Journal poétique / 2014 / L'exploration de l'être

Le silence des heures profondes. Assis parmi les arbres et les herbes du chemin. Couché parmi les fleurs sauvages et les insectes qui peuplent le sol. Et l’azur au-dessus de notre tête. On s’émerveille du vent et des nuages. De la vie qui nous entoure en nous entraînant parfois dans sa danse… 

 

 

Seul dans la montagne, les pas portent vers l’essentiel. En ville, ils en éloignent. Dans la forêt ou sur les crêtes, on parcourt les chemins sans penser à la destination. Dans les rues, on court ici et là en s’attelant à mille besognes et l’on s’y perd.

 

 

Où habitons-nous pour nous sentir si misérables ?

 

 

Quand on est à l’écoute, on suit naturellement ce qui nous est naturel

 

 

Assis à l’ombre d’un arbre ou allongé sur les pierres du chemin, l’heure s’épuise en silence. Le ciel et les paysages entourent notre solitude joyeuse et sereine. Naturellement à l’aise dans ces décors naturels.

 

 

On ne fuit ni les hommes ni les villes. Mais notre cœur nous enjoint naturellement à la solitude des grands espaces peuplés d’arbres et d’oiseaux. On y est et y vit à notre aise. La compagnie des hommes en général ne nous enchante guère. Et il n’est pas rare qu’elle nous mette au supplice. Nul n’en est responsable. C’est une inclination naturelle qui nous fait apprécier davantage les merveilles de la nature et la compagnie des animaux que le bavardage incessant et les histoires dérisoires des hommes. Ainsi j’aime marcher seul avec mes chiens dans les collines ou dans la forêt. Loin du monde, on éprouve un délicieux sentiment de liberté. De vivre une existence riche, profonde et vraie. Une vie presqu’exclusivement sensorielle. Sans histoire ni souci. Sans image, sans parole ni pensée. Une vie simple et belle. Organique et inspirante où la présence peut s’habiter sans entrave. Bien plus que dans la société des hommes où règnent trop souvent le factice, les conventions et les représentations qui sollicitent et interpellent le personnage au point, bien souvent, de se voir quitter (à regret, bien sûr) cet espace impersonnel d’arrière-plan. Comme si l’excès de stimuli nous ramenait immanquablement au rôle que le monde aimerait nous voir jouer. A cet égard, la solitude est une précieuse compagne qui nous libère des griffes du monde (et de ses mâchoires happantes). Et qui mérite, à ce titre, d’être entretenue. Comme d’autres peut-être entretiendraient — le terme est aujourd’hui quelques peu désuet — une maîtresse tendre et câline toujours encline à éloigner et à réconforter de la fureur du monde. 

 

 

Ceux qui s’ouvrent à l’être sont de moins en moins soumis au diktat des images qui restreignent ce que nous appelons le monde à une collection plus ou moins variée de représentations figées, étroites, mensongères et illusoires. Toutes ces représentations éloignent du réel, obstruent le passage de l’être (en empêchant d’en ressentir la simplicité et la puissance) et enferment ceux qui y sont soumis dans une geôle de papier aussi illusoire que les barreaux d’images dont elle semble tapissée.

 

 

Allongé dans l’herbe, sans souci du monde, du temps, des obligations, des conventions sociales et des affaires domestiques, l’âme se détend. Se repose. Retrouve son état naturel. Sa véritable demeure. Seule la folie (ordinaire) du mental peut nous faire croire que notre état naturel se trouve dans le faire et l’agir, dans les pensées incessantes et la réalisation furieuse et débridée d’activités et de projets. Ces domaines sont investis à partir des besoins ressentis du corps et du psychisme qui appartiennent à la sphère du mouvement. Quant à l’âme, encore une fois, elle ne trouve la paix que dans le repos, le silence et l’immobilité quand elle sait s’extraire des mouvements du corps et de l’esprit qui lui sont si étrangers. 

 

 

Dans le jardin de pierres, mes ailes reposent. Les rêves d’envol se sont dissipés. L’azur s’est effacé. L’espace est ma demeure. Je suis l’Infini qui accueille le monde. Et l’éclaire. 

 

 

Les oiseaux, haut dans le ciel. Et les feuilles des arbres, folles dans le vent. Et les insectes partout, courant sur le sol. Et le petit homme inscrivant ces lignes sur son carnet. Je vois cela. Et j’ai le cœur en paix. Emu par ces mouvements. Et libre des histoires qu’ils recèlent. Où qu’ils soient, où qu’ils aillent, je serai toujours là, en surplomb d’eux-mêmes. Et je me réjouis de cette proximité que toujours j’aurai avec eux. Je vois partout les formes se frôler, s’ignorer, se heurter, se battre, se blesser, se tuer, s’aider ou se caresser parfois. Et je ne sais que faire pour qu’elles se respectent davantage dans leurs incessants échanges. Et qu’elles trouvent la paix et l’harmonie dans leur cohabitation. Et je pleure parfois de nous voir si démunis. Je sais pourtant que les arbres et les fleurs ne cesseront de pousser, que les lions dévoreront toujours les gazelles, que les prédateurs tueront toujours leur proie. Chaque forme doit ainsi apprendre de l’intérieur ce qu’elle a, elle-même, causé à autrui pour que mûrisse la compréhension afin de s’éveiller à sa véritable nature. A cet espace impersonnel d’arrière-plan. A cette présence immobile et silencieuse qui n’est que paix, joie et amour. Ainsi est le monde des formes avant d’accéder au sans forme

 

 

Une pie au sommet d’un arbre. Un écureuil sautant de branche en branche. Un chien qui s’étire. Le souffle léger du vent. Le défilement tranquille des jours.

 

 

Les instants glorieux où l’âme se repose. L’esprit sage. Et le cœur en paix. L’éternité pourrait bien défiler au rythme des tambours, le silence demeurerait.

 

 

[De la marche]

Griffées par les ronces sur les chemins abrupts, les jambes cherchent leur repos dans le rythme. Attendant sans impatience la pause où elles pourront enfin se délasser. 

 

 

Les chemins de pierres accueillent les pas. Et offrent le monde. Le regard accueille et offre les pas, les chemins et le monde.

 

 

Le territoire s’étend jusque dans l’infini du regard.

 

 

Il n’y a de frontières et de limites que mentales. L’infini est toujours à portée de regard. Nous le sommes. Et y baignons en tant que forme.

 

 

L’heure sombre dans le silence. Je m’éteins peu à peu dans l’Infini.

 

 

Le rien-misère des formes. Toujours dérisoires, fragiles et misérables. Et le rien-infini de notre nature véritable quand tout ce que nous croyons être, avoir et devenir a disparu. Subsiste alors l’être dont on ne peut rien dire (l’infini apophatique). Et entre les deux, le rien-apocalyptique au cours du processus où nos repères, nos certitudes, nos croyances et nos espoirs implosent ou explosent…

 

 

Nu est l’anagramme de Un. Et il ne pourrait en être autrement. Comme l’enfer est sans doute de trop en faire

 

 

L’horizon de pierres s’effrite. Et ne subsiste que l’espace.

 

 

Marchant à une allure soutenue sur les chemins. Ou lascivement allongé sur un rocher, on laisse le corps et la nature imposer leur rythme et leurs mouvements.

 

 

Qu’à chaque instant, la présence soit habitée… ou à défaut que l’essentiel et le grand mystère soient ressentis dans chaque situation. Voilà sans doute mes ultimes exigences mentales…

 

 

On se sent de plus en plus étranger au monde (humain). Non qu’on ne le comprenne… nous avons nous-mêmes baigné dans toutes ces histoires et ces soucis dérisoires. On se sent simplement détaché des affaires du monde. Comme si elles n’étaient que des jeux anecdotiques sans importance ni consistance. Des cris et des gesticulations sans conséquence. On se sent plus disposé à la compagnie des chiens, aux délices des promenades solitaires dans la nature. Et à la rédaction de ces notes — presque sans intérêt — sur ce carnet. Comme si ces activités étaient plus propices à faire ressentir la vraie vie. La vie pleine. La vie déchargée de ses représentations illusoires avec son lot d’images et d’idées toutes faites sur l’existence, le cours du monde et le cours des choses.

 

 

La solitude n’est pesante que pour celui qui éprouve le sentiment de manque, d’isolement et de séparation. Lorsque la présence est habitée, on se sent en unité avec l’environnement. Et il est impossible de se sentir seul et isolé…

 

 

Il m’arrive de m’asseoir à proximité de déjections animales. Et je n’en éprouve nulle répugnance. Les crottes de lapins, de brebis, de chiens, de blaireaux ou de sangliers me portent bien moins au dégoût que la merde humaine. Dans un autre registre, le bruit agaçant des mouches qui tournent au-dessus de notre tête en se posant de façon incessante sur notre corps dénudé, le bourdonnement lancinant des abeilles, le frottement parfois assommant des ailes de grillons, le halètement ou l’aboiement intempestif des chiens me sont plus supportables que le vacarme des marteaux-piqueurs, le brouhaha des rues, le rire et les paroles bruyantes du voisinage (humain), les pétarades automobiles ou les décibels émis par les chaînes hi-fi et les téléviseurs.

 

 

On aimerait que chaque heure s’émancipe du temps. Que chaque instant devienne présence. Laissant le personnage vagabonder là où le corps et le psychisme l’appellent… Moments exquis de liberté. En se laissant simplement porter par le miracle des jours.

 

 

Les saisons mensongères. Et la vie secrète des morts. Jour de deuil ou jour de liesse, on se réjouit de l’heure présente. Perdu au fond des vallées. Assis au faîte des arbres. Debout au sommet des collines. Couché au fond de grottes solitaires. Sous le couvercle des jours tristes ou assis dans l’azur, on célèbre les jeux du monde, la vie espiègle et ses farces cruelles qui déchirent les âmes encore soumises aux légendes et aux mythes du monde qui ne savent voir l’Absolu qui les entoure et les aide à briser leurs chaînes (et leur coquille) pour habiter la liberté et l’infini dont elles sont éprises. On s’agenouille au pied des arbres pour les honorer. On marche dans le vent, les bras en croix et la tête haute dans les nuages, docile aux aventures, aux méandres des rivières et aux caprices de la terre. On salue le spectacle merveilleux, ses tyrans et ses bouffons, sa ribambelle de figurants qui rechignent à jouer leur rôle, les mains besogneuses et les esprits innocents, les râleurs et les mécréants, tous ceux qui marchent avec leur masque qui pend sur leurs genoux, les bourrus et les acariâtres. Puis on oublie le monde, ses spectacles et ses acteurs pour retrouver son antre solitaire.

 

 

L’arbre demande-t-il son chemin ? La fleur se soucie-t-elle des jours ? L’étoile s’enquiert-elle de son rôle ? Le soleil et la terre s’interro-gent-ils sur leur labeur ? L’eau s’inquiète-t-elle de ses bienfaits et de ses dévastations ? Ô Homme, ressens-tu le joug de tes prétentions ? Et entends-tu l’appel du rien qui invite à l’abandon ? 

 

 

L’heure de la débâcle a sonné. Les chimères enfin brisées, l’ange peut s’envoler. Retrouver son paradis perdu. Le ciel à portée de poussière. A portée de misère où l’aigle et le cloporte sont égaux face au mystère.

 

 

Le jour prend soin de la nuit. Et respecte ses heures. La nuit prend soin du jour. Et respecte son labeur. Tous deux œuvrent pour un bien plus vaste qu’eux-mêmes. 

 

 

On danse sur la musique silencieuse des anges. On saisit la trompette du Dieu solitaire. Et l’on joue pour les morts. Et les vivants en sursis qui cherchent la route céleste, les yeux rivés sur leur sente misérable en quête d’une porte ou d’une parenthèse pour échapper quelques instant à l’implacable gravité terrestre, si éloignée de la légèreté et de la transparence du ciel qu’ils pressentent pourtant comme leur demeure véritable.

 

 

Le visage au plus proche de la terre. Là où est le royaume du corps. Le regard au plus proche de la source. Au cœur même de l’espace souverain infini. Là où est notre demeure.

 

 

Le rien ne s’approprie rien. Et de cette caractéristique, il tire sa grâce, sa justesse et sa puissance. Si l’esprit pouvait le ressentir, il jetterait aussitôt aux orties les misérables parcelles du Tout dont il se croit propriétaire.

 

 

Le silence des heures profondes. Assis parmi les arbres et les herbes du chemin. Couché parmi les fleurs sauvages des collines et les insectes qui peuplent le sol. Et l’azur au-dessus de notre tête. On s’émerveille du vent et des nuages. De la vie qui nous entoure en nous entraînant parfois dans sa danse… 

 

 

Un pas après l’autre. Et le monde déjà nous habite.

 

 

L’heure présente si étrangère aux soucis du jour. L’heure si familière du rien qui s’étend. Au point de se fondre à l’Infini. Jointure entre le rien et le Tout. Cet étroit passage désencombré.

 

 

Marcher en silence. Et à petits pas. Voilà un délice pour la chair. Et pour l’âme. Sentir sous ses pieds les cailloux du chemin. Humer les parfums printaniers. Se laisser mouiller par la pluie fine de la journée. Sentir la caresse du soleil d’avril. Voir partout la beauté. Les arbres et les arbustes. Les fleurs sauvages et les herbes drues. Le sable et la terre. Les nuages. Les chiens qui gambadent. L’azur changeant. Les joutes et les querelles d’insectes. Leur combat déchirant. Leur labeur tranquille. Leur cri charmant. Le piaillement des oiseaux. Les jeux et les drames — petits et grands — des créatures sous le ciel. Les champs labourés. Les parcelles de vignes. Les ruines au détour d’un village. Les collines jusqu’à l’horizon. Les sentiers et les chemins. Et les petits pas tranquilles qui retournent chez eux. En sifflotant un petit air joyeux.

 

 

Au fond de chaque cœur se cache le mystère que les pas, les mains et la tête ne sont en mesure de trouver. Lorsque les mains s’apaisent, la tête se vide et les pas s’éteignent, le mystère peut alors transparaître, être ressenti et envahir l’être. Les pas, les mains et la tête en sont alors lentement imprégnés jusqu’à en devenir l’exact reflet. 

 

 

Un air de trompette secoue la terre. Et je vois les âmes apeurées courir en tous sens. Ne savoir où aller pour échapper au trépas. S’enfuir à perdre haleine à travers les plaines et les montagnes. Aller par milliers à travers les airs et les océans. Submerger la terre de leur pas affolés. Sans pouvoir s’abandonner aux secousses terrifiantes. Entonnant des cantiques pour apaiser leur terreur. Cris, chants et gesticulations. Implorations impuissantes, les mains ou le regard tourné(es) vers le ciel, ainsi vivent et meurent les Hommes.

 

 

Je regarde les jeux infinis qui émanent de l’Infini. Ô Infini, tu nous habites et tu nous es, nous te sommes et t’habitons. Quand donc l’union a-t-elle eu lieu ? Tu contiens le plus infime. Et le plus infime te contient. Les Hommes pourtant cherchent partout où ils ne pourront se (te) trouver… quelle farce leur (te) joues-tu ? Comme tu es espiègle, présence vivante, sous tes malices parfois cruelles qui disloquent l’Existant en infinies combinaisons…

 

 

Des mots affûtés comme une lame. Sur la pierre de la vérité. Quelques notes gaies dans le jardin parfumé. Et le cœur s’envole au-delà des horizons. Par-dessus les murs de nos geôles de papier. Jusqu’aux bords de l’infini. Après tant de périples, de détours et de circonvolutions, il peut se poser enfin en ce domaine non clos. Eprouver la liberté qu’il pressentait en son noyau. Goûter enfin à la fraîcheur des heures. Au merveilleux des paysages. A l’ineffable simplicité de l’être.

 

 

Sans costume, on peut déambuler dans les rues désertes ou populeuses. S’asseoir parmi les herbes ou sur la mousse des forêts pour contempler les mille spectacles du monde. Le cœur toujours indemne des enjeux et des tirades. L’ombre des figurants s’amenuise à mesure que l’on s’enfonce en nos profondeurs. Leurs pleurs et leurs rires. Leurs sourires et leurs grimaces nous traversent sans trace. Eux, qui autrefois nous effleuraient, arrêtés dans leur course par nos remparts protecteurs… aujourd’hui les murs se sont effrités. Ne restent ici et là que quelques ruines branlantes au cœur desquelles sont enfermés quelques regrets et quelques fragilités amassés au cours des ans et qui attendent le souffle du vent nouveau pour s’effacer dans l’Infini. Ne resteront alors que l’espace nu, les brises, les orages et les tempêtes qui nettoieront les restes de poussière sur le sol dépouillé de tous les amassements accumulés au cours des siècles.

 

 

Comment transmettre la lumière du ciel jusque dans les caves obscures où croupissent et se débattent les ombres des âmes, prisonnières de l’ombre de barreaux illusoires ?

 

 

En ton cœur sommeille l’Infini qui attend le réveil de ton regard endimanché. Encore trop soucieux des mille images qui l’encombrent… et dont il s’empresse d’affubler les formes, celle à laquelle il s’identifie et celle qu’il appelle le monde.

 

 

En d’autres cieux, les ombres ne sont que des ombres. Elles n’ont davantage de consistance que le vent. Le regard les éclaire. Leur prête vie quelques instants. Les autorise à quelques cabrioles avant de s’effacer en lui. Ainsi naissent et meurent les décors, les mouvements et les phénomènes. Ombres dans la lumière.

 

 

La terre sacrée est celle où tu te tiens. Et le ciel n’est devant tes yeux. Tu es l’Infini qui contient et enveloppe le ciel et la terre…

 

 

Pour l’Homme, le monde n’est qu’une collection d’images qu’il prend pour la réalité. Qui sait que l’espace n’est peuplé que de reflets, d’ombres et de fantômes ?

 

 

Les saisons défilent dans le regard indemne et immobile.

 

 

Laisser le vent déblayer ce qui doit l’être. Laisser le destin se déployer sans entrave…

 

 

L’heure s’émancipe du jour. Tout à l’heure et demain n’existent pas…

 

 

Les saisons froides n’auront plus cours. Au-dessus du ciel, l’éternel azur printanier. Le renouveau permanent du regard.

 

 

Au plus proche et au plus lointain, tout est familier pour l’écoute et le regard. 

 

 

En grandissant ton âme, tu crois te hausser vers le ciel. Mais sais-tu seulement que le corps appartient à la terre ? Ne t’élève pas. Aucun terrain n’est propice aux édifices et aux élévations. Laisse la vie te rabaisser. Ton visage côtoyer la poussière. En n’étant rien, tu sauras où se loge l’Infini.

 

 

Un pas de lune sur la terre éclairée. Les marcheurs avancent sous les arbres moqueurs. Trouvent refuge quelques instants sous leurs branches. Lèvent les yeux au ciel et se demandent : « quand le soleil brillera-t-il dans nos yeux clos ? ». La lumière alors s’esclaffe et disparaît. La nuit est déjà tombée. Et demain peut-être ne verra pas le jour…

 

 

Les énigmes et les égratignures du chemin guident les marcheurs vers les contrées du repos où le regard brille plus fort.

 

 

[Interrogations du marcheur]

Présence, poésie, métaphysique, nature, promenade, solitude, simplicité, dépouillement. Conditions propices ou manifestations de l’Absolu ? 

 

 

Combien de siècles auras-tu erré dans ton cachot sans lucarne… en espérant la lumière qui ne viendra jamais ?

 

 

Demain ne verra pas le jour. On sera mort avant deux siècles. Et les combats ne cesseront jamais. Il y aura toujours des fleurs sur les tombes. Et la terre sera toujours un grand cimetière où l’on élèvera des pierres vers le ciel. Comme un hommage aux morts. Et un espoir pour les vivants. Ainsi depuis l’aube des temps, on érige partout sur la terre d’infimes monticules de poussière pour y puiser un peu de courage et affronter les mille soucis du quotidien, les mille charges de l’existence et notre lot de malheurs jusqu’au trépas. