être… Tu l’ignores.

(6.301)

Transmutation

De tes lunes, tu tentes de faire un soleil. Tu essayes de dissiper tes nuits pour cheminer en plein jour.

 (6.302)

Livre

Tu lis (toujours) avec appétit. Tu crois (à juste titre) que l’œuvre des livres est d’ouvrir l’esprit. Mais tu ignores le travail de l’esprit sur le cœur. Quand les livres auront (véritablement) assuré leur tâche, tu sais que ton esprit saura ouvrir ton cœur. Et que l’un et l’autre se passeront de livres. Qu’ils s’aideront mutuellement à s’élargir. Et tu imagines (alors) que tu brûleras ta bibliothèque.

(6.303)

Connaissance ciblée

Tes apprentissages, tes expériences, tes rencontres, tes intuitions, tes réflexions participent au lent mûrissement de ta conscience. Elles parcourent le long chemin de la tête au cœur avant d’atteindre leur cible.

(6.304)

Ecritures

Jacques Vigne, psychiatre méditant. Vit dans un ermitage à Bénarès. Activités principales : écriture et méditation. Fond intéressant en dépit d’un style littéraire peu abouti. Mais pourquoi faudrait-il toujours se soucier de la forme ?

(6.305)

Temps inconnu

Tu constates que le passé antérieur est un temps peu usité à ton époque. Tu sais que la conjugaison karmique a toujours été peu aisée en occident.

 (6.306)

Arpenteur solitaire

Lecture du dernier ouvrage de Nicolas Bouvier. Marcheur solitaire. Infatigable arpenteur de la surface du monde et des horizons intérieurs. Routes et déroutes, entretien au crépuscule de sa vie. Tu as l’étrange (et sans doute fausse et prétentieuse) impression que tes pas t’ont conduit à l’exact endroit du chemin qu’il a quitté prématurément.   

(6.307)

Déformations

Sensibilité nocturne aiguë (accrue), résonance intérieure amplifiée… serait-ce le manque de sommeil qui déforme ainsi ta conscience… ? Ou prendrais-tu tes vessies pour des lanternes… ?

 (6.308)

Auteur confirmé

Lecture de Jean Grosjean. Propos dogmatiques à l’égard de Dieu. Sa parole manque d’amour. Serait-il un pèlerin intérieur trop avancé pour toi ? Tu le crains.

(6.309)

Chemins présents

Tu sais que le chemin commence là où tu es. Là où tu en es. Que le chemin n'est autre que les évènements qui te sont donnés à vivre, ceux que tu espères, ceux qui viennent à toi, ceux qui te traversent, ceux qui te frôlent et ceux qui s'éloignent (à ton approche). Inutile donc tout voyage ! Car tout est voyage. Inutile tout projet ! Car toute expérience est nécessairement instructive et signifiante. Tu ne le répèteras jamais assez ! Il te suffit de vivre…  vivre la vie simplement… vivre en toute simplicité en acceptant ce que l'existence – cette longue randonnée vers soi et sans doute (en définitive) vers les autres – te donne à vivre…

 (6.310)

En tête du cœur

Double lecture. Aphorismes percutants de Rugpa et réconfortants logions (paroles nues du Christ) de St Thomas. Tu éprouves un sentiment spirituel ambivalent. Tu as l’impression que ton cœur penche vers le Christ et ta tête s’appuie sur Bouddha…

(6.311)

Vœu silencieux

Tu aimerais murmurer : Moines du monde, unissez vos prières pour que s’ouvre le cœur des hommes…

 (6.312)

Points de fuite

Tu adores les points de suspension. Comme si ta pensée refusait ses limites. Comme si ta pensée était en recherche d’horizons plus lointains…

(6.313)

Pas à pas

Tu notes que le pas décisif est celui que tu effectues… à chaque instant…

 (6.314)

Devoir de modestie

Tu écris. Et tu te prends (parfois) pour Dieu. Tu n’es (pourtant) que le scribe du souffle qui te traverse.

(6.315)

Sage parole

Comme le dit l’ecclésiaste, il y a un temps pour chaque chose. Et par crainte, par habitude, tu refuses de goûter à la richesse de chaque expérience…

 (6.316)

A découvrir

Tu ne peux dire l’indicible. Tu dois inventer un vocabulaire nouveau. Découvrir un mode expressif révolutionnaire pour convaincre l’humanité indifférente qui t’entoure.

