Récit / 2008 / Le passage vers l'impersonnel

J’aurais voulu naître avec un gros nez rouge et de gros souliers ronds. Pour jouer au saltimbanque dans le cirque des peines. Mais à la naissance, les fées se penchèrent sur mon berceau. Pour m’insuffler le désir de l’or : la vérité. Elles y posèrent quelques larmes, un soleil, une plume et une pelle. En grandissant, le monde m’offrit un peu d’encre. Et quelques mines de plomb. Ce furent–là mes seuls présents. Et mes seuls outils.

 

 

Il n’était pas homme ordinaire. Quoique très commun. Il travaillait, mangeait, dormait comme un funambule sur un fil barbelé. Comme un martyr sans bourreau ni échafaud.

 

 

Son existence ressemblait à une onde légère dans une flaque d’eau croupie s’obstinant à refléter la lune. 

 

 

Il ne cessait de pagayer en pagaille. Y consacrait l’essentiel de son existence. Sans destination précise. Sans même découvrir d’horizon. Il allait au-devant de contrées qu’il effleurait d’un doigt avide et tremblant. Animé d’une étrange (et vaine) excitation.

 

 

Au cœur des rivages, il prenait le large. Fuyait les déserts et les foules agglutinées. Et dans les mares où il s’enfonçait, il prenait l’étendue pour un océan ou un verre d’eau. Au gré de ses errances, il prenait les montagnes pour des îles. Et les îles pour des mirages. Les nuages pour des buissons. Et les buissons pour des matelas d’épines qui pourraient, pensait-il, le réconforter. Il prenait les visages pour des peuples. Et les peuples pour des mondes. Et les mondes pour des contrées familières et inconnues.

 

 

Il naviguait partout. Sans crainte. Sûr de son immobilité. Et de son audace un peu folle. Heureux sans doute de quitter la terre immuable des hommes. De s’éloigner du peuple des passants futiles. De quitter l’aberration de ce monde et son effervescence tapageuse. Le monde ne l’avait (pourtant) jamais totalement corrompu. Et ne l’avait jamais vraiment quitté. Il était aussi ce peuple, et ce monde, et ces contrées étaient, elles aussi, farouchement et désespérément en lui.Bref, il fuyait à perte. Et la perte était son destin. Sa pente. Et son avalanche. Son abîme et son refuge. Sa quête. Et son tombeau aussi peut-être.

 

 

Il avait une crainte folle de disparaître. De se répandre. De se diluer dans les mille situations qui surgissaient dans son existence. Le Tout l’effrayait. Ceux qui l’habitaient et ceux qui l’appelaient au dehors. Il n’y voyait qu’un signe probable de sa folie à venir.

 

 

Il dansait parfois avec l’air. Ainsi certains jours, il tournait, tournait, tournait dans l’espace. Tournoyait jusqu’à l’enivrement. Et finissait (souvent) par trébucher sur ses lacets (sans doute encore trop hésitant) avant de s’affaler sur le sol rugueux. Une bosse sur le crâne. Et l’air pitoyable de celui que la ronde a écarté.

 

 

Il lui arrivait aussi souvent de se disloquer, de se décharner, de se déformer. Ses bouts de chair alors se durcissaient. Dans une sorte d’expansion cellulaire désordonnée. Les frontières de ses territoires s’estompaient, se déplaçaient, s’emmêlaient, se démêlaient, s’enlaçaient, s’écartaient. Et finissaient (malheureusement) par se rejoindre.

 

 

Il était un homme que rien n’étonnait vraiment. Que plus rien n’étonnait vraiment. Un homme dont les croyances s’amenuisaient, disparaissaient. Un être aux croyances moribondes.

 

 

Il s’appliquait (avec une farouche détermination) à pulvériser tous les dogmes. Rêvant sans doute de devenir l’un de ces êtres au regard bovin dont la sagesse impulse aux gestes une justesse sans calcul. Un être au savoir ignorant

 

 

Ses errances le conduisaient parfois au juste chemin.

 

 

Au cours de ses égarements, son regard parcourait l’horizon. Là, juste sous ses pas.

 

 

Il avait toujours un volcan en guise de crâne. Et une vie (intérieure) sans mystère. Du feu et des cendres. Avec parfois quelques coulées sombres et visqueuses.

 

 

Il fustigeait toujours (à grands cris) le bord des visages et les masques peints aux élastiques distendus sur les peaux flasques. Il s’échinait avec un sourire authentique de faire fondre le plastique. La braise de ses yeux éructait alors des giclées de lave chaude qui s’éparpillaient sur les joues. Et sa peau brûlante appelait aussitôt le monde à la rescousse.

 

 

Ses jours douloureux s’ébruitaient parfois. Et ses voisins l’applaudissaient en secret. Tant d’heures sombres les ravissaient. Et les distrayaient de l’attente des croquemitaines qui porteraient leurs planches avec un sourire compatissant (et de circonstance).

 

 

Il écrivait parfois. Sur un vieux cahier à spirales. Ou sur de grandes feuilles quadrillées qu’il prenait rarement soin de ranger dans un classeur.

 

 

Malheurs à mes endiableries ! Des mots de Satan ! qui finiront par m’enflammer avant la saison nouvelle !

 

 

En attendant, il laissait les mots remplir leur office.

