Récit / 2014 / L'exploration de l'être

Jean m’invite sans ambages à partager son quotidien simple et rude. Frugal et plein. Tout au long de mon séjour, je le verrai s’acquitter (en l’aidant parfois) de tâches ingrates ou rébarbatives que d’aucuns jugeraient indignes d’un homme accompli. Jean n’attend rien. Ni du monde, ni des autres, ni de la vie. Il est là. Simplement présent à ce qui surgit. A ce qui vient. A ce qui passe. Laissant advenir et mourir ce qui doit l’être.

 

 

J’ai traîné mes guêtres de Tokyo à Bornéo, de New York à New Delhi, du Zanskar à Budapest, de Lima à Lagos, de Paris à Pretoria, j’ai partagé la vie de musiciens, de poètes, de syndicalistes, d’hommes politiques, d’ouvriers, de fonctionnaires, de mères de famille, de voyageurs au long cours, de baroudeurs, de révolutionnaires, d’instituteurs, de prêtres, de bourgeois et j’ai remarqué que tous, malgré quelques particularités culturelles, se ressemblaient d’une étrange façon. Chacun semblait obéir aux lois du genre humain. Et se voyait contraint de se soumettre à la rude réalité de l'existence.

 

Au stade de mes recherches, il me semblait nécessaire et urgent de rencontrer un sage. Mais trouver cette perle rare dans un monde soumis à la bêtise et à l’ignorance relevait de la gageure. Il me fallait pourtant en dégoter un qui ne soit ni un charlatan, ni un gourou autoproclamé ni un maître médiatique adulé par une myriade de groupies hystériques. Je me devais de trouver un homme simple et accessible à la sagesse authentique. La chance me sourit au cours d’une randonnée en forêt située à quelques kilomètres du lieu où j’ai coutume de venir me reposer entre deux reportages.

 

Voici livrés ici quelques moments de vie passés en sa compagnie et des bribes de nos discussions. J’ai voulu les restituer fidèlement. Dans l’ordre où elles sont apparues. Sans plan ni ordre précis. Pour ne pas trahir la spontanéité des sujets évoqués (et parfois leur récurrence) et l’authenticité des réponses qu’il formula à mes interrogations. J’ai choisi de les livrer tels quels avec parfois quelques commentaires.

 

 

Jean habite à quelques kilomètres d’un village. Dans une région de moyenne montagne. On accède à sa cabane par un étroit sentier. Une heure et demie de marche à travers une chênaie touffue parsemée de quelques conifères. Lieu magique (s’il en est). Installé en pleine forêt, au cœur d’une clairière ombragée. Des haies d’arbustes épineux et des bosquets disséminés ici et là. Sans ordre précis. L’endroit est dépouillé. Pas d’encombrements. Pas de barrières. Pas de clôtures. Pas de démarcation entre la forêt et le lieu de vie. Une forme de continuité. Une osmose. A mille lieux de l’idée que l’on se fait d’un campement alternatif.

 

*

 

Jean est trapu. Robuste. Barbe de plusieurs jours. Cheveux courts. Petites lunettes rondes cerclées d’acier. Yeux frondeurs. Visage souriant mais grave. Une gravité joyeuse.

 

*

 

A mon arrivée, 3 chiens m’accueillent, la queue frétillante. Ils sautent de l’immense canapé installé sur la terrasse couverte à proximité de la cabane et m’escortent jusqu’à leur maître qui coupe du bois derrière la remise. Jean me salue avec chaleur. Une poignée de main ferme et enveloppante. Les yeux rieurs. Presque amusé de me voir ici. Dans son fief ouvert sur le ciel et la forêt. 

 

*

 

Jean pose sa scie et charrie quelques bûches et un fagot de brindilles sur son dos. Je le regarde d’un air timide.

— Bonjour Jean ! J’espère que je ne te dérange pas… je viens te voir pour…

— Bonjour Justin. Oui, je sais pourquoi tu es là…

Je le regarde d’un air un peu gêné.

— J’avais pensé rester ici quelques jours… le temps d’aborder les points essentiels de la quête spirituelle et voir la façon dont tu vis…

Jean se retourne et acquiesce d’un mouvement de tête.

— Tu pourras noter tout ce que tu voudras… poser toutes les questions qu’il te plaira… et m’interroger sur tous les points que tu jugeras importants…

Je vois sur son visage un sourire bienveillant teinté de ce qui pourrait passer pour une légère ironie.

— Si tu penses que cela peut encourager ou favoriser la compréhension de ceux qui cherchent… 

— Tu n’as pas l’air de croire en la transmission…

— Qu’y a-t-il à transmettre ? Il convient de vivre ce qui est là… devant soi. Il n’y a rien à enseigner…

— Tu ne sembles pas accorder beaucoup d’importance au partage…

— Que veux-tu partager ? On peut simplement encourager les pas de ceux qui sont authentiquement et profondément engagés dans un cheminement intérieur… mais ceux qui cherchent l’Absolu avec détermination sont rares. Il semble plus fréquent de rencontrer des êtres en quête de bien-être… pour eux, ce qui sera dit ici sera sans doute peu utile… l’Absolu ne s’offre qu’à ceux qui se sont dépouillés de toute idée d’accumulation… le chemin des plus ne mène à rien. Il ramène au point de départ. Une fois ce chemin exploré, on est mûr pour le chemin des moins au bout duquel la grâce peut s’offrir…

— Tu as l’air assez catégorique…

— Peut-être… il semble néanmoins que ce passage du plus vers le moins soit incontournable… tant que l’on imagine progresser, on n’est pas prêt… on alimente malgré soi l’appropriation égotique de nos prétendues avancées… il n’y a là aucun jugement. C’est un simple constat.

Jean entre dans le cabanon et dépose le bois contre le mur à proximité du poêle à bois.

— Une omelette, ça te dit ?

J’accepte la proposition avec joie. Je n’ai rien mangé depuis hier soir. Le cœur trop anxieux par cette rencontre avec Jean. On m’avait dit que le personnage était abrupt. Il semble l’être en effet à certains égards. Abrupt, bienveillant, simple et intriguant. Curieux personnage !

 

*

 

Au cours du repas, Jean m’invite sans ambages à partager son quotidien simple et rude. Frugal et plein. Tout au long de mon séjour, je le verrai s’acquitter (en l’aidant parfois) de tâches ingrates ou rébarbatives que d’aucuns jugeraient indignes d’un homme accompli. Jean n’attend rien. Ni du monde, ni des autres, ni de la vie. Il est là. Simplement présent à ce qui surgit. A ce qui vient. A ce qui passe. Laissant advenir et mourir ce qui doit l’être.

 

*

 

L’intérieur de la cabane est sobre. Dépouillé. Un lit, un canapé, une table basse et une grande malle constituent l’essentiel du mobilier. Pas de décor. Pas de fioriture. Les chiens s’installent sur le canapé. Jean les rejoint. Il s’allonge à leur côté, les jambes croisées, la tête appuyée sur un gros coussin.

— Je t’écoute…

 

*

 

Une existence réduite à sa plus simple expression. Juste l’essentiel. Jean me rectifie :

— L’essentiel et le nécessaire vécus dans la célébration et la joie.

Je lui fais part de mon étonnement devant l’incroyable frugalité matérielle de cette existence. Jean se contente de sourire.

— As-tu longtemps cherché la sagesse ?

Jean me regarde les yeux rieurs.

