30 novembre 2017

Carnet n°42 Entre la lumière

Journal poétique / 2011 / Le passage vers l'impersonnel

A la vaine pitance du monde, il opposait ses mains ouvertes. Son âme déployée. Son renoncement sans faille. Et l’éclat si faible de ses prunelles. Il plantait ses graines à la volée. Sur des terres sèches et fragiles - peu propices à la moisson. Ignorant que le vent se chargerait des labours. Et pressentant pourtant la venue prochaine de la récolte où entre les ronces, une foison d’orchidées verrait bientôt le jour. Mais comment faire pousser l’aile qui manquait à son pas ? Faire descendre le ciel fut sa réponse.

 

 

Il n’avait de contour à ses yeux. Mais au fond du regard, une prunelle encore aux abois.

 

 

Si tu veux t’enterrer, garde-toi des ombres.

 

 

Dépasse l’audace. Et tu trouveras le vrai courage.

 

 

Il voyait les âmes virevolter au-delà des sépultures. Ravies de se retrouver après tant de frontières et d’égarements.

 

 

Qui peut vivre sans chute ni envol ? Sans espoir ni crainte ? Où poser son pas ? A l’exacte place ? Mais en quels lieux ? Tant de mondes se côtoient. 

 

 

Il trouva une vieille jarre d’avant la naissance des âges où il prit refuge. Et la coulée du temps s’envola. Incalculable.

 

 

Il serra contre son cœur une fleur sans histoire. Sans passé. Et le ciel put enfin éclore.

 

 

Un monde disjoint dans les prunelles. Et mille éclats du monde dans la main.

 

 

Il voyait les êtres se serrer les uns contre les autres. Se servir les uns des autres, croyant parvenir à leur fin. Pieds, mains, tête, bras, jambes. Chaque membre plaidant sa cause. Et œuvrant (à son insu) pour le même corps en mouvement.

 

 

De l’entrave naît le ciel. Que l’on peut déjà entrevoir entre les barreaux.

 

 

Le souci de soi mène toujours aux prunelles alentour. Et le reflet des prunelles à la désillusion. La désillusion à la fouille. Et au cœur de la fosse, que se passe-t-il ? Il nous faut creuser pour connaître la réponse.

 

 

Egaye-toi de la transparence. Et n’aie crainte de l’obscurité que dissipe la lumière.

 

 

O Hommes, bouts de moi-même

Où courrez-vous de ce pas ?

Où croyez-vous fuir ainsi ?

Ne sommes-nous pas inséparables ?

 

 

Toute vie est la vérité qui se creuse. Et nous révèle.

 

 

Lorsqu’ELLE prendra la place que tu t’es octroyé, tu deviendras pleinement toi-même. 

 

 

Il errait entre folie, normalité et sagesse. Rêvait de vie océane. Et de monde clos. Pourchassait les frontières et les masques ternis jusque dans les sous-sols et les caves. Retournait les joutes. S’enivrait de fureurs. Déblayait les musées et les hécatombes. Soulevait la mémoire d’une main lancée vers le ciel. Recouvrait la terre d’une colère noire. Lave éructante. Marchait jusqu’à plus soif. Jetait aux vitrines son regard de flamme. Brûlait ses guenilles. S’écartait des visages trop timides. Des bouches factices. Des ombres policées. Des faces hargneuses. Des masques plombés. Les vitriolait en silence. De l’intérieur. Dévisageait les parois qui l’enserraient. Martelait de son rire ses cavités sordides. Pleurait le visage dégoulinant de sable. Camouflant ses songes, ses rêves et ses secrets d’alcôve. 

 

 

Il pérégrinait toujours sans destination. La besace clairsemée – avec un mince espoir de neige sous les paupières – et les semelles enhardies par l’azur. Oublieux des brumes et des brimades. Les étoiles et les prunelles dans l’ombre. Clarifiant l’espace. Egayant les interstices de ses pas. Galopant sans retenue vers un ailleurs encore indicible.

 

 

Que la source est fragile

A nos paupières endormies

Et que nos jarres sont lourdes

Sur nos épaules aguerries

 

Comme si le ciel nous frappait

De son poids à chaque foulée

Et que l’azur sombre nous égarait

Dans son labyrinthe

Enchaînés à notre sillon,

Nous marchons la silhouette courbée

 

 

Toi qui as grandi sur le toit du monde

Pour te hisser jusqu’à la cime des arbres

Et découvrir le ciel à tes pieds

Fut-ce un rêve de glace ou de papier ?

 

 

Il marchait sans tituber sur les trottoirs gris, sans se heurter aux passants décharnés, sans se cogner aux vents qui cinglent, sans s’étrangler de la beauté de ses pas, à peine étonné des silhouettes avachies sur le bitume errant à la recherche d’un soleil, toujours aveugles à l’azur des prunelles. Il s’invitait à la marche pour dénicher l’œil de la mort, lui arracher sa faucille et s’en faire une béquille pour aller le cœur plus libre, sans complaisance pour le chaos et la cohérence des pas, sûr d’avancer à l’heure précise où les passants patienteront encore intranquilles vers leur destination.

 

 

La grande affaire est là devant nos yeux. Et sous nos pas. Si proche de notre main qui ne saisit que du sable.

 

 

Il effaçait ses certitudes. Et ses habitudes. Etait sans égard pour ses tournures, ses périphrases et ses postures qui ancraient leur poids dans le marbre de papier, aussi léger (pourtant) qu’une feuille poussée par le vent.

 

 

Il exécutait sa tâche sans relâche. Ignorant que le joug s’effacerait dans l’abandon.

 

 

Il est des cieux éparpillés qui émiettent la mémoire et nos pas sans recours. Qui nous enfoncent au-delà des terres, ravis de nous ouvrir au mystère, qui nous traversent à la hâte et nous laissent un arrière-goût de nuages et d’espièglerie au fond des yeux. 

 

 

Il s’abandonnait aux grains d’azur que ses pas impatientaient de leur poids, en baissant les yeux vers le ciel qui recouvrait ses chemins d’orage sans lui révéler – d’un éclair mystérieux – celui qu’il était.

 

 

Il cherchait encore sa demeure en tous lieux. Mais restait suspendu aux murs de pierres sans découvrir la maisonnée qui l’habitait. Il rêvait pourtant de devenir le seuil du refuge pour tous ceux qui cherchent un abri, tous ceux qui ont quitté leur ghetto et erré trop longtemps le visage penché sur leurs souliers. Il rêvait de les redresser d’une main agile et de les instruire de l’autre à l’hôte qui les appelle en silence depuis des siècles.

 

 

Pourquoi se défaire de nos malles

Dont le contenu nous ignore

Ce trésor que nous délaissons avec superbe

Pour des guenilles d’or et de diamants ?

 

 

Les stigmates de la différence s’effaceront dans la main de Dieu.

 

 

N’écarte rien. Remplis-toi de tout ce qui se présente. Et tout s’effacera. Ton dénuement sera alors richesse. Invitant tous les possibles dans ta main ouverte.

 

 

Aie l’audace de te laisser surprendre. D’aller les yeux fermés vers ton enfantement. Ne crains ni les découragements, ni les infortunes. Ni la folie, ni le désespoir. Laisse-toi traverser. Le désencombrement est déjà à l’œuvre.

 

 

Nulle règle ne peut égaler l’absence de règles. Le pas toujours juste.

 

 

N’aie crainte de te fourvoyer. Au fond des ornières. Au fond des fossés, des ailes t’attendent. Pour t’envoler vers le fol azur qui s’impatiente de ta venue.

 

 

Des pas trop lourds sur la terre. Ainsi marchent les hommes dans leur sillon. Croyant suivre l’azur derrière leur horizon. Espérant l’atteindre. Et le reculant toujours. L’azur survient par mégarde. Il ne peut se dévoiler aux prunelles laborieuses et avisées, aux pas lourds et geignards. Il se révèle à ceux qui se sont délestés jusqu’à l’os. N’épargnant ni leur chair. Ni leur âme. Allant jusqu’à froisser tout espoir de lumière et qui avancent tremblant dans le noir, effrayés de tant folie, poussés et guidés à chaque pas par une folle nécessité… errant ici et là sans repère, sans certitude, sans identité ni destination. Rien. Et libres jusqu’à l’ivresse.

 

 

Avant d’entrer dans la grande demeure, tout doit-il voler en éclat ? La porte serait-elle donc si large et si étroite, si proche et si lointaine pour notre œil rivé à son seuil ? Comment la franchir ? Serions-nous donc le passeur, la porte, le passage, et l’espace alentour ?

 

 

Sans programme ni projet, il s’égayait de toute opportunité.

 

 

Le peuple des berges à l’horizon plat. Et fixe. A l’ascension accumulative. Et le peuple des flots. Toujours à la dérive. 

 

 

La grande âme du monde s’ouvre à ta besace

Et la voûte étoilée invite tes pas au sentier éternel

Prends garde en chemin de ne rien amasser.

 

 

L’horizon le couvrait de glace. Effaçant tous miroirs et tous reflets. Et son âme opaque avançait, cristallisant tous les mouvements. Incapable encore de s’étioler à la chaleur de l’astre. 

 

 

L’horizon se couvrait de taches. Traces éphémères que son regard ciselait. Incapable de se défaire de la mémoire pour aller le cœur plus lisse.

 

 

Ouvre-toi au destin. Embrasse la multitude du chemin. Dépose tes peurs. Et efface-toi après l’heure du besoin. Avant que sonne l’heure du tocsin.

 

 

Meurs sans certitude à tout ce qui t’efface. A tout ce qui t’ébranle et t’enlace. Meurs d’abnégation. Jusqu’au renoncement. A tes lèvres alors naîtra l’abondance de l’évidence. Accueille et unis-toi à tout surgissement. Ne sois que cela, ce rien qui passe et se détache.

 

 

L’abondance du grain

Dissimule la récolte des champs de rien

Qui poussent sur notre route

Insaisissable dans les interstices du regard

 

 

Mille éclats d’histoires dans ses terreurs. Et autant de rêves brisés qui l’adossaient à un rire énorme. A un rire sans fin, éclatant de vie et de fureur (et de bonté aussi peut-être) pour tous ceux qui n’ont su voir derrière sa chair tremblante les brûlures espiègles et dévorantes, l’amour cherchant sa voie, l’âme cherchant sa sœur, et un visage sans doute à reconnaître et à aimer d’une folle manière. Un visage à découvrir et à consoler de mille caresses, à entourer d’une présence sans âge, tirant sa source d’un temps si lointain, d’une autre rive où les hommes aux plus proches de leur mystère et de leur enfantement n’avaient de lignées. De cette époque peut-être sans genèse où les drames éclataient en pétales et en feuilles de vigne – qui sait ? Qui sait ce qu’il cherche encore ? Et qui a vu ses lèvres offertes et la lumière derrière ses larmes ?

 

 

Ne cherche le mystère de tes ailes. Mais allège ton pas.

 

 

Il traversa un temps éclatant d’orages et de mystères et s’y enfonça, délaissant ses abris - ses vieilles parois éculées où il se cognait tant jadis. Et se laissa gagner par la déroute sans voir - malgré l’opacité de ses prunelles - s’éclaircir l’horizon.

 

 

Au-dedans des cieux racoleurs, il voyait l’espoir et la destination précise. Mais lui s’en moquait. Il n’avait d’yeux que pour le cœur de nulle part, là où la déroute ensemence et nourrit la graine d’azur à éclore. Il craignait l’égarement sous son pas si peu juste, ignorant que la perte conduit en tous lieux, agrandit notre maisonnée jusqu’aux horizons les plus reculés, nous crée un soleil en guise de tête et une lune en sourire, nous fait renifler l’amour et l’intelligence – le regard déchiré de présence – et les oreilles aussi larges que furent nos infortunes pour égayer enfin notre visage et apprivoiser le monde réconcilié.

 

 

Il apprit à mourir à tant de visages sans un cri pour découvrir le ciel rieur et une larme sur sa joue. Quelques pleurs au fond d’un abîme étincelant où les âmes se moquent de nos maladresses, de nos prouesses et de nos labeurs.

 

 

Les vagabonds des terres sordides, impuissants à s’initier aux pas des clochards célestes. Entre route triste et long voyage. Une clarté trop envahissante pour s’abandonner à la brume des yeux.

 

 

Démunis-toi du connu. Traverse incertitudes, doutes et effarement. Et derrière les peurs inébranlables de l’effacement surgira le territoire. Laisse-toi apprivoiser. Submerger. L’enfantement et l’évidence sont déjà à l’œuvre. 

 

 

Le sang des prémices à l’orée de ta bouche. Les chants du monde recouvriront bientôt ta voix. Aie le cœur assez large pour t’ouvrir à la sente qui te précède.

 

 

L’éternelle découverte du rien. Après tant d’amassements… l’ultime insaisissable…

 

*

 

Dans l’oscillation du soleil et des ténèbres, les peurs se démasquent.

 

 

Garde-toi des méprises. Renonce à trouver leur extrémité. Derrière, tu verras l’origine du voile se déchirer.

 

 

Devant les masques et les remparts du monde, il avait la candeur aux abois. Et l’innocence foulée par la poussière des pas trop orgueilleux. Il n’avait qu’un rêve : disloquer les regards (tous ces regards de glace) pour ranimer la lueur emmurée, la flamme abandonnée au confinement des parois glacées. Et l’éveiller au feu.

 

 

Il s’étonnait des blessures. Innombrables. Et de la chair indemne. Des identités mille fois piétinées. Et de la présence en nous inaltérable.

 

 

Au royaume des confins, mille limites. Et à son seuil, il voyait fleurir les donjons qui perçaient tous les nuages. Aussi larges que les nouveaux horizons. Et au royaume des remparts, il devinait l’étroite geôle où se claquemuraient les peurs. Et les douves où se mêlaient le sang et la sueur. Et où l’on jetait les cadavres. Pauvres dépouilles crispées. Martyrs involontaires de bourreaux aux gestes inconséquents. Appelés à chaque assaut à traverser le royaume étroit pour gagner l’empire de la liberté.

 

 

Une étrange raison le ramena à la déraison. Il comprit alors l’harmonie du chaos. Et le silence complice et malicieux. 

 

 

L’effacement des tombes donne des ailes à tous les cadavres. Et toutes les âmes dansent dans le ciel. Toujours invisible aux yeux des vivants.

 

 

Murs de briques ou de vent. Quelle différence pour nos mains nues ? Et notre chair écorchée ?

 

 

La terre des brumes dessille les yeux. Et le sol trop ferme les maintient hagards.

 

 

Présence hors sol jusqu’au-delà de l’espace. Vision globale qui ne distingue, ni ne transperce. Comment faire éclore l’absence de frontières ? Regarde non de ton œil mais du fond des âges alors la vue te sera donnée. Et l’espace offert. Et ta joie sera grande de te retrouver. Un sourire aux lèvres. Et le monde bientôt décroché que tu pourras nourrir de ta parole. Pour le soustraire à l’ignorance et qu’il puisse enfin s’habiter. 

 

 

Les songes ne sont qu’éboulis à la rencontre des cimes. Aussi nul de sert de crier sous l’avalanche.

 

 

Le choc n’est jamais sans limite. Mais il se souvient des ondes. Accueille-les sans crainte avant de les remonter jusqu’à la source.

 

 

Devant la sagesse millénaire et les paroles ancestrales de son peuple, nul envol possible. La maladresse prend toujours racine à l’ombre des êtres. Et toutes les impasses y fleurissent. Regagne donc le désert. Et attends l’élan que t’offrira le ciel. Il ne s’expose qu’aux marcheurs solitaires et sans repères. Perdus déjà à eux-mêmes.

 

 

La survie s’invite en notre désert. Et les prophètes attendent à l’abri des ombres. Aussi nul ne sert de crier au-delà des dunes.

 

 

Les bois de l’homme sont impénétrables. Un arbre pourtant (une branche parfois) suffit à faire naître la hache exploratrice – l’outil salutaire des dévastations. 

 

 

Ecoute davantage l’écho que le cri. La déformation réelle des jours te répondra. Laisse-la s’échapper. Une autre - plus juste - te sera offerte.

 

 

Nul abri sous l’averse. Rien que des gouttes au cours de la traversée.

 

 

Tu as le soliloque singulier. Mais tant de voix t’échappent (encore) pour tenir ton rôle.

 

 

Nulle parole ne s’enhardit autant que dans le silence.

 

 

Dans ton décor d’infortune, tu sommeilles. Pars donc sur le chemin explorer tes coulisses.

 

 

Tu encombres trop l’abîme pour dénicher l’espace. Amincis tes flancs. Et tu égayeras l’abîme. Tous les seuils de l’azur.

 

 

Quelques étoiles dans la poussière. Et le firmament naîtra bientôt sur l’asphalte.

 

 

Heureux l’homme doué d’irraison. A pas décomptés, il se promène où va le vent. Avec tous les airs dans la tête.

 

 

Emmure tes silences pour que naisse l’écho. Et ton oreille deviendra sourde aux rumeurs.

 

 

Comment défaire ses ailes des barreaux ?

 

 

A quel horizon te destines-tu ? Le paysage variera selon tes perspectives.

 

 

Le chemin est ton ivresse. De bout en bout, une fiole en tête.

 

 

Garde la sente humide pour tes glissades car l’aube sera ton enlisement.

 

 

Pourquoi s’enlaidir de tant de parures alors que la grâce se porte en haillons ?

 

 

La vigilance est ton plus haut rempart. Monte sur tes créneaux et offre-toi aux flèches. De ce présent naîtra ta récompense. Une liberté sans blessure.

 

 

Habite la présence. Et tu seras partout l’hôte approprié.

 

 

Minuit. Midi. Quelle importance ? Le soleil éclaire l’en-bas. Et l’en-haut s’est déjà dispersé.

 

*

 

Une parole sage ne vaut que par sa justesse. Jamais par son étendue, sa profondeur ou son éclat.

 

 

Une vie pleine et assagie. Voilà à quoi il aspirait.

 

 

Il y a plus de sagesse à manger une pomme d’un geste plein que d’écrire le monde, la bouche affamée ou de le dévorer d’une dent hargneuse.

 

 

Quand la vie se détourne, pose ton regard où elle s’établit. Et ton geste suivra.

 

 

Les plus beaux livres ne s’ouvrent que d’une main. L’autre soutient le cœur abîmé qui se panse et s’ouvre.

 

 

Le rire borgne du monde n’oblige aucune lèvre à s’ouvrir. Et le silence distingue les bouches complices des prunelles innocentes.

 

 

Le pas innocent. Et la semelle toujours complice. Nulle marche n’est épargnée.

 

 

Jamais ne distingue entre l’aurore et le crépuscule. Mais crains les yeux aveuglés par le jour. Et le scintillement des nuits magiques.

 

 

Le monde offre mille spectacles. Et les yeux demandent vers quelle folie se tourner. 

 

 

N’imite jamais les sages. Regarde-toi. Et chemine en ta compagnie.

 

 

Les mots peuvent-ils faire chavirer un destin ? Oui, magistralement lorsqu’ils nous enjoignent de les quitter.

 

 

Il s’enchaînait au bas des églises. Près des tombes où se réunissent les vivants. Pour voir les âmes - libres - s’envoler dans le vent.

 

 

Ses mots s’éparpillaient dans sa bouche. Leur donnant toute leur inconsistance. Le monde y voyait des bouffonneries. Et Dieu une invitation à la vérité.

 

 

Il n’avait de table où poser sa nappe. Et moins encore ses couverts. Aveugle aux mille assiettes que Dieu lui offrait.

 

 

Il pouvait bien s’égarer. A présent ses pas devinaient la direction.

 

 

Il se rêvait jusqu’à l’effacement. Et à cet instant, les dieux lui offrirent une estrade.

 

 

La bouche muette enseigne le vide. Un silence si plein pour le ciel.

 

 

Sans destinée précise, les pas découvrent la direction. Sans intention, les gestes deviennent justes.

 

 

Les frontières ne sont que le commencement d’un autre territoire. Leur absence appelle l’infini en expansion.

 

 

Le point ultime du monde devient le lieu de la présence.

 

 

Les yeux pourfendent. Alors que le regard réunit. Et les mots transpercent. Alors que le silence enveloppe.

 

 

L’erreur qui n’abrite aucun mensonge est le lieu où naît la vérité en marche.

 

 

L’horloge ne trompe que les yeux fatigués. Les yeux hagards ignorent les aiguilles.

 

 

Les yeux jouissent de la multitude. Et le regard de l’unité. Ainsi convient-il de les réunir pour devenir homme de la terre et du ciel.

 

 

Les cimes sont les brins d’herbes où se posent les anges. Et les croyants imaginent que leurs prières caressent la barbe des dieux.

 

 

Tout geste est Dieu en action. Toute parole est silence en mouvement. Tout pas indique la direction. Rien d’inégal en ce monde. Et aucun sens pour le justifier. L’ordre du monde est là. Présent en chaque chose. Et toutes les situations l’attestent.

 

 

Les frontières réclament leur part d’ouverture. A-t-on déjà imaginé une ligne sans espace ?

 

 

Ne couvre pas le vacarme des hommes de tes cris. Mais de tes silences.

 

 

La nuit n’appelle aucun destin. Et le jour a déjà un soleil.

 

 

Il ne s’agit pas de traverser le miroir. Mais de remonter sa source pour percer le mystère.

 

 

Les ténèbres n’ont d’oasis. Pétrifiés par le soleil de pierre, la marche attise notre soif.

 

*

 

A quel supplice faut-il s’offrir pour que la dignité nous redresse ?

 

 

L’horizon - toujours ravageur pour le pas - émiettait sa foulée. Encerclait sa marche. Enlisait sa silhouette dans son sillon mille fois creusé.

 

 

On peut bafouer la loi des Hommes. Mais nul n’échappe aux lois du ciel. Elles pourfendent toute bassesse. Pourchassent la trahison jusque dans notre moelle.

 

 

Le ciel s’évaporait parfois à son regard (trop) concentré. Faisant apparaître d’autres cieux, plus bas, plus sombres voilant la majesté et l’étendue du premier.

 

 

De contrées en contrées, nos pas nous égarent. La vérité est si proche qu’elle en devient invisible.

 

 

Tout savoir est un écran qui ôte au regard sa justesse. Ne surimpose rien au réel. Mais fais corps avec lui. Fais-lui face sans voile. Et tu seras élément de la vérité.

 

 

Oublie les promesses de l’azur. Néglige les empreintes que tu t’es efforcé de conserver. Ôte toutes tes armures. Et marche nu. Un jour, la vérité se tiendra dans tes pas.

 

 

Le réconfort advient sans prémices. Au seuil de l’abandon, poursuis ta marche.

 

 

Défais tes espoirs. Et tes regrets. Marche sans te retourner. Et sans un regard pour l’horizon. Défais l’écran de tes prunelles. Et l’œil neuf surgira.

 

 

Réclame ton dû de tendresse et d’alcool. Et pars. Abandonne tes parcelles et tes barricades. Tes terres infertiles. Délaisse tes fauves et tes molosses carnassiers, gardiens des temples d’antan. Oublie les joutes d’autrefois. Et les querelles où tu excellais. Oublie l’amertume. Néglige les accaparements. N’engrange que les forces du vent. Et vas. Libre, tu seras.

 

 

Abandonne les mains à leurs supplications. Abandonne les visages à leurs grimaces. Sois digne sous l’averse. Et honore les chemins que tes pieds nus traversent.

 

 

Je suis l’appel. Et le nom que tu as cherché sur les chemins. Le sens que tu as creusé de tes mains. Le regard qui te contemplait lorsque ta faim fouillait parmi les livres et les visages sans grâce.

 

 

Abreuve-toi de mes silences. Nourris-toi de ma présence. Et nous marcherons ensemble. Silencieux et présents. A chaque pas.

 

 

Déshabille l’homme. Et tu trouveras derrière les os un cri et une âme vibrante. Délaisse le cri. Il se suffit à lui-même. Il cherche (vainement) l’écho de sa propre parole. Accueille l’âme. Réconforte-la un instant. Puis laisse-la s’effilocher au vent. Elle trouvera son destin.

 

 

Ne singe pas les sages.

Ne juge point les imbéciles

Œuvre à ton regard avec cœur

Et à ton cœur avec ardeur

Prodigue-leur soins et tendresse

Accueille leur pusillanimité

Et leurs battements étroits

Ôte leurs voiles

Avec patience

Et marche sans prudence

Ton pas lucide s’aiguisera

 

 

Ferme les yeux aux jours abondants. Oublie les escaliers de la gloire. Et contemple tes pas sur le sable. Tes empreintes dans le désert. Ne juge pas la hauteur de la dune qui te fait face. Avance un pied après l’autre sans te soucier des oasis et des palmeraies. Des caravaniers criards dans les souks. Néglige leurs marchandises. Redresse ton ossature. Tu habites déjà le ciel. Et chaque maison sera bientôt ton foyer.

 

 

Il y a une âme secrète au fond de chaque chose. Et de rares yeux pour leur rendre grâce.

 

 

Une éternité sépare le soupir du silence. Qu’un souffle ténu qui n’aspire qu’à mourir.

 

 

Ne néglige aucun bagage. Pars avec ce que tu es. Le voyage œuvrera à ton délestage.

 

 

La grâce s’invite. Mais jamais ne s’apprivoise. Elle nous frôle parfois avant de nous quitter pour des yeux plus sages.

 

 

Tu as percé tous les mystères. Mais l’énigme demeure intacte. Jette donc tes livres pour regarder le monde. Et la vie en face. Et tu en pénètreras le secret.

 

 

L’éradication de la brume. Voilà à quoi l’homme devrait œuvrer !

 

 

Le ciel n’attend aucune offrande de la terre. Mais des gestes justes. Une main habitée par le regard. Et la présence.

 

 

Quelle terre pourrait assombrir le ciel ?

 

 

La vérité apparaît nue. Jamais elle ne se drape de paroles.

 

 

Les mots indiquent une sente sur laquelle les Hommes – la plupart des hommes – s’égarent.

 

 

Nulle parole n’a la puissance de déplacer nos écrans – nos miroirs – où vient se refléter le monde – notre monde.

 

 

[La vérité]

La vérité n’a besoin de mots. Mais de silence. Elle n’a besoin de connaissance. Mais d’espace. La vérité n’obéit à aucune règle. Elle n’a ni loi. Ni principe. Elle jaillit de l’ineffable. Nos regards n’en saisissent que les reflets. La vérité ne peut se saisir. Mais s’offre au regard mûr. On se perd dans ses replis et ses recoins. On s’enlise sur les chemins qui nous y mènent. On s’approprie l’in-appropriable. On se pare des guenilles dont elle se défait. Nous sommes la vérité. Elle nous est si proche que nous restons toujours à son seuil. Nous ne sommes pas. Nous n’existons pas. Voilà la vérité. La vérité n’exige rien. Elle tranche. Nos illusions. Nos incartades. Nos soumissions. A travers nos rires, elle s’esclaffe. La vérité est partout. Mais n’a de centre. Elle n’exige rien. Mais offre les circonstances et les situations pour se révéler. Elle se cherche à travers nos quêtes. Et se joue de nos gloires de sable. On la côtoie longtemps avant de l’apprivoiser. Mais elle demeure rebelle à toute captation. Tout accaparement. Elle se dissimule derrière les formes les plus grossières, les évènements les plus ordinaires, les gestes les plus triviaux. La vérité s’appartient. Sois en simplement le modeste serviteur.

 

 

Tant que tu n’auras apprivoisé la mort, la vérité ne pourra briller derrière tes prunelles.

 

 

Les circonstances nous honorent. Toujours. Nous invitent à leurs exigences. On a beau détourner le regard. Si l’on ne s’y soumet, elles insistent. Persistent jusqu’à nous soumettre à l’obéissance.

 

 

Au fond des gouffres, naît toute transformation.

 

 

[Mises en garde]

Garde-toi de tous spectacles. Et ouvre les yeux. Garde-toi de tous jugements. Et écoute. Garde-toi de toute rancœur. Et laisse ton cœur s’ouvrir. Garde-toi de tous mensonges. Marche l’esprit droit et digne. Garde-toi de toute rigidité. Et accueille ce qui te semble étranger. Garde-toi de toute immobilité. Et avance. Garde-toi de toute avancée. Et contemple ce qui est sous ton regard. Garde-toi de comprendre. Et éprouve. Garde-toi de toute parole. Deviens silence. Garde-toi de toute tranquillité. Agis selon les circonstances. Garde-toi de toute agitation. Accueille avec gratitude. Garde-toi de toute exigence. Contente-toi. Garde-toi des rêves. Vois d’un œil nouveau. Garde-toi des abondances. Et marche nu pieds. Garde-toi des ascétismes. Jouis de toutes offrandes. Garde-toi des conseils. Et prête l’oreille à la sagesse que tu portes. Garde-toi de tout orgueil. Et efface-toi. Alors tu deviendras la vérité. Modeste et éclatante.

 

 

Epargne-toi le malheur des âges. Et les affres du temps. Demeure présence.

 

 

L’horizon recouvre toutes les surfaces. Mais la profondeur est transparence.

 

 

Nulle étoile ne peut satisfaire ton ciel. Mais l’azur s’étend déjà à tes pieds.

 

 

Ne t’agenouille devant aucun géant. Poursuis ta marche minuscule. Et ouvre ton regard. Et tu deviendras immense.

 

 

Disculpe-toi des disgrâces. Elles reflètent ton invisible beauté.

 

 

[Formules]

Nulle injonction ne peut te compromettre. Tant elle nous révèle… La peur du mot devient salutaire… Les formules se conjuguent. Toujours à l’imparfait… Deviens la vie. Et te sera révélée sa vérité… Inutile de pourchasser la vérité. Comme si elle pouvait s’attraper… On veut saisir. Alors qu’il faut se laisser prendre. La vie se répète. Toujours neuve. L’œil enferme tandis que le regard ouvre. La vision ne peut être que panoramique. Un regard d’arrière-plan. Inverse ton regard. Sois attentif à sa source. Et la vérité du monde s’éclairera. Garde-le ouvert sur toutes choses. Et tu sauras voir.

 

 

Il avait installé un vieux divan au fond de ses yeux. Un épais et moelleux canapé où le monde pouvait venir se poser et  trouver un peu de réconfort. Il l’avait placé là après maintes luttes acharnées et stériles jusqu’au jour où il comprit (enfin) qu’il pouvait s’assoir à son aise en tous lieux du monde. Ce jour-là, il n’eut plus rien à défendre, à conquérir ni à prouver. Et le canapé s’était placé là de lui-même. De façon inespérée. Comme par miracle.

 

 

Quand l’odieuse saison se blottira-t-elle contre ses lèvres ? Pour qu’il l’embrasse… ou la dévore.

 

 

Se défaire de tous les pétales

Et de toutes les fringales

Pour boire minuit à la coupe

Dans un verre de cristal

La prunelle lucide

Qui distingue la nuit du jour

Sans les nommer

Réconcilie la lune et le soleil

Dans l’œil des foules

Marche sans bruit

Au bord du jour

Sait mourir à l’éphémère

Les lèvres libres de tous linceuls

Le pas simple et ample

Dans une paire de godillots

Peut-être mal ficelés

Mais la semelle souple

Et la foulée toujours juste

Assise au bord de tous les silences

 

 

Ses yeux et ses pas fouillaient sans relâche. Mais l’aurore des guerriers laissait sa bouche inerte. Le zénith des peuples laissait son œil indemne. Et le crépuscule des scribes n’avait de prise sur sa main. Toutes les lèvres muettes gardaient leur mystère. Mais ses doigts gourds restaient ouverts. Il devinait que la clarté serait son unique salut. Et sa marche, sa seule patrie. Sans tache ni attache, il continuait d’avancer, encore si mal à l’aise dans les paysages. Rêvant toujours pourtant de devenir l’hôte de chaque maisonnée.

 

 

Sous le soleil de bras trompeurs, des lunes mortes. Et des astres perdus à jamais.

 

 

Il claudiquait sur l’asphalte mouillé. Glissant dans ses escarcelles quelques lunes flétries.

 

 

Il vivait sans compter les jours. Et les tours de passe-passe qu’on lui avait joués. Sans un regard pour le passé. Oubliant jusqu’à la malice du peuple. En adepte (encore) maladroit de la mémoire fugace.

 

 

Il végétait sur tous les horizons avec toutes ses passions en bandoulière.

 

 

Vers quels gouffres te jettes-tu encore ?

Le monde est (parfois) si plat qu’on en oublie l’abîme.

 

 

Les chimères encerclaient sa prunelle. Recouvrant le monde de tous les linceuls.

 

 

Seul l’œil moribond voit clair avant que naisse la vision.

 

 

Sa peur (qui venait du fond des âges) réveillait parfois le monstre qu’il croyait endormi. Il le voyait se redresser, prêt à mordre. Mais un jour en s’approchant, il vit que sa bouche carnassière lui souriait. Et il fut secoué d’un rire énorme devant le sourire de cette mâchoire qui l’avait toujours effrayé.

 

 

L’espace est en creux de toutes choses. Et l’horizon se morfond sous la chair. Ne l’entendez-vous donc pas s’impatienter ?

 

 

Il n’y a nulle part où aller puisque nous sommes (déjà) partout.

 

 

Le souffle d’une voix ne peut suffire s’il ne prend sa source dans les profondeurs [de l’être]. Alors la parole peut devenir respiration. Puis silence.

 

 

Il y a dans cette brume tant de langages. De paroles houleuses. Et un si juste silence.

 

 

Au fond des rêves existe un tourment. Et au fond du ciel, une extase. Quant à l’homme, il marche entre les deux, le cœur toujours déchiré.

 

 

La tête penchée de trop d’absence, il se traînait toujours sur les chemins. En étrennant ses jours. Comme son plus rude malfaiteur.

 

 

Le silence se pare de mots. Non pour se dire mais pour se laisser entendre.

 

 

La liberté naît du silence.

