Journal poétique / 2011 / Le passage vers l'impersonnel

Dans le temple inconnu, les hommes sommeillent. Aveugles à Son visage, ils bâtissent des chapelles et des cathédrales, des cercles sacrés, des périphéries impures, des frontières sanguinaires qui écartent, écartèlent et soumettent à un ordre délétère sans La reconnaître et L’accueillir comme la reine de tous les passages.

Nulle rive à atteindre. Nul territoire à conquérir. Nul ordre à légitimer. Mais un espace à accueillir. Et se laisser désencombrer. Renoncer au désir même de nudité.

 

 

Le mystère si fécond en énigmes. En questions. Et le chemin des réponses si sinueux. Nous usons nos semelles à toute raison. Sillonnant hagards le dernier tronçon de la confiance et de l’errance. Au seuil précis de la destination. Qu’importe alors que nous y entrions ! Qu’importe, la direction. Déjà l’immobilité. La volubilité des semelles. L’effervescence des pas. En haut. En bas. Au-dedans et au dehors. Les excès et les retraits. Les circonvolutions. Les angles trop droits. La course. L’arrêt. Et le départ comme lieu d’arrivée. Et la marche. Le rythme. Et le souffle. Le regard qui écoute et unit. Désagrège les points. Qui deviennent symbole. Métaphore. Sentence. Semence. Pagaille. Ordre préétabli. Démantèlement. Réorganisation. Connivence. Complicité. Duplicité parfois. Accord enfin. Et réconciliation. 

 

 

[Questions]

Pourquoi s’enorgueillir de ses traces ? Qui en ce monde entend l’appel du vent ? Les circonstances nous honorent-elles toujours ? La vérité brille-t-elle derrière nos prunelles ? Le regard a-t-il besoin de silence ? Peut-on incarner l’espace ? La paix se joue-t-elle de tout combat ? Existe-il une main dans le ciel (à portée de tous) ? Qui rencontre-t-on dans la solitude ? L’Absolu s’apprivoise-t-il ? L’innocence n’appartient-elle qu’aux gestes justes ? La solitude peut-elle s’habiter ? Quel œil nous observe quand nous regardons ? Le monde peut-il dérouter ? A qui confier son pas ? Y a-t-il un socle sur lequel s’appuyer ? Le chemin a-t-il un sens ? Comment se dévêtir jusqu’à l’os ? Qui aime-t-on derrière ceux qu’on aime ? La liberté se conquiert-elle à mains nues ? Le monde est-il une illusion ? Quel écran nous sépare du monde ? Le ciel est-il toujours hors de portée ? Quel bagage permet-il d’être soi-même ?

 

 

Tant de traversées rieuses. D’âpres saisons. De déserts. Et de sols chargés de passants. Tant de pas harassants. De soleils inhabités. De larmes versées. D’horizons parcourus. Et de bouches agrippées. Tant de mains tendues. De poings serrés. Et la danse incessante des pas. Cette danse s’arrêtera-t-elle un jour… et pourrais-je trouver ton vrai visage avant le terme du voyage ? Embrasser tes lèvres cachées dans les replis de l’azur ?

 

 

Tant de visages. Et de supplices émiettés. Tant de rivages. Et de contrées. De pas hébétés sous l’averse. De rires gorgés de soleil. Tant de ciels parcourus. D’égarements et d’impasses. D’averses et de saisons froides. Tant de silence. Et d’espace. D’amassements et d’encombrements. Reconnaîtrais-je ton sourire parmi les silhouettes sans grâce qui s’affolent au seuil de l’abîme ? Dans quel horizon as-tu dissimulé ton mystère ?

 

 

Mélange l’épars(e). Et tu réuniras les contours.

 

 

Entre solitude et amour anthropophage, il vacillait. Perdait pied. Et se relevait en titubant. Toujours vivant.

 

 

Il vagabondait sur sa chevelure. S’égarait sur le territoire mouvant. Dérouté par les soubresauts et les reliefs. Perdu déjà à lui-même.

 

 

Une si grande indigence devant l’assise.

 

 

Il s’égayait de cette bouche ardente et silencieuse qui l’avalait avec gloutonnerie et le recrachait déchiqueté.

 

 

Regarde l’obscur. De tes pas. De tes gestes. Et demande-toi : quelle ombre pourrait m’inviter à la lumière ?

 

 

Les gloires factices mènent au supplice. Et le supplice à la grâce. Qui sait ? Quel homme est-il déjà revenu du Golgotha ?

 

 

La (vraie) Gloire s’apprivoise à mains nues. Sans visée personnelle. Et se dessaisit de toute captation.

 

 

Grande était son attention pour l’orage. Ses prunelles collées attendaient sans ciller. Dans chaque goutte (et chaque larme), il devinait un monde réconcilié.

 

 

Marche sans t’attarder sur ton passé. Avale la sente sans un regard pour les paysages parcourus. Ta seule empreinte est ton pas (présent) qui s’efface déjà.

 

 

Seules les circonstances façonnent le chemin. Et tes nécessités, l’itinéraire. Le reste n’est que paysages. Décor pour le pas. Ne t’attarde sur aucune silhouette. Soulève-les d’un regard. Et poursuis ton errance. Le vent sera ton seul guide.

 

 

Nul soleil vengeur. Dans le ciel, une lune éphémère. Et son regard fragile. Doté de toute la puissance qui soulève et anime le monde.

 

 

Des stigmates invisibles. Mais la prunelle radieuse. Le pas souple et le cœur désencombré. Le geste et la parole toujours justes.

 

 

Sans compromis pour Narcisse. Mais une écoute bienveillante. Et un regard tendre pour l’immature.

 

 

Un désossement naturel des frontières. Une déhierarchisation des manifestations. Toutes situations égales. Et nulle exigence en ses pas.