(6.317)

Tentative

Tu devines (pourtant) que l’art n’est qu’une vaine tentative. Incapable de représenter le réel.

 (6.318)

Marche journalière

Tu es un marcheur de l’ordinaire. Tu chemines dans l’espace sans relief du quotidien. Et tu escalades, chaque nuit, la surface glacée des pages. Chaque jour, tu essayes d’avancer d’un pas.

(6.319)

Candélabre

Travailleur de la nuit. Ouvrier des jours sombres. Tu œuvres pour qu’advienne la lumière en ton cœur. Tu aimerais tant devenir un modeste candélabre pour guider les Hommes dans la nuit de l’ignorance.

(6.320)

Grains de poussière

Tu t’interroges sur ton œuvre inachevée et anonyme. Tu te demandes ce qu’elle deviendra. Tu imagines quelques grains de poussière sous les pas de ceux qui cheminent.

(6.321)

Dés-ambition

Tu acceptes de ne pouvoir sauver le monde. Tu te contentes d’aider ceux que tu croises. Tu sais que tu ne peux que les encourager à se sauver eux-mêmes.

(6.322)

Baroudeur des pages

Le mot lourd et l’écriture pesante, tu poursuis ton voyage en surpoids langagier. En maladroit baroudeur des pages, tu creuses ton sillon sans vraiment laisser de traces. Et tu t’inquiètes (parfois) que nul ne suive tes pas.

(6.323)

Règle fidèle

Tu sais que tu n’as à rougir de rien si tu obéis fidèlement (aussi fidèlement que possible selon ton entendement) à ce que la vie te dicte.

 (6.324)

Concordance

Tu sens tes doigts (en cet instant) effleurer les touches du clavier. Tu accompagnes leur danse au rythme des pensées. Tu regardes cette chorégraphie singulière. Tu sens les fines extrémités de ton corps en harmonie avec les pointes de ton esprit.

(6.325)

Légèreté

Tu as la sensation d’une douceur enveloppante et d’un bien-être presque aérien. Tu as l’impression d’échapper à ton ordinaire tellurique. D’œuvrer à ton désancrage terrestre.

 (6.326)

Illusion

Tu te rêves (parfois) poète solitaire. Et maudit. Mais tu te trompes. Tu as l’âme vide.

(6.327)

Le jour et la nuit

Tu t’étonnes (toujours) de l’éclat de tes nuits. Et de la pâleur de tes jours.

(6.328)

Cri sourd

Tu aimerais crier : poètes du monde, unissez vos vers pour que l’humanité vous entende…

(6.329)

Unique organisme

Tu aimerais tant que les Hommes deviennent les uns pour les autres, la main, le pied, la jambe, la tête, le cœur d'un seul et même corps.

 (6.330)

Ombres écrasantes

Tu te rêves parfois (Ô orgueilleuse ambition) le syncrétique amalgame d'un Jabès, d'un Michaux et d'un Pessoa. Tu es le doux rêveur d'un songe apocryphe. Leurs ombres seules t'écraseraient…

(6.331)

Gap

Tu constates (une nouvelle fois) le grand écart permanent, l’effroyable abîme entre la réalité de ton existence et tes aspirations.

 (6.332)

Réunification nécessaire

Tu sais que nul ne peut parvenir fragmenté en fin de course. Que chacun doit franchir la ligne réunifié. Et tu ne cesses, chaque jour, d’œuvrer à ton rassemblement.

 (6.333)

Faux plat

Tes phrases sont si plates qu'il est bien difficile de percevoir ta pensée. Et dire que tu invites le lecteur à se hisser jusqu'à toi…

(6.334)

Défis

Un soir. Tu regardes une fourmi grimper à la verticale sur un mur. Et tu notes (avec admiration) ce petit défi de la physique. Et tu songes au pouvoir d’élévation de l’humanité en te demandant si les Hommes sauront un jour relever l’immense défi métaphysique.

 (6.335)

Dévoilement

Tu notes une phrase d’Henry Michaux : J'écris pour me parcourir. Quant à toi, tu as, plutôt, le sentiment d’écrire pour découvrir l’identité véritable de l’Homme… lever les voiles sombres qui dissimulent ses paysages intérieurs et explorer la vie (et les horizons) qui l’habite.