 

 

Une pagaille sans nom. Difficile à étiqueter. Un désordre clair. Et me voilà estomaqué ! Que pourrait-on en dire ? Je l’ignore.

 

 

Il cherchait ses mots comme sur un fil transparent qui se perdait dans quelques lointaines - et mystérieuses - contrées. Il tombait souvent. Se relevait parfois. Et nul équilibriste ne pouvait venir à sa rescousse. Les tours où il suspendait son fil étaient dérisoires (d’une hauteur dérisoire). A peine plus hautes que les brins d’herbe de son jardin secret. Une hauteur de fourmi. Hautes comme trois têtes d’épingle.

 

 

Il était toujours soumis à l’ordre du monde. Et au chaos de son propre univers. Obligé de marcher l’âme écartelée.

 

 

Il était avide de rencontres. Rêvait de visages harmonieux. De corps lestes. Et de sourires accorts. Mais il n’avait d’yeux que pour ELLE dont il ignorait l’identité. Et l’origine. Elle n’était pourtant (sans doute) qu’un fantôme dans son souvenir. Ou une plaisanterie peut-être…

 

 

Il échangeait parfois les visages. Et les visages changeaient. Sa vie n’était qu’une ronde où les silhouettes apeurées tournoyaient, le cœur enjoué.

 

 

Il craignait la joie. Et ses échardes sauvages.

 

 

Il avait un goût prononcé pour les étoiles. Mais sa salive était encore réfractaire à la lumière.

 

 

Il criait du fond des gorges au monde qui l’appelait. Et seul l’écho s’amplifiait.

 

 

Il se défiait du temps. Et finissait parfois enseveli dans son sablier.

 

 

Un fil. Deux fils. Trois fils. Et les nœuds se tendent. S’emmêlent. Poursuivent leur enchevêtrement. Et mon entrave.

 

 

Un funambule sans fil. Voilà ma vocation. Ma mission. Mon chemin.

   

 

Y a-t-il un miracle des pierres ?

 

 

Il posait parfois cette question à la poussière. Et poursuivait son périple en martelant le gravier de son pas lourd.

 

 

Des ombres. Des ombres. Des ombres. Que d’ombres sous le soleil ! Les poteaux d’angle recouvrent mon abîme. Et me voilent la connaissance des gouffres.

 

 

Midi à ses pas. Minuit en ses fêlures. Et il se cognait à toutes les plaies du monde. Les blessures engorgeant ses veines.

 

 

La moustache en bataille après les baisers voraces (à LA mystérieuse étrangère) épuisait souvent ses forces. Il posait alors une main exsangue sur l’armistice circulaire, spiralé, qui aurait pu le conduire, croyait-il, vers des contrées plus tranquilles. Vers la pleine saison. Mais l’anticipation maladroite dans la poche le désorientait. Et il restait assis sans certitude sur l’apparition des contraires et des extrêmes.

 

 

La solitude s’attachait à ses pas, fidèle et indocile.

 

 

Au-dedans, une hyène à l’affût de ses faiblesses le guettait de son œil bavant. Savourant par anticipation cette proie facile. Et coriace.

 

 

Une extrême douceur frôlait parfois son geste hagard. Une longue caresse sur sa chair insensible. Aveugle à la connaissance que la vie lui distillait depuis la naissance de son peuple, il avançait en titubant. Ressentait parfois le souffle nu de ces doigts inconnus. La puissance de ces mains qui le guidaient et le désorientaient. Le blessaient parfois. Creusant dans sa chair le terrain propice.

 

 

Comment entendre les pas tendres qui s’approchent ? Comment répondre à l’appel strident de cette voix dans le lointain ?

 

 

Le frottement du tissu sur ma chair laisse ses empreintes. Boursouflures passagères. Et sans gravité.

 

 

Il ne pouvait tenir parole à ses mensonges. A ses chimères. A ses espoirs. A toutes ses mascarades sans voix.

 

 

L’œil soupire. Tandis que la bouche crie ou murmure.

 

 

Le silence et le ciel sont inaccessibles. Hors de portée pour les Hommes qui s’éreintent à l’escalade.

 

 

Que le vent pousse mes terres encombrées ! Et que mes habitants me désertent !

 

 

Il n’avait ni cervelle ni (par conséquent) de réflexion. Mais des oreilles abyssales qui s’enfonçaient au-dedans de la terre. Aptes à toucher le ciel. Et à effleurer les étoiles.

 

 

Un jour, le silence lui révéla quelques secrets.

 

 

Les bruits sont des pétales sans fleur. L’œuvre des épines est sans effet. La chair blessée demeure indolore. Le sang s’évapore. La pluie rince toute cicatrice. La chair et la plèbe enfin à hauteur d’azur.

 

 

La tête dans les talons, il se parait pour la marche.

 

 

L’éventualité se présente à nos semelles. Signes toujours de bon augure.

 

 

Il caressait parfois le vent (de ses doigts malhabiles). Ouvrait ses lèvres au souffle. L’assise confortable. Rythmé au mouvement des astres intérieurs, il glissait sur mille constellations. La voûte au-dedans toujours éclairée. Parfois au cœur même des ténèbres.

 

 

Ses pas parfois l’endormaient. L’enlisaient sur les bas-côtés. Et il se mettait aussitôt à ronfler dans son ornière.

 

 

Il poursuivait ses songes. Leur laissait suivre leur cours. Sachant qu’ils l’emporteraient avec eux. A bonne distance de l’égarement.

 

 

Il n’avait ni maître. Ni disciple. Mais des alliés en pagaille. Une fratrie qui vivait à sa portée. Et qui s’adonnait à des unions innombrables (et toujours surprenantes).

 

 

Il appréciait les rencontres qui prenaient des allures de mariages intenses et fugaces. Et les séparations qui ressemblaient à de longs divorces éloignant les âmes qui se rejoindraient plus tard, croyait-il, à la lisière de l’aire qui encadre le temps humain.

 

 

Le vent soulevait parfois ses bottes de plomb. Et ses aventures prenaient aussitôt des allures de chevauchée.

 

 

Le laboureur s’égaye et devient vagabond des prés, quitte son sillon et abandonne sa charrue pour être tiré à hue et à dia vers les sentiers éparpillés.

 

 

Il aimait tant les mots. Et jouer avec eux. Les poser dans quelques exercices de gravité. Et ces derniers lui tombaient parfois - littéralement - de la bouche. Il contemplait alors leur chute, du bout des lèvres, si émerveillé de les voir s’écraser sur son petit cahier.

 

 

La cour des miracles

Il y a au fond de mon jardin un nain, un borgne, un cul-de-jatte, un trépané, un idiot de village. Il y a un peu plus loin un manchot, un fou furieux, un hystérique, un mélancolique décadent et une sirène enjouée. Et à l’horizon, un vieux phare allumé qui égaye le petit peuple des falaises. Un lieu où les troglodytes fréquentent les anges. Les fées les sorcières. Et les diablotins courent comme des sauterelles après les chauves-souris apeurées. Un monde obscur et sans ténèbres. Un monde cotonneux de farces et attrapes. Sans véritable danger. Un petit paradis perdu où il fait bon s’égarer. Et à l’occasion, se perdre. Et je n’en reviens parfois que tard dans la nuit. Quand le bon peuple des rues dort depuis longtemps déjà à l’abri des songes derrière leurs volets clos. Quant à moi, je trimballe partout mon oreiller. Jusque dans mes jours ensoleillés. Jusque dans mes petits matins gris. Jusque dans mes soirées mélancoliques. Toujours mon oreiller bien confortable sous la tête, au-dedans de mon ossature qui épouse mes courbes et mes dérapages. Mes fuites en avant et mes rétractions. Mon oreiller aplanit toutes les aspérités et les fait glisser dans l’abîme pour accueillir la réalité d’un grand souffle absorbant et régénérateur.

 

 

Mon existence perd son importance. Mais n’en a-t-elle jamais eu ? Je vis. Non dans l’étroite et triste résignation que bien des vivants en ces contrées adoptent malgré eux. Mais dans un sentiment jubilatoire et savoureux de non consistance. De non hiérarchie. En réalité, rien n’a d’importance. Tout est potentiellement vivable. Surprise de chaque instant. Aux confins de toutes les solitudes et de toutes les sollicitations du monde, on peut accueillir. Et se laisser cueillir par l’ineffable des évènements, des sentiments, des rencontres, des déserts, des foules, des idées, des pensées, des corps, des bouches, des esprits. Et des âmes. En chaque forme, je renifle l’essence. Le noyau qui brille au-dedans de l’ombre qui les porte ou les accable. Bref, au terme de cette saison, mon poids s’allège substantiellement. Et allonge mon pas et mes lèvres plus enclines au sourire, au rire et aux larmes. Plus avides de baisers et de silence. Plus à même d’offrir une juste parole, jamais sournoise, parfois il est vrai encore coupante autant peut-être qu’une hache (mais jamais guerrière cependant) et toujours spontanée. Spontanéité toujours alourdie par un « entachement » - une surcharge narcissique que je porte tantôt dans ma besace, tantôt accrochée à mes basques comme une entrave, une trace de mon passé si grave et dérisoire, comme la marque de mon peuple, le sceau de mon attachement et de mon affiliation à une longue lignée ancestrale. 

 

 

L’œil surprend ma fantaisie. Et la pare de joie. Comme un présent inespéré.

 

 

Dénigré par la cour des nantis qui se pressent devant tous les trônes – et tous les roitelets – je m’agenouille en silence devant le parterre désert. Et je vois partout présent l’unique souverain.

 

 

Il laissait vagabonder ses pensées. Et elles fanaient aussitôt comme des fleurs sauvages dans un vase sans eau. Avant de refleurir à la belle saison, plus belles encore. Un présent qu’il s’empressait alors d’offrir au vent qui les déposait sur tous les horizons.

 

 

Son espoir d’ouvrir le ciel était immense. Mais il avait beau regarder la lune. Et tendre la main. Il ne pouvait compter que sur son pas.

 

 

Les frontières se glissaient parfois dans ses yeux perdus. Effaçant le contour des silhouettes. A deux doigts (peut-être) de percer le mystère.

 

 

Mais le vent soufflait sans répit. Le rappelant - sans cesse - à son souvenir d’abîme.

 

 

Congédié par mes pairs. Et relégué aux égouts. Le juste interstice de mon destin.

 

 

Il éprouvait toujours quelques craintes face au néant. Mais tentait à présent de jouer dans l’abîme. Et chaque remontée aiguisait sa force.

 

 

Il perdait parfois le fil (le fil de son improbable voyage). Emmêlant ses pelotes aux mailles de tous les filets. Mais quel pêcheur aurait pu le faire prisonnier ?

 

 

L’angoisse a parfois prise sur mes gestes. Mais l’abîme se détourne de mes pas.

 

 

Devant les yeux rigolards, il s’anesthésiait. Ces esclaffements clouaient ses prunelles qui déroutaient aussitôt sa démarche. 

 

 

Une silhouette de champ de blé à toute saison. Voilà notre identité. Soumis au soleil pourfendeur et éclaircissant.

 

 

La plume et le monde sur la balance. Sans contrepoids. Aujourd’hui, sans consistance. Comme allégés par l’espace.

 

 

Un jour, il déclara sa douleur inerte. Et ses blessures aussitôt se refermèrent. Ses cicatrices se recouvrirent de chair. Et il fut sur pied en une saison. Nu sous sa cape de vent flottant au ciel. Une silhouette admirable qu’admiraient les sots - sans doute encore trop frileux - pour se dévêtir.

 

 

La nuit ténébreuse ensevelit mes jours. A l’aube, mon ombre sera recouverte. Anéantie.

 

 

Un jour, il entra en littérature par la porte mal verrouillée d’une décharge. Comme un vagabond en transit. Il n’y rencontra que des hauts de forme pavoisant sur un tas d’ordures. La vérité se trouvait de l’autre côté du grillage. Parmi les clochards et les brins d’herbes couchés sur le pavé.

 

 

Il s’essaya à la confection de cathédrales sans faîte. Pour assister le ciel dans son œuvre : pénétrer les âmes rétives. Les bigots enchapeautés abrités sous leur couvre-chef.

 

 

Ni abîme ni passerelle entre le monde et moi. Mais un même univers constellé de gouffres et de liens.

 

 

Mes songes abritent des paysages chaotiques. Et d’harmonieux paradoxes. Mais aucune carte pour se frayer un chemin.

 

 

J’aurais voulu jouer sur le monde comme sur un tambour. Mais on me mit entre les mains une trompette. Et ma mélodie résonna comme une cacophonie.

 

 

Il avait l’affect captatif. Ne cessait de s’empêtrer dans les nœuds. Et il dut passer l’essentiel de ses jours à défaire les liens…  

 

 

Les poètes habitent les terrains vagues (et les déserts). Loin des rues marchandes où se pressent les foules. Et après leur mort, on les visite en masse comme des vestiges, d’anciennes colonnes ouvertes au ciel. Entre deux vitrines.

 

 

Il explorait la souffrance les yeux fermés. Et s’affranchissait parfois des parois (après s’y être tant cogné).

 

 

J’aurais voulu naître avec un gros nez rouge et de gros souliers ronds. Pour jouer au saltimbanque dans le cirque des peines.

 

 

Les saisons l’égayaient. La pluie, le vent, les nuages et le ciel étaient ses aires de jeu. Un décor où le gibier mourrait sans fracas avant de renaître ailleurs. Sous d’autres cieux. 

 

 

Il ne cessait de hurler sa peine inentendue. De la crier à tous les vents. Jusqu’au jour où il apprit à écouter. Et des voix se mirent doucement à lui murmurer.  

 

 

A la naissance, les fées se penchèrent sur mon berceau. Pour m’insuffler le désir de l’or : la vérité. Elles y posèrent quelques larmes, un soleil, une plume et une pelle. En grandissant, le monde m’offrit un peu d’encre. Et quelques mines de plomb. Ce furent-là mes seuls présents. Et mes seuls outils.

 

 

Et  je m’adonne depuis à l’ingrate besogne de la fouille. J’œuvre sans rémission au vaste chantier. Espérant qu’au crépuscule de ma vie, je puisse découvrir au fond de ma fosse l’oubli des paillettes.

 

 

Les pieds posés au cœur du séisme, il n’avait de secousses à rendre. Sa terre avait perdu toute fermeté. Sur le sol, des plis et des bosses. Des travées d’ornières qui s’évanouissaient.

 

 

Un jour, il découvrit que l’ombre n’avait de tête. Mais mille visages sans reflet. Ni consistance. Et des masques attachés au vent qui glissaient sur ses yeux ébahis.

 

 

Il s’agenouillait parfois devant les ascètes et les anachorètes. Et toutes les fosses d’ébène où pourrissaient les chairs. Mais il restait de marbre (stoïque comme une stèle) devant les statuts et les postures des faces moribondes. Toutes les grimaces des survivants.

 

 

En d’autres terres, il aurait été moine. Mendiant. Ou saltimbanque. Mais en ce lieu, la vie le consigna à la tâche de scribe. Et de vigie. Humble veilleur fouillant de sa plume les recoins des ténèbres pour y dénicher un peu de lumière enterrée sous le sable et la boue. Sous toutes les écorces qui recouvrent les chairs.

 

 

Mille fois, il se perdit. Et retrouva à chaque égarement des allées sombres. Des chemins d’épouvante. Et des impasses ténébreuses. Un jour, ses pas terroristes firent exploser les paysages. Et les pavés jaillirent. Et de son enfer, les collines firent glisser sur ses joues mille pétales. Et quelques larmes de joie pure. 