 

 

L’œil blâme ce qu’il ne peut atteindre. Autorise-toi l’accès à tous les fragments de la terre. Approprie-les toi. Alors ils s’effaceront. Et ton pas invitera le ciel nu en chaque geste. 

 

 

Une lampée de ciel. Une gorgée de terre. Des silhouettes et des horizons circonstanciels. Et toujours le pas nu.

 

 

Des orages. Et des soleils. Et nous voilà baignant dans l’azur pluvieux. Parmi les arcs-en-ciel. Dans l’éphémère manifesté.

 

 

Il naviguait vers Elle comme un marin ivre. La cherchant, déboussolé. Embrassant ses pas par inadvertance. La rencontrant à la croisée des horizons. Au-delà des frontières. Insoucieux des chemins, il perdait parfois la raison. Dénichait la joie et la laissait filer. Fidèle à sa danse, exhaussant ses souhaits malgré lui pour ensemencer leurs terrains d’entente, leurs unions sacrées, leurs regards complices, leurs pas entremêlés, leurs soubresauts ravageurs, leurs éclats d’azur, leurs parcelles closes. Et leur espace sans limite. Qu’ils soient un ou mille, quelle importance à ses yeux ! Ils étaient déjà, l’un et l’autre, l’un pour l’autre, dans l’autre et tous les visages de chair et de pierre, habitant tous les chemins, tous les fourrés d’orties, les palais sordides, les taudis et les foules anonymes. Les déserts et les pavés. Le sable qui s’efface sur la rive. Et la mémoire qui engloutit. Ils étaient déjà. Et tous les visages reflétaient leur mystère et leur clairvoyance. Leurs bassesses et leurs efforts. Leur justesse et leurs injustices. Ils étaient déjà sans conteste. Et il attendait Sa réponse en souriant. Présent toujours à son appel. 

 

 

Derrière l’ombre oscillante

Le silence

Patiente

Et scrute

Notre présence

 

 

Un ciel s’efface toujours pour un autre plus vaste.

 

 

Son rire. Comme un baume sur ses ardeurs. Et sa bouche aussitôt refermait toutes ses plaies. Elle s’enfonçait en lui. Et l’effaçait. Et ces effacements emplissaient ses pas. Et ses joies qu’Elle emportait dans le vent qui soufflait avec tant d’ardeur sur les visages. Il aimait leurs égarements. Et leurs enlacements. Leurs pertes trop longtemps retenues. Leurs pirouettes et leurs glissades. Leurs pieds de nez à la troupe des clowns tristes errant sur le pavé - habillés de leur costume trop large avec leur gros nez rouge qui brillait derrière leur face courtoise, leurs croque-en-jambe qui brisaient les étiquettes sur les visages, lézardant toute espérance d’aligner leurs pas bien droits sur la chaussée afin que naisse un rire énorme – un rire sans borne – devant toutes les faces incrustées de malheur, sur les mains serrées, les lèvres pincées, les yeux apeurés et les destins flétris. Pour que la faille élargisse les plaies jusqu’à la déchirure, que la nudité transparaisse sous les parures les plus épaisses, que la bonté s’immisce dans le sordide et les meurtrissures. Pour que tout éclate en joie. Et que les peurs s’effacent sur les pages des milliers de livres tristes, les visages endeuillés et les yeux hébétés d’incertitude. Il savait qu’il serait toujours âpre à la tâche, servant Son œuvre. Leur joyeux labeur.

 

 

Mille passages étroits vers Ses contrées

Mille chemins ténébreux où l’on piétine

Avant de La découvrir en tous lieux

Ineffables itinéraires vers Elle

Qui nous porte et nous anime

Nous repose et nous agite

 

 

Diantre ! Que de chemins entrecroisés

De silhouettes emmêlées de circonstances

Fils si serrés d’une seule pelote

Dans Sa main si vaste

Dont nul ne peut s’extraire

Sans s’y perdre et La retrouver

Découvrir la nature de toute existence

Ô Trame invisible

 

 

L’épure des cimes. Le recouvrement des gouffres. L’aplanissement des circonstances. Et voilà le terrain dégagé, le pas ouvert aux évènements.

 

 

Efface-toi jusqu’à la disparition pour t’emplir de singularité universelle. Alors tu seras toi-même.  

 

 

Rien n’est sans borne. Et tout infinise. 

 

 

L’itinéraire n’est qu’une secousse dans la travée du temps. Martèlement des pas. Fixité de l’œil. Echappée sans échappatoire. Ornières défaites. Le chemin s’étire vers la destination. Sans nulle avancée rédhibitoire.

 

 

A l’orée du cercle, l’œil s’éternise. S’égare. Se remplit. S’étiole. Oublie les frontières. Se réjouit déjà de l’espace.

 

 

Le visage agenouillé dans les replis du ciel, il s’étirait (déjà) à la lumière.

 

 

Les mots martèlent en nos têtes une vérité sans effet. Comme un corps étranger, elle glisse sur nos résistances arcboutées. Il lui faut pénétrer la chair pour gagner sa demeure. Et être habitée. L’incarnation est l’unique chemin. Le seul passage nécessaire au non-retour.

 

 

Prends garde aux encombrements. Ils étouffent l’espace. Le réceptacle nécessaire à l’accueil.

 

 

Le visage vulnérable rend l’âme invincible.

 

 

Efface tes sourires pour une véritable tendresse de circonstances.

 

 

Le chaos fragmente et évince. Alors que tout prend place dans l’harmonie. Entre les deux, nulle différence sinon l’épaisseur d’une prunelle.

 

 

Rien ne blesse autant que la peur. Inutile d’en panser les plaies. Il faut la cureter jusqu’à l’origine. Et la guérison surgira comme par miracle.

