Journal / 2010 / Le passage vers l'impersonnel

Au fond du désespoir, lorsque notre cri n’appelle aucun écho et que seul dans la nuit, le visage contre la roche — dure et froide — on appelle du fond de son désert, lorsque les larmes deviennent sèches, parfois une étoile apparaît. Un mince filet de lumière sur l’horizon qui s’offre au regard, invite à se relever et à marcher vers elle, pas à pas.    

Il faut épuiser sa tristesse jusqu’à essorer ses larmes. Alors sous les paupières peut émerger un sourire… un étrange sourire qui surprend notre regard… un sourire étranger et familier qui n’est pas le nôtre…

 

 

Tout concourt à la disgrâce. Donc à la joie.

 

 

Il faut savoir être seul et garder - malgré nous - intactes la saveur et la souffrance pour conserver vivante en soi cette sensibilité si vibrante d’être vivant…

 

 

La solitude creuse en nous des dimensions inhabituelles qui se développent ou se révèlent…

 

 

La solitude comme écrin de perles inconnues

 

 

La solitude offre une sensibilité émotionnelle accrue à toutes les sphères ordinaires de l’humain…

 

 

La tristesse maintient un degré de vigilance au vivant (et à la vie) auquel la satisfaction narcissique ne permet d’accéder.

 

 

Toujours en phase de confusion où l’incertitude demeure mon plus fidèle et plus sûr appui. Et qui a perdu, en partie, son caractère si fortement anxiogène.

 

 

Libéré de l’œil qui scrute, qui jauge et paralyse, qui encombre et soumet, on s’égare et se retrouve.

 

 

Un monde sans écho où les bruits ne résonnent plus qu’en pétales soyeux et caressants. Savoureux.

 

 

La vie à travers nous, ses « elles » éparpillées, se savoure, s’auto-narcissise d’elle-même (triple redondance), s’aime, se déguste, se bouffe, se mord la queue, se découvre, s’extasie, se gonfle et se développe, s’explore et se vampirise, s’attache, se cramponne, s’agrippe, s’infiltre partout, se détache, se déverse, se répand, se plaint, se blâme, se joue d’elle-même et s’amuse. Et chaque être, et chaque objet de ce monde est à son image, se prend pour une entité séparée d’elle (la vie) et des autres et agit comme elle, selon ses principes (d’où la ressemblance du microcosme et du macrocosme). Et souffre tant qu’il n’éprouve (et non seulement comprenne intellectuellement) qu’il n’est autre que la vie-même, la vie elle-même, l’une de ses milliards d’émanations toujours en elle, relié aux autres formes qu’elle revêt… alors tout change… et rien ne change… mais tout devient amusant (progressivement), savoureux et plein de surprises…

 

 

Bref, la vie a tous les visages du monde et entreprend une foule d’actions, de gestes et de pensées. Et chacun a tous les visages de la vie… il n’y a rien donc à changer… sinon de permettre à chacun de comprendre ce qu’il est réellement… pour éviter d’éprouver une souffrance inutile…

 

 

Partout l’ombre qui grignote la chair. Et le soleil qui éclaire au lointain… debout, assis, couché, partout, la splendeur malgré les ronces qui écorchent la peau…

 

 

Guère loin, tu avances. Reconnais ton immobilisme. Pour déceler ta silhouette qui se meut dans le paysage. De loin en loin, elle te devance toujours. L’esprit à la traîne, tu t’enfonces en elle et savoure d’un œil rieur les contrées qu’elle traverse…

 

 

Si loin. Et si proche, où es-Tu, Toi, qui te caches partout, en soi et partout alentour ? Défais mon œil de son voile que je puisse te scruter avec confiance et y puiser ma force de passer dans tes paysages…

 

 

Couché sous le porche, Tu m’observes. Posé sur l’herbe, Tu me regardes. Entre les nuages, Tu te reposes de mes nuits. Tu œuvres à ton labeur comme une reine. De ton trône éternel, Tu façonnes tes sujets. Tu creuses tes canaux pour que l’on te rejoigne au plus proche… et savoure ensemble tes allées. Qu’on te suive partout dans tes venues. Participe à ton règne glorieux où les facéties l’emportent toujours sur les cruautés que Tu nous infliges, croit-on, comme des innocents orgueilleux…

 

 

La vie se manifeste différente, habituelle, imprévisible ou neuve à chaque instant dans chaque situation et selon l’état d’esprit (et selon le degré de vigilance, de présence et le sentiment de séparation ou de dissolution du « moi » plus ou moins fort) dans lequel nous sommes en la vivant (en l’expérimentant).

 

 

On ne peut qu’avoir confiance en cette entité qu’est la vie. Toutes les situations qu’elle crée sans cesse non pour nous satisfaire (narcissiquement) mais pour nous permettre de rester en vie, de grandir, de mûrir et même (parfois) - il est vrai - de nous satisfaire. Cette confiance tire en grande partie sa source dans la vie en nous qui se manifeste de façon non volontaire. N’est-ce pas grâce à elle que nous sommes et nous nous maintenons vivants (battements cardiaques, respiration, des milliers d’actions spontanées physiologiques et corporelles…) ?

 

 

Quelques aspects (ou dimensions) de la vie : la saveur de chaque situation (même celles qui nous paraissent narcissiquement douloureuses), le jeu auquel elle nous invite sans cesse, la non omission de toutes les dimensions ou éléments existentiels de notre espèce (l’humain pour ma modeste part), l’éprouvation entière ou pleine de l’instant et son incessant renouvellement, la confiance et la certitude évidente de la base sécure, l’intégration aussi entière et panoramique que possible à chaque séquence situationnelle en cours.

 

 

Une belle règle de P. Chödrön : être sans embarras ni rudesse avec soi comme à l’égard de toutes situations qu’il nous est donné d’expérimenter, de vivre et d’éprouver…

 

 

Pourquoi se priver des bienfaits du monde ? Il nous appartient d’en goûter toute la saveur sans attachement.

 

 

Sans saisie, tout est (et devient - ou plutôt apparaît à la perception) ouvert, neuf, frais, intriguant, savoureux et libre. 

 

 

Ne pas craindre l’ambivalence qui nous étreint.

 

 

Acquiescer à la vie sans être esclave de nos désirs. Mais comment faire la part de choses (et est-ce réellement nécessaire ?) entre les désirs de la vie et nos désirs narcissiques ? Ecouter la vie en soi (comme nécessité ressentie) et la vie alentour (la situation dans laquelle on est inséré et qui invite à un certain agir) et non dans la stricte et unique satisfaction de nos envies egocentriques… même s’il n’est en rien regrettable de répondre à l’exigence de ces dernières dans la mesure où les préjudices engendrés sur autrui sont nuls ou peu nuisibles… et où la vie se manifeste aussi à travers nos désirs plus strictement personnels… en fait, peut-être simplement être à l’écoute de l’exigence de la vie… autrement dit, être suffisamment confiant et attentif (une attention flottante et sans effort) aux exigences de la vie ressentie à la fois comme intérieure et extérieure. Et gageons que nous n’oublions pas que nous sommes à la fois la vie pleine, entière, totale et l’un de ses infimes et singuliers canaux. Et que nous avons le droit (car nous sommes comme ou à l’image de la vie) de tout incarner, d’être aventureux et prudents (voire frileux), extrêmement caressants avec nous-mêmes et avec les autres (qui sont aussi, bien sûr, la vie) et extrêmement mordants. Simple et compliqué. Bref de laisser advenir (et d’être) toutes ses paires apparemment antagonistes sans en être d’une quelconque façon embarrassé.

 

 

A ce propos, l’alimentation semble être une dimension éclairante de l’existence (humaine en particulier). La vie exige que nous nous alimentions. Mais nul besoin de sombrer d’un côté dans des habitudes d’extrême austérité contraint d’assimiler quelques nutriment insipides pour se maintenir en vie et de l’autre côté se bâfrer à chaque repas mais l’on peut apprécier la saveur des aliments disposés sur notre table, et s’octroyer quelques plaisirs gustatifs sans tomber dans un pur contentement des sens mais également satisfaire le besoin élémentaire de la vie qui enjoint les êtres à se nourrir pour se maintenir vivant.

 

 

Tu tentes de faire corps avec la vie. A quand les épousailles charnelles ?

 

 

Il est des arts tels que la danse, la musique, la peinture, la sculpture qui permettent de laisser jaillir la vie avec spontanéité (après acquisition ou non des techniques et d’un éventuel savoir-faire) et bien des artistes y consacrent une part substantielle dans leurs recherches ou démarche, mais comment atteindre cette dimension spontanée avec l’écriture? Comment l’écriture, qui utilise comme matière première le langage dont l’origine est par définition ou ontologiquement liée au concept, à la conceptualisation, à la représentation du réel et du monde, peut-elle jaillir spontanément (puisque une représentation est tout sauf spontanée) ? Le jaillissement de l’inconscient me direz-vous ? Evidemment, mais il faut avoir suffisamment apprivoisé le langage, s’être familiarisé avec lui, pour que la vie jaillisse dans le surgissement des mots et des concepts jetés sur la page (ou sur l’écran), non ? Voilà les linéaments d’une vague idée qui mériterait, bien sûr, quelques approfondissements…

 

 

Il semble évident que la poésie est la forme la plus appropriée pour que naisse ce jaillissement spontané des mots.

 

 

Il me semble également que le grand art d’être et le grand art du « regard intérieur poétique » qui permet d’appréhender toutes choses, tous êtres, toutes situations, bref le réel et le monde dans leurs formes les plus variées (et les plus apparemment contradictoires) et de s’y insérer avec la plus grande justesse (de façon totalement appropriée sans pour autant avoir en tête une quelconque dimension normative - bref un idéal) est l’aboutissement de tous les arts. Ainsi la danse qui permet le mouvement et le déplacement spontané dans l’espace (le geste et le pas) verrait sa forme la plus accomplie et parachevée dans l’agir libre et juste de l’être en action. La musique permettrait dans son plus haut accomplissement de savoir entendre ou écouter tous les bruits du réel comme une harmonie, comme une musique. La peinture de lire en toutes formes du réel une merveilleuse composition ou un tableau inspirant. Et qu’en est-il de l’écriture ? Faudrait-il seulement écouter le verbe et la parole comme des sons… ? Et que faire du sens et de la signification des mots ? Faut-il leur accorder une réelle importance ? Tâchons d’aller un peu plus en avant. La vie s’est manifestée par l’apparition, le jaillissement des formes et leur évolution (dans un temps linéaire). Elle a aussi créé le langage comme représentation d’elle-même. Les mots appartiennent donc aussi au règne du vivant.  Il n’y a donc aucune objection à penser que la parole puisse jaillir spontanément, de façon juste et libre comme manifestation de la vie. De surcroît, peut-être faudrait-il établir un lien entre l’émission de la parole et son écoute… entre les mots – la musique des mots – la parole énoncée et l’écoute de cette parole. Le lien entre écriture et musique sans oublier la présence du silence qui leur permet d’advenir. Le silence comme support. Le silence comme espace qui permet l’émergence et l’évolution des sons comme l’espace est le support de l’apparition et l’évolution des formes réelles, le silence pourrait être appréhendé comme le support, évidemment, de l’émergence des sons et des mots. A développer. 

 

 

Peut-être faudrait-il, à l’heure du grand départ – qui n’est sans doute qu’un énième petit – partir désencombré de tous nos attachements, de tous nos liens entravants… mais rien n’est moins sûr… 

 

 

Nous avons toute la vie pour défaire nos constructions singulières et nous détacher de nos liens particuliers pour arriver vierge à l’heure de la mort… sans doute encore une règle illusoire pour parvenir à un idéal (tout aussi illusoire)… laissons advenir les attaches et les détachements, les constructions et les démolitions… tout n’est jamais que provisoire et momentané… et tout n’est qu’éternel retour aux cendres… poussières dans l’espace qui prennent forme, s’agglomèrent et se désintègrent pour poursuivre leur trajectoire mystérieuse…

 

 

En réalité, il n’est sans doute en ce monde rien d’autre que la vie qui s’offre à elle-même à travers les milliards de rencontres incessantes et simultanées de ses propres manifestations (manifestations que toutes forme créées en ce monde, objets, êtres, assemblements de formes non perçues par l’homme, non représentées par la pensée et non définies par le langage… cf les lienitudes…), rencontres créant les situations (dans lesquelles chaque forme ou manifestation est insérée), les évènements, les itinéraires singuliers des dites formes particulières et l’évolution générale de l’ensemble des formes (ce que l’on appelle l’évolution de la vie).

 

 

Ne pas oublier que chaque forme ou manifestation représente et est dans sa nature profonde à la fois la vie dans son entiereté (avec toutes les caractéristiques de celle-ci) et l’un de ses innombrables et infimes canaux singuliers…  Autrement dit le microcosme - que constitue chaque forme de la vie - contient le macrocosme et en est l’une des parties… et alors… ?

