Journal poétique / 2014 / L'exploration de l'être

Assis sur la terrasse de pierres, le monde devant mes yeux offre comme un jardin d’Eden ses spectacles et sa beauté. Je me tiens tranquille sur la colline. Nul ne me voit. Mais je vois partout les yeux s’agiter. Comme si nul ne savait où se niche le regard…

 

 

La vie (nue) ne s’encombre d’aucun folklore. Elle (se) défait de tous les décors. Jusqu’à nos plus infimes vêtures et nos plus anodins rituels.

 

 

Le réveil des heures creuses où l’âme s’agite dans son puits…

 

 

Le monde comme une fleur délicate. Aussi enivrant que le vin. Aussi aiguisé qu’un couteau. Qui ne veut mourir de notre indifférence. Il exige que l’on s’agenouille à ses pieds. Mais l’on s’y refuse. On l’invite simplement à s’éveiller à la lumière.

 

 

La malheureuse patrie des hommes où l’on encense les soldats et les médailles. Et où l’on méprise la fragilité et l’innocence. Triste monde qui célèbre le sabre et piétine le brin d’herbe !

 

 

Le temps ne se compte en jours. Il se décompte en heures que nous n’aurons pas vécues…

 

 

Les jours se tiennent tranquilles dans les yeux innocents. Ils n’éperonnent la chair que dans notre prétention.

 

 

Le malheur tient à peu de mots : refus et exigences.

 

 

De l’autre côté de la rivière, la montagne. Massive et souveraine. A ses pieds, le monde s’affaire, insoucieux de sa présence. Comme si les hommes ne pouvaient vivre que dans la plaine…

 

 

L’âme contemplative est plus proche de la vérité que nos pas fébriles. Et nos mains agitées.

 

 

Que peut l’œil face au ciel infini ? S’y perdre est la seule issue.

 

 

Je m’installe à la fenêtre des jours. L’âme tranquille. Devant mes yeux, la nature et le monde vaquent à leurs affaires dans une tapageuse effervescence. On les devine impatients d’en venir à bout. La nuit semble être leur seul repos.

 

 

Le vide appelle au simple et à l’épure. Et nos agitations compliquent et obstruent. Prolongent nos chemins sinueux. Condamnent le passage de la présence lumineuse.

 

 

On aime les cœurs qui nous égaient ou nous reposent. Et nous tournons le dos aux âmes grises et plaintives. Mais chacun n’a-t-il pas besoin de sollicitude et de solitude pour s’éveiller à la grâce ?

 

 

Laisser le cœur se défaire de toutes exigences. Voilà la seule condition pour qu’il brille jusque dans la nuit la plus profonde.

 

 

Le crépuscule s’éteint devant la porte. Mais l’aube sans âge ne s’efface pas dans la nuit.

 

 

Le besoin éternel des saisons et la transparence du ciel. Voilà résumé en quelques mots tout l’univers !

 

 

Les saisons se ruent sur nos âmes en quête de paix et de lumière. Et dans nos jardins poussent les arbres, dansent les herbes. Et à nos portes, le cirque offre tous ses spectacles.

 

 

Le regard poétique s’émeut de toutes choses. Des êtres, des livres, du monde. De tous ces riens qui voudraient nous faire croire à leur importance…

 

 

L’humble présence s’éprend de toutes choses. Comme si elles étaient siennes et si étrangères à sa paix.

 

 

Pour les myriades d’enfants sages, le ciel ne sera jamais que dans les livres. Pour les rebelles à tout apprentissage, à toute transmission, il pourra naître dans leurs yeux avides de liberté et d’infini lorsque sur leur chemin, ils se retrouveront seuls et démunis face au grand mystère.

 

 

Dans nos yeux fugaces, nos errances. Et au bout du chemin, la présence qui pénètre le regard.

 

 

La fête est une triste consolation pour les âmes ignorantes et frivoles. Si elles savaient seulement que le silence est la plus grandiose des célébrations…

 

 

L’heure ne s’achève que dans la présence.