 

 

Désencombre-toi. Et fais-LUI place. Il n’est d’autre alternative. Mais inutile de précipiter la désabondance. Elle adviendra à l’heure juste. Aussi laisse agir et ne te soumets qu’aux nécessités de l’instant. Sois (simplement) à l’écoute de ce qui surgit au gré des circonstances. Et la destination s’offrira.

 

 

Quand le fruit est mûr, il tombe. La maturité attend la saison propice. Et nul ne peut précipiter le temps du murissement.

 

 

Quelle source ? Et quelle offrande ? De l’origine du regard naît la couleur (la couleur du monde). Du plus profond il tire son origine, plus transparentes sont les silhouettes.

 

 

L’œil doit voir du plus profond du lieu qu’il habite… ainsi saura-t-il trouver matière au juste.

 

 

Rien à bannir… l’accueil demeure l’unique réponse.

 

 

Sa sépulture (à présent) l’égayait. Il riait devant ses cendres. Il allait enfin pouvoir vivre.

 

 

Il s’attardait sur ses blessures comme un prophète sur ses prophéties. Pour y déceler la route à venir.

 

 

Dans la terre se déniche le ciel. Et inversement. Le ciel ne peut se trouver en levant les yeux. Mais en les abaissant au plus bas. Alors le ciel s’ouvre et descend. Le cœur s’approfondit et se creuse. Et aussitôt le ciel s’y engouffre. Et l’âme s’élève. Pour enfin vivre à hauteur d’homme.

 

 

De longues grimaces entre les cercueils.

Les silhouettes serpentent entre les caveaux

Sous l’herbe des visages

Et devant les tombes

Les faces blafardes

La nuit des vivants s’étend

Plus longue et plus blanche que celle des morts

Sur la longue route qui s’étire vers l’horizon gris

 

 

A cheval sur nos supplices

Nous chevauchons la steppe

Sans un regard pour nos montures

Cavaliers et galops effrénés

Qui effleurent la cime des herbes

Couchées par le vent

 

 

Un pas sur les pierres

Une marche de sable jusqu’à l’horizon

Et les silhouettes d’argile

Attendent leur émiettement

 

 

Le soleil ne pouvait appuyer ses lacunes. Il les brûla. Et sa chair s’en souvint. Sur les cendres, elle laissa filtrer un peu de lumière. 

 

 

Rude est la tâche du bûcheron lorsque l’écorce se fend sous la cognée. Mais comment préserver la sève intacte ?

 

 

Il nageait dans l’oubli comme dans une eau boueuse. Au lieu de s’y reposer en laissant aller les flots. Et attendre l’évaporation.

 

 

Elle était là. Partout. Au fond du doute. Au fond des pleurs. Au fond des cris. Dans la douleur. Et la joie aussi. Dans la grandeur et l’humilité. La fraîcheur. Les courtes nuits d’été. Dans le ciel gris et les feuilles automnales. Sur les visages. Dans les déserts et les grimaces. Les soupirs et les rires. Dans l’absence, Elle était là encore. Et toute présence la reflétait. Elle animait les mouvements et les séparations. Les postures immobiles. Encadrait les impasses. Soutenait les pas et les enlaçait. Les effaçait d’un souffle et les éparpillait aux vents. Dans les écartements et les retours, Elle était là aussi. Dans les jours qui passent, Elle était là toujours. Quand il dormait, rêvait et s’agitait sous sa cognée. Elle animait ses jours, ses joutes et ses querelles. Soutenait ses piliers et ses bagatelles. Les disloquait d’une main. Emmêlait les destins qu’il croyait hasardeux. Les brisait et les reconstruisait. Les anéantissait encore. Eteignait, étendait et atteignait toutes parcelles. Envolait à ses cieux ses désirs, les plaçait en lieux sûrs et incertains. Le défaisait des ombres, le défiait de toutes lumières. Et les appelait en vrac. Ensemençait et encensait les silhouettes. Et se jouait d’elles. Les réduisait à la cendre et à la poussière. Dissolvait les banquises. Effleurait les peaux, malaxait les chairs et vidait jusqu’aux entrailles. Engorgeait tout de sa présence. N’épargnait nul abri. Egarait toutes recherches. Et conduisait au plus juste à mesure des pas. Guidait chacun vers son fief. Etendait son royaume en toutes contrées. Ici et là-bas. En tous points cardinaux. Du centre à la périphérie. Du nadir au zénith. S’infiltrait partout. Et donnait la vie et la mort, Elle qui ne pouvait naître ni mourir. Reprenait et redonnait encore. Toujours partie. Toujours là. Au plus proche comme au plus lointain. Au plus haut comme au plus bas. Toujours plus habile. Elle était sans conteste. Sans vergogne. Innocente et malicieuse. Silencieuse et rugissante. Tout était en Elle. Et ils jouaient ainsi ensemble. Réunis en Elle qu’il avait cherchée avec tant d’ardeur et de paresse. D’aveuglements et de fulgurances. Si limpide, Elle était à ses prunelles dessillées par les circonstances. Découverte si étrange et familière. Sans pareille. Aussi légère qu’une évidence. Aussi rare qu’une grâce, Elle était ici partout présence.

 

 

Au cœur de l’antre

Se dévoilent les origines

Qui façonnent le chemin

Et la promesse

D’une aube moins épaisse

 

 

L’ardente fraîcheur de son souffle s’accommodait (à présent) des brises et des canicules. Familier en son sein, il demeurait impassible parmi les aspérités.

 

 

Au gré des circonstances et des humeurs, l’inconsistance et l’intensité se mêlaient, se chevauchaient impénétrables, s’effleurant à peine. Dans ces optiques illusoires et vaines, le mouvement naturel demeurait inchangé.