 

 

Il aurait aimé musarder la tête hors des territoires. Toucher le ciel de ses paupières. Couvrir les plaies des hommes d’une douce transparence. Se hasarder au-delà des murs qui encerclaient ses pas, prendre appui sur les nuages pour se perdre jusqu’aux frontières de contrées impratiquées et se reconnaître enfin dans le visage de tous ceux qui passent. Il aurait aimé échapper à tous les jougs, lancer ses clefs à la foule qui l’entourait, se hisser au-dessus de tous les mâts de cocagne pour crier au monde la beauté de l’azur. Il aurait aimé marcher jusqu’au cœur de la terre, étendre son pas au-dessus de tous les abîmes et se répandre dans l’océan. Il aurait aimé se défaire de ses prunelles trop fières, s’aveugler à toutes les ambitions. Il aurait aimé vivre tout simplement. Apprendre à mourir à chaque instant avant que la terre ne recouvre ses pas. Il aurait aimé dire aussi combien il avait aimé tous ceux qu’il avait croisés avant que l’oubli n’efface leur nom. Mais il n’était personne. Et tous l’avaient deviné déjà.

 

 

Il revêtait toujours sa robe de faîte pour grimper vers l’azur. Mais un jour, il décida de s’arrêter à mi-hauteur sur la branche la plus basse d’un hêtre,  invitant le ciel à s’y poser.

 

 

Il donna au ciel mille poèmes. Et tous les yeux des hommes sur terre se sont détournés.

 

 

Après avoir marché jusqu’au bout de la route, croisé tant de visages apeurés et de regards faméliques. Après avoir goûté à tous les sels du monde, un jour, il s’assit pour contempler ses pas. Il n’avait pas bougé. Ou peut-être avait-il fait le tour de la terre ? Il n’en savait rien. Alors il troqua ses peurs et sa faim pour un rire sans borne. Les hommes vinrent alors vers lui pour lui parler de leurs rêves et du sable des chemins. Et lui, au terme de chaque histoire, leur offrait un sourire silencieux.

 

 

Tout se reflète dans le silence. Et tous les miroirs nous révèlent.

 

 

Il regarda dans tous les miroirs. Et vit tous les visages du monde qui se regardaient. Avec une âme assise à leur côté qui pleurait. Un sourire inimaginable dans les yeux.

 

 

Il avait écumé tous les chemins du monde. Et exploré tous les livres de la terre. Aujourd’hui, il n’avait plus grand-chose à faire. Plus grand-chose à voir. Alors il s’assit au bord du monde pour regarder le ciel et tous les hommes qui marchaient vers lui. Certains s’arrêtèrent dans l’espoir de trouver une échelle. Et dans leurs yeux faméliques, il vit le ciel en attente. Et au fond de chaque prunelle, le fol espoir de le découvrir un jour.   

 

 

Il avait désarçonné toutes les envies pour s’égayer à la vie. Et découvrir son ossature, sa fibre, ses nervures. Son essence de vent.

 

 

Il se barricadait encore parfois devant l’infâme. Explorant un chemin inviolable. Indéchiffrable. S’égarant souvent dans quantité d’artères impraticables.

 

 

L’écriture se méfie des chemins encombrés où l’on pousse ses pages par charrettes entières. Elle est une source de joie vive quand elle jaillit avec confiance, abandon et naturel, s’acheminant par jets – brefs et discontinus – et accueillie sans nulle règle (imposée).

 

 

Il disait la vie qui le traversait. Et l’habitait. Il ne savait dire autre chose. Il disait le monde qu’il rencontrait – avec encore tant de difficultés. Il disait la vie pour rien. Pour elle à qui il devait tout. Il disait la vie pour les hommes qui regarderaient ses pages, les yeux baissés sur leurs songes. Il disait la vie pour les mendiants. Et tous les yeux affamés. Il disait la vie pour rien. Comme un don qui s’ignore. Une insuffisance à vivre. Il disait la vie comme un voyage. Un voyage qui commencerait avant la naissance et s’achèverait avec soi. De l’origine à soi, il connaissait les nombreux chemins. Toutes les impasses et les errances. Il aurait aimé établir une carte impossible. En fixer les repères, les cols et les frontières. Mais il connaissait l’aveuglement des hommes aux légendes. Qui savait encore lire les cartes aujourd’hui ? Il pressentait qu’il mourrait comme un vieux scribe, son lourd livret sur les genoux, espérant seulement qu’à son dernier souffle il aurait suffisamment de force pour jeter ses secrets aux vents. Et les voir s’éparpiller sous les pas des vivants afin qu’ils éclairent quelques foulées et quelques itinéraires.

 

 

Il s’interrogeait sur les besaces. Et les lourds fardeaux. Sur les bagages trop nombreux des hommes. Sur leurs itinéraires si variés. Sur le vent qui mêlait son souffle à tous les pas. Et soulevait les yeux à chaque carrefour pour trouver la route.

 

 

La vie – si changeante – ne se laisse saisir. Elle s’éprouve à chaque pas. A chaque regard.  

 

 

Il était comme un cartographe égaré sur le chemin, rêvant de s’émerveiller des paysages, avec les yeux penchés dans son sac à la recherche d’une boussole.

 

 

Où est la terre qui saura m’accueillir ? Perdue dans le désert de mes pas ?

 

 

Il tournait en rond à sa recherche, une aile mal ficelée dans le dos. Comme si le ciel lui était étranger.

 

 

Pourquoi me repousse-t-il ainsi ? Dois-je m’élancer, à contre cœur, encore si malhabile ? Et où poser mon aile ?

 

 

A quelle heure se lève le soleil quand nos yeux ne voient que la nuit ?

A quelle heure se coucheront les ombres qui nous appellent de leur abîme ?

 

 

Derrière la toile, il ne voyait qu’un guerrier nu, sans pagne ni arme, qui le dévisageait avec innocence. Et face à lui, il était déjà perdu.

 

 

Les ombres ne s’escortent qu’à mains nues. On les raccompagne vers la porte où elles n’ont jamais vu le jour. Tout apparat est vain. Et la cérémonie des adieux interminable.

 

 

Une foule de gestes contredit les visages ; les lèvres stupéfaites, l’œil docile, la mimique grimaçante, la cheville impatiente, l’étonnement des sourcils. Les masques peuvent tomber. Et la parole musarder hors des bouches intranquilles. Le corps parle en silence. Et la vérité des âmes guette notre absence. Non pour trahir. Mais pour exposer à l’Autre nos yeux déshabillés.

 

 

Les circonstances nous affolent. Mais quel rire se cache derrière nos peurs ?

 

 

La vie sans danger se tient droite devant nous. Alors pourquoi plions-nous l’échine ?

 

*

 

Toi qui cherches la lumière, invite l’aube à repousser la nuit. Mais j’entends déjà ton murmure, habitant de l’ombre : comment fortifier la clarté du jour ?

 

 

Le râle naît de l’obscur. Et s’éteint dans la lumière. Entre, on éclate en soleils, le visage ruisselant de pluie.

 

 

Il est des jours neufs qui effacent tous les noms sur les stèles. La longue liste qui ravive tous les souvenirs sans parvenir au seuil originel. Incapable de franchir les premiers frémissements de la mémoire.

 

 

Le mémoire se désemplit. Se vide peu à peu de toutes ses empreintes sous l’impérieuse butée de la présence.

 

 

Jamais le cirque des phénomènes ne désemplit. Et les spectateurs, toujours plus nombreux, applaudissent à la volée sous l’œil des sages qui sourient de tous spectacles.

 

 

Nul n’échappe à sa propre compagnie. Tantôt ombre et fardeau, tantôt cerceau de feu et de lumière.

 

 

Allège ta mémoire. Et tu rendras ton pas plus léger.

 

 

La famine du cœur laisse toujours les yeux affamés.

 

 

Après tant d’égarements, il trouva l’unique passage : entrer en lui-même. Il explora ses paysages avec crainte et attention et se mit bientôt à pleurer, si étranger aux indigènes qui peuplaient ses contrées. Il voulut d’abord les décimer puis se résolut à les recevoir dans son antre malfamé. Il resta à leurs côtés. Les apprivoisa. Devint l’un des leurs jusqu’au jour où ils disparurent. Sans laisser de trace. Sans un mot d’adieu. Ensuite vint le grand désert. Les terres de glace et de solitude. Il dut alors apprendre à se réconforter, entourant son âme de ses bras frêles. Il eut des visions – d’atroces visions. Et des rêves – des rêves fabuleux. Il s’en enveloppa sans précaution, croyant que ces images seraient de puissants alliés avant de comprendre l’engeance dont il s’était entouré. Il dut les abattre à mains nues pour se retrouver à nouveau seul. Comme le plus nu - et le plus fragile - des hommes, franchissant - sans le savoir - l’avant-seuil du territoire impersonnel.

 

 

Le cœur assoiffé de lumière, ses ombres erraient à la recherche d’une main, guettant l’impossible étreinte. Toujours aveugles aux bras tendus vers elles.

 

 

La nuit creusait ses angoisses. Le désossait jusqu’à la moelle. Et sa chair corrompue tremblait devant l’océan, les vagues déferlant sur ses berges trop frêles.

 

 

Il dévisageait la pluie sans compter les heures. Le regard perdu dans l’espoir d’un soleil à venir, incapable - encore - de contempler la joie contenue dans chaque larme.

 

 

Quand il observait l’univers qui l’habitait, il voyait une cave sombre. Et des escaliers à ciel ouvert. Comme une invitation à explorer les abysses et à grimper à tous les arcs-en-ciel.

 

 

Il voulait que sa parole force le silence. Mais il dut plier sous sa voix.

 

 

Il plantait ses graines à la volée. Sur des terres sèches et fragiles - peu propices à la moisson. Ignorant que le vent se chargerait des labours. Et pressentant pourtant la venue prochaine de la récolte où entre les ronces, une foison d’orchidées verrait bientôt le jour.

 

 

Il aurait aimé se vendre à la criée. Mais la marée l’avait déjà emporté.

 

 

Il ne s’étonnait plus du scintillement des étoiles dans les yeux un peu fous des foules. Il y décelait la présence du ciel. Visible jusque dans la plus inflexible opacité.

 

 

Il se déboutonnait devant chaque fleur. Prenant garde de ne léser aucune ornière.

 

 

Il avait les godillots encore errants. Mais le cœur toujours casanier.

 

 

L’énergie se sustente de sa propre source.

 

 

La joie et la tristesse sont deux ailes inégales qui poussent les hommes à tournoyer maladroitement au-dessus de leur tête.

 

 

Il dévisageait un monde encore inapproché. Le pas toujours glissant entre l’abîme et le passé.

 

 

Les mots avaient perdu leur fonction. Non leur beauté. Ils étaient devenus instruments de connaissance. Témoins involontaires de ses pas en territoire inconnu.

 

 

Les grilles s’ouvraient. Mais il restait prisonnier de barreaux imaginaires.

 

 

L’oreille attentive ne se distrait de rien. Pas même des yeux qui la contemplent.

 

 

Le regard étonné défixe l’habitude de toute matière. Il nous agenouille sur la terre des possibles. Et nous façonne - sans choisir - dans le marbre trop rigide, le pas souple et juste qu’appellent les circonstances.

 

 

Le poète ne choisit sa voix. C’est elle qui choisit les mots qu’il profère. Qu’il les crache ou les susurre lui importe peu. Pourvu que la vérité - et le rythme de la découverte - soient respectés.

 

 

Comment faire pousser l’aile qui manquait à son pas ? Faire descendre le ciel fut sa réponse.

 

 

Il s’acheminait le pas soucieux vers un territoire sans nom. Après la traversée d’un désert si décourageant. Infranchissable.

 

 

Pas de mots raccourcis pour décrire nos détours.

 

 

Depuis l’aube des temps, une pluie de misère tombe sur cette terre. Chacun a sa goutte. Et bien peu y voient la venue du soleil.

 

 

L’horizon se prélasse sous nos paupières. Et dire que nous le cherchons partout sur la terre.

 

 

Dans la foule de ses yeux immenses

Seul un clochard aux pieds nus lui souriait.

 

 

Un arbre pousse sans jamais s’étendre au-delà de lui-même. Comme s’il savait déjà que le ciel était son territoire.

 

 

Dans la mémoire d’avant les âges, un bourgeon atrophié attendait qu’on l’arrose. Et lui ne comptait que sur la pluie.

 

 

Les cloches sonnaient sur tous les horizons. Mais son œil clos et son front trop rageur ne pouvaient les entendre. Et l’espace se retira.

 

 

Il s’agenouillait avec encore trop d’orgueil dans les yeux.

 

 

Le pas apeuré ne peut indiquer la direction. Il contamine le sens de toute marche. Seul l’œil avisé peut conduire la semelle en tous lieux. L’abri est dans le regard. Pourquoi dès lors aurais-tu peur ?

 

 

Il s’imaginait géant. Mais n’effectuait que des pas de lilliputien. Comme une fourmi au pays de Gulliver.

 

 

A la grande heure, la mort viendra nous chercher. Glisse vers son devenir. Et entends-la sonner à chaque instant.

 

 

Oublie les empreintes. Et les plaies ciselées par les circonstances. Abdique la mémoire. Aiguise l’aisance de toute incertitude jusqu’au seuil de l’émerveillement. Entends le cri du destin qui t’appelle. Et vas. Le cœur sans crainte ni chamade. Poursuis l’œuvre qui naîtra entre tes mains.

 

 

N’écarte rien de la sente. Poursuis l’accueil jusqu’à la désespérance. Et tu franchiras le territoire où la joie est souveraine.

 

 

Il devinait un horizon derrière les pierres. Un feu encore brûlant sous les cendres. Un autre monde derrière le monde. Et il appelait ses pas et ses prunelles à les chercher encore.

 

 

Il s’avançait sans relâche. S’exténuant à chaque pas. Ne percevant encore la nécessité de la halte.

 

 

La gravité de l’abîme n’effleure aucun geste malgré le malheur qui s’avance à pas comptés. Et lui continuait de marcher, le sourire intact sous le front, pressentant que l’autre rive serait atteinte ainsi.

 

*

 

Il est un lieu habité qui console.

 

 

Au-dedans de soi demeure la matrice des matrices. N’en force pas la porte. Mais laisse-la s’ouvrir à tes pas.

 

 

Partout en ce monde, il voyait des neiges sales. Des flocons atrophiés. Il aurait tant aimé voir l’azur immaculé descendre au plus bas.

 

 

Il avait pris le matin crépusculaire pour une aube radieuse. Et les saisons se mirent à s’affoler. Les hautes futaies n’étaient encore à portée. Une foule de crevasses l’en séparait. Mais peut-être n’avait-il jamais vu le ciel d’aussi bas…

 

 

Aux mille regards assassins, un seul sans éclat.

 

 

Oublie la consistance du regard. La cohérence des pas. La solidité du monde. Et abandonne-toi au chemin qui scellera la victoire sur toutes les débâcles.  

 

 

Il divaguait dans l’incessant mystère de son ombre.  Impuissant toujours à se défaire de son emprise.

 

 

Une fraîche ondée sur l’âme pour éteindre le feu de ses pas.

 

 

Ce rien d’espace qui prolifère. 

 

 

Il refusait de se laisser égorger dans les précipices du monde. Dans toutes les ruelles indigentes où les esprits se crispaient et s’affolaient, abandonnant leur âme à l’errance.

 

 

Perdu dans le désert des espaces mouvants. Toujours soumis aux mirages miroitants. 

 

*

 

Nulle embellie à ton sourire

Les gestes fugaces s’estompent

Ne reste qu’un craquement sans apparat

Quelques crachats sur le sol rugueux

Et l’horizon toujours lisse derrière la vitre

 

Sous les dentelles mille soleils ne pourront éclore

Muette demeure l’ardeur du printemps

Entre tes paupières mi-closes

Tu éructes tes songes

Défais l’abîme de tes pieds écorchés.

Et tu fouleras le territoire.

 

 

Une terre lézardée par des bourrasques meurtrières. Et un territoire bientôt anéanti.

 

 

A la vaine pitance du monde, il opposait ses mains ouvertes. Son âme déployée. Son renoncement sans faille. Et l’éclat si faible de ses prunelles.

 

 

Il s’inventait des amis sans destin pour apprivoiser ses parcelles. Humble jusqu’au dernier temps de l’effacement.

 

 

Il est un temps où l’on s’absente de soi-même. Non par dégoût ni résignation. Mais par inclination naturelle.

 

 

Renonce à toute prétention. A toute intention. Seules les circonstances ordonnent. Et tu verras tes gestes jaillir de la situation.

 

 

Un décalage dans le bitume s’effaçait. Et défaisait sa croix.

 

 

Il est des gestes habités et des paroles simples qui tirent leur source de l’origine. Touchant avec justesse et profondeur. Et d’autres portés par l’absence et la surface du monde qui effleurent à peine. Traversant les âmes sans les atteindre.

 

 

Celle qui en tes pas te consume pour retrouver la place que tu t’es approprié.

 

 

Des murs à la basse saison. Et les cimes atteintes au sommet du jour. Est-ce bien Toi que je vois surplomber à l’horizon ?

 

 

Un bouquet d’herbes jaunes entre les dents, il s’extasiait. La majesté aux lèvres et sur l’épaule, il pouvait (à présent) s’égarer sur les chemins.

 

 

Le champ tenace des récriminations n’avait plus de prise. Plus vivant que le monde, la conscience !

 

 

Au bord de toutes les ruptures.

 

 

Jamais n’oblitère la joie.

 

 

Efface la frontière de tes pas. Elle n’aura de prise sur les hommes suivants. Fissures aussitôt recouvertes par le vent.

 

 

Déglutis ton espérance. Ou éructe-la ! Et avance sans crainte. L’immobilité au bord de tous les chemins te guidera. Et égayera ton pas.

 


Carnet n°41 Empreintes – corps écrits

Poésie et peintures / 2010 / Hors catégorie

Peintures : Nicole Blaustein

 

 

EMPREINTES

 

Corps écrits

 

p1

  

Un corps sans bruit

Aux frontières partagées

Aux sinuosités et aux ombrelles

Propices aux gestes

Aux trajets et aux traversées

Gît comme une sirène démaillotée

Qui défilerait le temps de ses prunelles

  

Des cavités dans la plaine

Et des cicatrices en pagaille

Quelques bourgeons coupés à la diable

Attendent l’heure propice des retrouvailles

 

Sous l’ocre de la peau

Le désir de gémissement

Etouffé entre les veines

Lance son cri au désert

 

Le miel sur la hanche

Et le mamelon accort

Accrochent la prunelle

Invitent (encore) à la paupière close

 

Il se souvient…

Au creux du territoire

Bordé d’étoiles

Au-delà de la chair

Où règnent la joie et l’égarement

Le souffle coupé

Où tout crépite

Par-dessus les flots saturniens

_

_

_

p2

  

Des envies de fraises

Et de fureur endiablée

Arpentent la chair

 

Quelques gouttes sur la joue

 

Et sous les rêves de pétales

Les paupières en chamade

 

Et l’affolement des cils

En pareilles circonstances

 

 

 

 

p3

 

Le visage balafré de chimères

Il patiente

Efface le corps de sa peau

Et toute présence de sa mémoire

 

Relègue les cheveux hirsutes

Et les odeurs en pagaille

Aux circonstances lointaines

 

Le miroitement des lèvres

La foule des prunelles sourdes

Le grain vivace de la chair

Consumés par le souvenir

 

Le séant posé entre les rencontres passées

La largesse des épaules

Qui soulevait son rire

Sans réponse et sans espoir

A moitié effacé déjà

Par les rides et le poids des fleurs de pierre

Qui recouvriront son tombeau

  

Il patiente encore

Un don pur

Sans attente

Où le temps s’étiolera en images

Et les images en miettes

Pour qu’apparaisse enfin

Une silhouette sur la toile

 

Un filon de pierres émiettées

Suspendu entre les glaces

Et les congères amoncelées

Par les saisons froides

 

Au seuil des portiques vacants

L’éloignement et la transparence des horizons

L’empreinte de ses pas frêles

Sur la surface craquelée

 

 

 

 

p4

 

L’assise imparfaite 

Le déséquilibre étalé

En soubassements inconnus

 

Les courbures défaites

Et la nuque tendue

Au seuil de l’épreuve

Implorent le sol

De contempler l’infortune

La main ancienne offerte au râle

Les mugissements sauvages

Etouffés parfois

Le fauve en extinction

Et le buisson jadis si ardent

Recouverts aujourd’hui d’un rugueux tapis

Les pluies insomniaques qui l’agitaient 

 

La nostalgie des saisons chaudes

Qui s’écaillent sur le mur lézardé

L’éphémère de toute vie

 

Et le monstre qui guette aujourd’hui

De ses yeux avides

L’ensemence déjà de son pouls diaphane

 

 

 

 

p5

  

La nuque posée sur les draps d’argile

Il se souvient

Des baisers volés à la mort

Sur son cou exsangue

Et sa peau de cuir

 

Le renoncement aux étoiles

La demeure inenchanté

Le visage caché des replis

Le destin fragile des amours

Le front encore arqué de désirs

Et la candeur hésitante de la peau

 

Il songe au ciel

Quand reviendront les beaux jours ?

 

A l’ombre des hanches

Il s’endort

Couvert de déchirures

Par la nuit étoilée

 

Et ses épaules dévêtues

Perdues à l’azur

 

Son espérance

Il disparaîtra bientôt

Et sous sa peau marbrée

Intacts resteront

Le mystère et la virginité

 

 

 

 

p6

 

Arc-boutée en son sommeil

Elle court à travers ciel

 

Songes d’étoiles

Noyés d’innocence

Aux fers du réel

Déchaînent son lit

De glace et d’étoffe calcaire

 

Une main la frôle

Invisible

Libère le lit conjugal

De son coussin de clous

  

De ses lèvres

Tachées de poussière

L’abandon lointain

Au râle murmuré

 

L’étreinte du prince d’ébène

Qui buvait à la rosée

En ses lèvres ouvertes

Le soleil des tropiques

Laissant au creux de son cou

Un feu, un sable

Une ardeur de bois de santal

 

Bon sauvage

Qui éclairait ses gorges pleines

Ebranlant sous sa peau

Un continent bercé

Par le crépitement du feu

 

Un prolongement de sa chair

La hante et la secoue encore

D’un rire

 

Un souvenir d’extase

Où la chair oubliait ses horizons

Se mêlait aux larmes

Au vent

Et au souffle

Unissant la bouche des amants

 

Souvenir de la chair déployée

Du sacre et des unions

Coulant en leurs veines

Et débordant de leur lit trop sage

  

 

 

 

p7

  

Un cri étouffé dans l’ondée

La peau sous les flots

Et le feu qui assaille ses dérives

Les mains ouvertes aux vertus

Se rejoignent en prière

Sur le foyer des sentiments

 

Un collage impossible

Un égarement des tentations

Une tristesse qui reflue aux coins de la chair

 

La pagaille sous la peau

Tressée de soupirs et de mensonges

S’offre aux cendres de l’espérance

Au sable des rencontres improbables

  

Entre les brumes et les fumées

Le brasier s’épuise

S’abandonne à la rengaine

Des amours passés

 

 

 

 

p8

 

Main offerte à la tenaille

A l’aménagement des concessions

A la nudité du métal

Brûlant le pourpre de la chair

  

Tout rêve se consume

En songe d’Aphrodite

Tiraillée par la faim

Et le visage déjà ailleurs

Comme la pièce manquante

Dans le puzzle dérisoire des amours

 

Présent toujours

Entre le gris des fumées

Jusqu’à la disparition des sens

 

 

 

 

Effacements

 

p9

 

Au soleil de l’étreinte

Le firmament

Les mains contre la pierre

L’échelle invisible

Où poser le pas

Et les mille empreintes

Qui entaillent la roche

Au centre se dessine

La lumière

A ses bords la nuit de glace

Et ses remparts protecteurs

Où se jettent les hommes

L’inaccessible râle

Tapi dans la poussière

Comme un sursaut d’espérance

Vers Dieu

  

On dresse des cathédrales

De dérisoires édifices

Pour entrevoir au lointain

Ce qui nous éclaire déjà

D’une autre saveur

Qui brille, encore terne

Dans le regard triste des hommes

Qui contemplent le ciel

De leurs misérables murailles.

  

 

 

 

p10

 

Souffle d’abnégation

Efface la silhouette

Défigure le visage emmuré

Désagrège la chair

Ensemence l’ondée dévastatrice

De l’horizon en ses contours

Perce le mystère de toute existence

Déploie ses trésors

Eparpille les peines inutiles

  

A l’origine des saisons

Le labeur acharné des eaux

Agitées par les vents d’ailleurs

Poussées en leur centre

Par le rougeoiement de l'astre

Qui se déploie sur toute forme

Jusqu’à la confusion

Des frontières

Une tempête salvatrice

Que les hommes craignent

L’eschatologie des horizons (personnels)

En attente

Comme la preuve et la garantie

D’un au-delà de soi 

Saisissant et insaisissable

Qui poursuit sa course à travers

Et partout alentour

 

 

 

 

p11

  

Un bout de chair à l’aurore

Un amoncellement dans les veines

Et une coulure ocre

Vers l’obscur intérieur

Des ombres bleutées

Où se reflètent toutes les espérances

 

Des zébrures ternes où se lisent

Les servitudes

Et l’abnégation du corps

Le refus de jouissance

L’appel de l’extase

Au-delà des territoires

Et des horizons circonscrits

Un avant-goût d’éternité

En cette ornière de fange et de plèbe

Où s’entassent les espoirs et les craintes.

  

 

 

 

 

Failles

 

p12

 

Frotter sa chair

Aux murs des entrailles

Déchirer l’horizon des résistances

Ouvrir le ciel entre ses mains

Jusqu’au cœur de toute désespérance

 

Griffer la pierre de signes

Sans conséquences

Comme un cri jeté par-dessus les frontières

Un appel à l’horizon

Caché dans l’incrustation

Du ciel dans la matière

 

Dérisoire destin de l’homme

Humble tâche du poète

Rejoignant leurs œuvres

Aux pieds des murs

Au cœur de toutes séparations

 

Voilà l’unique espérance

Le seul labeur de l’homme

 

Posté par Notes regulieres à 18:27 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

Carnet n°40 Sous la cognée du vent

Journal poétique / 2010 / Le passage vers l'impersonnel

Ce matin, un brin d’herbe s’est penché sur mon visage. Je l’ai regardé. Et de mes yeux limpides a coulé une larme étoilée que j’ai suspendue au ciel. Et je suis reparti le front moins rageur. Moins boudeur. Et moins songeur aussi peut-être. Plus haut dans la poussière de mes pas. Un sourire sans malice sur les lèvres. Et le cœur moins chaviré par la souffrance des siècles. Ravi de cette rencontre. De cette amitié invisible tissée avec le vent. Dans un ciel enfin à hauteur de mes pas.

 

 

- Herbes et cimes -

 

Sur l’asphalte du monde, il piétinait comme un moribond. Recouvert par toutes les routes couleur de tombe.

 

 

Le chemin sera mon tombeau.

 

 

Il claudiquait sur la chaussée parmi les cimes et les brins d’herbes. S’égarait à hauteur d’homme. Lui qui aurait tant aimé les regarder par-dessus l’épaule, devait relever la tête et poser son front sur leurs chevilles parées de larmes et de bijoux.

 

 

L’incompréhension entre nos abîmes. Que faire ?

 

 

Il tendait l’oreille à l’impasse où l’écho grondait d’une présence encombrée de lui-même. Il haussait la voix pour que la voie lui parvienne. Mais le silence et la solitude furent les seules réponses. Comme une invitation à l’âpre labeur.

 

 

Tant de traits tournaient au fond de sa cage, le détournaient de tous les passages, étourdissaient sa tête appuyée sur la page, apostrophée en tous points, étalaient ses yeux au plafond, lui laissant la prunelle hagarde.

 

 

L’appel lancinant des songes et des habitudes éloigne du large, de l’étendue sans limite qui égare et déboussole.

 

 

Il rêvait de cette terre d’élection que rejoignent un jour tous les marins accrochés aux étoiles, rivés à la barre, la main en visière, seuls sur le pont, agrippés aux voiles, au mât, à la berge et à l’horizon, soumis aux tempêtes et aux marées, aux amarres et aux phares sur la jetée. A jamais liés à la mer.

 

 

Il prenait garde aux oiseaux de malheur qui gisent entre les cimes. Jamais il ne se posait sur leur fil. Il trouvait refuge à hauteur d’herbe pour inviter l’envol à sa portée.

 

 

Son souci des jours assombrissait ses pas. Et retardait la venue de l’astre.

 

 

Il croyait à l’impossible. Et l’improbable survint.

 

 

Un jour, il ignora le lendemain et regarda le soleil comme un étranger émerveillé des continents. Et le monde sans éclat aussitôt brilla derrière la vitre.

 

 

Il s’évertuait d’ouvrir sa mémoire au présent qui passe éternellement. Et se renouvelle.

 

 

Un jour, il reconnut le visage de Celle qui l’avait mis au monde et entouré, protégé des foules et ensemencé sa déroute. Elle était là, partout présente, attendant sa reconnaissance. Et il la devinait dans les bois, les brins d’herbe, les visages, les rires, les cris et le silence.

 

 

Présent à Son regard (et à Son visage), il fit vœu de La suivre partout. Jusqu’au bout d’Elle-même. Dans ses traversées, ses recouvrements, ses détours et ses dépassements. Ici et ailleurs. Dans l’inconnu partout présente.

 

 

Elle vit sa peine. Et le consola d’une caresse. L’encouragea d’un geste. Le réconforta d’une parole. Et lui, l’ingrat La cherchait encore. En quête partout d’un sourire, d’une main, d’une bouche, devinant pourtant son visage en chaque lieu, en chaque évènement, en chaque souffle qui le maintenait debout, dans les mille tensions de son être orgueilleusement vivant.

 

 

Un jour, un monstre sans viscère lui cracha ses peurs au visage. Comme le reflet de ses miroirs sans teint. Il s’avança dans l’opacité de ses craintes, se heurta aux murs livides qui l’entouraient, le recouvraient, le submergeaient. Et s’étouffa jusqu’à l’épuisement. Jusqu’à l’agonie où il creusait sa vie.

 

 

Il enterra son œuvre au firmament. Et sur ses pages étoilées, il livra ses silences.

 

 

Le monde recouvrait ses falaises de givre. Et lui, le malheureux, glissait entre ses parois.

 

 

Un horizon brillait pourtant dans le lointain. Exactement sous ses latitudes. Mais au lieu de fouiller en son creux, il se mit en marche. Ignorant encore qu’il était à portée de main (et qu’il aurait pu l’embrasser d’un regard).

 

 

A la vue de cette présence, il étendit les doigts pour la cueillir. Au lieu d’offrir sa main ouverte.

 

 

Comme un poisson hors de l’eau, il broutait le vent. Semait sa liberté à tout va. Et décimait toutes les récoltes à venir.

 

 

Il comprit qu’il devait changer d’envergure pour prendre son envol. Elargir les 4 murs qui étouffaient l’espace. Et y laisser entrer un souffle nouveau et plus ardent.

 

 

Le ciel abrite un secret

Une légende peut-être

Un monde englouti qui ne peut disparaître

Une foison d’orchidées

Pour les sages et les innocents

Un butin d’étoiles qui se tissent en silence

Depuis la nuit des temps

Et qui éclosent chaque matin à l’aube

Pour tous les yeux vierges de la terre

 

 

Après l’ombre, les nuages. Après les nuages, le ciel gris. Et après le ciel gris, le ciel bas qui jette dans l’abîme.

 

 

Et il s’y enfonça avec le ciel bleu autour des yeux et le gris du ciel qui lui mangeait le visage.

 

 

Nul abri où poser ses paupières

Nul autre abri que la lumière

Des larmes coulèrent sur ses joues.

Comme le sable recouvre les oasis.

 

 

Il fuyait son ombre secrète, écrasant toutes les silhouettes sous ses pas. Songeait à émerger de ses entrailles pour toucher l’azur. Se confondre et s’étendre en son sein. Poursuivre son élan vers ailleurs. Le renouveau d’ici. Avec un regard aiguisé qui saurait contempler sans heurt le relief, atténuant ainsi les soubresauts autrefois tant redoutés.

 

 

L’horizon touche à sa fin dans notre regard. Et demeure infini à notre œil ignorant.

 

 

Perché au-dessus de son tertre, il contemplait la crête où se perd l’horizon. Et sur la cime, il vit des oiseaux se pavaner entre deux acrobaties nuptiales.

 

 

Il oublia ses brouillons, ses tumeurs et ses lacunes. Et reprit son sillon tordu où se creusait la vérité.

 

 

Nulle charrue, nul socle mauvais

Bons pour la remise

Tout creuse et avance

L’instrument haut placé sur le front

Où perle la sueur

Sur les joues où s’éteignent les larmes

Dans les mains calleuses

Et dans les pas

Où s’invite l’horizon

 

 

Il défia une nouvelle fois le vent, abreuva l’espace de sa faim. Ecœura ses chimères et ses rêves endiablés pour aller sans crainte jusqu’au crépuscule où les dieux n’existent pas. Pour atteindre l’aube future et recommencer à narguer le vent de ses grimaces. Pour le rejoindre enfin et marcher ensemble sur la terre qui se dérobe.

 

 

Nulle perspective. Et nulle étoile ici-bas.

Rien qu’un sol où poser ses pas.

 

 

Les secousses martelaient leur présence. Imprimaient leurs marques. Engorgeant la terre tendre de sa chair. Le laissant à l’agonie.

 

 

Son destin sans chute et sans trace s’effaça d’un soupir. Le souffle ténu s’éteignit après mille jours sans gloire à se préserver. Tenu si loin de lui-même - toujours trop loin - apeuré de sa force à mesure que sa faiblesse advenait. Passé à côté tout ce temps, de l’autre côté aujourd’hui. Une existence pour rien ; quelques tours sans détour au seuil même de l’inintelligence et de la crainte. L’expérience anéantie. Comme une existence boursouflée qui se dégonfle et retombe en amas de poussière.

 

 

Etre Présence

Là simplement

Pour l’Autre

A Soi-même

Y a-t-il plus belle offrande ?