 

 

Quand l’ère tourne à la furie urbaine et technologique, l’heure pour le sage devient plus que jamais rustique et champêtre. Toujours plus simple et dépouillée d’artifices.

 

 

Les jours vides sont une invitation à l’oubli du monde. Au dépeuplement de l’espace. A l’éradication des chimères. Comme une exhortation à pousser la porte qui ouvre sur l’infini.

 

 

Avide d’espace et de solitude. De liberté et d’Absolu. Puis vient le jour où le monde n’est plus considéré comme un obstacle ni une entrave. Les limites de l’univers relatif sont acceptées. Et transcendées. On se tourne spontanément vers ce qui est naturel sans s’imaginer qu’il représente le terrain propice à sa pleine réalisation. Les choses sont ce qu’elles sont. Elles ne gênent ni ne perturbent. Elles suivent simplement leur cours dans notre regard tranquille.

 

 

Le monde se dessine sous ma plume. Les saisons abritent mes yeux sages. L’heure devient céleste.

 

 

Les jours sombres se reposent à l’abri de la mémoire. Qui étais-je ? Aujourd’hui, je m’éloigne de l’ombre qui autrefois voulait m’enserrer. A mes trousses, le vide m’a rejoint. Et à présent, nous allons ensemble (et en paix) sur la route transparente et les chemins sans visage.

 

 

Le temps qui s’acharnait a-t-il volé en éclats ? Où sont donc passées les heures que je posais devant moi ?

 

 

Sur le mont démuni je me tiens, grelottant de froid et de solitude. Mes yeux sont devant moi. Dans la terre je frissonne, les ailes repliées. Déplumées par le vent. Je ne sais que faire. Je reste assis au bord de moi-même. Dans la brume de mes rêves. Je me suis perdu. Je croyais être arrivé au lieu sans pareil. Mais mon regard m’a surpris hébété sous la pluie. Je me suis égaré sur le chemin que je croyais achevé. Où ai-je donc posé mes pas ? Et pourquoi dans le ciel les nuages me sourient ? Je m’ennuie ferme sur la terre. Le monde a scellé mon exil. Nulle part est mon origine et ma destination. Et j’ai perdu la route qui m’y menait. A présent où pourrais-je bien m’égarer ? Je n’avance qu’en moi-même. Et j’ai perdu la trace qui m’y menait. Les pas se suivent sans fin sur le cercle étroit qui m’entoure. Je n’avance qu’à reculons vers le gouffre qu’est mon centre. Je marche au bord du cercle qui m’enserre. Quand y tomberais-je ? L’horloge s’est enfoui sous la crasse accumulée depuis des siècles. Et je ne sais que faire du temps. Où est donc passée l’heure nouvelle ? Je suis sans ressource face à l’indigence. Et la monnaie n’est d’aucun secours. Les jours et les poches sont aussi vides que le ciel. Et mon regard penche davantage vers l’absence qu’en lui-même. On aimerait parfois habiter un autre songe. Mais tous les rêves sont nos tombeaux. 

 

 

Tiens-toi à la source. Et la vie sera fraîche. Tu contempleras le cours sinueux des rivières. Leur folle agitation jusqu’à l’estuaire et les terres marécageuses avant le grand plongeon dans l’océan.

 

 

Je baigne dans l’infini du ciel. Et l’eau des rivières m’emporte.

 

 

Assieds-toi à la source. Et laisse les rivières s’écouler.

 

 

Les murs sont lisses derrière les barricades. Et les assaillants ont déserté la place. La révolution a-t-elle eu lieu ?