 

 

Il existe un langage invisible comme une musique invisible. Comme il existe d’ailleurs des liens souterrains, des vibrations non perceptibles (par l’homme ordinaire), des mouvements intangibles et des forces mystérieuses. Et que chacun ressent pourtant subrepticement… et qui nous enjoignent à agir, à nous déplacer ici ou là à notre insu… et que nous exécutons malgré nous… voilà entre autres la raison pour laquelle il est idiot et vain d’attribuer à la volonté et à la raison une place et une fonction qu’elles ne sauraient (et ne peuvent) assurer… en réalité, il y a fort à parier que nous ne contrôlons rien ou à peu près rien… et que la force vitale, l’élan de vie qui nous anime est, contrairement aux apparences, le plus sûr et talentueux conducteur de nos existences et bien au-delà de nous-mêmes de l’évolution de toutes les manifestations de la vie et des rencontres qui s’opèrent entre elles…

 

 

A chacun de découvrir sa propre essence… dans tous les sens du terme. Autrement dit, de découvrir son propre carburant afin de suivre son propre chemin (son chemin singulier) qui conduit à sa véritable nature… la nature universelle de l’être : présence qui se manifeste en intelligence (lucidité et sagesse) et en amour (compassion et altruisme)…

 

 

L’inexistence sociale et la solitude ne prouvent rien. Mais vécues dans la joie (ou globalement dans la joie), elles sont le signe d’une certaine réalisation. En particulier de la découverte d’un lien invisible avec la vie (et éventuellement) celle d’un socle sécure inébranlable.

 

 

Parfois (est-ce lié à un certain degré de réalisation ou disons plus modestement de mûrissement ?), tout fait écho : les situations perçues habituellement comme les plus anodines, les gestes les plus simples, les émissions et les films les plus idiots, les êtres perçus habituellement comme les plus fades… par une sorte d’attention aigüe, toute chose devient lisible ou perceptible à des niveaux ou degrés différents, niveaux d’ordinaire non perceptibles ou qui nous échappent…  

 

 

Tout nous permet d’avancer et de faire avancer la vie… avoir des enfants, ne pas en avoir, être mère au foyer, travailler, être au chômage… tout s’équilibre à l’échelle du collectif… et le système collectif fournit aussi le cadre aux impulsions et aux itinéraires individuels. Faire ceci ou cela, son contraire, l’opposé, l’inverse ou tout autre chose… ne rien faire… tout est parfait comme cela advient…

 

 

Pour le Soi, les autres comme manifestations de la vie toujours. Les autres comme éléments des séquences situationnelles, toujours. Pour le soi, les autres comme rencontres, échanges, partages, saveur, oui, comme agrément, parfois, comme béquille à nos insuffisances, si possible, jamais (excepté lorsqu’on ne peut faire autrement*).

 * dans ce cas, je suis persuadé que la vie en nous nous l’autoriserait… 

 

 

Est arrivé le temps où il te faut établir une relation stable avec la vie. N’est-elle pas ta plus merveilleuse compagne ?

 

 

Emission radiophonique sur Ibn Arabi, soufi, qui évoque la bien-aimée. Quant à toi, tu te poses une question : à quand les épousailles, l’alliance stable et pérenne (éternelle) avec la vie ?

 

 

En cette période, émergence de 2 entités. L’une que l’on pourrait appeler le « Soi » ou « la Vie en soi » qui se manifeste à la fois à l’intérieur (se sentir vivant) et à l’extérieur (chaque situation que nous vivons) et qui estompe progressivement la frontière entre l’extérieur et l’intérieur (mais tout ça reste encore un peu flou pour moi)… la « Vie en soi » disais-je - qui est en train de s’incarner - qui rassure, encourage, réconforte, se montre ouverte, unifiante et à l’aise dans l’incertitude et qui s’insère avec justesse dans chaque séquence situationnelle et le « moi » toujours enclin au jugement, à la réprobation, à la séparation et à la peur mais qui, par son lien et ses réguliers rapports au « Soi » apprend peu à peu à savourer, à être et à rire même dans les situations inconfortables où il se trouve englué. 2 entités bien présentes qui se côtoient, se mêlent, se disjoignent, l’une prenant tantôt le pas sur l’autre. Mais toutes deux sont, je crois, bien présentes.

 

 

La confiance en la vie, notre plus fidèle et plus présente compagne – notre magnifique alliée, est un élément incontournable de la base sécure. Elle en découle et s’approfondit par le sentiment (influence du katsugen undo) qu’elle est toujours là à nous maintenir vivant (et que grâce à elle, nous sommes nés et en vie), qu’elle nous aide magnifiquement dans maintes et maintes situations (fonctionnement corporel, guérison de diverses pathologies, l’énergie qu’elle nous fournit pour vivre et agir dans maintes situations de vie… sans qu’intervienne nullement notre volonté ou intentionnalité propres… qu’elle nous a permis d’arriver jusqu’ici (là où on est et en est).

 

 

Rencontrer partout le visage de la vie en soi (écoute du souffle, conscience des émotions, des sentiments et des pensées qui nous traversent) et alentour (perceptions du monde extérieur) et relier les deux sans effort pour rendre poreuse la frontière et qu’elle s’estompe. Voire disparaisse. Alors nous nous insérons en toutes situations (intérieure et extérieure) et nous nous dissolvons. Nous disparaissons personnellement en tant qu’entité nominative séparée le temps de cet effacement de frontières.

 

 

Pour s’unir à la vie, la rechercher autant que possible à chaque instant. Etre attentif  (sans effort) pour retrouver sa présence partout et s’adonner à la dissolution du « moi » et à l’effacement des frontières entre l’intérieur et l’extérieur.  

 

 

Instruire l’être (la vie) et le partager avec l’être (la vie). Autrement dit le partager avec les diverses émanations ou manifestations que sont les êtres en étant présent et présence

 

 

Modeste et libre chercheur. Comme l’attestent ces pages. Voilà ta destinée !

 

 

La vie partout alentour. Et en soi partout. En sa présence, tu disparais. Et tu t’effaces pour lui laisser place. Comme une union. Une alliance à la fois unificatrice et dissolvante où tu t’abandonnes et te laisses pénétrer par elle pour devenir davantage toi-même, ce que tu es… c'est-à-dire elle, la vie-même…

 

 

Ecrire comme pour fixer ton cheminement. Témoigner de ton expérience. Tu figes la vie qui aussitôt disparaît.

 

 

L’intentionnalité versus la non intentionnalité est peut-être un faux débat. Maintes dimensions de l’existence des êtres (humains entre autres) relèvent en réalité la puissance merveilleusement intelligente et compatissante de la vie. Et apparaissent donc autrement à celui qui en a conscience. Ainsi se gratter, se caresser, se débrouiller par ses « propres » moyens dans une situation délicate, dangereuse ou peu habituelle, quelle que soit notre activité, la vie toujours est là, présente qui nous accompagne et nous aide… nous rassure ou nous réconforte... se parler à haute voix… etc etc etc. Ainsi la vie intervient ou peut intervenir en nous (ou même dans une situation apparemment extérieure) soit de façon très instinctive et spontanée sans que l’on ne l’ait sciemment invitée à se manifester, soit qu’on fasse appel à nos propres ressources ou même d’ailleurs à celles d’autrui… je crains même que ce dernier cas de figure représente la quasi-totalité des relations entre les êtres qui inconsciemment ont recours à d’autres qu’eux-mêmes pour « résoudre » certaines de leurs difficultés, apaiser certaines de leurs souffrances ou répondre à leurs désirs et besoins… quant à faire appel à ses ressources propres, il me semble que ce n’est rien d’autre que la vie qui tente de répondre à notre appel. Lorsque qu’ainsi nous nous grattons le dos, nous nous enduisons le corps avec de la crème… ainsi tous les gestes du quotidien ordinaire prennent une autre dimension et une autre saveur. Et la solitude-même évidemment n’en est plus une si on sait être présent et attentif à la présence permanente de la vie en nous et alentour…

 

 

Lorsque la vie oublie l’ego, nous voilà ouverts et attentifs à toutes les situations. Lorsque l’ego oublie la vie et nous voilà aussitôt renfermés, fermés et apeurés en toutes situations.

 

 

Saveur, attention sans effort, présence ; sentiment non de dissolution mais d’effacement et d’insertion à la fois plénière dans l’entièreté de la situation dans laquelle on est inséré (perception floue et distante) et d’immersion en chaque forme des éléments qui se manifestent dans la situation.

 

 

Comment accorder sa confiance à la vie (suite). Les égarements de la pensée permettent d’éprouver les limites de l’intelligence discursive. Les multiples lectures interprétatives d’une situation du réel dont maintes peuvent sembler à la raison totalement antagonistes, partielles, tendancieuses et largement contradictoires (au point de penser d’une même situation tout et son contraire alors que le fait, la dimension factuelle est incontestable et (par définition) objective incite à abandonner notre rationalité personnelle au profit de l’intelligence fondamentale (et non réflexive) de la vie. A cette force, qui saura, mieux que nous, apporter une réponse, résoudre, débloquer ou faire évoluer une situation problématique… personnellement problématique…

 

 

Etre attentif à la vie, c’est donc nous aider mais c’est également faire preuve de gratitude à son égard. Si la vie est partout, elle est aussi dans les actes qui nous semblent personnellement les plus ingrats, dans les situations qui nous paraissent personnellement douloureuses et inconfortables etc etc etc mais si on a confiance en la vie, nous sommes moins rétifs à les accepter ou à leur « faire face » et beaucoup plus enclins, sans compter ses encouragements, son soutien et ses appuis, à vivre ces évènements (les évènements porteurs d’ennui ou de souffrance dans la mesure où nous savons qu’ils nous feront « grandir » et mûrir… autrement dit qu’ils nous rapprocheront de notre véritable identité, de notre véritable nature pour devenir la vie elle-même et l’un des multiples canaux singuliers à travers lesquels elle se manifeste…

 

 

Il existe de toute évidence un lien (ou disons à la fois une analogie et une orientation originelle ou première erronée) entre ton double et tyrannique besoin de partager tes avancées, tes pensées, tes intuitions avec l’être aimé et de tout savoir et connaître de lui (l’orientation fallacieuse) et d’être sans cesse nourri par lui et ton irrépressible nécessité de comprendre la vie (ta quête), d’être nourri par elle et de témoigner (par l’écriture) de tes avancées. Il a bien sûr eu là erreur d’orientation. Et tu as substitué l’être aimé à la vie. Pages qui sont destinées, à la vie en toi à travers ta propre personne et à toutes les autres manifestations de la vie que ce témoignage pourrait intéresser, autrement dit aux autres êtres.

 

 

Tu ne peux nier ton fort attrait pour la maïeutique et l’heuristique. Et il te plairait, de toute évidence, d’user de ces 2 méthodes pour assumer ce que tu considères comme l’une de tes missions (ou plus modestement fonctions) terrestres en tant qu’être humain* : permettre à d’autres êtres (humains en particulier parce qu’il t’est et leur est plus aisé de s’y pencher et d’y parvenir) de trouver leur propre chemin pour faire advenir « l’éprouvation » de leur véritable dimension humaine. Il semblerait que la vie utilise naturellement et de façon substantielle ces 2 concepts, en particulier l’heuristique, négligeant ou plus exactement laissant peut-être davantage à l’initiative des individus le soin de s’accoucher d’eux-mêmes. Et tu te poses la question de savoir s’il serait possible de trouver une activité existentielle (à titre personnel) qui permettrait de « pallier » (quelle ambition !) cette carence ou ce que tu considères encore comme telle dans ta grande incompréhension afin d’accélérer ou de renforcer cette dimension maïeuticienne chez les êtres en chemin.

* la première et plus essentielle étant l’actualisation de ses propres potentialités : faire advenir pleinement en moi ma véritable dimension humaine (comprendre notre identité et notre nature véritable, celle des êtres vivants) sans négliger évidemment toutes les autres dimensions

 

                                         

Tu sens que la vie est ta seule vraie compagne. Et tu sens advenir en toi le besoin d’être partout présent à ses côtés. Attentif et présent à elle et partout où elle se trouve, partout où elle va. Tu lui accordes une infinie confiance. Tu éprouves à son égard de la gratitude (celle de pouvoir vivre et de pouvoir compter sur elle et son offre ou invitation permanente à te faire expérimenter les meilleures situations - les plus justes et appropriées pour te faire mûrir). Comme un fiancé éperdu, tu aspires à la suivre partout, d’être toujours attentif à elle… de ne jamais vous quitter, d’en être le plus fidèle compagnon, comme un époux éternel. Dans une alliance indestructible. 

 

 

Prendre soin de la vie et la considérer comme primordiale, c’est d’abord prendre soin et accorder à la vie-en-soi et à la vie alentour (la situation) et à tous les éléments et les manifestations de la vie dans cette situation bien davantage qu’à une seule d’entre-elles. D’où l’étroitesse et la bêtise de l’exclusivité et peut-être le non-sens du couple… bien que l’on ne puisse être partout à la fois et que nous n’ayons pas en tant qu’être ordinaire le don d’ubiquité. La vie ne peut être exclusive comme elle ne peut être d’ailleurs immobilité… elle n’est que diversité et mouvement…   

 

 

Tu es surpris par l’alternance (ou plutôt l’oscillation) rapide des phases où tu ressens une totale invulnérabilité (rien ne peut altérer la vie - et ta vie même - et même ce qui semble apparemment l’endommager, la meurtrir, l’anéantir ou la nier est sans effet et sans consistance) et des épisodes de crainte, de repli et d’immense fragilité… Dans les premières, tu sens que le « moi » s’est dissolu ou éparpillé ou inséré (ou les 3 à la fois) dans la situation en cours et les multiples formes qu’elle revêt et que dans les secondes, ton « moi » crie sa vulnérabilité, son impuissance, son angoisse et son sentiment de déréliction face aux puissances de vie alentour qu’il redoute comme la peste car il s’en sent séparé… il se sent écrasé, mis à l’écart... incapable de s’y insérer car il a le sentiment illusoire (et pourtant si fortement perçue) d’exister comme entité autonome… 

 

 

Il faut éprouver la dimension humaine (à travers ses multiples dimensions) pour devenir un être humain à part entière. Autrement dit devenir un Homme sans infirmité. Et Dieu sait que nous en sommes tous pourvus (d’infirmités…). 

