Journal poétique / 2008 / Le passage vers l'impersonnel

Chaque jour, il s’attardait sous la motte. S’échinait à la rude besogne, sous les pas des vivants. En lançant quelques regards fugaces vers le ciel pour y décrypter un signe, y puiser un peu de courage et d’espoir avant de replonger à l’abri des entrailles.

 

 

Chaque jour, il traçait le reflet du ciel à la chaleur de la plume. Consignait l’infime et l’intime au fil des saisons. Consumait ses jours clairs et ses pages mortes au cœur des cendres.

 

 

Partout il voyait les hommes crépiter sur la terre, s’enchaîner aux pierres sur le gravier des allées, s’enhardir au son des cloches, s’agenouiller vers le ciel, éclabousser le vent de leurs douleurs béantes, s’enfoncer au-dedans et frémir. Partout il voyait les hommes aux jours vides bailler d’indigence devant l’espoir de l’horloge.

 

 

Lui, s’attardait sous la motte. S’échinait à la rude besogne, sous le pas des vivants. En lançant quelques regards fugaces vers le ciel pour y décrypter un signe, y puiser un peu de courage et d’espoir avant de replonger à l’abri des entrailles.

 

 

Chaque jour, il écoutait les hommes piétiner le monde de leurs bottes bruyantes. Et chaque nuit, il s’enfonçait dans l’écorce pour estomper le vacarme des hommes. Et sa peur écrasante des jours.

 

 

Sa plume abreuvait le récipient des heures. Mais sa paume écarlate éteignait les signes - tous les signes - en son creux.

 

 

Ses sentences mutilées aux bruits qui grondent éclairaient l’en-bas. Le seuil déclinant des marches en deçà de l’échelle.

 

 

Dans les ruelles enguenillées, ses sombres échos et ses grimaces attisaient le rire des hommes. Egayaient la bouche des pantomimes ridicules.

 

 

Pourquoi rêver de s’exposer aux vitrines du monde ?

 

 

Chaque soir, il songeait à la lumière brune, aux regards décharnés entassés à la hâte sous le bruit des bottes. A l’écho des cris sur l’asphalte souillé. Aux cheminées qui crachent leur odeur d’agonie et figent la nuit éternelle.

 

 

De ma plume jaillit parfois le ciel profond. D’infimes souillures sur l’écorce.

 

 

La lumière advient souvent au plus sombre. Mon souffle déchire alors l’abîme. Comme une éclaircie sur la peau tremblante du monde.

 

 

Chaque jour, il s’échouait à la frontière des continents, les mains tendues vers la terre des promesses. Immobile devant l’ossature de la forteresse qui refoule vers les vagues et la terre brûlante où s’épuisent les Hommes.

 

 

L’ignorance se pare d’oripeaux. Et finit par s’affaisser en son creux.

 

 

L’éternel ressassement éloigne la paix que le cœur appelle sans fin.

 

 

Le silence illumine la voix dont on ne peut encore deviner la présence.

 

 

Derrière l’humble silence, il devinait la richesse de ceux qui savent. Et dans la clameur des mains, il décelait l’insolente connaissance de ceux qui ignorent. Toujours englué dans l’ignorance des foules, il regardait se jouer l’inéquitable joute des figures à inégale distance du mystère.

 

 

Les visages simples et les cœurs humbles déracinaient parfois son ciel. Eclairant un instant son regard ombrageux.

 

 

A l’abri des parcelles closes, il émiettait ses peurs. Et enracinait - malgré lui - l’origine de l’angoisse.

 

 

Chaque jour, il trompait sa solitude devant l’écran de glace (où dévalait son œil torride). Simple matière à remplir sa main moite. Et son cœur si serré.

 

 

Chaque soir, assis devant la lucarne bleutée, il assistait - incrédule - à l’ablation des pensionnaires célestes (et des mercenaires exaltés) sur l’autel du sang. Un sang moite qui se répandait dans les veines du peuple et abreuvait la terre de la pire éternité.

 

 

Le corps repu. Et le cœur décharné par l’opulence des jours. 

 

 

Son cœur palpitait dans l’attente d’un doigt qui l’effleure, d’un regard qui l’arrache à ses masques et à ses voiles.

 

 

Son soc déchirait parfois le ciel. Enterrant son éternité sous la motte. Le laissant à jamais seul. Et égaré.

 

 

Devant la glace, ses lèvres reflétaient l’hideuse grimace des singes lettrés. Et derrière ses masques, on devinait la sébile qui recueillait ses larmes.

 

 

L’aube effleurait parfois sa bouche. Envolant ses traits dans la nuit ancienne.

 

*

 

Il dévastait le ciel de ses prières. Et lézardait (toujours) la terre des promesses.

 

 

Il déformait les yeux du temps. Confinant la présence dans le gouffre à venir.

 

 

Le cœur boursouflé d’abondance aveugle l’esprit. Et nourrit la confusion des sens.

 

 

L’ombre est notre demeure. Et chacun s’y reflète au gré des astres.

 

 

Entre deux averses, il regardait passer l’ignominie des hommes sous le couvert de l’uniforme. Devinait le sang et les cris sous le sabre rangé à l’abri du fourreau orné. Le sillon des hommes qui déchire la terre. Les laboureurs désespérés ouvrant leur béance et amoncelant la plèbe qui les recouvrira. Les champs de blé gorgés d’infortune, les épis dorés et les récoltes amères. Et il voyait partout le soc mille fois passé qui émiette l’espoir d’un autre ciel.

 

 

Gonflé d’insignifiances, l’homme se complait sous les réverbères. Et pâlit toujours à l’aune des étoiles.

 

 

Les laboureurs d’éternité se reposent à l’ombre de la charrue. Ouverts aux joies de l’horizon.

 

 

En nos jours glorieux, la mémoire s’efface sur la tombe de nos pères.

 

 

Les jours cléments surgissent au seuil des matins clairs. Dans l’aube furtive, on re-découvre l’inégale douceur du baiser fraternel.

 

 

La vertu est la carapace de l’ombre. L’éternel sarcophage de nos mensonges.

 

 

L’ascèse du rien pesait sur son regard de dompteur sans costume. La crinière dans la poche, il s’élançait, le fauve au bord du cœur.

 

 

L’effroi condamne au sang. A la pâleur des yeux. Et au pied des murs martyrs, chacun se mire dans ses flaques d’orgueil.

 

 

Son œil au cœur des braises attisait sa brûlure. Et les fontaines dévoraient son feu. Mais sous les cendres, il imaginait un monde neuf et sans histoire.

 

 

Quand la mémoire découvrira-t-elle la présence hors du temps ?

 

 

Le ventre du monde l’engouffrait, le mâchait et le digérait. Et il en ressortait toujours excrémenté

     

 

Dans l’immense forêt dépeuplée, il se frottait aux arbustes et aux épines fragiles. A toutes ses ombres herbivores.

 

 

Recroquevillé dans ses frêles tranchées, il ensevelissait ses pas.

 

 

Au cœur des batailles, il était l’éternel soldat. L’éternel prisonnier. L’éternel scélérat de son peuple.

 

     

Sur le chemin, il croisait peu d’hommes sages. Et parmi les arbres silencieux, il rencontrait des bavards. Et des orgueilleux en attente de ciel.

 

 

Il se balançait parfois dans le vent, entre l’astre et la terre. Le front rougi, la nuque raide et la gorge haute sous la cime des arbres offerts à la lumière.

 

 

Au front de notre bel esprit se terre notre âme inculte. Qui connaît la pauvreté souveraine au pays essentiel ?

 

 

Sur le sentier des promesses, il croisait parfois des pèlerins en chapelet qui espéraient encore en cheminant vers le pays des songes.

 

 

Au bord des lèvres, son cœur jaillissait parfois en encre noire.

 

 

Notre peuple ruine sa demeure. Innocent à ses yeux. Et toujours assassin en son foyer.

 

 

Il dévalait la pente, déchiffrait les signes et s’égarait sur la sente, enfonçant l’horizon à ses pieds.

 

 

J’attends, le cœur triste, la tempe battante et le rouge aux pommettes que les orfèvres du profit détraquent la belle mécanique.

 

 

Il espérait - malgré lui - le retour des temps anciens où les bourses étaient dans les poches.

 

 

Le temps chargé des vents passés alourdit la balance. Et enfonce notre présence au cœur des marécages. L’appel lointain (encore trop lointain) nous égare. Et écrase nos pas sur l’horizon.

 

 

Les réverbères sont notre seule lumière sur terre. Ils éclairent nos racines que nous explorons sous le reflet ironique de la lune. Pourrions-nous passer mille nuits sans ombre pour éteindre nos jours ternes sous le soleil ?

 

 

Au plus proche des étoiles, il interrogeait la présence qui accompagnait ses pas vers les contrées immuables.

 

*

 

Il buvait (toujours) à la coupe l’usure des jours. Et le chagrin des années.

 

 

La vie sur terre, tournée vers le ciel, enterre (à jamais) nos siècles éternels.

 

 

Son regard perdu découvrait le soleil lointain. Et la nuit passagère. Le ciel d’ici-bas.

 

 

En regardant l’horizon, il entendait le cri des poissons piégés dans la nasse. L’appel de l’océan. Et le rire borgne des marins sur le chalut.

 

 

Il appelait parfois le souffle déchirant de l’enfance. Et le vent des années aussitôt s’engouffrait. Balayant tous les paysages.

 

 

Les murs écorchaient son visage. Et ses yeux cherchaient partout la faille où se glisser.

 

 

Il patientait depuis l’enfance devant l’horloge. Attendant l’heure où l’aigle embrasserait la colombe.

 

 

Du ciel, l’œil voit le dérisoire du monde. Mais de la terre, il boursoufle les paysages. Tous les paysages sous l’horizon lointain.

 

 

Il s’attardait parfois sur le visage de Dieu, assoupi au creux de sa main. L’effleurait du bout des doigts et voyait aussitôt les anges s’envoler vers les cimes, s’arrêter un instant sur la crête pour danser avec les ombres et repartir au gré des nuages poussés par le vent.

 

 

D’un trait, sa main esquissait le monde. Et d’un mot, il dessinait le ciel sur terre. Recouvrant aussitôt les âmes d’écume, de pluie, de pleurs et de cris.

 

 

Face aux visages, il entendait les joies du monde. Mais derrière, il devinait les pleurs silencieux.

 

 

Au pied des fourmis, il s’inclinait. Comme un géant succombe à l’invisible.

 

 

Comme une hirondelle gracieuse, il attendait le jourqui monte au bord du chemin.

 

 

Le balai, le bol et la cuiller attendent notre main. Leur part de lumière pour éclairer nos jours ordinaires.

 

 

Une lampe dans la nuit. Comme un phare pour les innocents où viennent s’échouer les papillons.

 

 

Devant l’invisible, sa bouche était muette. Et son œil était clos. Son cœur isolé - trop longtemps isolé - renouait le lien terni par les voiles de l’insuffisance et de l’orgueil.

 

 

Il rencontrait partout des foules d’affamés qui convoitaient les mines d’or. Et quelques assoiffés qui amassaient la richesse cachée au fond des malles des poètes – et tous leurs trésors crachés par les mines de plomb. Un monde de mendiants faméliques.

 

 

Aux premières heures de la nuit, il entendait le ciel s’ouvrir. Quand le monde rêvait derrière ses volets clos.

 

 

Les jours sans lendemain déchiraient ses nuits. Appelant toujours le soleil lointain.

 

 

Entre le monde et lui, il devinait un ciel invisible. Une nuit peuplée d’étoiles à venir - qui brilleraient peut-être demain en plein jour.

 

 

Son âme s’enhardissait devant l’azur éclairé. Et animait ses ombres sur la page. Chaque nuit, sa main veillait. Et attendait le reflet de l’astre.

 

 

Son cœur crédule espérait le passage des anges sous l’arc-en-ciel. Mais il ignorait toujours la grimace de Dieu émiettée par la pluie.

 

 

La nuit, je regarde la ville illuminée attendre son heure. Le repos des jours meilleurs.

 

 

Le silence se penchait parfois sur ses bruits. Et il entendait l’écho sans fin derrière son visage.

 

 

Il scrutait souvent  les âmes silencieuses assises derrière leur fenêtre, savourant le spectacle du monde et les jours tranquilles.

 

 

Son pas traînant sous la lune ralentissait son envol.

 

 

Le soleil réchauffait parfois son âme. Lorsqu’il souriait, heureux sous la pluie.

 

 

Il rêvait d’ouvrir sa terre aux âmes et aux ventres moribonds. Et d’ensevelir les repus sous une nuée de cris.

 

 

Sur la dalle, il voyait le trait volumineux de l’enfance s’écailler. Comme une tristesse ancienne émiettée.

 

 

Aux yeux du ciel, les gouttes se perdent toujours à l’horizon.

 

 

Assis parmi les feuilles, il sentait parfois un tronc s’enfoncer au creux de son ventre. Et s’enraciner dans son cœur.

 

 

Sous le reflet de la lune (toujours défaite par ses nuits), il s’attardait, l’œil maussade, sur la longue chevelure qui gisait parmi les ronces.

 

 

Les lignes du ciel qu’il traçait en vain ne pouvaient encore éclairer le peuple qui l’habitait.

 

 

Dans le miroir, derrière les éclats de son ciel dérisoire, son reflet se dévoilait peu à peu.

 

 

Il peignait. Sans relâche. Mais ses couleurs n’éclairaient que les ombres. Et son geste sans ravissement.

 

 

Sur la table, la chandelle éclairait l’espace. Et entre le marteau et l’enclume, il entrevoyait l’étroit passage où se faufile la pensée.

 

 

Derrière l’apparence, il voyait le cercle où brille l’essence des êtres. Comme une vague lueur souterraine.

 

 

Il scrutait le ciel. Et au-dessus des nuages, il regardait parfois l’œil qui l’observait.

 

 

Sa dépouille se balançait (toujours) sur la potence des heures.

 

 

Sous sa plume légère, la feuille parfois se courbait. Envolant un mot vers l’écorce du monde.

 

 

Son cœur blâmait en secret les silhouettes qui marchaient à l’horizon. Le reflet des ombres qui l’habitaient. Incapable encore d’épouser l’ombre et la silhouette, de distinguer les reflets et de reconnaître la trame unique de l’écheveau.

 

 

Il croyait la vie sans détour. Comme un sillon perdu dans un champ de ronces.

 

 

Son cœur si prompt à s’élancer après la joie ne saisissait que des larmes emportées par le vent.

 

 

Il disséquait avec mépris le cœur humain. Toujours, à ses yeux, frivole au dehors. Et si tragique au-dedans, jetant partout sur la terre son sang glacé.

 

 

Les roues du temps embourbent notre sillon. Creusent notre tombeau. Notre trop précoce sépulcre.

 

 

Il marchait tête nue et la mine renfrognée parmi les visages à l’abri des parapluies qui complotaient contre les nuages, implorant le ciel de faire briller sur leur terre un soleil sans promesse.

 

 

Il refusait de rejoindre les bataillons sans destin avançant, croyait-il, en rang et à l’ombre des dangers, suivant leurs silhouettes à bonne distance sur l’horizon.

 

 

Il haïssait les cœurs intacts qui se lèguent de père en fils. Au fil de générations sans richesse. Mais ne trouvait encore nul trésor sous ses pas.

 

 

Son cœur ébréché répandait son suc amer. Se vidait de son fiel et trébuchait sur toutes les contrées souffreteuses, avalant la vaine espérance des vivants, et incapable encore de dévaler, joyeux, les pentes dévastées.

 

 

Sa trogne irascible escortait toutes ses humeurs. Et il errait des jours entiers, recouvrant le monde de son linceul.

 

 

Sa tête moribonde plantée à la source percevait pourtant sous la roche la liberté. Comme un lointain murmure.

 

 

Les masques derrière les visages le fascinaient. Derrière l’ultime masque, il voyait la grimace. Et derrière la grimace, il devinait le sourire intact, la main ouverte et le regard qui s’émerveille de toutes les malices du monde.

 

 

Comme un passe muraille malhabile (et inexpérimenté), il se heurtait aux murs indifférents, effrayé de la transparence du monde.

 

 

Sur nos terres ancestrales, notre enfance sanguinaire s’éternise.

 

*

 

La solitude enferme le singulier derrière la tristesse des barreaux. Et condamne aux stigmates de l’enclos. Puisse-t-elle un jour devenir cœur de résonance où viendraient mourir les échos du monde, la cage ouverte à l’universel où bruisserait enfin la joie derrière les lamentations du peuple humain.

 

 

Devant la glace, son regard surprenait l’effroi de son reflet.

 

 

Derrière nos rides, le sillon des années. Et le souci des jours.

 

 

Au cœur de l’oubli, il songeait à la présence sans mémoire.

 

 

Au clair de lune, il écoutait parfois (d’une oreille distraite) les bourgeons confier leurs soucis des jours. Il entendait leurs murmures et leur crainte. Et devinait leur espoir de voir se lever le soleil le lendemain.

 

 

La lumière de minuit illumine nos paupières closes.

 

 

Au cœur de l’indiscipline, il saisissait le mouvement naturel de l’ordre, l’impulsion du vivant en quête d’anciens territoires envahis par l’obéissance et le mimétisme. Dévastés par la tradition et la crainte.

 

 

Au cœur de la faille, il effleurait parfois la cime de l’invisible, la ligne de crête où cheminent côte à côte la raison et l’intuition. Le règne de la connaissance au-delà des confins.

 

 

Chaque soir, il sculptait ses paroles dérisoires sur l’écorce. Contre l’oubli du monde et l’effacement des mémoires. Pour que l’Homme d’Après commence le périple sur les épaules de celui d’Avant et poursuive ainsi la marche du peuple humain.

 

 

Son silence profond et solitaire voyait éclore mille rencontres où s’enracinait la présence du monde. Mais dans ce monde sans trace, son oubli exultait. Sa mémoire s’effaçait. Figeant ainsi l’instant dans l’espace impossible.

 

 

Certaines nuits, il apercevait l’espace sacré du monde, le cercle invisible où dansent tous les hommes ivres de joie.

 

 

Il était prêt à embrasser la mort. A voir se répandre la flaque épaisse et les charognards se repaître de sa chair encore palpitante.

 

 

Une étincelle dans la nuit guidait sa dérive. Encore captif de la mer avide. Et toujours accroché aux déferlantes.

 

 

Humble et étonné devant le mystère qui s’approfondit et se renouvelle, il se surprenait hagard.

 

 

Quelques étreintes accueillantes nous sauvent parfois du naufrage. Et le sourire du monde à nouveau nous enchante. Mais derrière l’espoir, la farce nous ravage. Et nous humons la vérité qui s’éloigne devant nos pas trop volontaires.

 

 

Happé par le vide, il sentait sa chair écartelée entre deux rives.

 

 

Nulle vérité au-dedans. Sous le sentir fallacieux, nos ombres oscillantes s’entrelacent et recouvrent toute clarté.

 

 

Aux jours sombres succèdent les jours clairs où le soleil nous enivre. Et aux jours justes, notre cœur se repose de son labeur coutumier.

 

 

Chaque jour, il croisait mille visages. Mille bouches. Mille grimaces fétides. Mille corps ardents frottant et écrasant leur chair, entourant sa solitude suffocante et désemparée.

 

 

J’aimerais parfois me hisser sur les épaules du destin pour contempler ma chute dans le lointain.

 

 

Certains jours flottent à nos fenêtres des bannières sans gloire qui muent toutes conquêtes en défaites.

       

 

Dans la chair s’approfondit la blessure qui creuse la tendresse où naîtra la joie.

 

 

Sur l’écorce, il frottait sa peau écorchée. Et voyait, hébété, le sang séché des épreuves, la tragédie du peuple humain. Et le mystère des origines émietté par sa main. La coulure de l’encre comme des taches qui recouvrent la blouse du peintre, comme le sang sur l’étal du boucher. De la matière vivante découpée en lamelles et exposée aux yeux impassibles.

 

 

Il s’acharnait sur ses blessures, croyant invalider la matrice de l’angoisse, et s’enfonçait pourtant à chaque secousse un peu plus loin au fond de la béance. 

 

 

Finirais-je englouti ? J’aimerais tant avant d’être jeté sous la terre, abandonner mes tempêtes au fond du gouffre.

 

 

Sur ses parois, la glace se fissurait sous le poids des gestes. Et se lézardait en reflets trompeurs, qui éloignaient le ciel lointain.

 

 

Je devine la légèreté consistante de l’être, dénué de faim, dévêtu de singularité se parer de la tunique essentielle. Et dévoiler le corps universel.

 

 

L’esprit des brumes évapore ma raison des mots, extrait le sens des signes, perce (un instant) le voile. Et finit par retremper mon œil dans la sève enfumée de l’écorce.

 

 

Il voyait sur les visages tous les rêves du monde. Et distinguait derrière les têtes le ciel qui s’engouffrait.  

 

 

La gloire oscille entre les fontaines. Et nous renâclons toujours à poser notre regard contre la source.

 

 

L’ardeur coutumière des passants l’écorchait. Et il regardait, le cœur à vif, leur visage griffé d’ennui, leur pas creusant la brèche, déchirant les paysages de leurs semelles et de leurs prunelles carnassières.

 

 

Chaque jour, il maudissait la rumeur lumineuse de l’aube. S’impatientant de voir le crépuscule la réduire en miettes.