(6.336)

Esprit

Tu ne cesses d’explorer ton esprit. Il te semble vide, clair et intelligent. Tu apprends (peu à peu) à découvrir sa nature, son essence et son fonctionnement. Et tu t’étonnes de ne percevoir ni sa taille, ni sa forme, ni sa couleur, ni son contenant, ni son contenu.

 (6.337)

Voyage antérieur

Tu imagines que l’imagination n’est qu’une lointaine mémoire. Et chaque jour, tu entreprends une longue excursion dans le passé ancestral du monde.

(6.338)

Bruissement

La nuit, tu écoutes le murmure des arbres qui te parlent de la nuit obscure des jours anciens et du soleil qui se lèvera (sans doute) demain.

 (6.339)

Matin brumeux

Après une nuit de veille, tu découvres la magie du matin. La conscience encore enivrée par le voile légèrement flottant des perceptions nocturnes dissipe le mensonge de ton regard habituel sur l’ordinaire du monde. 

 (6.340)

Exercice de vérité 

Tu remarques que la plupart des auteurs mettent un point d'honneur à faire de la littérature. Qu’ils aspirent à devenir des techniciens du mot, des experts narratifs, des professionnels de la syntaxe, des spécialistes stylistiques, des maîtres du procédé littéraire, ou même des créateurs langagiers, voire des apôtres du Verbe. Tu ne peux t’empêcher de penser qu’ils relèguent (malgré eux) l'écriture à une simple et stupide activité. A tes yeux, il devrait leur importer d'exprimer le Vrai de la Vie. Qu'importe leur façon de le dire. Le reste n'est pour toi que littérature.

(6.341)

Minuscule fragment

Tu fréquentes (encore) les bibliothèques. Au fil de tes découvertes, tu comprends que chaque œuvre n’est qu’une infime parcelle du réel. Qu’aucune ne peut représenter la réalité dans sa complexité et son incessant mouvement. L’art, à tes yeux, est un échec cuisant. Une représentation partiale, fragmentaire et mensongère du réel.

 (6.342)

L’essence des pages

Tes pages contiennent-elles l'essentiel… ? Tu en doutes… Sans doute (bien sûr) ne le contiennent-elles pas. Mais comment connaître l'essentiel ? Comment en être certain ? Et comment l'écrire ? Comment exprimer l'impossible ? Comment accéder à l'inaccessible ?

(6.343)

Silence plein

La présence te conduit (parfois) au silence. En ces instants, tu n’as nul besoin de mots, d'explications ou de verbiage. Tu laisses advenir le merveilleux de la vie (car tu en perçois, avec une vive acuité, la dimension totalement merveilleuse).

(6.344)

Juste vitesse

Tu remarques que la lenteur est l’une des conditions de la splendeur. A la fois porte d’accès et attitude naturelle et juste pour percevoir l’infinie beauté du monde…

 (6.345)

Utopie

Ah ! Si tu pouvais dire la vie autrement qu'avec des mots… mais comment dire l'indicible…? Comment fixer l'infixable…? Comment donner l'instantané d'un flux…?

(6.346)

Aveu d’impuissance

Que peut la pauvreté de ton langage face la richesse de la Vie ?

 (6.347)

Ouverture permanente

 A défaut de solutions, tu t’évertues à accueillir la vie à chaque instant.

 (6.348)

Espaces

L’espace entre tes fragments serait-il la juste place du silence… ? Et l’espace entre ton inspiration et ton expiration, l’interstice où se dissimulerait le grand mystère… ?

(6.349)

Simples évidences

A celui qui cherche (trop obstinément), tu aimerais formuler cette double question-réponse : qui peut te dire ce qu’est vraiment la vie ? Rien ni personne. Et qui peut t’aider à la connaître davantage et à la vivre mieux ? Toute chose.

 (6.350)

Convergences

Tu devines que l’écriture et la spiritualité te mèneront vers des terres identiques : l'amour et la connaissance.

(6.351)

Elément mouvant

Tu as toujours perçu la vie comme un immense puzzle (un puzzle infini et en perpétuel mouvement) dont chaque existence, chaque événement serait une pièce, à la fois minuscule, unique et irremplaçable.

 (6.352)

Ambition littéraire

Tu ambitionnes d’initier un nouveau courant littéraire : le mouvement essentialiste (l’écriture essentielle). Phrases simples, denses et polysémiques, à la fois éléments du récit et entités autonomes. Mélange de  poésie de l’ordinaire, de philosophie existentielle et de spiritualité. Pour accompagner le lecteur dans son cheminement…

(6.353)

Double condition

Au seuil de la mort, deux choses te semblent essentielles : partir le cœur apaisé (sans regret sur sa vie passée) et s'en aller l'esprit serein (sans crainte de ce qui va arriver).