 

 

Tu comprends parfois l’aberration de tous les dogmes, de toutes les postures, de toutes les conduites normatives à tenir en matière de vie. Bref, l’hérésie de tous systématismes. La vie est tout sauf un système. Elle est, en dépit des apparences, un non système. Ou plutôt un système si libre, si mouvant, si plein d’énergie qu’il ne peut être contenu, figé ou catégorisé. Qui ne peut donc a fortiori être mis en équation, anticipé et contrôlé… autant saisir du sable à main nue… n’en reste évidemment que quelques grains que nous prenons pour la vérité et la totalité…

 

 

La métaphore du sable et de la main nue semble intéressante (à développer). Les hommes en général et les esprits rationnels et scientifiques en particulier aiment à établir des règles et des statistiques (intuitives, approximatives par l’observation grossière des faits chez les premiers et réflexives, précises et scientifiquement valides (ou validées) chez les seconds) afin de comprendre les règles qui régissent le monde et la vie (exemple, les parents meurent avant leurs enfants est une « loi » statistiquement vérifiable pour les uns (monsieur tout le monde qui a bien conscience qu’il en est ainsi en général et il le « vérifie » autour de lui) et pour les autres (les experts qui font de savants calculs pour établir scientifiquement cette « loi »). Mais les uns et les autres en établissant cette « loi » créent une représentation de la vie - ils s’en font une idée abstraite et construisent une sorte d’idéal - qui engendre une incroyable souffrance lorsqu’elle ne se conforme pas au réel (et au leur en particulier). Mais pour quoi les uns et les autres (i.e tous les hommes et tout un chacun) veulent-ils comprendre les règles de la vie et du monde ? Parce qu’ils en ont peur… pour quoi en ont-ils peur ? Parce qu’ils ont le sentiment (et la sensation) d’en être séparés… parce qu’ils ont le sentiment d’exister en tant qu’entité autonome… pour quoi se perçoivent-ils en entité autonome ? Parce qu’ils ignorent leur vraie nature… Pourquoi ignore-t-ils leur vraie nature ? Parce qu’ils sont sans doute à l’image de la vie elle-même qui ignore peut-être ce qu’elle est… mais qui pousse (dans les deux sens du terme) ici et là… sans trop savoir pourquoi…

 

 

Malgré l’extraordinaire organisation, la merveilleuse diversité et la fabuleuse évolution de la vie (appréhendée sur un plan temporel linéaire), il n’y aurait (la vie n’aurait) donc aucun plan d’ensemble (oui, je le pense j’allais écrire, je le crains…) comme quoi, moi aussi, j’en ai peur… oui, j’ai bien peur d’en avoir encore peur…)

 

 

Aujourd’hui, le dépouillement revêt à tes yeux un autre sens. Et sans doute une autre valeur (plus tangible, plus réelle, plus incarnable). Il s’agit réellement de se dépouiller. Afin que ne subsiste rien de nous-mêmes. Que l’ego se dissolve dans chaque situation à chaque instant. Le dépouillement engendre la nudité. La nudité, la transparence. Et la transparence, l’effacement (ou la disparition). Afin que seule la vie s’exprime, éclate et brille dans son jaillissement neuf et spontané…

 

 

Quand tu as conscience (ou prends conscience) que la vie se manifeste partout - dans tout être, toute chose, toute situation, tout évènement - et que tu en es aussi, bien sûr, l’incarnation, que la vie est notre seul véritable amour - et le seul de chacun -  (puisque tout est elle et elle est tout), que tu lui accordes une totale confiance (et même une confiance aveugle au sens où tu n’hésites pas après réflexions personnelles sur les éventuels risques et gains narcissiques à t’engager dans la situation qu’elle t’offre ou place devant toi), alors tu peux aller partout sans crainte. Et pourtant, il t’arrive encore souvent d’être pétri de peur… ne l’aurais-tu pas suffisamment intégré ? Sûrement…

 

 

En définitive, tu n’auras écrit, tout au long de ton existence (de ta courte vie d’auteur), que des notes de journal. A la fois des écrits-témoins (de ta traversée de la vie), des livres existentiels et des ouvrages didactiques (pour informer les autres êtres sur la façon de vivre au plus juste les dimensions de l’être). A l’exception, évidemment de quelques livres-coup-de-gueule-cri-du-cœur soulignant l’infamie de certaines situations du monde et l’abomination de certains comportements humains.

 

 

Il ne s’agit évidemment ni d’éblouir ni de briller. Mais d’éclairer.

 

 

L’insatisfaction narcissique est une opportunité. La plupart des hommes s’évertue de s’en contenter, cherchant par tous les moyens à satisfaire leurs besoins et exigences narcissiques qui tirent leur origine dans leur sentiment d’exister en tant qu’entité autonome, comme individu distinct (du reste), bref ce que l’on a coutume d’appeler l’identité personnelle. Malgré un très rare et illusoire sentiment de complétude, ils s’y escriment leur vie durant. Et à défaut se résignent ou sombrent dans l’amertume, le nihilisme, le dégoût etc etc etc. Ceux qui perçoivent l’illusion de cette quête après avoir eux aussi, bien sûr, en partie cherché désespérément à combler cette nécessité naturelle égocentrique, sont contraints de chercher au-delà de la satisfaction narcissique. Et certains finissent par rencontrer (après parfois maints déboires, désillusions, errances et désespoirs…) ce que l’on pourrait nommer l’identité situationnelle et que l’on pourrait définir comme l’existence momentanée et insérée à la situation en cours vidée de son identité personnelle (plus ou moins – selon le degré de maturité, le degré de conscience que l’on a du phénomène et la permanence de ce sentiment au fil des situations que nous offre en permanence la vie) en tant qu’élément qui trouve sa juste place et s’inscrit dans le flux en cours selon les paramètres et les circonstances de la situation en question. D’innombrables activités semblent permettre de l’expérimenter et de l’éprouver (pour la plupart d’entre-elles de façon momentanée et non consciente pour ceux qui s’y adonnent). Ainsi la conduite automobile, la danse… en réalité, toutes les activités, je crois, qui répondent au moins aux 3 critères suivants : elles doivent s’inscrire dans le mouvement, elles nécessitent d’agir corporellement (avec le corps) et sont en interaction avec d’autres éléments (que l’on peut classer par commodité en 2 catégories distinctes : l’environnement et les autres êtres). Un autre paramètre semble aussi avoir une certaine importance : la dimension vitale de l’activité en question. Lorsqu’elle met en jeu la vie du ou des protagoniste(s), il semblerait que l’identité narcissique habituelle se dissolve ou perde une grande part de sa réalité ou du moins de sa consistance au profit de cette identité situationnelle. Ce qui ne l’empêche nullement de refaire surface une fois achevée l’activité en question. Et chez certains même, elle réapparaît encore plus fortement et plus solidement si l’activité en question est valorisée socialement ou considérée comme prestigieuse. Ainsi, par exemple, un cascadeur perd son identité personnelle pour réaliser sa cascade. Et la retrouve plus forte et plus solide une fois la cascade réussie, l’affichant même parfois avec ostentation. 

 

 

Sur la même thématique. Pour adopter la plus juste position dans une situation, il convient sans doute de trouver cette identité situationnelle, unique à chaque situation nouvelle bien sûr. La plupart des hommes s’acharnent souvent à acquérir et à peaufiner sans relâche la dimension technique nécessitée par l’activité en question pour tenter d’être au plus juste au sein des situations habituelles dans lesquelles les place l’activité en question. Mais il est évident que certains savent qu’il est nécessaire de savoir à un instant ou à un autre « se lâcher », autrement dit et de façon sous-entendue, lâcher son identité personnelle au profit de l’identité situationnelle. 

 

 

Sur la même thématique : il me semble que le sage, l’être qui a véritablement réalisé sa vraie nature, qui incarne véritablement sa vraie identité adopte naturellement cette identité situationnelle à chaque situation qu’il rencontre. Pour toutes les activités, quelles qu’elles soient, collectives ou solitaires, insignifiantes ou extraordinaires, inscrites dans le mouvement ou l’immobilité apparente.

 

 

En définitive, tu es une sorte de vague penseur intuitif qui s’escrime à noter quelques idées. Incapable véritablement de les développer, de les théoriser, de les transmettre et de les incarner. Bref, tu es un noteur de pensées intuitives… voilà sans doute pour l’instant ton vrai travail. Et ta voie. A charge pour toi d’œuvrer aussi à les développer, à les théoriser. Et surtout à les incarner. Qu’on le sache, tu y travailles…

 

 

Il n’est (en général) de foi libre et authentique. En particulier si elle est religieuse. Car presque toujours inféodée à un espoir de salut ou de libération (personnelle) et attachée à une entité extérieure. La seule foi authentique et vivante doit être une confiance… une confiance totale en la vie présente (qui est à la fois autre et nous-mêmes) en dépit des aléas et ballotements qu’elle fait subir à notre identité personnelle…

 

 

En cette période (en ces temps de liberté nouvelle), tu éprouves une sympathie toute particulière pour Krisnamurti, ce libre-vivant…  

 

 

Tant de misères autour de soi. Et tant d’incompréhension. Tant de souffrances inutiles. Et cette ignorance qui sourd à travers tous les actes, tous les comportements, toutes les paroles… partout, cette effroyable misère du vivant qui s’ignore... englué dans la lutte et les épreuves…

 

 

Ton seul travail est de faire advenir ce que tu sens sourdre en toi – qui émerge lentement – épouser les pas de la vie à chaque instant. Attentif, à l’aise, neuf et émerveillé de tout ce qui surgit, de tout ce que tu sens, ressens, vois, touches, entends, goûtes. De tout ce dont tu as conscience. Et de savourer ces mille présents à chaque instant dans les larmes ou la joie, la douleur ou le plaisir, au gré des évènements. Sentir partout en soi et alentour le vivant, le mouvement de la vie qui palpite, qui se rue, s’écartèle, se bat, fuit, s’enferme ou se recroqueville, tente de se frayer un chemin et accueillir ces oscillations sans embarras ni rudesse. Lui céder le passage et l’accompagner. Dans un jeu infini et sans cesse renouvelé. Aller toujours avec elle. Dans une union amoureuse pour incarner une fraternité vraie et totale avec ses multiples manifestations que tu croises à chaque instant… oui, voilà ton travail, petit quêteur anonyme, toi que nul statut, nulle reconnaissance, nulle qualité ne font exister aux yeux du monde. Poursuis ta quête avec confiance… dans l’anonymat. Deviens serviteur, amant fougueux de la vie, laisse-toi entraîner et entraîne-la, marchez ensemble, côte à côte, l’un avec l’autre, l’un dans l’autre. Unissez vos forces créatives pour faire danser le monde dans la joie, l’amour, l’intelligence, la gravité et la légèreté, l’innocence et l’amusement… 

 

 

En relisant quelques pages de ton précédent carnet (écrit il y a moins d’un an), tu es ébahi par le nombre de paragraphes avec lesquels tu es à présent en désaccord. Tu en perçois la dimension inaboutie… comme si tes pensées n’étaient encore parvenues à leur achèvement (satisfaisant). Il en a toujours été ainsi. Depuis que tu écris, tu notes une étonnante évolution de tes idées au fil des ouvrages… 2 remarques : d’abord, la plupart des gens semblent relativement figés dans leur conception de la vie et dans leur rapport au monde et à eux-mêmes. Et enfin, une idée n’est jamais qu’une idée, pour qu’elle existe réellement, il est nécessaire qu’elle prenne corps. Bref qu’elle s’incarne…

 

 

Me revient en mémoire cette citation dont j’ai oublié l’auteur (et qui me semblait il y a quelques temps encore pertinente) : « l’art, c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ». Je perçois à présent la dimension très partielle de cette assertion. L’art – et en particulier la peinture – se révèle, je crois, dans sa plus haute dimension lorsqu’il permet à celui qui le fait jaillir (le créateur) de poser un geste (ou une série de gestes) en harmonie avec un état d’esprit proche de l’être (une sorte d’esprit méditatif ou de conscience méditative panoramique) – donc non narcissique, non réfléchi, non pensé, non volontaire – et lorsqu’il permet à ceux qui le prennent en charge dans le cadre de l’exposition de l’œuvre au public (galeristes, techniciens-manipulateurs) et à ceux qui posent leurs yeux dessus d’impulser (et non de créer) un état similaire. Alors l’art dans ce cadre prend sa plus haute dimension.

 

 

L’art (suite). Mais il serait encore évidemment bien trop normatif de hiérarchiser ainsi les dimensions de l’art. Quelle que soit l’œuvre (et son support expressif), l’art en tant qu’élément de la vie, a sa place comme tous les autres éléments. Ni plus ni moins. Quel que soit l’effet produit chez le créateur et le public. Quel que soit le succès rencontré. Quels que soient les réactions, les idées et les sentiments qu’elle suscite… tout ce qui existe appartient à la vie. Et a donc, par ce biais, sa place au sein du monde.