 

 

Un mot, un geste, un pas suffisaient parfois à effleurer son âme recroquevillée qui se redressait de l’obscur.

 

 

Aucun jeu sans chandelle

Aucune chandelle sans feu

Aucun feu sans flamme

Aucune flamme sans vie

Aucune vie sans lumière

Sans taches et sans ombres

Sans éclats et sans éclipses

 

 

Des mondes de fantômes et d’arcs-en-ciel se faufilaient toujours entre ses rayons, tantôt moroses, tantôt ravis des couleurs.

 

 

Rien  que ces instants

Qui s’évanouissent dans le vent.

 

 

Il s’éloignait des jours lointains. Son seul appui : le vent qui balaye toute présence.

 

 

Les jours comptés

Et les tours jetés

Aux orties du temps.

 

 

Il effleurait le présent, mais déversait dans ses gouffres encore avides les heures en pâture. Craignait toujours que son cadavre se dessèche avant l’heure à venir.

 

 

Il cherchait l’aiguille qui raccommoderait son étoffe à la matière. Au lieu de défaire ses nœuds et ses envies de dentelle pour rejoindre la toile.

 

 

L’éternité

Attend et scrute

L’insaisissable dans nos mains

 

 

Ses pas encombraient toujours l’espace. Et les mille fureurs - qu’aucun geste (excepté l’abandon peut-être…) n’aurait pu apaiser - bruissaient au dedans. 

 

 

Il se reposait toujours auprès des cimes et des brins d’herbes, le regard ouvert sur le ciel et la terre. Comme un vagabond, il posait son pas au gré des circonstances, nourrissait le monde de sa présence en courbant parfois la tête, le sourire et l’échine un peu tristes. Si loin de toute sagesse…

 

 

Il devinait (pourtant) que son doigt effleurait parfois le si vaste qui l’accompagnait

 

 

Si tu ouvres la porte

La main tremblante

Et le pas vacillant

Tu te perds

Et tu rejoins l’absolue incertitude

La liberté aux mille horizons

Et si tu fermes la porte

Tu rejoins le couloir étroit

Ton labyrinthe sans échappée

 

 

Au seuil des perspectives, il se heurtait à l’infranchissable. Ainsi resta-t-il immobile de longs instants sur le seuil, craignant la fuite en avant et en arrière. Et l’immobilité de la marche.

 

 

La main sur ses pas et le verbe silencieux, il attendait avec impatience la poutrelle jetée sur l’abîme, l’horizon terrestre et la traversée du ciel.

 

 

Le grand effacement surplombe toutes les vallées où serpente le cours des larmes. Entre les bordées de rires, la chevauchée du temps se perd à grandes enjambées.  

 

 

Son cœur - toujours gorgé de pluie - traversa l’orage. Un jour, il atteignit l’autre rive. Terre baignée de soleil aveugle aux larmes et aux rires où la tristesse chevauche la joie, serrées l’une contre l’autre, galopant dans le vent au-dessus des contrées où se perd le sens.

 

 

L’essence s’éparpille en formes bondissantes et entremêlées qui remontent leurs cours pour rejoindre la source.

 

 

Son œil enchevêtré ressentit la toile enserrée en sa prunelle déchirer sa chair - libre pourtant de toute entrave et de toute déchirure. Et il pleura de joie.

 

 

Il ressentit une infinie tristesse.

 

 

Il aurait tant rêvé de voir ses pleurs se répandre dans le cœur des peuples. Nourrir leur sang. Et guider leur itinéraire vers la source qui les enfanta en des temps immémoriaux.

 

 

La mort règne sur nos envies, nos torpeurs et nos humeurs de vivants. Et nous, peuple assujetti, sommes apeurés par le silence des tombes, incapables d’entendre la déesse sans voix nous murmurer les ténèbres à venir. Qui sait écouter la caresse des pétales sur les peaux recouvertes de terre ?

 

 

Il échappa insidieusement à la servitude. Et à la gloire de l’ombre. Sans résistance aux changements. Assidu au vent. Comme un bol vide et ouvert sur l’espace.

 

 

Il dérouta ses points cardinaux pour s’asseoir présent à l’horizon. Sans attente du lointain. Ouvert au possible.

 

 

Les saisons s’effacèrent aussitôt sur sa main. Son pas effleura la juste frontière. Sa silhouette dansa entre les ornières. Mais l’horizon demeurait toujours inaccessible. 

 

 

La brume aiguisait sa clarté comme la glaise autrefois solidifiait sa silhouette.

 

 

La chair entasse le plomb dans nos semelles. Et finit par enterrer nos pas.

 

 

Nulle brisure des dalles sous le pas léger qui trace sa sente sur les nuages. Mais un ciel resplendissant où brillent la lune et les astres. Où le vent applaudit à chaque foulée émerveillé de notre égarement dans l’azur qui s’étend jusqu’au-dedans de la terre, au plus noir de l’obscur, illuminant l’incompréhension des paysages. Et de la traversée.

 

 

Nul besoin de guetteurs sur l’horizon dans une contrée sans conflit ni hostilité. Inutiles le monde agglutiné, l’amassement des lampes et des cartes, des malles et des trésors pour le voyage.

 

 

Le monde s’effaçait en silence. Et nul cri pour étouffer sa solitude rayonnante. Il s’endormait la mine ébahie, une bouffée d’étoiles au coin des lèvres, la tête contre le ciel. Encore incertain des constellations posées sur l’azur.

 

 

Il vit son ombre, en bas, couchée parmi les vivants enterrés. Malgré ses yeux dispersés partout dans l’espace et sa tête au-dedans pleine d’un firmament débordant.

 

 

Sur le socle du vent, suspendus contre la glaise reposaient ses pieds. Et sur la motte nulle trace. Et entre ses tempes aériennes, nulle empreinte. Mais du sable balayé qui s’envolait vers l’inconnu permanent.

 

 

Au cœur de toute gravité

Trône en secret la déconsistance

Sur son lit de vent

Le sourire aux lèvres

Et les ronces à ses cheveux

Où s’écorche le souci des jours

Qui passent

 

 

Le reflet de la lune passa sur son visage, illuminant un instant ses lèvres sombres et boudeuses qui aussitôt s’éclairèrent.

 

 

L’ombre passe imperceptible, presque invisible, à moitié défaite sous nos paupières rieuses.

 

 

L’ombre, songea-t-il, quelle sombre lumière…

 

 

Les étoiles ranimèrent son feu à l’agonie. Une constellation après l’autre.

 

 

Que lui importait si la terre était ronde, si le cycle renaissait chaque jour. A chaque saison, les siècles s’amenuisaient avec ses pas.

 

 

Un destin sans racine

Une destination sans visée

Imprécise

Et un chagrin qui s’évapore

Près d’un soleil brûlant

Qui se renouvelle dans la prunelle

Pour quoi dégoter un autre bagage ?

 

 

Il marchait immobile, en pérégrineur impénitent, avec son viatique inséparable, insoucieux du climat et des saisons. Le socle sous ses pieds se dérobait et caressait sa peau de mille étreintes (épines et pétales savoureux), fécondait et assistait sa direction, précisait le rythme de ses pas, l’ardeur de son geste et le timbre de sa voix.

 

 

Il brisait le vent - cette icône de glace - pour y glisser ses yeux incandescents.

 

 

La flamme à ses yeux surprenait son regard alentours qui s’étonnait des empreintes de sable balayées par les vagues. Et il vit des oiseaux rieurs, surplombant les falaises, qui entouraient sa joie de leurs ailes folles.

 

 

Si démesuré est devenu mon regard que les marées font leur nid de brindilles à mille lieux de leurs places habituelles, en tous lieux construisent et défont aussitôt, repartent ailleurs et reviennent en d’autres espaces déformés par les jours qui deviennent siècles. Et l’instant se mêle si étroitement à l’éternel que les saisons enlacent mes prunelles.

 

 

Le vent enhardissait sa semelle, le ciel recouvrait ses sentiers. L’envol approchait de son pas.

 

 

Il marchait sans crainte des effacements sur le sable, parmi les galets et les coquillages. Ses traces brunissaient au soleil, s’éparpillaient et disparaissent sous les vagues. Et lui, s’émerveillait du pas neuf de ses jours sans changement.

 

 

L’oubli a-t-il la saveur des madeleines d’antan ?

Les étoiles ont-elles une aurore que tu ignores ?

 

 

Lorsque la lune disparaît, les ombres les accompagnent. Et que devient le firmament défait de ses lueurs - quand darde le jour et apparaît le soleil ?

 

 

Dans son rire baigné de soleil s’éteignirent les étoiles. Toutes les étoiles qui parsemaient sa voûte étroite. Et ses yeux brillaient dans l’azur.

 

 

Y a-t-il un cœur derrière chaque ombre ? Un cœur qui palpite à l’unisson des étoiles ?

 

 

Parmi les nuages et le vent, entre le ciel et la terre, des monceaux de fragments éparpillés attendent une main réunificatrice. Saura-t-elle les rassembler et les lancer dans le brasier qui purifie ? Mais où jeter les scories ?

 

 

Ses mains invitèrent la joie sur ses joues trempées de pleurs. Une ineffable saveur à ses tempes. Un tas de cendre à ses pieds. Et une certitude sous la chair : la douce étreinte du vent éparpille et rassemble, disloque et réunit, disperse et unifie. Après avoir tant dévêtu et chahuté.

 

 

Une odeur de soufre lui caressait encore l’échine.

 

 

Une douleur insidieuse encore à l’œuvre. Sous le sang déjà sec de mes blessures. Comme un bourrelet de chair mal recouvert aux jointures.

 

 

Ses plaies anciennes s’estompèrent. Quelques bourrasques s’engouffrèrent. Et elles disparurent.

 

 

Une étoile endormie éclaira son étoffe. Et ses jours s’illuminèrent. Son ombre se terra, apeurée à l’abri des replis. Une grâce discrète et endiablée dissimulée dans le tissu émergea (avec lenteur). Une grâce que sa main - encore maladroite - effleura et invita à la lumière.

 

 

Les yeux plantés dans le soleil et mon visage coiffé de lumière, je savoure mon nouveau printemps. Je me souviens sans tristesse des froides saisons où mes mains cherchaient l’aurore à tâtons.

 

 

La solitude l’étreignait de son ineffable chaleur. Ses terreurs se dissipèrent. L’emprise des pics et des glaces qui lui déchiraient la peau, lui entaillaient la chair et frigorifiaient son âme, minant tout espoir d’envol vers la saison radieuse s’évanouissait.

 

 

Dans l’unité des saisons, il partageait son âme. Une face tournée vers Elle, une autre vers ses mille petites sœurs, tous les visages du monde qui frappaient désormais à sa porte, attirés par cet étrange sourire qui brillait derrière ses yeux.

 

 

L’automne fut frugal et gorgé de miel.

 

 

Nulle échappée n’aurait pu compromettre le déroulement paisible de la belle saison. Ni les feuilles balayées par le vent. Ni les promeneurs indélicats et indiscrets qui s’attardaient sous les branches. Ni même ses envies d’ailleurs n’auraient pu l’en distraire.

 

 

Il étouffait encore le secret de ses désirs. Les enfouissait dans la terre abondante, au creux des racines. Comme des promesses d’éclosion à la pleine saison. Comme des trésors encore inexistants qu’il entassait dans ses poches et offrirait plus tard - demain peut-être - au vent.

 

 

Que lui importaient à présent les trous dans ses guêtres. Et ses godillots percés. Le pas était son seul trésor quand il prenait appui sur le souffle qui efface.

 

 

Cette ouverture à l’horizon s’éparpillait alentours et s’enracinait dans sa prunelle.

 

 

Sa mémoire et les reflets à venir disparaissaient.

 

 

Sans saisie. L’abondance renouvelée. 

 

 

Les rocs et les paysages se rétractent. Palpitent comme une matière vivante. Se délivrent, eux aussi, de leur gangue. De leur inexacte consistance. S’enveloppent d’une brume plus réelle que leur substance originaire. Epousent ma prunelle avec tant de vigueur qu’ils éclaboussent mes pas, s’émiettent dans mes mains, traversent mes gestes. Et impriment à mes traits un souffle inaudible et rafraîchissant sur l’écorce fendillée.

 

 

Les surprises envahirent son territoire. Tous ses territoires devenus si propices à la venue du vent. La découverte s’invitait à chaque foulée. Comme une compagne présente et toujours infidèle.

 

 

L’espace des solitudes est un désert peuplé de rêves où fourmillent les silhouettes accoudées sur le vent. Sombres silhouettes dont la présence égratigne notre chair transparente. Sombres silhouettes qui se nourrissent de notre sang et que nous abreuvons  d’un goutte-à-goutte hasardeux.

 

 

Un meuble, un arbre, un sol et quelques pas alentours confinaient autrefois mon territoire à un abri familier. Et m’isolaient du vent et des habitants emmurés qui attendaient déjà entre leurs 4 planches, les yeux fixés sur la serrure, les clés du grand geôlier, égrainant le temps comme des marguerites dans un champ, les pétales fanés qui s’envolaient vers le ciel.

 

 

Minuit n’a de frontière

Pour le regard indemne

Les yeux dessillés

Qui s’écartent de la lueur qui brille

Dans les ténèbres

Nulle fuite sur la pente

Mais une glissade savoureuse

A l’issue incertaine

Et le sourire des étoiles

Qui ravit l’âme

Et ravive le pas ébahi du marcheur

Jusqu’au souffle même de sa marche

 

 

Ce matin, un brin d’herbe s’est penché sur mon visage. Je l’ai regardé. Et de mes yeux limpides a coulé une larme étoilée que j’ai suspendue au ciel. Et je suis reparti le front moins rageur. Moins boudeur. Et moins songeur aussi peut-être. Plus haut dans la poussière de mes pas. Un sourire sans malice sur les lèvres. Et le cœur moins chaviré par la souffrance des siècles. Ravi de cette rencontre. De cette amitié invisible tissée avec le vent. Dans un ciel enfin à hauteur de mes pas.

 

 

La grande saison n’est encore arrivée. Il me faudra sans doute encore patienter - quelques instants ou quelques siècles - pour qu’elle recouvre mes nuits. Mes jours sans soleil. Mon ciel sans fantaisie. Et mes lunes pendues aux 4 coins des falaises qui surplombent l’effacement.

 

 

Comme un ciel bigarré, il s’étiolait au vent. Une trainée, une myriade de couleurs à sa suite. La signature de l’envol.

 

 

Il arriva enfin au sommet de l’herbe. Se jucha sous les étoiles. Le bras tendu. La main ouverte. Et son sourire tendre se voila de tristesse à la vue des cimes. Et du tressautement de son peuple sur les ornières. Il décida de poursuivre son périple. Son effacement de l’espoir. Sans crainte. Sans visée. Sans regret, le pas glissant. Et la présence en bandoulière.

 

 

Aux 4 coins du monde, il marchait toujours à contre-vent.

 

 

Sa gaieté s’effaça à la saison des glaces. Le sombre à ses fenêtres ressurgit. Et la clarté des barreaux, en son cœur, son fief, toujours étoilé. Toujours éclairé. Et confiant qui n’attendait ni l’averse ni le soleil. Mais se reposait de l’oubli. Vaquait au-dedans, sans impatience, à ce qui l’occupait : le vent.

 

 

Un feu sans paille. Des vents sans nuage. Des nuages sans pluie. Un ciel sans soleil. Un soleil sans espoir. Un espoir sans crainte. Et des cascades de pleurs éclaboussent mes joues. Et aiguisent ma joie. Mais je marche encore. Voilà ce que les saisons m’ont appris.

 

 

Son front s’enhardit sous la cognée du vent. Une entaille aux tempes où sourdaient des larmes de joie qui recouvraient le gris du monde. Pourquoi aurait-il craint les nuages ?

 

 

L’azur au fond des semelles, il marchait. Laissant encore quelques traces dans le vent comme des cloches pour les foules à venir.

 

 

Encore nul pèlerin à sa suite. Mais dans son immense désert naissaient déjà quelques fleurs parmi les cactus prisonniers des sables et les allées de gravier où il épuisait ses pas. Et derrière les dunes, l’horizon. Et derrière l’horizon, mille oasis où il aurait pu (peut-être) enfin déposer sa tristesse.

 

 

Désemparé par ses mille chimères. Les ténèbres l’invitaient (une nouvelle fois) à se perdre. L’ombre l’appelait de sa nuit profonde. Et il la contemplait, le regard triste et lointain. Sans s’attacher à sa chute.

 

 

Il s’empara d’une joie nouvelle qui le glissa aussitôt dans ses abysses anciens.

 

 

Le vent l’émonda. Comme une brindille au faîte de son peuple.

 

 

La joie comme une ondée intarissable glissa en son faîte. Au sommet dépeuplé, il contempla l’azur et le désert des cimes. Et découvrit en chaque brindille, en chaque tige la graine d’azur à éclore.

 

 

Le vent évapora ses contours, dispersa ses frontières. Et le monde glissa en lui. Et poussa ses parois en chaque direction.

 

 

Au socle des flottements

Les frontières se dissipent

Et creusent l’envol

Qui s’égaye au vent

 

 

Le monde échappa à sa main rugueuse. Et s’apprivoisa à ses tempes versatiles. Se dissout enfin au seuil des frontières invisibles.

 

 

Comment dire l’indicible ? Qui pourrait entendre le silence de la réponse ?

 

 

Qui peut percevoir l’invisible ? Et avec quelle main cueillir l’insaisissable à notre portée ?

 

 

Le regard de l’instant le condamnait encore au mouvement. Au mouvement éternel et insaisissable. Il y puisait son énergie, son équilibre et sa force. La force de se tenir debout. Sur l’assise suspendue - incertaine - la force du vent.

 

 

L’élan vital le traversait en toutes contrées. Balayait ses scories. Et l’obscur entassé au fond de ses ténèbres. Et le sable doré jonché sur ses dunes. Et l’herbe verte de ses prés. Et le bois tendre de ses collines. Et ses cendres vers d’autres cieux.

 

 

Sous le ciel transparent, il fredonnait, pliait l’échine qui se dressait au-dedans, offrant au vent son ossature et sa paume ouverte à l’arc-en-ciel.

 

 

Nul vacarme sur son passage. Mais des bruits feutrés qui s’évaporaient en silence.

 

 

Nulle trace de ses semelles sur terre. Le passage s’effaçait à chaque pas.

 

 

Le monde est un tas de sable qui s’éparpille à l’appel de l’espace alentour.

 

 

Le démon renoncera-t-il à mes terres ? Je crains que son domaine ne reste intact.

 

 

Ses songes s’évanouirent. Creusèrent leur puits au-dedans. S’enterrèrent pour la saison nouvelle.

 

 

La cavalcade aiguisa sa joie. Et précipita sa dislocation.

 

 

Où évaporer mes fragments ?

 

 

La contrée sans pareille s’offrit à ses yeux disloqués. Qui pourrait-il encore regarder sans tristesse, sans surprise et sans émerveillement ? Et qui pourrait encore le regarder sans ignorer cette présence ?

 

 

 

Il s’aiguisait. Comme un couteau tendre. Prêt à trancher toute chair. A transpercer le mystère. Pour faire jaillir la joie. Le sang éternel des saisons.

 

 

 

– Jardins, rocs et ressacs –

 

Les anges pourraient accueillir nos yeux tristes. Et le diable emmailloter notre espérance. Pour faire naître sous les nuages un nouvel arc-en-ciel. Et une échelle azurée tournée vers l’en-bas. 

 

 

Y a-t-il un gouffre qui borde l’azur ? Un autre ciel en contre-bas ? Pourquoi alors s’éreinter à monter ? Et ne pas se laisser glisser sous les falaises ?

 

 

Il renonça au Juste. Foula au pied le Bon. Piétina toutes les frontières. Se défit de toute vérité. N’obéit qu’au vent indocile.

 

 

Il pervertit la matière. Confondant peut-être le vent et ses brises légères. Les fils d’Eole et ses tempêtes meurtrières.

 

 

Comment s’accorder au sens des girouettes ?

 

 

Il renonça au sens. Et au non-sens. Aux tourments de l’âme. Aux éclats. Aux arrêtes. Et aux meurtrissures de la chair.

 

 

Il n’opposait nulle résistance. Se laissait glisser et emporter. Et se voyait tantôt submerger, tantôt porter vers la côte et le large, l’abysse et l’azur, à fleur de vagues. La direction était sa demeure. Et la surface, son passage.

 

 

Ses fragments s’éparpillaient en absolu. Et l’absolu habillait ses mouvements, chaque séquence de ses mouvements. Il se laissait désorienter. A l’affût de nulle contrée, il se laissait transporter. Nu et hagard. Plongé dans la vague qui le soulevait et le portait sans visée.

 

 

Ses peurs s’amoncelaient pourtant sous son front. Il les dénichait au creux des tempes. Et les pulvérisait d’un regard. Elles s’éparpillaient. Et s’aggloméraient à nouveau. Pris au jeu endiablé qui le glaçait et le ravissait.

 

 

Il criait encore famine devant le monde. Et voyait toujours les bouches se tordre à son passage. Un rictus d’incompréhension sur les lèvres. Et dans les prunelles l’envie et la peur qui brillaient. Comme le reflet de son propre visage.

 

 

Serais-je fou ? Ou accompagné par une poignée d’anges qui s’agenouillent à mon passage ?

 

 

Et si la porte derrière moi était encore entrouverte ? Pourrais-je m’en retourner ? Et si l’abîme devant moi n’était qu’un repère de brigands ? Reconnaîtrais-je les vigies dans l’assemblée ?

 

 

Il fit allégeance à la déraison. Pour traverser l’inentendement. A califourchon sur la crête. Entre deux versants trônait le pic majestueux. L’ineffable horizon. Et sous son front, toujours le miroir aux alouettes.

 

 

Il allait toujours nu-pieds dans le vent. Et à ses semelles, les étoiles s’éloignaient.

 

 

Des brindilles et des poutres. Voilà le butin que dénichait son œil. Et il les embrasait d’un regard. Et aussitôt le feu les consumait.

 

 

En mon exil, une contrée sauvage, peuplée de songes et de fantômes qu’il me faut apprivoiser à main nue.

 

 

Au terme de chaque combat, il gisait recouvert par une couverture de pétales.

 

 

Accueilli par des yeux pourfendeurs, l’étreinte d’une longue main referma ses plaies. Et le redressa d’une caresse envoûtante. Et il reprit sa marche. Indemne. Et plus droit sur ses talons. Enveloppé d’une nudité parée d’une innocence nouvelle.

 

 

Le malheur le surprit au détour du chemin. Dans une allée de graviers, il se retourna. Et découvrit un doux sourire sur son visage. Une larme sur sa joue. Et l’ardeur de l’oubli suspendu à ses pas.  

 

 

Cette tristesse l’égaya. Comme un bouquet de fleurs sauvages jetées dans une prairie. Une offrande à une terre nouvelle. Et aux saisons à venir. 

 

 

Ses jours devinrent comme un jardin d’herbes folles. Et ses nuits, comme une provision de graines à éclore en silence.

 

 

Mon existence. Des bruits. Des fureurs. Des grappes de fruits qui mûrissent au soleil. Et le silence par-dessus qui étouffe mes rires et mes pleurs. Mais le sourire aux lèvres, intact.

 

 

Ses gouffres s’emplissaient et se déversaient. Au gré des vagues et des marées. Libres de la clameur des côtes. Livrés à la seule vie océane.

 

 

Il ne put s’attarder. Se défaire de la mémoire. Et effacer l’horizon d’un regard. C’était pourtant-là sa seule perspective.

 

 

Le pas mobile. Et le regard flottant alentours. L’œil libéré de l’entrave, posé sur l’espace entre le ciel et la terre enveloppe et traverse toute forme. Voilà notre unique boussole.

 

 

Le pas vif et serein. La semelle libre. Et la besace jetée par-dessus l’abîme. Le front ouvert, il s’avança vers l’instant, insoucieux des pertes et des amassements. De la défaite victorieuse de chaque instant.

 

 

Comme un va-nu-pieds heureux dans le vent, il continuait à marcher sans viatique (libre de toute destination). Il errait dans les vallées, s’égarait sur des collines. S’enfonçait dans les ornières. Franchissait des sillons fourbes et des sommets azurés. Côtoyait la foule et les déserts. Poursuivait sa route qui se défaisait à chaque pas. Et s’inventait à chaque nouvelle foulée.  

 

 

Il me faudra déterrer l’étoile qui brille dans mon œil pour marcher dans l’azur en plein jour.  

 

 

Il pleurait parfois, une gorgée de soleil entre les lèvres. Les yeux humides et le front radieux dans l’azur.

 

 

Nulle frontière pour l’obscurité. A ses confins, une lumière diffuse. Et en son cœur, quelques ombres ajourées. Et un gai mélange d’étincelles dans la prunelle.

 

 

Il aurait pu s’émanciper d’un regard. Mais il contemplait toujours la mémoire dans sa besace. Et la lueur des paysages à venir sur l’horizon.

 

 

L’horizon à sa portée l’effrayait. Son regard renonçait aux paysages à venir. Et son pas aussitôt s’illuminait. Et s’accordait au rythme de la danse.

 

 

Nul ciel mensonger en cette terre. Mais des regards fixes sur des silhouettes trompeuses.

 

 

L’essence est partout présente. Au cœur des silhouettes. Et jusqu’aux parures dont elles se couvrent.

 

 

Les vagues pourfendaient la fixité de l’œil. Déchiraient les voiles, transperçaient l’iris pour que sa prunelle accueille les marées, le battement des paupières et le reflet dansant des silhouettes.  

 

 

Les évènements le précipitèrent vers le tragique. Un pied sur le sable, l’autre sur l’appui mouvant du courant. En déséquilibre. Malmené par le ressac. L’ossature dressée contre les déferlantes. Prêt à sombrer. A se laisser emporter au large. Au-delà des frontières et des horizons.

 

 

Nulle étoile à suivre. Nul ciel à atteindre. Mais de la poussière à éparpiller sous les pas. Pour ouvrir le ciel à la plèbe.

 

 

Les nuits claires ? Et les jours sombres ? Pourquoi les jeter par-dessus la voûte alors que nous pourrions les fondre en un éclair pour découvrir leur union et leur transparence.

 

 

Nulle marque distinctive entre la voûte et les profondeurs. L’obscur et la lumière. Le silence et la fureur. Le désert et la foule. Un mélange qui mêle l’essence. Et nous égare.

 

 

Il s’échoua sur la berge, exténué, un goût d’algue verte dans la bouche.

 

 

Il se reposa sur le sable, à l’abri des tourbillons, les mailles du filet rafistolé où frétillaient (mollement) quelques poissons à l’agonie, prisonniers de la nasse.

 

 

L’océan se dérobait, l’extirpant des marées et des remous. Comme une accalmie dans le flottement du regard sur les vagues et le mouvement infini des flots.

 

 

Du vide comme de l’absence. Une béance sur l’horizon recouvre la chair et ouvre à l’infini qui attend.

 

 

Il s’égayait encore des saisons. Du silence en ces contrées. Et de la fureur du monde. Tout glissait en son regard en harmonieux mouvements.

 

 

Nul danger en cette terre n’aurait pu raviver sa plaie. La béance s’était recouverte de joie. Toujours à vif. Dénuée d’espoir, elle s’offrait sans attente ni crainte. Partout était Sa présence. Qui aurait-il pu craindre ou blâmer ?

 

 

Son union est la force qui nous accompagne jusque dans nos solitudes.

 

 

Dans la foule, le désert se remplit. Non d’entraves. Mais de frères à aimer.

 

 

Son désert était toujours peuplé d’absence. Mais Elle l’habitait. Et marchait en sa compagnie en toutes circonstances. Parmi la foule, les terres inhospitalières et les contrées abandonnées.

 

 

L’esseulement le guettait pourtant au bord de la tristesse. Dans les replis amers de la séparation. Parfois aveugle. Parfois sourd à Sa présence.

 

 

Il trouvait son rythme dans l’air du temps. Changeant et enjoué, il demeurait. Le désenchantement, comme une rengaine passée, s’était envolé.

 

 

Un passé sans patrie. Un avenir sans horizon. Libre d’unir son pas à l’instant. Le talon sans certitude sur le sol suspendu.

 

 

Au fond des heures, nul espoir. Et en leur bord, un peu d’air. Et l’espace accueillant.

 

 

L’incertitude devint sa plus sûre patrie. Il s’y couchait comme on s’allonge sur une mousse tendre et rugueuse. Laissant parfois quelques marques sur son visage. Blessant tendrement sa chair encore trop ferme.

 

 

Nulle agonie ne l’effrayait. Il savait que les larmes et le sang sèchent au vent. Et que les dépouilles nourrissent les vivants.

 

 

Ô frère, pourquoi ignores-tu que tu portes en toi le premier homme ? Et en germe le devenir de l’ultime survivant ?

 

 

L’homme. Modeste passerelle dans sa lignée. Une marche composite sur l’escalier du vivant. Un escalier dont les marches s’efface à mesure de la marche. Mais vers quel ciel se dirige notre peuple ? Et chaque pas n’est-il pas déjà (en lui) un ciel ? Et le ciel peut-il se monter, se franchir lui-même et s’atteindre ? Et la forme ne peut-elle se chevaucher qu’en apparence ?

 

 

Il défit ses peurs comme des lianes sèches. Libéra ses jungles des grands séquoias et des brins d’herbes folles à leurs pieds. Pour gorger son ardeur vers la lumière.

 

 

Un bel olivier poussera sur le terreau de nos craintes. Et sur son ramage s’envolera une colombe. Un ciel transparent jusqu’à ses pieds, traversé (sans doute) de quelques nuages indolores et innocents qui nous surprendront. Et que nous accueillerons d’un sourire - les lèvres entrouvertes - comme une averse rafraîchissante.

 

 

A grandes volées d’éclats, il disparaissait. Et à chaque tentative, renaissait dans le cours du temps.

 

 

L’ombre s’enterrait à ses pieds. Endormie sous les nuages. Mêlée au vent et au ramage. Arcboutée en ses plis, elle s’inclinait. Défaite par la longue nuit.

 

 

Sa joie à présent était grande sous l’averse. Partout elle le guettait. Et le rejoignait jusque dans ses larmes.

 

 

Elle le recouvrait de sa présence. L’accueillait à bras ouverts. Ignorant encore la souplesse du geste et la force du vent, il tendait ses paumes timides.

 

 

Il aurait pu épouser le ciel. La terre et le feu (en ses semelles) auraient étendu ses mains pour décrocher la lune et les étoiles. Et l’arc-en-ciel arcbouté contre sa joue, son échelle dans le vent.

 

 

Malheur à ceux qui divaguent les semelles encrottées. Malheurs aux faiseurs de pas. L’orgueil du sillon leur recouvre la vue. Et enterre leur horizon.

 

 

Debout sur l’échelle. Assis contre le ciel. Debout sous la fange. Partout était sa demeure. Face contre terre et nez rieur. N’en déplaisaient aux anges, la déculottée lui donnait des ailes. 

 

 

Mon existence s’affaisse sous les barricades. Criblée de plaies. Et ouverte au vent révolutionnaire.

 

 

Il se laissa choir les fesses dans le caniveau. Et s’adossa au vent.

 

 

Ses yeux traversèrent les murs. Tous les murs. Les friches révélèrent leur beauté. Et l’enthousiasmèrent. Nulle construction en vue. Ni en perspective. A jamais locataire de ses pas.

 

 

Il aurait pu franchir tout fossé. Et toute volupté. Tous les interdits. Et toutes les frontières. Toutes les falaises. Et tous les cimetières. L’envol serait devenu son domaine. Et le vent sa substance. A l’œuvre, une transformation de la matière. Et dans le cœur, des ailes. L’envol fatal l’aurait guetté peut-être…  car sous ses pieds, demeurait l’abîme. Mais a-t-on déjà vu les anges tomber ?

 

 

L’horreur des frontières le désossait. Il y échappa in extremis (comme par miracle). Et les trouva enfin réunies. En fumée. En nuage. Eparses.

 

 

Une terre sans miracle. Tel est mon oasis. Et mon mirage. La délivrance de mon désert. Et de mes espoirs.

 

 

Une nuit profonde et claire. Telle est ma terre. Et le temple de mes jours sans éclat.

 

 

Il brillait au-dedans. Comme jamais. Un éclat qui perçait sa peau fragile et translucide qu’avait écorchée le monde.

 

 

Comme une dérobade peut-être, il se tenait en alerte à tous les vents. Et laissait filer les nuages.

 

 

Comme sur un quai embrumé, il demeurait présent à l’instant du départ.

 

 

Déconcerté par le rire des hommes. Et le murmure des femmes aux lèvres entrouvertes. Par les étreintes insensibles que son peuple livrait à la volée. Insoucieux du feu encore invisible qui l’habitait. Insensible à sa peau transpercée.

 

 

Nul ne voit. Lui sent la braise, le soufre et les cendres. Et dans son œil, cette flamme ardente qui brille et attise la soif du monde.

 

 

Tendrement vivant. Voilà la formule expiatoire de mon alchimie. Comme un apprenti sorcier, le feu m’explore.

 

 

Des branches poussaient entre ses pensées. Des lianes apparaissaient qu’il saisissait d’une main encore malhabile. Et il s’élançait vers l’inconnu et appelait les paysages à venir au dedans. Les contrées futures se dessinaient et l’effaçaient à mesure de ses pas.

 

 

Des larmes effritaient ses murs. Et il fut libre de toute perspective. Vibrant d’espace. Et de rire.

 

 

Ses lèvres closes criaient en silence : « gloire au vent ». Et sa bouche intacte se tordait de saveur.

 

 

Tout prenait place. Et s’effaçait. Demeuraient la joie, la présence. Et la découverte des horizons interdits. La saveur au-delà de toutes frontières.

 

 

L’eau coulait sur son feu. La lumière se glissait entre ses ombres. Et il devint aveugle aux ténèbres.