 

 

Il marchait parfois sans tête. Et sans jambe. Comme un tronc rampant. Entravé, croyait-il, dans sa progression. Mais il était si soucieux de son allure qu’il s’entêta. Et au seuil de l’abandon, des ailes lui poussèrent au-dedans.  

 

 

Les poches alourdies de mille cailloux, il progressait. Alors que la marelle attendait son talon léger. Il ignorait encore qu’il aurait pu rejoindre le ciel en un saut de puce.

 

 

Devant l’immonde, ses yeux demeuraient tristes et emprisonnés. Mais son regard aveugle devinait pourtant derrière l’innommable la beauté des visages.

 

 

Ses ailes poussiéreuses (et collées à la cire) le désespéraient. Il y voyait une aubaine pour le diable caché à mi-hauteur du ciel (parmi les nuages).

 

 

Les provisions amassées au fil des saisons le gênaient aux entournures. Aussi tenta-t-il de s’en débarrasser, en distribuant toutes ses denrées à la ronde. Il rêvait (sans doute) de mourir les poches vides. Mais le sourire aux lèvres.

 

 

J’ai toujours abhorré la traite des marchandises. Piètre négociant certes, mais serais-je par devers moi un habile commerçant ?

 

 

Derrière le mirage des ombres, le soleil. Et sous le soleil, l’obscur se consume.

 

 

Sous les cendres, la braise. Et mes yeux voient derrière l’étendue du désastre tous les ciels printaniers à venir. Les fournées de nuages. Les cargaisons d’orages. Et la fulgurance des éclairs qui les traverseront.

 

 

Rien n’aurait pu entraver son regard. Sinon quelques cils racoleurs. Toujours soumis au reflet du miroir. Et aux yeux croisés au coin des rues.   

 

 

Le cœur prisonnier de sa gangue se brisait pourtant sous les coups de butoir du destin. Et fondait à la chaleur des rencontres. Il avait espoir de se laisser pénétrer par le souffle. Pour retrouver son office.  

 

 

Existe-t-il une route pour ceux qui n’appartiennent au monde et ignorent la destination ?

 

 

Il arborait avec modestie son ignorance. Il ne connaissait en effet ni son origine. Ni sa destination. Mais ses gestes reflétaient la beauté de ceux qui cherchent avec obstination parmi leurs incertitudes.

 

 

Il aurait pu oublier. Mais décida de se souvenir. Et se lia ainsi à l’origine des malheurs jusqu’à la fin des saisons froides.

 

 

L’herbe foulée sous mes pas pourra-elle repousser jusqu’au ciel ?

 

 

Comme une bordée d’herbes fraîches, il se soumettait à la faux du paysan. Conscient parfois d’œuvrer pour le grand laboureur.

 

 

Il lui arrivait de jeter un œil par-dessus son épaule. Et apercevait son enfance le rejoindre à grandes enjambées.

 

 

Aurais-je la force de mourir avec les yeux d’un nouveau-né ?

 

 

Quelques lambeaux du monde habillaient encore sa nudité. Et il avançait la face empourprée, avec ses masques en bandoulière.

 

 

Immobile sur le quai, il contemplait parfois les rails, l’œil hagard et la prunelle amusée sur la foule impatiente des voyageurs.

 

 

L’espace s’éternisait devant lui. Et s’effaçait sous son pas éphémère. Quelle dimension traversait-il ? Il l’ignorait. 

 

 

La destination toujours hasardeuse. Il n’en finissait jamais d’aller. Et de se perdre. Allait-il un jour s’effilocher au vent ?

 

 

Il pensait jouer dans le ciel (comme si l’azur était son aire de jeu). Mais son « je » gisait toujours au fond de ses entrailles. Inerte. Comme si la terre l’avait englouti. Mais loin (encore) d’être à l’agonie, il s’était tapi dans les replis. A l’affût des circonstances à venir.

 

 

L’erreur est condamnable. Du moins le croyait-il avant le périple. Après maintes corrections de ses pas, il dut marcher sur les mains, puis sur le nez, puis avec les talons, puis a été contraint de mettre un terme à sa marche. Seuls les paysages défilaient. Il admit alors la justesse de l’erreur.

 

 

Je m’agenouille parfois sous les cyprès. Toujours avide de m’offrir au ciel.

 

 

J’attends le retour des hirondelles. Les mains jointes. Assis devant le grand portail. Au seuil de la saison inconnue.

 

 

Pourquoi diable t’endors-tu au réveil ? Les barbelés sous l’oreiller t’auraient-ils écorché ? Alors pourquoi ces cicatrices sur ta joue ?

 

 

Il n’est de poète sans voix. Trouve ton souffle pour crier. Et l’appel sera fécond.

 

 

Pas de serrure dans la porte. Pas de porte sur le chemin. Pas de chemin dans le paysage. L’œil se promène en toutes contrées. S’arrête, baguenaude, confesse ses larmes à la prunelle qui lui fait face, explore, découvre. Ne trouve aucun signe tangible de sa présence. Et en rit jusqu’à l’épuisement.

 

 

Aux singes, il faisait la grimace. Autrefois.

 

 

Aujourd’hui, je ne mime plus. L’imbécillité s’est accrochée à mon sourire. Et me confère une juste aura. Je peux enfin marcher le sourire béat devant les singes qui se détournent à mon passage. 

 

 

Nulle place en ce monde. Toujours à marcher dans le vent.