— Pas la sagesse. La vérité. Notre identité véritable.

— Peux-tu en parler ?

— La quête fut longue. Rude et éprouvante. Des milliers d’interrogations. Une soif inextinguible. Aujourd’hui, la quête s’est éteinte. Les questions ont laissé place au silence. Un silence plein. Habité où les questionnements n’ont plus de place. Plus de raison d’être. On fait face à ce qui est là. On fait ce qui doit être fait. L’existence devient simple et fonctionnelle. Pas de place pour les pensées. Pas de place pour le superflu. Vie en prise directe avec le réel sans fioriture. 

 

*

 

Je remarque qu’il y a peu de livres sur l’unique étagère de la pièce. Jean me regarde les yeux légèrement moqueurs.

— Les livres sont nécessaires tant que l’on cherche. Lorsque les questions s’éteignent, les livres deviennent inutiles. Un livre est un commentaire sur la vie. Et les commentaires ne sont pas indispensables. Seule la vie est nécessaire. La vie est la matière brute. Le seul élément indispensable pour comprendre. Les livres éloignent. Les livres nous détournent de l’essentiel. Il faut lire tant qu’on a besoin de lire… de répondre aux mille questions qui nous hantent. Les livres sont un exercice préparatoire… une sorte d’avant-chemin… pour certains, ce sont les livres. Pour d’autres, les livres n’ont aucune valeur. Ils empruntent d’autres voies… tout est parfait !

 

*

 

— Je sais que tu as consacré une période de ta vie à écrire des livres…

Jean se met à rire.

— Oui. J’ai écrit pendant de nombreuses années. Des tas de bouquins que bien peu de personnes ont lus. Ce fut une étape essentielle. Un besoin de clarifier la progression de la compréhension à l’œuvre en moi.

— Et tu as gardé une trace de ce travail ?

Jean a l’air surpris par ma question. Il se lève et se dirige vers l’étagère. Il saisit un énorme volume et me le tend avec un grand sourire.

— Voici l’objet du délit !

Je suis impressionné par l’ampleur du travail. Près de deux mille pages réunies en un énorme volume. Je le feuillette avec précaution. Et solennité.

— Si cela t’intéresse, je te le laisse.

Je range le précieux ouvrage dans ma sacoche et remercie Jean pour ce geste généreux et spontané. Je sais que j’y trouverai des informations importantes pour mon enquête. Et je me réjouis d’avance de cette lecture.

— Et tu écris encore aujourd’hui ?

— Cela arrive. Mais l’écriture n’est plus guidée par la quête. On écrit pour la joie d’écrire. Quand l’inspiration est présente. Quelques fragments ici et là. Un peu de poésie pour célébrer l’Existant. Rien de très important…

— Peux-tu me montrer quelques-uns de tes derniers textes ?

Jean se lève et se dirige vers la grande malle métallique posée dans un coin de la pièce. Il saisit une liasse de feuillets posée sous son ordinateur portable et me la tend.

 

*

 

Je remarque quelques volumes de poésie chinoise et japonaise posés en bas de l’étagère. Je m’approche pour y jeter un œil.

— Tu aimes la poésie extrême orientale ?

— J’y suis sensible. La résonance au vide et à la nature y est souvent présente.

— Pouvons-nous parler de tes poèmes ? Font-ils eux aussi référence au vide et à la nature ?

— Certains d’entre eux le font très explicitement. D’autres abordent ces points de façon plus indirecte. Tu sais… on ne choisit pas… ni d’écrire des poèmes ni de savoir ce qu’ils diront… les mots jaillissent spontanément… la poésie est une forme particulière de manifestation de la présence. A certains égards, tout est poésie… lorsque la présence s’habite alors tout devient poésie… la poésie est partout où se pose ce regard impersonnel… mais aujourd’hui le mot  « poésie » est sans doute galvaudé… comme tous les mots, tous les concepts, on a à son sujet des idées qui éloignent de la réalité…

 

*

 

— Pourrait-on revenir sur la quête ?

— Sur la quête ?

— Oui, sur la quête de vérité. Comment tu t’y es pris ? Qu’a-t-elle été pour toi ?

Jean se met à rire.

— Ce fut épique. Et douloureux. Nos recherches n’aboutissent à rien. On cherche longtemps avant de s’apercevoir qu’on ne peut rien trouver. Alors on s’abandonne. La quête permet de se dévêtir, de se défaire de l’inessentiel. Au début de toute recherche, on a beaucoup d’idées sur les choses, sur soi, sur la vie, sur le monde. On a beaucoup de désirs, de croyances et d’espoirs. On espère ceci et cela. On imagine ceci et cela. Tout cela vous quitte. On devient nu. Vide de toute représentation, de toute idée, de toute croyance, de tout espoir. On se familiarise avec le rien. Alors quelque chose survient. Le vide devient plénitude. On est simplement présent à ce qui est là.

 

*

 

— Comment vis-tu aujourd’hui ?

Jean me regarde, amusé. Un long silence.

— Je vis. Simplement. Regarde… vivre n’est pas compliqué. On fait simplement ce que l’on a à faire.

— Et quand il n’y a rien à faire… ?

— Eh bien, il n’y a rien à faire… on ne fait rien… on est là… simplement là… le rien se laisse contempler…

— Ca semblerait insupportable à bien des gens…

— Sans doute. Que te dire ?

— Est-ce qu’il t’arrive de t’ennuyer ?

Jean me regarde. De nouveau un long silence.

— Cela arrive. Mais cela ne m’ennuie pas. L’ennui n’est plus problématique. L’ennui dont on parle habituellement survient quand on retrouve la périphérie de l’être… et que l’on n’est plus réceptif à la beauté du monde et aux merveilles de l’être… on constate cela. Rien de plus. L’ennui est un mouvement comme un autre. On le laisse faire. On ne le fuit pas.

 

*

 

En ce premier jour, Jean m’invite à l’accompagner en promenade. Nous quittons le cabanon pour emprunter un sentier étroit. Les chiens trottinent devant nous. Jean marche devant moi. En silence. Son pas est lent. Sa démarche souple. On s’arrête régulièrement. Jean s’assoit en tailleur au bord du chemin. Regarde aux alentours. Contemple ce qui est là devant lui. Les herbes, les insectes, les arbres qui l’environnent. Se sustente des paysages. Je ressens les mouvements naturels. Partout où court cette folle énergie. Ces milliers de mouvements simultanés. 

 

*

 

— Que penses-tu de la tournure actuelle du monde ?

— Rien. Je n’en pense rien. Mais l’on peut sentir la monstruosité généralisée engendrée par le mental. Nous vivons certainement une fin de cycle. Le crépuscule d’une ère mortifère. Viendra ensuite un renouveau sans doute moins délétère.

 

*

 

— Tu ne voyages jamais ?

— Très peu.

— Tu ne sors jamais ?

— Rarement. Quand les circonstances l’exigent…

— Tu ne rencontres jamais personne ?

— A l’occasion, cela arrive. Mais peu de visages sont nécessaires.

 

*

 

Jean s’assoit en tailleur. L’assise ancrée dans le sol, le dos droit, les mains posées sur les genoux. Tranquille et présent. Quelques balancements imperceptibles achèvent d’établir sa posture. Les yeux ouverts, le souffle léger et profond. Fluide et puissant.

— Cette posture est-elle nécessaire ?

