Recueil / 2013 / Le passage vers l'impersonnel

Des pas trop lourds sur la terre. Ainsi marchent les hommes dans leur sillon. Croyant suivre l’azur derrière leur horizon. Espérant l’atteindre. Et le reculant toujours. L’azur survient par mégarde. Il ne peut se dévoiler aux prunelles laborieuses et avisées, aux pas lourds et geignards. Il se révèle à ceux qui se sont délestés jusqu’à l’os. N’épargnant ni leur chair. Ni leur âme. Allant jusqu’à froisser tout espoir de lumière et qui avancent tremblant dans le noir, effrayés de tant folie, poussés et guidés à chaque pas par une folle nécessité… errant ici et là sans repère, sans certitude, sans identité ni destination. Rien. Et libres jusqu’à l’ivresse. 

 

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Chemin

Il n’était pas homme ordinaire. Quoique très commun. Il travaillait, mangeait, dormait comme un funambule sur un fil barbelé. Comme un martyr sans bourreau ni échafaud.

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Animé d’une étrange (et vaine) excitation, il allait au-devant de contrées qu’il effleurait d’un doigt avide et tremblant. Soumis à l’ordre du monde et au chaos de son propre univers, il marchait l’âme écartelée. S’appliquant (avec une farouche détermination) à pulvériser tous les dogmes. 

 

 

Son espoir d’ouvrir le ciel était immense. Mais il avait beau regarder la lune. Et tendre la main. Il ne pouvait compter que sur son pas.

 

 

En d’autres terres, il aurait été moine. Mendiant. Ou saltimbanque. Mais en ce lieu, la vie le consigna à la tâche de vigie. Humble veilleur fouillant les recoins des ténèbres pour y dénicher un peu de lumière enterrée sous le sable et la boue. Sous toutes les écorces qui recouvrent les chairs. Sous tous les masques qui recouvrent les visages.

 

 

Il marchait sans relâche. Heureux sans doute de quitter la terre immuable des hommes. De s’éloigner du peuple des passants futiles. Le chemin était son ivresse. De bout en bout, une fiole en tête.

 

 

Au cours de ses errances, il se perdit mille fois. Et retrouva à chaque égarement ses allées sombres. Ses chemins d’épouvante. Et ses impasses ténébreuses. Il marchait parfois sans tête. Et parfois sans jambe. Comme un tronc rampant. Entravé, croyait-il, dans sa progression.

 

 

Il arborait avec modestie son ignorance. Il ne connaissait en effet ni son origine. Ni sa destination. Mais ses gestes reflétaient la beauté de ceux qui cherchent avec obstination parmi leurs incertitudes.

 

 

Il marchait d’un pas lent. La main de la solitude sur l’épaule. Si rassurante qu’il pouvait traverser les forêts sombres et les champs clairsemés du monde en sifflotant.

 

 

Il se sentait si seul que tout l’accompagnait. Partout des frères pour le soutenir. Et des sœurs pour lui indiquer la route.

 

 

Il aurait tant aimé s’écarter des chemins, des bordures, des fossés et des ornières. Mais aucun miracle sur la chaussée. Toujours le même désert. Et la route à tracer.

 

 

Partout il voyait les hommes crépiter sur la terre, s’enchaîner aux pierres sur le gravier des allées, s’enhardir au son des cloches, s’agenouiller vers le ciel, éclabousser le vent de leurs douleurs béantes, s’enfoncer au-dedans et gémir. Partout il voyait les hommes aux jours vides bailler d’indigence devant l’espoir de l’horloge. Lui, s’attardait sous la motte. S’échinait à la rude besogne, sous les pas des vivants. En lançant quelques regards fugaces vers le ciel pour y décrypter un signe, y puiser un peu de courage et d’espoir avant de replonger à l’abri des entrailles.

 

 

Le ventre du monde l’engouffrait, le mâchait et le digérait. Et il en ressortait toujours excrémenté

 

 

Chaque jour, il croisait mille visages. Mille bouches. Mille grimaces fétides. Mille corps ardents frottant et écrasant leur chair, entourant sa solitude suffocante et désemparée.

 

 

A la vaine pitance du monde, il opposait ses mains ouvertes. Son âme déployée. Son renoncement sans faille. Et l’éclat si faible de ses prunelles. Plantant ses graines à la volée. Sur des terres sèches et fragiles – peu propices à la moisson. Ignorant que le vent se chargerait des labours. Et pressentant pourtant la venue prochaine de la récolte où entre les ronces, une foison d’orchidées verrait le jour.

 

 

Il fuyait (comme la peste) les fossés escamotés par l’artifice. Les fruits du progrès. S’inscrivant (toujours à contre-courant) dans l’élan naturel de son peuple.

 

 

Il rêvait toujours de voir se lever l’aube sans différend. Mais l’itinéraire se camouflait comme une bouée dans l’immensité. Ses seules certitudes : la traversée des eaux troubles. Et l’étirement du nageur qui s’abîme entre les vagues.

 

 

Entre la terre et le ciel, il reposait parfois sa nuque sur le sillon. Et attendait immobile que s’éteignent les heures. Aménageant ses fossés comme des contrées éternelles. S’évertuant à chercher parmi les immondices celles qui sauraient préparer le terreau des siècles meilleurs.

 

 

Mais il demeurait sans voie devant l’invisible. Cherchant toujours, entre deux étoiles, le passage où l’azur s’étendrait à ses pieds. Avançant le poids léger du vent sur l’épaule, la joue contre le sillon et l’âme toujours aux aguets. Avec son fardeau en bandoulière. Rêvant de mêler son souffle à toutes les haleines du monde. Pour voir enfin fleurir entre ses lèvres le vent originel.

 

 

Mais ses idoles le pressaient sans cesse aux attaches et aux entassements. Et il marchait sans espoir de guérison. Ouvrant son chemin comme une plaie. Prêt à se dépecer à chaque pas pour que la blessure devienne béance, puis abîme, imaginant (sans doute) qu’une fleur jaillisse au fond du gouffre.

 

 

Il devinait l’horreur des frontières. De toutes les frontières qui fissurent l’invisible. Et l’encerclent. Il aurait tant aimé découvrir le désert en lui si loin recouvert.

 

 

Un rire parfois le surprenait de l’intérieur. Et il lui enjoignait d’éclore jusque dans ses nuits. Malgré sa répugnance des sillons, il espérait toujours le temps des moissons. Comme un vagabond bucolique penché sur ses labours.

 

 

Cette quête enflammée qui autrefois l’animait le brûlait à présent. Et consumait chacun de ses pas vers le ciel d’ivresse, la saveur de la terre et la chaleur des regards alentour. Il végétait encore au seuil des frontières. Errant toujours hors du cercle.

 

 

Le silence si serré entre ses mains le tailladait parfois. Et à chaque carrefour, le renoncement l’écartelait.

 

 

Poussé vers nulle part, il suivait sa pente. Allant éparpillé, ici et là. Cherchant toujours (avec frénésie) deux bras ouverts qui le salueraient d’un geste fraternel. Mais jamais il ne s’aventurait au-delà de lui-même. Incapable d’entrevoir le ciel dans les yeux alentour. Et les lèvres entrouvertes.

 

 

Il avait épuisé son existence à l’ébranlement intérieur. Et il creusait (à présent) sous les ruines. La main de la tristesse sur l’épaule.

 

 

Depuis l’enfance, il attendait la rencontre. Comme un mendiant au bol tendu. Comme une bouteille cherchant son rivage. Mais il ne savait où aller. Et continuait d’errer au vent, sur place et ailleurs, tentant d’abreuver sa soif à son origine, à la provenance jaillissante des chemins, à l’essence des paysages et des rencontres dans l’immobilité mouvante de l’espace. Attendant un délice sur sa chair déchirée. Une pluie de lumière dans ses yeux. Et un peu de repos pour son pas.