 

 

Que la maison soit en ordre ou pas, que tu ailles ici ou là, que tes actes aboutissent ou pas, tout cela n’a d’importance que pour ton esprit. Et disons même que ton existence (que tu existes ou n’existes pas) n’a strictement aucune importance à l’échelle de l’univers. Quant à la présence, elle n’est guère concernée par ce qui se passe… elle éclaire simplement ce qui se déroule en elle… mais tout ce qui existe est précieux et mérite, à ce titre, toute notre attention et notre bienveillance…

 

 

La plupart de nos actes ne sont en réalité que des gesticulations pour donner consistance au personnage auquel nous nous identifions, à cette entité que nous croyons être…

 

 

L’exil se répand sur les jours. Et me voilà condamné à errer vers le centre. Serais-je donc au milieu du ciel ? En bas, je vois les hommes qui s’agitent. Et en haut, les nuages qui passent. Serais-je donc en ce lieu qui, dans mes rêves, contentait ma faim ? Les rebords du monde se sont repliés sur mes yeux fatigués. Les chemins se sont effacés. Où irai-je donc quand le vent aura cessé ? Serai-je toujours vivant pour voir mes pas parcourir la terre ? Et le ciel aura-t-il rempli mon regard ? Irai-je le visage éclairé de son ardeur ? Je l’ignore. Je me contenterais d’un ilot. D’une infime parcelle où le corps usé, j’attendrais que m’enserrent les bras de l’infini. A côté du monde je me tiendrai, lui offrant une main humble et secourable pour le hisser jusqu’au lieu qu’il cherche. Mais peut-être le vent m’emportera-t-il ailleurs ? Peut-être me détournera-t-il de ces terres familières pour me conduire en des contrées moins hospitalières où je ne reconnaîtrai pas les miens… le vent sera ma seule force. Et si le ciel est habité, il n’y a lieu de s’inquiéter des moissons et des récoltes, du modeste édifice que nous avons érigé à la célébration du chemin qui mène à l’anéantissement du monde pour répondre à la gloire éternelle du rien et au sacre du royaume auquel on ne peut échapper…

 

 

Il n’y a de refuge qu’en soi-même. Dans cette tranquillité au-delà du mental. La vie phénoménale n’est que violence et hostilité. La société humaine a beau essayer d’en adoucir les formes et d’en atténuer les effets, la matière (les corps et les psychismes) est soumise à rude épreuve. Le monde reste une jungle où seule règne la loi de la puissance et de la destruction.

 

 

Assis sur la terrasse de pierres, le monde devant mes yeux offre comme un jardin d’Eden ses spectacles et sa beauté. Je me tiens tranquille sur la colline. Nul ne me voit. Mais je vois partout les yeux s’agiter. Comme si nul ne savait où se niche le regard…

 

 

Ô amis humains, où avez-vous mis vos yeux pour marcher avec tant d’aveuglement ? Si vous saviez comme le regard respecte l’Existant, vous auriez sans doute honte de tant de dévastation…

 

 

Sur la montagne solitaire, l’heure n’est jamais mortifère. Qu’elle soit vide ou pleine, on la regarde passer comme les nuages.

 

 

Le regard des sommets jamais ne blâme les yeux des plaines. Immense commisération pour toutes les prunelles.

 

 

J’aime me laisser caresser par les yeux des arbres, les yeux des herbes, les yeux des rochers, les yeux du vent… et le regard du ciel que j’habite.

 

 

Que jaillisse spontanément la parole nue qui exprimerait avec justesse la présence silencieuse. Voilà ma seule ambition poétique !

 

 

La simplicité et le dépouillement sont le reflet manifeste de la présence comme la complexité, le foisonnement et la diversité sont l’expression du vivant (et accessoirement du mental).

 

 

La silhouette dépouillée et le pas simple empruntent l’unique chemin à travers les décors somptueux et foisonnants du monde.

 

 

Je m’enivre du parfum des fleurs. Et des saisons éphémères. La solitude s’habite en silence. Le monde ne vit que dans le regard.

 

 

La fureur du monde se défait dans nos yeux innocents. Les mouvements se succèdent sans fin dans le silence. La paix enveloppe toutes les agitations. Le temps se lézarde.