 (6.354)

Spiriposophie

Poésie, philosophie, spiritualité. L’esprit poétique ordinaire de la sagesse.

(6.355)

Genres mensongers

Un soir. Tu sors d’une librairie. Une question en tête. Tu t’interroges sur le roman et l’essai, seuls genres majeurs de la littérature. Tu constates que le monde n’accorde sa confiance qu’au mensonge et à la raison. Tu te questionnes sur cette apologie du mythe et de la pensée.

 (6.356)

Spiriposophie (bis)

Aux confins des trois disciplines. Au centre de leur intersection, tu ambitionnes ta place.

(6.357)

Dons

Tu aimerais exercer le plus beau métier du monde. Tu aimerais être. Voilà, à tes yeux, la seule activité qu’il serait raisonnable que l’on t’autorise à exercer. Tu imagines que la joie serait ton salaire. Tu serais payé de gratitude et de fraternité. Voilà pour toi le seul commerce et la seule monnaie dont tu serais digne. Mais tu blâmes la force simoniaque qui te pousse à cette pitoyable métaphore marchande. Tu oublies que ce travail t’est offert et qu’il t’appartient d’en offrir en retour, avec une infinie gratitude, les fruits à tous ceux qui tendent la main. Tu sais que chacun tend la main (et le cœur) dans l’espoir d’éclairer son ignorance et de réchauffer son âme qui se consume de solitude. Tu sais que chacun est un mendiant d’Amour. Alors tu te promets de donner, de donner avec joie, de donner de tout cœur, de donner sans compter, de donner sans espérer, de donner aux uns et aux autres, de te donner (à toi-même), de donner de toutes tes forces, de donner tant que la joie te donne, de donner encore lorsqu’elle se retire et de donner plus encore. Tu comprends que donner est ton seul travail lorsque la joie a fait le sien en toi.

 (6.358)

Désarticulation

Tu es (toujours) en quête d’idées (et de perceptions) nouvelles. Tu cherches à t’étirer. A te distendre. Et tu ignores que tu œuvres à ta rupture. Et à ta dislocation.

(6.359)

Rassemblement

Tes perceptions et tes idées nouvelles sont tes éclaireurs, tes coureurs de tête. Elles guident et orientent ton chemin. Et tes perceptions habituelles (ordinaires) ton peloton. Tu aimerais œuvrer à ton rassemblement. Rapprocher la tête du cœur.

 (6.360)

Décalage

Tu l’admets : tes pensées sont plus avancées que ta façon d’être.

(6.361)

Regroupement

Il t’arrive de délaisser la fuite en avant des perceptions et des pensées nouvelles. De tenter de faire mûrir les moins avancées d’entre-elles. Pour t’actualiser. Et te regrouper.

 (6.362)

Scribe

Au fil des pages, tu apprends à devenir un homme de l’être ordinaire. Et un modeste scribe de l’essentiel.

(6.363)

Désappropriation

Tu crains qu’il faille apprendre à devenir pauvre de Tout pour pouvoir goûter (véritablement) aux richesses du vivant – et à la joie d’être au monde.

 (6.364)

Sacrifice

Tu ne cherches jamais à tout prix (surtout au prix du mensonge) le Poétique. Tu privilégies toujours l'Authentique à l’esthétique. 

(6.365)

Dévouement

Tu es fidèle à toi-même (non au sens commun mais au sens vrai). Tu découvres la meilleure façon de rester fidèle à la vie.

 (6.366)

Préférence

Tu préfères (toujours) le Vrai même mal dit à la poésie.

(6.367)

Espoir désespérant 

Tu n’adoptes, en matière de marche intérieure, aucun volontarisme (aucun effort volontariste excessif). Tu évites de revêtir un costume rigide et élégant - aux yeux des autres, mais inauthentique qui ralentirait ta marche. Tu espères moins et réfrènes tes attentes. Tu t’adonnes au faire sans espoir et sans espérance. Tu t’adonnes au faire en poursuivant ta route dans une foi sans espérance. Cette idée te semble moins contradictoire qu’autrefois. Elle te semble néanmoins encore souvent incompréhensible. Il t’arrive pourtant de ressentir avec force la vérité de cette foi sans attentes. Elle te procure une détente incomparable. Tu sais qu'aucune activité ni aucun autre regard te permettraient d'atteindre la douce quiétude dont elle a su t'envelopper. Mais tu en connais le danger : t'attacher à cette sereine détente. Sans saisie, les choses adviennent comme un cadeau, comme une bénédiction, qui viennent couronner tes efforts de ne pas saisir. Et tu prends garde de ne pas tomber dans le piège de l'attente que cette idée pourrait faire naître en toi.