 

 

Il rêvait d’un avenir sans marécage, bordé d’étoiles et d’azur clair. Avec au fond des précipices une route ressurgissant en tous lieux pour aller sans crainte des chutes, des gémissements et des marcheurs courbés sur l’horizon.

 

 

L’écume aux lèvres. Et la silhouette toujours chancelante. Il se dérobait au vent qui agitait ses contrées. Isolé en son îlot. Comme naufragé à lui-même.

 

 

Il appréhendait parfois le monde d’un seul tenant. Comme un bloc insaisissable de silhouettes et d’espace. Mais il continuait à pousser ses murs aux 4 coins de la terre. Croyant aller les semelles aux vents. Et érigeant une forteresse en tous lieux. Prisonnier sous toutes les latitudes.

 

 

Il ne parvenait à soulever la poussière de ses pas. Embourbé dans son sillon. La plèbe par-dessus la tête voilant le ciel à ses paupières.

 

 

Comme une fleur dans le vent, comme un oiseau sur sa branche, il attendait l’heure propice des saisons. S’éloignant toujours du pas commun de son peuple. Toujours insoucieux des récoltes de l’Homme. Et piétinant l’asphalte du monde comme un moribond recouvert par toutes les routes couleur de tombe. Mais il était si soucieux de son allure qu’il s’entêta.

 

 

Et un jour, ses pas terroristes firent exploser les paysages. Et les pavés jaillirent. Et de son enfer, les collines firent glisser sur ses joues mille pétales. Et quelques larmes de joie pure. Comme si au seuil de l’abandon, des ailes lui avaient poussé au-dedans.

 

 

Il reconnut le visage de Celle qui l’avait mis au monde et entouré, protégé des foules et ensemencé sa déroute. Elle était là, partout présente, attendant sa reconnaissance. Et il la devinait dans les bois, les brins d’herbe, les visages, les rires, les cris et le silence. Il comprit alors qu’il devait changer d’envergure pour prendre son envol vers Celle qui habite le ciel. Elargir les 4 murs qui étouffaient l’espace. Et y laisser entrer un souffle nouveau et plus ardent.

 

 

Il oublia alors ses brouillons, ses tumeurs et ses lacunes. Et reprit son sillon tordu où se creusait la vérité. Que lui importaient à présent les trous dans ses guêtres. Et ses godillots percés. Le pas était son seul trésor quand il prenait appui sur le souffle qui efface.

 

 

Il renonça au Juste. Foula au pied le Bon. Piétina toutes les frontières. Se défit de toute vérité. N’obéit qu’au vent indocile. N’opposant nulle résistance. Se laissant glisser et emporter. Et se voyant tantôt submerger, tantôt porter vers la côte et le large, l’abysse et l’azur, à fleur de vagues.

 

 

L’espace devint sa demeure. Et la direction, son passage. Ses gouffres s’emplissaient et se déversaient. Au gré des vagues et des marées. Libres de la clameur des côtes. Livrés à la seule vie océane.

 

 

Comme un va-nu-pieds heureux dans le vent, il continuait à marcher sans viatique. Libre de toute destination. Errant dans les vallées, s’égarant sur les collines. S’enfonçant dans les ornières. Franchissant des sillons fourbes et des sommets azurés. Côtoyant la foule et les déserts. Poursuivant sa route qui se défaisait à chaque pas. Et s’inventait à chaque nouvelle foulée.

 

 

Il pleurait parfois, une gorgée de soleil entre les lèvres. Les yeux humides et le front radieux dans l’azur.

 

 

L’incertitude devint sa plus sûre patrie. Il s’y couchait comme on s’allonge sur une mousse tendre et rugueuse. Laissant parfois quelques marques sur le visage. Blessant tendrement sa chair encore trop ferme. Mais il brillait au-dedans. Comme jamais. Un éclat qui perçait sa peau fragile et translucide qu’avait écorchée le monde.

 

 

Ses larmes effritèrent les murs. Et il fut libre de toute perspective. Vibrant d’espace. Et de rire. Tout prenait place. Et s’effaçait. Demeuraient la joie, la présence. Et la découverte des horizons impratiqués. La saveur au-delà de toutes frontières. Et lui regardait. Sans y croire. Et se laissait mouvoir. Sans volonté. Avant de s’agenouiller sous le vent. Et laisser mûrir son innocence incandescente. Noyé dans son puits d’extase. Emmuré à l’impensable. A l’impossible regret du marcheur opiniâtre saisi par l’abandon.

 

 

Il devint sans qualificatif ni attribut. La tâche qu’il s’était assigné (en secret) à l’aube du voyage. Laissant être ce qui le traversait (et ce qu’il traversait). Devenant passage temporaire. Passager provisoire. S’abandonnant à l’évanescence des formes. Confiant en leur essence unique. Sur le point de faire naître l’être sans trait.

 

 

L’horizon referma alors les 4 coins de la terre. Et condamna toutes les impasses à s’ouvrir. Au creux du ciel, l’asphalte blanc se déroulait. Avec envergure. Il s’agenouilla face contre terre. Et son visage lentement se redressa vers le ciel. En chaque forme, une bouche lui souriait. Comme l’évidence d’une présence. Eternelle et bienveillante.

 

 

Homme de vent. Et de poussière. Céleste jusqu’en ses fragments. Debout contre la pluie, il n’attendait plus. Mais souriait au soleil désenfoui qui bordait ses larmes. Au bord du ciel, il contemplait enfin Sa demeure. La rive sans rivale. Paumes ouvertes sur l’azur. Doigts dansant sur la terre. Ongles noirs affranchis de toute saleté. Il remercia ses mains sans pareilles. Des traits et des traces sans visages à ses yeux rieurs. Le visage agenouillé dans les replis du ciel, il s’étirait à la lumière. Et ses épreuves d’acrobate glissèrent à ses pieds. Sous la corde qui le ligotait.

 

 

Il se démit de toutes positions caricaturales. Ancra son écoute au silence. Et la nécessité devint juste. Soustraite de sa périphérie. Détaché de l’aube comme du crépuscule, des jours clairs comme des nuits étoilées. La besace vide et les souliers légers. Sans viatique sur l’épaule, il s’en fut. L’esprit libre et le cœur désencombré. Avançant avec (encore) quelques poussières d’entrave à ses pieds. Mais guidé par l’espace. Plus sûr que jamais de la destination. Rêvant de devenir le seuil du refuge pour tous ceux qui cherchent un abri, tous ceux qui ont quitté leur ghetto et erré trop longtemps le visage penché sur leurs souliers. Pour les redresser d’une main agile et les instruire de l’autre à l’hôte qui les appelle en silence depuis des siècles. 

 

 

Mais sa présence oblative et renfrognée déconcertait toujours ses frères aveugles. Il lui fallait encore se dévêtir. Renoncer à toute persuasion. Abandonner toute volonté. Toute aspiration personnelle. Se désencombrer jusqu’au désir même de se révéler. Pour que le mystère brille en toutes circonstances. Derrière ses lèvres. Et son rire. Dans sa main. Et ses larmes.

 

 

Encore trop entaché de lui-même, il encombrait la transparence. Incapable de se défaire de son ultime costume. S’agenouillant avec encore trop d’orgueil. Et s’éreintant à refléter la lumière comme un forçat. Il se laissa alors dériver et fut saisi par l’accueil inconditionnel, seule porte à tous les désencrassements. S’autorisant aux taches et aux plus épais obscurcissements. Au plus dense de l’obscur, les souillures se désagrègent. Et un autre ciel s’ouvrit bientôt par-dessus l’ancien. Plus large et plus limpide. Un azur clair et sans trace.

