Journal / 2009 / Hors catégorie

 

 

Prologue

Près de 15 années de vie commune. Lente période de distension. Alternance d’éloignements et de rapprochements. Elle te reproche ton esprit critique, tes jugements (incessants), ton insatisfaction, ton goût pour la complexification du réel (et du quotidien). Ta fâcheuse propension à la déstabiliser. A la dévaloriser. Depuis quelques mois, ce comportement lui est insupportable. Toute parole provoque de violentes réactions (épidermiques). Une sensibilité à fleur de peau. Dramatisation systématique. Crises récurrentes. Tu lui reproches son inertie, sa négligence, ses velléités. Son manque d’enthousiasme. L’absence de constructions et de projets communs. Tu sens chez elle une progressive réticence à vos partages. A tes étreintes. A répondre à tes désirs de rapprochement. Elle le sent aussi chez toi (sûrement).

 

 

Début juillet 2009

Elle t’annonce, au cours d’une conversation, qu’elle aimerait faire une retraite. Et vivre une expérience chamanique. Désirs flous. Sans argument précis. Une simple intuition. La survenance d’un lent mûrissement peut-être ? Etonnement. Tu approuves (plutôt). Depuis 1 an, elle s’essouffle, entreprend mille projets qu’elle abandonne quelques temps plus tard. Elle se sent vide de désirs.

 

 

Mi-juillet

Tu la questionnes sur l’avancée de son projet. Réponses vagues. Evitement. Evincement (de toute évidence). Après plusieurs sollicitations, elle finit par te confier – du bout des lèvres – qu’elle part dans l’Aveyron. Dans un monastère de bénédictines.

 

 

20 juillet 2009

Jour du départ. Tristesse et ressentiment. ½ heure après ton lever vers 13h30 (tu travailles la nuit). Pas de mot. Pas d’adresse. Aucune information. Elle part, te dit-elle. Analyse rationnelle du départ.

 

 

20 juillet 2009

Attente de l’appel du soir (pour savoir si elle est bien arrivée). Elle t’a promis de téléphoner vers 19-20 h. Pas d’appel. Inquiétude. Tu l’appelles (vers 22 h). Boîte vocale. Elle rappelle quelques instants plus tard. Prétexte un ennui technique avec son téléphone. Suspicion. Tu vocifères. Tu blâmes. Mille reproches liés à son départ.

 

 

21 juillet 2009

Colère. Sentiment de duperie.

 

 

21 juillet 2009

Tu appelles pour t’excuser. Aplanir le ressentiment. Lui permettre de réaliser son expérience, vivre son isolement le cœur plus serein. Boîte vocale.

 

 

21 juillet 2009

Au retour de promenade, tu roules par inadvertance sur la patte de l’un de vos chiens (son chien préféré). Désir inconscient de briser le départ ? D’écraser la liberté de se mouvoir ? Symbole de piétinement ? Tu lui téléphones, catastrophé. Boîte vocale. 3 appels successifs.

 

 

22 juillet 2009

Etonnement devant l’absence de réaction. Pourquoi ne rappelle-t-elle pas ? N’a-t-elle pas lu tes messages ? Vive inquiétude.

 

 

23 juillet 2009

Tu attends. Sans impatience. Peut-être son téléphone ne fonctionne-t-il (vraiment) plus ? Doute. Pourquoi a-t-elle (alors) réussi à te joindre le premier jour ?

 

 

24 juillet 2009

Premières angoisses. Incessants questionnements. Où est-elle ? Besoin de lui parler. Besoin d’éclaircissement. Et d’explications. Tu cherches des indices de son départ. Et de sa destination.

 

 

25 juillet 2009

Le questionnement vire à l’idée fixe. Obsédante. Nuit d’insomnie. Tu essayes de comprendre. Pourquoi ne téléphone-t-elle pas ? Où est-elle ? Avec un autre ? Seule ? Où ? Tu veux savoir. Tu cherches des indices. Tu regardes dans son ordinateur (pour trouver une adresse, un mail éclairant). Inaccessible. Elle a (sciemment quelques jours avant son départ sans doute) changé le mot de passe. Surcroît d’inquiétude. Ce geste (en apparence anodin) conforte ta première intuition : le secret. Elle ne souhaite pas que tu saches où elle se trouve. Grand chamboulement dans la tête.