 

 

Sur la table, la carafe et le bol, la feuille et le stylo attendent le baiser de Dieu. L’univers est en ordre. Comme sa marche sans fin qui s’attache à vouloir toucher le ciel. 

 

 

Balayer le sol. Marcher dans les collines. S’asseoir sur un rocher. S’allonger sur le sol. Ouvrir un livre. S’étendre sur sa couche. Manger en silence. Le regard éclaire le quotidien. Offre à tous les gestes et toutes les activités une beauté indicible. Notre cœur déborde de gratitude. On célèbre le sacré de l’existence. Et nos mains sages se recueillent en silence.

 

 

Le chant des oiseaux, l’écho de la forêt. Les paroles de la terre sont sages. Il n’y a que les hommes pour ne pas les entendre. L’instant si fragile dans mes mains ouvertes. Seul dans la forêt, les bruits du monde n’ont plus d’importance. On se retire de toutes volontés. On célèbre dans le silence ce qu’il y a devant nos yeux. Présent à ce que l’oreille entend. L’heure est légère. Elle s’éprend des beautés du jour. Les yeux assagis se reposent. Le tumulte qui autrefois nous agitait n’a plus prise sur le regard de paix. Les mains ont beau encore parfois s’agiter, les pas peuvent encore bien de temps à autre retrouver leur fébrilité d’autrefois, les yeux suivent, tranquilles, l’effervescence passagère. En attendant le silence, ils laissent les bruits s’éteindre.

 

 

Que sommes-nous face au mystère ? Rien. Nous sommes à la fois le mystère. Et son connaisseur. Et c’est dans notre ignorance que peut se révéler la compréhension.

 

 

Sous le soleil, les hommes suivent leur sillon, les uns labourent leur champ, d’autre creusent des trous. Les chiens courent après les chats. Les chats après les souris. Tout est en ordre. Instants fugaces. Mouvements éternels.

 

 

Les oiseaux passent sous la lumière du soleil. Traversent le ciel. Parcourent l’immensité. Ne laissent aucune trace de leur itinéraire.

 

 

Assis dans l’herbe, l’immensité m’environne. Je suis l’infini qui observe. Je suis sans origine, les yeux ont beau se poser ici et là, les pas aller ici et là, je ne vais nulle part. Nous sommes toujours là.

 

 

Seul dans le souvenir, le monde est peuplé. Dans la présence, il n’y a personne.

 

 

Connaissance, ignorance. Pensée, non-pensée. Action, non-action. Corps, absence de corps. Mouvements, absence de mouvements. Aucune importance !

 

 

Un papillon passe devant moi. Je le salue. Je sais que nous habitons le même ciel.

 

 