 

 

Elle ne pouvait l’écarter de la sente. Poursuivant ainsi son œuvre : l’ineffable mystère de leurs destinées.

 

 

Les croisements n’ensemencent nulle rencontre. A peine (peut-être) le maigre assouvissement d’une nécessité hasardeuse. L’effleurement fugace des âmes. En accord imparfait. Et la poursuite solitaire.

 

 

L’accord presque parfait traîne ses ombres. Allonge illusoirement les silhouettes. Le soleil disjoint aux lèvres se retire alors en d’autres terres. Plus anciennes peut-être. Plus solides sans doute. Moins tapageuses. Apaisées sûrement. Comme l’unique trait d’union des alliances passagères.

 

 

On devine les soubresauts qui agitent le monde. L’effervescence des hommes à courte vue qui n’avancent qu’à longueur de nez - un pas dépassant à peine leur cil - toujours aveugles au cadre plus large où ils s’étirent.

 

 

Un monde où les mourants - adossés à la route grise - feignent d’ignorer l’horizon. Et derrière l’horizon, l’impasse. Et derrière l’impasse, le tombereau à venir. Les hommes piétinent ferme (ou à vive allure qu’importe !) sur l’asphalte. Les yeux rivés à leurs fossés et sur leurs immédiats congénères. Ainsi va le monde - les yeux bandés - vers son holocauste.

 

 

Il n’est de ciel à défendre. Mais de territoires à explorer.

 

 

Quelques poussées de bois clairs avant le retour des forêts sombres. Soumis aux cycles des saisons. L’alternance apprivoisée.

 

 

Pourquoi l’homme se déroute-t-il des prémices pour gagner les basses sphères ?

 

 

Ne cherche rien. Ecoute et laisse-toi atteindre.

 

 

Le rire à ses trousses éclairait son visage. Et lui marchait derrière son sourire, à quelques pas de ses dents blanches. Oublieux des gouffres noirs où il s’était autrefois tant abîmé.

 

 

Des ribambelles d’oiseaux se perchaient (à présent) sur ses épaules. Et son dos voûté se redressait. Jusqu’au ciel. Comme un arbre dans l’azur. Devenant perchoir et échelle pour tout un peuple de volatiles sans ailes.

 

 

Il dégageait le ciel de ses ombres errantes. Rêvant toujours de devenir le pèlerin sans visée aux paumes blanches.

 

 

Ses pas se détournaient des gouffres. L’envolant au-delà des falaises surplombant tous les chemins millénaires où tant de mendiants en quête d’ailleurs s’étaient perdus. Qui aurait-il pu suivre ? Et qui aurait pu le rejoindre ? Il était partout.

 

 

Sa présence oblative et renfrognée déconcertait toujours ses frères aveugles.

 

 

Ses façades s’effritaient. Et ses fenêtres prenaient possession du territoire. Ouvertes au monde et aux vents. Inondées de soleil. Reflétant toutes visées. L’innocence et la sauvagerie. Murs et frontières disloqués. Impropres à légitimer la moindre possession.

 

 

Une ardeur délicate et sans retenue l’effleurait. Un flot ininterrompu. Un ciel franc. Ombragé parfois. Clair. Nu. Transparent. Comme le juste miroir des âmes où pourraient bientôt s’abreuver les peuples.

 

 

L’extase déracinée - expulsée de son territoire - s’étendait maintenant à toutes silhouettes et toutes surfaces. Sphères et domaines confondus.

 

 

L’angoisse se sabordait. Engloutie sous les frontières en ruine. Et le cimetière des pensées borgnes et des élans primesautiers.

 

 

Les ombres en déroute. Comme une armée vaincue par un seul combattant : le ciel engouffrant toutes les peurs et tous les assauts. Toutes nos vaines tentatives. 

 

 

Le ciel revêtait (enfin) son habit pourpre. Son soleil transparent. Et sa lumière rayonnante. Eclairant le dédale des passants errant sur l’horizon.

 

 

L’existence des hommes. Comme des histoires figées dans la matière. Engluées dans un dédale de secousses salvatrices.

 

 

L’horizon se détache des semelles porteuses de vent. Atteint ses limites dans celui qui s’étend au-delà des frontières. Pour prendre forme dans tous les visages - visages de pierres, de glace et de chair. Comme si le vent et le ciel accédaient enfin à leur demeure.

 

 

Dans le ciel si vaste, l’absolu s’émiette et se concentre en toutes surfaces. Plans, courbes et angles. A chaque profondeur.

 

 

Les orifices se comblent. Et les amas se creusent. Le ciel enfin descendu aplanit la terre. Déblaye l’espace de ses scories. L’épais transpercé. L’opacité enfin transparente. Vent et ciel unis. Horizon sans fil dans la main où se déconstruisent toutes les silhouettes. Le mystère percé de formes.

 

 

La volupté immédiate où s’immisce la perfidie tremble devant l’innocence.

 

 

L’énergie et l’espace, seuls propriétaires des contrées. Détenteurs des silhouettes. Et du mouvement. Rien de saugrenu à leur approche. Tout prend place. Sans esquive ni attache.

 

 

Le mystérieux n’a d’emprise sur la simplicité du regard. L’émerveillement préside aux destinées.

 

 

Les avancées tiennent lieu de prémices à l’approfondissement. L’approfondissement et l’étendue défont la frontière des horizons. Et de toute verticalité.

 

 

Le vide est le support de la forme qui s’agite. Le silence accueille toutes les fureurs. L’agitation. L’énergie se disperse. Se concentre à nouveau. Se défait. Réapparait. Fait renaître le cycle qui l’a engendré. Disparaît une nouvelle fois. Et recommence.

 

 

Quand tu auras épuisé tes bruits, assis-toi en silence. Et écoute. Tu seras surpris de ton éloquence.  