— Rien n’est nécessaire. L’essentiel n’est pas d’imiter les sages. Mais d’être à l’écoute de ce qui est là. Laisser les choses suivre leur cours. Tu comprends ?

J’acquiesce d’un hochement de tête.

— Que conseillerais-tu à ceux qui cherchent?

— Rien de particulier. De laisser les mouvements se faire naturellement. De ne rien forcer. De se laisser guider par ce que l’on a en soi…

— Et la quête de soi ?

— Avant d’habiter le silence, la paix et la plénitude, nous sommes tous en quête. Tous les actes que nous posons au cours de notre vie sont motivés par cette recherche. Et qu’elle soit consciente ou inconsciente ne change rien. Nous cherchons tous cela. Regarde donc cette dimension dans ton vécu…

— Et ceux qui sont engagés dans une démarche spirituelle authentique ?

— Je ne leur dirais rien de particulier. On ne peut savoir ce qui pourrait être dit… chaque situation fait jaillir une parole appropriée. Et le silence peut être une réponse…

— Quelles sont les grandes étapes de cette quête de soi ?

—  Cette quête semble différente pour chacun mais l’on peut en effet parler d’étapes lorsque ce processus se réalise de façon graduelle. Il existe une sorte d’étape préliminaire au cours de laquelle on se défait de ses croyances, de ses idées, de ses représentations, de ses espoirs. Les évènements de la vie contribuent à nous dénuder de tout ce que l’on pense, imagine, croit, espère sur ceci et cela. Puis lorsque l’on s’est suffisamment dénudé vient la familiarisation progressive avec le rien. Alors la présence vivante peut être ressentie. Le vide autrefois jugé si intolérable — presque insupportable — se transforme alors en plein. Ce sont les premières manifestations de la plénitude. Mais inutile d’en donner un descriptif complet. Ce processus se réalise naturellement selon le rythme propre de chacun.

 

*

 

— La nature est belle et merveilleuse. Ecoute le chant des oiseaux !

Je tends l’oreille. Trop absorbé par notre entretien, je n’avais pas prêté attention aux bruits alentour.

— Pose donc tes feuilles et ton stylo ! Et écoute ! Ecoute simplement ce qui est là ! Cette écoute sera plus riche d’enseignements que tout ce que tu pourras noter à mon sujet et à propos de cette quête qui nous habite. Prends donc le temps d’écouter ! D’être là simplement. De t’abandonner à ce qui est présent !

 

*

 

— Pourrais-tu parler de ce qui te tient à cœur ?

— Ce qui me tient à cœur est devant moi. On aime ce qui est là. On ne désire rien d’autre que ce qui est là. On ne cherche pas ailleurs. On ne cherche pas plus tard. On ne cherche rien. On vit ce qui se présente.

— Il te reste cependant des préférences…

— Il y a des préférences dues aux multiples conditionnements et aux formatages dont on a fait l’objet en tant qu’individu. On laisse ces conditionnements se manifester. On laisse libre le personnage. Mais globalement on est libre du personnage. Il n’y a aucun effort à fournir. On laisse les choses suivre leur cours. Chaque forme suit sa pente naturelle.

Soudain, Jean regarde le ciel en hochant la tête.

— Désolé, mais on va devoir reprendre notre marche. On a quelques achats à faire au village. Le magasin ferme à midi.

Jean attrape son sac à dos, siffle ses chiens et se met en route. Et je les suis jusqu’au magasin où il a coutume de se réapprovisionner en denrées de base. Nous marchons en silence. Jean me fait signe que nous reprendrons l’entretien à notre retour.

En entrant dans le magasin, Jean salue l’épicier avec courtoisie puis se dirige vers les rayons. Il saisit un sac de farine de 20 kilos, un gros sac de croquettes pour chiens, deux bouteilles d’huile, quatre boîtes de tofu (Jean est végétarien) et demande au commerçant, en arrivant devant la caisse, deux paquets de tabac et trois paquets de feuilles à rouler. Ses gestes sont lents, fluides et précis. Et malgré sa silhouette trapue, ses pas semblent légers et aériens. Il sort deux billets de sa poche, remercie et salue l’épicier avant de regagner la sortie.   

 

*

 

Ce matin, il pleut. Une pluie fine et dense. Nous restons une grande partie de la matinée devant la fenêtre, installés sur les canapés qui font face à la clairière. Au loin, nous apercevons les montagnes. Nous restons ainsi jusqu’à midi. Dans la contemplation et le silence.

 

*

 

La température est glaciale. Jean  va chercher quelques bûches sous l’appentis. Les dépose dans le poêle à bois. Le feu réchauffe progressivement la pièce.

— Thé ou café ?

Jean saisit deux bols sur l’étagère et les pose sur la petite table. Ses gestes sont rapides et précis. Emplis d’une grande énergie. Je remarque que Jean ne feint jamais ce qui le traverse. Les mouvements arrivent bruts et il les reflète toujours avec une grande justesse. Une grande sincérité. Tantôt calme, tantôt enjoué. Tantôt d’une infinie patience, tantôt au seuil de l’exaspération. Je lui en fais la remarque. Il reste un long moment silencieux. Comme si la réponse tardait à venir.

—  Un jour, la pluie. Un autre jour, le soleil. Un jour, le vent. Un autre jour, l’absence de vent. Le ciel a-t-il quelque embarras avec ce qui le traverse ? Nous sommes comme le ciel. Nous laissons jouer les éléments. Les phénomènes apparaissent quand sont réunies les conditions propices à leur survenance. Le ciel demeure imperturbable.

 

*

 

L’après-midi, Jean m’invite à méditer sur la terrasse couverte devant la cabane. On s’installe sur les tapis. Silence total. Je me laisse bercer par les bruits de la forêt et le chant des oiseaux. Je ferme les yeux. Cette beauté m’émeut profondément. Je sens les larmes couler sur mes joues. Jean, les yeux grands ouverts, ne dit rien. Je sais qu’il a remarqué mon émotion.

— Accueillons ce qui se présente…

Ces mots d’encouragement ôtent chez moi toute inhibition. Je me laisse aller à pleurer. Je ressens une grande joie. Et une paix à laisser couler en moi cette émotion. Nous restons ainsi quelques heures. Sans parler. Seul un changement de posture, de temps à autre, rythme cette longue séance silencieuse. Le soleil est sur le déclin lorsque Jean me propose d’aller manger.

 

*

 

La table est dressée avec soin. Jean s’occupe de la cuisson du riz et des lentilles. L’eau chauffe sur le poêle. La pâte préparée la veille servira pour les galettes. Nous la coupons et formons de petites boules que nous aplatissons avec vigueur et délicatesse. Toujours en présence. Les mouvements sont habités. La préparation du repas devient une longue et profonde méditation. Comme si le sacré reprenait sa place dans le quotidien le plus prosaïque. Je sais gré à Jean de m’initier à cette vie pleine. A la sacralisation de chaque instant vécu.     

— Tout est parfait, n’est-ce pas ?

J’acquiesce d’un mouvement de tête.

Après le repas, nous fumons en silence assis sur le long canapé de la terrasse. La compagnie de Jean est un ravissement. Ses gestes, ses pas et ses paroles reflètent avec tant de justesse la « vraie vie », cette vie que je n’avais lue jusqu’alors que dans les livres. Cette vie que nous cherchons tous en courant avec frénésie après nos désirs et nos espoirs.