L’oiseau se pose sur la branche frêle qui surplombe la rivière. L’eau s’écoule en contre bas. Mon cœur est chaviré par la beauté fragile du monde. Tout semble à la fois si précaire et immuable. Toujours les oiseaux parcourront le ciel en trouvant refuge dans les arbres. Et toujours l’eau s’écoulera. Allongé sur la rive, je regarde la rivière. Elle suit son cours sinueux. Immobile dans mes yeux tranquilles. L’étang dort sous la brume. L’eau s’écoule silencieuse. Matin d’éveil. Cascades et étangs, rivières et fleuves, flaques et océans, nuages, l’eau n’obéit qu’aux forces naturelles. Climats et paysages façonnent son parcours. Elle s’offre ainsi à tous sans exception. Devenant refuge pour les uns et promesse de croissance ou d’abondance pour les autres. Partout, elle est source de vie. Chacun lui trouve un usage ou une fonction. Il n’y a que les hommes pour l’instrumentaliser à outrance en essayant parfois avec une monstrueuse ingéniosité d’en maîtriser les aléas. Pour eux, l’eau — comme toutes choses — doit se soumettre à leur volonté de puissance qui n’est en réalité animée que par la peur. Les hommes gouvernent ainsi la terre parce que le ciel leur échappe. Ils peuvent bien y envoyer leurs avions, leurs fusées et leurs satellites, ils ne l’habiteront pas ainsi. Ils peuvent bien dépecer tous les dieux qu’ils ont érigés à la gloire du ciel depuis la naissance de l’humanité, ils ne parviendront jamais à en découvrir les lois de cette façon. Il n’y a rien à savoir du ciel et des montagnes. Des arbres et des plaines. Ni même des hommes. L’en-haut et de l’en-bas n’ont aucune importance. Pas davantage le ici que le là-bas. Le familier que l’inconnu. Le proche que le lointain. Tout, à la fois exact reflet de soi et si étranger à notre nature vide. La présence est si proche. Si proche. A la source même du regard qu’il est étrange de voir les Hommes s’égarer à la périphérie, dans une ramification toujours plus complexe et sophistiquée. Quelle maladresse ! Et quel manque de clairvoyance ! Au lieu d’aller toujours plus en avant, il leur faudrait au contraire remonter à la source. Mais on n’est saisi par ce mouvement (d’inversion) qu’après avoir perdu tout espoir à l’égard de tous les chemins que nous avons arpentés tant de fois — et de mille manières — et que nous avons toujours quittés, bredouilles, les mains toujours aussi vides et le cœur toujours aussi avide. Mais tout est parfait en ce monde. Toutes ces impasses et ces détours sont nécessaires au mûrissement de la compréhension. Et à son douloureux et incontournable passage : la grande désillusion devant l’impossibilité de trouver la moindre réponse, la moindre issue dans l’univers phénoménal où nous n’avons cessé depuis l’aube des temps de tourner, de nous enliser et de nous fourvoyer.   

 

 

L’heure s’émancipe des jours. Et de nos détours. Il n’y a d’heures creuses que dans l’arène. A la tribune des jours, personne. Les nuages passent. La lumière et l’espace sont les seuls habitants. A qui s’en plaindre ? Le regard est le cadre où défile le monde.

 

 

Assis sous un arbre, j’écoute la pluie tomber. Et les corneilles qui jouent dans le vent. Au loin, le bruit des voitures. Et au-dessus de la tête, le ciel nuageux. Les yeux et la terre sont paisibles. Le monde est parfois si étranger à mon cœur. Comme s’il n’existait que pour la tête. On ressent pourtant que l’univers entier est en soi. Et l’on éprouve pour tout ce qui est là un amour profond. Mais on ne se perd ni dans les pensées ni dans l’imaginaire. On vit simplement au plus proche  — dans l’intimité même — de ce qui est.

 

 

Une joie incommensurable enveloppe l’être quand il s’habite de la plus simple façon. En étant simplement là sans attente, sans désir ni prétention. Quand toutes nos volontés se sont éteintes...

 

 

Une bande de terre où poser ses pas. Pour arpenter les sentiers de pierres. Et parcourir les collines. S’asseoir sur un rocher. S’offrir au vent, au soleil et à la pluie. Au ciel infini. Et laisser la diversité de l’univers apparaître dans le regard et s’éteindre dans le silence. Observer l’incessant jeu tantôt espiègle tantôt funeste des mouvements. Voir les formes et les phénomènes naître, virevolter, s’essayer à quelques cabrioles paisibles ou ardues avant de mourir. Beauté de chaque instant.

 

 

L’heure s’écarte du jour. Les saisons resplendissent.

 

 

Un monde peuplé d’absence et de fantômes. Et certains ici-bas se targuent de gouverner leur barque, leur existence, leur pays ou les lois de l’univers ! Quelle idiotie ! Et quel manque de clarté !

 

 

Je regarde avec tristesse et effroi (teinté de colère) le bord de la rivière, jonché de détritus, des bouteilles en plastique par centaine, des myriades de sacs plastiques éventrés, d’innombrables débris de verre charriés par la dernière crue, arrêtés dans leur course vers l’océan par les joncs, les cannes et les souches d’arbres qui peuplent les iscles. Et je pleure en silence devant l’infâme dévastation des hommes, aveuglés par leur seul et restreint profit. 