 

 

25 juillet 2009

Tu réfléchis aux causes de son départ. 2 options. 1ère option : elle est partie pour régler ses obstacles personnels, ses propres entraves, ses peurs. Le besoin de se retirer en soi-même. 2ème option : elle ne supporte plus tes critiques et tes reproches. Une 3ème voie se dessine : les interactions entre les options 1 et 2 : tes critiques accentuent son sentiment de disgrâce.

 

 

26 juillet 2009

L’absence de l’autre. L’idée obsédante de sa présence. De sa présence qui manque. La possibilité du non retour. Tu échafaudes mille scénarios. Mille hypothèses sur les causes du départ. Option 1, option 2, option 3… lente construction d’un faisceau tentaculaire. Pléthore de fondements à la séparation. La longue usure. Le lent éloignement. Tu piétines. Tu tournes en rond.

 

 

26 juillet 2009

Partager son inquiétude. Et son désarroi. Avec les amis proches. Téléphone, visite. Besoin de trouver des alliés. D’écouter une voix neutre. Besoin de réconfort. De comprendre (surtout).

 

 

 

27 juillet 2009

Besoin de certitude. Tu veux en avoir le cœur net. Tu cherches avec frénésie toutes les communautés monastiques dans le département qu’elle t’a (vaguement) indiquées avant de partir. Tu leur téléphones. Premier, deuxième, troisième… jusqu’au huitième. Aucune trace. Aucun passage. Affolement. Quelques monastères dans les départements limitrophes. Rien.

 

 

27 juillet 2009

Une semaine sans nouvelle. La colère se dissipe. Fait place à la peur. Peur panique. Un fort besoin de comprendre. Et d’agir. Agir pour ne plus penser. Agir pour comprendre. Le besoin de savoir. Où est-elle ? Pourquoi ce départ ? Reviendra-t-elle ? Crispation. Affolement. Idée fixe. Folle cogitation. Option 1, option 2, option 3, option 4, option 5, option 6… est-elle dans une chambre d’hôtel ? Seule pour réfléchir ? Accompagnée ? Est-elle morte ? Veut-elle mettre fin à ses jours ? Est-elle partie dans un autre monastère pour se sentir libre (véritablement libre de ses attaches) ? Est-elle partie rejoindre un autre ? Où ? A l’étranger ? Veut-elle refaire sa vie incognito ? Ne voit-elle pas d’issue avec moi ? Ne voit-elle pas d’issue pour elle ? Reviendra-t-elle ? Terrible angoisse.

 

 

27 juillet 2009

Tu réfléchis. Tu tentes de réfléchir avec calme. Impossible. Tu songes à son départ. A son départ longuement mûri. Préparation discrète. Sinon secrète. Comme si elle avait verrouillé les indices. Pas de traces pour l’autre quand adviendra la (véritable) conscience de l’absence. Cette absence de trace est déjà la marque du départ. De la séparation. Nouveau message sur sa boîte vocale. Implorant. Voix émue la suppliant de me faire un signe, un geste. Entendre sa voix. Sentiment flou du temps. Comme si elle était partie depuis 1 an.

 

 

27 juillet 2009

Tu fouilles. Partout. Toute la journée. Les papiers. Le mot de passe de l’ordinateur. Le code (secret – secret toujours adroitement dissimulé) pour accéder à son compte bancaire. Pour savoir si elle a effectué des paiements. Quels genres de paiement ? Et (surtout) dans quelle ville ? En vain.

 

 

27 juillet 2009

Le soir, avant de partir travailler, tu continues de chercher. Jusqu’à la dernière minute. Tu tombes sur un petit carnet. La première page d’un petit carnet à spirales placé (négligemment ?) au fond d’un sac à main. Tu lis les quelques paragraphes. Une phrase t’empale : ma vie affective est un fiasco. Cloué à vif. Immense douleur.