 

 

Les yeux sur les talons, il explorait les anfractuosités que son ombre prenait jadis pour des gouffres. Les yeux dans les mains, il découvrait les glissades et les cabrioles qu’elle prenait pour des joies. Les yeux dans son ciel remerciaient son peuple et ses fantômes qui complotaient en silence contre sa prunelle narquoise.

 

 

Il aurait pu s’encanailler jusqu’à la vertu. Jusqu’au firmament des anges. Jusqu’aux bastingages des nuées. Tout n’était que corps de vent. Et territoire sans frontière.

 

 

Le vent élargissait ses failles. Et face contre terre, il admirait les étoiles.

 

 

Malheur aux géants qui pourraient me croiser. Ils succomberaient à ma démarche titubante. Nul ne pourrait me terrasser. Ni les étoiles, ni le ciel du monde. Invincible jusque dans la défaite.

 

 

Ses démons, tapis dans l’ombre, se réjouissaient en secret. Préparaient peut-être l’assaut final. Comme un appel vers le dernier gouffre.

 

 

Il recevait sans même l’espoir du vent. Accueillait les rafales et la bise d’un cœur égal. Les yeux boursouflés de tendresse devant la fragilité de la chair. Et l’invincibilité des âmes.

 

 

Les éclairs s’amoncelaient jusque dans ses entrailles. Et sous la peau brûlée, des cascades où courait le ciel sans frange. L’azur déconcerté par la tiédeur des nuages.

 

Lynché par les étoiles, il s’étranglait encore. Et suspendu au vide, sa joie éclatait en rire.

 

 

Le fumier faisait son œuvre. Les graines poussaient sur son compost. Il rêvait à présent de nourrir la terre. Et d’offrir quelques branches hospitalières aux hirondelles prisonnières des saisons tristes.

 

 

Nul abri dans le ciel. Mais un tremplin pour l’ombre.

 

 

La lumière s’entortille autour d’un fil. Et au bout du fil une rose et une couronne d’épine. Et les étoiles scintillent dans la nuit. Un monde clair renaît à chaque instant nouveau.

 

 

Sur l’écorce il dessinait quelques empreintes. Les étoiles guidaient sa main Et les signes s’incrustaient dans le vent. Sa plume appartenait déjà au ciel.

 

 

Les signes (sur l’écorce) naissaient de la langue. La langue oubliée des hommes. Celle des étoiles sans voix qui œuvrent pour le temple de l’azur. Des signes sans volonté. Sans autorité. Qui dansent au rythme des étoiles. Et entre leur silence radieux, quelques messes basses qui éblouissent les hommes.

 

 

La joie pourrait-elle m’écarteler?

 

 

Au-delà des horizons sans limite, demeure l’espace. Et toute présence y conduit.

 

 

Il demeurait sans encombre. Ni frontière.

 

 

Un marécage. Des ornières. Tous les paysages s’affaissent. Et se creusent. Une retombée verticale me redresse. Surplombe ma nuit.

 

 

Penchées sur leurs lunes, les cathédrales embourbées n’osent effleurer de leur flèche la main de Dieu.

 

 

Un froid glacial s’invitait parfois sur le seuil de la porte où il patientait, poings dans les poches. Frigorifié par anticipation.

 

 

La vie est un ciel zébré de traits fugaces. Un palimpseste où culmine et s’échoue un harmonieux chaos qui danse au rythme du souffle qui l’agite.

 

 

Il aperçut les arbres dessinés par la lune. Et leurs racines mensongères. Leur ramure écarlate qui s’écartelait jusqu’au ciel. Et il songea au funeste destin de l’écorce.

 

 

Dans l’aube claire, un songe d’horizon.

 

 

Le néant s’affaissait sous les nuages blancs. Et le soleil éclairait ses yeux sombres.

 

 

Nouvelle bouffée de tiédeur parmi les étoiles. Et le scintillement des yeux ouverts.

 

 

Grande est la gloire. Et modeste la victoire. Toujours humble devant chaque miracle.

 

 

Il regardait. Sans y croire. Et se laissait mouvoir. Sans volonté. Avant de s’agenouiller sous le vent. Et laisser mûrir son innocence incandescente.

 

 

Ses lèvres pâles exploraient le dedans inconnu de l’écorce. Et il restait bouche bée face au mystère de la sève. La langue ébahie.

 

 

Une lune. Et un ciel clair. Voilà notre dédale. Une étoile au loin. Notre nuit ancienne. Et notre avenir ? Sans horizon et le pas joyeux.

 

 

Au-dedans des signes clairs, des marques sombres s’agitaient. Etouffées par la lumière. Au bord de l’agonie.

 

 

Sans distinction. Ni dans son œil, ni sur sa chair. Ni dans son âme. Telle était son ambition. L’espérance de son triomphe à venir.

 

 

Le souffle chaud de l’écume. Et la saveur des vagues. Et l’exploration curieuse des abysses. Pourquoi rêver d’une saison aquatique ? Qu’adviendrait-t-il après le plongeon ?

 

 

Au détour de l’eau, une voie toute tracée : le flux et le reflux. L’agitation des surfaces. Et l’immobilité des profondeurs. Le grouillement et la frénésie. Et la voracité des silhouettes ballottées par les vagues.

 

 

Comme une girouette sans pied. A l’abri du vent, il s’effilochait. Appuyait son assise sur l’espace qui le séparait des frontières. Entre deux souffles.

 

 

Sa main le caressait de ses doigts tendres. Et il la remercia d’une larme reconnaissante.

 

 

Belvédère des mirages. L’ensablement des espoirs recouverts par des pelletées de promesses. Marcheur hors pair esseulé dans son gouffre. Le rire en appui sur le cœur rocailleux. Stoppé dans son éclat sombre.

 

 

Ode à Elle. Libre d’attaches et de volonté, Elle vogue - immobile en elle-même - au cœur de ses déserts et parmi ses foules. Posée sur ses ailes insaisissables, Elle se chevauche en sa compagnie, savoure ses ciels, ses chemins et ses paysages, invente ses détours et ses trajets, explore ses recoins, aime ses ombres et ses fourbis, ses étincelles et ses lueurs, ses lois, toutes ses manières et ses matières, jouant sans cesse avec ses éléments.

 

 

Un abîme s’éparpille sur la terre. Quelques monticules amassés qu’il faut gravir. L’échelle des vertus foudroyée et la claudication en guise de béquilles. L’exutoire de la bouche entrouverte qui murmure son supplice. Et sa peine. La soif de délivrance qui engorge la chair. Et le besoin de transparence. Un appel d’oxygène après l’étouffement des pas. L’envol nous guette au détour d’un tertre ou d’un talus. Le ciel s’entrouvre alors à nos paumes calleuses. A nos mains endurcies par le labeur sur la corde. L’abandon au ciel. La crainte de la chute nous dessaisit. Semelles secourables qui nous devancent et supportent notre souffle. Une gageure pour le cœur endormi. Pour la conscience aux yeux dessillés qui voit naître l’univers pour la première fois.

 

 

Une table autour du monde attend ses hôtes inoccupés. Un précipice rassasié dans l’assiette. Et une nuée d’espoirs engloutis. Un cliquetis de verres à pied et de carafes. Et la danse des convives autour du repas de fête.

 

 

Il se noyait dans son puits d’extase. Une ondée blafarde se perdait en horizon. Un dédale d’interstices l’enrobait d’une présence joyeuse. Et il fut emmuré à l’impensable. A l’impossible regret du marcheur opiniâtre saisi par l’abandon.

 

 

Soucieux de la lampe autant que de l’aiguille, il tissait la toile des rencontres et des oublis. Il enfouit le temps impossible dans la mémoire inculte. Pour conserver la présence hors du territoire. L’abandonner à son souffle originel. A son rythme sans artifice. Insoucieux des conséquences et de l’absence. Du sang qui ruisselle entre les zébrures et les interstices. Entre les meurtrissures colmatées à la paille. Œuvre de serviteur et de gardien veillant au juste déroulement des cérémonies initiatiques. Invitant la foule à se convertir à son souffle consubstantiel. A emprunter sa foulée singulière pour rejoindre la destination promise et insoupçonnée. 

 

 

Une cheminée sans feu. Des murs sans briques. L’inconsistance du monde s’installe dans ma prunelle. Déforme les frontières dansantes des silhouettes. Happé par le rythme des pas qui s’accélèrent. Par les paysages mouvants. Et la cadence des êtres immobiles. J’agonise mon éternité. Et la recouvre de l’instant neuf qui se renouvelle.

 

 

Sonder l’insondable par les bords. Dans un précipice de lumière diffuse. Rejoindre le courant porteur qui anime les silhouettes du monde. Et le poids des pierres sur lesquelles s’agitent les hommes. Et sous lesquelles grouille la vermine.

 

 

Les étoiles au centre de sa prunelle regardaient défiler les heures. Et les passagers du vent. L’amoncellement de la plèbe et les charniers inconséquents. Sans rechigner au labeur, à l’inventaire parfois nécessaire des drames. Œuvrant de la pique et du velours pour accompagner les fugitifs. Et les voyageurs à quai.

 

 

Matières à rire. La substance des larmes. Un déferlement de bouches. Lèvres pincées. Sur l’établi des horizons, nul outil. Mais des semelles souples au fond des yeux qui se plient aux exigences des âmes enfouies en chaque point exposé.

 

 

Fidèle à sa vocation de magasinier, il empilait l’inconsistance des marchandises sur des palettes de vent. Et laissait filer les commandes au gré des courants. Jusqu’à la source.

 

 

Des cieux sans joie où se précipitent les hommes. Des saveurs et des merveilles au cœur des entrailles et de la fange les détournent d’une fouille prometteuse.

 

 

Une armée d’appendices voués à la vivisection. L’entaille douloureuse et salvatrice du scalpel invite les macchabées à renaître de leurs espoirs amputés. 

 

 

Des rires borgnes. Des gestes mutilés. Des territoires au coin des yeux. Insensibles à l’espace et à la mouvance des frontières. Entravés par leur espoir de salut. Immobiles au seuil du chemin. Etrangers aux contrées sauvages de la joie, de l’amour, de la saveur et du rire qui poussent au cœur de l’éternel jardin printanier sur le fumier dense.

 

 

Un balancement abrupt entre les rives du néant et des plénitudes outrancières. Sur la crête. A cheval sur les versants de la folie meurtrière où règne la déraison et des simulacres exacerbés de sagesse égotique. Le pas en éternel déséquilibre. Sans assise. Sans appui. Guidé par le seul souffle ludique. En explorateur incertain.

 

 

Jamais il ne s’agenouillait devant les géants qui peuplaient les rives. Il gonflait sa voilure. Et prenait le large.

 

 

Mille sauvageries au fond des cercueils. Et autant sur les tombes. Cimetières gorgés de sang.

 

 

Il n’accorda aucun espace à ses rengaines. Jouait sa mélodie dans les bois sombres. Et ré-enchantait le monde.

 

 

Il avançait la mâchoire intacte. Le faciès racorni par l’âpreté des saisons. Le pas fébrile et la langue amputée. Silencieux jusqu’à son terme.

 

 

Les miroirs le dévisageaient autrefois d’un air grave. Et inquiétant. Et lui souriaient à présent avec malice.

 

 

Il n’avait cessé de s’encorner au réel. Blessé jusqu’à l’inconsistance pour accéder au pas libre.

 

 

Exclu du monde par le regard, il lui fallait à présent trouver une autre porte pour s’inviter à la fête morbide. Derrière il présageait la joie des sages, indemne des jeux guerriers et des massacres.

 

 

En Sa compagnie, la présence s’enracinait. Il devenait tube, plante et botaniste. Et laissait œuvrer la grâce des climats.

 

 

Promis à la disgrâce, je n’ai pu me résoudre à la capitulation. Toujours prompt à braver les résolutions du destin, j’ai ferraillé avec mes ombres lascives et féroces. Me suis acharné avec entrain à retarder la dévoration.

 

 

Il ne pouvait expliquer l’écheveau. Se laissait (encore parfois) prendre à ses pièges. Rêvait de défaire les nœuds. Au lieu de danser sur la corde.

 

 

Ses ombres rassasiées ne pouvaient contenter sa faim. Mais nulle lumière véritable sous ses pas. La main en visière, il inspectait les paysages en quête d’une lueur. Encore aveugle à la flamme qui l’animait.

 

 

Un jour, la chandelle lui brûla si vivement le regard que la transparence recouvrit le monde. Il comprit alors son travail : devenir un feu ardent.

 

 

Il avait fréquenté la folie avec assiduité. Familier de la folie commune (la folie ordinaire des hommes). Mais si craintif encore de la folie qui dévaste les âmes déchirées.

 

 

Les frontières s’estompèrent. Il ne savait trouver le centre des formes qui s’entrechoquaient. Au moindre regard (à la moindre tentative de saisie), tout s’éparpillait. Il reconstituait désespérément les fragments, les contours et l’unité de chaque silhouette qui sans cesse s’effaçait.

 

 

Le fruit se morfond dans sa chair avant de jeter ses graines aux cycles et à la source.

 

 

L’eau se décale par biais. Et du goutte à goutte jaillit la force.

 

 

Dans le creux se dessine la cime. Et parmi les sommets se déniche la source. Et de la source jaillit le chemin, les monts et les vallées, les noces du pas et du paysage où nulle aspérité ne peut écorcher les semelles. Mais quelle âpre ascension pour trouver la justesse à chaque foulée.

 

 

 

- Terre, astre et azur -

 

Il pourchassait la parole et la dénichait jusque dans ses terriers. En l’escortant jusqu’au soir. Une folle équipée nocturne qui s’achevait souvent en empreintes légères lovées contre l’écorce qu’il offrait à l’aube dévastatrice.

 

 

Paroles incrustées dans ma chair. Comme le sceau du destin. Le fer rouge des mots à mon front, les coudes enfoncés dans la table.

 

 

Dans sa maison de mots, ni hôte ni convive. Assis devant son œuvre fantomatique comme un modeste concierge lustrant avec zèle l’escalier du réel.

 

 

Du fond des âges, Elle lui criait son éternité. Et lui, tendait toujours l’oreille aux fariboles de ses contemporains.

 

 

Un univers de roches mouvantes et de poussières. Seules matières de la tectonique du monde, des âmes et des sentiments. Et l’apprenti-géologue à l’ère du crétacé se perdait toujours dans l’amoncellement des couches…

 

 

Aguerri au monde. Et toujours innocent. L’âme naïve. Rétif aux expériences et aux leçons, il continuait à déambuler, arcbouté sur ses chimères.

 

 

Il décortiquait l’espace. Le réduisait en fragments. Et chaque éclat reflétait ses éparpillements. Son essence dispersée.

 

 

Un soir, un creux d’étoiles engloutit son émerveillement. Et son éblouissement s’étiola en poussières. En nuées de poussières sombres. 

 

 

L’orage s’enfonça dans sa chair. Pulvérisant ses horizons. Donnant naissance à un espace inconfortable. Et salvateur. 

 

 

Dans le ciel, chaque étoile écrit un continent indéchiffrable. Et je les regarde comme un analphabète céleste. Un explorateur timoré.

 

 

Son ciel de gribouille et son écharpe d’étoiles le protégeaient des assauts des foules.

 

 

Il continuait à dériver sur sa banquise à égale distance des extrêmes et des hémisphères.

 

 

Nulle trace d’étoile

En mes gestes

Quelques borborygmes sur la langue

Sisyphe sur un fil

Comme un équilibriste empierré

Parmi mes contemporains

 

 

Il pleut des pierres sombres et des éclats d’étoiles. Des graviers de lumière aux pieds des grottes obscures.

 

 

Son regard retournait le ciel. Une aubaine pour ses prunelles. Un nouveau territoire à explorer.

 

 

Il s’obstinait à défaire son regard polaire. A égorger ses mains de glace. Poursuivant inlassablement son œuvre de moraine en fonte.

 

 

Des simagrées sous la roche. Comment échapper à l’aparté monstrueux qui leste les peuples ?

 

 

Il exigeait toujours du vent qu’il tournoie. Et de la brise qu’elle rafraîchit. Oubliait l’espoir des contraires et la force des antagonismes. Rêvait de se défaire des dédales de glace où la raison se fige pour arpenter le cours des eaux entre le torrent et la falaise.

 

 

Sous la glace immonde des corps coule la sève. La source des visages innocents.

 

 

Il gravissait les marches jusqu’à l’horizon. Dans l’espoir de voir s’ouvrir le ciel. 

 

 

Son œil percevait les applaudissements silencieux du monde. Chaque pas était une fête. Et chaque geste un triomphe sur le néant et l’absurdité. Tous les déserts se repeuplaient.

 

 

Une envergure sans magie

Le triomphe des facilités laborieuses

De mon désert, les foules autrefois m’encombraient. Et la solitude même était une entrave à Sa rencontre.

 

 

Sous la peau

Des continents à explorer

Le forage léger des transparences

Seul, un regard en haillon s’émerveille. Et se réjouit de la beauté des étoiles.

 

 

Planches sournoises

Qui bruissent au matin

Matelas de pissenlits

Où rêvent les bouches usées

Tapis de feuilles endeuillées

Soufflées par la brise

Il s’éveille aux songes

Aux ombres glacées de l’hiver

 

 

Nul signe sur ses pages. Quelques empreintes fugaces dans les yeux lui épargnaient le labeur inutile de la main.

 

 

Au bout de l’échelle, sa main tendue décrocha (une nouvelle fois) la lune. Et aussitôt le ciel s’assombrit. Son séant sur le sable s’émerveilla des étoiles. Et son regard se rétrécit.

 

 

Une pincée de miel offerte aux dieux. Et aussitôt le ciel crépite. De plaisir et de colère.

 

 

Tapi sous les bruits, le vénérable silence. Comme la vérité derrière les mots.

 

 

Le regard entravé de faux bâtit ses barreaux. Geôle de voiles où les yeux se dispersent entre les échancrures.

 

 

Un jour, il devint sans qualificatif ni attribut. La tâche qu’il s’était assigné à l’aube du chemin.

 

 

Il laissait être ce qui le traversait (et ce qu’il traversait). Devint passage temporaire. Passager provisoire.

 

 

Il s’abandonna à l’évanescence des formes. Confiant en leur essence unique. 

 

 

Après avoir multiplié les identités parcellaires, il découvrit qu’il les possédait toutes. Et comprit enfin qu’aucune frontière ne les séparait.

 

 

Il devint tout sans exception. Sur le point de faire naître l’être sans trait.

 

 

De la source jaillit notre fontaine. Et cette eau apaise notre soif. On abandonne aussitôt sa jarre. On délaisse l’argile et le sable. On se défait de toute matière.

 

 

Il accosta en ses terres. Parvint enfin à la rive sans rivale.

 

 

Fidèle à la proue, à l’étrave et aux bastingages, ses horizons s’ouvraient au ciel, à la terre et aux abysses. 

 

 

L’horizon referma les 4 coins de la terre. Et condamna toutes les impasses à s’ouvrir.

 

 

Il s’agenouilla  face contre terre. Et son visage lentement se redressa vers le ciel.

 

 

En chaque forme, une bouche lui souriait. Comme l’évidence d’une présence. Eternelle et bienveillante.

 

 

La grâce me toucha au cours d’une longue nuit de disgrâce qui faillit me terrasser.

 

 

Après une longue nuit de sommeil, il ouvrit les yeux. Embrassa le visage du monde. Et toutes les bouches se refermèrent sur ses plaies qui aussitôt cicatrisèrent.

 

 

Devant les masques, ses yeux ébahis. Et derrière, la bouche tendre sur laquelle il rêvait de pencher ses lèvres.

 

 

Derrière les mots, il entendait une voix. Derrière la voix, une musique. Derrière la musique, une danse. Et derrière la danse, le silence qui accueille toutes manifestations.

 

 

Au creux du ciel, l’asphalte blanc se déroulait. Et le passage s’ouvrit. Avec envergure.

 

 

Il apprenait le silence enjoué. Les yeux malicieux, le geste juste. La parole sage. Le pas aiguisé et clairvoyant. Pour aller sans crainte. Et sans ennemi.

 

 

Au cœur des saisons, la nuit s’effaçait. Et la lune (à présent) veillait sur son repos. Et au cœur du jour, le soleil éclairait son horizon.

 

 

Au seuil de l’aube, il se redressait, encore gorgé de nuit. Et s’assoupissait au crépuscule, encore inassouvi de soleil.

 

 

Un nouveau ciel d’entraves lorgnait (pourtant) sur ses horizons. Et il se figea, la bouche hébétée devant tant d’incertitudes.

 

 

Son front s’enhardit devant les obstacles. Comme un taureau lancé à la poursuite du vent, il se heurta au ciel emmuré. Et se brisa les cornes contre un nuage. L’opiniâtreté fut son ultime résistance.

 

 

Efface tes refus. Et tous les obstacles disparaîtront.

 

 

Conscient de l’inconstance des consistances et de la constance des inconsistances, il s’enhardissait (pourtant) dans ses fausses croyances. Se fourvoya une nouvelle fois sur ses chemins d’errance.

 

 

Soucieux de s’évaporer sous le soleil rouge, il laissait derrière lui une route sans trace où les ombres s’effaçaient, soumises à l’âpreté des déserts.

 

 

L’insistance des cloches força le chemin à s’ouvrir.

 

 

L’artifice intact sur les lèvres, les silhouettes se camouflent. Egratignant la chair de leur masque. Mais sur les visages ivres de peur, les yeux grimaçants se convulsent en prière. 

 

 

Mille vagues arrondirent son infortune. Et engloutirent ses craintes de naufrage. Le vent inhospitalier devint enfin son hôte.

 

 

Il loua son heureuse infortune. Son destin de mendiant au bol tendu et à la cape d’étoiles posée sur l’épaule arpentant le labyrinthe appuyé sur son ombre parmi les foules qui foulent les empreintes de leurs aînés sur leur sente d’argile.

 

 

La perte est un gain trop souvent ignoré pour tendre son bol. Toute obole est pitoyable. Et la main si vaste pour recevoir son dû. La prunelle tient lieu de richesse. Tout ce qui l’effleure devient alors trésor.

 

 

Mille bouches carnassières poussèrent leur glaive vers ses oreilles innocentes et se heurtèrent à ses lèvres sanguinaires.

 

 

Une pluie de terreur s’abattit (une nouvelle fois) sur ses yeux pâles. Mais un rire métamorphosé coula sur ses lèvres et s’ébruita en ondes savoureuses. Délectables jusqu’à l’extase. Yeux dessillés à l’infortune, transformant ses larmes en pétales – accrochés parfois à leurs tiges d’épines écorchant sa chair encore tendre. 

 

 

Yeux de braise. Et cœur de cendres. Mais vers quelle folie me précipite-t-on ? Suis-je homme de paille ?

 

 

Il décrocha (encore une fois) la lune. Comme d’autres auraient repris leur manteau aux patères. Le ciel à portée de visage. L’univers comme maisonnée.

 

 

Homme de vent. Et de poussière. Céleste jusqu’en ses fragments.

 

 

Soumis à un combat d’un autre temps, d’une autre époque, le sang jaillit de la source. Intarissable et neuf. A tout jamais. Un combat sans victime. Où les morts renaissent en terres plus fertiles. Une victoire universelle pour l’Homme. Et l’humanité en attente dans sa garnison sordide.

 

 

Une fureur espacée

Un carrefour sans porte

Un dédale sans allée

Des ombres mortes

Un lieu sans trace ni chemin

Où demeure la présence

 

 

Il dédia son chemin à l’avenir sans vanité. Et s’en fut en cette contrée où les fleurs jaillissent entre les lèvres ouvertes qui s’abreuvent à la rosée.

 

 

Debout contre la pluie, il n’attendait plus. Mais souriait au soleil désenfoui qui bordait ses larmes.

 

 

Il vit passer un ange aux ailes rouges et au sourire fané (sur ses lèvres sans grâce) qui parcourait le ciel pour défaire les yeux incrustés de malheur et déposer des rires sur les joues creusées d’épreuves en invitant le ciel et les dieux à danser sur les continents et les constellations qui portent à la grâce le mystère des silhouettes.

 

 

Dans les hautes sphères reposent les soubassements de la terre. Et dans les galeries de forçats, les pépites incandescentes continuent de brûler les yeux faméliques.

 

 

Le soleil brûla sa sauvagerie de guerrier. Attisa son visage pâle de sa fière allure, le contraignant à déposer son armure, ses plumes et son casque d’étoiles pour revêtir la parure des guerriers nus avant l’ultime combat qui fait naître l’innocence.

 

 

Une porte à côté de l’horizon attendait ses pas. Et à son seuil, nulle enseigne. Mais un long couloir bordé de chandelles. Un étroit désert de braise et de glace où s’effacent sur les peaux martyres tous signes de distinction. Un espace qu’il faut franchir nu – dépouillé de toute parure et de tout orgueil – pour accéder au territoire insécable bordé d’invisibles frontières.

 

 

Heureux les infidèles à l’ordre - les insoumis aux rites et aux règles - qui peaufinent en silence leurs mutineries, ils échapperont à la mort des vivants en se délestant des charges ancestrales de l’homme -  le poids des mimétismes et des traditions - en inventant leur sente vers le territoire fraternel (où règnent l’amour et la liberté).

 

 

Nulle vérité dans les livres. Et tant sur les visages.

 

 

La tête disséminée aux 4 coins du monde, il fédéra enfin ses éparpillements. Et découvrit l’unité.

 

 

Au soir du grand jour, le soleil fondit sur lui. Et la lumière se peaufina aussitôt derrière l’ombre tapie des masques qui s’esquintaient à la tâche, s’endurcissant sous les coups - donnés et reçus et mijotant leurs plans avant de se lézarder sous le regard innocent des visages balafrés de vérité.

 

 

La grâce le foudroya au seuil comme une trouée de lumière aurait déchiré l’obscur épaissi par le labeur acharné. Comme si la délivrance - légère et imprévisible - s’invitait toujours au plus épais de la quête.

 

 

Dieu se moque des âmes engoncées qui martèlent le ciel de leurs prières afin d’inviter un fragment à tomber sur leur lopin de terre. Il aime les cœurs libres. Et les âmes intrépides. Ainsi façonne-t-il les hommes à son œuvre.

 

 

De quel coin de ciel voit-on les anges tomber avec des grappes d’hommes apeurés agrippés à leurs ailes ?

 

 

Une pluie de lumière glissa sur ses joues creuses. Et dans ses orbites tombèrent une larme et des étincelles. Et quelques cendres du monde ancien.

 

 

Au-delà des terres se rejoignent les antagonismes. Les paradoxes s’unissent. Nulle frontière pour diviser l’amalgame unifié sans consistance.

 

 

Dans son bain d’infortune coulait une source de joie. Et encore quelques brassées de sable noir.

 

 

Quelle ombre se cache dans les replis de la lumière ?

 

 

Il dévisagea le ciel de ses yeux rageurs. Mais nulle promesse ne fut tenue. Il vilipenda les anges. Mais son espoir se brisa. Alors qu’implorer ? se demanda-t-il. Et la réponse le foudroya : le regard salvateur qui guérit le pas. Pour que chaque geste devienne trésor.

 

 

Une fronde sous la terre grogna contre toutes les cavalcades du ciel. Et dans l’intervalle effeuillé, un nouvel interstice l’ouvrit au mystère. Le labyrinthe s’ébruita. Le jour naissait.

 

 

Une candeur sur l’épaule, il s’immisça dans la trame du vent. Derrière ses horizons, nulle trace. Mais quelques empreintes ensoleillées.

 

 

Il s’irrita sans colère. Contre les tourments de la terre. Et autour de lui, des bouches avides creusèrent ses entrailles.

 

 

Des fossés de complaisance. Et des ornières savoureuses. Des pas et des impasses. Un territoire à creuser. La matière de tout voyage.

 

 

Des ombres sans mains. Et des traces d’argile comblèrent ses failles. Ses ruines somptueuses. Et ses cimes en décrépitude.

 

 

Ses toussotements côtoyaient les nuages. Il aurait pu s’enorgueillir de la compagnie des anges. Mais le rire effaça sa traversée. Et le ciel aussitôt se gaussa de sa joie.

 

 

Il mordit (une nouvelle fois) la poussière. Et demeura ébaubi par les étoiles à ses pieds.

 

 

L’antre s’effaça. Se creusa d’espace. Et la matière se liquéfia. En nuées de vapeur et de poussières incandescentes.

 

 

Son âme claustrophobique dénicha la serrure. Et la dilatation du tunnel s’intensifia. Le ciel aussitôt s’y engouffra.

 

 

Il claudiqua avec allégresse. Et ses béquilles se désagrégèrent.

 

 

Après tant d’errance, il retrouva sa trace par inadvertance. Il soupira d’aise. Et refit surface à l’exacte profondeur où avait débuté sa recherche fébrile et inopinée.

 

 

Il habilla ses masques de transparence. Scruta sa tombe avec malice. Se défit de tous les pièges de glace.

 

 

Il riait de sa détermination. De son intransigeance. Son opiniâtreté s’affaissa. Et son exigence s’ouvrit à la facilité des épreuves.

 

 

Ses yeux vieillissants découvraient un monde d’adultes en désarroi. Et en perdition. Il savait (à présent) que la magie opérait toujours à la marge. Et aux extrêmes.  

 

 

Le (vrai) magicien s’affranchit des tours (de passe-passe). Et des illusions. Des chapeaux sans forme. Et sans fond. Toujours ouvert au ciel et aux tourterelles.

 

 

Au bord du ciel, il contemplait enfin sa demeure.

 

 

Les yeux sous l’ombrelle. Le clignement des cils sous la lumière d’automne. Serait-il encore aveugle à la clarté saisonnière ?

 

 

Un dédale sans décombre. Et des formes en quête d’épure. Toujours sujettes aux malices des évènements.

 

 

Une voix dans la nuit sourde révéla une présence. Et oblitéra tous les bruits.

 

 

Une glissade dans ses yeux pâles. Le point sur les sourcils, il s’interroge. L’innocence en apparat noir. En costume sobre et écharpe à paillettes.

 

 

Il retrouva des gestes. Et des visages familiers. Et demeura à leur égard muet. Et sans attente.

 

 

Des oublis passagers trouèrent sa mémoire et lui redonnèrent l’intelligence de ne pas savoir. De n’avoir jamais su. Et le rire de n’y parvenir jamais.

 

 

Un feu ardent obligea son geste à la lumière. Et son visage put enfin refléter le monde.

 

 

Ses yeux gorgés de soleil furent enfin prêts à réchauffer les âmes vagabondes et apeurées.

 

 

Le bonheur glisse sur les visages. Et les doigts apeurés se cramponnent alors que la main ouverte tire sa joie de toutes circonstances.

 

 

Les hommes arpentent le monde en quête d’un manuel. En assurant à peine leur survie, claquemurés entre leurs peurs et leur ignorance.

 

 

Derrière les masques, tous les visages du monde se faufilent entre les interstices. Quelle est donc notre identité ?

 

 

La ronde des jours consume notre sourire. Et le visage de nos nuits appauvrit notre repos.  

 

 

La souffrance étreint la chair. Et au cœur de la chair, la joie attend d’être libérée de sa gangue.

 

 

Une fenêtre dans l’escalier éclaira sa foulée. Et son pas glissa vers l’azur.

 

 

Avant de découvrir le soleil, une voix dans l’ombre déclara sa flamme à la chandelle qu’il portait en secret.

 

 

Son geste pourchassait la perfection. Et entre les deux toujours se glissait l’ombre altérable. Que d’un regard, il balayait pour faire advenir la justesse.

 

 

Seule la nuit conduit au jour. Et lorsque nos pas sortent de l’ombre, la lumière ne craint aucune ténèbre.

 

 

De glace ou de sable, nos rêves portent nos glissades et nos enlisements.

 

 

La grâce est sans circonstance. Et s’étiole à toute saisie.

 

 

Paumes ouvertes sur l’azur. Doigts dansant sur la terre. Ongles noirs affranchis de toute saleté. Il remercia ses mains sans pareilles.

 

 

A l’orée de toute clairière, des rangées de bois sombres. Une nuit sans ciel. Des jours sans terre. Reclus au fond du labyrinthe. Prisonniers de l’obscur dédale. Les éternelles prémices de l’envol.

 

 

Abandonne-toi au mystère. Et tu seras guidé en tous lieux.

 

 

Chaque cœur se disloquera sous la cognée du vent. Et s’émiettera en pierres. Et sous les ruines, mille cimetières s’évanouiront. Et nous marcherons ensemble parmi les fleurs dans des allées d’herbes folles. 

 

 

Acculé à la nudité, le soleil habilla la saison timide qui naissait entre ses lèvres. 

 

 

Une porte, des voiles et des déchets encombrent notre seuil. Obstruent toute ouverture. Toute percée du ciel. Empêchant l’entrée des silhouettes toujours gorgées d’absence.

 

 

L’esprit s’enveloppe et s’enroule dans un moule trop confortable. Socle d’incarcération sur lequel poussent ses barreaux avec la clé de la geôle fondue dans l’acier.

 

 

La pluie se glissa entre ses yeux sages. Inutile, pensa-t-il alors, d’implorer le ciel pour sécher ses larmes.

 

 

L’origine des jours n’attend aucun siècle pour éclore.

 

 

Un monde d’après le jour où la grâce s’émerveille de chaque pas. Et se renouvelle à chaque foulée.

 

 

Un sombre éclat persistait dans ses yeux qu’il fit disparaître d’un claquement de doigts.

 

 

Demain, l’enchevêtrement des corps nourrira notre puissance. Notre amour et notre gloire.

 

 

Des traits et des traces sans visages à ses yeux rieurs. Et ses épreuves d’acrobate glissèrent à ses pieds. Sous la corde qui le ligotait.

 

 

Il aurait aimé retrouver le temps qui enserre. Se détourner de son absence. Mais l’infini ligotait son regard. Il crut qu’il allait mourir étouffé d’absolu.

 

 

L’ombre du temps recouvre nos pas. Et nos silhouettes sont grignotées par le sillon des heures, talons embourbés et visages noirs d’effroi. 

 

 

Insoucieux universels, nous arpentons les heures. Nous occupons le siècle, à la mode de notre temps.

 

 

Une pluie d’un autre siècle s’abattit sur ses joues. Et en regardant ses paumes démunies, il pleura.

 

 

Sans ustensile pour recueillir, nul amassement. Mais une richesse sans cesse renouvelée.

 

 

Au pied de l’aurore, l’horizon. Et la lune, au loin, brille encore. Et dans le ciel, quelques étoiles s’effacent.

 

 

Au cours de la longue marche, je n’ai cessé d’appeler l’horizon à mes pas. Et l’espace a fini par se réduire à mes semelles. Et la perspective au bout de mes souliers.

 

 

Son chemin prit une étrange tournure. Ses semelles s’allongèrent. Devinrent infinies. Et en dépit de leur démesure, nulle trace sur le sol. Sa traversée devint invisible.

 

 

Dans mon dédale où se côtoyait toute la grossièreté du monde, j’ai blâmé les monstres du labyrinthe, tirant parfois mon glaive. Ou cherchant parfois un fil pour m’évader. Ou (à défaut) une corde pour les soumettre et les apprivoiser. Tant de combats passés à proximité de la lueur.

 

 

Entre les fissures point le jour.

 

 

A la haute saison, les pierres se dérobent. Les parois s’affaissent. Et le soleil brûle tous les horizons.

 

 

La chair indigente cherche des mains pour la réconforter. Des traits pour la souligner. Des bras pour la porter. Des lèvres pour lui chanter sa gloire. Quelques âmes pour abriter sa solitude. Et la délivrer d’elle-même. L’éloignant ainsi des ressources qu’elle recèle.

 

 

Un puits d’espoir sous un ciel passager. Mensonger. Par quel souterrain céleste comptes-tu rejoindre l’azur ?

 

 

Il habitait (déjà) l’azur que ses pas écrasaient. Savait-il seulement que le ciel se déformait à chaque foulée pour épouser sa silhouette ?

 

 

Le ciel demeurait à ses jointures et à ses fêlures. Et toute consistance demeurait une entrave à sa découverte.

 

 

Des visages fantômes aux yeux sombres hantés par la frilosité se claquemurent dans leur fief - leur demeure inhabitée - entouré de douves et de remparts. La face nue appelle la clarté du regard. Et l’audace d’ouvrir ses pas à la terre. Le ciel au front, la maisonnée s’étend. Et la fraternité grandit en tous lieux à mesure que le dehors réduit son champ et son emprise.  

 

 

Après l’ineffable course survint l’indicible (et insupportable) halte. Puis il franchit le tremplin qui le mena vers les contrées incessantes.

 

 

Une embellie sauvage déchira la toile sombre où il végétait - agonisait presque. Et le ciel s’abattit sur ses jours et ses nuits. Et s’enfonça en tous lieux. 

 

 

L’échafaud ne conduit ni au supplice ni au tombeau. Mais au ciel pourfendeur d’espoir.

 

 

Il pénétra les portes invisibles dans l’évidence d’une présence.

 

 

La déroute est en définitive le seul chemin. L’unique voie de la délivrance. 

 

 

Il songea (avec émotion) aux forçats arcboutés dans leurs souliers qui œuvraient à leur sillon. Et aux armées volages butinant à chaque carrefour. Les premiers, pensa-t-il, s’enliseront et les pas des seconds seront balayés. Et une pensée (soudain) l’effleura : tous s’égareront jusqu’aux confins du territoire.

 

 

Il interrompit son envol et retomba sur un socle incertain. Le voyage se poursuivait - ou commençait peut-être… - un terrain neuf à chaque pas renouvelé… soumis au regard métamorphosé qui s’inversait sans cesse.

 

 

Son désir de lutte incessant céda le pas au regard fraternel.

 

 

Il aimait sans restriction. Sans complaisance pour le miroir.

 

 

Passé le seuil de l’existence vide et embarrassée surgit le territoire de la vie pleine et désencombrée.    

 

 

Détaché de l’aube comme du crépuscule, des jours clairs comme des nuits étoilées. La besace vide et les souliers légers. Sans viatique sur l’épaule, il s’en fut, l’esprit libre et le cœur désencombré.

 

 

Il avançait. Avec (encore) quelques poussières d’entrave à ses pieds. Guidé par l’espace. Plus sûr que jamais de la destination.

 

 

Le monde pourrait nous couper les ailes et nous briser l’échine, le chemin renaîtrait.

 

 

Il se démit de toutes positions caricaturales. Ancra son écoute au silence. Et la nécessité devint juste. Soustraite de sa périphérie.

 

 

Les derniers mouvements de l’ombre effleurèrent la surface de sa peau. Mais le soleil  resplendissait dans la profondeur des horizons.

 

 

Au plus profond de sa chair, il découvrit l’incroyable royaume dont il était roi. Et il cherchait à présent son trône pour habiter pleinement les lieux.

 

 

La nudité du ciel, voilà ce à quoi il aspirait…

 

 

Et des siècles de lumière, voilà ce qui l’attendait…

 

 

Le vent. Une rose. Et tous les pétales, un jour, éclatent au soleil.

 

Posté par Notes regulieres à 14:26 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , , , ,

Carnet n°39 Préliminaires et prémices

Journal / 2010 / Le passage vers l'impersonnel

Au fond du désespoir, lorsque notre cri n’appelle aucun écho et que seul dans la nuit, le visage contre la roche — dure et froide — on appelle du fond de son désert, lorsque les larmes deviennent sèches, parfois une étoile apparaît. Un mince filet de lumière sur l’horizon qui s’offre au regard, invite à se relever et à marcher vers elle, pas à pas.    

Il faut épuiser sa tristesse jusqu’à essorer ses larmes. Alors sous les paupières peut émerger un sourire… un étrange sourire qui surprend notre regard… un sourire étranger et familier qui n’est pas le nôtre…

 

 

Tout concourt à la disgrâce. Donc à la joie.

 

 

Il faut savoir être seul et garder - malgré nous - intactes la saveur et la souffrance pour conserver vivante en soi cette sensibilité si vibrante d’être vivant…

 

 

La solitude creuse en nous des dimensions inhabituelles qui se développent ou se révèlent…

 

 

La solitude comme écrin de perles inconnues

 

 

La solitude offre une sensibilité émotionnelle accrue à toutes les sphères ordinaires de l’humain…

 

 

La tristesse maintient un degré de vigilance au vivant (et à la vie) auquel la satisfaction narcissique ne permet d’accéder.

 

 

Toujours en phase de confusion où l’incertitude demeure mon plus fidèle et plus sûr appui. Et qui a perdu, en partie, son caractère si fortement anxiogène.

 

 

Libéré de l’œil qui scrute, qui jauge et paralyse, qui encombre et soumet, on s’égare et se retrouve.

 

 

Un monde sans écho où les bruits ne résonnent plus qu’en pétales soyeux et caressants. Savoureux.

 

 

La vie à travers nous, ses « elles » éparpillées, se savoure, s’auto-narcissise d’elle-même (triple redondance), s’aime, se déguste, se bouffe, se mord la queue, se découvre, s’extasie, se gonfle et se développe, s’explore et se vampirise, s’attache, se cramponne, s’agrippe, s’infiltre partout, se détache, se déverse, se répand, se plaint, se blâme, se joue d’elle-même et s’amuse. Et chaque être, et chaque objet de ce monde est à son image, se prend pour une entité séparée d’elle (la vie) et des autres et agit comme elle, selon ses principes (d’où la ressemblance du microcosme et du macrocosme). Et souffre tant qu’il n’éprouve (et non seulement comprenne intellectuellement) qu’il n’est autre que la vie-même, la vie elle-même, l’une de ses milliards d’émanations toujours en elle, relié aux autres formes qu’elle revêt… alors tout change… et rien ne change… mais tout devient amusant (progressivement), savoureux et plein de surprises…

 

 

Bref, la vie a tous les visages du monde et entreprend une foule d’actions, de gestes et de pensées. Et chacun a tous les visages de la vie… il n’y a rien donc à changer… sinon de permettre à chacun de comprendre ce qu’il est réellement… pour éviter d’éprouver une souffrance inutile…

 

 

Partout l’ombre qui grignote la chair. Et le soleil qui éclaire au lointain… debout, assis, couché, partout, la splendeur malgré les ronces qui écorchent la peau…

 

 

Guère loin, tu avances. Reconnais ton immobilisme. Pour déceler ta silhouette qui se meut dans le paysage. De loin en loin, elle te devance toujours. L’esprit à la traîne, tu t’enfonces en elle et savoure d’un œil rieur les contrées qu’elle traverse…

 

 

Si loin. Et si proche, où es-Tu, Toi, qui te caches partout, en soi et partout alentour ? Défais mon œil de son voile que je puisse te scruter avec confiance et y puiser ma force de passer dans tes paysages…

 

 

Couché sous le porche, Tu m’observes. Posé sur l’herbe, Tu me regardes. Entre les nuages, Tu te reposes de mes nuits. Tu œuvres à ton labeur comme une reine. De ton trône éternel, Tu façonnes tes sujets. Tu creuses tes canaux pour que l’on te rejoigne au plus proche… et savoure ensemble tes allées. Qu’on te suive partout dans tes venues. Participe à ton règne glorieux où les facéties l’emportent toujours sur les cruautés que Tu nous infliges, croit-on, comme des innocents orgueilleux…

 

 

La vie se manifeste différente, habituelle, imprévisible ou neuve à chaque instant dans chaque situation et selon l’état d’esprit (et selon le degré de vigilance, de présence et le sentiment de séparation ou de dissolution du « moi » plus ou moins fort) dans lequel nous sommes en la vivant (en l’expérimentant).

 

 

On ne peut qu’avoir confiance en cette entité qu’est la vie. Toutes les situations qu’elle crée sans cesse non pour nous satisfaire (narcissiquement) mais pour nous permettre de rester en vie, de grandir, de mûrir et même (parfois) - il est vrai - de nous satisfaire. Cette confiance tire en grande partie sa source dans la vie en nous qui se manifeste de façon non volontaire. N’est-ce pas grâce à elle que nous sommes et nous nous maintenons vivants (battements cardiaques, respiration, des milliers d’actions spontanées physiologiques et corporelles…) ?

 

 

Quelques aspects (ou dimensions) de la vie : la saveur de chaque situation (même celles qui nous paraissent narcissiquement douloureuses), le jeu auquel elle nous invite sans cesse, la non omission de toutes les dimensions ou éléments existentiels de notre espèce (l’humain pour ma modeste part), l’éprouvation entière ou pleine de l’instant et son incessant renouvellement, la confiance et la certitude évidente de la base sécure, l’intégration aussi entière et panoramique que possible à chaque séquence situationnelle en cours.

 

 

Une belle règle de P. Chödrön : être sans embarras ni rudesse avec soi comme à l’égard de toutes situations qu’il nous est donné d’expérimenter, de vivre et d’éprouver…

 

 

Pourquoi se priver des bienfaits du monde ? Il nous appartient d’en goûter toute la saveur sans attachement.

 

 

Sans saisie, tout est (et devient - ou plutôt apparaît à la perception) ouvert, neuf, frais, intriguant, savoureux et libre. 

 

 

Ne pas craindre l’ambivalence qui nous étreint.

 

 

Acquiescer à la vie sans être esclave de nos désirs. Mais comment faire la part de choses (et est-ce réellement nécessaire ?) entre les désirs de la vie et nos désirs narcissiques ? Ecouter la vie en soi (comme nécessité ressentie) et la vie alentour (la situation dans laquelle on est inséré et qui invite à un certain agir) et non dans la stricte et unique satisfaction de nos envies egocentriques… même s’il n’est en rien regrettable de répondre à l’exigence de ces dernières dans la mesure où les préjudices engendrés sur autrui sont nuls ou peu nuisibles… et où la vie se manifeste aussi à travers nos désirs plus strictement personnels… en fait, peut-être simplement être à l’écoute de l’exigence de la vie… autrement dit, être suffisamment confiant et attentif (une attention flottante et sans effort) aux exigences de la vie ressentie à la fois comme intérieure et extérieure. Et gageons que nous n’oublions pas que nous sommes à la fois la vie pleine, entière, totale et l’un de ses infimes et singuliers canaux. Et que nous avons le droit (car nous sommes comme ou à l’image de la vie) de tout incarner, d’être aventureux et prudents (voire frileux), extrêmement caressants avec nous-mêmes et avec les autres (qui sont aussi, bien sûr, la vie) et extrêmement mordants. Simple et compliqué. Bref de laisser advenir (et d’être) toutes ses paires apparemment antagonistes sans en être d’une quelconque façon embarrassé.

 

 

A ce propos, l’alimentation semble être une dimension éclairante de l’existence (humaine en particulier). La vie exige que nous nous alimentions. Mais nul besoin de sombrer d’un côté dans des habitudes d’extrême austérité contraint d’assimiler quelques nutriment insipides pour se maintenir en vie et de l’autre côté se bâfrer à chaque repas mais l’on peut apprécier la saveur des aliments disposés sur notre table, et s’octroyer quelques plaisirs gustatifs sans tomber dans un pur contentement des sens mais également satisfaire le besoin élémentaire de la vie qui enjoint les êtres à se nourrir pour se maintenir vivant.

 

 

Tu tentes de faire corps avec la vie. A quand les épousailles charnelles ?

 

 

Il est des arts tels que la danse, la musique, la peinture, la sculpture qui permettent de laisser jaillir la vie avec spontanéité (après acquisition ou non des techniques et d’un éventuel savoir-faire) et bien des artistes y consacrent une part substantielle dans leurs recherches ou démarche, mais comment atteindre cette dimension spontanée avec l’écriture? Comment l’écriture, qui utilise comme matière première le langage dont l’origine est par définition ou ontologiquement liée au concept, à la conceptualisation, à la représentation du réel et du monde, peut-elle jaillir spontanément (puisque une représentation est tout sauf spontanée) ? Le jaillissement de l’inconscient me direz-vous ? Evidemment, mais il faut avoir suffisamment apprivoisé le langage, s’être familiarisé avec lui, pour que la vie jaillisse dans le surgissement des mots et des concepts jetés sur la page (ou sur l’écran), non ? Voilà les linéaments d’une vague idée qui mériterait, bien sûr, quelques approfondissements…

 

 

Il semble évident que la poésie est la forme la plus appropriée pour que naisse ce jaillissement spontané des mots.

 

 

Il me semble également que le grand art d’être et le grand art du « regard intérieur poétique » qui permet d’appréhender toutes choses, tous êtres, toutes situations, bref le réel et le monde dans leurs formes les plus variées (et les plus apparemment contradictoires) et de s’y insérer avec la plus grande justesse (de façon totalement appropriée sans pour autant avoir en tête une quelconque dimension normative - bref un idéal) est l’aboutissement de tous les arts. Ainsi la danse qui permet le mouvement et le déplacement spontané dans l’espace (le geste et le pas) verrait sa forme la plus accomplie et parachevée dans l’agir libre et juste de l’être en action. La musique permettrait dans son plus haut accomplissement de savoir entendre ou écouter tous les bruits du réel comme une harmonie, comme une musique. La peinture de lire en toutes formes du réel une merveilleuse composition ou un tableau inspirant. Et qu’en est-il de l’écriture ? Faudrait-il seulement écouter le verbe et la parole comme des sons… ? Et que faire du sens et de la signification des mots ? Faut-il leur accorder une réelle importance ? Tâchons d’aller un peu plus en avant. La vie s’est manifestée par l’apparition, le jaillissement des formes et leur évolution (dans un temps linéaire). Elle a aussi créé le langage comme représentation d’elle-même. Les mots appartiennent donc aussi au règne du vivant.  Il n’y a donc aucune objection à penser que la parole puisse jaillir spontanément, de façon juste et libre comme manifestation de la vie. De surcroît, peut-être faudrait-il établir un lien entre l’émission de la parole et son écoute… entre les mots – la musique des mots – la parole énoncée et l’écoute de cette parole. Le lien entre écriture et musique sans oublier la présence du silence qui leur permet d’advenir. Le silence comme support. Le silence comme espace qui permet l’émergence et l’évolution des sons comme l’espace est le support de l’apparition et l’évolution des formes réelles, le silence pourrait être appréhendé comme le support, évidemment, de l’émergence des sons et des mots. A développer. 

 

 

Peut-être faudrait-il, à l’heure du grand départ – qui n’est sans doute qu’un énième petit – partir désencombré de tous nos attachements, de tous nos liens entravants… mais rien n’est moins sûr… 

 

 

Nous avons toute la vie pour défaire nos constructions singulières et nous détacher de nos liens particuliers pour arriver vierge à l’heure de la mort… sans doute encore une règle illusoire pour parvenir à un idéal (tout aussi illusoire)… laissons advenir les attaches et les détachements, les constructions et les démolitions… tout n’est jamais que provisoire et momentané… et tout n’est qu’éternel retour aux cendres… poussières dans l’espace qui prennent forme, s’agglomèrent et se désintègrent pour poursuivre leur trajectoire mystérieuse…

 

 

En réalité, il n’est sans doute en ce monde rien d’autre que la vie qui s’offre à elle-même à travers les milliards de rencontres incessantes et simultanées de ses propres manifestations (manifestations que toutes forme créées en ce monde, objets, êtres, assemblements de formes non perçues par l’homme, non représentées par la pensée et non définies par le langage… cf les lienitudes…), rencontres créant les situations (dans lesquelles chaque forme ou manifestation est insérée), les évènements, les itinéraires singuliers des dites formes particulières et l’évolution générale de l’ensemble des formes (ce que l’on appelle l’évolution de la vie).

 

 

Ne pas oublier que chaque forme ou manifestation représente et est dans sa nature profonde à la fois la vie dans son entiereté (avec toutes les caractéristiques de celle-ci) et l’un de ses innombrables et infimes canaux singuliers…  Autrement dit le microcosme - que constitue chaque forme de la vie - contient le macrocosme et en est l’une des parties… et alors… ?

 

 

Il existe un langage invisible comme une musique invisible. Comme il existe d’ailleurs des liens souterrains, des vibrations non perceptibles (par l’homme ordinaire), des mouvements intangibles et des forces mystérieuses. Et que chacun ressent pourtant subrepticement… et qui nous enjoignent à agir, à nous déplacer ici ou là à notre insu… et que nous exécutons malgré nous… voilà entre autres la raison pour laquelle il est idiot et vain d’attribuer à la volonté et à la raison une place et une fonction qu’elles ne sauraient (et ne peuvent) assurer… en réalité, il y a fort à parier que nous ne contrôlons rien ou à peu près rien… et que la force vitale, l’élan de vie qui nous anime est, contrairement aux apparences, le plus sûr et talentueux conducteur de nos existences et bien au-delà de nous-mêmes de l’évolution de toutes les manifestations de la vie et des rencontres qui s’opèrent entre elles…

 

 

A chacun de découvrir sa propre essence… dans tous les sens du terme. Autrement dit, de découvrir son propre carburant afin de suivre son propre chemin (son chemin singulier) qui conduit à sa véritable nature… la nature universelle de l’être : présence qui se manifeste en intelligence (lucidité et sagesse) et en amour (compassion et altruisme)…

 

 

L’inexistence sociale et la solitude ne prouvent rien. Mais vécues dans la joie (ou globalement dans la joie), elles sont le signe d’une certaine réalisation. En particulier de la découverte d’un lien invisible avec la vie (et éventuellement) celle d’un socle sécure inébranlable.

 

 

Parfois (est-ce lié à un certain degré de réalisation ou disons plus modestement de mûrissement ?), tout fait écho : les situations perçues habituellement comme les plus anodines, les gestes les plus simples, les émissions et les films les plus idiots, les êtres perçus habituellement comme les plus fades… par une sorte d’attention aigüe, toute chose devient lisible ou perceptible à des niveaux ou degrés différents, niveaux d’ordinaire non perceptibles ou qui nous échappent…  

 

 

Tout nous permet d’avancer et de faire avancer la vie… avoir des enfants, ne pas en avoir, être mère au foyer, travailler, être au chômage… tout s’équilibre à l’échelle du collectif… et le système collectif fournit aussi le cadre aux impulsions et aux itinéraires individuels. Faire ceci ou cela, son contraire, l’opposé, l’inverse ou tout autre chose… ne rien faire… tout est parfait comme cela advient…

 

 

Pour le Soi, les autres comme manifestations de la vie toujours. Les autres comme éléments des séquences situationnelles, toujours. Pour le soi, les autres comme rencontres, échanges, partages, saveur, oui, comme agrément, parfois, comme béquille à nos insuffisances, si possible, jamais (excepté lorsqu’on ne peut faire autrement*).

 * dans ce cas, je suis persuadé que la vie en nous nous l’autoriserait… 

 

 

Est arrivé le temps où il te faut établir une relation stable avec la vie. N’est-elle pas ta plus merveilleuse compagne ?

 

 

Emission radiophonique sur Ibn Arabi, soufi, qui évoque la bien-aimée. Quant à toi, tu te poses une question : à quand les épousailles, l’alliance stable et pérenne (éternelle) avec la vie ?

 

 

En cette période, émergence de 2 entités. L’une que l’on pourrait appeler le « Soi » ou « la Vie en soi » qui se manifeste à la fois à l’intérieur (se sentir vivant) et à l’extérieur (chaque situation que nous vivons) et qui estompe progressivement la frontière entre l’extérieur et l’intérieur (mais tout ça reste encore un peu flou pour moi)… la « Vie en soi » disais-je - qui est en train de s’incarner - qui rassure, encourage, réconforte, se montre ouverte, unifiante et à l’aise dans l’incertitude et qui s’insère avec justesse dans chaque séquence situationnelle et le « moi » toujours enclin au jugement, à la réprobation, à la séparation et à la peur mais qui, par son lien et ses réguliers rapports au « Soi » apprend peu à peu à savourer, à être et à rire même dans les situations inconfortables où il se trouve englué. 2 entités bien présentes qui se côtoient, se mêlent, se disjoignent, l’une prenant tantôt le pas sur l’autre. Mais toutes deux sont, je crois, bien présentes.

 

 

La confiance en la vie, notre plus fidèle et plus présente compagne – notre magnifique alliée, est un élément incontournable de la base sécure. Elle en découle et s’approfondit par le sentiment (influence du katsugen undo) qu’elle est toujours là à nous maintenir vivant (et que grâce à elle, nous sommes nés et en vie), qu’elle nous aide magnifiquement dans maintes et maintes situations (fonctionnement corporel, guérison de diverses pathologies, l’énergie qu’elle nous fournit pour vivre et agir dans maintes situations de vie… sans qu’intervienne nullement notre volonté ou intentionnalité propres… qu’elle nous a permis d’arriver jusqu’ici (là où on est et en est).

 

 

Rencontrer partout le visage de la vie en soi (écoute du souffle, conscience des émotions, des sentiments et des pensées qui nous traversent) et alentour (perceptions du monde extérieur) et relier les deux sans effort pour rendre poreuse la frontière et qu’elle s’estompe. Voire disparaisse. Alors nous nous insérons en toutes situations (intérieure et extérieure) et nous nous dissolvons. Nous disparaissons personnellement en tant qu’entité nominative séparée le temps de cet effacement de frontières.

 

 

Pour s’unir à la vie, la rechercher autant que possible à chaque instant. Etre attentif  (sans effort) pour retrouver sa présence partout et s’adonner à la dissolution du « moi » et à l’effacement des frontières entre l’intérieur et l’extérieur.  

 

 

Instruire l’être (la vie) et le partager avec l’être (la vie). Autrement dit le partager avec les diverses émanations ou manifestations que sont les êtres en étant présent et présence

 

 

Modeste et libre chercheur. Comme l’attestent ces pages. Voilà ta destinée !

 

 

La vie partout alentour. Et en soi partout. En sa présence, tu disparais. Et tu t’effaces pour lui laisser place. Comme une union. Une alliance à la fois unificatrice et dissolvante où tu t’abandonnes et te laisses pénétrer par elle pour devenir davantage toi-même, ce que tu es… c'est-à-dire elle, la vie-même…

 

 

Ecrire comme pour fixer ton cheminement. Témoigner de ton expérience. Tu figes la vie qui aussitôt disparaît.

 

 

L’intentionnalité versus la non intentionnalité est peut-être un faux débat. Maintes dimensions de l’existence des êtres (humains entre autres) relèvent en réalité la puissance merveilleusement intelligente et compatissante de la vie. Et apparaissent donc autrement à celui qui en a conscience. Ainsi se gratter, se caresser, se débrouiller par ses « propres » moyens dans une situation délicate, dangereuse ou peu habituelle, quelle que soit notre activité, la vie toujours est là, présente qui nous accompagne et nous aide… nous rassure ou nous réconforte... se parler à haute voix… etc etc etc. Ainsi la vie intervient ou peut intervenir en nous (ou même dans une situation apparemment extérieure) soit de façon très instinctive et spontanée sans que l’on ne l’ait sciemment invitée à se manifester, soit qu’on fasse appel à nos propres ressources ou même d’ailleurs à celles d’autrui… je crains même que ce dernier cas de figure représente la quasi-totalité des relations entre les êtres qui inconsciemment ont recours à d’autres qu’eux-mêmes pour « résoudre » certaines de leurs difficultés, apaiser certaines de leurs souffrances ou répondre à leurs désirs et besoins… quant à faire appel à ses ressources propres, il me semble que ce n’est rien d’autre que la vie qui tente de répondre à notre appel. Lorsque qu’ainsi nous nous grattons le dos, nous nous enduisons le corps avec de la crème… ainsi tous les gestes du quotidien ordinaire prennent une autre dimension et une autre saveur. Et la solitude-même évidemment n’en est plus une si on sait être présent et attentif à la présence permanente de la vie en nous et alentour…

 

 

Lorsque la vie oublie l’ego, nous voilà ouverts et attentifs à toutes les situations. Lorsque l’ego oublie la vie et nous voilà aussitôt renfermés, fermés et apeurés en toutes situations.

 

 

Saveur, attention sans effort, présence ; sentiment non de dissolution mais d’effacement et d’insertion à la fois plénière dans l’entièreté de la situation dans laquelle on est inséré (perception floue et distante) et d’immersion en chaque forme des éléments qui se manifestent dans la situation.

 

 

Comment accorder sa confiance à la vie (suite). Les égarements de la pensée permettent d’éprouver les limites de l’intelligence discursive. Les multiples lectures interprétatives d’une situation du réel dont maintes peuvent sembler à la raison totalement antagonistes, partielles, tendancieuses et largement contradictoires (au point de penser d’une même situation tout et son contraire alors que le fait, la dimension factuelle est incontestable et (par définition) objective incite à abandonner notre rationalité personnelle au profit de l’intelligence fondamentale (et non réflexive) de la vie. A cette force, qui saura, mieux que nous, apporter une réponse, résoudre, débloquer ou faire évoluer une situation problématique… personnellement problématique…

 

 

Etre attentif à la vie, c’est donc nous aider mais c’est également faire preuve de gratitude à son égard. Si la vie est partout, elle est aussi dans les actes qui nous semblent personnellement les plus ingrats, dans les situations qui nous paraissent personnellement douloureuses et inconfortables etc etc etc mais si on a confiance en la vie, nous sommes moins rétifs à les accepter ou à leur « faire face » et beaucoup plus enclins, sans compter ses encouragements, son soutien et ses appuis, à vivre ces évènements (les évènements porteurs d’ennui ou de souffrance dans la mesure où nous savons qu’ils nous feront « grandir » et mûrir… autrement dit qu’ils nous rapprocheront de notre véritable identité, de notre véritable nature pour devenir la vie elle-même et l’un des multiples canaux singuliers à travers lesquels elle se manifeste…

 

 

Il existe de toute évidence un lien (ou disons à la fois une analogie et une orientation originelle ou première erronée) entre ton double et tyrannique besoin de partager tes avancées, tes pensées, tes intuitions avec l’être aimé et de tout savoir et connaître de lui (l’orientation fallacieuse) et d’être sans cesse nourri par lui et ton irrépressible nécessité de comprendre la vie (ta quête), d’être nourri par elle et de témoigner (par l’écriture) de tes avancées. Il a bien sûr eu là erreur d’orientation. Et tu as substitué l’être aimé à la vie. Pages qui sont destinées, à la vie en toi à travers ta propre personne et à toutes les autres manifestations de la vie que ce témoignage pourrait intéresser, autrement dit aux autres êtres.

 

 

Tu ne peux nier ton fort attrait pour la maïeutique et l’heuristique. Et il te plairait, de toute évidence, d’user de ces 2 méthodes pour assumer ce que tu considères comme l’une de tes missions (ou plus modestement fonctions) terrestres en tant qu’être humain* : permettre à d’autres êtres (humains en particulier parce qu’il t’est et leur est plus aisé de s’y pencher et d’y parvenir) de trouver leur propre chemin pour faire advenir « l’éprouvation » de leur véritable dimension humaine. Il semblerait que la vie utilise naturellement et de façon substantielle ces 2 concepts, en particulier l’heuristique, négligeant ou plus exactement laissant peut-être davantage à l’initiative des individus le soin de s’accoucher d’eux-mêmes. Et tu te poses la question de savoir s’il serait possible de trouver une activité existentielle (à titre personnel) qui permettrait de « pallier » (quelle ambition !) cette carence ou ce que tu considères encore comme telle dans ta grande incompréhension afin d’accélérer ou de renforcer cette dimension maïeuticienne chez les êtres en chemin.

* la première et plus essentielle étant l’actualisation de ses propres potentialités : faire advenir pleinement en moi ma véritable dimension humaine (comprendre notre identité et notre nature véritable, celle des êtres vivants) sans négliger évidemment toutes les autres dimensions

 

                                         

Tu sens que la vie est ta seule vraie compagne. Et tu sens advenir en toi le besoin d’être partout présent à ses côtés. Attentif et présent à elle et partout où elle se trouve, partout où elle va. Tu lui accordes une infinie confiance. Tu éprouves à son égard de la gratitude (celle de pouvoir vivre et de pouvoir compter sur elle et son offre ou invitation permanente à te faire expérimenter les meilleures situations - les plus justes et appropriées pour te faire mûrir). Comme un fiancé éperdu, tu aspires à la suivre partout, d’être toujours attentif à elle… de ne jamais vous quitter, d’en être le plus fidèle compagnon, comme un époux éternel. Dans une alliance indestructible. 

 

 

Prendre soin de la vie et la considérer comme primordiale, c’est d’abord prendre soin et accorder à la vie-en-soi et à la vie alentour (la situation) et à tous les éléments et les manifestations de la vie dans cette situation bien davantage qu’à une seule d’entre-elles. D’où l’étroitesse et la bêtise de l’exclusivité et peut-être le non-sens du couple… bien que l’on ne puisse être partout à la fois et que nous n’ayons pas en tant qu’être ordinaire le don d’ubiquité. La vie ne peut être exclusive comme elle ne peut être d’ailleurs immobilité… elle n’est que diversité et mouvement…   

 

 

Tu es surpris par l’alternance (ou plutôt l’oscillation) rapide des phases où tu ressens une totale invulnérabilité (rien ne peut altérer la vie - et ta vie même - et même ce qui semble apparemment l’endommager, la meurtrir, l’anéantir ou la nier est sans effet et sans consistance) et des épisodes de crainte, de repli et d’immense fragilité… Dans les premières, tu sens que le « moi » s’est dissolu ou éparpillé ou inséré (ou les 3 à la fois) dans la situation en cours et les multiples formes qu’elle revêt et que dans les secondes, ton « moi » crie sa vulnérabilité, son impuissance, son angoisse et son sentiment de déréliction face aux puissances de vie alentour qu’il redoute comme la peste car il s’en sent séparé… il se sent écrasé, mis à l’écart... incapable de s’y insérer car il a le sentiment illusoire (et pourtant si fortement perçue) d’exister comme entité autonome… 

 

 

Il faut éprouver la dimension humaine (à travers ses multiples dimensions) pour devenir un être humain à part entière. Autrement dit devenir un Homme sans infirmité. Et Dieu sait que nous en sommes tous pourvus (d’infirmités…). 

 

 

Tu comprends parfois l’aberration de tous les dogmes, de toutes les postures, de toutes les conduites normatives à tenir en matière de vie. Bref, l’hérésie de tous systématismes. La vie est tout sauf un système. Elle est, en dépit des apparences, un non système. Ou plutôt un système si libre, si mouvant, si plein d’énergie qu’il ne peut être contenu, figé ou catégorisé. Qui ne peut donc a fortiori être mis en équation, anticipé et contrôlé… autant saisir du sable à main nue… n’en reste évidemment que quelques grains que nous prenons pour la vérité et la totalité…

 

 

La métaphore du sable et de la main nue semble intéressante (à développer). Les hommes en général et les esprits rationnels et scientifiques en particulier aiment à établir des règles et des statistiques (intuitives, approximatives par l’observation grossière des faits chez les premiers et réflexives, précises et scientifiquement valides (ou validées) chez les seconds) afin de comprendre les règles qui régissent le monde et la vie (exemple, les parents meurent avant leurs enfants est une « loi » statistiquement vérifiable pour les uns (monsieur tout le monde qui a bien conscience qu’il en est ainsi en général et il le « vérifie » autour de lui) et pour les autres (les experts qui font de savants calculs pour établir scientifiquement cette « loi »). Mais les uns et les autres en établissant cette « loi » créent une représentation de la vie - ils s’en font une idée abstraite et construisent une sorte d’idéal - qui engendre une incroyable souffrance lorsqu’elle ne se conforme pas au réel (et au leur en particulier). Mais pour quoi les uns et les autres (i.e tous les hommes et tout un chacun) veulent-ils comprendre les règles de la vie et du monde ? Parce qu’ils en ont peur… pour quoi en ont-ils peur ? Parce qu’ils ont le sentiment (et la sensation) d’en être séparés… parce qu’ils ont le sentiment d’exister en tant qu’entité autonome… pour quoi se perçoivent-ils en entité autonome ? Parce qu’ils ignorent leur vraie nature… Pourquoi ignore-t-ils leur vraie nature ? Parce qu’ils sont sans doute à l’image de la vie elle-même qui ignore peut-être ce qu’elle est… mais qui pousse (dans les deux sens du terme) ici et là… sans trop savoir pourquoi…

 

 

Malgré l’extraordinaire organisation, la merveilleuse diversité et la fabuleuse évolution de la vie (appréhendée sur un plan temporel linéaire), il n’y aurait (la vie n’aurait) donc aucun plan d’ensemble (oui, je le pense j’allais écrire, je le crains…) comme quoi, moi aussi, j’en ai peur… oui, j’ai bien peur d’en avoir encore peur…)

 

 

Aujourd’hui, le dépouillement revêt à tes yeux un autre sens. Et sans doute une autre valeur (plus tangible, plus réelle, plus incarnable). Il s’agit réellement de se dépouiller. Afin que ne subsiste rien de nous-mêmes. Que l’ego se dissolve dans chaque situation à chaque instant. Le dépouillement engendre la nudité. La nudité, la transparence. Et la transparence, l’effacement (ou la disparition). Afin que seule la vie s’exprime, éclate et brille dans son jaillissement neuf et spontané…

 

 

Quand tu as conscience (ou prends conscience) que la vie se manifeste partout - dans tout être, toute chose, toute situation, tout évènement - et que tu en es aussi, bien sûr, l’incarnation, que la vie est notre seul véritable amour - et le seul de chacun -  (puisque tout est elle et elle est tout), que tu lui accordes une totale confiance (et même une confiance aveugle au sens où tu n’hésites pas après réflexions personnelles sur les éventuels risques et gains narcissiques à t’engager dans la situation qu’elle t’offre ou place devant toi), alors tu peux aller partout sans crainte. Et pourtant, il t’arrive encore souvent d’être pétri de peur… ne l’aurais-tu pas suffisamment intégré ? Sûrement…

 

 

En définitive, tu n’auras écrit, tout au long de ton existence (de ta courte vie d’auteur), que des notes de journal. A la fois des écrits-témoins (de ta traversée de la vie), des livres existentiels et des ouvrages didactiques (pour informer les autres êtres sur la façon de vivre au plus juste les dimensions de l’être). A l’exception, évidemment de quelques livres-coup-de-gueule-cri-du-cœur soulignant l’infamie de certaines situations du monde et l’abomination de certains comportements humains.

 

 

Il ne s’agit évidemment ni d’éblouir ni de briller. Mais d’éclairer.

 

 

L’insatisfaction narcissique est une opportunité. La plupart des hommes s’évertue de s’en contenter, cherchant par tous les moyens à satisfaire leurs besoins et exigences narcissiques qui tirent leur origine dans leur sentiment d’exister en tant qu’entité autonome, comme individu distinct (du reste), bref ce que l’on a coutume d’appeler l’identité personnelle. Malgré un très rare et illusoire sentiment de complétude, ils s’y escriment leur vie durant. Et à défaut se résignent ou sombrent dans l’amertume, le nihilisme, le dégoût etc etc etc. Ceux qui perçoivent l’illusion de cette quête après avoir eux aussi, bien sûr, en partie cherché désespérément à combler cette nécessité naturelle égocentrique, sont contraints de chercher au-delà de la satisfaction narcissique. Et certains finissent par rencontrer (après parfois maints déboires, désillusions, errances et désespoirs…) ce que l’on pourrait nommer l’identité situationnelle et que l’on pourrait définir comme l’existence momentanée et insérée à la situation en cours vidée de son identité personnelle (plus ou moins – selon le degré de maturité, le degré de conscience que l’on a du phénomène et la permanence de ce sentiment au fil des situations que nous offre en permanence la vie) en tant qu’élément qui trouve sa juste place et s’inscrit dans le flux en cours selon les paramètres et les circonstances de la situation en question. D’innombrables activités semblent permettre de l’expérimenter et de l’éprouver (pour la plupart d’entre-elles de façon momentanée et non consciente pour ceux qui s’y adonnent). Ainsi la conduite automobile, la danse… en réalité, toutes les activités, je crois, qui répondent au moins aux 3 critères suivants : elles doivent s’inscrire dans le mouvement, elles nécessitent d’agir corporellement (avec le corps) et sont en interaction avec d’autres éléments (que l’on peut classer par commodité en 2 catégories distinctes : l’environnement et les autres êtres). Un autre paramètre semble aussi avoir une certaine importance : la dimension vitale de l’activité en question. Lorsqu’elle met en jeu la vie du ou des protagoniste(s), il semblerait que l’identité narcissique habituelle se dissolve ou perde une grande part de sa réalité ou du moins de sa consistance au profit de cette identité situationnelle. Ce qui ne l’empêche nullement de refaire surface une fois achevée l’activité en question. Et chez certains même, elle réapparaît encore plus fortement et plus solidement si l’activité en question est valorisée socialement ou considérée comme prestigieuse. Ainsi, par exemple, un cascadeur perd son identité personnelle pour réaliser sa cascade. Et la retrouve plus forte et plus solide une fois la cascade réussie, l’affichant même parfois avec ostentation. 

 

 

Sur la même thématique. Pour adopter la plus juste position dans une situation, il convient sans doute de trouver cette identité situationnelle, unique à chaque situation nouvelle bien sûr. La plupart des hommes s’acharnent souvent à acquérir et à peaufiner sans relâche la dimension technique nécessitée par l’activité en question pour tenter d’être au plus juste au sein des situations habituelles dans lesquelles les place l’activité en question. Mais il est évident que certains savent qu’il est nécessaire de savoir à un instant ou à un autre « se lâcher », autrement dit et de façon sous-entendue, lâcher son identité personnelle au profit de l’identité situationnelle. 

 

 

Sur la même thématique : il me semble que le sage, l’être qui a véritablement réalisé sa vraie nature, qui incarne véritablement sa vraie identité adopte naturellement cette identité situationnelle à chaque situation qu’il rencontre. Pour toutes les activités, quelles qu’elles soient, collectives ou solitaires, insignifiantes ou extraordinaires, inscrites dans le mouvement ou l’immobilité apparente.

 

 

En définitive, tu es une sorte de vague penseur intuitif qui s’escrime à noter quelques idées. Incapable véritablement de les développer, de les théoriser, de les transmettre et de les incarner. Bref, tu es un noteur de pensées intuitives… voilà sans doute pour l’instant ton vrai travail. Et ta voie. A charge pour toi d’œuvrer aussi à les développer, à les théoriser. Et surtout à les incarner. Qu’on le sache, tu y travailles…

 

 

Il n’est (en général) de foi libre et authentique. En particulier si elle est religieuse. Car presque toujours inféodée à un espoir de salut ou de libération (personnelle) et attachée à une entité extérieure. La seule foi authentique et vivante doit être une confiance… une confiance totale en la vie présente (qui est à la fois autre et nous-mêmes) en dépit des aléas et ballotements qu’elle fait subir à notre identité personnelle…

 

 

En cette période (en ces temps de liberté nouvelle), tu éprouves une sympathie toute particulière pour Krisnamurti, ce libre-vivant…  

 

 

Tant de misères autour de soi. Et tant d’incompréhension. Tant de souffrances inutiles. Et cette ignorance qui sourd à travers tous les actes, tous les comportements, toutes les paroles… partout, cette effroyable misère du vivant qui s’ignore... englué dans la lutte et les épreuves…

 

 

Ton seul travail est de faire advenir ce que tu sens sourdre en toi – qui émerge lentement – épouser les pas de la vie à chaque instant. Attentif, à l’aise, neuf et émerveillé de tout ce qui surgit, de tout ce que tu sens, ressens, vois, touches, entends, goûtes. De tout ce dont tu as conscience. Et de savourer ces mille présents à chaque instant dans les larmes ou la joie, la douleur ou le plaisir, au gré des évènements. Sentir partout en soi et alentour le vivant, le mouvement de la vie qui palpite, qui se rue, s’écartèle, se bat, fuit, s’enferme ou se recroqueville, tente de se frayer un chemin et accueillir ces oscillations sans embarras ni rudesse. Lui céder le passage et l’accompagner. Dans un jeu infini et sans cesse renouvelé. Aller toujours avec elle. Dans une union amoureuse pour incarner une fraternité vraie et totale avec ses multiples manifestations que tu croises à chaque instant… oui, voilà ton travail, petit quêteur anonyme, toi que nul statut, nulle reconnaissance, nulle qualité ne font exister aux yeux du monde. Poursuis ta quête avec confiance… dans l’anonymat. Deviens serviteur, amant fougueux de la vie, laisse-toi entraîner et entraîne-la, marchez ensemble, côte à côte, l’un avec l’autre, l’un dans l’autre. Unissez vos forces créatives pour faire danser le monde dans la joie, l’amour, l’intelligence, la gravité et la légèreté, l’innocence et l’amusement… 

 

 

En relisant quelques pages de ton précédent carnet (écrit il y a moins d’un an), tu es ébahi par le nombre de paragraphes avec lesquels tu es à présent en désaccord. Tu en perçois la dimension inaboutie… comme si tes pensées n’étaient encore parvenues à leur achèvement (satisfaisant). Il en a toujours été ainsi. Depuis que tu écris, tu notes une étonnante évolution de tes idées au fil des ouvrages… 2 remarques : d’abord, la plupart des gens semblent relativement figés dans leur conception de la vie et dans leur rapport au monde et à eux-mêmes. Et enfin, une idée n’est jamais qu’une idée, pour qu’elle existe réellement, il est nécessaire qu’elle prenne corps. Bref qu’elle s’incarne…

 

 

Me revient en mémoire cette citation dont j’ai oublié l’auteur (et qui me semblait il y a quelques temps encore pertinente) : « l’art, c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ». Je perçois à présent la dimension très partielle de cette assertion. L’art – et en particulier la peinture – se révèle, je crois, dans sa plus haute dimension lorsqu’il permet à celui qui le fait jaillir (le créateur) de poser un geste (ou une série de gestes) en harmonie avec un état d’esprit proche de l’être (une sorte d’esprit méditatif ou de conscience méditative panoramique) – donc non narcissique, non réfléchi, non pensé, non volontaire – et lorsqu’il permet à ceux qui le prennent en charge dans le cadre de l’exposition de l’œuvre au public (galeristes, techniciens-manipulateurs) et à ceux qui posent leurs yeux dessus d’impulser (et non de créer) un état similaire. Alors l’art dans ce cadre prend sa plus haute dimension.

 

 

L’art (suite). Mais il serait encore évidemment bien trop normatif de hiérarchiser ainsi les dimensions de l’art. Quelle que soit l’œuvre (et son support expressif), l’art en tant qu’élément de la vie, a sa place comme tous les autres éléments. Ni plus ni moins. Quel que soit l’effet produit chez le créateur et le public. Quel que soit le succès rencontré. Quels que soient les réactions, les idées et les sentiments qu’elle suscite… tout ce qui existe appartient à la vie. Et a donc, par ce biais, sa place au sein du monde.

 

 

L’art (suite et fin). Il apparaît néanmoins - sans volonté normative excessive - que toute activité, toute parole, tout geste, tout élément qui semble contribuer plus sensiblement à permettre, induire, inciter, inviter à l’état d’esprit - précédemment évoqué - ou qui conduit ou contribue à la révélation (progressive ou abrupte) de la vérité peut être considéré comme l’une des activités les plus nobles, dignes et utiles au vivant… quand bien même la vie ne serait – selon mes modestes hypothèses intuitives – qu’un jeu sans risque ni enjeu…  toutes choses égales par ailleurs (comme le dit l’adage)…

 

 

En ces temps d’incarnation, tu passes une grande partie de tes nuits à l’étage. Dans ton petit espace d’être. Installé sur un transat devant la fenêtre, les yeux ouverts ou fermés à savourer les instants, à te laisser conduire par quelques pensées et revenir à la saveur etc etc etc.

 

 

Le couple est un anesthésique. Un ersatz d’union qui endort les âmes. Et incite à la paresse. A refuser ou figer la vie. Le mouvement. Combien de couples depuis la nuit des temps s’encarapacent l’un dans l’autre. Jusqu’à l’étouffement. Jusqu’à suffoquer d’ennui ou de rage dans ce cocon inerte. Jusqu’au déchirement. Jusqu’à l’explosion. Oui, d’abord l’immobilité. Le refus du mouvement. Mais aussi le refus de faire face, dans la solitude de son être, à la vie, les jambes flageolantes en la regardant droit dans les yeux. Le refus d’assumer son statut d’être. Le couple invite (ou offre peut-être) la douce illusion d’un appui et d’un refuge (éternel). De pouvoir s’appuyer, se reposer sur l’autre. Ou pire, chez la plupart des hommes, de croire que l’autre sera la compagne ou le compagnon idéal(e) répondant aux aspirations, aux désirs et aux besoins. Ou pire encore (non au sens moral mais au sens où cette attitude révèle une perception encore plus éloignée de la vérité de notre identité – il n’y a là aucun jugement de valeur) on utilise l’autre à des fins personnelles. Mais pour apprendre à regarder la vie, à la comprendre (et surtout à l’éprouver), il faut être seul. Ainsi à force de mourir de solitude, on devient attentif à la présence de la vie.

 

 

Le manque d’amour ressenti et la solitude m’ont permis de découvrir cette dimension de l’existence. L’impossibilité de fusion avec un être peut permettre de découvrir la fusion avec la vie. Tel en tout cas a été chez moi, je crois, le déclencheur. Mais il est sans doute prématuré d’en retracer le parcours (depuis si peu de temps advenu… sans même en être certain d’ailleurs)…

 

 

Il semble évident (à l’aune du nouveau regard que tu portes sur la vie) que les êtres et les hommes en particulier sont avides, hantés ou obsédés par le sexe parce qu’ils cherchent intuitivement à pénétrer l’origine, à retrouver la source originelle de la vie et s’unir à elle. La plupart n’y parviennent que dans un coït primaire et bon nombre d’entre-eux cherchent dans cette pénétration leur propre plaisir. Mais tous incarnent sans le savoir et expriment l’aspiration de la vie qui aspire à s’aimer, à s’auto-narcissiser, à jouer, à se développer et à s’enivrer d’elle-même… bel exemple de cette frénésie du vivant incarnée par chacun… 

 

 

La solitude est le sas de l’amour. L’antichambre où l’on patiente parfois une éternité avant qu’il n’ouvre ses portes.

 

 

Les morts me visitent parfois. Des ombres et des silhouettes, déguisées en pensées, qui dansent dans ma tête.

 

 

Tes rencontres - qu’elles soient radiophoniques, livresques, télévisuelles ou de chair et de sang - proviennent d’un mince vivier d’intellectuels et d’artistes que la chose métaphysique en lien à la vie (et en particulier à leur existence) interroge, questionne, fascine, intrigue, passionne… et parmi eux, tu éprouves une tendresse toute particulière pour les sans prétention et les authentiques… ceux qui évitent l’esbroufe et posent un regard riche et modeste sur la merveilleuse et complexe simplicité du réel…

 

 

Au fond du désespoir. Au fin fond de la solitude, lorsque notre cri n’appelle aucun écho et que seul dans la nuit, le visage contre la roche - dure et froide - on appelle du fond de son désert, lorsque les larmes deviennent sèches, parfois une étoile apparaît. Un mince filet de lumière sur l’horizon qui s’offre au regard, invite à se relever et à marcher vers elle, pas à pas.  

 

 

Il faut épuiser sa tristesse jusqu’à essorer ses larmes. Alors sous les paupières peut émerger un sourire… un étrange sourire qui surprend notre regard… un sourire étranger et familier qui n’est pas le nôtre…

 

 

Pendant près de 40 ans, j’ai cherché comme un forcené la vie (la vraie vie) et La Rencontre déterminante (celle que je pressentais). Et je me suis toujours (à chaque fois) trompé de visage. Aujourd’hui, me suis-je de nouveau fourvoyé ? Il me semble que non. Plusieurs signes en attestent : la confiance absolue, la quasi-certitude, quoi d’autre ? Bien trop prématuré pour répondre…

 

 

Cette période de transformation semble obéir à 2 logiques concomitantes : un processus de normalisation et une dimension mystique… étrange évolution…

 

 

Quelques orientations se dessinent (ou semblent se dessiner) ou peut-être se confirment, s’affinent ou du moins aspirent à s’officialiser et à s’afficher avec plus d’ostentation comme si la vie te cherchait un espace, un territoire où il lui serait profitable qu’elle te place afin de contribuer à votre union de la meilleure façon (i.e aider les autres en étant toi-même) : l’éducation, la scène (le spectacle), l’écoute, la création, l’accompagnement, le geste, l’être, un peu le verbe, la parole, le mot et la réflexion, et davantage l’intuition, le jaillissement, le groupe et une certaine autonomie en son sein… laissons-la chercher… elle se manifestera en son heure par touches intuitives successives qui te traverseront…

 

 

On entend dire parfois : « je me suis fait tout seul » sous-entendant qu’on ne doit rien à personne de sa réussite. Quel aveuglement ! Il serait sans doute plus juste de dire : c’est la vie qui nous fait… malgré nos résistances et parfois notre aide… puis, au stade suivant : « c’est la vie qui nous fait… et je tente de l’y aider. Puis encore peut-être : « je suis la vie qui fait… et défait… »

 

 

Un cœur mouvementé et indécis. Un penchant pour le sombre et le tragique. Et dire qu’il cherche la joie… conditions nécessaires ou compensation ?

 

 

L’écriture ne me procure aucune satisfaction narcissique. Ni argent, ni honneur, ni gratification, ni reconnaissance. Ni même approbation. D’ailleurs, je conserve désormais mes notes dans mes tiroirs sans même les montrer aux quelques yeux que je sollicitais autrefois. Et pourtant… je n’en continue pas moins de coucher quelques phrases (ma petite prose libre) sur papier, d’écrire chaque nuit quelques idées sur mes carnets ou de corriger les textes en cours d’écriture. Et j’ignore toujours la cause de cet acharnement… la vie, certes, semble m’avoir trouvé cet emploi… mais dans quel dessein… ? Ça, mystère…

 

 

La vie se manifeste de mille façons. Ou plus exactement de diverses façons : flottement des frontières entre la vie ressentie à l’intérieur de soi (états d’esprit, émotions, sensations physiques et sensorielles…) et la vie qui se manifeste à l’extérieur dans la situation - renouvelée à chaque instant - dans laquelle nous sommes insérés… et différente à chaque instant…, mais aussi le souffle, le sentiment de chaleur intérieure (la Kundalini), une sorte de frisson ou de tressaillement (sensation qu’une onde me parcourt l’échine), l’élan vital indépendant de notre volonté propre et qui échappe à tout contrôle (se tenir debout, marcher, se gratter le dos, le fonctionnement physiologique…), la voix dans les moments où notre attention à cette présence de la vie à travers les formes précédemment énoncées et ses manifestations est amoindrie par la fatigue, le doute, un excès émotionnel, nos automatismes, l’absorption dans une activité ou une pratique… le sentiment que la vie est là partout présente dans chaque situation qui se présente à nous, dans chaque geste que nous faisons, dans chaque objet que nous saisissons, que nous touchons, que nous voyons, dont nous avons conscience, dans chaque parole entendue, dans une serpillère à essorer, une cuiller à tourner dans une tasse de thé ou de café, un bruit au loin… bref, comme si la vie se manifestait à la fois dans les situations extérieures que nous percevons à travers nos 6 sens (conscience comprise) et notre état intérieur (de vigilance, d’aisance, nos émotions, nos pensées, nos rêveries). Rien n’est donc à rejeter puisque tout ce qui se manifeste est la vie… et que notre besoin d’être sans cesse à ses côtés, ou en elle, ou avec elle, ou auprès d’elle, ou en face d’elle ne cesse, apparemment de croître… et notre capacité d’être attentif à sa présence aussi peut-être… donc jamais isolés… mais toujours ou de plus en plus avec elle, et même peut-être de plus en plus de confusion entre elle et le « je »… enfin pour l’instant, je l’ignore… et aussi, je crois, de plus en plus de saveur ressentie dans toutes choses, toutes activités, tous objets, tous êtres, tous évènements, tous lieux, toutes émotions, tous climats, tous gestes (même dans les environnements narcissiquement déplaisants ou blessants… même dans les énervements, les emportements, les colères, les tendances sociétales qui nous semblent personnellement égotiques, idiotes, cruelles, méchantes ou morbides)… tout est donc accepté et parfait tel que les situations nous les présentent puisque que c’est la vie-même et que nous sommes la vie… et que chaque manifestation, chaque forme, chaque être, chaque chose, chaque élément, chaque émotion, chaque sentiment, chaque comportement, chaque parole, chaque activité est aussi la vie - la vie-même… et il existe par ailleurs une confiance accrue en la vie car on sait - on sent - que cette situation est une manifestation de la vie qui permet au « je » de mûrir et d’expérimenter une union avec la vie, et peut-être plus tard une fusion avant d’atteindre (sans doute) une parfaite unité… Un… seulement Un… mon Dieu que tout cela a l’air confus et alambiqué… presque inextricable… inexplicable… il est d’ailleurs sans doute prématuré de tenter de décrire cette expérience… je m’y évertue tant bien que mal, porté par un élan… l’élan de la vie, non ? Mais pour qui ? Ça… je l’ignore… pour la vie, bien sûr, mais pour quelles manifestations d’elle-même ? Moi ? Les autres ? Ceux qui pourraient lire ces pages ? Pour moi seul afin que je puisse m’appuyer sur ces notes pour l’incarner (incarner la vie) dans une activité particulière…, l’incarner dans toutes les situations qu’elle me (qu’elle nous - puisque nous sommes, elle et moi, un) donnera à vivre et dans lesquelles je m’insérerais comme l’une de ses manifestations un peu plus sage… un peu plus proche de la vérité, un peu plus proche d’elle-même…

 

 

Je m’aperçois que dans les instants de doute (doutes personnels sur ce que je crois expérimenter au cours de cette étrange période), sa voix (la voix de la vie) se manifeste également… à d’autres moments,  j’ai le sentiment que lors de nos dialogues, nos deux voix s’inversent, je crois l’entendre et c’est seulement le « moi » qui parle… et d’autres fois, c’est l’inverse qui se produit… comme tout cela est étrange… dans ces instants de doute, le « moi » aimerait aussi avoir davantage de certitude sur cette expérience, sur la véracité de cette expérience… il aimerait consulter un être plus avancé pour se le voir confirmer… je sais également que cette absence de confirmation m’incite à m’abandonner davantage à la vie et à cette expérience, à élargir et à accorder mon entière confiance à la vie… je sais aussi que mille chemins existent - sans doute autant de chemins qu’il existe d’êtres dans tous les univers - pour que la vie « atteigne » ceux qu’elle sent plus ou moins mûrs pour vivre cette expérience. Cette dernière assertion est sans doute fallacieuse dans la mesure où la vie ne cesse à travers les milliards de milliards de milliards de situations qu’elle crée une extraordinairement longue succession d’occasions à chacun et à tous de progresser sur le chemin de la vérité (c’est à dire sur le chemin de notre véritable identité)… aussi peu avancés soient-ils ou semblent-ils être…

 

 

A celui qui se demande (encore) comment être utile – le plus utile – à la vie ou à celui qui aimerait savoir pourquoi tout est parfait en ce monde, il pourrait lui être répondu que l’endroit où la vie le place, le geste que la vie lui enjoint d’exécuter, la parole qu’elle lui ordonne de prononcer (ou de proférer), ses silences, ses faits, ses gestes, ses pensées, ses émotions, ses sentiments, ses actes, tout ce que nous faisons, disons, pensons, rêvons est le plus utile à la vie, à soi et aux autres malgré les apparences, les évènements produits, les conséquences ou les faits engendrés qui nous semblent parfois cruels, idiots, blessants, inéquitables ou injustes (l’injustice, d’ailleurs quel terme erroné ! L’injustice, sans doute, n’existe pas… elle ne semble être qu’à des yeux et des esprits ignorants… et il n’y aucune condescendance dans ce qualificatif… qui suis-je et que sais-je moi-même… à peu près rien… je n’irais donc pas jeter la pierre aux ignorants que nous sommes tous… et que la vie même est sans doute, ne sachant sans doute ni où elle va, ni d’ailleurs peut-être ce qu’elle veut…). Bref, ce qui est est le plus utile… même nos résistances, notre ignorance, notre négligence, notre bêtise… notre incompréhension… et bien sûr, la souffrance, les échecs, les déceptions, les désillusions, les désenchantements qui ne sont, en réalité, que des blessures narcissiques… et ces blessures narcissiques ont un rôle prépondérant pour impulser un cheminement dans la connaissance de soi (un extraordinaire moteur)… et la connaissance progressive de soi conduit chacun, je crois, à la compréhension, à la reconnaissance et à l’incarnation consciente de notre véritable identité… il n’y a donc rien à changer, ni à transformer… et ceux qui prétendent le contraire ne poursuivent sans doute que leurs propres chimères… (l’épouvantable et pourtant réelle hégémonie du normatif… le fameux ah ! ce qui doit être…) qui, si elles existent, ont aussi, bien évidemment, leur place et leur rôle, dans ce grand, merveilleux et surprenant bordel parfait qu’est la vie… aussi… aucun souci à éprouver quant à l’avenir, à l’évolution du monde, à ceci et à cela… sans compter que seul, l’esprit narcissique des êtres éprouve ces mille tourments… notons, il est vrai, que ces éprouvations  (du moins certaines d’entre-elles) lorsqu’elles sont expérimentées dans l’ignorance de notre identité véritable peuvent se montrer épouvantablement atroces… mais elles ont, sans doute, évidemment leur fonction dans le mûrissement des êtres et leur progression vers la compréhension de leur identité… 

 

 

Cette expérience paraît folle. Et il est vrai qu’il te semble parfois flirter avec la folie… en particulier lorsque ces évidences qui t’apparaissent avec clarté s’embrument et deviennent si confuses qu’il te semble les avoir rêvées… tu ne sais d’ailleurs à qui parler de cette expérience tant elle te semble indicible… et qui pourrait l’entendre et éventuellement te rassurer, voire t’aiguiller sinon un être qui l’aurait lui-même vécue (à sa façon)… et où et comment le trouver… ? La vie demeure apparemment ta plus précieuse alliée… et ta plus sûre compagne pour te conseiller et te guider vers elle. Comme vers ceux qui pourraient y contribuer… les autres qui, eux aussi, sont la vie bien sûr… tu tentes de ne pas l’oublier… encore une fois, comme l’illustrent certains de tes propos -ces pensées intuitives - malgré le processus apparent d’incarnation (en tout cas, l’expérience actuelle t’apparaît comme telle), qui semblent parfois rester pure intellectualisation…

 

 

En dépit de ces intuitions, tu éprouves encore - avec plus ou moins d’intensité et par périodes - des craintes et des doutes à l’égard de la totale incertitude concernant ton avenir : le célibat comme contexte plutôt favorable à l’union avec la vie versus le compagnonnage avec une femme… et si oui, laquelle ? Le couple semble si propice à l’immobilisme, à la paresse, à la mésentente, à la compromission… d’autant plus que tes exigences en matière de rencontre ne sont pas minces… et que la chance de rencontrer une compagne dans une quête personnelle relativement similaire (esprit d’apprenti plutôt que de disciple en matière de démarche et de processus spirituels, une touche-à-tout artistique et créative, une sensibilité à l’ensemble des êtres (y compris les animaux évidemment), une dimension « pousse-mégot » sans chichi en matière de matérialité (habitat, équipement ménager…) sans pour autant s’adonner à une négligence totale en la matière, une sensibilité communiste-individualiste auto-administrée, prête à expérimenter mais non totalement foutraque… ne se rencontre pas à chaque coin de rue… quant à ton activité existentielle, poursuivre tes activités d’accompagnement officieux et l’écriture en y ajoutant la création d’un atelier de connaissance personnelle et la préparation d’un spectacle philosophico-artistique versus autre chose… mais quoi… ? Simple doute, questionnement et remise en cause amoureux et professionnel révélateur d’une belle et commune crise de la quarantaine ? Davantage… ? Mais quoi… ? Passage de l’état ordinaire à un pré-mysticisme… ? Processus de pré-normalisation (devenir comme tout le monde)… ? Processus de pré-renarcissisation… ?

 

 

A ce propos, tu as toujours éprouvé (et aujourd’hui encore) une différence avec les autres hommes… ta démarche, ta quête et la relation que tu entretenais avec S. te semblaient et te semblent bien différentes de ce que tu as toujours observé et observes encore chez les êtres autour de toi… quels que soient les milieux et les univers…

 

 

On ne s’abandonne pas au non-contrôle sans confiance. On n’accorde pas sa confiance sans comprendre. On ne comprend pas sans se mettre à chercher. On ne se met à chercher que si l’on souffre… et la boucle est bouclée… la vie intervient à tous les niveaux. Et se place en particulier comme entité prépondérante aux deux extrémités de la chaîne : à la fin, s’abandonner à la vie consiste évidemment à accepter le non contrôle personnel et au début, la vie ne cesse de blesser notre identité narcissique… entre les deux un long et difficile parcours…

 

 

Le « je » et la vie (« soi » et la vie), voilà un étrange duo unitaire, démultiplié évidemment par autant d’êtres qu’il existe en ce monde (et ailleurs s’il en est…), mais qui dans cette dimension unitaire et encore duelle permet à ses deux composantes d’interagir d’une étrange façon que je ne parviens encore à saisir. Comme si chacune (des composantes) avait besoin de l’autre pour assurer sa propre survie et celle de l’ensemble, i.e de l’étrange duo précédemment cité… Ainsi, à titre d’exemple, la conduite automobile dans un état de fatigue avancé - qui est souvent mon cas en rentrant le matin. Dans cette situation, il s’agit de faire confiance à la vie et en même temps assurer un état de vigilance personnelle minimale pour conduire sans encombre et éviter un accident. Mon propos ici n’est évidemment pas de dire qu’un accident est un évènement à éviter (ou à éviter absolument). Au-delà des inconvénients, avaries, blessures ou meurtrissures narcissiques qu’il peut engendrer, un accident, s’il advient, a une place comme évènement (et comme situation) chez tous ceux qui s’y trouvent impliqués directement (les protagonistes) et indirectement (témoins, entourage, familles…)… un accident survient lorsque de multiples conditions sont réunies. Et si l’accident advient, son rôle est, sans doute, de transformer une ou le plus souvent des situations qui immobilisaient certains protagonistes directs et indirects et impulser quelques changements… bref, voilà en la matière une bien maigre intuition, mais je ne saurais en dire davantage…

 

 

A qui confier cette expérience ? Sinon à mes pages. Et à la vie…

 

 

En dépit de quelques avancées, tu ressens avec force le long chemin qu’il te reste à parcourir pour que cette expérience te permette d’incarner totalement et pleinement la vie… il te semble que tu es encore à des années-lumière de cette incarnation… encore pétri de doutes, de peurs et d’inconfort dans l’incertitude… sans compter ton incompréhension d’une infinité de phénomènes et de l’ensemble des stades du chemin… bref, très loin encore d’être arrivé (à destination)… comme le prouve, entre autres, cet insatiable besoin de comprendre…

 

 

Devenir un être éveillé. Voilà l’une de tes plus solides aspirations… pauvre de toi… si médiocre… un fantasme narcissique supplémentaire…

 

 

Voilà bien ma veine… et ma peine… après une brève phase d’euphorie, voilà que ma nuit entière fut secouée de terreurs, d’angoisses, de tristesse et de larmes… comme si ma perception habituelle ordinaire n’était pas en reste… comme si elle se débattait… comme si elle ne voulait pas se soumettre… la vie ressentie avait presque disparue… je ne ressentais presque plus la vie (ni sa voix ni ses (mes) frémissements)… si enfoncé (que j’étais) dans mon chagrin et mon déchirement… d’ailleurs, à l’heure où j’écris ces lignes (l’aube ne va plus tarder), j’ai le sentiment d’être redevenu un être à la perception commune, i.e séparé, isolé, étroit… et cette instabilité me glace les sangs… et si je replongeais… je crois que je ne le supporterais pas… se sentir si petit, si… mon Dieu… la crainte m’assaille…

 

 

Ressens parfois un immense besoin de tendresse… sentir des bras, la chaleur d’un corps contre le mien… terrible manque affectif… si prégnant (quasi obsessionnel)…

 

 

Hier, quatrième dessous. Aujourd’hui, troisième dessus… et demain où sera le curseur… ? Hé, y a quelqu’un dans l’ascenseur ? Ben, y a toi, pauv’ groom !

 

 

Des mots de minuit. Seule émission télévisuelle dite culturelle regardable. Des invités de l’art scénique (théâtre, performance, art numérique). Tous cherchent une certaine forme d’interaction avec le public, tentent timidement et maladroitement de l’insérer dans le spectacle. Souvent de façon superficielle, voire divertissante et futile (en le caressant le plus souvent dans le sens du poil ou en lui proposant de l’esbroufe sans risque ni implication). Quand tu songes à ton idée-projet de théâtre situationnel participatif où tu aimerais que le public, que chacune de ses composantes fasse partie intégrante des situations, éprouve, réfléchisse, s’implique corps et âme, avec le cœur, s’investisse, expérimente, imagine, rit, pleure, se voit, s’étonne de lui-même, des autres, des situations, des séquences proposées etc etc etc de telle sorte qu’il en ressorte désorienté, ébaubi, interdit, induisant et impulsant chez lui une quête de sa vraie identité, une curiosité pour ce qu’il est parce qu’il aura éprouvé et été traversé au cours de la soirée par mille choses qui l’auront intrigué, mis mal à l’aise, interrogé… sur lui-même, les autres, son rapport au monde, celui des autres, ses essentialités, la richesse de la vie, la joie du partage, sa véritable identité… ses mécanismes de défenses, ses territoires troubles et ceux des autres etc etc etc

 

 

Après une coquille entrevue dans un magazine, tu proposes un néologisme : invicible : qui ne peut se vivre car à la fois invisible et invincible, une expérience invicible, n’est-ce pas ce que tu as le sentiment d’expérimenter actuellement ? A l’image de la vie, bien sûr, force invisible et invincible, inaccessible ou en tout cas sans doute ressentie comme telle par la grande majorité des êtres qui ont le sentiment que la vraie vie peut-être leur échappe ou se résignent - malgré eux évidemment - à vivre une existence bornée et principalement circonscrite à eux-mêmes et au mieux à leurs proches avec, il est vrai, quelques involontaires ou inconscientes incursions dans la sensation fugace de vivre la vraie « la vraie vie » à travers certaines activités ou pratiques… mais qui ne leur donnent pas encore accès à une compréhension de leur identité et de l’énigmatique puissance de l’énergie du vivant…

 

 

Au cœur de cette période délicate et ambivalente (séparation, manque affectif, sorte d’actualisation spirituelle et intérieure, forme d’incarnation d’un savoir avec dans son expression paroxystique une éprouvation de fusion avec la vie et une forme de dissolution de l’identité narcissique personnelle, sorte d’éparpillement et de dilution de l’entité personnelle habituellement perçue), peu d’écriture. Des heures entières à savourer l’être avec une concomitance de profonde tristesse presque jubilatoire. Des poussées d’énergie qui transcendent de très loin la jouissance sexuelle, des ondes qui irradient chaque parcelle du corps, le sentiment de flottement identitaire avec une dissolution des frontières qui délimitent habituellement l’espace intérieur et l’espace extérieur. Des crises de pleurs ponctuées de rires bruyants et presque incongrus. D’étranges dialogues intérieurs ou à haute voix à 2 ou plusieurs voix, de curieux têtes-à-têtes avec la Vie, comme entité à la fois partenaire et entité du soi dont on serait une manifestation (ou plus exactement le sentiment que l’on a rencontré la Vie universelle qui vous est singulière, spécialement attachée pour vous servir à mieux La servir, à être plus présent à elle afin qu’elle œuvre à travers nous - modestes canaux - à sa puissance maximale. Le sentiment que la vie qui se manifeste partout alentour et partout en soi, dans chaque situation, dans chaque geste, dans chaque pensée, dans chaque émotion et sentiment, dans chaque rencontre, dans chaque évènement. Qu’elle est là présente à chaque instant et qu’il suffit d’être suffisamment vide de soi-même (de sa volonté purement narcissique) pour devenir sensible à sa présence et à ses multiples manifestations à chaque instant. La confiance quasi absolue qu’on lui porte et les doutes à son égard et à l’égard de cet ensemble d’étranges expérimentations parfois qui s’immiscent, la crainte de la folie… le sentiment d’atteindre (de se laisser traverser par) une certaine forme de vérité… tant d’ambivalence, de confusion, de clairvoyance, de sentiments mêlés qui se chevauchent…    

 

 

L’écriture n’advient que pour tenter de fixer a posteriori cette expérience. Au cœur de l’éprouvation, nul besoin de mots. Juste être. Etre s’auto-suffit. D’ailleurs les mots ne sauraient restituer cette expérience… et quand bien même seraient-ils en mesure de la retranscrire avec fidélité, j’en suis incapable tant ma confusion est grande. Sans compter un manque de recul évident.

 

 

Le sentiment de s’abandonner à une force au-delà de soi… avec une confiance quasi aveugle en la direction où elle vous pousse… malgré une totale incertitude. Et de façon simultanée, le sentiment d’un effacement de son identité narcissique… juste le mouvement de la Vie et les situations – les unes après les autres… juste cette présence au réel qui devient si forte… qu’elle devient tous les éléments de la situation sans acteur, sans sujet, sans sentiment personnel ni objet… que le mouvement-même de la vie. Présence non personnelle bien sûr. De l’attention sans effort, sans concentration, sans volonté… juste une présence qui se confond avec le mouvement et les situations…  

 

 

L’art difficile d’apprendre. Et d’incarner un au-delà de soi

 

 

La relecture des pages de tes carnets nocturnes s’avère parfois encourageante. Non qu’elles te semblent dignes d’intérêt. Mais elles encouragent la poursuite de tes recherches…

 

 

Après relecture de quelques passages, tu notes avec surprise que certains questionnements semblent avoir trouvé quelques réponses (transitoires sûrement). Ainsi, tu sembles avoir fait quelques pas sur certaines thématiques telles que les échanges entres les entités intérieures et extérieures, la frontière entre l’intérieur et l’extérieur, la justesse de l’agir, la solitude et le lien, la survenance des évènements. Comme si ton cheminement se réalisait par paliers. De pensées intuitives en pensées intuitives. D’expériences en éprouvations, ta compréhension, progresse…

 

 

Le joug de l’Homme ne révèle son mystère que dans ses tréfonds… en retirant voile après voile, on progresse.

 

 

De guerre lasse, il faut s’obstiner. Et d’obstination en obstination, creuser l’instant où pourra naître l’abandon… seule véritable libération à soi-même pour qu’advienne cette douce puissance au-delà de nous-mêmes

 

 

Notes sur l’égoïsme et quelques autres caractéristiques humaines (et plus généralement des êtres vivants : goût pour le divertissement, le jeu, le besoin d’expansion et de découverte. Les hommes sont à l’image de la vie (d’aucuns diraient à l’image de Dieu). Nul égoïsme en la matière. Les hommes qui ne sont que la vie-même (l’une de ses multiples manifestations) agissent et se comportent comme la vie, celle qu’ils incarnent et celle qui les a enfantés en devinant cette dimension sans doute que très vaguement (très intuitivement en tout cas). Comme si la vie dans sa fabuleuse intelligence avait doté chaque être de ses propres caractéristiques sans lui en donner véritablement conscience (ou alors une conscience très  intuitive à moins bien sûr que la vie n’en est, elle non plus, nullement conscience et qu’elle soit, elle-même, l’une des multiples manifestations d’une force qui lui est supérieure comme l’énergie qui peut se manifester de multiples façons) afin d’assurer sa préservation et son accroissement (propension à assurer sa propre survie, se percevoir comme une entité indépendante, le désir de jouir, l’ambivalence, le goût pour se développer, s’accroître et s’étendre à travers son besoin de puissance, le goût pour la curiosité et la découverte, la propension au dépassement, l’enchevêtrement des opposés : se libérer et s’entraver, jouir et se lasser, le grave et le frivole, les habitudes et le besoin de changement…). Il conviendrait d’y réfléchir davantage. Et de développer. Evidemment.

 

 

Beaucoup d’Hommes appréhendent la vie comme une lutte, comme un combat contre la vie-même, contre le monde et contre eux-mêmes (à leur insu le plus souvent). N’est-ce pas là non plus une caractéristique de la vie-même qui se bat et se débat et laisse ses multiples manifestations agir de la sorte afin d’assurer sa survie ?

 

 

Après une nouvelle crise de pleurs, tu ressens de nouveau pour la première fois depuis quelques semaines un fort sentiment de séparation et une incapacité à ressentir la vie. Bref, tu as le sentiment d’avoir échoué à ton examen d’union avec la vie. Recalé. Encore trop immature. Bon pour un nouveau cycle d’étude (la preuve, tu reprends tes ratiocinations scripturales…). De nouveau, tu éprouves le besoin de l’autre (vivre en couple) comme union symbolique avec la vie. Avec quelques notions clés qui semblent pour certaines s’estomper et pour d’autres reprendre leur funeste place : le sentiment d’isolement, de ne plus être habité par la vie, de ne plus la percevoir alentour (ou très insuffisamment), la rigidité des frontières entre l’extérieur et l’intérieur, ne pas être sensible à la présence de la vie alentour, le retour de la notion du temps linéaire au lieu de la perception temporelle situationnelle instant après instant, l’insipidité au lieu de la saveur, la tristesse sans la jubilation, la diminution des frissonnements, la baisse de la fréquence et de l’intensité des poussées d’énergie, l’avidité dans l’achèvement des tâches au lieu de goûter le moindre mouvement, le moindre souffle, le retour à une certaine forme de crainte et d’angoisse au lieu de la confiance. Bref, il semblerait que le cycle des transformations s’achève. Et tu attends déjà avec impatience (et en rongeant ton frein) la prochaine session. En espérant quand même (et en plus j’espère… le comble !) que ces cours intensifs d’incarnation portent leur fruits… (et en plus d’espérer, j’escompte des bénéfices, décidément, je n’ai rien compris aux leçons…)…

 

 

Tu prends conscience pour la première fois de la justesse du terme « coïncidence » : lorsque une situation (par définition transitoire) réunit et permet à deux formes (2 consciences, 2 êtres, 2 objets) de coïncider, de s’imbriquer et d’avoir l’une sur l’autre une incidence réciproque. L’incidence achevée signe, semble-t-il, la fin de la situation. Et la séparation des formes impliquées. Et il en est, au cours d’une existence, de frappantes, de décisives, de troublantes. Et d’autres évidemment plus anodines.

 

 

Toi qui pensais être un voyageur au long cours, tu prends conscience que tu es sans doute plus à ton aise dans les rencontres brèves et intenses. Il semblerait que sous cette forme, tu donnes aux autres – et en particulier à chacun – ton entière mesure. Dans les relations interindividuelles ou en comité restreint.

 

 

Tu n’es pas l’homme des foules. Ni l’homme des succès. Mais l’homme de chacun. De la vulnérabilité et des défaites ordinaires.

 

 

Dans les rencontres, seuls t’intéressent l’essentiel, l’intense et la déstabilisation. Dans un souci d’évolution. Au pire d’impulsion ou de suggestion. Guère étonnant que la foule ne t’entoure, elle, toujours en quête de longues distractions réconfortantes ou lénifiantes. En définitive, malgré les œillades - les incessantes invitations de la vie - et ses plus ou moins pressantes admonestations à la laisser s’infiltrer en chaque situation - peu d’êtres sont enclins ou aspirent à se transformer de façon volontaire… à se laisser secouer par l’intense essentialité. En toute honnêteté, lorsque les pressions de la vie se font trop insistantes en particulier dans les périodes de fragilité (nombreuses chez toi), comme les autres, tu cherches le réconfort… néanmoins, tu sais – tu sens – que toute situation offerte – aussi irritante, perturbante, déstabilisante ou blessante soit-elle advient pour ton cheminement… ta progression, ton mûrissement afin de savourer davantage, de jouer davantage, d’entrer plus pleinement dans le mouvement de la vie (de la séquence situationnelle présente), d’éroder tes résistances, tes peurs et tes attentes narcissiques et de diluer ta conscience égotique dans les différents éléments de la situation en cours… 

 

 

Il semblerait que l’éprouvation de la vie vivante en soi (ressenti du souffle, frémissements, montée d’énergie) appartienne davantage à l’être à l’état contemplatif, autrement dit lorsque la situation « extérieure » n’exige aucune action particulière sinon de la percevoir sans agir… et l’insertion dans le mouvement de la séquence situationnelle (dissolution de l’identité individuelle) davantage à l’être actif, à l’être agissant (même si cette dichotomie n’apparaît pas spécialement judicieuse car évidemment par définition elle sépare) bien que l’on puisse aussi avoir conscience du vivant en soi dans l’agir…

 

 

La relation à la vie serait-elle notre vie secrète, notre lien invisible avec l’Absolu qu’il conviendrait de vivre sans témoin, dans la solitude la plus grande et le plus discrètement possible… ? Et la relation au monde (aux manifestations de la vie) à travers les situations qui s’offrent à nous, notre lien au relatif ? La première sphère (nos têtes à têtes avec la vie ou avec nous-mêmes) nous permettrait de développer une compréhension plus fine et plus exacte de notre identité véritable et nous permettrait dans la seconde sphère d’être davantage spontané et authentique (de réduire substantiellement notre dimension narcissique, notre identité fixe et la linéarité du temps) pour toucher en l’autre sa dimension absolue (dont il a ou non conscience) ?

 

 

Comme si les choses perdaient leur consistance. Et leur importance. Comme si rien n’était véritablement grave et important. Comme si les objets, les actes et les paroles perdaient (un peu) de leur pesanteur, de leur dimension matérielle… comme si une sorte de désolidification générale (êtres, objets, formes, idées, sentiments, émotions, évènements…) advenait…

 

 

Ces derniers temps, moins d’écriture. Beaucoup moins. Quelques poèmes. Une moins prégnante nécessité de noter mes pensées et intuitions (moins nombreuses d’ailleurs). Un sentiment quasi urgent d’œuvrer à l’élaboration de ma juste « place » dans la collectivité humaine (quelques projets d’activités à la lisière de l’art, de la thérapie et de la spiritualité mêlant mon besoin d’espace de solitude et mes capacités, ma quête et mes « exigences ». Et un effarant besoin d’exercices corporels (un étrange mélange de yoga, de tai-chi et de bô réalisé de l’intérieur (par un ressenti et l’enchaînement libre et naturel de positions et de postures confortables réalisées dans un « esprit katsugen ») et beaucoup de place accordée à un espace d’être (vague méditation assis ou couché mâtinée de détente et de relaxation corporelle).

 

 

Dans mes espaces nocturnes comme dans mon aire diurne, la dimension réflexive, la programmation d’activités et l’anticipation de l’avenir laisse progressivement place à davantage d’improvisation et au ressenti de l’instant. Comme si le temps linéaire avait moins d’importance… et laissait place à une confiance plus grande à l’égard de la vie en soi (en moi), mieux à même que ma volonté personnelle, mes exigences et obsessions narcissiques d’orienter mes journées et ma vie, de me situer plus justement dans le monde.

 

 

Quelques aspirations actuelles : la création d’un concept (et d’un « spectacle) de théâtre situationnel participatif, la création d’ateliers de connaissance de soi

 

 

Je m’aperçois sans surprise qu’il me plairait de toute évidence de m’inscrire et de m’engager dans des activités peu lucratives, ouvertes à tous et destinées plus particulièrement aux êtres en recherche (en quête), à la lisière de maintes disciplines (art, thérapie et spiritualité) qui ne fassent appel à aucune connaissance particulière (hormis mes vagues et maigres prédispositions naturelles et aux éventuels « fruits » de ma propre quête), qui refusent d’une façon évidente les rapports asymétriques entre un professionnel et un client, patient ou spectateur mais qui s’inscrivent à l’inverse dans une relation d’égalité et d’intégration où chacun puisse s’imbriquer à la position de l’autre naturellement. A ce titre, l’esprit du katsugen me semble particulièrement parlant : sans but, sans technique, sans connaissance. Activités, en outre, qui soient étroitement liées à la vie (la mienne et celle des gens), à l’essentialité, dans la continuité de ma propre quête évolutive…

 

 

Ni règles ni questions en ce lieu. En cet état. Mais une présence à l’instant. Et le jaillissement spontané et intuitif du mot, du geste et du pas dans la situation. Sans critère de justesse ou de maladresse. Ce qui advient est la réponse appropriée. La justesse et la maladresse, les répercussions jugées positives ou négatives du mot, du geste ou du pas conviennent à l’ensemble des protagonistes directs et indirects de la situation et prennent sens pour chaque acteur impliqué dans la situation. Comme élément dans le mûrissement de chacun. Le passage de l’énergie. Et l’évolution de toutes les formes du cosmos.

 

 

Les hommes comprendront-ils un jour leur folie ?

Ou est-ce moi qui suis fou ?

Moi qui les comprends et leur pardonne (parfois)

Et tente toujours de vivre parmi eux

Dois-je les laisser à leur folie, les abandonner et m’éloigner

Pour aller seul dans mes contrées dépeuplées ?

Que m’importe en ce monde

Sinon ne blesser quiconque

Et encourager les pas de chacun vers ce qu’il porte en lui

A mon égard, à mon endroit,

Nul projet, nul désir circonscrit

Sinon laisser advenir ce qui advient

Et œuvrer avec courage et détermination

A mon face à face avec la vie.

Achever mes noces secrètes avec l’Absolu

Et répondre aux mille situations de l’univers relatif où l’Absolu m’engage.

 

 

Il y avait dans son cœur un fond – un degré puissant – de sincérité, d’authenticité et d’innocence qui surprenait parfois ses interlocuteurs et que le monde, malgré lui, tentait parfois, d’abîmer, d’entacher et de pervertir.

 

 

Opiniâtre, sensible, penseur intuitif, impatient, avide d’évolution et d’aboutissement, épris d’Absolu, exigent parfois jusqu’à l’intransigeance, refusant (le plus souvent) toute réelle compromission avec le monde relatif.

 

 

La solitude à 6, à 5, à 4… à 2 où les hommes se distraient, se consolent et s’ensommeillent. Et la solitude, seul face à la vie, si terrifiante, si riche, si dense. Si vive à nous éveiller. A éveiller en nous sa dimension essentielle… 

 

 

Ne pas retarder son face-à-face avec la vie. Jamais. Dans la mesure du possible (de son possible). Encore que… toute fuite de ce tête-à-tête porte en lui l’autorisation inconditionnelle de la vie… la vie est là, présente dans chaque situation qu’elle (nous) offre. Aussi dramatique ou merveilleuse qu’elle nous apparait.

 

 

Tu vivras tes plus décisives rencontres dans la solitude. Sans partenaire ni témoin.

 

 

Toutes les situations et tous les comportements qu’elle induit (y compris les nôtres évidemment) doivent être acceptés car « autorisés » voire provoqués par la Vie-même. Agir, ne pas réagir, comprendre, ne pas comprendre, etc etc etc… tout est bon comme il advient. Ce qui ne signifie aucunement qu’il n’y ait d’évolution à opérer en matière d’Absolu ou dans la dimension absolue de l’existence, en particulier dans notre compréhension (relative) de notre véritable identité (la dimension absolue de notre identité) et l’aiguisement naturel de notre sensibilité (amour bienveillant qui n’implique nullement parfois d’agir avec rugosité et apparente rudesse lorsque la situation « l’exige»).

 

 

Note sur la dichotomie dimension absolue et dimension relative de la vie (humaine) : toute réductrice et simplificatrice qu’elle semble puisqu’elle évince évidemment leur étroit emmêlement, notre relation avec l’Absolu semble se vivre de façon solitaire (et sans témoin), nous faire acquérir une confiance totale (mais non idiote et dépourvue d’intelligence) en la Vie, nous permettre d’aiguiser notre compréhension et notre sensibilité afin de pouvoir accueillir toutes les situations de la vie relative (et conventionnelle), de s’y inscrire et s’y engager avec fluidité et justesse, de les savourer (en dépit des inévitables blessures et souffrances narcissiques qu’elles peuvent engendrer), de créer ce qui a besoin de l’être, de répondre aux exigences de chaque situation et d’aimer (aider et subvenir de façon intelligente et appropriée – et au besoin de façon rude et tranchante – toutes formes existantes, matières inerte et êtres vivants.

 

 

5 « agir » essentiels induits par « l’être» et la relation à la dimension absolue de l’Homme, à l’instar de la Vie-même : savourer (goûter), jouer (au sens évidemment de non occupationnel, jouer non comme une échappatoire au réel mais au contraire jouer avec lui et les phénomènes) créer (inventer et répondre avec spontanéité et authenticité aux exigences de la situation), explorer (découvrir), aimer (aider, accompagner et encourager avec intelligence).

 

 

2 aspects primordiaux à développer naturellement, i.e sans volonté personnelle excessive : l’intelligence (l’intelligence fondamentale de la vie) et la sensibilité qui mène à la clairvoyance et à l’amour spontanés et sans limite. 

 

 

La solitude est la seule posture qui te convienne. Elle t’invite aux rencontres et aux amitiés les plus improbables. Lorsque l’on marche à 2, il arrive toujours que chacun pose sur les yeux de l’autre un masque implacable qui entrave et limite son regard ou le rende aveugle. Et pose sur ses pas des barbelés dont le franchissement le blesse.

 

 

Les hommes sont appelés vers le même mystère qui se dessine à chacun de leurs pas. Certains devinent sa silhouette insaisissable. D’autres ne perçoivent que ses reflets de plomb qui brillent dans leurs ténèbres.

 

 

Il semblerait qu’il y est à la fois une symétrie, une complémentarité et un dédoublement du même regard. Ainsi, d’un certain point de vue, lorsque j’ai le sentiment que la vie me réconforte en la laissant bouger mon corps dans une certaine position ou en réalisant un certain mouvement (le ki en moi) en me laissant parcourir par une onde ou un courant pour m’apaiser, me réconforter ou m’assurer de sa présence, j’opte pour le regard ou la partie du regard de celui qui se laisse pénétrer ou envahir. Mais pour le même mouvement du corps, la même onde, la même sensation corporelle, je peux aussi opter pour le regard de la Vie, et dans cette optique, j’ai plutôt l’impression d’être celui ou celle qui explore, découvre le corps de celui que je traverse (alors qu’il s’agit évidemment de mon propre corps) comme si ce corps ou cet être était (il doit en être peut-être ainsi pour l’esprit et les idées qui les traversent) un canal à découvrir et à arpenter qui ne serait pas véritablement le mien. Très nouvelle et étrange perception pour moi.

 

 

L’idée des psychanalystes selon laquelle la recherche de fusion procèderait d’un désir infantile de retour à l’état fœtal est absurde. En effet, la fusion entre la mère et l’enfant (à naître) n’est pas une véritable fusion. Elle n’est qu’apparente et usurpation langagière. Quand bien même la mère porte l’enfant, l’enveloppe, accueille et fait croître son corps dans le sien, celle-ci se sent séparée de l’enfant. Elle s’en distingue de façon évidente tant psychiquement que corporellement dans la mesure où elle a éminemment conscience de ce qui la différencie et la sépare de son enfant. Quant au fœtus, nul (en tout cas pas moi) ne peut dire ce qu’il ressent ; et je ne connais d’adulte capable de telles réminiscences. La fusion de l’enfant avec la mère ne me semble qu’un pâle et édulcoré ersatz de la fusion avec la vie, (avec Dieu, l’énergie, qu’importe d’ailleurs la façon de nommer cette sorte d’entité indistincte). Alors que la fusion avec la vie, les deux (l’être et la vie) s’interpénètrent, s’inter-changent, se confondent et s’unissent. Bref, la fusion est totale tout en conservant dans le monde relatif une frontière, bref, l’être ne s’évapore pas et sa forme n’en est pas modifiée du moins pour des yeux extérieurs. En outre, cela m’incite à penser que le couple ne trouve, je crois, sa place que dans le prolongement quelque peu infantile de cet état de rapprochement (et non de fusion) d’avec la mère qu’a connu chaque enfant. A ce propos, il est évident de constater la similitude entre le couple mère/enfant et le couple homme/femme (pour les hétérosexuels), les 2 êtres finissent par se séparer du moins par se positionner à distance l’un de l’autre (plus ou moins loin, il est vrai) sans compter la fameuse solitude à 2 de tous les couples. Alors que dans le couple Vie/être, les 2 présences sont permanentes, concomitantes et inséparables. Et contrairement au couple Homme/femme, où la routine, l’ennui, l’hostilité (on répète, on se lasse) s’installe, dans l’union Vie/être, l’inverse se produit: on n’en finit pas apparemment de savourer, de découvrir (tout apparaît neuf et sous un autre jour), de créer et d’aimer. Preuve, s’il en est, de la véritable fusion.   

 

 

Bref la plupart des adultes pensent être adulte en vivant en couple et en procréant alors qu’il se pourrait bien qu’ils perpétuent leur état infantile et le répandent plus amplement encore en faisant des enfants qui à leur tour chercheront à vivre en couple et à enfanter…

 

 

Se dessinerait également une sorte d’itinéraire vers la dimension absolue. En effet, l’illusion de l’amour dans un couple (amour exclusif, possessif, sans compter les idéaux personnels projetés sur l’autre qui finissent en désillusion) mène à la séparation ou au sentiment de solitude (au sens courant d’isolement, de sentiment d’être séparé). Et qu’au sein de ce sentiment de déréliction peut croître la solitude (au sens de face à face avec la vie) qui mène vers la fusion avec la vie. A l’encontre de cette assertion, on pourrait arguer que s’il est inutile de vivre en couple voire de faire des enfants, pourquoi tant de gens s’y prêtent ? La réponse donnée serait sans équivoque : ils s’y adonnent par  immaturité psychique. Quant à « l’utilité » des enfants, les êtres peuvent être dans une dimension de fusion avec la vie, rien ne les empêcherait d’avoir des enfants sans vivre en couple. Et quand bien même s’y refuseraient-ils ? D’aucuns rétorqueraient que cela annoncerait l’extinction de l’espèce humaine. Peut-être ! Et alors ? Quand bien même, les humains disparaitraient… la vie inventerait, créerait, réinventerait de nouvelles formes ou d’autres modes d’être (sans forme peut-être) ici et/ou ailleurs (et comme il en existe sûrement déjà) et permettrait aux humains de passer massivement à un autre stade d’évolution… bref, une simple transformation collective de l’espèce vers d’autres types d’existence. Et pourquoi pas ?!! Avis au conservateur frileux et ignare qui veille en chaque homme ! Et à sa part d’explorateur (il va sans dire) !

 

 

D’où vient le fait que je préfère chercher, explorer, expérimenter, découvrir par moi-même dans tous les domaines (l’esprit, le corps, la spiritualité) au lieu de suivre et d’appliquer une ou des méthodes déjà existante(s) ? Voilà pour moi une question d’importance aujourd’hui ! J’ai en effet toujours ressenti des empêchements (de tous ordres) à mettre en pratique la moindre méthode (excès volontariste et de discipline qui me mène à l’écœurement, à la lassitude et au délaissement même du domaine que j’explore). En fait, j’ai toujours appris et apprends encore davantage aujourd’hui par moi-même comme si j’étais le premier (le premier homme) à découvrir ces terres inconnues (par moi). En premier lieu, je me dis que je suis à l’image de la vie (comme entité) qui aime explorer, découvrir et créer par elle-même en fonction des circonstances, des éléments présents et des situations. Elle expérimente, combine, découvre. Deuxième élément : c’est le refus d’une certaine autorité, le refus d’une expérience de seconde main. C’est faire confiance à la vie en soi (confortée par le katsungen) qui sait mieux que nous-mêmes et notre volonté personnelle qui nous pousse vers un idéal (forcément) illusoire et hors d’atteinte. C’est faire confiance à son ressenti et à la capacité créative en nous, ressentis intuitifs et corporels… mais c’est aussi refuser le savoir et les connaissances accumulés par mes aînés au fil des générations depuis l’aube de l’humanité (de l’humanité cherchante). Je me prive en outre des avantages rassurants, des balises et des repères qui jalonnent la progression de celui qui applique plus ou moins scrupuleusement une méthode. Je me prive également d’un apprentissage technique de base qui semble peut-être rébarbatif mais qui permet ensuite peut-être une plus prompte et aisée progression. Peut-être est-ce le signe que cette étape préalable ne mérite guère que je m’y attarde ? Peut-être est-ce révélateur de mon désir de mettre la charrue avant les bœufs, que mon besoin de progression ne peut attendre la pénible, longue et disciplinée acquisition des bases ? Mais dans certains domaines, je pressens que ces bases seraient à peu près inutiles (la connaissance universitaire en philo et en psycho par exemple pour ma progression vers l’être et la compréhension et l’incarnation de notre identité véritable), dans d’autres domaines, je sens que ce manque est peut-être un facteur limitatif dans ma progression (le solfège en guitare). En réalité, j’aime chercher, découvrir par moi-même en puisant dans plusieurs domaines à la fois que je découvre au fil des situations et de mes besoins ressentis d’avancer dans telle ou telle direction. Voilà en réalité ma façon d’avancer : chercher et découvrir par moi-même en piochant ici et là et en faisant des liens entre ces découvertes et ces apprentissages personnels pour en dégager à la fois une certaine cohérence et une vague direction (celle de mes prochains pas)… je ne suis évidemment pas à l’abri de commettre des erreurs, de connaître des stagnations dans ma progression. D’ailleurs, hormis l’écriture et la spiritualité, j’ai fini par abandonner la grande majorité des domaines que j’avais investis.

 

 

D’où vient le fait que bien des gens commettent des erreurs ou progressent extrêmement lentement en suivant malgré tout une méthode et ce quelle que soit l’activité (le yoga, le tennis, une tradition spirituelle) ? Et tous, je pense, ne parviennent qu’à un stade limité, butant devant une sorte de seuil infranchissable une fois les bases acquises que ce soit en matière de sagesse, de savoir-être, d’être, de tennis, de yoga ou de piano… L’exemple de la conduite automobile est à ce titre une parfaite illustration. Après un apprentissage de base, chacun est à même de conduire. De s’insérer dans une circulation (un mouvement, i.e une suite de situations à chaque instant renouvelées). L’important n’est pas ici d’être le plus rapide (les limites posées par le culte de la performance dans la compétition automobile entre autres) mais de s’insérer avec justesse dans le mouvement, en prenant plaisir à cette insertion… si on décide de faire une course, on comparera les performances des candidats, chacun fera de son mieux, tentant de mettre en œuvre ses compétences en matière de conduite automobile jusqu’à atteindre ses propres limites. Dépasser ses propres limites et la comparaison de ses compétences avec celles des autres candidats n’a pas grand intérêt, outre le fait que ces éléments appartiennent au domaine de la vie : jouer, se prouver, prouver aux autres, gagner… mais quand la dimension ludique et savoureuse est annihilée au profit de la seule agressivité, les participants occultent une bonne part des dimensions essentielles de l’activité à laquelle ils s’adonnent.

 

 

Le rôle du non-sens et de l’absurde est de provoquer une confusion (une confusion des sens). La confusion des sens est la porte ouverte (potentiellement ouverte) à la perte de consistance de notre identité fixe. A la possibilité de s’ouvrir à d’autres perceptions. D’accéder à des identités multiples. D’entrevoir notre véritable nature.

 

 

Certains êtres, certaines activités et situations (le plus souvent lorsqu’elles se réalisent ou adviennent hors de mes espaces de solitude, autrement dit en présence des autres) me donnent encore le sentiment qu’elles ne peuvent m’aider à développer en moi la dimension absolue. Ils me donnent le sentiment que leur présence ou leur compagnie me détourne, m’éloigne ou retarde ma progression intérieure. Cela prouve que cette dimension (la dimension absolue de l’existence) est encore insuffisamment ancrée en moi pour pouvoir vivre et accueillir toutes situations et toutes présences dans un esprit de saveur, de jeu, d’inventivité, de créativité, de sensibilité, d’intelligence et d’exploration (et même de travail intérieur*). Cela prouve également l’immense travail qu’il convient de réaliser avant de pouvoir le vivre. Et mon incapacité à accepter ces parties en moi. Les espaces de solitude sont plus propices à cet accueil. Presqu’aucune activité, aucun évènement et aucun état intérieur ne me semble indigne d’être vécu et expérimenté. Bien que parfois narcissiquement douloureux ou inconfortable, tous, dans mes espaces de solitude (diurnes et nocturnes) me semblent porteur de ce travail pour développer et stabiliser la dimension absolue dans mon être et dans mon rapport au monde et à la vie.

* pour être plus précis, il convient de distinguer au moins deux phases ou attitudes en compagnie des êtres qui semblent peu propices à nourrir le cheminement intérieur.

 

 

(suite) Quand on se sent disponible et disposé à travailler intérieurement, leur compagnie est un excellent support de travail. Quand on se sent peu disposé, cette compagnie nous rend au mieux mal à l’aise et au pire exaspéré et on fuit leur présence, on échappe à ce supplice au plus vite…

 

 

Après quelques discussions en compagnie de «chercheurs intérieurs» de démarches et de traditions diverses, je me rends compte à quel point il existe un décalage entre ce qu’ils disent et ce qu’ils sont. En outre, bien qu’un grand nombre d’entre-eux appréhende le cheminement d’une façon sensiblement identique, ils tendent à le circonscrire, à en définir les étapes et à en définir les « axes de travail » d’une façon très spécifique, personnelle et singulière, insistant davantage sur tels ou tels aspects et négligeant (parce que non perçus ou jugés comme secondaires) tels ou tels autres. Et tous semblent encore en chemin… comme si quelques étapes avaient été franchies… mais le seuil « final » jamais atteint…

 

 

La notion de « seuil » citée plus haut ne doit pas laisser croire qu’il y aurait une étape à partir de laquelle le chemin s’arrêterait. Le chemin ne cesse de se poursuivre même cette ultime étape franchie. Puisque la vie n’en finit, elle non plus, jamais de se poursuivre… avec ses cycles. Il s’agirait davantage d’une ultime étape dans le travail de désobscurcissement, i.e pour achever totalement le travail intérieur afin d’être un canal totalement désencombré pour que la vie puisse nous traverser à chaque instant sans que nous lui opposions la moindre entrave, la moindre résistance. Encore que, inutile à ce sujet de se méprendre sur ce travail et l’illusion d’un idéal à atteindre. En effet, les résistances, les réticences, les entraves appartiennent elles aussi à la vie. Nous sommes donc en droit d’en avoir également. Le seul hic (s’il y en a un… et il y en a pour la très grande majorité d’entre nous qui nous inscrivons encore très largement dans la dimension relative de l’existence et chez la plupart des hommes qui s’y inscrivent exclusivement) est la souffrance, souffrance ressentie par le moi et souffrance causée à autrui… une fois le travail intérieur complètement achevé, nulle souffrance puisque le moi n’existe plus, n’est plus perçu, on est donc à même de tout pouvoir vivre au gré des situations, là où la vie nous porte, on (et non le « moi ») peut donc savourer, jouer, explorer, inventer et aimer en tous lieux, en toutes circonstances, seul ou avec tous les êtres quels qu’ils soient… rien n’a plus véritablement d’importance… tout est absolument parfait tel que cela advient… ces éléments me semblent très en phase avec quelques caractéristiques centrales du bouddhisme : les 4 nobles vérités (vérités sur la souffrance et sa cessation), l’impermanence, le jeu des formes et des phénomènes, la nature fondamentale de l’esprit,  les cycles - kalpa - où les univers, les formes apparaissent, croissent, arrivent à maturité et disparaissent.