 

 

Le ciel revêtait (enfin) son habit pourpre. Son soleil transparent. Et sa lumière rayonnante. Eclairant le dédale des passants errant sur l’horizon. Dans l’espace infini où la matière se déploie, libéré des chaînes qui le retenaient au petit tertre dont il se croyait roi. Et sur lequel il régnait jadis, replié sur ses peurs et mendiant au monde un peu de sollicitude pour (le) maintenir (sur) son trône précaire. Accaparement déraisonnable des terres conquises de façon maladroite et souvent si féroce. Perspective erronée de tous les rois-mendiants.

 

 

Aujourd’hui, il vagabondait sur tous les fiefs dont il ne possédait que la jouissance, abandonnant aux propriétaires la croyance en leurs titres. Descendu enfin parmi son peuple, en compagnie des princes et des mendiants. Des marchands et des prostituées. Tous les héros et les damnés de la terre pouvaient à présent s’inviter à sa table. Les messagers des dieux et les mécréants. Les saltimbanques et les fonctionnaires. L’office était ouvert à tous. Fils du même fil. Enfants du même bol. Attablés ensemble. Mus par le même désir de complétude et de paix.

 

 

Après avoir aiguisé l’oreille qui ne lui appartenait pas, l’écoute s’était affûtée, rendant familier toute l’étrangeté du monde.

 

 

Lui qui autrefois rêvait d’une haute destinée, avait visité les sphères de l’en-bas, s’y était enfoui avant de renaître dans le ciel qui avait recouvert ses pas. La terre lui avait révélé tous ses mystères. Et à présent le chemin pouvait bien le mener là où la misère était à son comble, la demeure était habitée. Et le ciel imperturbable resterait intact malgré la boue, le sang, la sueur et les larmes qu’il allait sans aucun doute encore croiser ici et là. Il se tenait debout sans gloire. Abandonnant aux yeux imparfaits honneurs et succès. Pouvait enfin marcher nu sans s’interrompre. Sans discontinuer de son labeur d’homme inachevé.

 

 

Au cœur du monde, parmi les hommes, les arbres, les herbes et les bêtes. Habitant le ciel et la terre. Marchant (toujours) sans destination. Laissant le vent guider ses pas vers nul ailleurs. Au cœur de la présence immuable. Le corps brinquebalant pourtant, porté par les mille mouvements, allant là où on le réclame. Pris dans la masse merveilleuse et chaotique, fragile et si puissante. Vie d’incessants mouvements, tirée ici et là. Conduite tantôt vers le haut, tantôt vers le bas, tantôt à droite, tantôt à gauche. Et l’esprit silencieux et tranquille, dégagé de toutes implications, observant ce décor mêlé et changeant, le furieux engrenage agrippant et malaxant les chairs en les soumettant à ses lois implacables.

 

 

Acrobate de la terre et du ciel. Immobile sur son fil. Se laissant caresser par le vent. Jouant avec les charrettes de phénomènes qu’il amène, pousse ici et là avant de les emmener ailleurs. Toujours indemne de tous les mouvements.

 

 

Une lampée de ciel. Une gorgée de terre. Des silhouettes et des horizons circonstanciels. Et toujours le pas nu.

 

 

 

Confidences itinérantes 

Un fil. Deux fils. Trois fils. Et les nœuds se tendent. S’emmêlent. Poursuivent leur enchevêtrement. Et notre entrave. Funambules sans fil. Voilà notre vocation. Notre mission. Et notre chemin.

 

 

Des ombres. Et des ombres. Que d’ombres sous le soleil! Et les poteaux d’angle qui recouvrent notre abîme. Et nous voilent la connaissance des gouffres.

 

 

Ni abîme ni passerelle entre le monde et nous. Mais un même univers constellé de gouffres et de liens. Et aucune carte pour se frayer un chemin.

 

 

L’œil soupire. Tandis que la bouche crie ou murmure. Le silence et le ciel sont inaccessibles. Hors de portée pour les Hommes qui s’éreintent à l’escalade.

 

 

Que le vent pousse donc nos terres encombrées ! Et que nos habitants nous désertent ! Congédiés par nos pairs. Et relégués aux égouts. Le juste interstice de notre destin. L’ensablement est la seule consigne pour ouvrir le ciel à la terre. Mais peu s’y aventurent. L’asphalte est si confortable. L’essoufflement et l’asphyxie, voilà la crainte des foules ! 

 

 

Le corps repu. Et le cœur décharné par l’opulence des jours. Mais la famine du cœur laisse toujours les yeux affamés. Gonflé d’insignifiances, l’homme aime se complaire sous les réverbères. Mais pâlit toujours à l’aune des étoiles. Le cœur humain. Si frivole au dehors. Et si tragique au-dedans qui jette partout sur la terre son sang glacé. Avant que ne sonne le trépas – que d’heures lasses où l’on succombe ! 

 

 

Les âmes empaquetées – engoncées dans leurs semelles – cheminent ainsi sur leur sente bordée de quatre murs. Suivant avec tristesse leur funeste destin. Parant leur ignorance d’oripeaux. Et derrière les rides, le sillon des années. Et le souci des jours.

 

 

Qui connaît la pauvreté souveraine au pays essentiel ? Au front des beaux esprits se terre l’âme inculte ! Quelques étreintes accueillantes nous sauvent parfois du naufrage. Et le sourire du monde de nouveau nous enchante. Mais derrière l’espoir, la farce nous ravage. Et nous humons la vérité qui s’éloigne devant nos pas trop volontaires. Blâmant la maigre consolation des hommes qui se penchent vers nous, les yeux ouverts et le cœur ailleurs, songeant sans doute à des malheurs moins lointains. 

 

 

La pendule nous condamne toujours au défilement des aiguilles. Et assassine nos heures. Et nous, malheureux, continuons d’espérer. Entre le souvenir et l’attente. Assis devant l’horloge. Secoués d’impatience et de nostalgie, incapables d’habiter chaque particule du sablier. Insoucieux universels, nous arpentons les heures. Nous occupons le siècle, à la mode de notre temps. Et cet éternel ressassement qui éloigne la paix que le cœur appelle sans fin. Ainsi passe le temps. Et aux jours sombres succèdent les jours clairs où le soleil nous enivre. Et aux jours justes, notre cœur se repose enfin de son labeur coutumier. 

 

 

La gloire oscille toujours entre les fontaines. Et nous renâclons toujours à poser notre regard contre la source. Notre vie durant, nous nous exerçons. Nous nous épuisons à l’âpre labeur de l’Homme. Et à notre mort, le vent dispersera nos cendres. Et tous les visages s’éloigneront, en protégeant leur front de cette poussière. 

 

 

Nulle grâce pour les spectacles du monde. Des jeux ignorants et des mises à mort sur une scène inoffensive. Comme si nous étions les innocents bourreaux de nos jours lointains. Mais l’échafaud ne conduit ni au supplice ni au tombeau. Mais au ciel pourfendeur d’espoir. 

 

 

Nous nous évertuons à bâtir des forteresses de sable. Notre éternité s’étend à quelques décades. Et nous brandissons notre gloire ? Pourquoi faudrait-il mourir d’espérance ? 

 

 

En bordure de ciel, fleurissent (par millions) des carrières d’étoiles empilées où patientent les âmes trop sages. Inintrépides. Il nous faut creuser. Creuser. Car le précipice attend notre saut pour s’inverser. Ainsi toute vie est la vérité qui se creuse. Et nous révèle. 

 

 

La grande affaire est là devant nos yeux. Et sous nos pas. Si proche de notre main qui ne saisit que du sable. Des ombres. Des lumières. Et notre main tremblante qui effleure l’interstice où sommeille notre vrai visage. 

 

 

Quand les cieux s’estompent, les yeux éblouis par le pavé rugueux sur l’ineffable marelle des enfants sages sautant de la terre au ciel, la craie s’efface alors sous la pluie. Et nos pas cherchent leurs traits à la saison des rires. Quand le cœur palpite enfin à l’unisson du cosmos, l’âme hébétée reconnaît sa vérité. Mais dans nos labyrinthes, nul dédale heureux. Des impasses, des façades, des badauds qui geignent, raclent la terre et fracassent les murs pour agripper sous leurs ongles à vif un peu de poussière. 

 

 

Au seuil des masures, aux fenêtres des temples, sur tous les horizons du monde, nulle main tendue. Mais des rires broussailleux et ignares qui éclatent au visage. Et derrière la huée des masques, la peur du miroir nous étreint. Seul, l’écho des déserts répond à notre cri. Et nous invite à fouiller notre chair pour découvrir les mille doigts qui nous relient aux bras qui nous portent, nous réconfortent et encouragent nos pas. Chaque homme avance ainsi sous l’ombre de l’étoile qu’il cherche. Quelque part sous la voûte, voilà notre égarement. Et notre salut. 

 

 

La vie serait-elle donc un rébus dont nous serions l’énigme ? La solution dispersée en nous toujours se creuse. Et l’issue fatale repose entière – toute entière – non dans la question mais dans celui qui la pose. Le plus précieux se tient à notre portée. Mais pour quoi se soustrait-il à notre main, à nos lèvres et à nos yeux ? Pourquoi l’odieux s’ébroue-il sur nos visages ? Ne voyons-nous pas derrière nos masques le radieux s’impatienter du ciel à sa portée ? 

 

 

Le ciel abrite un secret. Une légende peut-être. Un monde englouti qui ne peut disparaître. Une foison d’orchidées pour les sages et les innocents. Un butin d’étoiles qui se tissent en silence depuis la nuit des temps. Et qui éclosent chaque matin à l’aube pour tous les yeux vierges de la terre. 

 

 

L’éternité attend et scrute l’insaisissable dans nos mains. 

 

 

La lumière advient souvent au plus sombre. Déchirant notre souffle qui s’ouvre à l’abîme. Comme une éclaircie sur la peau tremblante du monde. 

 

 

Qui sait qu’une porte à côté de l’horizon attend notre pas ? Et à son seuil, nulle enseigne. Mais un long couloir bordé de chandelles. Un étroit désert de braise et de glace où s’effacent sur les peaux martyres tous signes de distinction. Un espace qu’il faut franchir nu – dépouillé de toutes parures et de tout orgueil – pour accéder au territoire insécable bordé d’invisibles frontières. 

 

 

Les hommes arpentent le monde en quête d’un manuel. En assurant à peine leur survie, claquemurés entre leurs peurs et leur ignorance. Mais il n’y a nulle serrure à la porte. Et nulle porte sur le chemin. Et nul chemin dans le paysage. L’œil doit se promener en toutes contrées. S’arrêter, baguenauder, confesser ses larmes aux prunelles qui lui font face, explorer, découvrir. Ne trouver aucun signe tangible de sa présence. Et en rire jusqu’à l’épuisement. Chaque cœur se disloquera ainsi sous la cognée du vent. Et s’émiettera en pierres. Et sous les ruines, mille cimetières s’évanouiront. Et nous pourrons alors marcher ensemble parmi les fleurs dans des allées d’herbes folles. 

 

 

L’origine des jours n’attend aucun siècle pour éclore. De l’entrave naît toujours le ciel. Que l’on peut déjà entrevoir entre les barreaux. Mais comment défaire ses ailes de cette geôle de glace ? En suivant sa pente. En creusant son sillon. Car le ciel se déniche dans la terre. Et inversement. Le ciel ne peut se trouver en levant les yeux. Mais en les abaissant au plus bas. Alors le ciel s’ouvre et descend. Le cœur s’approfondit et se creuse. Et aussitôt le ciel s’y engouffre. Et l’âme s’élève. Pour enfin vivre à hauteur d’homme. 

 

 

La vigilance demeure notre plus haut rempart. Il nous faut monter sur ces créneaux et s’offrir aux flèches. Et de ce présent naîtra la récompense. Une liberté sans blessure. 

 

 

Au cœur de l’antre se dévoilent les origines qui façonnent le chemin. Et la promesse d’une aube toujours moins épaisse.

 

 

La vérité se manifeste à la chair et à l’esprit de façon spontanée par le corps et le langage. Toute réflexion, toute volonté et toutes méthodes en éloignent. Et en retardent la venue. Mais l’erreur qui n’abrite aucun mensonge est le lieu où naît la vérité en marche. 

 

 

Notre destination : l’oubli et l’effacement. Le terreau des beaux jours. Et l’éternelle découverte du rien. Après tant d’amassements… l’ultime est insaisissable… Au seuil de l’aube sans nom. Quel soleil pourrait briller plus fort ? 

 

 

Le ciel pourrait soupirer de notre aveuglement. Mais il nous aime sans exigence. 

 

 

Au bord des frontières se terre le silence. Et derrière nos abîmes, il attend notre traversée. Le chemin s’initie toujours entre les pierres, petits tertres d’où il faut s’élancer. Mais aucun abîme à parcourir. L’abandon est le seul franchissement. Alors de l’innocence peut naître la candeur du jour. Mais on ne peut rien dire du Tout. Moins que rien, il y a le silence. 

 

 

La terre pourtant s’encombre toujours d’échafaudages et de projets de construction. Mais les yeux s’amusent de cet élan vers le ciel. Le sable est toujours si peu propice aux édifications. Les fêtes pourtant succèdent toujours aux guerres. Mais les batailles deviennent célébration. Et les célébrations des batailles. Et nul ne s’en émeut. Les yeux humides n’ont plus cours. Les sourires vainqueurs comme les visages balafrés participent à toutes les apothéoses. La perfection du monde est à l’œuvre. La famine et les épidémies prolifèrent. La matière est soumise à rude épreuve. Les silhouettes trinquent. Les mains s’agrippent. Les corps se débattent. Mais les âmes ne sont-elles pas libres ? Les blâmes s’estompent. A quoi bon, en effet, protester ? Et condamner les mains innocentes ? Nul ne comprend. Mais la compréhension advient. Et les larmes coulent sans tristesse. L’acquiescement aux circonstances. Seule vérité de l’instant. 

 

 

Se défaire de toutes les plaies du monde n’endiguera jamais l’origine du sang. Et tous les saignements assassins qui nourrissent la terre, cette fange qui alimente des générations de vermines et de cloportes rampant sur les routes en quête d’un plus digne destin. 

 

 

Derrière le dessein des jours, Dieu à l’œuvre qui à travers nous se cherche. En quête de notre reconnaissance. Et qui nous susurre qu’il guette, à travers nos épreuves, un espace de nudité et de dépouillement pour éclaircir un passage et apparaître dans nos pas, nos gestes et sur nos lèvres afin d’éclater au grand jour. 

 

 

Sur le parvis des terres blanches, la nudité s’avère l’unique vêtement de circonstance. 

 

 

La métamorphose à l’œuvre est silencieuse et déroutante. Incommensurable. Révolution perceptive que nul ne peut façonner. Que nul ne peut s’octroyer. Ce sont les mouvements phénoménaux qui cisèlent cette com-préhension. Il n’y a définitivement personne. Le monde est dépeuplé. Hormis ce magma phénoménal aux mille mouvements simultanés. Et cette présence dans laquelle tout prend place. 

 

 

Nos rêves d’azur ne sont rien. Qu’un songe limité dans l’espace que nous sommes. Mirage de tous les escaliers. La corde raide demeure invisible et mystérieuse. Et vers son faîte, on se hisse déjà. 

 

 

Tout itinéraire est un dédale d’impasses. Entre les murs se tient (et de-meure) la vérité. Et seule la vérité peut contenter le cœur de l’Homme. 

 

 

De piège en piège, la lumière captive réapparaît toujours, plus intacte qu’au premier jour. Et si l’on s’égarait par mégarde, le chemin nous offrirait en vérité nos propres pas vers l’essentiel jusque-là ignoré. 

 

 

On n’est jamais qu’en soi-même. Tout est à l’intérieur. Le reste est inaccessible. Et seul l’espace décide des gloires. Et des infortunes. Siège de toute compréhension. 

 

 

Avant que les évènements ne deviennent lisses. Présence ou absence. Tout est contenu. Et qu’importe ce qu’elle contient lorsque l’on penche vers l’écoute. L’œil s’en émerveille sans exigence. Indifférent à tous spectacles. Le monde s’efface alors d’un trait d’irraison. Ou de sagesse. 

 

 

Tout s’émerveille de beauté. Dans la solidité du regard. Et la précarité des yeux. Comme si à la source du silence se tenait un monde secret que nul ne pourrait voir sans se dévêtir. Et au point extrême de la nudité peut alors naître la solitude de l’être. Tête à tête du Soi avec lui-même. Les pensées cessent. Les représentations s’étiolent. Le monde se vide de toutes existences. Le néant se remplit de présence. Ne subsistent que le regard et le sentiment si intangible d’exister. Au-delà de tous les phénomènes, l’être – tant recherché – s’habite à chaque instant davantage. Insaisissable. Monde de silhouettes désossées où l’on cherche encore parfois avec tant de maladresse une âme proche. La proximité d’une âme (vivante). Toujours en vain bien sûr. Le monde se meurt. L’Autre devient invisible. L’Autre s’anéantit. Et ne subsiste que cette solitude si outrancière. Le désert des formes. Et la crainte des mirages parfois. Et si ce regard n’était qu’une hallucination ? 

 

 

Le doute s’étire jusqu’à l’incompréhension. Jusqu’à l’épuisement de l’incompréhension. A quoi bon savoir ? On ignore. On est ce regard si impersonnel qui ne peut ni goûter, ni blâmer ce monde et ses hallucinations. Un regard hors de portée où tout est à sa place. Et demeure sans importance. Une présence hors des siècles qui ne se conquiert qu’avec la grâce de la nudité. Tout est juste. Et tout semble faux. Idées, sentiments, rencontres. Mouvements sans âme. Qu’importe ! Être s’auto-suffit. Avec parfois la nostalgie du personnage qui cherchait en lui et dans la folie du monde quelques récompenses. Quelques compensations à son incomplétude. 

 

 

Extinction de toute quête. De toute question. Monde si peu habité. Et monde si plein. Où le néant pourtant semble si présent. Qui pourrait com-prendre ? Ce si-plein-de-solitude que le monde rejette. Et oublie. 

 

 

On se défait de toutes possibilités. De tous espoirs. De toutes espérances. De tous gains. De toutes pertes. On se défait de toutes caractéristiques. On n’existe plus. Et on existe si pleinement. Avec des attributs que nul ne pourrait comprendre. En vérité, on existe sans attribut. Sans les attributs que s’empresse de revêtir le monde pour combler ce sentiment si faible d’exister. Le rien devient tout. Et cela semble fou. Et ce sentiment même de folie est englouti dans l’être. L’être qui pulvérise toutes les tentatives de le saisir, toutes les tentatives d’y échapper. L’être où le temps n’existe plus. Où les idées – toutes les idées – deviennent caduques. Où l’en-haut est jeté parfois si bas que l’en-bas s’étire de toutes parts. Où le vrai peut être faux et le faux si juste. Où le non-juste devient si vrai et si juste que tous les repères de la raison explosent. L’être où le monde se dissout. L’être qui anéantit et contient toutes choses. L’être, cet indicible regard qui accueille en lui tous les phénomènes. Tous les mouvements. Les non-phénomènes. Et les non-mouvements. L’être dont on ne peut rien dire. Et toutes les tentatives pour le décrire en éloignent. Même si la distance est abolie. L’être si vide qui contient tout. Où tout se déroule en lui. Lui, si immobile et si silencieux qui ni n’approuve ni ne désapprouve. Qui est là. Simplement. Si indifférent et bienveillant à la fois pour nos expériences du monde. Le monde se défait de toutes substances. Et ne reste rien. Hormis ce sentiment d’être. Malgré la ronde incessante des évènements. Des mouvements. Cette énergie fluctuante et mobile qui court partout où règne le manifesté. Et cet être d’arrière-plan où tout se produit sans que rien ne subsiste. Seule permanence. Unique présence dans ces univers fantomatiques. Rien en dehors de ce sentiment d’être ! 

 

 

Eternité, hors du temps. Etreté, hors du monde. La vérité se manifeste ainsi dans sa présence habitée. Comme dans son absence ressentie. Présence nue. Dépouillée de tous désirs. De toutes intentions. Laissant jouer la perfection du monde à l’œuvre. Laissant se défaire l’ailleurs pour être là. Sans rien à offrir. Ni à recevoir. Sans rien à apprendre. Ni à enseigner. Être. Silence. Plénitude. Invitant la célébration à ses heures. Habitant simplement le silence, sans nul hôte nécessaire. Être, rien, l’espace, le monde et le personnage comme un seul (et même) Tout. 

 

 

 

Viatique 

Existe-t-il une route pour ceux qui n’appartiennent au monde et ignorent la destination ? L’herbe foulée sous tes pas pourra-t-elle repousser jusqu’au ciel ? 

 

 

Nulle place en ce monde. Toujours à marcher dans le vent. 

 

 

Ton regard perdu découvre le soleil lointain. Et la nuit passagère. Le ciel d’ici-bas. 

 

 

On aimerait parfois se hisser sur les épaules du destin pour contempler sa chute dans le lointain. Mais la clé sous la voûte s’éloigne toujours au son de nos pas trop volontaires. A l’orée des sens, l’invisible demeure sans accès. Malgré notre rêve d’apaiser notre faim de nudité. 

 

 

Les délices du pire. Voilà où mène notre errance. Quelle charge portons-nous pour cheminer ainsi ? Est-ce le poids des origines ? Quand pourrons-nous couper les racines et allonger notre regard pour porter le ciel en nos mains ? 

 

 

Ni terre ni ciel. De la lumière et des nuages. Des larmes et des lèvres closes. Et parfois un rire sans borne. Infini. 

 

 

Nulle part. Voilà notre origine. Et notre destination. Et nous autres, malheureux, nous nous acharnons à maintenir le cap en chemin. Quelle désorientation ! Le chemin est un dédale de forêts sombres. Et on s’éreinte à la coupe, taillant à la hache jusqu’à l’obscur de nos pas. L’espoir est une ornière où le pas glisse. 

 

 

L’horizon s’ouvre aux mains ouvertes. Nos appuis solitaires, les seules béquilles pour nos pas. Sur cette terre, nul horizon. Et au fond du ciel, nul asile. Mais une échelle à chaque pas. Et toutes les passerelles du chemin. 

 

 

Semelles de vent et bouche ouverte au soleil, un pas encore dans l’abîme et l’autre déjà ruisselant de joie. Sans terre ni ciel. Un pas après l’autre. 

 

 

Le mystère s’efface sur le chemin de pierres. Et l’ailleurs impromis s’envole. Si tu ouvres la porte, la main tremblante et le pas vacillant, tu te perds et tu rejoins l’absolue incertitude, la liberté aux mille horizons. 

 

 

Et si tu fermes la porte, tu rejoins le couloir étroit, ton labyrinthe sans échappée. 

 

 

Nulle brisure des dalles sous le pas léger qui trace sa sente sur les nuages. Mais un ciel resplendissant où brillent la lune et les astres. Où le vent applaudit à chaque foulée, émerveillé de notre égarement dans l’azur qui s’étend jusqu’au-dedans de la terre, au plus noir de l’obscur, illuminant l’incompréhension des paysages. Et de la traversée. 

 

 

Nul besoin de guetteurs sur l’horizon dans une contrée sans conflit ni hostilité. Inutiles le monde agglutiné, l’amassement des lampes et des car-tes, des malles et des trésors pour le voyage. 

 

 

Un feu sans paille. Des vents sans nuage. Des nuages sans pluie. Un ciel sans soleil. Un soleil sans espoir. Un espoir sans crainte. Et des cascades de pleurs éclaboussent tes joues. Et aiguisent ta joie. Mais tu marches encore. Voilà ce que les saisons t’ont appris ! 

 

 

En ton exil, une contrée sauvage, peuplée de songes et de fantômes qu’il te faut apprivoiser à main nue. Le pas mobile. Et le regard flottant alentour. L’œil libéré de l’entrave, posé sur l’espace entre le ciel et la terre enveloppe et traverse toutes formes. Voilà notre unique boussole. 

 

 

Nulle étoile à suivre. Nul ciel à atteindre. Mais de la poussière à éparpiller sous les pas. Pour ouvrir le ciel à la plèbe. Un passé sans patrie. Un avenir sans horizon. Libre d’unir ton pas à l’instant. Le talon sans certitude sur le sol suspendu. 

 

 

Une lune. Et un ciel clair. Voilà notre dédale. Une étoile au loin. Notre nuit ancienne. Et notre avenir ? Sans horizon et le pas joyeux. 

 

 

Dans le creux se dessine la cime. Et parmi les sommets se déniche la source. Et de la source jaillit le chemin, les monts et les vallées, les noces du pas et du paysage où nulle aspérité ne peut écorcher les semelles. Mais quelle âpre ascension pour trouver la justesse à chaque foulée ! 

 

 

Abandonne-toi au mystère. Et tu seras guidé en tous lieux. La déroute est en définitive le seul chemin. L’unique voie de la délivrance. Le monde pourrait nous couper les ailes et nous briser l’échine, le chemin renaîtrait. 

 

 

Dépasse l’audace. Et tu trouveras le vrai courage. Si tu veux t’enterrer, garde-toi des ombres. Qui peut vivre sans chute ni envol ? Sans espoir ni crainte ? Où poser son pas ? A l’exacte place ? Mais en quels lieux ? Tant de mondes se côtoient. 

 

 

Le souci de soi mène toujours aux prunelles alentour. Et le reflet des prunelles à la désillusion. La désillusion à la fouille. Et au cœur de la fosse, que se passe-t-il ? Il nous faut creuser pour connaître la réponse. 

 

 

N’écarte rien. Remplis-toi de tout ce qui se présente. Et tout s’effacera. Ton dénuement sera alors richesse. Invitant tous les possibles dans ta main ouverte. 

 

 

Aie l’audace de te laisser surprendre. D’aller les yeux fermés vers ton enfantement. Ne crains ni les découragements, ni les infortunes. Ni la folie, ni le désespoir. Laisse-toi traverser. Le désencombrement est déjà à l’œuvre. N’aie crainte de te fourvoyer. Au fond des ornières. Au fond des fossés, des ailes t’attendent. Pour t’envoler vers le fol azur qui s’impatiente de ta venue. 

 

 

Des pas trop lourds sur la terre. Ainsi marchent les hommes dans leur sillon. Croyant suivre l’azur derrière leur horizon. Espérant l’atteindre. Et le reculant toujours. L’azur survient par mégarde. Il ne peut se dévoiler aux prunelles laborieuses et avisées, aux pas lourds et geignards. Il se révèle à ceux qui se sont délestés jusqu’à l’os. N’épargnant ni leur chair. Ni leur âme. Allant jusqu’à froisser tout espoir de lumière et qui avancent tremblant dans le noir, effrayés de tant folie, poussés et guidés à chaque pas par une folle nécessité… errant ici et là sans repère, sans certitude, sans identité ni destination. Rien. Et libres jusqu’à l’ivresse. 

 

 

Avant d’entrer dans la grande demeure, tout doit-il voler en éclat ? La porte serait-elle donc si large et si étroite, si proche et si lointaine pour notre œil rivé à son seuil ? Comment la franchir ? Serions-nous donc le passeur, la porte, le passage, et l’espace alentour ? 

 

 

La grande âme du monde s’ouvre à ta besace. Et la voûte étoilée invite tes pas au sentier éternel. Prends garde en chemin de ne rien amasser. Ne cherche le mystère de tes ailes. Mais allège ton pas. Démunis-toi du connu. Traverse incertitudes, doutes et effarement. Et derrière les peurs inébranlables de l’effacement surgira le territoire. 

 

 

Laisse-toi apprivoiser. Submerger. L’enfantement et l’évidence sont déjà à l’œuvre. Devant la sagesse millénaire et les paroles ancestrales de ton peuple, nul envol possible. La maladresse prend toujours racine à l’ombre des êtres. Et toutes les impasses y fleurissent. Regagne donc le désert. Et attends l’élan que t’offrira le ciel. Il ne s’expose qu’aux marcheurs solitaires et sans repère. Perdus déjà à eux-mêmes. 

 

 

N’imite jamais les sages. Regarde-toi. Et chemine en ta compagnie. Sans destinée précise, les pas découvrent la direction. Sans intention, les gestes deviennent justes. 

 

 

Oublie les promesses de l’azur. Néglige les empreintes que tu t’es efforcé de conserver. Ôte toutes tes armures. Et marche nu. Un jour, la vérité se tiendra dans tes pas. 

 

 

Le réconfort advient sans prémices. Au seuil de l’abandon, poursuis ta marche. Réclame ton dû de tendresse et d’alcool. Et pars. Abandonne tes parcelles et tes barricades. Tes terres infertiles. Délaisse tes fauves et tes molosses carnassiers, gardiens des temples d’antan. Oublie les joutes d’autrefois. Et les querelles où tu excellais. Oublie l’amertume. Néglige les accaparements. N’engrange que les forces du vent. Et vas. Libre, tu seras. 

 

 

Abandonne les mains à leurs supplications. Abandonne les visages à leurs grimaces. Sois digne sous l’averse. Et honore les chemins que tes pieds nus traversent. Ferme les yeux aux jours abondants. Oublie les escaliers de la gloire. Et contemple tes pas sur le sable. Tes empreintes dans le désert. Ne juge pas la hauteur de la dune qui te fait face. Avance un pied après l’autre sans te soucier des oasis et des palmeraies. Des caravaniers criards dans les souks. Néglige leurs marchandises. Redresse ton ossature. Tu habites déjà le ciel. Et chaque maison sera bientôt ton foyer. Ne néglige aucun bagage. Pars avec ce que tu es. Le voyage œuvrera à ton délestage. 

 

 

Les circonstances nous honorent. Toujours. Nous invitent à leurs exigences. On a beau détourner le regard. Si l’on ne s’y soumet, elles insistent. Persistent jusqu’à nous soumettre à l’obéissance. 

 

 

Allège ta mémoire. Et tu rendras ton pas plus léger. Oublie les empreintes. Et les plaies ciselées par les circonstances. Abdique la mémoire. Aiguise l’aisance de toute incertitude jusqu’au seuil de l’émerveillement. Entends le cri du destin qui t’appelle. Et vas. Le cœur sans crainte ni chamade. Poursuis l’œuvre qui naîtra entre tes mains. N’écarte rien de la sente. Poursuis l’accueil jusqu’à la désespérance. Et tu franchiras le territoire où la joie est souveraine. 

 

 

Au-dedans de soi demeure la matrice des matrices. N’en force pas la porte. Mais laisse-la s’ouvrir à tes pas. Oublie la consistance du regard. La cohérence des pas. La solidité du monde. Et abandonne-toi au chemin qui scellera la victoire sur toutes les débâcles. Défais l’abîme de tes pieds écorchés. Et tu fouleras le territoire. 

 

 

Renonce à toute prétention. A toute intention. Seules les circonstances ordonnent. Et tu verras tes gestes jaillir de la situation. Déglutis ton espérance. Ou éructe-la ! Et avance sans crainte. L’immobilité au bord de tous les chemins te guidera. Et égayera ton pas. 

 

 

Le mystère si fécond en énigmes. En questions. Et le chemin des réponses si sinueux. Nous usons nos semelles à toute raison. Sillonnant hagards le dernier tronçon de la confiance et de l’errance. Au seuil précis de la destination. Qu’importe alors que nous y entrions ! Qu’importe, la direction. Déjà l’immobilité. La volubilité des semelles. L’effervescence des pas. En haut. En bas. Au-dedans et au dehors. Les excès et les retraits. Les circonvolutions. Les angles trop droits. La course. L’arrêt. Et le départ comme lieu d’arrivée. Et la marche. Le rythme. Et le souffle. Le regard qui écoute et unit. Désagrège les points. Qui deviennent symbole. Métaphore. Sentence. Semence. Pagaille. Ordre préétabli. Démantèlement. Réorganisation. Connivence. Complicité. Duplicité parfois. Accord enfin. Et réconciliation. 

 

 

Pourquoi s’enorgueillir de ses traces ? Qui en ce monde entend l’appel du vent ? La vérité brille-t-elle derrière nos prunelles ? Le regard a-t-il besoin de silence ? Peut-on incarner l’espace ? La paix se joue-t-elle de tout combat ? Existe-il une main dans le ciel (à portée de tous) ? Qui rencontre-t-on dans la solitude ? L’Absolu s’apprivoise-t-il ? L’innocence n’appartient-elle qu’aux gestes justes ? La solitude peut-elle s’habiter ? Quel œil nous observe quand nous regardons ? Le monde peut-il dérouter ? A qui confier son pas ? Y a-t-il un socle sur lequel s’appuyer ? Le chemin a-t-il un sens ? Comment se dévêtir jusqu’à l’os ? Qui aime-t-on derrière ceux qu’on aime ? La liberté se conquiert-elle à mains nues ? Le monde est-il une illusion ? Quel écran nous sépare du monde ? Le ciel est-il toujours hors de portée ? Quel bagage permet-il d’être soi-même ? 

 

 

Tant de traversées rieuses. D’âpres saisons. De déserts. Et de sols chargés de passants. Tant de pas harassants. De soleils inhabités. De larmes versées. D’horizons parcourus. Et de bouches agrippées. Tant de mains tendues. De poings serrés. Et la danse incessante des pas. Cette danse s’arrêtera-t-elle un jour… et pourras-tu trouver ton vrai visage avant le terme du voyage ? Embrasser Ses lèvres cachées dans les replis de l’azur ? 

 

 

Tant de visages. Et de supplices émiettés. Tant de rivages. Et de contrées. De pas hébétés sous l’averse. De rires gorgés de soleil. Tant de ciels parcourus. D’égarements et d’impasses. D’averses et de saisons froides. Tant de silence. Et d’espace. D’amassements et d’encombrements. Reconnaîtras-tu Son sourire parmi les silhouettes sans grâce qui s’affolent au seuil de l’abîme ? Dans quel horizon as-tu dissimulé ton mystère ? 

 

 

Regarde l’obscur. De tes pas. De tes gestes. Et demande-toi : quelle ombre pourrait m’inviter à la lumière ? Marche sans t’attarder sur ton passé. Avale la sente sans un regard pour les paysages parcourus. Ta seule empreinte est ton pas (présent) qui s’efface déjà. 

 

 

Seules les circonstances façonnent le chemin. Et tes nécessités, l’itinéraire. Le reste n’est que paysages. Décor pour le pas. Ne t’attarde sur aucune silhouette. Soulève-les d’un regard. Et poursuis ton errance. Le vent sera ton seul guide. 

 

 

Efface-toi jusqu’à la disparition pour t’emplir de singularité universelle. Alors tu seras toi-même. Désencombre-toi. Et fais-Lui place. Il n’est d’autre alternative. Mais inutile de précipiter la désabondance. Elle adviendra à l’heure juste. Aussi laisse agir et ne te soumets qu’aux nécessités de l’instant. Sois (simplement) à l’écoute de ce qui surgit au gré des circonstances. Et la destination s’offrira. 

 

 

Nulle rive à atteindre. Nul territoire à conquérir. Nul ordre à légitimer. Mais un espace à accueillir. Et se laisser désencombrer. Renoncer au désir même de nudité. 

 

 

A la saison du désamour, ne te précipite vers ton refuge. Tes allées charbonneuses. Tes contrées scintillantes. Fais face de toutes tes lèvres. Et le baiser te sera donné. 

 

 

Pourquoi ensommeilles-tu les anges qui frôlent ton regard ? Et pourquoi t’égayes-tu des tristes masques qui te dévisagent ? La terre se couvre de mirages quand tu implores le ciel. Emiette tes grimaces. Et la grâce te sera accordée. 

 

 

Ne pressens-tu pas le manque qu’il te faudra combler à mains nues ? Oublie tout savoir. Renonce à connaître. Egare-toi. Le trésor est à portée de doigts. 

 

 

La mère de tous tes supplices est ta prétention. Endosse tous les riens jusqu’à la nudité. Marche sans espoir d’envol. Et tu découvriras le ciel au fond de la fange. Dans la boue où tu enlises tes pas. 

 

 

Mille gestes ne pourront te sauver de ton désarroi. Mais un regard saura t’éclairer. Ne clame ton innocence. Ecoute et deviens silence. 

 

 

Ce qui t’éconduit des sommets et te porte au plus bas te livre à toi-même. Et cette offrande te révèle le sens de toutes ascensions. 

 

 

Ne juge point les hommes à ce qu’ils font. Ne juge point les hommes à ce qu’ils sont. Qu’ont-ils demandé à Dieu pour exister ? Le destin se charge de le leur dicter. Innocents aux yeux affamés et aux mains toujours vides. 

 

 

Ne te méprends de frontières. Dévisage l’impossible. L’éternité t’attend, toi qui as l’audace de flétrir l’instant. Toi qui cherches le ciel avec tant de peine, laisse-le en paix. Marche sans t’en soucier. Il descendra au faîte de ton insouciance. 

 

 

Dans le corps un trésor frémissant attend la clé que tu cherches (partout) de tes mains malhabiles. Abandonne le faire. Déleste-toi des identités. Fais face à l’insupportable nudité. A l’inconfort de ne rien être. Laisse le rien tout recouvrir. Draper d’un linceul toutes les épopées. Et tu verras briller au fond de ton cœur ton vrai visage. Ta seule réalité. Alors tu pourras reprendre le faire et l’habiller des multiples masques qu’imposeront les situations. Mais tu auras suffisamment fréquenté la peur et la joie, regardé dans les yeux la vérité pour t’en amuser et accueillir ce qui se présentera. Si les formes t’envoûtent encore, entre dans la danse. Et tournoie. Jusqu’à la disparition du centre. Et tu verras l’espace s’ouvrir. 

 

 

Tu n’es pas de ce monde. Et où que tu ailles, tes pas resteront insatisfaits. Habite seulement le lieu d’où tu viens et les contrées te seront égales. Va et demeure en toi-même. Le monde bientôt deviendra tien. 

 

 

Laisse tes montres et tes chronomètres, ton réveil et tes horloges dont les aiguilles t’endorment. Reste démuni face au temps. Présent à la misère de tes heures. Apprends à te soumettre à tous les défilements, le cil battant ou la paupière close, et tu déchireras l’espace plane qui t’encercle. Laisse-toi anéantir, engloutir. Et tu découvriras la rosace éternelle. 

 

 

Tu as la nostalgie de l’unité et de l’éternité, de la joie et de la paix. Et tu les cherches désespérément à travers les mille pas et les mille gestes que tu poses, chaque jour, sur le chemin. Mais laisse libre ton pantin, fruit de mille conditionnements. Ne le torture pas de ta volonté. Ne lui impose aucune direction. Laisse-le se mouvoir selon sa sensibilité et ses prédispositions. Au gré des circonstances. Laisse-le libre et tu en seras libéré. Laisse-le imposer ses pas. Et tu seras libre du chemin emprunté. 

 

 

Tout ce qui existe en ce monde est tien. Aucune parcelle ne peut échapper à ta gloire. A ton règne. A ta souveraineté. Ecoute et laisse-toi mener. Où que tu ailles, tu seras chez toi. 

 

 

Ne te soumets aux diktats des puzzles. Aucune pièce manquante à ton jeu. Tiens-toi à l’exacte place de l’absence de volonté et de la présence impersonnelle. Et écoute. Ce qui surgira donnera la direction – invitera tous les possibles à ton pas. 

 

 

Laisse mourir le compagnon indigne de tes jours. Inutile de t’y attacher plus que nécessaire. Ses pas désespérés t’ont mené jusqu’ici. A présent, quitte-le et ne te retourne pas. 

 

 

On ne peut se fier à rien. Ni à personne. Aucun état, aucun être, aucune situation, aucune ressource, aucune capacité. Aucun espoir. Rien n’est en mesure de nous aider. Il n’y a aucune garantie. Et de ce sentiment d’extrême vulnérabilité où nous plonge cette absence totale peut alors naître la puissance de l’être. Et le sentiment d’invulnérabilité, d’innocence et de plénitude qu’il procure indépendamment de tout contenu phénoménal. 

 

 

L’essentiel ne peut être exprimé. Il se réalise. Et se vit. Tout – tous les phénomènes – doit être vu du point de vue de la compréhension. Et de sa maturation. Et admettre son mystère. Le laisser agir. Et s’y abandonner. 

 

 

Ces orgies de temps où tu ne t’appartiens pas. Absorbé par les phénomènes. Captif d’un monde imaginaire. A la périphérie de toi-même, tu erres. Pour te distraire du vide que tu es. Incapable encore de supporter le rien, tu t’agites en vain. 

 

 

Quand naîtra le désintérêt de l’abondance (et du remplissage), tu plongeras au-dedans. Remonteras en toi-même. Et en tes profondeurs, tu réaliseras l’être, espace d’accueil de tous les phénomènes. Afin de t’habiter pleinement. 

 

 

Demeure au-dedans. A la source même du regard. Et tu sauras qui crée le monde. Laisse libres toutes choses. Observe leurs mouvements incessants. Tu es ce regard où tout prend place. Tu es l’être. Lieu permanent de l’attention silencieuse. Et de la paix. Tu n’es pas ce qui se meurt. Tu es ce qu’il reste lorsque tout a disparu. 

 

 

Assieds-toi dans l’innocence et le silence. Libre de tes repères et tes références habituels. Et regarde la puissance et la fragilité des phénomènes du monde (manifesté). Regarde comme toutes les formes s’emploient les unes les autres à survivre. Prends note de leurs stratégies. Observe leurs collisions, leurs collusions et leurs déformations incessantes ignorant qu’elles sont un seul et même corps mû par l’énergie, soumis aux lois du jeu, de la nécessité et de la célébration. Et au mûrissement de la compréhension. 

 

 

Eclairé par la seule présence de l’attention. Remonte le regard jusqu’à son origine. Et tu trouveras l’espace que tu n’as jamais quitté. Tu t’étais seulement éloigné à sa périphérie, attiré et absorbé par les objets que tu croyais en dehors de toi-même. Mais tu comprendras que c’est toi seul qui les éclairais et leur donnais vie. Tu es ce regard et tout ce qu’il éclaire. 

 

 

Exilé à la périphérie, tu végètes. Et te dessèches. Il faut te laisser mourir d’ennui et de nostalgie avant de renaître à toi-même. Au cœur de l’être. Au centre de l’espace non localisable. L’attention un instant se distrait, absorbée par le lointain et l’imaginaire. Laissons-la s’égarer. Se perdre. Elle reviendra vers son centre. Sa source. Sa demeure inaltérable pourvu qu’on ne la soumette pas au diktat de la volonté. Pourvu qu’on la laisse libre d’obéir à son propre mouvement. 

 

 

Enracine ton regard à la source. Habite-la sans trace ni attache. Libre de toute volonté d’y demeurer. Et tu seras indifférent aux cours des rivières. Le regard ne s’atteint pas. Il s’habite quand il s’est désencombré de l’inessentiel. Le superflu alors te quitte. Et ne reste rien. Et ce rien est le dernier pas vers le plein – la plénitude – que tu cherchais vainement à atteindre par l’accumulation de l’accessoire. 

 

 

Laisse s’éteindre les bruits. Les distractions et les désirs. Le silence sera le dernier invité. Plus tu te délestes, plus tu jouis de l’être. Mais inutile de renoncer, il suffit d’attendre que tout se détache. Alors l’être occupe tout l’espace. Imperturbé. Imperturbable. Souverain. Retrouvant le fief que l’on s’était malencontreusement octroyé. 

 

 

Aucun frère ne peut te sauver de toi-même. Mais le monde – dépeuplé des hommes – peut te guérir. Seul(e) en ta compagnie, vois-tu qui tu es ? Demeure seul suffisamment longtemps. Et apprends à te connaître. Vois comment tu fonctionnes. Comment tu regardes, observes, apprends, raisonnes. Vois comment tu te parles. Vois ce qui t’attire, te révulse. Vois comment tu réagis. Observe ton propre univers. De quoi il se compose. Note ce qui t’est essentiel. Ce qui te semble superflu. Entreprends ce long voyage. En-gage-toi. Et tu sauras qui tu es. La vérité se fera jour. 

 

 

Ne cherche à comprendre par les mots et les images. Délaisse les concepts. N’engrange aucune connaissance indirecte (ou de seconde main). Découvre et apprends par toi-même. Défais-toi des maîtres et des enseignants. Sois le premier homme. Ce qui est vrai est ce qui est ressenti. Rythmes, vibrations, résonances. Le reste est fiction. Imageries. 

 

 

Pas de chemin. Pas de départ. Pas d’arrivée. Nulle part où aller. Nulle part où rester. La seule demeure est l’être. 

 

 

Rien à chercher. Rien à trouver. Rien à apprendre. Mais un regard et une écoute impersonnels à ressentir. Et à habiter. Pourquoi te caches-tu derrière le visage que tu crois avoir ? Débusque-toi. Et tu verras la supercherie.