 (6.368)

Famille d’adoption

Tu rêves (en secret) d’appartenir à la longue lignée des auteurs essentiels (mi-chercheurs - mi-philosophes - mi-poètes). De t’asseoir, au bas des marches, à ta modeste place.

(6.369)

Distance

Aujourd’hui, tu apprends à vivre au plus près de toi-même. A proximité du monde. Très proche du monde.

 (6.370)

Spiriposophie (ter)

Tu observes, dépité, l’espace dépeuplé. Les 3 cercles asséchés. L’espace vide de croisements. Et le petit homme assis au centre qui pleure. 

(6.371)

Victoires ouvertes

Tu apprends à ne pas fuir les épreuves. Tu apprends l’indifférence devant la victoire et la défaite. Tu sais que l'essentiel réside dans la façon dont tu y fais face, la façon dont tu les accueilles, la façon dont tu les traverses. 

 (6.372)

Probabilité

Tu crois de moins en moins au hasard. Tu sens que tu es à l'origine des situations et des évènements que la vie pose sur ton chemin.

(6.373)

Homme de l’être

En dépit de tes insuccès, tu préfèrerais que l'on dise que tu as essayé de devenir non un homme de lettres mais un homme de l'être car dans les premières, seul ce dernier t'intéresse.

(6.374)

Apprentissage

Tu as l’intuition que chaque être est en vie pour apprendre à être. Voilà, à tes yeux, l’unique raison de notre présence… en cette vie… en ces multiples vies ici-bas…

 (6.375)

Inentendement

Tu aimerais continuer à dire l'indicible. A raconter la part exprimable de l'ineffable.

(6.376)

Paroles silencieuses

Tu aimerais bannir les mots. Inventer des mots silencieux. Trouver des mots au-delà des mots. Pour dire le silence et le merveilleux. Pour dire la joie et l’essentiel. Pour réconcilier l’être, la vie et les Hommes.

 (6.377)

A-tentation

Tu refuses de tenir le lecteur en haleine. Tu t’abstiens de le précipiter dans le récit. Tu t’interdis de l'éloigner de lui-même. Tu ne veux pas le tenir à distance de la vérité.

(6.378)

Insaisissable

Dans ces pages, tu te mets à nu. Mais tu décèles le mensonge de ton honnêteté. Tu sais que la vérité échappe à ta conscience.

 (6.379)

Lieu de rencontres

Tu notes (à l’instar d’Eri de Luca) que chaque livre est un lieu de rencontres. Un espace où se croisent une foule de personnages : auteur, lecteur, narrateur, protagonistes, symboles, consciences, inconsciences (pans obscurs du monde), univers réels, imaginaires, passé, futur, présent. Rencontres multiples et infiniment renouvelables…

(6.380)

Merveilleuse diversité

Tu remarques, émerveillé, qu’au même instant, la vie se déploie sous une infinité de formes. Cette simultanéité des évènements te fascine. Au même instant, tu perçois la mort, la naissance, l’amour, la haine, la joie, la souffrance, le bonheur, le désespoir, la gravité, l’insouciance, la flânerie, le labeur, le voyage, l’immobilité. A l’instant où tu écris ces lignes, tu prends conscience qu’une multitude d’êtres meurent, naissent, se suicident, font l’amour, dorment, construisent, travaillent, flânent, se reposent, voyagent, lisent, écrivent. Et tu songes, émerveillé et le cœur gratifiant, à la vie, à chaque instant, dans son œuvre continue et simultanée.

 (6.381)

Travail du souffle

Tu éprouves en écrivant un double sentiment d’omnipotence et d’humilité. Tu ressens la toute-puissance du créateur, façonnant les histoires, modelant le destin des personnages, inventant les mots et les concepts, découvrant les idées. Et tu ressens l’humilité de celui qui reçoit ce souffle mystérieux. Tu as conscience de n’être que le réceptacle de ce souffle. Et tu reconnais ton impuissance à le faire naître. Ton seul mérite consiste à favoriser les conditions pour l’accueillir. Et ton seul travail à le capter lorsqu’il te traverse.