— Tant que tout ne s’est pas éteint, il convient d’aller vers ce qui nous porte…

Je prenais davantage conscience de la justesse des paroles de Jean. De chacune de ses paroles. La beauté du monde était devant nous. La vie merveilleuse. La vie pleine. La paix, le silence et la joie. Cela semblait si facile… et pourtant…

 

*

 

— Peux-tu me parler des auteurs qui ont marqué ton parcours ?

Jean plisse les yeux.

— Tout ce que l’on rencontre est nécessaire. Les êtres, les livres, les évènements. En réalité, tout est rencontre. Chez certains, ce sont les auteurs qui jouent un rôle important. Ce fut le cas pour moi. Mon itinéraire a été jalonné par des auteurs qui ont éclairé mon chemin. Chacun a joué son rôle. Pessoa, Juliet, Bobin, Haldas, La Soudière…

— As-tu déjà eu des maîtres à penser ?

— Non. Il n’était pas dans ma nature de suivre qui que ce soit… Ce furent plutôt des amis qui m’accompagnaient et m’encourageaient à défricher mon propre chemin… quelques lectures ont été particulièrement éclairantes à une époque : Krishnamurti, Éric Baret, Nisargadatta Maharaj, Jean Marc Mantel et quelques autres… je les ai beaucoup lus. Et je leur dois d’avoir éclairé mes pas. De m’être familiarisé avec cette perspective que je pressentais depuis longtemps. Ils ont confirmé ce que je n’arrivais pas encore à formuler ni à vivre avec justesse… et je les remercie aujourd’hui d’avoir joué ce rôle…

— Et toi, as-tu envie de transmettre ?

— Transmettre ? Rien ne peut être transmis ! On ne peut qu’accompagner et encourager celles et ceux qui sont engagés avec détermination et honnêteté sur ce chemin… Ceux qui viennent ici le savent. Et s’ils éprouvent le besoin de questionner, je laisse la parole émerger…

— Comme tu le fais avec moi…

— Oui. Comme je le fais avec toi…

— Êtes-tu un sage ?

— Non. Je vis simplement ce qu’il y a à vivre. J’ai cherché longtemps. Je connais donc le parcours de celui qui cherche. Voilà tout. Etre un sage est une idée. Personne n’est sage. On sait simplement ce que n’est pas la sagesse…

— Tu veux dire l’ignorance ?

— Oui, on peut l’appeler l’ignorance. D’autres l’appellent l’aveuglement. L’obscurité. Tout cela n’est que concept. Il convient simplement de vivre ce qui doit être vécu. Et le vivre pleinement. Avec honnêteté. Et si possible sans esquive.

— Et lorsque l’on esquive ?

— Eh bien… l’on esquive… c’est que cela doit être ainsi… un jour, on prend conscience de ces esquives. De cette façon de fuir ce qui est là. On laisse faire. Mais on n’en est plus complice. On est libre de la fuite. Et le mouvement finit par s’éteindre de lui-même. A son propre rythme.

— Que doit-on comprendre ?

— Il n’y a rien à comprendre. Simplement comprendre que l’on ne peut pas comprendre… Si tu éprouves le besoin de répondre aux mille questions que tu te poses, alors tente d’y répondre… cherche les réponses jusqu’à l’extinction de toutes les questions… 

 

*

 

 — Que représentent pour toi tes chiens ?

— Les chiens font partie intégrante de ce que je suis. C’est ainsi. Une résonance existe en leur présence. Ils sont indissociables de la vie du personnage. Mais cela n’a pas d’importance. Certains vibrent à ceci. D’autres à cela. Il suffit d’être à l’écoute de ses propres résonances. Et suivre sa pente naturelle. 

 

*

 

— Peux-tu nous parler du vide ?

Silence. Long silence.

— Le vide est notre vraie nature. Sur un autre plan, le vide signifie être ouvert et disponible à ce qui est là. On est sans programme, sans projet, sans idée, sans image. On est simplement disponible à ce qui est là, à ce qui vient et à ce qui part… Lorsque l’on est encombré de programmes, de projets à réaliser, d’idées sur la vie et sur le monde, on ne peut être présent à ce qui est là. L’écoute est totalement absorbée par ce qui nous préoccupe. Quand on est vide de ces encombrements, on est pleinement présent aux mouvements qui surgissent…

— Et que faut-il faire pour être vide ?

— Rien. Il n’y a rien à faire. Le mûrissement se fait naturellement. On laisse s’éteindre les désirs, les croyances, les espoirs, les idées, les projets… avoir des projets est un manque de clarté. Cela signifie que l’on croit et espère que l’on pourra se réaliser pleinement dans leur réalisation. Il faut passer par cette étape. On tente de se trouver ainsi mille fois, dix mille fois. Et l’on finit toujours pas être déçu. Voilà le travail de la vie sur nos encombrements ! On comprend alors que l’on ne peut se trouver ainsi. Même lorsqu’un projet aboutit, on sent — si on est un tant soit peu honnête et lucide — que subsiste un sentiment d’incomplétude. Quelque chose continue de manquer… alors on réalise que toutes les situations sont égales, qu’avoir plus ceci ou cela, être plus comme ci ou moins comme ça n’apporte rien. Cela change simplement le décor. On finit donc par ne plus rien attendre des situations. On reste simplement avec ce qui est là. On n’exerce plus de violence envers soi, envers les situations. On ne refuse plus ce qui se présente…

 

*

 

Ce matin, Jean s’est levé plus tôt qu’à l’accoutumée. Il a fait chauffer l’eau dans la petite casserole. Il est allé chercher une planche de bois et deux tréteaux dans la remise qu’il a posés sur la terrasse. Il a versé l’eau bouillante dans son bol et s’est installé avec son carnet face aux montagnes. Je suis resté au lit, bien au chaud sous mes couvertures, les yeux mi-clos et la tête encore ensommeillée pour me laisser bercer par les bruits qui accompagnaient la naissance du jour.

 

*

 

Nous nous asseyons sur le sol herbageux. Une belle pelouse verte et sauvage. Tendre et accueillante. Avant de s’asseoir, Jean caresse le tapis d’une main délicate. Je vois ses lèvres bouger.

— Que fais-tu ?

— Je lui rends grâce d’être là et lui demande si elle nous autorise à nous accueillir…

Je regarde Jean avec surprise. Il me fait un clin d’œil complice.

— Asseyons-nous !

Jean enlève ses chaussures. Les pose avec attention et délicatesse hors du tapis de verdure.

— Ne sois pas étonné ! Le respect de l’Existant devient naturel. On ne s’approprie pas. On n’exploite pas. On n’instrumentalise pas. On n’utilise que le nécessaire indispensable.

— Cela vient-il de l’Amour ?

Jean ne répond pas. Il prend la posture du demi-lotus pour une longue séance de méditation.

 

*

 

Le soir, nous nous posons devant la terrasse. Jean effectue quelques postures de yoga qu’il enchaîne lentement. Très lentement. Je vois son corps vibrer. Secoué par d’étranges soubresauts. Comme s’il captait les énergies telluriques. Les énergies cosmiques. Les postures se succèdent avec fluidité. Tantôt debout, tantôt assis, tantôt couché. Comme s’il dansait avec l’univers. Avec l’espace. En osmose avec les paysages. Je regarde cet étrange ballet d’un œil ravi et étonné.

— La sensorialité devient vivante. Tu vibres à ce qui est là. Le corps est habité. Il se laisse traverser par les mouvements ressentis. Tout est résonance.

Je tente de l’imiter avec maladresse. Je me sens gauche et emprunté. Trop encombré sûrement des idées que je me fais à propos de cette démarche et de cette perspective.

— Allonge-toi et détends-toi… Laisse-toi faire… N’essaye pas d’obtenir quoi que ce soit… Ecoute le corps et laisse-le libre.

Je m’exécute. Je m’affale sur le sol, les jambes repliées sur moi, la nuque raide et le thorax crispé. Je sens les tensions qui m’habitent. Mon corps entier est tendu.

— Laisse tes peurs se déployer…

Je sens mon corps se détendre progressivement. Il se met à bouger d’une étrange façon. Je suis pris de spasmes. Mes jambes se mettent à bouger frénétiquement. Mon dos se cabre puis se relâche. Je me laisse faire. Etrange séance. A la fin de la session, Jean me regarde avec bienveillance.

— Tu penses que je progresse ?

— Ne t’occupe pas de ta progression. Laisse cela. Vis simplement ce qui est là. Laisse-toi faire… Vis ! Ressens ! Ne te préoccupe pas de tes supposés progrès ! Cela ne mène à rien ! 

 

*

 

Il pleut toute la journée. Nous ne faisons rien. Nous sommes là simplement. Jean reste assis en tailleur sur le tapis une grande partie de la matinée. Je relis mes notes. Ajoute quelques commentaires ici et là. L’atmosphère me semble morose. Est-ce que je m’ennuie ? L’attrait de cette enquête et de cet univers inconnu est-il en train de s’éteindre ? J’essaye de ne pas y penser. En vain. Les idées se bousculent dans ma tête comme dans un entonnoir trop étroit. Jean, lui, semble serein. Calme. Je vois mon agitation. Mon besoin fébrile d’échapper à la morosité du temps.

— Le rien n’est pas toujours facile à apprivoiser, n’est-ce pas ?

Je suis pris au dépourvu. Je réponds sans réfléchir.

— Oui. En effet. Et toi, comment fais-tu ?

— Je ne fais rien de particulier. Si l’esprit s’agite, il s’agite. Je vois simplement l’agitation. S’il a besoin de fuir, je le laisse libre. Si le corps a besoin de bouger, il bouge. On le laisse se mouvoir à sa guise. Il ne sert à rien de contraindre l’esprit et le corps à rester calmes et immobiles si l’on sent le besoin de bouger. Le silence et l’immobilité doivent venir de l’intérieur. Inutile de faire semblant ! Si l’atmosphère t’est insupportable, va donc faire un tour ! La pluie et le vent sont bénéfiques pour sentir le corps. Se frotter aux éléments, voilà une bonne façon de se sentir vivant ! 

Je suis les conseils de Jean. J’enfile ma veste. Et je sors. Bien décidé à mettre en pratique ces sages paroles. Je quitte la clairière et m’enfonce bientôt dans la forêt par l’étroit sentier qui mène à une piste plus large. Je sens le vent me fouetter le visage et mes vêtements devenir humides par cette pluie battante et ininterrompue. En quelques minutes, je suis trempé. Je grommelle. Mais je continue de marcher. Je ne sais ce qui me pousse ainsi à rester auprès de cet homme. Sa sagesse m’impressionne et me fascine. Il est clair que j’envie cette façon de vivre. Et d’habiter la vie. Cette façon d’être présent à chaque instant. Sans rudesse ni conflit. Et cette liberté à l’égard des phénomènes. Homme sage et libre ! Bon sang ! Quand diable y parviendrais-je ? La voix de Jean résonne dans ma tête : « encore des idées sur la quête, n’est-ce pas ? ». On n’en finit donc jamais… 

 

*

 

Je note ici une phrase sur le rien et l’ennui glanée dans les feuillets de Jean : Le rien n’est pas délétère. Il ne vient jamais en ennemi. Il s’approche toujours en ami. En compagnon de route exigeant mais généreux. Son apparence est parfois certes terrifiante. Mais derrière ses habits de sauvage infréquentable et désespérant se cache un être plein de bonté. Un être d’amour qui n’aspire qu’à nous rapprocher de nous-mêmes. Il arrive avec dans ses bagages le reflet de notre nature véritable. Pour nous révéler le vide que nous sommes. Ce vide que nous portons tous. Et qui parfois nous effraie tant.

 

*

 

— Peux-tu nous parler de la présence ?

— La présence est l’unique sujet. L’espace infini qui accueille et éclaire toutes choses. Certains la nomment présence, conscience, nature de l’esprit, d’autres le Soi, Dieu… qu’importe son nom ! Quand on habite cet espace d’arrière-plan, le nom n’a plus d’importance.

— Et comment habite-t-on cet espace ?

— En demeurant à la source du regard…

— Et ce processus se fait-il graduellement ?

— Tout est possible. Chez certains cela advient brusquement. Cela semble assez rare. Chez d’autre cet éveil à la conscience se fait progressivement.

— Certains enseignants insistent sur la présence. Et d’autres sur le vide… Peux-tu nous éclairer sur ce point ?

— On ne peut habiter la présence que si l’on est vide. Oui ! Encore une fois lorsque les idées, les représentations, les croyances et les espoirs nous ont quittés. La présence ne se décrète pas. Le vide non plus. La présence est toujours là…

— Que l’on en ait conscience ou non… ?

— Oui. Nous sommes cela. Quant au vide, on ne peut en hâter le mûrissement...

— Mais n’y a-t-il pas quelque chose à faire pour se vider ?

— Il n’y a rien à faire… c’est un processus naturel. Le vide se fait quand les idées, les croyances et les espoirs s’éteignent.

— Et pour qu’ils s’éteignent, que…?

— Ils s’éteignent en les laissant advenir. Ainsi tant que l’on croit, pense, espère que telle chose, telle situation ou telle personne nous offrira un état plus bénéfique que ce que l’on vit actuellement, on jettera toute notre énergie dans la bataille… afin de l’obtenir. Le mental est puissant. On ne peut le contraindre à renoncer. Mais à force de courir après ses rêves et ses idéaux et de voir au final qu’ils ne permettent pas de se trouver…

— De se trouver… ?

— De se réaliser pleinement si tu préfères…

— Alors… ?

— Alors cette dynamique — cet ajournement perpétuel — se tarit. Et l’on fait face à ce qui est là… au début en général cette situation est ressentie comme douloureuse. Ou du moins inconfortable. Mais cela semble être un passage obligé… c’est ainsi que l’on se vide de toutes les idées, les espoirs et les croyances qui encombrent le mental. Puis progressivement on se familiarise avec le rien. Et si l’on reste ainsi sans fuir, sans vouloir changer quoi que ce soit, ce dernier se transforme par une mystérieuse alchimie en plein. En plénitude. Il n’y a là aucune volonté personnelle. Cela semble se passer à notre insu.

— Et l’ego ?

— Disons que l’ego ressemble à une entité illusoire que l’on interpose entre ce regard impersonnel et ce qui apparaît comme le monde…

— D’où vient cette illusion ?

— Elle conserve son mystère. Mais disons que cette identification au mental est un mécanisme naturel… On naît ainsi. Notre structure mentale nous invite très tôt à nous identifier au corps. De ce processus naît le sentiment de séparation avec ce que l’on nomme le monde… mais cette identification est une magistrale méprise…

 

*

 

Jean a renoncé à publier les livres qu’il a écrits pendant une quinzaine d’années. 