 

 

L’art (suite et fin). Il apparaît néanmoins - sans volonté normative excessive - que toute activité, toute parole, tout geste, tout élément qui semble contribuer plus sensiblement à permettre, induire, inciter, inviter à l’état d’esprit - précédemment évoqué - ou qui conduit ou contribue à la révélation (progressive ou abrupte) de la vérité peut être considéré comme l’une des activités les plus nobles, dignes et utiles au vivant… quand bien même la vie ne serait – selon mes modestes hypothèses intuitives – qu’un jeu sans risque ni enjeu…  toutes choses égales par ailleurs (comme le dit l’adage)…

 

 

En ces temps d’incarnation, tu passes une grande partie de tes nuits à l’étage. Dans ton petit espace d’être. Installé sur un transat devant la fenêtre, les yeux ouverts ou fermés à savourer les instants, à te laisser conduire par quelques pensées et revenir à la saveur etc etc etc.

 

 

Le couple est un anesthésique. Un ersatz d’union qui endort les âmes. Et incite à la paresse. A refuser ou figer la vie. Le mouvement. Combien de couples depuis la nuit des temps s’encarapacent l’un dans l’autre. Jusqu’à l’étouffement. Jusqu’à suffoquer d’ennui ou de rage dans ce cocon inerte. Jusqu’au déchirement. Jusqu’à l’explosion. Oui, d’abord l’immobilité. Le refus du mouvement. Mais aussi le refus de faire face, dans la solitude de son être, à la vie, les jambes flageolantes en la regardant droit dans les yeux. Le refus d’assumer son statut d’être. Le couple invite (ou offre peut-être) la douce illusion d’un appui et d’un refuge (éternel). De pouvoir s’appuyer, se reposer sur l’autre. Ou pire, chez la plupart des hommes, de croire que l’autre sera la compagne ou le compagnon idéal(e) répondant aux aspirations, aux désirs et aux besoins. Ou pire encore (non au sens moral mais au sens où cette attitude révèle une perception encore plus éloignée de la vérité de notre identité – il n’y a là aucun jugement de valeur) on utilise l’autre à des fins personnelles. Mais pour apprendre à regarder la vie, à la comprendre (et surtout à l’éprouver), il faut être seul. Ainsi à force de mourir de solitude, on devient attentif à la présence de la vie.

 

 

Le manque d’amour ressenti et la solitude m’ont permis de découvrir cette dimension de l’existence. L’impossibilité de fusion avec un être peut permettre de découvrir la fusion avec la vie. Tel en tout cas a été chez moi, je crois, le déclencheur. Mais il est sans doute prématuré d’en retracer le parcours (depuis si peu de temps advenu… sans même en être certain d’ailleurs)…

 

 

Il semble évident (à l’aune du nouveau regard que tu portes sur la vie) que les êtres et les hommes en particulier sont avides, hantés ou obsédés par le sexe parce qu’ils cherchent intuitivement à pénétrer l’origine, à retrouver la source originelle de la vie et s’unir à elle. La plupart n’y parviennent que dans un coït primaire et bon nombre d’entre-eux cherchent dans cette pénétration leur propre plaisir. Mais tous incarnent sans le savoir et expriment l’aspiration de la vie qui aspire à s’aimer, à s’auto-narcissiser, à jouer, à se développer et à s’enivrer d’elle-même… bel exemple de cette frénésie du vivant incarnée par chacun… 

 

 

La solitude est le sas de l’amour. L’antichambre où l’on patiente parfois une éternité avant qu’il n’ouvre ses portes.

 

 

Les morts me visitent parfois. Des ombres et des silhouettes, déguisées en pensées, qui dansent dans ma tête.

 

 

Tes rencontres - qu’elles soient radiophoniques, livresques, télévisuelles ou de chair et de sang - proviennent d’un mince vivier d’intellectuels et d’artistes que la chose métaphysique en lien à la vie (et en particulier à leur existence) interroge, questionne, fascine, intrigue, passionne… et parmi eux, tu éprouves une tendresse toute particulière pour les sans prétention et les authentiques… ceux qui évitent l’esbroufe et posent un regard riche et modeste sur la merveilleuse et complexe simplicité du réel…

 

 

Au fond du désespoir. Au fin fond de la solitude, lorsque notre cri n’appelle aucun écho et que seul dans la nuit, le visage contre la roche - dure et froide - on appelle du fond de son désert, lorsque les larmes deviennent sèches, parfois une étoile apparaît. Un mince filet de lumière sur l’horizon qui s’offre au regard, invite à se relever et à marcher vers elle, pas à pas.  

 

 

Il faut épuiser sa tristesse jusqu’à essorer ses larmes. Alors sous les paupières peut émerger un sourire… un étrange sourire qui surprend notre regard… un sourire étranger et familier qui n’est pas le nôtre…

 

 

Pendant près de 40 ans, j’ai cherché comme un forcené la vie (la vraie vie) et La Rencontre déterminante (celle que je pressentais). Et je me suis toujours (à chaque fois) trompé de visage. Aujourd’hui, me suis-je de nouveau fourvoyé ? Il me semble que non. Plusieurs signes en attestent : la confiance absolue, la quasi-certitude, quoi d’autre ? Bien trop prématuré pour répondre…

 

 

Cette période de transformation semble obéir à 2 logiques concomitantes : un processus de normalisation et une dimension mystique… étrange évolution…

 

 

Quelques orientations se dessinent (ou semblent se dessiner) ou peut-être se confirment, s’affinent ou du moins aspirent à s’officialiser et à s’afficher avec plus d’ostentation comme si la vie te cherchait un espace, un territoire où il lui serait profitable qu’elle te place afin de contribuer à votre union de la meilleure façon (i.e aider les autres en étant toi-même) : l’éducation, la scène (le spectacle), l’écoute, la création, l’accompagnement, le geste, l’être, un peu le verbe, la parole, le mot et la réflexion, et davantage l’intuition, le jaillissement, le groupe et une certaine autonomie en son sein… laissons-la chercher… elle se manifestera en son heure par touches intuitives successives qui te traverseront…

 

 

On entend dire parfois : « je me suis fait tout seul » sous-entendant qu’on ne doit rien à personne de sa réussite. Quel aveuglement ! Il serait sans doute plus juste de dire : c’est la vie qui nous fait… malgré nos résistances et parfois notre aide… puis, au stade suivant : « c’est la vie qui nous fait… et je tente de l’y aider. Puis encore peut-être : « je suis la vie qui fait… et défait… »

 

 

Un cœur mouvementé et indécis. Un penchant pour le sombre et le tragique. Et dire qu’il cherche la joie… conditions nécessaires ou compensation ?

 

 

L’écriture ne me procure aucune satisfaction narcissique. Ni argent, ni honneur, ni gratification, ni reconnaissance. Ni même approbation. D’ailleurs, je conserve désormais mes notes dans mes tiroirs sans même les montrer aux quelques yeux que je sollicitais autrefois. Et pourtant… je n’en continue pas moins de coucher quelques phrases (ma petite prose libre) sur papier, d’écrire chaque nuit quelques idées sur mes carnets ou de corriger les textes en cours d’écriture. Et j’ignore toujours la cause de cet acharnement… la vie, certes, semble m’avoir trouvé cet emploi… mais dans quel dessein… ? Ça, mystère…

 

 

La vie se manifeste de mille façons. Ou plus exactement de diverses façons : flottement des frontières entre la vie ressentie à l’intérieur de soi (états d’esprit, émotions, sensations physiques et sensorielles…) et la vie qui se manifeste à l’extérieur dans la situation - renouvelée à chaque instant - dans laquelle nous sommes insérés… et différente à chaque instant…, mais aussi le souffle, le sentiment de chaleur intérieure (la Kundalini), une sorte de frisson ou de tressaillement (sensation qu’une onde me parcourt l’échine), l’élan vital indépendant de notre volonté propre et qui échappe à tout contrôle (se tenir debout, marcher, se gratter le dos, le fonctionnement physiologique…), la voix dans les moments où notre attention à cette présence de la vie à travers les formes précédemment énoncées et ses manifestations est amoindrie par la fatigue, le doute, un excès émotionnel, nos automatismes, l’absorption dans une activité ou une pratique… le sentiment que la vie est là partout présente dans chaque situation qui se présente à nous, dans chaque geste que nous faisons, dans chaque objet que nous saisissons, que nous touchons, que nous voyons, dont nous avons conscience, dans chaque parole entendue, dans une serpillère à essorer, une cuiller à tourner dans une tasse de thé ou de café, un bruit au loin… bref, comme si la vie se manifestait à la fois dans les situations extérieures que nous percevons à travers nos 6 sens (conscience comprise) et notre état intérieur (de vigilance, d’aisance, nos émotions, nos pensées, nos rêveries). Rien n’est donc à rejeter puisque tout ce qui se manifeste est la vie… et que notre besoin d’être sans cesse à ses côtés, ou en elle, ou avec elle, ou auprès d’elle, ou en face d’elle ne cesse, apparemment de croître… et notre capacité d’être attentif à sa présence aussi peut-être… donc jamais isolés… mais toujours ou de plus en plus avec elle, et même peut-être de plus en plus de confusion entre elle et le « je »… enfin pour l’instant, je l’ignore… et aussi, je crois, de plus en plus de saveur ressentie dans toutes choses, toutes activités, tous objets, tous êtres, tous évènements, tous lieux, toutes émotions, tous climats, tous gestes (même dans les environnements narcissiquement déplaisants ou blessants… même dans les énervements, les emportements, les colères, les tendances sociétales qui nous semblent personnellement égotiques, idiotes, cruelles, méchantes ou morbides)… tout est donc accepté et parfait tel que les situations nous les présentent puisque que c’est la vie-même et que nous sommes la vie… et que chaque manifestation, chaque forme, chaque être, chaque chose, chaque élément, chaque émotion, chaque sentiment, chaque comportement, chaque parole, chaque activité est aussi la vie - la vie-même… et il existe par ailleurs une confiance accrue en la vie car on sait - on sent - que cette situation est une manifestation de la vie qui permet au « je » de mûrir et d’expérimenter une union avec la vie, et peut-être plus tard une fusion avant d’atteindre (sans doute) une parfaite unité… Un… seulement Un… mon Dieu que tout cela a l’air confus et alambiqué… presque inextricable… inexplicable… il est d’ailleurs sans doute prématuré de tenter de décrire cette expérience… je m’y évertue tant bien que mal, porté par un élan… l’élan de la vie, non ? Mais pour qui ? Ça… je l’ignore… pour la vie, bien sûr, mais pour quelles manifestations d’elle-même ? Moi ? Les autres ? Ceux qui pourraient lire ces pages ? Pour moi seul afin que je puisse m’appuyer sur ces notes pour l’incarner (incarner la vie) dans une activité particulière…, l’incarner dans toutes les situations qu’elle me (qu’elle nous - puisque nous sommes, elle et moi, un) donnera à vivre et dans lesquelles je m’insérerais comme l’une de ses manifestations un peu plus sage… un peu plus proche de la vérité, un peu plus proche d’elle-même…

 

 

Je m’aperçois que dans les instants de doute (doutes personnels sur ce que je crois expérimenter au cours de cette étrange période), sa voix (la voix de la vie) se manifeste également… à d’autres moments,  j’ai le sentiment que lors de nos dialogues, nos deux voix s’inversent, je crois l’entendre et c’est seulement le « moi » qui parle… et d’autres fois, c’est l’inverse qui se produit… comme tout cela est étrange… dans ces instants de doute, le « moi » aimerait aussi avoir davantage de certitude sur cette expérience, sur la véracité de cette expérience… il aimerait consulter un être plus avancé pour se le voir confirmer… je sais également que cette absence de confirmation m’incite à m’abandonner davantage à la vie et à cette expérience, à élargir et à accorder mon entière confiance à la vie… je sais aussi que mille chemins existent - sans doute autant de chemins qu’il existe d’êtres dans tous les univers - pour que la vie « atteigne » ceux qu’elle sent plus ou moins mûrs pour vivre cette expérience. Cette dernière assertion est sans doute fallacieuse dans la mesure où la vie ne cesse à travers les milliards de milliards de milliards de situations qu’elle crée une extraordinairement longue succession d’occasions à chacun et à tous de progresser sur le chemin de la vérité (c’est à dire sur le chemin de notre véritable identité)… aussi peu avancés soient-ils ou semblent-ils être…

 

 