 

 

Oublieux des travées et des ornières, il s’égayait du chemin.

 

 

Une poussée des ténèbres. Et aussitôt le chemin et l’horizon s’effaçaient. L’espoir et les ornières renaissaient. L’opaque s’épaississait. Les frontières ressurgissaient. La prunelle s’attristait. La présence s’éloignait. Et la demeure inhabitée devenait ruine. Mais l’œil scrutait toujours sous les décombres et les cimetières gorgés de cadavres. Et s’y complaisait autant que dans la lumière. Grâce et disgrâce, à ses yeux, étaient sans valeur. A l’aise en tous lieux.

 

 

Et le voilà (de nouveau) à sucer le sang de ses propres veines. Acquis (pourtant) à la disparition. Mais s’égarant encore dans la circulation des fluides. Se fourvoyant sans doute une nouvelle fois.

 

 

L’éloignement se méprend de viscères.

 

 

Se défaire des ombres ne présage aucun soleil à venir. La lumière survient impromptue. Presque par inadvertance.

 

 

Il se dégagea des impasses. Et des impairs. Sans trace sur l’asphalte. A quoi bon (en effet) dérouter le monde ?

 

 

Il éloigna les manuscrits alentour qui ne lui offraient que des détours. Et son itinéraire devint palimpseste.

 

 

Il s’efforçait à la nudité. Incapable encore de se défaire de son ultime costume.

 

 

La nudité est la seule gloire. Le signe et la parure de la vraie richesse. Le seul costume digne d’être porté.

 

 

Il œuvrait au désencombrement. Comme un forçat s’éreintant à refléter la lumière.

 

 

La lumière le traversait. La chair et l’âme transparentes. Parsemées encore ici et là de quelques opacités. Voilant la présence éclairante.

 

 

Debout, il s’agenouillait en tous points du ciel.

 

 

Les inversions en mouvement forment une ronde immuable. Invisible à l’œil familier, soumis aux cycles et aux soubresauts.

 

 

En tous lieux se formait sa chair. Et se défaisaient les contours.

 

 

En nos terres, des cieux insoupçonnables traversent nos affres avec plus de générosité que nos oublis. Et nos tentatives de fuite.

 

 

Il buvait le ciel en tous lieux. A toute heure du jour, s’enivrait de clairvoyance. Une lucidité sous les paupières. Un corps sans défaillance. Et une âme souple aux circonstances.

 

 

L’âme dévorée par la chair ne connaît de répit. Avant leur union sacrée. Quelques éraflures sans conséquence.

 

 

Joue dans les interstices. Martèle la joie à coups de hasard. Pour une vie moribonde. Soumise aux défaillances de la volonté. Apprivoise la mort. Et tu égaieras ton destin.

 

 

Si nu que son âme resplendissait. Le ciel à fleur de peau. Ensemençant jusqu’à sa chair.

 

 

Son regard délogeait toute âpreté.

 

 

Joyaux transparents sous l’opacité. La fange avait livré tous ses secrets.

 

 

Ravi de toutes matières. A sa manière.

 

 

Aux confins de l’intime se révèle l’universel. Et sous chaque singularité se dévoile le commun.

 

 

Sa substance s’étiolait. Dé-couvrant une évidence. Et sur sa peau, le reflet de tous les regards. Invitant chaque prunelle à contempler son œuvre en cours, sa tâche à venir. Et son destin final.

 

 

L’œil est l’entrée en matière. Porte où se meurent les substances. Territoire où se révèle l’essence. 

 

 

Sous les différences réconciliées, la reconnaissance du familier. L’étranger, l’inconnu et l’incertitude apprivoisés.

 

 

L’enchevêtrement des corps prête à la confusion. Confusion des sentiments. Confusion de la chair consumée. L’âme seule est libre. Au-delà des jeux morbides.

 

 

Dans les charniers à ciel ouvert, nul cadavre ne s’émeut de ses congénères. Nul ne s’enquiert de ses voisins. De ses prochains. Mais que disent les âmes ? Partagent-elles le mystère ?

 

 

Il s’esclaffait dans le silence. Un rire saugrenu et tonitruant dans la nuit mutique.

 

 

L’aube avait avalé ses meurtrissures. Et au petit matin, son visage - égayé par tant de nudité - rejoignait son désert.

 

 

Il avait encore l’errance discrète. La marginalité à fleur de tête. Et l’âme toujours aussi vagabonde.

 

 

Il regardait (à présent) le monde sans tristesse. Se disant (parfois) en aparté : Tous ces frères si difficiles à comprendre - et à aimer - que je les aime

 

 

Il s’écartait des silhouettes dans l’espoir de les dé-couvrir et les porter avec plus de justesse. Il s’en rapprochait selon les circonstances pour leur révéler leur amplitude. Leur mystère. Et leur richesse. Malgré l’opacité des interstices.

 

 

Derrière l’ombre, le mystère et la transparence. Mais si peu distinguent la différence. Empêtrés par l’aveuglement coutumier. Ce flair à si courte vue qui caractérise son peuple.

 

 

Il n’éprouvait nulle haine pour l’aveuglement. Mais l’ombre dissimulait encore le mystère pour éclairer ses prunelles hagardes. Il lui fallait encore se dévêtir. Renoncer à toute persuasion.

 

 

Il comprit alors que les mots ne pourraient remplir leur office. Usés jusqu’à la corde par les discours et les paroles convenues.

 

*

 

L’effort de nudité conduit à la compréhension. A la vérité.

 

 

Le mystère est si proche qu’il en est inaccessible. Tant de circonvolutions et d’éloignements. De détours qui invitent au rapprochement. 