 

 

Je m’arrête parfois derrière les dunes pour pleurer. Et noter mes pas sur l’écorce. Quelques empreintes sur le sable.

 

 

Il marchait d’un pas lent. La main de la solitude sur l’épaule. Si rassurante qu’il pouvait traverser les forêts sombres et les champs clairsemés du monde en sifflotant.

 

 

Les nuages nimbaient sa tête d’étoiles. Les talons insensibles aux clous du sentier.

 

 

Quand le tragique le terrassait, il LUI faisait un signe imperceptible. Et ELLE se montrait aussitôt, réconfortante. Encourageant un rire dans ses sanglots.

 

 

Il s’étonnait du monde encombré de solitude. Lui, le monde l’encombrait. Toujours fidèle à la solitude libératrice.

 

 

Son envergure le cantonnait à l’infini. Mais il restait prisonnier de son incommensurable ambition : l’horizon humain. 

 

 

Je rêve d’absolu. Et lorsqu’il m’arrive d’écarter les bras, mes doigts touchent (parfois) l’infini.

 

 

Sous couvert d’étoiles, les poètes croient toucher le ciel. Mais ils caressent à peine les brins d’herbes de leurs aisselles. Quelques-uns étendent leurs doigts jusqu’aux cimes des arbres sous le regard des grands chênes et des grands hêtres qui se gaussent de ces mains minuscules tendues vers le mystère.

 

 

L’ombre secrète des étoiles brille derrière les paupières closes. Invisible encore pour les yeux fascinés par le monde.

 

 

Mon sourire s’efface. Mes larmes s’effacent. Et mes yeux s’éparpillent derrière les silhouettes. Comme le signe d’une présence (presque) unifiée.

 

 

Il aurait bu à SES lèvres. Mais la coupe était sans bord. Comme un précipice sans paroi. Aussi son regard s’en détourna. Et il continua de marcher, heurtant tous les visages, dévisageant toutes les foules, ramassant quelques poussières tombées du ciel. Toujours assoiffé. Et toujours en quête de la source.

 

 

Un jour, je me suis assis sous le ciel sur un vieux canapé posé au fond de quelques paysages familiers. Pour regarder les hommes et le vent jouer dans la ramure des arbres. Et voir leur bouche se tordre de plaisir et de douleur. Moi, je demeurais lèvres closes. Parfois déroutées de leur emploi par un rire ou une larme que ma langue aussitôt asséchait sur l’écorce.

 

 

Autour de lui, la lumière s’égayait en spasmes bruyants. Et l’agitait d’un rire sous les sombres arcanes du ciel. Eclairant jusqu’aux allées les plus obscures du monde.

 

 

Il se sentait si seul que tout l’accompagnait. Partout des frères pour le soutenir. Et des sœurs pour lui indiquer la route.

 

 

Au fond de ses entrailles, il avait déniché un feu. Et il décida d’y brûler ses racines. Il y jeta d’abord quelques feuilles et quelques brindilles. Et sa ramure couverte de cendres observa la scène avec intérêt. Impatiente sans doute de se réchauffer après ces longues saisons désespérantes.

 

 

Mon passé regorge d’horizons. Et de ciels clairs. Mais les bourrasques poussent mon regard vers le large. Et j’attends le rivage où je pourrais m’étendre. Enfin à mon aise.

 

 

Dans chaque port, une barque attend mon passage. Et mon aptitude à la navigation.

 

 

Il ne cessait de naviguer entre des filets sans maille où les poissons prenaient parfois des allures de sirènes. Avec des bouches béantes et des têtes de pieuvres.

 

 

Les situations l’empalaient souvent jusqu’à la déchirure. Et pourtant, il se laissait  traverser sans égratignure. Mais il saignait toujours de ses blessures anciennes.

 

 

La volonté ne peut tenir lieu de béquille. Notre seul appui : le souffle qui surgit des origines.

 

 

Ma chair dépecée par les charognards laisse entrevoir aux hommes un autre ciel. Et toutes les pluies de sang à venir.

 

 

Seules les âmes transparentes percent les mystères de la climatologie.

 

 

Jamais il n’aurait abandonné les enguenillés à leur sort. Il se serait dévêtu jusqu’à la chair pour les habiller. Et revêtir leur âme. Mais il craignait de mourir dans une cabine d’essayage au milieu du désert. Loin de la foule insoucieuse des nantis et des mendiants.

 

 

Le contenu de ma besace ? Qu’importe ! A présent, je me fous de mon viatique comme de la guigne. J’aimerais le jeter au vent. Pour aller le cœur désabondé…

 

 

Il aurait tant aimé s’écarter des chemins, des bordures, des fossés et des ornières. Mais aucun miracle sur la chaussée. Toujours le même désert. Et la route à tracer.

 

 

L’ensablement est la seule consigne pour ouvrir le ciel à la terre. Mais peu s’y aventurent. L’asphalte est si confortable. L’étouffement et l’essoufflement, voilà la crainte des foules !

 

 

Il aurait gommé toutes les surfaces à coup de machette. Mais Dieu l’invita à déposer les armes. Et à prendre la plume. Pour laisser quelques taches d’encre en guise de sang.

 

 

J’ignore si les survivants ont jeté leur hallebarde pour une cithare ou une paire de sandales. Ma vocation aura-t-elle épargné quelques victimes ?