 

 

La beauté des cerisiers en fleurs. Au-delà de l’image usée jusqu’à la corde. Quel spectacle ! Comme si les branches se couvraient d’une fragile et cotonneuse pellicule de neige au printemps.

 

 

Les oiseaux de pierre ne s’envoleront jamais. Ils s’entasseront dans les cimetières en attendant vainement l’heure glorieuse tant espérée. Monde d’espoirs et de peines qui relègue le ciel au lointain. Pataugeant sur les terres marécageuses, les hommes s’épuisent. Peu savent où leurs pas les dirigent. Avant le tombeau, ils ne s’interrogent. Blâmant le chemin et profitant maigrement des paysages, les yeux rivés sur leur misérable sente. La colline et l’Eden terrestre sont pourtant proches de leurs yeux perdus. Ils cherchent en tous sens. Parcourent la terre, les sous-sols, le fond des mers et le ciel en vain. Ne trouvent que désarroi et misères en se pâmant devant leurs misérables trouvailles (et leurs exploits dérisoires)… les lois du jour n’égaieront pas leurs yeux tristes. Ne protègeront pas leur corps usé. N’allègeront pas leur psychisme saturé. Elles offriront davantage de puissance aux seigneurs, à ces petits maîtres qui imposeront avec encore plus de force et de contraintes leur joug à la masse laborieuse.

 

 

Un chemin parsemé d’étoiles et de feuilles mortes. Un ciel nu. Toujours. Et la lumière incessante qui guide les marcheurs jusqu’à elle. Les paysages et les pas. Tous les éléments du décor nous rappellent à sa présence. Et nous invitent à la retrouver. Aussi vive aujourd’hui qu’autrefois. Eternelle lumière sans commencement ni fin que nous pouvons habiter sans tache quand se sont éteintes toutes les lueurs de l’horizon.

 

 

Le mystère n’abrite aucune légende. On s’y repose enfin quand tous les mythes et les contes (toutes nos histoires) ont été anéanti(e)s.

 

 

Apre exercice parfois que celui de se familiariser avec le rien en laissant se dissoudre sans impatience l’opacité sensorielle qui en entrave la saveur (opacité sensorielle renforcée par l’ingestion occasionnelle de viande qui semble accroître l’agitation et la consommation habituelle de glucide qui semble provoquer une stagnation énergétique sans compter évidemment la consommation tabagique).

 

 

J’entends déjà l’eau ruisseler sur ma tombe. Et le rire des corbeaux dans le ciel. A la vue de ma dépouille, les yeux se détourneront. Et je girai seul parmi les ronces. Et bientôt sur mon sépulcre fleuriront les orties, les fleurs des prés et les herbes folles des chemins dont se repaîtront les bêtes affamées. Et je rirai seul de me voir si misérable. Et démuni parmi mes pairs à la tête ahurie et aux yeux effarés, frappés de stupeur de voir tant de joie et de gaieté dans cet enfer.

 

 

A la saison des amours, les formes mues par l’instinct d’unité se rapprochent et s’enlacent. Sous mes yeux, l’éternelle chorégraphie du vivant. La danse joyeuse et funeste des corps. Leurs pirouettes et leurs cabrioles cycliques qui célèbrent la Vie avant que ne s’achève leur brève existence.

 

 

N’être rien qu’une ombre qui danse dans le vent. Et voir l’ombre des branches danser avec elle. Sur le sol, nos traces éphémères s’enlacent. En se moquant bien des mariages convenus. Nous savons que ces jeux ne sont que des images fugaces. Des traits sans consistance. Et nous nous offrons avec amusement à cette farce passagère.

 

 

Sur l’étang, le reflet des saisons resplendit. Et entre les rides, créées par le vent, nos jours fastes sont engloutis. Le monde est un adieu perpétuel.