 

 

Il lui fallait abandonner toute volonté. Toute aspiration personnelle. Se désencombrer jusqu’au désir même de se révéler. Pour que le mystère brille en toutes circonstances. Derrière ses lèvres. Et son rire. Dans sa main. Et ses larmes.

 

 

Seules les âmes mûres voient ce que les prunelles avides ne peuvent encore découvrir.

 

 

L’aveuglement et la fascination obstruent toute perspective de clairvoyance. Si engoncés dans nos certitudes.

 

 

Un esprit d’ouverture. Et l’accueil le débarrassa des dernières couches singulières.

 

 

Il rêvait de tout faire disparaître d’un claquement de doigts. Mais aspirait toujours (avec trop d’enthousiasme et d’espoir) à devenir vitrine du mystère. L’incarnation du réel. Son irréprochable représentant.

 

 

Il lui fallait accepter la juste place de l’incompréhension et de l’aveuglement. Sans chercher à convertir les prunelles.

 

 

On ne peut dessiller les yeux de force. Ni à coup de décret. Ni à coup d’arguments. Mais laisser entrevoir un autre regard. Un regard qui prend sa source à l’origine.

 

 

L’origine ne peut apparaître - transparaître dans sa pureté - que sur une silhouette dévêtue de singularité. Alors la singularité originelle devient l’exact reflet du mystère universel.

 

 

Nous sommes un fleuve aux voies non navigables. Que d’aménagements et de déconstructions nécessaires pour laisser couler les flots avec exactitude et justesse. Pourquoi sommes-nous donc si encombrés ?  

 

 

Pour dissiper leurs craintes, les hommes ferment les yeux. Accrochés à l’espoir et aux illusions. Rivés à leur sable.

 

 

Le territoire s’étend à l’infini. Jusqu’en nous-mêmes (indéfiniment déployé). Et les hommes n’ont les yeux ouverts qu’aux paysages devant leur nez.

 

 

Il y a des mots couleurs de terre

Coincés dans l’émail du ciel

Et des mots couleur de pierre

Entre les feuillages azurés

 

 

Une grande écharpe dorée

Pendue à ses yeux pâles

Obstruait toujours le ciel. 

 

 

Une voix atone dans la nuit recouvrit toutes les voix. Mue par le silence. Effaçant toutes les chimères pour l’inviter à rejoindre sa justesse singulière. Il ne pouvait écarter cette voix. Dont le silence accueillait tous les bruits. Et les dissipait aussitôt.

 

 

Au seuil de l’aube sans nom. Quel soleil pourrait briller plus fort ?

 

 

Il s’enivrait de cette présence clairvoyante.

 

 

Elle régnait comme un monarque bienveillant, soumettant ses sujets aux vicissitudes de l’existence. Pour la re-connaître et l’apprivoiser. Afin de devenir l’unique objet d’adoration.

 

 

L’abandon conduit à la présence extatique.

 

 

Toute exigence traduit une crainte. Révèle la peur. Le besoin d’un vide à remplir. D’une insuffisance à combler.

 

 

Une joie sans faille. Traversée de temps à autre par quelques trouées de tristesse.

 

 

Au bas de l’échelle, le mystère s’invite sans condition.

 

 

Le désépaississement des parois : quel dur labeur pour nos mains de forçats !

 

 

La marche en territoire familier égayait son ennui. Et sa crainte de l’inconnu. Mais déroutait ses pas du large.

 

 

Le détour est nécessaire aux frileux. Et aux ignorants. Peine perdue que d’espérer écourter les distances.

 

 

Au large, l’horizon se dessine en tous points. Jusqu’au cœur même des vagues. Seul, le nageur s’efface. Et disparaît dans le mouvement des flots.

 

 

Les avancées habituelles. Le pas familier. Le rythme coutumier. Et un seuil à franchir. Pour explorer le territoire incertain.

 

 

Aux confins de la folie. Au seuil des dimensions enchevêtrées, les points cardinaux tournoient. Et le regard ne sait où se fixer. Vacillement général. Flottement et pesanteur se croisent. Figent leur marche. La peur et le souvenir des frontières déterminent le franchissement. Et les pas suivants. Au-delà règne la clairvoyance. 

 

 

La nuit rompt son mystère. L’énigme s’émiette et s’évapore. Laissant l’espace indemne.

 

 

La volonté n’est que l’orgueilleux acteur de nos petites scènes. Dans le grand théâtre, aucun rôle ne nous incombe. Seul l’esprit du jeu tient sa place. Et la valse des comédiens égaye (bien plus qu’elle n’effraye ou rebute). Tous les costumes sont de mise. Aucun second rôle. Aucun accessoire mis au rebut. Toutes scènes et toutes parures sont égales. Ainsi sommes-nous tour à tour valets et maîtres de tous les destins.

 

 

Cette voix en moi qui appelle et creuse sa voie pour répondre à tous les appels.

 

 

De combien de pelletées encore devra-t-Elle me désencombrer pour assurer son passage ? 

 

 

Elle me vide de tous encombrements. M’exhorte de m’abandonner à toutes ses exigences. Me pousse à son rythme. Devient seul maître des évènements. De mes refus et de mes accueils. Se présente à moi de mille façons, se manifeste de mille manières. Dedans. Dehors. Pulvérise toutes les frontières. Me dépossède, me laisse démuni de toute appropriation et m’emplit d’une richesse sans cesse différente et renouvelée. Toujours insaisissable.  

 

 

Elle habite et est toute chose. Circule au gré des courants. Entre et sort. Déblaye et accumule. Défait et recompose. Lourde et légère. Mouvante sans cesse. Prudente et aventureuse. Se jouant d’elle-même. Et de nous autres.

 

 

Processus à l’œuvre depuis la nuit des temps. Nous sommes son chantier.

 

 

Si plein d’Elle-même, quel besoin éprouverions-nous de nous remplir… de combler cet abîme, ce vide que nous éprouvons parfois lorsque nous la reléguons en des terres plus profondes et plus lointaines ?  

 

 

Inutile de s’agiter pour la faire revenir. Elle est là. Toujours. Inutile de l’appeler. Inutile les porte-drapeaux. Les chapelles. Les querelles. Les refus. Inutiles les précipitations. Les chantages. Et les lamentations. Elle nous ouvre le chemin aux plus sûres destinées. Invite les plus favorables circonstances. Nous destine aux plus propices situations. Fait et défait les évènements, défie et défile nos incompréhensions. Nous bouscule (parfois) d’une main et nous réconforte de l’autre. Nous incite à la prudence et à l’exploration. Aux découvertes. Nous enlise et nous envole. Nous autorise à tous les extrêmes et à tous les compromis. Ne craint rien qui soit de nous-mêmes. Nous déboussole à l’envi pour nous perdre et nous ouvrir à son seuil : notre demeure.

 

 

Dans ses travées de mots, il bégayait toujours sa langue. Sa parole boursouflée.

 

 

Sur les rives du néant, il voyait les foules s’égarer. Et leur regard s’impatienter de percer un autre ciel. Aveugle à la plénitude de l’abîme.  

 

 

Lui habitait (déjà) un autre ciel. Mais ses pas touchaient toujours terre. Indifférent à l’envol et la misère. Tous les hémisphères à égale portée.

 

 

Il faut s’autoriser jusqu’à l’indécence. Pour que naisse la tolérance.

 

 

La Vie brille en nous, invisible. Et nous la voilons de notre désir trop singulier de lumière.   

 

 

Dans le claquement de portes d’un autre ciel. Battants au vent. Il souriait.

 

 

Gallons et cocardes cousus sur la face - comme le gage d’une incomplétude - révèlent l’impérieuse nécessité de prunelles miroitantes. L’inaptitude à contempler son visage nu, dépourvu, anonyme où sous le masque misérable trône l’originelle richesse.

 

 

Dans le temple inconnu, les hommes sommeillent. Aveugles à Son visage, ils bâtissent des chapelles et des cathédrales, des cercles sacrés, des périphéries impures, des frontières sanguinaires qui écartent, écartèlent et soumettent à un ordre délétère sans La reconnaître et L’accueillir comme la reine de tous les passages.

 

 

Sa posture décharnée révélait sa véritable ossature. Transparence brillante, réfractaire à toute image. Façade spéculaire à toute prunelle. Limpide. Parfaitement juste.

 

 

Nulle rive à atteindre. Nul territoire à conquérir. Nul ordre à légitimer. Mais un espace à accueillir. Et se laisser désencombrer. Renoncer au désir même de nudité.

 

 

Soubresauts et crispations. Aléas des circonstances. Et des mouvements. Heurts aux parois. Brinquebalant et indemne, il avançait.

 

 

L’éternel ressassement des frontières. Leur incessant martèlement solidifie le territoire cabossé. Et tranche nos ailes à éclore. Comme Icare brisé avant sa naissance. Mais dans sa chute - et l’espoir d’envol anéanti - le vent saura féconder et soutenir notre voilure. 

 

 

Les circonstances sans territoire nous traversent et s’évanouissent. Les autres ravivent nos fiefs et nos distances. Raniment les assauts du destin.

 

 

L’orgueil est le masque de notre intolérable nudité. L’inorgueilleux a su apprivoiser l’espace vulnérable. L’ouvrir. Et laisser la vie fortifier son territoire singulier.

 

 

Les anges se gaussent de nos envolées. De nos prétendues envolées. Seuls nos pas, à leurs yeux, déterminent la hauteur du ciel.

 

 

Il est vain de soustraire les mots à notre chair. Plus vain encore d’en alourdir le poids par excès d’entassement. Le verbe et le corps, 2 portes où les anges guettent notre venue au seuil du territoire.   

 

 

Ouvre-toi à la présence. Et laisse-toi habiter.  

 

 

Il s’endormait, le pas agile. Libre des entraves du jour.

 

 

Le souci des silhouettes s’efface derrière le mouvement. Mouvements des astres et des corps. Mouvements des âmes et des paysages. Mouvements du souffle et des énergies souterraines et aériennes. Laissant la chair et l’esprit apprivoiser leur rôle nouveau et ancestral. Interface du dedans et du dehors. Réceptacle du vent pulsé et engouffré. Espace indéterminé du monde. De la matière et de la non-matière.

 

 

Il assouplissait sa silhouette aux circonstances. La laissait se déformer au gré des enchevêtrements, des déliances, des délitements, des fractures, des raccommodages, des agglomérations et des effacements. Tentait de laisser œuvrer le flux naturel. Accueillait ce flux. Et le devenait. Sans s’arcbouter sur ses limites.

 

 

Ses tensions entravaient (pourtant) le désencombrement. La progression de l’espace. La reconquête de son territoire. Malgré ses résistances à l’œuvre. Et les ultimes sursauts peut-être pour défendre son territoire circonscrit.

 

 

L’au-delà des silhouettes éclatait au grand jour. Se découvrait à ses prunelles ébahies.

 

 

Toute singularité exposée masque la vérité. Et l’amoncellement des couches révèle notre degré d’ignorance.

 

 

L’identité brille derrière la transparence. Elle seule ravive et anime la lumière qui habite chacun. Chaque silhouette emmitouflée.

 

 

La vérité se manifeste à la chair et à l’esprit de façon spontanée par le corps et le langage. Toute réflexion, toute volonté et toutes méthodes en éloignent. Et en retardent la venue.