 

 

L’âpre labeur des jours et ses mille desseins éparpillés s’effacent toujours à la nuit.

 

 

Il posait l’oreille contre les murs silencieux qui l’entouraient. Et entendait bruisser partout les injures au sacré.

 

 

A l’orée des clairières sombres, l’arbre attend la graine. La graine dont jaillira la sève qui poussera son écorce vers l’agonie, soumise à la mue éternelle du peuple éphémère. 

 

 

Mille rencontres en une saison. Mille rencontres carnassières qui grignotent et avalent. Mille blessures qui effacent du monde. Mille rêves brisés de solitude. Mille retours sanglants vers ceux dont l’œil nous nourrit et nous reflète. Notre vie durant, nous nous exerçons. Nous nous épuisons à l’âpre labeur de l’Homme.

 

 

Le souffle tragique du néant s’abat sur nos plaines encombrées. Balaye toutes nos carcasses dérisoires empilées en notre béance.

 

 

Il s’échinait à balayer le sable des existences comme une traînée d’étoiles, soucieux du socle qu’elles portent derrière les voiles. Au creux de la chair.

 

 

Assis au fond de son armature, il rêvait de franchir l’espace où s’efface l’empreinte et se dissout la matière.

 

 

Sous l’étoffe soyeuse, repose la carapace infracturée. Sous l’écorce ciselée, palpite l’altérable chair. Et sous le vulnérable, dort la puissance inoffensive qui réconcilie les identités en un condensé d’amour limpide et incandescent.

 

 

Le baiser bestial agrippait parfois sa chair, dépossédait son corps de son âme, distillait son venin au creux de ses joues, enrobait ses extases de son voile parfumée. Déroutant ainsi l’amour de son étoile.

 

 

Il se reposait parfois sur la jachère du temps. Remisant ses heures. Rangeant le soc de ses années fertiles. Les abandonnant au fond d’une vieille grange pendant des siècles. Espérant ainsi anéantir la mémoire de son peuple. Effacer l’image des pères sur le calendrier de sa jeune tribu millénaire.

 

 

Il fuyait (comme la peste) les fossés escamotés par l’artifice. Les fruits du progrès. S’inscrivant (toujours à contre-courant) dans l’élan naturel de son peuple.

 

 

Mes blessures suintent sur l’écorce tremblante. Le ciel transparent m’ouvre à toutes les plaies du monde. Et le sang des peuples se répand (toujours en vain) sur le sable des pistes.

 

 

Il tentait de faire ses adieux aux ciels clairs. A la toile sombre où scintillent les étoiles. Aux mornes reflets de l’astre. Au reflet de la promise en cette terre. Pour que le nadir s’étende enfin en ses galaxies. 

 

 

A l’éclaircie dans la brume succède (presque toujours) l’opacification de la trouée. L’oscillation maléfique révèle notre ignorance du mystère. Notre incapacité à nous défaire de l’emprise et de l’inentendement.

 

 

Les jours fastes, le soleil se mue en lumière mensongère.

 

 

Il s’enlisait dans le souvenir des vivants. Aveugle à la vie déchiquetée qui renaissait sous la terre.

 

 

Le feu des jours s’amenuise à la mi-journée. Et au crépuscule naissent les premières cendres. Avant que la nuit ne blanchisse les os.

 

 

La rivalité des ombres pour la lumière invite l’obscur, la terreur noire à se répandre au fond des ténèbres. Entre les ombres pourtant se révèlent les scintillements invisibles. Le règne imperceptible de la Lumière.

 

 

Nulle grâce pour les spectacles du monde. Des jeux ignorants et des mises à mort sur une scène innocente. 

 

 

La source du merveilleux s’étale devant nos yeux. D’infimes gouttes démultipliées jaillissent de la jarre. L’humble jarre ébréchée par le vent. Mais saurais-je recueillir au cœur du limon la goutte limpide - l’origine jaillissante de la source ?

 

 

Les âmes empaquetées - engoncées dans leurs semelles - cheminent sur leur sente bordée de quatre murs. Suivant avec tristesse leur funeste destin.

 

 

Derrière la huée des masques, la peur du miroir toujours m’étreint.

 

 

Il n’osait encore faire éclore les mille rencontres de la solitude. Inscrivait toujours sur l’écorce les mille mouvements de la présence immobile à la frontière sensible. Et toujours mouvante en son cœur.