A celui qui se demande (encore) comment être utile – le plus utile – à la vie ou à celui qui aimerait savoir pourquoi tout est parfait en ce monde, il pourrait lui être répondu que l’endroit où la vie le place, le geste que la vie lui enjoint d’exécuter, la parole qu’elle lui ordonne de prononcer (ou de proférer), ses silences, ses faits, ses gestes, ses pensées, ses émotions, ses sentiments, ses actes, tout ce que nous faisons, disons, pensons, rêvons est le plus utile à la vie, à soi et aux autres malgré les apparences, les évènements produits, les conséquences ou les faits engendrés qui nous semblent parfois cruels, idiots, blessants, inéquitables ou injustes (l’injustice, d’ailleurs quel terme erroné ! L’injustice, sans doute, n’existe pas… elle ne semble être qu’à des yeux et des esprits ignorants… et il n’y aucune condescendance dans ce qualificatif… qui suis-je et que sais-je moi-même… à peu près rien… je n’irais donc pas jeter la pierre aux ignorants que nous sommes tous… et que la vie même est sans doute, ne sachant sans doute ni où elle va, ni d’ailleurs peut-être ce qu’elle veut…). Bref, ce qui est est le plus utile… même nos résistances, notre ignorance, notre négligence, notre bêtise… notre incompréhension… et bien sûr, la souffrance, les échecs, les déceptions, les désillusions, les désenchantements qui ne sont, en réalité, que des blessures narcissiques… et ces blessures narcissiques ont un rôle prépondérant pour impulser un cheminement dans la connaissance de soi (un extraordinaire moteur)… et la connaissance progressive de soi conduit chacun, je crois, à la compréhension, à la reconnaissance et à l’incarnation consciente de notre véritable identité… il n’y a donc rien à changer, ni à transformer… et ceux qui prétendent le contraire ne poursuivent sans doute que leurs propres chimères… (l’épouvantable et pourtant réelle hégémonie du normatif… le fameux ah ! ce qui doit être…) qui, si elles existent, ont aussi, bien évidemment, leur place et leur rôle, dans ce grand, merveilleux et surprenant bordel parfait qu’est la vie… aussi… aucun souci à éprouver quant à l’avenir, à l’évolution du monde, à ceci et à cela… sans compter que seul, l’esprit narcissique des êtres éprouve ces mille tourments… notons, il est vrai, que ces éprouvations  (du moins certaines d’entre-elles) lorsqu’elles sont expérimentées dans l’ignorance de notre identité véritable peuvent se montrer épouvantablement atroces… mais elles ont, sans doute, évidemment leur fonction dans le mûrissement des êtres et leur progression vers la compréhension de leur identité… 

 

 

Cette expérience paraît folle. Et il est vrai qu’il te semble parfois flirter avec la folie… en particulier lorsque ces évidences qui t’apparaissent avec clarté s’embrument et deviennent si confuses qu’il te semble les avoir rêvées… tu ne sais d’ailleurs à qui parler de cette expérience tant elle te semble indicible… et qui pourrait l’entendre et éventuellement te rassurer, voire t’aiguiller sinon un être qui l’aurait lui-même vécue (à sa façon)… et où et comment le trouver… ? La vie demeure apparemment ta plus précieuse alliée… et ta plus sûre compagne pour te conseiller et te guider vers elle. Comme vers ceux qui pourraient y contribuer… les autres qui, eux aussi, sont la vie bien sûr… tu tentes de ne pas l’oublier… encore une fois, comme l’illustrent certains de tes propos -ces pensées intuitives - malgré le processus apparent d’incarnation (en tout cas, l’expérience actuelle t’apparaît comme telle), qui semblent parfois rester pure intellectualisation…

 

 

En dépit de ces intuitions, tu éprouves encore - avec plus ou moins d’intensité et par périodes - des craintes et des doutes à l’égard de la totale incertitude concernant ton avenir : le célibat comme contexte plutôt favorable à l’union avec la vie versus le compagnonnage avec une femme… et si oui, laquelle ? Le couple semble si propice à l’immobilisme, à la paresse, à la mésentente, à la compromission… d’autant plus que tes exigences en matière de rencontre ne sont pas minces… et que la chance de rencontrer une compagne dans une quête personnelle relativement similaire (esprit d’apprenti plutôt que de disciple en matière de démarche et de processus spirituels, une touche-à-tout artistique et créative, une sensibilité à l’ensemble des êtres (y compris les animaux évidemment), une dimension « pousse-mégot » sans chichi en matière de matérialité (habitat, équipement ménager…) sans pour autant s’adonner à une négligence totale en la matière, une sensibilité communiste-individualiste auto-administrée, prête à expérimenter mais non totalement foutraque… ne se rencontre pas à chaque coin de rue… quant à ton activité existentielle, poursuivre tes activités d’accompagnement officieux et l’écriture en y ajoutant la création d’un atelier de connaissance personnelle et la préparation d’un spectacle philosophico-artistique versus autre chose… mais quoi… ? Simple doute, questionnement et remise en cause amoureux et professionnel révélateur d’une belle et commune crise de la quarantaine ? Davantage… ? Mais quoi… ? Passage de l’état ordinaire à un pré-mysticisme… ? Processus de pré-normalisation (devenir comme tout le monde)… ? Processus de pré-renarcissisation… ?

 

 

A ce propos, tu as toujours éprouvé (et aujourd’hui encore) une différence avec les autres hommes… ta démarche, ta quête et la relation que tu entretenais avec S. te semblaient et te semblent bien différentes de ce que tu as toujours observé et observes encore chez les êtres autour de toi… quels que soient les milieux et les univers…

 

 

On ne s’abandonne pas au non-contrôle sans confiance. On n’accorde pas sa confiance sans comprendre. On ne comprend pas sans se mettre à chercher. On ne se met à chercher que si l’on souffre… et la boucle est bouclée… la vie intervient à tous les niveaux. Et se place en particulier comme entité prépondérante aux deux extrémités de la chaîne : à la fin, s’abandonner à la vie consiste évidemment à accepter le non contrôle personnel et au début, la vie ne cesse de blesser notre identité narcissique… entre les deux un long et difficile parcours…

 

 

Le « je » et la vie (« soi » et la vie), voilà un étrange duo unitaire, démultiplié évidemment par autant d’êtres qu’il existe en ce monde (et ailleurs s’il en est…), mais qui dans cette dimension unitaire et encore duelle permet à ses deux composantes d’interagir d’une étrange façon que je ne parviens encore à saisir. Comme si chacune (des composantes) avait besoin de l’autre pour assurer sa propre survie et celle de l’ensemble, i.e de l’étrange duo précédemment cité… Ainsi, à titre d’exemple, la conduite automobile dans un état de fatigue avancé - qui est souvent mon cas en rentrant le matin. Dans cette situation, il s’agit de faire confiance à la vie et en même temps assurer un état de vigilance personnelle minimale pour conduire sans encombre et éviter un accident. Mon propos ici n’est évidemment pas de dire qu’un accident est un évènement à éviter (ou à éviter absolument). Au-delà des inconvénients, avaries, blessures ou meurtrissures narcissiques qu’il peut engendrer, un accident, s’il advient, a une place comme évènement (et comme situation) chez tous ceux qui s’y trouvent impliqués directement (les protagonistes) et indirectement (témoins, entourage, familles…)… un accident survient lorsque de multiples conditions sont réunies. Et si l’accident advient, son rôle est, sans doute, de transformer une ou le plus souvent des situations qui immobilisaient certains protagonistes directs et indirects et impulser quelques changements… bref, voilà en la matière une bien maigre intuition, mais je ne saurais en dire davantage…

 

 

A qui confier cette expérience ? Sinon à mes pages. Et à la vie…

 

 

En dépit de quelques avancées, tu ressens avec force le long chemin qu’il te reste à parcourir pour que cette expérience te permette d’incarner totalement et pleinement la vie… il te semble que tu es encore à des années-lumière de cette incarnation… encore pétri de doutes, de peurs et d’inconfort dans l’incertitude… sans compter ton incompréhension d’une infinité de phénomènes et de l’ensemble des stades du chemin… bref, très loin encore d’être arrivé (à destination)… comme le prouve, entre autres, cet insatiable besoin de comprendre…

 

 

Devenir un être éveillé. Voilà l’une de tes plus solides aspirations… pauvre de toi… si médiocre… un fantasme narcissique supplémentaire…

 

 

Voilà bien ma veine… et ma peine… après une brève phase d’euphorie, voilà que ma nuit entière fut secouée de terreurs, d’angoisses, de tristesse et de larmes… comme si ma perception habituelle ordinaire n’était pas en reste… comme si elle se débattait… comme si elle ne voulait pas se soumettre… la vie ressentie avait presque disparue… je ne ressentais presque plus la vie (ni sa voix ni ses (mes) frémissements)… si enfoncé (que j’étais) dans mon chagrin et mon déchirement… d’ailleurs, à l’heure où j’écris ces lignes (l’aube ne va plus tarder), j’ai le sentiment d’être redevenu un être à la perception commune, i.e séparé, isolé, étroit… et cette instabilité me glace les sangs… et si je replongeais… je crois que je ne le supporterais pas… se sentir si petit, si… mon Dieu… la crainte m’assaille…

 

 

Ressens parfois un immense besoin de tendresse… sentir des bras, la chaleur d’un corps contre le mien… terrible manque affectif… si prégnant (quasi obsessionnel)…

 

 

Hier, quatrième dessous. Aujourd’hui, troisième dessus… et demain où sera le curseur… ? Hé, y a quelqu’un dans l’ascenseur ? Ben, y a toi, pauv’ groom !

 

 

Des mots de minuit. Seule émission télévisuelle dite culturelle regardable. Des invités de l’art scénique (théâtre, performance, art numérique). Tous cherchent une certaine forme d’interaction avec le public, tentent timidement et maladroitement de l’insérer dans le spectacle. Souvent de façon superficielle, voire divertissante et futile (en le caressant le plus souvent dans le sens du poil ou en lui proposant de l’esbroufe sans risque ni implication). Quand tu songes à ton idée-projet de théâtre situationnel participatif où tu aimerais que le public, que chacune de ses composantes fasse partie intégrante des situations, éprouve, réfléchisse, s’implique corps et âme, avec le cœur, s’investisse, expérimente, imagine, rit, pleure, se voit, s’étonne de lui-même, des autres, des situations, des séquences proposées etc etc etc de telle sorte qu’il en ressorte désorienté, ébaubi, interdit, induisant et impulsant chez lui une quête de sa vraie identité, une curiosité pour ce qu’il est parce qu’il aura éprouvé et été traversé au cours de la soirée par mille choses qui l’auront intrigué, mis mal à l’aise, interrogé… sur lui-même, les autres, son rapport au monde, celui des autres, ses essentialités, la richesse de la vie, la joie du partage, sa véritable identité… ses mécanismes de défenses, ses territoires troubles et ceux des autres etc etc etc

 

 

Après une coquille entrevue dans un magazine, tu proposes un néologisme : invicible : qui ne peut se vivre car à la fois invisible et invincible, une expérience invicible, n’est-ce pas ce que tu as le sentiment d’expérimenter actuellement ? A l’image de la vie, bien sûr, force invisible et invincible, inaccessible ou en tout cas sans doute ressentie comme telle par la grande majorité des êtres qui ont le sentiment que la vraie vie peut-être leur échappe ou se résignent - malgré eux évidemment - à vivre une existence bornée et principalement circonscrite à eux-mêmes et au mieux à leurs proches avec, il est vrai, quelques involontaires ou inconscientes incursions dans la sensation fugace de vivre la vraie « la vraie vie » à travers certaines activités ou pratiques… mais qui ne leur donnent pas encore accès à une compréhension de leur identité et de l’énigmatique puissance de l’énergie du vivant…

 

 

Au cœur de cette période délicate et ambivalente (séparation, manque affectif, sorte d’actualisation spirituelle et intérieure, forme d’incarnation d’un savoir avec dans son expression paroxystique une éprouvation de fusion avec la vie et une forme de dissolution de l’identité narcissique personnelle, sorte d’éparpillement et de dilution de l’entité personnelle habituellement perçue), peu d’écriture. Des heures entières à savourer l’être avec une concomitance de profonde tristesse presque jubilatoire. Des poussées d’énergie qui transcendent de très loin la jouissance sexuelle, des ondes qui irradient chaque parcelle du corps, le sentiment de flottement identitaire avec une dissolution des frontières qui délimitent habituellement l’espace intérieur et l’espace extérieur. Des crises de pleurs ponctuées de rires bruyants et presque incongrus. D’étranges dialogues intérieurs ou à haute voix à 2 ou plusieurs voix, de curieux têtes-à-têtes avec la Vie, comme entité à la fois partenaire et entité du soi dont on serait une manifestation (ou plus exactement le sentiment que l’on a rencontré la Vie universelle qui vous est singulière, spécialement attachée pour vous servir à mieux La servir, à être plus présent à elle afin qu’elle œuvre à travers nous - modestes canaux - à sa puissance maximale. Le sentiment que la vie qui se manifeste partout alentour et partout en soi, dans chaque situation, dans chaque geste, dans chaque pensée, dans chaque émotion et sentiment, dans chaque rencontre, dans chaque évènement. Qu’elle est là présente à chaque instant et qu’il suffit d’être suffisamment vide de soi-même (de sa volonté purement narcissique) pour devenir sensible à sa présence et à ses multiples manifestations à chaque instant. La confiance quasi absolue qu’on lui porte et les doutes à son égard et à l’égard de cet ensemble d’étranges expérimentations parfois qui s’immiscent, la crainte de la folie… le sentiment d’atteindre (de se laisser traverser par) une certaine forme de vérité… tant d’ambivalence, de confusion, de clairvoyance, de sentiments mêlés qui se chevauchent…    

 

 

L’écriture n’advient que pour tenter de fixer a posteriori cette expérience. Au cœur de l’éprouvation, nul besoin de mots. Juste être. Etre s’auto-suffit. D’ailleurs les mots ne sauraient restituer cette expérience… et quand bien même seraient-ils en mesure de la retranscrire avec fidélité, j’en suis incapable tant ma confusion est grande. Sans compter un manque de recul évident.