 

 

Sur les jonquilles, l’or est plus franc que sur les lèvres.

 

 

J’aime m’attabler avec moi-même. M’allonger sur ma couche avec moi-même. M’entretenir des hauts et des bas avec moi-même. Et lorsque je me suis déserté, les oiseaux, les arbres et les étoiles me répondent. Et m’enseignent. Puis je regagne le ciel. En paix. Je peux alors être là pour le monde. Les oiseaux, les arbres, les étoiles et le ciel le savent bien. Et même parmi les hommes, certains doivent le ressentir.

 

 

Condamné à vivre jusqu’à l’être plein.

 

 

Le difficile exercice des jours pour les âmes creuses qui s’impatientent de se remplir…

 

 

La pesanteur de nos pas décharnés. La lourdeur de nos paupières closes. Et de nos prunelles hagardes. Obstruant l’espace où le chemin pourrait se faufiler.

 

 

Il y a une grâce à toucher le ciel. Mais la plus magistrale est de l’habiter à chaque instant. En silence.

 

 

[Carnet d’exploration de l’être]

L’éternelle soumission au vent. L’incessant processus de dépouillement. Jusqu’à la plus grande nudité. Rien. De plus en plus, rien. Aussi vide qu’une outre sèche. Un vague contenant organique poreux et vibrant à ce qui l’environne. Soumis seulement à sa forme conditionnée et à ses caractéristiques naturelles. On sent avec force et lucidité que tout encombrement, toute tentative d’amassement ou toute prétention entraverait et obstruerait aussitôt l’étroit passage ouvert par la brusque éradication ou la lente déliquescence de nos chimères. Empêchant dès lors de ressentir la puissance, les merveilles et la simplicité de l’être nu, dépouillé de toute image. De toute illusion. A leurs égards, la vérité est toujours d’une intransigeance tranchante. Elle les coupe sans pitié pour faire place nette et ouvrir (ou maintenir ouvert) le passage nécessaire à l’être qui ne peut souffrir, pour être ressenti, le moindre obstacle. Tout acte, toute parole, tout geste visant à redonner consistance à une image quelle qu’elle soit — en particulier lorsqu’elle concerne le personnage auquel nous avons l’habitude de nous identifier — est ressenti comme un éloignement (de l’être). Et lorsqu’il arrive qu’une telle attitude se manifeste, on la laisse se déployer mais on n’en est pas dupe. On ne l’alimente pas. Ce mouvement perd donc automatiquement sa force et l’on sait qu’il s’éteindra naturellement à son propre rythme. De façon générale, on laisse simplement se manifester ce qui vient naturellement et spontanément… 

 

 

L’heure est toujours tragique pour le mental. Ressassant l’heure passée, soucieux de l’heure qui passe et inquiet de l’heure à venir. Comme l’araignée, le mental tisse sa toile. A la seule différence qu’il en est le seul prisonnier…

 

 

Happé par la force des jours dans le grand tourbillon labyrinthique ou absorbé dans les distractions anesthésiantes, l’Homme effleure la surface du monde. Et ne peut quitter la périphérie de l’être. Comme condamné à l’errance et à la superficialité. Trop immature encore pour explorer la profondeur, la consistance et la sensibilité. Pas assez poreux encore pour se laisser traverser par ce qu’il ne cesse, à chaque instant, de rencontrer. Trop encombré encore par les idées, les images et ce qu’il croit être…

 

 

Le scintillement des eaux claires et la lumière artificielle des lampadaires. Et les millions d’hommes et d’insectes comme envoûtés, fascinés par le spectacle — la farce miroitante. Prisonniers des apparences toujours trompeuses. S’ils savaient (et s’ils le pouvaient), ils riraient de tant d’aveuglement et de maladresse. Et fouilleraient aussitôt avec une farouche détermination en d’autres lieux. Mais qui connaît cet espace lumineux enfoui en nos profondeurs qui ne se dévoile qu’à ceux qui se sont délestés de tous les mirages ?