(6.382)

Juste place

Note. Ton dénuement est une richesse. Ta vie dépouillée te place (toujours) au cœur de l’essentiel.

 (6.383)

Provenance

D'où viennent ces lignes ? Les as-tu imaginées ? Les as-tu vécues ? Jaillissent-elles des profondeurs abyssales de ta mémoire ?

(6.384)

Pauvre imaginaire

Tu blâmes la pauvreté de ton imaginaire. Tu ne peux créer un univers hors des références du monde. Tu ne peux imaginer un autre espace. Ta structure psychique en fixe les limites. Tu fais appel inconsciemment à un référentiel de concepts dans lequel tu puises tes maigres ressources imaginatives. Tu es incapable de repousser les frontières de tes références et des concepts humains. Tu ne peux échapper aux conditionnements de ton psychisme. Tu ne peux t’évader de ce monde clos. Tu n’imagines qu’à partir du connu.

 (6.385)

Pot-pourri

Tu avertis le lecteur alimentaire. Tu l’informes qu’il ne trouvera, dans tes livres, ni cuisine gastronomique, ni repas familial, ni met raffiné, ni plat de cantine, ni bouffe de cafétéria, ni sandwich de pique-nique improvisé, ni rebus de poubelle. Tu le préviens qu’il trouvera profusion de nourritures (un pot-pourri, divers victuailles, quelques recettes savoureuses, savamment et amoureusement préparées, quelques restes indigestes, quelques truffes délicates mêlées à quelques épices, bref une étrange bouillie à la saveur particulière). Tu lui conseilles de choisir, de laisser, de reprendre, de déguster, de recracher, de vomir et de digérer les aliments proposés et (surtout) d’en transformer quelques-uns en nutriments.

(6.386)

Ustensiles utiles

Tu as conscience que les êtres ne sont les uns pour les autres que les instruments de la vie. Et tu sais qu’il est vain (inutile et présomptueux) de croire autre chose.

 (6.387)

Cercle étroit

Tu vois ton œuvre comme un point minuscule (et invisible) circonscrit dans l’infinité. Tu sais que tu demeureras sans doute - à jamais - l’auteur des horizons limités.

(6.388)

Confiance

Tu agis dans le monde. Tu interviens dans l’existence des hommes. Mais tu t’interroges sur la justesse de tes actions. Tu penses qu’il faudrait laisser faire la vie. Tu te dis parfois que tu fais, toi aussi, partie de la vie. Tu remets en cause ton libre arbitre et ton pouvoir de décision. Tu ne sais qu’en faire. Ils te pèsent. Tu ne sais comment agir dans le monde, comment intervenir dans l'existence des autres êtres. Tu agis en ton âme et conscience. Mais elles te semblent si limitées et si étroites que tes actions te paraissent injustes et inappropriées. Tu aimerais adopter la décision et l'attitude justes. Tu essayes de ne suivre aucun idéal. Tu tentes d’agir dans l'instant selon la situation. Tu fais confiance à la vie qui souffle en toi et qui te dicte l'action à ta mesure, selon ta perception et ta compréhension. Tu œuvres avec prudence dans la confiance.

(6.389)

Double

Tu es un être ordinaire. Et les idées qui te traversent te semblent différentes. Elles te semblent peu communes. Tu t’interroges sur cette ambivalence. Tu aimerais comprendre l’origine de ce paradoxe, dévoiler cette double identité. Tu te demandes pourquoi l’être des surfaces recouvre si hermétiquement l’être des profondeurs.

(6.390)

Chemins apparents

Chez la plupart des Hommes, tu vois l’agitation de surface dissimuler (en vain) le vide et l’immobilité intérieurs et chez quelques-uns (bien rares) tu perçois la profondeur et l’étendue sous l’apparente immobilité des jours…

(6.391)

Empreintes subjectives (universelles)

Tes livres ne sont, en définitive, que les traces de ton expérience. Ton expérience commune et singulière du monde.

(6.392)

Recours

Tu t’évertues à laisser les êtres du monde puiser en toi les ressources pour qu’ils trouvent en eux la force d'accueillir la vie et le courage de poursuivre leur chemin.

 (6.393)