 

 

Les anciens visages le hantaient parfois. Mais il les savait en bonne compagnie. ELLE les aidait à apprivoiser leur solitude pour retrouver leurs frères. L’union réalisée, il ne pourrait imaginer plus belles retrouvailles.

 

 

Il s’empêtrait toujours dans son excès de liberté. Mais ses entraves le condamnaient encore à l’horizon des barreaux. La clé en équilibre dans la serrure. Et la porte déjà entrouverte.

 

 

Il aurait (sans doute) épousé le vent des déserts si Dieu avait voulu lui épargner les égouts des hommes. Mais la main dans la fange fut son apprentissage. Et sa délivrance.

 

 

La quête du salut. Comme les hommes se trompent, pensait-il parfois. Mais de cette erreur, il savait, que naîtrait la destination. Le départ des lieux grossiers. Et les pas sur les sentiers aux galets tranchants.

 

 

Il me faut à présent apprendre à voir Dieu dans les mains sales. Les gestes maladroits. Les prunelles aveugles. Et les bouches ignares. Mettre encore mille fois mon œil sur l’établi. Pour me laisser inviter à toutes les tables. Et devenir l’hôte de toutes les maisonnées.

 

 

Il n’avait d’yeux à fournir à l’avidité. Mais des gestes simples à offrir au dépouillement. Et un pas souple aux paysages. Pour éclairer le peuple qui l’habitait. Et toutes les foules du monde. Pour tous les siècles à venir.

 

 

L’horizon pour étrave. Et la mémoire pour sillon, je tangue sur le pont. Rivé à la barre. Toutes mes casquettes jetées en arrière. Et mon corps de brume en bandoulière. Je me saborderais volontiers. Mais l’équipage  m’a depuis longtemps déserté. Et je rêve encore de découvrir l’archipel. Comme un pauvre marin qui n’a jamais (vraiment) quitté ses terres. Et abandonné son espoir d’horizon. Toujours la lune brille au loin sur mes lignes de fuite. Quand donc les rivages commenceront-ils à s’effilocher dans le bastingage?

 

 

Il était là. Présent au creux de l’immensité. Et nul regard pour s’en émouvoir. Nulle main pour l’applaudir. Seul face à ELLE. Merveilleusement seul et un peu triste. Il s’égayait avec nonchalance. Sans fracas. Sans perte. Sans gloire. Sans attache. Seul et libre de s’enchaîner à toutes les parois. A tous les piloris qu’il s’était échiné à construire, malgré lui, pour se protéger du monde.

 

 

ELLE l’observait de ses mille visages éparpillés. Mais l’opacité de ses (propres) prunelles le glaçait d’effroi. Accrochés à ses paupières, ses yeux ternes lui éclataient au visage. 

 

 

Le ciel bleu entrave mes pas sous les branchages. Que faire des brindilles et des ramures ? Des mille piaillements sur les branches ? Pourquoi suis-je si peu disposé à jeter chaque nuit un œil sur l’écorce ? A peine curieux du reflet de la lune qui la recouvre ? Mais toujours soucieux d’éclairer le peuple des arbres.

 

 

J’entends toutes les solitudes du monde qui appellent - sans espoir ou avec trop d’espérance parfois - cette présence de leur cri et que leur yeux ignorent ou bannissent, fouillant de leurs prunelles tristes et avides, parmi les visages une chaleur que nul ne pourrait leur offrir et qu’ils portent déjà en eux enfouie. Au cœur même de leur chair. 

 

 

Dieu s’invitait parfois dans son désert. Mais il ne savait encore le distinguer dans les cris et la prunelle des foules. Lorsqu’il entendait les hommes gémir et gesticuler, il s’empressait de sauter de son balcon - suspendu au-dessus des têtes - pour mordre chaque mollet. Comme un jeune chien fou, ne sachant reconnaître dans le troupeau les brebis prêtes pour la traversée.

 

 

Il pesait de tout son poids sur la branche, comme un fruit trop vert, incapable encore de se détacher. L’arbre patientait. Sans réprobation. Sans espoir. Imperturbable sous le sourire attendri de la lune et le gloussement des étoiles.

 

 

Les portes dorées abritent maints dédales tragiques propices à l’égarement. Mais qu’elles cachent des porches inespérés, nul, au cœur du labyrinthe, ne peut l’ignorer.

 

 

L’envahissement de l’eau. Ma chair submergée du dedans et du dehors. Etre engouffré dans la déferlante.

 

 

Il jetait parfois à la volée quelques cailloux vengeurs sur le visage des passants. Pour toucher la flamme enfouie au fond de leur âme et la redresser vers le ciel.

 

 

Il rêvait que jaillisse des eaux profondes, l’arbre unissant la terre et le ciel pour que se ravive enfin le feu qui enflammerait la terre. Mais l’aridité le ramenait sans cesse à son désert. Un désert qu’il lui fallait pleinement apprivoiser. Et habiter. Avant que n’éclosent les premiers pas fraternels.

 

 

Il lui fallait (aussi) apprendre l’étreinte caressante sur les formes vivaces et orgueilleuses. Et sur la matière inerte ceinturée par le désespoir des vivants.

 

 

Nul n’avait encore jamais salué son geste ni les griffes qu’il avait en guise de doigts. Elle seule, connaissait l’intention du geste.