— Aujourd’hui il m’arrive d’écrire quelques poèmes. Je les retranscris sur de petites planches de bois que je pose ici et là sur les sentiers les plus fréquentés de la forêt.

— Pour que les promeneurs les lisent… ?

— Oui. Ceux qui marchent en forêt viennent souvent y chercher une coupure avec le monde. Une façon de se mettre en retrait. La poésie devrait faire partie intégrante de la vie. Je regrette qu’elle n’orne pas davantage les rues des villes. La poésie invite au silence. Et à la contemplation. Elle nous invite à regarder la vie avec plus de profondeur et d’attention…

 

*

 

— Nous avons déjà parlé de la société mais j’aimerais revenir sur certains points…

Jean acquiesce en silence.

— Que penses-tu du monde contemporain ?

Jean lève les yeux au ciel.

— Nous sommes dans une période misérable. Une ère de fin de règne. La monstruosité créée par le mental étouffe le vivant. Partout. Tous les domaines de la vie sont contaminés par cette folie ordinaire. Partout on exploite, on instrumentalise. Partout on alimente le monstre en marche…

— Et que pouvons-nous faire pour arrêter sa marche destructrice ?

— Rien… Cette entité monstrueuse obéit à son propre mouvement… difficile d’enrayer une telle dynamique…

— Pourtant existent un peu partout des voix qui s’élèvent, des alternatives pour rendre le monde et la vie terrestre plus vivables… ?

— Tu as raison… il existe des mouvements d’opposition et de résistance qui inaugurent une ère nouvelle…

 

*

 

— D’où vient la souffrance ?

— Du sentiment de séparation et du refus de la situation telle qu’elle se présente… Ce ne sont pas les évènements qui provoquent la souffrance mais leur refus… Vois cela dans ton propre vécu… les évènements ne sont jamais porteurs de souffrance. Les évènements sont comme ils sont. Ni plus ni moins. Mais ce qu’ils représentent à nos yeux peut être source de souffrance…

— Parce que l’on estime qu’ils ne devraient pas nous arriver… est-ce cela ?

— Oui. On croit qu’il pourrait en être autrement… et qu’il serait mieux qu’ils ne se produisent pas. C’est un manque de clarté. Nous avons la prétention de savoir mieux que la Vie ce qu’il nous faudrait… mais qui sommes-nous pour avoir une telle prétention ? La vie est ce qu’elle est. Toujours…

 

*

 

Aujourd’hui, journée « lessive ». Jean récupère la cendre du poêle à bois et la verse dans une grande bassine de fer. Il y ajoute de l’eau bouillante. Et touille le mélange avec un bout de bois pendant quelques minutes.

— Demain nous pourrons laver le linge.

Je l’interroge sur ce procédé écologique. Comme à son habitude, il répond patiemment à mes questions. Il m’explique le « processus de fabrication » de cette lessive naturelle et bon marché. Il me fait un clin d’œil.

— Tu sais… la frugalité joyeuse obéit à « ses nécessités ». Les choses s’imposent naturellement. Il n’y a pas d’idéologie. Certes, il y a un respect… un immense respect pour le vivant…

— L’Existant… ?

— Oui, pout l’Existant. Mais les moyens financiers restreints obligent à des procédés peu coûteux. On se sert de ce qui existe. Tout cela est très fonctionnel !

 

*

 

— Ne t’arrive-t-il jamais de te sentir triste et isolé ?

Jean plante son regard dans le mien. Je vois briller au fond de ses yeux une grande bienveillance.

— Oui, cela arrive. Le mental peut éprouver ces sentiments. Et lorsque l’identification au personnage occupe le « devant de la scène », on peut ressentir ces mouvements émotionnels. Mais cela n’est pas vu comme problématique. On laisse ces mouvements se déployer. Et se résorber à leur rythme. Et quand on retrouve l’arrière-plan, ces sentiments perdent aussitôt leur force et leur pouvoir…

— Et que fais-tu lorsque cela t’arrive ?

— Rien de particulier.

— T’arrive-t-il de fuir ou de vouloir fuir cette tristesse ou cette solitude ?

— Oui, cela arrive. Ce refus de ce qui est… cette distraction de soi-même est parfois présente. Elle survient de temps à autre… quand la périphérie de l’être prend le pas sur la présence…

— Il y a donc encore des oscillations ? Des va-et-vient entre le centre et la périphérie de l’être ?

— Oui. Cela se produit. Mais quand ceci est vu et accepté, ces mouvements ne sont plus problématiques. La vie est toujours simple et belle.

— Mais nous nous compliquons l’existence… 

— Oui. Le mental complique toujours tout. Nos refus, nos idées, nos rêves, nos croyances, nos espoirs nous éloignent toujours de ce qui est là. Toujours. C’est ainsi…

 

*

 

— J’aimerais revenir sur ton mode de vie…

Jean me regarde avec malice.

— Oui.

— Tu ne sors jamais, tu ne pars jamais en vacances, tu rencontres très peu de gens, tu n’as aucun rôle social, tu n’as pas de loisirs, ton mode de vie est rude et rustique… ta vie semblerait très ennuyeuse à la plupart de tes congénères…

Jean se met à rire.

— Oui. Sans doute. Ce genre d’existence ne convient pas à tout le monde. Chacun doit suivre sa pente… le mode de vie et les contenus existentiels n’ont aucune importance. Vivre comme ceci ou cela dépend de nos prédispositions et de notre sensibilité. L’essentiel est ailleurs…

 

*

 

— As-tu encore des attentes à l’égard de la vie ?

— Non. Encore une fois, on vit ce qu’il y a à vivre. Il n’y a pas d’attentes particulières… obtenir ceci ou cela ne changerait rien. On laisse le personnage vivre ce qui se présente. Si la vie pousse ici ou là, les pas se dirigent naturellement du côté qui s’impose. L’un n’est pas mieux que l’autre…

 

*

 

Jean s’assoit sur l’herbe, sort de sa poche deux jouets — des « pouic-pouic » comme il les appelle — les enveloppe de chiffons (de vieux bouts de jean’s déchirés) et les lance aux chiens ravis. Une demi-heure de jeu complice où je vois Jean se rouler avec ses chiens, leur courir après et s’ébattre sur la pelouse. Un étonnant spectacle que l’on a peine à imaginer de la part d’un homme si sage… lorsqu’ils achèvent leur séance ludique, je fais part à Jean de mon étonnement.

— Il n’y a rien à comprendre. C’est une résonance. J’aime jouer avec les chiens. J’aime les chiens. C’est comme si j’étais l’un d’eux…

— Ah… ?

— Oui. On vibre à ce qui est là selon sa sensibilité. Quand on est face à un arbre, on vibre avec l’arbre. La vie est un jeu de résonance et de vibrations… il n’y a rien à comprendre. Il convient simplement d’être à l’écoute… et de jouer avec ce qui est là…

— Cela t’arrive-t-il encore d’avoir des émotions fortes ?

— Oui. Elles peuvent être encore parfois très invasives.

— Comme si elles occupaient tout l’espace ?

— Exactement. Elles remplissent l’espace d’une incroyable façon. Elles ne laissent presque aucune place. La dernière fois, cela s’est produit lorsque je croyais que l’élan vital de l’un de mes chiens était en train de s’épuiser… beaucoup de signes tangibles étaient présents… la tristesse et l’angoisse m’ont alors envahi d’une incroyable façon. Quelque chose en moi refusait l’inéluctable : la disparition et l’absence. Tant que subsiste un attachement au personnage, il semblerait qu’il y ait des résidus égotiques et des points de fragilité… des zones sensibles qui ne semblent pas avoir été correctement vues et acceptées…

— Et qu’as-tu fait ?