 

 

Le sentiment de s’abandonner à une force au-delà de soi… avec une confiance quasi aveugle en la direction où elle vous pousse… malgré une totale incertitude. Et de façon simultanée, le sentiment d’un effacement de son identité narcissique… juste le mouvement de la Vie et les situations – les unes après les autres… juste cette présence au réel qui devient si forte… qu’elle devient tous les éléments de la situation sans acteur, sans sujet, sans sentiment personnel ni objet… que le mouvement-même de la vie. Présence non personnelle bien sûr. De l’attention sans effort, sans concentration, sans volonté… juste une présence qui se confond avec le mouvement et les situations…  

 

 

L’art difficile d’apprendre. Et d’incarner un au-delà de soi

 

 

La relecture des pages de tes carnets nocturnes s’avère parfois encourageante. Non qu’elles te semblent dignes d’intérêt. Mais elles encouragent la poursuite de tes recherches…

 

 

Après relecture de quelques passages, tu notes avec surprise que certains questionnements semblent avoir trouvé quelques réponses (transitoires sûrement). Ainsi, tu sembles avoir fait quelques pas sur certaines thématiques telles que les échanges entres les entités intérieures et extérieures, la frontière entre l’intérieur et l’extérieur, la justesse de l’agir, la solitude et le lien, la survenance des évènements. Comme si ton cheminement se réalisait par paliers. De pensées intuitives en pensées intuitives. D’expériences en éprouvations, ta compréhension, progresse…

 

 

Le joug de l’Homme ne révèle son mystère que dans ses tréfonds… en retirant voile après voile, on progresse.

 

 

De guerre lasse, il faut s’obstiner. Et d’obstination en obstination, creuser l’instant où pourra naître l’abandon… seule véritable libération à soi-même pour qu’advienne cette douce puissance au-delà de nous-mêmes

 

 

Notes sur l’égoïsme et quelques autres caractéristiques humaines (et plus généralement des êtres vivants : goût pour le divertissement, le jeu, le besoin d’expansion et de découverte. Les hommes sont à l’image de la vie (d’aucuns diraient à l’image de Dieu). Nul égoïsme en la matière. Les hommes qui ne sont que la vie-même (l’une de ses multiples manifestations) agissent et se comportent comme la vie, celle qu’ils incarnent et celle qui les a enfantés en devinant cette dimension sans doute que très vaguement (très intuitivement en tout cas). Comme si la vie dans sa fabuleuse intelligence avait doté chaque être de ses propres caractéristiques sans lui en donner véritablement conscience (ou alors une conscience très  intuitive à moins bien sûr que la vie n’en est, elle non plus, nullement conscience et qu’elle soit, elle-même, l’une des multiples manifestations d’une force qui lui est supérieure comme l’énergie qui peut se manifester de multiples façons) afin d’assurer sa préservation et son accroissement (propension à assurer sa propre survie, se percevoir comme une entité indépendante, le désir de jouir, l’ambivalence, le goût pour se développer, s’accroître et s’étendre à travers son besoin de puissance, le goût pour la curiosité et la découverte, la propension au dépassement, l’enchevêtrement des opposés : se libérer et s’entraver, jouir et se lasser, le grave et le frivole, les habitudes et le besoin de changement…). Il conviendrait d’y réfléchir davantage. Et de développer. Evidemment.

 

 

Beaucoup d’Hommes appréhendent la vie comme une lutte, comme un combat contre la vie-même, contre le monde et contre eux-mêmes (à leur insu le plus souvent). N’est-ce pas là non plus une caractéristique de la vie-même qui se bat et se débat et laisse ses multiples manifestations agir de la sorte afin d’assurer sa survie ?

 

 

Après une nouvelle crise de pleurs, tu ressens de nouveau pour la première fois depuis quelques semaines un fort sentiment de séparation et une incapacité à ressentir la vie. Bref, tu as le sentiment d’avoir échoué à ton examen d’union avec la vie. Recalé. Encore trop immature. Bon pour un nouveau cycle d’étude (la preuve, tu reprends tes ratiocinations scripturales…). De nouveau, tu éprouves le besoin de l’autre (vivre en couple) comme union symbolique avec la vie. Avec quelques notions clés qui semblent pour certaines s’estomper et pour d’autres reprendre leur funeste place : le sentiment d’isolement, de ne plus être habité par la vie, de ne plus la percevoir alentour (ou très insuffisamment), la rigidité des frontières entre l’extérieur et l’intérieur, ne pas être sensible à la présence de la vie alentour, le retour de la notion du temps linéaire au lieu de la perception temporelle situationnelle instant après instant, l’insipidité au lieu de la saveur, la tristesse sans la jubilation, la diminution des frissonnements, la baisse de la fréquence et de l’intensité des poussées d’énergie, l’avidité dans l’achèvement des tâches au lieu de goûter le moindre mouvement, le moindre souffle, le retour à une certaine forme de crainte et d’angoisse au lieu de la confiance. Bref, il semblerait que le cycle des transformations s’achève. Et tu attends déjà avec impatience (et en rongeant ton frein) la prochaine session. En espérant quand même (et en plus j’espère… le comble !) que ces cours intensifs d’incarnation portent leur fruits… (et en plus d’espérer, j’escompte des bénéfices, décidément, je n’ai rien compris aux leçons…)…

 

 

Tu prends conscience pour la première fois de la justesse du terme « coïncidence » : lorsque une situation (par définition transitoire) réunit et permet à deux formes (2 consciences, 2 êtres, 2 objets) de coïncider, de s’imbriquer et d’avoir l’une sur l’autre une incidence réciproque. L’incidence achevée signe, semble-t-il, la fin de la situation. Et la séparation des formes impliquées. Et il en est, au cours d’une existence, de frappantes, de décisives, de troublantes. Et d’autres évidemment plus anodines.

 

 

Toi qui pensais être un voyageur au long cours, tu prends conscience que tu es sans doute plus à ton aise dans les rencontres brèves et intenses. Il semblerait que sous cette forme, tu donnes aux autres – et en particulier à chacun – ton entière mesure. Dans les relations interindividuelles ou en comité restreint.

 

 

Tu n’es pas l’homme des foules. Ni l’homme des succès. Mais l’homme de chacun. De la vulnérabilité et des défaites ordinaires.

 

 

Dans les rencontres, seuls t’intéressent l’essentiel, l’intense et la déstabilisation. Dans un souci d’évolution. Au pire d’impulsion ou de suggestion. Guère étonnant que la foule ne t’entoure, elle, toujours en quête de longues distractions réconfortantes ou lénifiantes. En définitive, malgré les œillades - les incessantes invitations de la vie - et ses plus ou moins pressantes admonestations à la laisser s’infiltrer en chaque situation - peu d’êtres sont enclins ou aspirent à se transformer de façon volontaire… à se laisser secouer par l’intense essentialité. En toute honnêteté, lorsque les pressions de la vie se font trop insistantes en particulier dans les périodes de fragilité (nombreuses chez toi), comme les autres, tu cherches le réconfort… néanmoins, tu sais – tu sens – que toute situation offerte – aussi irritante, perturbante, déstabilisante ou blessante soit-elle advient pour ton cheminement… ta progression, ton mûrissement afin de savourer davantage, de jouer davantage, d’entrer plus pleinement dans le mouvement de la vie (de la séquence situationnelle présente), d’éroder tes résistances, tes peurs et tes attentes narcissiques et de diluer ta conscience égotique dans les différents éléments de la situation en cours… 

 

 

Il semblerait que l’éprouvation de la vie vivante en soi (ressenti du souffle, frémissements, montée d’énergie) appartienne davantage à l’être à l’état contemplatif, autrement dit lorsque la situation « extérieure » n’exige aucune action particulière sinon de la percevoir sans agir… et l’insertion dans le mouvement de la séquence situationnelle (dissolution de l’identité individuelle) davantage à l’être actif, à l’être agissant (même si cette dichotomie n’apparaît pas spécialement judicieuse car évidemment par définition elle sépare) bien que l’on puisse aussi avoir conscience du vivant en soi dans l’agir…

 

 

La relation à la vie serait-elle notre vie secrète, notre lien invisible avec l’Absolu qu’il conviendrait de vivre sans témoin, dans la solitude la plus grande et le plus discrètement possible… ? Et la relation au monde (aux manifestations de la vie) à travers les situations qui s’offrent à nous, notre lien au relatif ? La première sphère (nos têtes à têtes avec la vie ou avec nous-mêmes) nous permettrait de développer une compréhension plus fine et plus exacte de notre identité véritable et nous permettrait dans la seconde sphère d’être davantage spontané et authentique (de réduire substantiellement notre dimension narcissique, notre identité fixe et la linéarité du temps) pour toucher en l’autre sa dimension absolue (dont il a ou non conscience) ?

 

 

Comme si les choses perdaient leur consistance. Et leur importance. Comme si rien n’était véritablement grave et important. Comme si les objets, les actes et les paroles perdaient (un peu) de leur pesanteur, de leur dimension matérielle… comme si une sorte de désolidification générale (êtres, objets, formes, idées, sentiments, émotions, évènements…) advenait…

 

 

Ces derniers temps, moins d’écriture. Beaucoup moins. Quelques poèmes. Une moins prégnante nécessité de noter mes pensées et intuitions (moins nombreuses d’ailleurs). Un sentiment quasi urgent d’œuvrer à l’élaboration de ma juste « place » dans la collectivité humaine (quelques projets d’activités à la lisière de l’art, de la thérapie et de la spiritualité mêlant mon besoin d’espace de solitude et mes capacités, ma quête et mes « exigences ». Et un effarant besoin d’exercices corporels (un étrange mélange de yoga, de tai-chi et de bô réalisé de l’intérieur (par un ressenti et l’enchaînement libre et naturel de positions et de postures confortables réalisées dans un « esprit katsugen ») et beaucoup de place accordée à un espace d’être (vague méditation assis ou couché mâtinée de détente et de relaxation corporelle).

 

 

Dans mes espaces nocturnes comme dans mon aire diurne, la dimension réflexive, la programmation d’activités et l’anticipation de l’avenir laisse progressivement place à davantage d’improvisation et au ressenti de l’instant. Comme si le temps linéaire avait moins d’importance… et laissait place à une confiance plus grande à l’égard de la vie en soi (en moi), mieux à même que ma volonté personnelle, mes exigences et obsessions narcissiques d’orienter mes journées et ma vie, de me situer plus justement dans le monde.

 

 

Quelques aspirations actuelles : la création d’un concept (et d’un « spectacle) de théâtre situationnel participatif, la création d’ateliers de connaissance de soi

 

 

Je m’aperçois sans surprise qu’il me plairait de toute évidence de m’inscrire et de m’engager dans des activités peu lucratives, ouvertes à tous et destinées plus particulièrement aux êtres en recherche (en quête), à la lisière de maintes disciplines (art, thérapie et spiritualité) qui ne fassent appel à aucune connaissance particulière (hormis mes vagues et maigres prédispositions naturelles et aux éventuels « fruits » de ma propre quête), qui refusent d’une façon évidente les rapports asymétriques entre un professionnel et un client, patient ou spectateur mais qui s’inscrivent à l’inverse dans une relation d’égalité et d’intégration où chacun puisse s’imbriquer à la position de l’autre naturellement. A ce titre, l’esprit du katsugen me semble particulièrement parlant : sans but, sans technique, sans connaissance. Activités, en outre, qui soient étroitement liées à la vie (la mienne et celle des gens), à l’essentialité, dans la continuité de ma propre quête évolutive…

 

 

Ni règles ni questions en ce lieu. En cet état. Mais une présence à l’instant. Et le jaillissement spontané et intuitif du mot, du geste et du pas dans la situation. Sans critère de justesse ou de maladresse. Ce qui advient est la réponse appropriée. La justesse et la maladresse, les répercussions jugées positives ou négatives du mot, du geste ou du pas conviennent à l’ensemble des protagonistes directs et indirects de la situation et prennent sens pour chaque acteur impliqué dans la situation. Comme élément dans le mûrissement de chacun. Le passage de l’énergie. Et l’évolution de toutes les formes du cosmos.

 

 

Les hommes comprendront-ils un jour leur folie ?

Ou est-ce moi qui suis fou ?

Moi qui les comprends et leur pardonne (parfois)

Et tente toujours de vivre parmi eux

Dois-je les laisser à leur folie, les abandonner et m’éloigner

Pour aller seul dans mes contrées dépeuplées ?

Que m’importe en ce monde

Sinon ne blesser quiconque

Et encourager les pas de chacun vers ce qu’il porte en lui

A mon égard, à mon endroit,

Nul projet, nul désir circonscrit

Sinon laisser advenir ce qui advient

Et œuvrer avec courage et détermination

A mon face à face avec la vie.

Achever mes noces secrètes avec l’Absolu

Et répondre aux mille situations de l’univers relatif où l’Absolu m’engage.

 

 

Il y avait dans son cœur un fond – un degré puissant – de sincérité, d’authenticité et d’innocence qui surprenait parfois ses interlocuteurs et que le monde, malgré lui, tentait parfois, d’abîmer, d’entacher et de pervertir.

 

 

Opiniâtre, sensible, penseur intuitif, impatient, avide d’évolution et d’aboutissement, épris d’Absolu, exigent parfois jusqu’à l’intransigeance, refusant (le plus souvent) toute réelle compromission avec le monde relatif.