 

 

27 juillet 2009

Sentiment d’inéluctable. Doute. Persistance du doute. Vomissement. Incertitude. Comme si une bête rongeait tes chairs, ton énergie, tes pensées. Te dévorait de l’intérieur. Dévastateur. Un déchiquetage méthodique. Tu en sors en pièces. Une horreur.

 

 

27 juillet 2009

Tu commences ton Journal de rupture. Sentiment de libération. Se libérer par l’écriture ? Aspiration à transcender la douleur. Vite balayée par le sentiment de la perte. La cassure du fil. Un grand vide. Une grande impuissance. Une souffrance oppressante. Et l’espoir désespéré du retour. Impensable (sûrement).

 

 

28 juillet 2009

Etrange ambivalence. Prêt à lui pardonner si elle rentre. Prêt à la blâmer si elle revient vers moi (avec moi). Sentiment d’abandon. De terre qui tourne. Du sol qui se dérobe. L’éternité coutumière qui se dissout. Qui disparaît. Peur de ne plus la voir. Grosse fatigue. Le fiasco martèle ton crâne. Tu fumes cigarette sur cigarette. Depuis 4 jours, tu n’as quasiment pas mangé. Si peu dormi.

 

 

28 juillet 2009

Sentiment de vivre un drame. En direct. D’être un acteur impuissant. Incapable de tenir, de jouer son rôle. Quel est ton rôle dans cette pièce ? Tu n’as jamais su jouer la comédie. Cette malheureuse authenticité qui te cloue sur les planches.

 

 

28 juillet 2009

Cherche partout des signes symboliques de son possible retour. De son probable non-retour. Une phase lue dans un livre ouvert au hasard. Un extrait de dialogue dans un film. Un mot sur une affiche publicitaire. Cherche désespérément une certitude. Comme un enfant. Sentiment de survie impossible (sans elle).

 

Je me souviens d’un rêve : elle partait en secret pour raisons médicales. Au réveil, je le lui avais confié (désagréablement). Elle avait haussé les épaules. Il est vrai que je ne peux me fier à mes intuitions.

 

 

28 juillet 2009

Au fond de moi, une voix me dit qu’elle reviendra. Une autre me dit l’inverse. Et je ne sais laquelle croire. Regain de confiance. Apaisement. Et (dans le même temps) projection d’une issue tsunamiesque.

 

Estime intuitivement les chances qu’elle revienne (vivre en ma compagnie) et la probabilité qu’elle confirme la rupture. Equilibre incertain. Et fluctuant. Je penche tantôt d’un côté. Tantôt de l’autre. Grands (et rapides) mouvements d’oscillation.

 

Me revient (en mémoire) le souci incessant – presque insistant – de son corps (ces derniers temps). Sa hantise du vieillissement. A-t-elle rencontré un jeune bellâtre – un beau métis – délicat, sensible, joyeux et attentionné ? Crise passagère de la quarantaine ? Ou profond et inéluctable effritement de notre relation ?

 

 

28 juillet 2009

Avant de rejoindre ton poste de nuit, tu téléphones à son père (2 fois déjà, tu l’as appelé). Il te répond avec froideur (presque avec indifférence). Sa réponse est laconique : elle est en route… elle t’expliquera. Mille interrogations. Pourquoi ne t’a-t-elle pas prévenu, toi ? Tu lui laisses un mot sur la table : si tu souhaites me dire quelque chose, je t’en prie, appelle-moi.

 

 

28 juillet 2009

Coup de téléphone (vers minuit). Enfin… Elle est visiblement agacée. Le ton est froid, distant, réprobateur. Tu lui demandes (avec le moins d’hostilité possible) une explication. Pourquoi tous ces secrets qui entourent ce départ ? Réponse abrupte. Remise en cause de ton discours. De ton angoisse. De ton comportement. Comme si tu l’enchaînais. Elle souligne (implicitement) son sentiment d’emprisonnement. Tu raccroches. Sentiments ambivalents. Soulagement de son retour. Et crainte des retrouvailles. De l’avenir. De ton besoin de comprendre. Comment taire ta nécessité de comprendre ?