— Que veux-tu que l’on fasse ? On s’est laissé submerger par ces mouvements. On les a laissés se déployer.

— Etait-ce inconfortable ?

— Oui. Le refus alimentait l’inconfort. Il faut parfois du temps pour que le refus soit pleinement accepté. Alors l’inconfort disparaît… mais quand l’inconfort est là, il est là… il faut le vivre pleinement… lui laisser faire son travail… pour éroder ce qui doit l’être…

 

*

 

— Qu’est-ce que la connaissance de soi ?

— Un concept. Il n’y a pas de connaissance. Nous ne sommes qu’ignorance. Nous ignorons. C’est dans ce non-savoir que peut naître la connaissance. Mais ce n’est pas une connaissance savante. Il n’y a rien à savoir sur la connaissance. Et tous les savoirs ne servent à rien en la matière.

Jean marque une longue pause.

— Seul dans ce non-savoir peuvent surgir les gestes et les paroles justes… quand on est vide… vide de savoirs et de connaissance, alors l’intelligence de l’être se manifeste…

— Et que faire des savoirs ?

— Les savoirs sont fonctionnels. On les utilise pour des tâches fonctionnelles : faire la vaisselle, conduire une voiture, construire un pont…

— Et pour la connaissance de soi… ?

— Vient un temps où les savoirs en matière de connaissance de soi sont abandonnés… ils deviennent inutiles… voire encombrants… ils n’ont plus de raison d’être…

— Beaucoup de choses que tu dis vont à l’encontre de ce qui est communément admis et prôné dans la société…

— Oui. Le monde est gouverné par le mental. Et ce qui est dit ici est au-delà du mental…

— Cela pourrait même être totalement incompréhensible pour la plupart des gens…

— Cela pourrait l’être en effet. Il n’y a rien à blâmer. La compréhension se fait à son propre rythme.

 

*

 

Je regarde Jean avec tendresse et sympathie. Hormis cette incroyable présence de chaque instant, rien ne le distingue du quidam. Un œil non averti le prendrait peut-être même pour un hurluberlu marginal et un peu excentrique, un pauvre diable solitaire et misérable. Mais il suffit de l’approcher quelques instants, de parler un peu avec lui, et cette présence saute au visage. La consistance de la parole, l’épaisseur et la légèreté des gestes, l’épure du discours, cette attention bienveillante pour l’Existant ne trompent pas. L’intelligence du regard, cette vision à la fois fine et profonde. Et cette incroyable ouverture. Le non jugement, l’absence d’a priori. On est vite impressionné par le travail intérieur qu’a effectué cet homme. Il me reprendrait sûrement. Il dirait sans doute : « l’incroyable œuvre de la compréhension en nous »… Il est sans doute difficile pour un homme ordinaire (qui a une perception commune) de comprendre ses paroles. Il s’empresserait de les passer au crible de ses idées et opinions, émettrait aussitôt des jugements. Bref, serait imperméable à cette sagesse vivante. 

 

*

 

La dernière après-midi en compagnie de Jean est un régal. Nous la passons à marcher — très lentement. A petits pas. Marche entrecoupée de longues pauses sous le ciel. En compagnie du vent, des nuages et des herbes folles des prairies. Nous nous asseyons au pied de grands arbres que nous saluons à notre arrivée et à notre départ. Comme des frères immobiles. Jean s’allonge souvent le dos calé contre un petit monticule d’herbes sauvages, les mains derrière la tête, les jambes croisées, en contemplant la ramure de ses compagnons silencieux, les nuages passagers et l’azur imperturbable. L’atmosphère est silencieuse. On s’y repose à notre aise. J’aime ces instants sereins et tranquilles. De temps à autre, Jean se met à parler. Quelques mots profonds qui jaillissent du silence. Les chiens gambadent alentour, ivres de liberté et d’odeurs. Ils reviennent vers nous à intervalles réguliers en frétillant la queue, heureux de nous revoir et repartent quelques instants plus tard en suivant leurs longues et sinueuses pistes invisibles.

Je comprends l’amour de Jean pour la nature et les animaux. Je comprends son indéfectible attachement pour le ciel, les arbres, les insectes, les fleurs, les herbes, les animaux de la forêt, les nuages, le vent, les pierres, le sable et la terre. Je comprends son retrait du monde humain, son éloignement de la vaine effervescence des hommes et de leurs futiles et incessants bavardages. Oui, je le comprends. Et je sens aussi qu’à cette distance du monde peut naître un amour profond pour tous les êtres, pour toutes les créatures qui, partout, vaquent à leurs affaires. Jean n’est pas misanthrope. Ses pas l’ont éloigné des hommes mais il ne blâme pas le monde, ne juge pas les hommes, ne condamne personne. Il accueille ceux qui viennent à lui avec un amour sincère et profond. Et je me surprends en retour à aimer cet homme humble et bon, simple et sage. 

 

*

 

En fin de matinée, un vent frais a surgi derrière les montagnes. Jean enfile un col roulé et sort chercher quelques bûches. Le feu est préparé en quelques minutes. La pièce se réchauffe rapidement. Nous nous installons dans les fauteuils. Je sors mon carnet.

— Nous nous faisons beaucoup d’idées à propos de tout, n’est-ce pas ?

Jean acquiesce en silence.

— Nous nous faisons des idées à propos du bonheur, de la sagesse… à propos de ce qui est juste, de ce qu’il faudrait vivre ou réaliser…

— Oui. Ces idées sont très répandues. Et elles nous enchaînent. Elles nous éloignent toujours de ce qui est.

— Que faire alors… ?

— Les laisser s’éteindre…

— Cette attitude semble être une sorte de leitmotiv…

— Il n’y a d’alternative… les choses suivent leurs cours jusqu’à leur extinction. Ce qui arrive, arrive…

— Peux-tu dire encore quelques mots sur la modernité ?

— La modernité ?

Jean ferme les yeux un instant.

— Elle est un processus. Elle semble être la tentative impulsée par le mental pour faire advenir les caractéristiques du nouménal sur le plan phénoménal…

— Peux-tu développer ?

Jean prend une longue inspiration.

— Essayons. La présence ne peut être définie, elle ne peut être objectivée puisqu’elle est l’unique sujet mais disons qu’elle a pour caractéristiques la paix, la joie et la plénitude. Le mental en tant que reflet de la présence tente de façon assez maladroite de faire advenir ces caractéristiques sur le plan phénoménal.

— Peux-tu prendre un exemple ?

— Regarde ce qu’apporte le progrès technique : rapidité, immédiateté dans une perpétuelle tentative d’abolition de la distance et du temps, confort, amélioration des conditions d’existence… et d’autres aspects que j’oublie sûrement. L’Homme n’a eu de cesse, depuis les débuts de l’humanité, de vouloir améliorer ses conditions de vie… pour essayer d’établir dans son environnement des conditions propices à la tranquillité, la joie et la plénitude. Mais ces aspects ne sont qu’un pâle reflet de la paix véritable…

— Selon toi, tout cela est vain… ?