 

 

Toi qui n’as jamais su vivre (ni avec toi-même ni avec les autres), que la souffrance a toujours étreint et qui as toujours cherché l’essence de l’identité humaine, voilà à présent que tes recherches ont modestement avancé, tu t’aperçois que la plupart des hommes qui se foutent comme de la guigne des aspirations qui n’ont cessé d’être les tiennes vivent mieux que tu n’as toi-même vécu et sont globalement plus heureux que tu ne l’as été. Un bonheur narcissique visant à satisfaire leurs désirs (et donc conditionnel, i.e soumis à l’obtention ou l’acquisition de certains attributs, objets, statuts et au rejet de toutes difficultés, entraves, obstacles à cette recherche égocentrique). Mais peu a priori connaissent la joie, cette joie dépouillée de tous facteurs, de tous conditionnements et présente même lors de circonstances ou de situations narcissiquement douloureuses. La plupart sont ignorants (ignorent leur véritable identité) et connaissent, malgré un bonheur de surface ou pire de façade (un bonheur apparent) de multiples souffrances, désagréments, contrariétés, difficultés existentielles. Evidemment puisqu’il t’apparaît presque évident que la vie cherche à faire comprendre à chacun sa véritable identité.  

 

 

Le génie ne se convoque ni ne s’invite et s’acquiert encore moins. Il s’offre à ceux que la grâce de l’origine habite et qui savent la restituer sans l’alourdir, l’écorner ni la ternir de leur poids personnel.

 

 

L’art de se guérir est de s’abandonner. Et celui de guérir le monde de s’apprivoiser.

 

 

En cette période, 2 mots-phares. Tout se mélange et se désolidifie. Etres, corps, sentiments.

 

 

Nécessités ressenties, situations et évènements guident nos cheminements existentiel et intérieur. Accueillir ce qu’ils nous enjoignent est le seul chemin.

 

 

Notre façon d’être et nos comportements induisent en (grande ?) partie la survenance des évènements. Autrement dit des situations qui surviennent dans notre existence.

 

 

L’acharnement du violoniste sur son instrument. Son long et incessant labeur pour en tirer quelques sons. Parfois admirable certes. Une vie entière construite autour de 4 cordes et d’un archet. Voilà qui pourrait paraître risible. Et qui l’est à certains égards. Mais qui montre plus encore que la grandeur et les limites d’un homme résident moins dans son activité que ce qu’il cherche à atteindre à travers elle. Toute existence semble si dérisoire. Et tant d’hommes s’acharnent à leur tâche. Et d’autres même s’en enorgueillissent. 

 

 

Dans toutes les collectivités (humaines particulièrement), tu perçois à quel point la dimension clanique et la dimension individuelle se chevauchent, se mêlent et se heurtent parfois. A l’image de la Vie-même où coopérations, collaborations, conflits et survies individuelles participent aux grands jeux et mouvements du vivant.

 

 

Quelques transformations perceptibles en cours : l’oralité semble prendre le pas sur l’écrit, la corporalité sur la réflexion, la communauté sur l’individualité. Les dimensions humaines jusqu’alors rejetées ou négligées tendent à s’inviter avec plus de prégnance dans mon existence. Les amis d’autrefois se font plus discrets. De nouveaux visages surgissent comme d’anciennes et lointaines silhouettes jugées jusqu’alors infréquentables. 

 

 

Une autre phase semble se dessiner. L’acceptation plus grande des situations, des êtres, des évènements. La dimension inconsistante du monde, des êtres, des pensées et des sentiments. Le regard englobant (et non séparé) à la fois hébété (presque imbécile) et clairvoyant. Le détachement. L’effritement progressif des a priori et des jugements. La diminution assez substantielle des peurs. L’ouverture à des dimensions (communes et ordinaires) jusque-là négligées et négativement perçues. Une plus grande détente psychique.  

 

 

Un exemple d’enchevêtrement d’actions et répercussions et de motivations imbriquées. Je travaille actuellement sur mon projet de stage-atelier pour les groupes. Ma motivation est plutôt personnelle, je travaille pour moi-même (sur le plan individuel, trouver ma place en ce monde) en vue d’aider les autres. Il se peut cependant que j’échoue dans mon projet, bref que personne ne vienne à mes stages-ateliers. Mais je me souviens de ma grande frayeur, enfant, à parler en public, mon malaise à être confronté à un groupe. Je travaille donc individuellement et seul aujourd’hui en vue de cette activité (je prépare mes ateliers comme si je m’adressais à plusieurs personnes) ; et si ce projet n’aboutit pas, je me serais tout de même familiariser virtuellement à prendre la parole en public, comme pour me guérir de cette peur enfantine. Et préparant ainsi « mes vies futures » où je serais sans doute à nouveau confronté à des groupes. Comme si toute chose entreprise délibérément servait dans une dimension plus invisible et souterraine à des desseins bien plus vastes et mystérieux que ses aspirations personnelles… comme si la vie nous guidait à d’autres fins que celles qui semblent nous y conduire… comme si nos aspirations qui semblent d’ordre personnel dissimulaient ou comprenaient également une dimension qui échappait à notre conscience et qui serait destinée à nous faire mûrir, à nous faire avancer ou à nous guérir d’une toute autre façon que nous l’imaginons…

 

 

Tout esprit partisan fragmente le réel et s’éloigne de la vérité.

 

 

Toute littérature est morte. La vie ne peut s’attraper avec les mots. Mais elle se lit sur les visages. La vie qui passe, la vie inhabitée, la vie déguenillée. La vie mensongère et la vie passagère. La vie claquemurée et la vie ouverte. La vie encombrée et la vie pleine.

 

 

En matière de vivre, nous cherchons tous des méthodes. Et il n’y en a aucune. Toute méthode est vouée à la désillusion. C’est là son unique intérêt.

 

 

La grossièreté et l’idiotie dissimulent souvent leur trait derrière le plus subtil raffinement et la plus haute intelligence. En tout cas perçus comme tels par les hommes.

 

 

Chez certains, le sommeil tient lieu de repos. Et pour d’autres, d’esquives. Rares sont ceux qui y entrent comme dans un laboratoire pour l’âme. Et pourtant…

 

 

Il faudrait devenir aussi léger qu’une bulle pour porter le monde. Et aussi inconsistant pour le contenir.

 

 

D’un coup d’œil, on reconnaît chez chacun le travail de la vie sur l’âme. Et son entêtement à y résister. Il suffit de regarder son visage. Il porte la marque du passage obstiné des anges. Et des diablotins comploteurs, rétifs à l’idée même de ciel qui impriment sous les yeux et dans les prunelles la seule et infime espérance d’un médiocre repos terrestre. 

 

 

A mesure des pas, on épuise son existence. Et l’on devrait fortifier la vie. La silhouette devrait devenir plus légère. Mais chez la plupart, pourtant, le pas s’alourdit. Et le sillon se creuse.

 

 

Il y a une grande candeur à vouloir aimer. Une innocence aussitôt bafouée par tous les calculs du monde.

 

 

La grâce et la légèreté me manquent. Comme elles manquent à mon écriture. Je ne sais encore me défaire du poids de ma recherche de l’Absolu. Et de mes entraves. Et je vais dans la vie comme dans l’écriture avec mes gros souliers souillés de fange et de boue. Une foulée pesante. Une démarche lourde qui m’enfonce dans mon sillon au lieu de me porter vers l’horizon clair du ciel.

 

 

Ici et maintenant se joue ton existence : la vie. Jeu et saveur. Joie et exploration. Amour et invention. Abandonne-toi à la magie d’exister. Sans volonté ni calcul. Sans protection ni attente. Sans embarras ni rudesse. Détendu et présent. Avec une conscience large, ouverte et flottante. Et la vie te sera révélée.

 

 

Entre nos fables se lisent nos vraies histoires. Les véridiques et les mensongères. Toutes les dimensions de notre vérité.

 

 

Comme si l’on ne pouvait avoir en définitive de relation profonde, authentique et sincère qu’avec soi-même… - avec la Vie en nous…

 

 

En matière de forme, le non-manisfesté s’exprime de mille manières. En effet, une infinité de combinaisons possibles lui est offerte. Chaque canal du non-manifesté prend, semble-t-il, la forme la plus appropriée au gré des circonstances et des situations (sous-entendu lui permettant d’actualiser la compréhension de sa véritable identité). Aussi est-il totalement inutile d’analyser, de classifier et d’interpréter les dites formes pour en tirer quelques lois générales. Toute tentative ne révèlerait qu’une soif de compréhension et une volonté de prévisibilité afin de remédier à l’ignorance et à la peur de son instigateur. Ou au mieux qu’un simple goût pour les jeux purement intellectuels (sorte de distraction de l’esprit).

 

 

Toutes les notes de ce journal ne s’adressent en définitive qu’au mental (qui cherche à comprendre et permettre ainsi à celui qui comprend d’avancer…). Une fois ce stade passé, vient la poésie. Puis, le silence…

 

29 novembre 2017

Carnet n°38 Elle et moi – poésies pour elle

Poésie / 2009 / Hors catégorie

 

 

L’amour est un souffle

 

A Cel(le) dont le souffle habilla notre ciel et l’étendit sur notre peau. Chairs et âmes vibrantes dans l’azur.

 

Quand l’aube se dérobe à tes yeux

Je m’endors

L’épaule titubante

Vers l’horizon pourpre

Qui peuple le monde

 

De ta gorge déployée

Pâlissent mes yeux clairs

Au dessus des océans

Je rêve de lacs couleurs d’écaille

Qui écarteraient ta bouche

 

Rivé à tes paupières

Qui m’exhortent à la paresse

Tu ensemences la pagaille

Et je m’étire

Au rythme de tes reins indigènes

Jusqu’à la saison des neiges

 

*

 

Ta peau de cuivre

Et tes seins de laiton

Appellent la sève au fond de l’interstice

Comme l’antre du diable invite

Les âmes rétives

A s'arc-bouter

 

Comme une offrande aux dieux

Qui me dévisage jusqu’à l’écorchure

Sous les assauts de marbre incandescents

Mon innocence démaillotée jusqu’au poitrail

Étire ma peau

  

Je gis

Comme un christ

Sur le monticule des supplices

Golgotha sans résurrection

La croix décharnée

Abandonné par les pères

Seul sous l’astre brûlant

A moitié mort déjà

En mon désert

 

Devant tes yeux

Trempés aux mythes d’autrefois

Où perle l’amour

Adam et Eve

Se rejoignent

Et se pavanent dans un Éden

Sans blasphème

Ni regard accusateur.

 

Aux rythmes des souffles

Les ondes se propagent

Les âmes cherchent leur nature

Surprises de leur transparence

De l’indécence de leur volupté

Insaisissable

 

*

 

Tout s’efface à ton départ

Le reflet de ton visage

Le grain de ta peau

Jusqu’à nos souffles nourriciers

 

Nos fruits s’égarent en grâce

En évanescence des incidences

 

Les phénomènes tourbillonnent

Et s’éloignent en songes

 

Je ne connaîtrais d’autres gouffres aux parois d’ébène

Les grains de ta peau

Eclateront toujours sous mes gestes voraces

Comme une grappe de fruits trop mûre

  

Et nous voilà ligotés à nos dédales

Sans mur ni miroir

Aussi nus que l’espace

Aussi froids que l’horizon de pierres

Aussi fragiles que nos soupirs

Aussi impuissants que

Nos souffles unis au vent

 

Entre nos bouches

Se meurt l’espérance

Et nous voilà agrippés à la nuit de jade

Déjà reclus dans nos peines

 

 

 

 

Poèmes pour S.

 

Un matin d’ombres chinoises

Se dessine dans la pâleur du jour

 

Une odeur de musc et de térébenthine

Quelques taches sur la toile

Jetées aux ténèbres

 

Un sourire insatiable

Une larme sur la joue

Une ardeur de tristesse frétillante

Au coin des yeux

 

Le combat s’achève

A l’aube

 

Au milieu des essences

Le peintre jette ses brosses

Nettoie ses lustres

 

Reprendra la lutte

Le lendemain

 

Au cœur des retrouvailles

L’évidence s’embrase

Comme une coulée

Dans la chair des sommets

 

Nul autre visage ne peut apparaître

Dans l’embrasure

 

Par la fenêtre

Je devine ton sourire

 

Délabré par tes lèvres

Je m’incline

 

L’immondice de la chair

S’engorge de larmes

 

Je décline

Vers ton corps

 

Vidé de mon sel

Je m’étends contre la vague

 

Le visage heurté par la brise

 

Gonflé d’écume

Je déferle vers toi

Sous tes jupes

Près des volutes nimbées

Je m’assois et j’attends

La perte

 

Rivé au récif

Les bourrasques m’écartèlent

Et me jettent à tes pieds

Sans effroi

 

Déguisé en cocagne

Comme un mât usurpé

Vers ta chair

Auréolée d’épouvante

Je me dresse

Sans prestige

 

Dans la maraude sombre

Une ombre écarlate

La face bouffie

Me toise

Narquoise

 

Et toi qui t’aidera

Si tu ne peux aimer ?

_

_

_

Communauté fraternelle

 

La faucille pend

Contre le marteau

Fendillé par le manche

Dérobée aux camarades

Aux heures barbares

De ce siècle

 

Aujourd’hui

L’étendard

Gît au fond des malles

Recouvert par le linceul de l’Histoire

_

_

Une nuit

Où l’angoisse t’émerveillera

Tu renaîtras

 

Tu pourras voir

Se lever l’aube

Sans différend

 

 

 

L’ardeur de l’oreille

A convoiter le bruit

A défaire patiemment

Les mailles du silence

Pour dénicher le monde

Au cœur du néant

 

 

 

La joie se repaît de tout ce qui l’efface

Indemne d’elle-même

Elle assure sa présence

 

 

 

Tu oublies la faille

Qui t’habite

Pour sauter

Les margelles

Des fossés d’ailleurs

 

 

 

Nul repos

Pour l’impétueux

Le reflet de Narcisse

L’assaille en tous points

 

 

 

Partir vers l’autre rive…

Mais où est l’eau ?

Et les flots ?

Et la berge ?

Et le nageur ?

L’itinéraire s’éteint

Et se camoufle

Comme une bouée dans l’immensité

 

Une seule traversée

Entre les eaux troubles

Le fleuve étire le nageur

Qui s’abîme entre les vagues

 

 

 

Comme un vieux phare déserté

Tu n’éclaires que les rives passées

Le souvenir des tempêtes

Qui te firent chavirer

 

 

 

Le monde s’agrafe et se dégrafe

Par la prunelle mensongère

Se fixe au mur

 

Le collage marque sa trace

Cimente le mur d’auréoles

En voiles tenaces

 

 

 

Sur le chemin

Le souffle donne la direction

 

Suis le vent

Et tu navigueras

Ivre et serein

 

Immobile

Les contrées dessineront chaque horizon

  

Et d’horizon en horizon

La marche deviendra paysage

 

 

 

 

Cherche l’horizon

Exaspère la terre

Efface l’empreinte des jours

Enferme le ciel

Sous la matière

Et tu atteindras la nuit

 _

 _

 _

_

Echappée belle

 

Dans ses yeux

Tu surprends

Le poids de ton amour

 

Son regard reflète

La lucarne vide

Où tu apparaissais autrefois

 

Sous la paupière close

Une flamme sombre et ardente

Qui ronge les chaînes

Rouillées par les larmes

 

Malgré les fers

Enchaînant sa silhouette

A ton ombre

Sur les barreaux

Elle efface ton nom

 

Elle déserte

L’emprise sournoise

Qui l’attache à la geôle

 

Le temps

Bientôt

Achèvera son échappée

Et tu pleures déjà

En silence

A l’orée des clôtures

 

 

 

Dans la chair écarlate

Tu progresses

Comme une ombre apeurée

 

 

 

Découragée par le vent

Ta plume

N’effleure aucun ciel

Piétinée par la clameur silencieuse des foules

Abandonne le trait

Aux lèvres inertes

Comme Icare

Son empreinte gît

Recouverte sous une couverture blanche

 

 

 

Je nouerais à tes yeux

Une couronne pourpre

Trempée dans le sang

De mes abysses

 

Et je laverais ta peur

De mes larmes

 

 

 

Prends garde aux chimères

Aux diadèmes écarlates

Aux soleils qui aveuglent les yeux ardents

 

 

 

Dans l’éclair de ta chair

Transparaît

L’ombre à venir

Le soleil sombre de mes jours

 

 

 

Pourquoi pleures-tu sur les cendres

Alors que le monde fleurit dans ta prunelle ?

 

 

 

Le visage aimé te sourit

Sous la terre

Et tes larmes arrosent

Son chagrin

L’ineffable tristesse des vivants

Et le chien dent qui pousse

Entre les pierres

 

 

 

Debout dans l’hiver

Le vieil arbre pleure

Esseulé sur la plaine

 

Le monde l’a déserté

L’écorce percée de givre

Ses branches grelottent

Sous la brume

Sous le regard des nymphes joyeuses

 

Sa cime regarde l’azur

Seul le ciel le recouvre

 

Les nuages assis sur son faîte

S’attardent un instant

Eux aussi passeront

L’abandonnant à son exil crépusculaire

 

 

 

A la résistance des saisons

Oppose tes printemps

Tes milles printemps

L’herbe verte des prés

Et l’ardeur originelle

 

 

 

Laisse-toi guider par le temps

Oublie les moissons

Néglige le labeur de la herse

Appuies-toi sur le manche

Assis-toi sur la souche

Gagne le creux de l’ornière

Et pose un œil sous le ciel

Pour contempler la métamorphose des paysages

Et le chemin qui te devance

 

 

 

Oublie l’écart

Entre toi et la nuit

Le mince interstice

Que le destin t’a choisi

Pose ton œil

Au pied de l’arbre

Et regarde briller l’origine

Dans les ramages

_

_

Monte, monte vers l’abysse

Ouvre la porte

Et du néant jaillira l’horizon

 

Tu redescendras vers l’humus

T’agenouilleras sur les branches

Devineras les racines au ciel

Les bourgeons dans le sol

L’œil inversé s’étendra

Au delà des écorces

  

Derrière les paysages

Tu chemineras

 

La contrée fantastique

Dans le pas

Qu’importera alors la poussière du chemin

 

 

 

Au cœur de l’atome

Vibre l’espace

Au rythme des saisons

Comme l’herbe et la feuille sous la voûte

Les hommes et la vermine sous le ciel

 

 

 

Sur la preuve

Efface tes pas

Sur l’empreinte

Décompte les fois

Renonce au ciel menteur

Décroche l’espoir des paysages

Un seul instant

Pour l’éternité d’un regard

 

 

 

Derrière l’empreinte

La voix

Derrière la voix

Le silence

Sous le silence

Les feuilles mortes

Au bord de l’abîme

Balayé par les vents

 

 

 

Dans le firmament

S’éteignent l’étoile

L’azur ombré

Les nuages gorgés de larmes

Et la brise de l’enfance

 

 

 

Au loin s’étend l’azur

Et ta main tendue vers le ciel

Agrippe le reflet de la lune

_

_

_

Le mirage de Narcisse

 

Contre la vitre

Se brise ton œil

Toujours s’efface

Le reflet de ta silhouette

Dans le paysage

  

Nul repos

En ton cœur

Toujours l’ardeur t’enfièvre

L’espoir de la rencontre

T’enchaîne à l’impossible

 

 

 

En contrepoint du jour

Apparaît précise

Ta silhouette

 

L’ombre de ta silhouette

Toujours m’accompagne

Présente

Brûlante à mes côtés

Qui m’écorche

Me consume

M’endeuille

Et son absence qui me guette

Du coin de l’œil

 

Son fantôme qui me sourit

De l’abîme où je me terre

J’éclaire ses pas vers la chandelle

 

 

 

Sous la lune

Tu surprends

La charpente des âmes

 

La tienne gît quelque part

Entre hier et la nuit

Entre l’aube et demain

 

Emiettée en son cœur

Eparpillée dans les yeux du monde

 

Tu la portes du bout des doigts

La recouvres de ta silhouette décharnée

Et tu titubes

Sous le ciel

L’ossature brisée

 

 

 

Comme un vestige de pierres

Pendu aux larmes des saisons

Tu attends l’éternité d’un soupir

Ruiné par le temps

Et le monde qui s’efface

 

 

 

Une ombre se dessine

Sous l’abat-jour

Une ombre de nuit

Aux ailes d’airain

Qui se cognent

Aux minces parois

De ta peau translucide

  

Sous le givre des visages

Se fige la terre des âmes

Le vent glacial les recouvre

De sa longue grimace

Qui rencontrer sur ce sol craquelé ?

 

 

 

Le feu jaillit

Du ciel comme de la terre

Il se répand dans tes veines

Pour embraser le monde

Pourchassé par tes flammes

 

 

 

La herse vengeresse

S’abat sur tes joues liquéfiées

Brûle de son poids tes visées

Assèche ta soif

Déroute ta marche

Cloue tes jours à mon ombre

Qui s’incline

 

 

 

Les tremblements de ton ombre

Trahissent

Ta silhouette immobile

 

L’allure reniée par son socle

La façade se dérobe

Elle se perd

Dans les yeux ahuris de la foule

 

Qui applaudit les mains en croix

Rassurée par ses silences

Et la faiblesse de tes pas

 

 

 

De guerre lasse

Tu t’abandonnes

Au gré des songes

 

Pour recouvrir tes tourments

D’une paix fugace

_

_

_

Au dehors

 

Vivre à la belle étoile

Au dedans du ciel vrai du monde

 

Au dedans

L’astre  mensonger

Te confine

Au ciel trompeur

 

 

 

La fougue t’arrache

De ta torpeur

L’élan te porte

Vers un nouvel anéantissement

 

De pas en pas

De tristesse en accablement

Tu t’éloignes

Vers l’inespéré

 

 

 

L’imprévu te guette

De ses yeux saillants

Et toi, tu renonces à l’inconnu

 

Pour quoi ne t’abandonnes-tu pas au mystère ?

 

 

 

 

Temps pis

 

La pendule assassine le temps

Rend infirmes les heures

 

Et tu espères encore

Ecrasé par l’ennui

Entre le souvenir et l’attente

Condamné au défilement des aiguilles

 

Nul espoir devant l’horloge

 

Il te faut habiter

Chaque particule du sablier

Ou mourir d’impatience

Et de nostalgie

 

 

 

Tu cherches la charpente

Sous l’ossature

Et ne découvres que la silhouette du vent

 

 

 

Vers quel ciel est partie l’hirondelle

Qui au printemps attendait sur son fil ?

 

 

 

Derrière la tunique

Le rouge perle de l’étoffe

 

 A l’aube, tu vois

Le doux reflet du monde

Sur son visage

 

Au crépuscule

Dans ses yeux crépusculaires

Scintille la flamme

D’une sombre silhouette

Trace les siècles sur l’étoffe

Pour que naisse la virginité

Dans le cœur humain

 

 

 

Les cendres à tes tempes

Où gît mon reflet

Comme un feu

Au cœur d’un lac gelé

Je grelotte

Sous ton regard

 

 

 

Si les mots n’effleurent tes lèvres

Ne font frémir ta vie

Enfouie au cœur de tes jours

Mille poèmes valent moins qu’un sourire

 

La nuit profonde de mes pages

T’engloutit

 

 

  

Au fond des heures d’absence

Derrière les tremblements assassins

La terreur et l’angoisse

Brûlent l’instant du repos

 

 

 

Nul miracle ne sauve de l’espoir

Sous le mirage

Le réel brut et vigoureux

L’âme innocente qui saigne

Contre les paysages

 

 

 

Comme dans une toile

Sur un fil

Tu es pris

 

Fibres, nœuds, tissus

Être cousus

De fils blancs

Au cœur de l’étoffe

 

 

 

A ton enfance éternelle

Oppose la tendresse de l’écorce

La lucidité tranchante de la sève

 

Sois le roc et l’acier

La sueur et le bois

Les larmes et la bûche

Le feu et les cendres

 

Alors la main et le souffle

Te seront donnés

 

 

 

A l’ombre des mots

Nulle lumière

 

Un feu de paille

Qui étire la nuit

 

Seul le geste éclaire 

 

Jamais ne l’échange

Contre mille poèmes

 

 

 

Ne prêche pas

Incarne ce que tu sais

  

Ne geins pas

Accueille

 

Ne regarde pas

Contemple et admire

 

Ne résiste pas

Remercie

 

Apprends à vivre en liberté

Marche à ta place

A l’exacte jointure de ta condition

 

 

 

Sous la parole silencieuse du geste

Tu guides la sagesse des disciples

 

 

 

Vernis l’écorce

Et le bois tendre

Et tu tueras la sève dans sa fibre

 

 

 

D’un regard

Tu peux couper l’histoire sans fin

Qui t’ensorcelle

 

Ecartèle-toi

Jusqu’aux jointures

Pour faire saillir le lien

En ta moelle

_

_

_

Angoisse

 

Une poutrelle invisible

Plantée dans ta chair

T’écartèle jusqu’aux jointures

Invite la caresse du vent

A déchirer la matière

 

 Tiens-toi

Ouvert au pied de l’arbre

Et regarde

Ses branchages comme une ondée

Ses racines comme un refuge

Son écorce comme un livre

Et sa sève fixer la lumière en ses feuilles

 _

 _

_

Chantier

 

Mon nouvel amour

N’a pas de nom

Il est en moi

Et n’ose venir

Effrayé de mon domaine

 

Il m’a envoyé

Ses terrassiers

Pour nettoyer les parcelles

Arranger la terre à sa convenance

 

Plus tard

Il y bâtira sa demeure

Nous nous visiterons de temps à autre

Et de loin en loin

Nous nous apprivoiserons lentement

Pour un jour peut-être

Devenir amis

 _

 _

_

Bhumi

 

Dans l’odeur des foins

Tu t’es jeté

Comme sur un matelas de mousseline blanche

Dans les hautes herbes

Tu reposes

Le visage posé

Contre le ciel

 

A l’abri

Dans nos mémoires

 

 

 

Ne te hâte pas

Le pas léger

Sur la route

 

Danse avec les évènements

 _

 _

_

 _

Pèlerin

 

Allonge les arbres sur la sente

Couvre le monde de tes grimaces

Clôture le ciel de tes promesses

Ô ! Tu n’en as pas fini de marcher, pèlerin !

 

 

 

Il meurt la bouche en croix

Comme un porteur d’eau sale

Au loin passent les silhouettes d’airain

Immobiles sous leur ailes

Mais où vont-ils ainsi ?

_

 _

 _

_

Mères

_

Tant de ventres endiablés

Frappent la chair de leur sceau

S’imaginent source originelle

Et défenestrent les âmes de leur ciel

 

Tant s’inventent engraineurs de destin

Légataires universels

 

Ignorant l’œil ceinturé

Dans l’exiguïté des paysages

Vissé sur le mur orbe

 

Que savent-ils de leur propre source

Et de l’antériorité de l’origine ?

 

Que peuvent-ils savoir

Du sort de leur portée ?

 

 

 

La rumeur gronde alentours

Dans l’indolence des cœurs

Repose

Comme un oiseau blessé

Dans le silence inquiet

 _

 _

_

 _

Angoisse

 

Le souffle saillant

Heurte les parois

Te jette dans l’abîme

 

Te transperce jusqu’à l’asphyxie

 

Te laisse à l’agonie

Sur ton lit de marbre

 

Te couche

Entre 4 planches

 

Recouvre tes suffocations

Du linceul originel

 

 

 

L’ombre porte le jour

Comme les cendres

Au cœur des braises

 

 

 

Tu portes la glaise

De tes doigts

Comme un étendard

 

L’oriflamme vivant du destin

Qui flotte sur le dôme

 

Bannière de ta condition

Sous le ciel

 

 

 

Tu t’obstines

Dans l’éphémère

Comme emporté

Par les heures

Sur une échelle infinie

 

Tu t’accroches à un barreau

Et te voilà enfermé

A l’éternité

 

 

 

Au bleu des jours

Tu revêts ta longue tunique d’étoiles

Parcourant les boulevards

La lune en auréole

 

Les passants te jettent

Un œil sournois

Tu poursuis ton périple

Au hasard dans le vent

 

 

La longue tunique bleu

Te tend une main hargneuse

Tu ouvres les bras

A la face hideuse du désert

 

Elle te regarde d’un air attendri

Et toi

Trop coutumier des façades

Tu t’effarouches de la figure

Tu baisses les yeux

Aveugle au sourire de son regard

 

 

 

La folie t’empoigne

Et te roule sur la page

Offrant quelques traits raisonnables

A ta sage déraison

 

 

 

De camisole en camisole

Tu comptes tes pas

A mi-chemin

Tu regardes derrière toi

Et tu vois le mur se rapprocher

 

 

 

Dans l’épure

Surnagent le chaos

Et le silence complice

 

 

 

Nulle gloire en cette terre

Du sang, de la poussière et des larmes

Quelques pas dans une flaque opaque

Eclairée de regards complices

 

 

 

Une brève éclaircie

Dans la brume

Comme une percée

Dans l’orage

 

Sous le climat ravageur

Tu regardes le ciel menaçant

 

Tu transpires de tristesse

Dans l’impossible saison

 

 Le ciment des jours

Te pétrifie

Au seuil du monde

Plante ta présence

A ses confins

 

Aujourd’hui

Nul signe de la main

A l’horizon

 

Quelques silhouettes passagères

Penchées sur l’horizon

Disparaissent

Sans un regard

 

 

 

Seuls et entourés

Voilà ta vérité, homme

Animal insensé du sens

Creuse dans l’entre-deux

 

Et te voilà bientôt aux confins

De l’entendement

aux pieds de l’incompréhension

Au cœur de la béance

Et du mystère, fieffé animal !

 

  

 

L’âme nue

Se repose des vitrines

Derrière les masques

Et les grimaces

Le rire

Et les postures

 

Sous le néant

L’imperceptible tremblement

L’invisible de la chair qui rougeoie

 

 

 

Quelle ombre te parcourt

Lorsque le mensonge éclot ?

 

 

 

La vérité nue brille

Devant la falaise

 

Ne cours pas, apeuré,

Regarde plus bas le paysage

Vers l’abîme.

 

 

 

De quelle fontaine tires-tu ton eau ?

Moi, mon seau est vide

Et ma peine intarissable

 

Où abreuves-tu ta soif ardente ?

 

 

 

Le monde s’étouffe de son silence

Derrière l’écho et la fureur des mains

Tu vomis la parole

Derrière les coulisses

 

Tu parles

Pour une ombre

Dans la foule invisible

Qui prête l’oreille aux rumeurs

Le bruit de tes lèvres closes

 

 

 

Malheur

A celui qui flotte

Dans la brume

Il gît déjà sous le vent

Enterré dans le ciel

 

 

 

Tu galopes

Vers la vérité incertaine

A cheval sur le doute

L’incertitude à tes trousses

Qui te devance

Encerclé par les ténèbres

Tu longes le mur orbe

Qui t’entoure

L’œil rivé

Sur la lucarne invisible

Tu espères seulement

Y trouver une figure familière

Te glisser par la meurtrière

Sans accroc

Ignorant qu’il te faudra te dévêtir

Jusqu’à l’os

Te défaire de ta chair jusqu’à la moelle

Pour que surgisse la lucarne

Que l’espace inonde tes pas

Ton cri et ton œil

Pour voir le jour apparaître

Pour la première fois

 

Aujourd’hui

Ne songe ni au mur ni même à la lucarne

N’imagine aucune brèche

Longe le mur sans compter tes pas

 

Le monde exhale une odeur de souffre

Qui embaume la chair et meurtrit l’essence

Une odeur douceâtre et écœurante

Qui exacerbe la voilure

 

 

 

Deviens l’étranger

Qui te reconnaît

Alors tu seras l’autre

Toi-même

Bien davantage

Le singulier épris du multiple

Le rien embrasant le tout

Le lien courant du passage

 

 

 

Tu n’échapperas pas à la délivrance

Elle surgira par surprise

Lorsque rassasié de l’édifice

Enchaîné aux parois

Tu étoufferas au fond du puits

 

 

 

La vie est

Comme une offrande à tes jours

Comme du bois coupé

Qui se consume

Dans l’âtre noirci

De la fumée dans l’espace clairsemé

  

Regarde-la comme la nuit

S’enfoncer dans le jour

Comme l’aurore engendre

La clarté alentour

Deviens le cycle,

L’astre, l’ombre et la lumière

Et l’œil qui les contemple au loin

 

Mêle ton sang

A la substance du monde

Ton souffle aux vents

Et à l’haleine des foules

Pour voir fleurir entre tes lèvres

Le sourire ancestral du monde

 

Le monde aux mille bouches

Qui embrassent et s’embrasent

Se tordent et s’empoignent

Se mordent et s’avalent

Se recrachent et s’étouffent

Avant le dernier souffle

Et qui renaissent toujours

 

 

 

Une vieille ombre

Te sourit derrière la mémoire

Le chagrin ancestral de l’Homme

 

 

 

Tu cours vers le refuge

Sans repeindre ton abri

La présence abîmée

Par les nuits d’espoir

La gaieté des jours

Et l’anéantissement des perspectives

 

Tu t’assois

Seul et malhabile

L’œil du dedans éveillé

Posé sur les 4 murs alentour

Dispersant les parois

Et envolant la boîte

 

 

 

La mémoire de l’encre

S’assèche

Entre tes lobes

S’efface

Les hachures jaillissent

Au dedans

Dans le désert des mots

Quelques traits invisibles

Qui s’estompent

En empreintes fragiles

Puis disparaissent

Engloutis par l’oubli

 

 

 

Tu rumines

Avec l’œil placide du bovin

Allongé sur ta couche

Etouffé par la paille

Que tu émiettes

Apeuré par la fourche

Du fermier qui guette au dehors

Et dont le souffle chaud t’écœure

 

 

 

Sur le fil

Tu te tiens

En moribond écartelé

Par l’équilibriste

 

Chut ! te dit-il

Prends garde à ne pas tomber

 

Et tu trébuches

Dans ta chute

Tu dégringoles à ses pieds

 

Tu retombes sur un autre fil

Un fil au dessus du fil d’avant

Tu progresses

Le pas hésitant

En nouveau-né écartelé

Toujours tenu toujours

Par l’équilibriste

Qu’importe la chair