 

*

 

A l’aube de l’abandon, il s’appuyait toujours sur le pas abrupt et douloureux. Demeurant sans repos sur le chemin.

 

 

Vers le vent, il poussait ses fringales, la bouche ouverte sur la pluie.

 

 

Mes vertiges venteux soufflent sur la spirale où je repose. Toujours vacillant à la frontière du cercle.

 

 

J’offre mon cœur émietté à l’abîme. Et je vois surgir la douceur du sensible. Le poids léger du vivant.

 

 

Face à l’antre, je sens le monstre s’étendre et rire de mes peurs vivaces.

 

 

Au cœur de la tanière (tant redoutée), nulle porte. Seule ma main tendue dans le noir caresse le vent. Et sous ma paume ouverte, je sens les parois se dérober. Seul face au soleil, je devrais me redresser.

 

 

Un jour, une main malhabile le saisit et le pressa vers le passé des hommes.

 

 

L’avenir gît devant moi. Sous l’horizon.

 

 

Le monde se frotte encore sur ma main. Et mon visage écorché se penche toujours vers ma silhouette. Mille promesses qui épaississent la glace où je viens embrasser mon reflet.

 

 

Au cœur du passage étroit, la porte fragile. L’horizon aux mille promesses sur le territoire infini.

 

 

Chaque homme avance sous l’ombre de l’étoile qu’il cherche. 

 

 

Je repose dans l’ardente fumée, les deux pieds plantés sur le socle terrifiant qui pétrifie le monde. Un monde gorgé de funérailles où s’empêtrent les vivants qui pleurent leurs morts sous la terre glacée.

 

 

Sur mon archipel, au cœur des catacombes, je me penche sur ma tombe. Pour défier la ronde des ans et l’avancée funeste du temps à venir.

 

 

Bouche bée devant l’enclos, j’aspire la fumée noire et recrache les cendres incandescentes des nouveaux entrants à la dépouille déjà condamnée.

 

 

Un pas modeste vers la terre ensemencée par les morts. Pour nourrir les vivants à la mémoire titubante qui errent dans les prairies du temps.

 

 

A l’ombre des souches, sous le feuillage des oliviers, je regarde pousser les racines orphelines. Et je devine au pied de l’herbe naissante la ferveur des nouveaux printemps.

 

 

Ses larmes évasives coulaient entre le temps en suspens. Quelques pleurs versatiles sur les défunts passagers arrivés au seuil des ténèbres.

 

 

Toujours attirées vers le gouffre, ses marées hiératiques l’allongeaient sur les berges et étiraient ses parois. Avant de venir mourir contre les récifs et de renaître à l’océan.

 

 

Ses pleurs l’élançaient vers l’orage vorace. Et nourrissaient ses tempêtes et son chagrin tenace.

 

 

Il oubliait la voix des poètes. Et leurs paroles dérisoires. Comme mille échos silencieux résonnant à l’ombre de la mémoire. 

 

 

Il avançait à l’heure vers la présence. Sans crainte ni impatience.

 

*

 

L’heure passagère déroute le sens du temps. Malgré l’aube naissante, la clameur du monde l’emporte.

 

 

A l’écoute de l’étourdissement de la chair. Tendu vers l’horizon où se mêlent les âmes.

 

 

La lumière resplendissait parfois à ses fenêtres. Sans raison apparente. Et devant les applaudissements du monde, il redressait aussitôt sa silhouette.

 

 

L’éphémère s’étiole sous nos pas ancestraux. Comme l’éternité sous nos pas éphémères.

 

 

Son âme patientait parmi les pierres. Toujours rivée aux allées sombres entre les chrysanthèmes et les pissenlits.

 

 

Il songeait parfois à cette maxime que sa plume un jour avait tracée : « aux insectes fertiles, l’écho des sables. Et à la chrysalide enterrée, le ciel ouvert. »

 

 

Avant l’aube - et que ne sonne le trépas - que d’heures lasses où l’on succombe.

 

 

Au seuil de la nuit, le silence de l’écho s’éternise.

 

 

Un soir, une trouée de filaments surgit dans son ciel opaque. Un bref instant de gloire incandescente et tapageuse.

 

 

Au cœur du monde, mon âme rassasiée se repaît. Se vide de sa substance. Et s’en retourne vide et frustrée. Désarmée par cette soif inextinguible.