 

 

Il espérait qu’Elle éclaire ses pas. Et ses nuits. Mais Elle ne cessait de s’éloigner en silence (du moins le croyait-il). L’abandonnant à son désert. Exigeant sans doute qu’il creuse davantage - au-dedans de sa chair - pour faire jaillir la source. Et qu’on puisse s’y abreuver enfin. Mais il était si impatient de poser quelques jarres sur le chemin pour apaiser la soif des hommes - encore trop ivres et trop avides de leurs maigres fioles pour goûter à la saveur de l’eau dont ils étaient déjà emplis - qu’il n’avait conscience de sa propre ivresse.

 

 

Seul dans l’hiver. Et le printemps qui tarde à venir. Quand donc cesseront les saisons ?

 

 

Il s’empêtrait parfois dans ses jeux de saveur. Prisonnier des mouvements qui le traversaient. Il tentait de les saisir. Se laissait détenir. Les retenait. Et se laissait encombrer.

 

 

Un jour, assis au milieu du feu, il se laissa dévorer le visage. Mille bêtes voraces fondirent sur lui. Il les accueillit le cœur palpitant. Les yeux clos et la bouche déformée par la peur. Mais en place du festin, il recouvra une vue nouvelle. Et les mille bêtes aussitôt se dispersèrent. Et se transformèrent en une femme sans âge. Tantôt accorte et maternelle, tantôt amante et fiévreuse. Tantôt douce et caressante. Tantôt énergique et mordante. Il finit par l’épouser. Leur union fut longue et savoureuse. Comme un avant-goût (sans doute) de leurs noces éternelles.

 

 

Autrefois, je me terrais derrière quelques palissades pour mener à bien mon chantier. Aujourd’hui, nul édifice et nulle construction en vue. Mais des nuages de poussière et des terrains vagues - vastes comme l’océan - que je contemple, le sourire aux lèvres. Et la gorge déployée devant les gratte-ciels alentour.

 

 

Autrefois, je susurrais des mots sans joie que je jetais contre les vitrines. Et sur les passants ahuris. Aujourd’hui, je me soumets à la poussière. Emerveillé devant les monticules d’argile, les éboulis et les gravats. La condition de l’univers.

 

 

Nulle déviance en mes gestes. Et nulle déviation sur mon chemin. L’itinéraire est à présent sans importance. Chaque lieu est un voyage.

 

 

J’ai toujours tenu le souffle en haute estime. Mais pourquoi ai-je tant négligé la respiration ?

 

 

La magie opérait parfois. Il s’imaginait alors magicien. Mais seule, la baguette dans son regard dansait. Et l’invitait à tournoyer, émerveillé, avec le monde.

 

 

Dans ses jours d’égarement, il déménageait en tous points ses opinions. Ne sachant où les poser, il les rangeait en tous lieux. Libérant ainsi l’espace.

 

 

Après maintes batailles, il finit, de guerre lasse, par conquérir ses défaites. Et apprit à sortir victorieux de tous les armistices.

 

 

Un jour, il s’agenouilla en ses terres. Et enterra tout désir de conquête.

 

 

Un soir, il rompit sa chair. Et la partagea. Et la terre (en retour) lui offrit mille corps vaillants et victorieux.

 

 

Il traversa de nombreux gouffres. Et y découvrit quelques cimes.

 

 

J’ai toujours combattu mes démons (avec rage et âpreté). Avant de me résoudre à les convertir en frères.

 

 

Il apprivoisa l’incertain. Laissa l’horizon se dessiner. Renonçant - malgré lui- à savonner la pente où il glissait.

 

 

A l’issue du premier puzzle, les pièces s’effacèrent d’un souffle. Et retrouvèrent l’espace vierge. Au suivant, il laissa les forces en mouvement trouver l’agencement des éléments. Il y participa sans un regard sur ses défaites et ses triomphes. Savourant chaque pas. Et partout la présence. Situation après situation. Evènement après évènement. Sans impatience, ni ambition. Dans le mystère de l’origine et de la destination. Satisfait (simplement) des combinaisons en élaboration.

 

 

Je voyagerais comme un vagabond émerveillé du trésor qu’ELLE porte en nous partout où nous allons. Ensemble...

 

 

J’ai dû renoncer à son oreille. Et à mille oreilles, j’ai dû me confier. Quelques-unes m’ont écouté. Mais toutes ont fini par s’éloigner, lassées par mes bavardages et mes plaintes. Une s’est attardée plus longuement au creux de ma joue, appuyant sa chair contre mes lèvres. Mais elle aussi finit par s’écarter. Et m’abandonner à la solitude. Je dus alors confier ma peine aux arbres, au vent, à la nuit, au ciel, à la terre, aux pierres et aux nuages. A toutes les herbes folles du chemin. Et (Ô miracle !) une voix en moi accueillit ma plainte, me consola et fit naître un sourire sur mes lèvres. Aujourd’hui encore, cette voix m’accompagne. Et chaque jour, je continue de lui confier mes rires et mes larmes. Mes gestes, mes pas et ma parole. Elle ne me quittera pas. Jamais. Attachée à ma présence comme je le suis à la sienne. Je suis seul et sommes deux à présent. Et nous allons ensemble, délivrés de toutes ces voix passées, offrir notre parole (une autre parole) à tous ceux qui fouillent désespérément les visages, leur dire de s’ouvrir à une chaleur qui les habite et que nul autre ne peut leur offrir.