— Non. Sur un certain plan, ces recherches sont utiles mais l’essentiel ne peut être atteint ainsi… d’autant que cette quête effrénée, outre qu’elle renforce l’illusion d’un « bonheur » phénoménal accessible, engendre bon nombre de comportements délétères…

  — Ton quotidien semble se limiter à peu de choses. Un visiteur serait surpris de voir que tu passes l’essentiel de tes journées à effectuer quelques travaux domestiques, à marcher dans la nature, à t’asseoir par terre, sur ton tapis, sur la terrasse, sur un rocher ou dans l’herbe, à faire quelques mouvements de yoga, à écrire quelques poèmes et à jouer avec tes chiens…

Jean me regarde en souriant.

— Oui. D’un certain point de vue, on peut dire que mes journées sont vides d’activités. La journée se déroule à son rythme. Lorsque la situation l’exige, les choses se font… les choses suivent leur cours… qu’y a-t-il à faire ? Rien, la plupart du temps. Un grand nombre d’activités humaines n’est en réalité qu’agitation, refus d’un état ou d’une situation existante, tentatives maladroites d’accéder à la paix… lorsque les désirs, les croyances et les espoirs d’accéder à un état ou à une situation que l’on suppose meilleure n’ont plus cours, on reste avec ce qui est là devant nous… on ne fuit pas, on ne réagit pas… on agit si cela est nécessaire, si cela vient spontanément… il n’y a rien à faire en cette vie…

— Tu es un peu provocateur…

Jean éclate de rire.

— Oui. Je suis un peu provocateur…

— Peux-tu nous expliquer pourquoi certaines traditions affirment que tout est parfait en ce monde… et selon cet adage qu’il n’y aurait donc rien à changer…

Jean me regarde en souriant.

— En voilà une question ! Est-ce utile d’y répondre ?

— Cela nous éclairerait…

— Dans ce cas… que veux-tu changer ? Que pouvons-nous changer ? Il n’y a rien à changer en ce monde... tout ce que l’on vit est nécessaire… ce que chacun vit est exactement ce dont il a besoin pour s’éveiller… même si d’un certain point de vue, les évènements ont l’air néfastes, qui peut savoir si cela ne joue pas un rôle dans le mûrissement de la compréhension…

— Et l’imperfection du monde… ?

Jean me toise avec surprise.

— Quelle imperfection ? L’imperfection est parfaite…

— Même quand on est encore soumis à l’égo avec son cortège de réactions, de désirs et de croyances… ?

— Oui. Incontestablement oui.

— Alors à quoi cela sert-il de s’éveiller… ?

— A rien. Cela advient. Voilà tout… cela ne change en rien le cours des choses. Les évènements continuent de se dérouler. La seule différence est qu’on n’alimente plus l’ignorance et ses conséquences mortifères…

— Il y a donc des conséquences mortifères lorsque l’on est encore soumis à l’ego ?

— Oui. Elles engendrent bien souvent de la souffrance. Mais cette souffrance est nécessaire pour s’éveiller…

— Alors tout est parfait…

— Oui. Tout est parfait. Le jeu du monde se poursuit… sur un certain plan, il n’y a personne qui souffre…

— Pourrais-tu développer ?

— Lorsqu’un être s’éveille à sa vraie nature, les évènements continuent de se dérouler, le personnage continue de faire ce qu’il a à faire… selon sa sensibilité, ses prédispositions et ses conditionnements mais on est libre du personnage… on laisse les choses se dérouler librement… disons que le cours des choses n’est plus problématique… tu comprends ?

Je regarde Jean sans comprendre.

— Il n’y a donc aucune différence entre un être éveillé et un être encore soumis à l’ego ?

— Il y a des différences. Nous avons déjà abordé ce point. Le déroulement des choses n’est plus vu comme un problème. L’ignorance et son lot de conséquences délétères ne sont plus alimentés. L’écoute des résonances fait que le personnage suit naturellement sa pente… le chemin se simplifie. La vie devient facile… on écoute, les choses arrivent… les choses s’en vont… pas de problème…

— Peut-on revenir un instant sur la perfection du monde… ? Tu dis que tout est parfait, l’imperfection du monde comme les comportements encore soumis à l’ego. Selon toi, tout est juste, alors pour quelle raison dit-on que les paroles et les actes du sage sont toujours justes ? Les paroles et les actions de la personne non éveillée ne le sont-ils donc pas ?

— Sur un certain plan, toutes les paroles et tous les actes sont justes… dans la mesure où ils surviennent… dans la mesure où ils sont… sur un autre plan, il y a une différence entre les actes et les paroles qui jaillissent du mental et ceux qui tirent leur origine de l’arrière-plan. Les premiers sont réactifs, emplis d’attentes égotiques, toujours partiels et partiaux et consistent le plus souvent à atteindre quelque chose, un état, une situation en instrumentalisant les êtres, les choses et l’environnement. Les seconds jaillissent spontanément et ne visent rien. Ils adviennent selon les exigences de la situation. Ils ne sont pas volitionnels

— Peux-tu nous parler de la tranquillité ?

— La tranquillité est ce que nous sommes.

— Et le calme ?

— Le calme est un état. Il ne s’agit pas d’être calme. Lorsque le mouvement est rapide, il est rapide. Lorsqu’il est lent, il est lent. Lorsque l’agitation se manifeste, elle se manifeste. Lorsque la quiétude est là, elle est là. Mais on est tranquille avec ces mouvements. On les laisse survenir et s’éteindre…

— Il ne sert donc à rien de vouloir être calme, de diminuer son agitation, de ralentir le mouvement ?

— On ne peut répondre de façon générale. Cela a parfois son intérêt. Mais il n’y a rien à vouloir… ralentir le rythme est parfois une façon didactique pour nous rappeler à la paix. Ce n’est pas systématique. Cela peut être aussi une violence que l’on exerce envers ce qui est…

— On voit dans certains séminaires consacrés à la spiritualité des personnes immobiles… on dirait qu’elles s’efforcent au calme…

— Oui, elles s’évertuent d’être en paix mais tout leur être a envie de bouger… de s’agiter pour être ailleurs…

— Que leur conseillerais-tu ?

— De laisser advenir ce qu’elles sentent… si le besoin de bouger se fait sentir qu’elles bougent…  la paix ne s’atteint pas en se forçant à être calme… le mouvement vient toujours de l’intérieur… il ne s’agit jamais d’imiter ou de singer… il convient d’être à l’écoute du ressenti… rien d’autre n’est nécessaire.

 

*

 

Ce séjour en compagnie de Jean fut une incroyable expérience. Et une prise de conscience du « chemin » qu’il me restait à parcourir pour vivre cette tranquillité que je cherche depuis tant d’années. Mes errances et mon insatiable besoin de rencontres ne révélaient en réalité qu’une terrible insatisfaction et un profond et lancinant besoin de comprendre… J’ai quitté Jean avec tristesse en fin d’après-midi. Il m’a raccompagné jusqu’au seuil de la porte entouré de ses inséparables chiens. Il m’a fait un signe de la main. Un sourire s’est dessiné sur son visage buriné. Je me suis retourné une dernière fois et j’ai repris le chemin du retour par l’étroit sentier qui traverse la forêt. Pour retrouver ma voiture, stationnée à l’entrée du village, à près de 2 heures de marche de la clairière. J’avançais à petits pas en ressentant avec force les paroles de Jean, ses « enseignements » simples et profonds qui m’ont nourri pendant tout mon séjour. Je ne sais si je le reverrais mais je me souviendrai longtemps de cet homme simple et sage.