 

 

La solitude à 6, à 5, à 4… à 2 où les hommes se distraient, se consolent et s’ensommeillent. Et la solitude, seul face à la vie, si terrifiante, si riche, si dense. Si vive à nous éveiller. A éveiller en nous sa dimension essentielle… 

 

 

Ne pas retarder son face-à-face avec la vie. Jamais. Dans la mesure du possible (de son possible). Encore que… toute fuite de ce tête-à-tête porte en lui l’autorisation inconditionnelle de la vie… la vie est là, présente dans chaque situation qu’elle (nous) offre. Aussi dramatique ou merveilleuse qu’elle nous apparait.

 

 

Tu vivras tes plus décisives rencontres dans la solitude. Sans partenaire ni témoin.

 

 

Toutes les situations et tous les comportements qu’elle induit (y compris les nôtres évidemment) doivent être acceptés car « autorisés » voire provoqués par la Vie-même. Agir, ne pas réagir, comprendre, ne pas comprendre, etc etc etc… tout est bon comme il advient. Ce qui ne signifie aucunement qu’il n’y ait d’évolution à opérer en matière d’Absolu ou dans la dimension absolue de l’existence, en particulier dans notre compréhension (relative) de notre véritable identité (la dimension absolue de notre identité) et l’aiguisement naturel de notre sensibilité (amour bienveillant qui n’implique nullement parfois d’agir avec rugosité et apparente rudesse lorsque la situation « l’exige»).

 

 

Note sur la dichotomie dimension absolue et dimension relative de la vie (humaine) : toute réductrice et simplificatrice qu’elle semble puisqu’elle évince évidemment leur étroit emmêlement, notre relation avec l’Absolu semble se vivre de façon solitaire (et sans témoin), nous faire acquérir une confiance totale (mais non idiote et dépourvue d’intelligence) en la Vie, nous permettre d’aiguiser notre compréhension et notre sensibilité afin de pouvoir accueillir toutes les situations de la vie relative (et conventionnelle), de s’y inscrire et s’y engager avec fluidité et justesse, de les savourer (en dépit des inévitables blessures et souffrances narcissiques qu’elles peuvent engendrer), de créer ce qui a besoin de l’être, de répondre aux exigences de chaque situation et d’aimer (aider et subvenir de façon intelligente et appropriée – et au besoin de façon rude et tranchante – toutes formes existantes, matières inerte et êtres vivants.

 

 

5 « agir » essentiels induits par « l’être» et la relation à la dimension absolue de l’Homme, à l’instar de la Vie-même : savourer (goûter), jouer (au sens évidemment de non occupationnel, jouer non comme une échappatoire au réel mais au contraire jouer avec lui et les phénomènes) créer (inventer et répondre avec spontanéité et authenticité aux exigences de la situation), explorer (découvrir), aimer (aider, accompagner et encourager avec intelligence).

 

 

2 aspects primordiaux à développer naturellement, i.e sans volonté personnelle excessive : l’intelligence (l’intelligence fondamentale de la vie) et la sensibilité qui mène à la clairvoyance et à l’amour spontanés et sans limite. 

 

 

La solitude est la seule posture qui te convienne. Elle t’invite aux rencontres et aux amitiés les plus improbables. Lorsque l’on marche à 2, il arrive toujours que chacun pose sur les yeux de l’autre un masque implacable qui entrave et limite son regard ou le rende aveugle. Et pose sur ses pas des barbelés dont le franchissement le blesse.

 

 

Les hommes sont appelés vers le même mystère qui se dessine à chacun de leurs pas. Certains devinent sa silhouette insaisissable. D’autres ne perçoivent que ses reflets de plomb qui brillent dans leurs ténèbres.

 

 

Il semblerait qu’il y est à la fois une symétrie, une complémentarité et un dédoublement du même regard. Ainsi, d’un certain point de vue, lorsque j’ai le sentiment que la vie me réconforte en la laissant bouger mon corps dans une certaine position ou en réalisant un certain mouvement (le ki en moi) en me laissant parcourir par une onde ou un courant pour m’apaiser, me réconforter ou m’assurer de sa présence, j’opte pour le regard ou la partie du regard de celui qui se laisse pénétrer ou envahir. Mais pour le même mouvement du corps, la même onde, la même sensation corporelle, je peux aussi opter pour le regard de la Vie, et dans cette optique, j’ai plutôt l’impression d’être celui ou celle qui explore, découvre le corps de celui que je traverse (alors qu’il s’agit évidemment de mon propre corps) comme si ce corps ou cet être était (il doit en être peut-être ainsi pour l’esprit et les idées qui les traversent) un canal à découvrir et à arpenter qui ne serait pas véritablement le mien. Très nouvelle et étrange perception pour moi.

 

 

L’idée des psychanalystes selon laquelle la recherche de fusion procèderait d’un désir infantile de retour à l’état fœtal est absurde. En effet, la fusion entre la mère et l’enfant (à naître) n’est pas une véritable fusion. Elle n’est qu’apparente et usurpation langagière. Quand bien même la mère porte l’enfant, l’enveloppe, accueille et fait croître son corps dans le sien, celle-ci se sent séparée de l’enfant. Elle s’en distingue de façon évidente tant psychiquement que corporellement dans la mesure où elle a éminemment conscience de ce qui la différencie et la sépare de son enfant. Quant au fœtus, nul (en tout cas pas moi) ne peut dire ce qu’il ressent ; et je ne connais d’adulte capable de telles réminiscences. La fusion de l’enfant avec la mère ne me semble qu’un pâle et édulcoré ersatz de la fusion avec la vie, (avec Dieu, l’énergie, qu’importe d’ailleurs la façon de nommer cette sorte d’entité indistincte). Alors que la fusion avec la vie, les deux (l’être et la vie) s’interpénètrent, s’inter-changent, se confondent et s’unissent. Bref, la fusion est totale tout en conservant dans le monde relatif une frontière, bref, l’être ne s’évapore pas et sa forme n’en est pas modifiée du moins pour des yeux extérieurs. En outre, cela m’incite à penser que le couple ne trouve, je crois, sa place que dans le prolongement quelque peu infantile de cet état de rapprochement (et non de fusion) d’avec la mère qu’a connu chaque enfant. A ce propos, il est évident de constater la similitude entre le couple mère/enfant et le couple homme/femme (pour les hétérosexuels), les 2 êtres finissent par se séparer du moins par se positionner à distance l’un de l’autre (plus ou moins loin, il est vrai) sans compter la fameuse solitude à 2 de tous les couples. Alors que dans le couple Vie/être, les 2 présences sont permanentes, concomitantes et inséparables. Et contrairement au couple Homme/femme, où la routine, l’ennui, l’hostilité (on répète, on se lasse) s’installe, dans l’union Vie/être, l’inverse se produit: on n’en finit pas apparemment de savourer, de découvrir (tout apparaît neuf et sous un autre jour), de créer et d’aimer. Preuve, s’il en est, de la véritable fusion.   

 

 

Bref la plupart des adultes pensent être adulte en vivant en couple et en procréant alors qu’il se pourrait bien qu’ils perpétuent leur état infantile et le répandent plus amplement encore en faisant des enfants qui à leur tour chercheront à vivre en couple et à enfanter…

 

 

Se dessinerait également une sorte d’itinéraire vers la dimension absolue. En effet, l’illusion de l’amour dans un couple (amour exclusif, possessif, sans compter les idéaux personnels projetés sur l’autre qui finissent en désillusion) mène à la séparation ou au sentiment de solitude (au sens courant d’isolement, de sentiment d’être séparé). Et qu’au sein de ce sentiment de déréliction peut croître la solitude (au sens de face à face avec la vie) qui mène vers la fusion avec la vie. A l’encontre de cette assertion, on pourrait arguer que s’il est inutile de vivre en couple voire de faire des enfants, pourquoi tant de gens s’y prêtent ? La réponse donnée serait sans équivoque : ils s’y adonnent par  immaturité psychique. Quant à « l’utilité » des enfants, les êtres peuvent être dans une dimension de fusion avec la vie, rien ne les empêcherait d’avoir des enfants sans vivre en couple. Et quand bien même s’y refuseraient-ils ? D’aucuns rétorqueraient que cela annoncerait l’extinction de l’espèce humaine. Peut-être ! Et alors ? Quand bien même, les humains disparaitraient… la vie inventerait, créerait, réinventerait de nouvelles formes ou d’autres modes d’être (sans forme peut-être) ici et/ou ailleurs (et comme il en existe sûrement déjà) et permettrait aux humains de passer massivement à un autre stade d’évolution… bref, une simple transformation collective de l’espèce vers d’autres types d’existence. Et pourquoi pas ?!! Avis au conservateur frileux et ignare qui veille en chaque homme ! Et à sa part d’explorateur (il va sans dire) !

 

 

D’où vient le fait que je préfère chercher, explorer, expérimenter, découvrir par moi-même dans tous les domaines (l’esprit, le corps, la spiritualité) au lieu de suivre et d’appliquer une ou des méthodes déjà existante(s) ? Voilà pour moi une question d’importance aujourd’hui ! J’ai en effet toujours ressenti des empêchements (de tous ordres) à mettre en pratique la moindre méthode (excès volontariste et de discipline qui me mène à l’écœurement, à la lassitude et au délaissement même du domaine que j’explore). En fait, j’ai toujours appris et apprends encore davantage aujourd’hui par moi-même comme si j’étais le premier (le premier homme) à découvrir ces terres inconnues (par moi). En premier lieu, je me dis que je suis à l’image de la vie (comme entité) qui aime explorer, découvrir et créer par elle-même en fonction des circonstances, des éléments présents et des situations. Elle expérimente, combine, découvre. Deuxième élément : c’est le refus d’une certaine autorité, le refus d’une expérience de seconde main. C’est faire confiance à la vie en soi (confortée par le katsungen) qui sait mieux que nous-mêmes et notre volonté personnelle qui nous pousse vers un idéal (forcément) illusoire et hors d’atteinte. C’est faire confiance à son ressenti et à la capacité créative en nous, ressentis intuitifs et corporels… mais c’est aussi refuser le savoir et les connaissances accumulés par mes aînés au fil des générations depuis l’aube de l’humanité (de l’humanité cherchante). Je me prive en outre des avantages rassurants, des balises et des repères qui jalonnent la progression de celui qui applique plus ou moins scrupuleusement une méthode. Je me prive également d’un apprentissage technique de base qui semble peut-être rébarbatif mais qui permet ensuite peut-être une plus prompte et aisée progression. Peut-être est-ce le signe que cette étape préalable ne mérite guère que je m’y attarde ? Peut-être est-ce révélateur de mon désir de mettre la charrue avant les bœufs, que mon besoin de progression ne peut attendre la pénible, longue et disciplinée acquisition des bases ? Mais dans certains domaines, je pressens que ces bases seraient à peu près inutiles (la connaissance universitaire en philo et en psycho par exemple pour ma progression vers l’être et la compréhension et l’incarnation de notre identité véritable), dans d’autres domaines, je sens que ce manque est peut-être un facteur limitatif dans ma progression (le solfège en guitare). En réalité, j’aime chercher, découvrir par moi-même en puisant dans plusieurs domaines à la fois que je découvre au fil des situations et de mes besoins ressentis d’avancer dans telle ou telle direction. Voilà en réalité ma façon d’avancer : chercher et découvrir par moi-même en piochant ici et là et en faisant des liens entre ces découvertes et ces apprentissages personnels pour en dégager à la fois une certaine cohérence et une vague direction (celle de mes prochains pas)… je ne suis évidemment pas à l’abri de commettre des erreurs, de connaître des stagnations dans ma progression. D’ailleurs, hormis l’écriture et la spiritualité, j’ai fini par abandonner la grande majorité des domaines que j’avais investis.

 

 

D’où vient le fait que bien des gens commettent des erreurs ou progressent extrêmement lentement en suivant malgré tout une méthode et ce quelle que soit l’activité (le yoga, le tennis, une tradition spirituelle) ? Et tous, je pense, ne parviennent qu’à un stade limité, butant devant une sorte de seuil infranchissable une fois les bases acquises que ce soit en matière de sagesse, de savoir-être, d’être, de tennis, de yoga ou de piano… L’exemple de la conduite automobile est à ce titre une parfaite illustration. Après un apprentissage de base, chacun est à même de conduire. De s’insérer dans une circulation (un mouvement, i.e une suite de situations à chaque instant renouvelées). L’important n’est pas ici d’être le plus rapide (les limites posées par le culte de la performance dans la compétition automobile entre autres) mais de s’insérer avec justesse dans le mouvement, en prenant plaisir à cette insertion… si on décide de faire une course, on comparera les performances des candidats, chacun fera de son mieux, tentant de mettre en œuvre ses compétences en matière de conduite automobile jusqu’à atteindre ses propres limites. Dépasser ses propres limites et la comparaison de ses compétences avec celles des autres candidats n’a pas grand intérêt, outre le fait que ces éléments appartiennent au domaine de la vie : jouer, se prouver, prouver aux autres, gagner… mais quand la dimension ludique et savoureuse est annihilée au profit de la seule agressivité, les participants occultent une bonne part des dimensions essentielles de l’activité à laquelle ils s’adonnent.

 

 

Le rôle du non-sens et de l’absurde est de provoquer une confusion (une confusion des sens). La confusion des sens est la porte ouverte (potentiellement ouverte) à la perte de consistance de notre identité fixe. A la possibilité de s’ouvrir à d’autres perceptions. D’accéder à des identités multiples. D’entrevoir notre véritable nature.

 

 

Certains êtres, certaines activités et situations (le plus souvent lorsqu’elles se réalisent ou adviennent hors de mes espaces de solitude, autrement dit en présence des autres) me donnent encore le sentiment qu’elles ne peuvent m’aider à développer en moi la dimension absolue. Ils me donnent le sentiment que leur présence ou leur compagnie me détourne, m’éloigne ou retarde ma progression intérieure. Cela prouve que cette dimension (la dimension absolue de l’existence) est encore insuffisamment ancrée en moi pour pouvoir vivre et accueillir toutes situations et toutes présences dans un esprit de saveur, de jeu, d’inventivité, de créativité, de sensibilité, d’intelligence et d’exploration (et même de travail intérieur*). Cela prouve également l’immense travail qu’il convient de réaliser avant de pouvoir le vivre. Et mon incapacité à accepter ces parties en moi. Les espaces de solitude sont plus propices à cet accueil. Presqu’aucune activité, aucun évènement et aucun état intérieur ne me semble indigne d’être vécu et expérimenté. Bien que parfois narcissiquement douloureux ou inconfortable, tous, dans mes espaces de solitude (diurnes et nocturnes) me semblent porteur de ce travail pour développer et stabiliser la dimension absolue dans mon être et dans mon rapport au monde et à la vie.

* pour être plus précis, il convient de distinguer au moins deux phases ou attitudes en compagnie des êtres qui semblent peu propices à nourrir le cheminement intérieur.

 

 

(suite) Quand on se sent disponible et disposé à travailler intérieurement, leur compagnie est un excellent support de travail. Quand on se sent peu disposé, cette compagnie nous rend au mieux mal à l’aise et au pire exaspéré et on fuit leur présence, on échappe à ce supplice au plus vite…

 

 

Après quelques discussions en compagnie de «chercheurs intérieurs» de démarches et de traditions diverses, je me rends compte à quel point il existe un décalage entre ce qu’ils disent et ce qu’ils sont. En outre, bien qu’un grand nombre d’entre-eux appréhende le cheminement d’une façon sensiblement identique, ils tendent à le circonscrire, à en définir les étapes et à en définir les « axes de travail » d’une façon très spécifique, personnelle et singulière, insistant davantage sur tels ou tels aspects et négligeant (parce que non perçus ou jugés comme secondaires) tels ou tels autres. Et tous semblent encore en chemin… comme si quelques étapes avaient été franchies… mais le seuil « final » jamais atteint…

 

 

La notion de « seuil » citée plus haut ne doit pas laisser croire qu’il y aurait une étape à partir de laquelle le chemin s’arrêterait. Le chemin ne cesse de se poursuivre même cette ultime étape franchie. Puisque la vie n’en finit, elle non plus, jamais de se poursuivre… avec ses cycles. Il s’agirait davantage d’une ultime étape dans le travail de désobscurcissement, i.e pour achever totalement le travail intérieur afin d’être un canal totalement désencombré pour que la vie puisse nous traverser à chaque instant sans que nous lui opposions la moindre entrave, la moindre résistance. Encore que, inutile à ce sujet de se méprendre sur ce travail et l’illusion d’un idéal à atteindre. En effet, les résistances, les réticences, les entraves appartiennent elles aussi à la vie. Nous sommes donc en droit d’en avoir également. Le seul hic (s’il y en a un… et il y en a pour la très grande majorité d’entre nous qui nous inscrivons encore très largement dans la dimension relative de l’existence et chez la plupart des hommes qui s’y inscrivent exclusivement) est la souffrance, souffrance ressentie par le moi et souffrance causée à autrui… une fois le travail intérieur complètement achevé, nulle souffrance puisque le moi n’existe plus, n’est plus perçu, on est donc à même de tout pouvoir vivre au gré des situations, là où la vie nous porte, on (et non le « moi ») peut donc savourer, jouer, explorer, inventer et aimer en tous lieux, en toutes circonstances, seul ou avec tous les êtres quels qu’ils soient… rien n’a plus véritablement d’importance… tout est absolument parfait tel que cela advient… ces éléments me semblent très en phase avec quelques caractéristiques centrales du bouddhisme : les 4 nobles vérités (vérités sur la souffrance et sa cessation), l’impermanence, le jeu des formes et des phénomènes, la nature fondamentale de l’esprit,  les cycles - kalpa - où les univers, les formes apparaissent, croissent, arrivent à maturité et disparaissent.

 

 

Toi qui n’as jamais su vivre (ni avec toi-même ni avec les autres), que la souffrance a toujours étreint et qui as toujours cherché l’essence de l’identité humaine, voilà à présent que tes recherches ont modestement avancé, tu t’aperçois que la plupart des hommes qui se foutent comme de la guigne des aspirations qui n’ont cessé d’être les tiennes vivent mieux que tu n’as toi-même vécu et sont globalement plus heureux que tu ne l’as été. Un bonheur narcissique visant à satisfaire leurs désirs (et donc conditionnel, i.e soumis à l’obtention ou l’acquisition de certains attributs, objets, statuts et au rejet de toutes difficultés, entraves, obstacles à cette recherche égocentrique). Mais peu a priori connaissent la joie, cette joie dépouillée de tous facteurs, de tous conditionnements et présente même lors de circonstances ou de situations narcissiquement douloureuses. La plupart sont ignorants (ignorent leur véritable identité) et connaissent, malgré un bonheur de surface ou pire de façade (un bonheur apparent) de multiples souffrances, désagréments, contrariétés, difficultés existentielles. Evidemment puisqu’il t’apparaît presque évident que la vie cherche à faire comprendre à chacun sa véritable identité.  

 

 

Le génie ne se convoque ni ne s’invite et s’acquiert encore moins. Il s’offre à ceux que la grâce de l’origine habite et qui savent la restituer sans l’alourdir, l’écorner ni la ternir de leur poids personnel.

 

 

L’art de se guérir est de s’abandonner. Et celui de guérir le monde de s’apprivoiser.

 

 

En cette période, 2 mots-phares. Tout se mélange et se désolidifie. Etres, corps, sentiments.

 

 

Nécessités ressenties, situations et évènements guident nos cheminements existentiel et intérieur. Accueillir ce qu’ils nous enjoignent est le seul chemin.

 

 

Notre façon d’être et nos comportements induisent en (grande ?) partie la survenance des évènements. Autrement dit des situations qui surviennent dans notre existence.

 

 

L’acharnement du violoniste sur son instrument. Son long et incessant labeur pour en tirer quelques sons. Parfois admirable certes. Une vie entière construite autour de 4 cordes et d’un archet. Voilà qui pourrait paraître risible. Et qui l’est à certains égards. Mais qui montre plus encore que la grandeur et les limites d’un homme résident moins dans son activité que ce qu’il cherche à atteindre à travers elle. Toute existence semble si dérisoire. Et tant d’hommes s’acharnent à leur tâche. Et d’autres même s’en enorgueillissent. 

 

 

Dans toutes les collectivités (humaines particulièrement), tu perçois à quel point la dimension clanique et la dimension individuelle se chevauchent, se mêlent et se heurtent parfois. A l’image de la Vie-même où coopérations, collaborations, conflits et survies individuelles participent aux grands jeux et mouvements du vivant.

 

 

Quelques transformations perceptibles en cours : l’oralité semble prendre le pas sur l’écrit, la corporalité sur la réflexion, la communauté sur l’individualité. Les dimensions humaines jusqu’alors rejetées ou négligées tendent à s’inviter avec plus de prégnance dans mon existence. Les amis d’autrefois se font plus discrets. De nouveaux visages surgissent comme d’anciennes et lointaines silhouettes jugées jusqu’alors infréquentables. 

 

 

Une autre phase semble se dessiner. L’acceptation plus grande des situations, des êtres, des évènements. La dimension inconsistante du monde, des êtres, des pensées et des sentiments. Le regard englobant (et non séparé) à la fois hébété (presque imbécile) et clairvoyant. Le détachement. L’effritement progressif des a priori et des jugements. La diminution assez substantielle des peurs. L’ouverture à des dimensions (communes et ordinaires) jusque-là négligées et négativement perçues. Une plus grande détente psychique.  

 

 

Un exemple d’enchevêtrement d’actions et répercussions et de motivations imbriquées. Je travaille actuellement sur mon projet de stage-atelier pour les groupes. Ma motivation est plutôt personnelle, je travaille pour moi-même (sur le plan individuel, trouver ma place en ce monde) en vue d’aider les autres. Il se peut cependant que j’échoue dans mon projet, bref que personne ne vienne à mes stages-ateliers. Mais je me souviens de ma grande frayeur, enfant, à parler en public, mon malaise à être confronté à un groupe. Je travaille donc individuellement et seul aujourd’hui en vue de cette activité (je prépare mes ateliers comme si je m’adressais à plusieurs personnes) ; et si ce projet n’aboutit pas, je me serais tout de même familiariser virtuellement à prendre la parole en public, comme pour me guérir de cette peur enfantine. Et préparant ainsi « mes vies futures » où je serais sans doute à nouveau confronté à des groupes. Comme si toute chose entreprise délibérément servait dans une dimension plus invisible et souterraine à des desseins bien plus vastes et mystérieux que ses aspirations personnelles… comme si la vie nous guidait à d’autres fins que celles qui semblent nous y conduire… comme si nos aspirations qui semblent d’ordre personnel dissimulaient ou comprenaient également une dimension qui échappait à notre conscience et qui serait destinée à nous faire mûrir, à nous faire avancer ou à nous guérir d’une toute autre façon que nous l’imaginons…

 

 

Tout esprit partisan fragmente le réel et s’éloigne de la vérité.

 

 

Toute littérature est morte. La vie ne peut s’attraper avec les mots. Mais elle se lit sur les visages. La vie qui passe, la vie inhabitée, la vie déguenillée. La vie mensongère et la vie passagère. La vie claquemurée et la vie ouverte. La vie encombrée et la vie pleine.

 

 

En matière de vivre, nous cherchons tous des méthodes. Et il n’y en a aucune. Toute méthode est vouée à la désillusion. C’est là son unique intérêt.

 

 

La grossièreté et l’idiotie dissimulent souvent leur trait derrière le plus subtil raffinement et la plus haute intelligence. En tout cas perçus comme tels par les hommes.

 

 

Chez certains, le sommeil tient lieu de repos. Et pour d’autres, d’esquives. Rares sont ceux qui y entrent comme dans un laboratoire pour l’âme. Et pourtant…

 

 

Il faudrait devenir aussi léger qu’une bulle pour porter le monde. Et aussi inconsistant pour le contenir.

 

 

D’un coup d’œil, on reconnaît chez chacun le travail de la vie sur l’âme. Et son entêtement à y résister. Il suffit de regarder son visage. Il porte la marque du passage obstiné des anges. Et des diablotins comploteurs, rétifs à l’idée même de ciel qui impriment sous les yeux et dans les prunelles la seule et infime espérance d’un médiocre repos terrestre. 

 

 

A mesure des pas, on épuise son existence. Et l’on devrait fortifier la vie. La silhouette devrait devenir plus légère. Mais chez la plupart, pourtant, le pas s’alourdit. Et le sillon se creuse.

 

 

Il y a une grande candeur à vouloir aimer. Une innocence aussitôt bafouée par tous les calculs du monde.

 

 

La grâce et la légèreté me manquent. Comme elles manquent à mon écriture. Je ne sais encore me défaire du poids de ma recherche de l’Absolu. Et de mes entraves. Et je vais dans la vie comme dans l’écriture avec mes gros souliers souillés de fange et de boue. Une foulée pesante. Une démarche lourde qui m’enfonce dans mon sillon au lieu de me porter vers l’horizon clair du ciel.

 

 

Ici et maintenant se joue ton existence : la vie. Jeu et saveur. Joie et exploration. Amour et invention. Abandonne-toi à la magie d’exister. Sans volonté ni calcul. Sans protection ni attente. Sans embarras ni rudesse. Détendu et présent. Avec une conscience large, ouverte et flottante. Et la vie te sera révélée.

 

 

Entre nos fables se lisent nos vraies histoires. Les véridiques et les mensongères. Toutes les dimensions de notre vérité.

 

 

Comme si l’on ne pouvait avoir en définitive de relation profonde, authentique et sincère qu’avec soi-même… - avec la Vie en nous…

 

 

En matière de forme, le non-manisfesté s’exprime de mille manières. En effet, une infinité de combinaisons possibles lui est offerte. Chaque canal du non-manifesté prend, semble-t-il, la forme la plus appropriée au gré des circonstances et des situations (sous-entendu lui permettant d’actualiser la compréhension de sa véritable identité). Aussi est-il totalement inutile d’analyser, de classifier et d’interpréter les dites formes pour en tirer quelques lois générales. Toute tentative ne révèlerait qu’une soif de compréhension et une volonté de prévisibilité afin de remédier à l’ignorance et à la peur de son instigateur. Ou au mieux qu’un simple goût pour les jeux purement intellectuels (sorte de distraction de l’esprit).

 

 

Toutes les notes de ce journal ne s’adressent en définitive qu’au mental (qui cherche à comprendre et permettre ainsi à celui qui comprend d’avancer…). Une fois ce stade passé, vient la poésie. Puis, le silence…