 

 

De guerre lasse, il renonça aux conquêtes. S’abandonna aux revers. Se soumit à la défaite. Et aux premières heures de l’armistice, il apprivoisa l’odieux conquérant, enlaça les traîtres et les scélérats et s’agenouilla devant sa dépouille, réconcilié.

 

 

La clé sous la voûte s’éloigne toujours au son de nos pas trop volontaires.

 

 

Il pénétra l’enclos sans ardeur, allongeant le pas sur la sente nuageuse. Regarda au loin et vit l’horizon briller par-dessus la voûte.

 

 

Il égara ses chimères dans le gouffre du temps. Erra l’œil présent posé entre les formes, contempla la flamme qui se consumait et apprivoisa l’épreuve. Parvint enfin à ôter les voiles de la traversée, à faire advenir partout l’émerveillement. A deux doigts (sans doute) de découvrir le sublime voyage – toujours expérimental et éprouvant.

 

 

Il piétina ses édifices, perça ses cloisons et déchira ses remparts. Et découvrit sous les ruines où se terrait le tombeau, le coffre éternel - au cœur du sépulcre. Et au fond de la malle, parmi les promesses et les poussières neuves, la graine à éclore. Et l’horizon qui se rapprochait à grands pas.

 

 

Il exerça son œil au mouvement, instruisit son âme à l’immobilité et apprit la fulgurance alternative en éternelle extension.

 

 

Au cœur de l’hiver, il découvrit, derrière ses volets clos, l’horizon harassé, la rancœur et la nostalgie. Et le silence qui engouffre les êtres.

 

 

Il habillait toujours sa solitude, endossant le masque des habitudes et s’endormait, chaque nuit, l’âme glacée au pied de sa nudité piétinée. 

 

 

Sous la lampe, à l’abri du rideau de verre, il attendait, confiant, le soleil et la pluie.

 

 

Un matin, il se couvrit de rosée et de lumière. Comme arraché à son destin, croyait-il, par sa main besogneuse.

 

 

Il marcha alors le cœur confiant vers l’abîme. Inquiet (tout de même) de voir survenir l’envol entre les parois.

 

 

Au seuil du précipice, il s’élança, l’âme effrayée d’éprouver l’abîme et courut vers le ciel, ébahi.

 

 

Il creusa ses peurs, fouilla en sa terre jusqu’aux racines. Et sous le désastre - au cœur même de l’angoisse - il vit éclore le ciel. L’espace désert et radieux.

 

 

Il jeta une poignée de terre pour ensevelir la mort. Laissant (sans doute) une once de son âme ensevelie sous le marbre. Mais savait à présent où demeurait l’éternel mensonge.

 

 

Comme un va-nu-pieds sur son chemin d’étoiles, il courut léger, dansa dans le vent. Demeura impassible devant les tourments, traversa les tourbillons et l’évanescence des formes, échappa enfin au destin si lourd des hommes pour entrer, enjoué, dans la demeure.

 

 

Il parcourut la place (sans hâte), parsema son cœur d’espoir, en soupesant ses prophéties de malheur.

 

 

A qui aurait-il pu se confier ? Il n’osait croire lui-même au poids de la balance. Il poursuivit donc sa quête. Creusa jusqu’au nadir, alourdissant une nouvelle fois le funeste de l’envol.

 

 

Il comprit l’espiègle farce qui enfantait le malheur, se jouait des paysages funestes, du joyeux et sérieux labeur en l’îlot emmuré et accoucherait en son heure de l’heure joyeuse. Et du rapprochement des continents à la fin des mondes.

Au seuil du partage, sa joie se déchira comme une mer irisée d’étoiles.

 

 

Derrière l’ombre, la source lui murmura. Et devant elle, il vit la foule impatiente et inattentive. Toujours si curieuse des convives et des parures. 

 

 

Encore englué dans la glace, il attendait, impatient, la chaleur de l’astre. Et la lumière qui déchire le fil des ombres rouges où dansent les silhouettes blanches et les âmes grises. Toutes les pantomimes gesticulantes.

 

 

Il reconnaissait, d’un geste (et parfois d’un regard), le feuillage frémissant des arbres sous la lune qui brillait parmi les étoiles et les lumières factices du monde.

 

 

Il charriait toujours ses eaux boueuses, dévalait ses torrents et franchissait les cascades cristallines. Mais derrière le silence ajouré, il écoutait. Et entendait bruisser la clameur du vent.