 

 

L’extatique et savoureuse simplicité de l’être. Quémandeuse de rien d’autre que d’elle-même. Et du dévoilement de ses parties encore non reconnues. Exploratrice de son propre amusement qui joue avec le regard distant de celui qui s’amuse. Sans croire vraiment à ses déguisements.

 

 

Nous nous accompagnerons jusqu’à la dernière partie de nous-mêmes (encore) ignorante.

 

 

Pourrais-tu enfin trouver la paix et le repos sous le ciel à tes pieds ?

 

 

Au seuil de l’apaisement… pourquoi s’échinait-il (encore) à végéter ? L’insaisissable était à portée de main et de regard. Chaque geste, chaque pas, chaque souffle auraient pu l’y conduire. 

 

 

Toute démonstration est une offense à la vérité. Une violence exercée contre elle. La vérité se manifeste spontanément. Et sans raison. Dans le terreau propice du mûrissement que la volonté est impropre à faire naître. Et à ensemencer. La raison n’y sème que des graines infertiles.

 

 

Encore trop entaché de lui-même, il encombrait la transparence. Mais s’autorisait aux taches et aux plus épais obscurcissements. Il savait que cet accueil inconditionnel était la seule porte à tous les désencrassements. Au plus dense de l’obscur, les souillures se désagrègent.

 

 

Sur l’assise, éperdu. Détaché de tout orgueil, le silence s’entrouvrait.

 

 

L’existence sert de contrepoids au vide.

 

 

Un autre ciel s’ouvrait par-dessus l’ancien. Plus large et plus limpide. Un azur clair et sans menace.

 

 

Des grimaces, des audaces, des menaces

Tant de farces agitent les masques tenaces

Et tant d’espace se dissimule derrière les faces.

 

 

Aucun geste racoleur ne peut dissimuler nos plaies. Et recouvrir nos rengaines.

 

 

L’espace est habité. Et nous y errons comme des fantômes. En quête d’une demeure.

 

 

Notre destination : l’oubli et l’effacement. Le terreau des beaux jours.

 

 

Un ciel à hauteur de semelles. Voilà le rêve qu’il avait pour les hommes, qui, pour la plupart, scrutaient les hauteurs pour se hisser dans l’azur.

 

 

Oublie tes accords. Accueille tes bruits. Et l’harmonie te saisira.

 

 

Des siècles. Des millénaires de labeur (acharné). Pour l’espace d’un instant qui a toujours existé.

 

 

Encore rivé au territoire confiné, les yeux posés sur les rives lointaines, il accueillait les destinées, les croisements, les aires de repos, les couleurs en myriade, les pustules, les cœurs en chamade, les écueils et les récifs. Suspendu à son mât, il voyait se dessiner l’horizon à ses étendues.

 

 

La secrète alchimie de la terre et du ciel. Réunis en ton cœur s’étendent en tous points. Axes cardinal, longitudinal. Azur et nadir. Finesse du regard. Flottement des prunelles. Espace fixe. Mouvance des formes. Décret naturel de ton état.

 

 

Ne fais allégeance qu’à toi-même. Et tu deviendras serviteur de tous.

 

 

Toute frontière n’est que le début d’un autre territoire. Assemble les territoires. Et tu connaîtras les pourtours de tes contrées. De ta silhouette. Efface toute démarcation. Et de ta confusion jaillira ton identité. Celle qui s’agite. Et celle qui regarde. Ecoute en silence derrière l’effervescence de ses formes.

 

 

Sur le chemin des cavalcades, des fuites en avant et des replis. Des retraits sans concession. Des bousculades risibles. Dramatiques. Et désopilantes. Tant de victimes aveugles et ignorantes. Cette part obscure de la vie que la lumière au-dedans pousse (à l’envi) aux désirs d’éclaircie.

 

 

Amusez-vous donc encore un peu silhouettes insouciantes avant que l’abîme ne s’approche.

 

 

[La vie]

Yeux dans les yeux. Visage penché sur les visages. Incessant corps-à-corps. Eternel tête à tête avec Elle où il se défaisait de soi. Où il décrochait, un à un, les paysages pour que s’éteigne la danse des baisers fugaces et que naisse la longue étreinte. De rencontres en effleurements, il polissait les facettes et scrutait la tombée des masques, regardait la poussière se soulever derrière les pas, les vêtements jetés à la hâte et la traversée toujours trop lente des frontières. De dispersions en égarements, toujours à l’affût de la perte des costumes trop sobres (et trop sombres), de toutes les paillettes jetées au ciel, des vers grouillant sous la terre et du vent par-dessus nos têtes, oublieux du miracle des oasis et des mirages du temps. De la nudité à l’effacement, le pas toujours audacieux vers l’abandon, la marche à rebours vers l’origine qui l’enfanta. La grâce et la joie d’être là, vivant. Particule et infini parmi ses frères, tous ces visages qui sont nôtre et appellent notre reconnaissance. De siècle en siècle, il apprenait l’apprivoisement, un pas vers nous et l’autre vers l’inconnu, pour se rejoindre, sachant que la marche n’avait d’autre sens que ce mouvement continu que chacun perpétuait.

 

 

Nul abat-jour à tes lèvres

Quelques mots étincelants

Qui éclairent les yeux mûrs

Brûlent les prunelles les plus rétives

A la lumière

Mais comment découdre les paupières ?

 

Gestes de bon augure. Et autant de signes éteints.

 

Le ciel, palimpseste où les nuages impriment notre destin.

 

La vérité si près de nos yeux qu’on avance les paupières closes.

 

 

Tant de beauté face à la lumière (fragile et émouvante) se glisse dans les fissures des silhouettes nues, vacillantes et maladroites. Parcourant leur peau tremblante et leur chair apeurée.

 

 

Face à l’éternel ressassement du monde, il opta pour le silence. Et la poursuite de l’effacement.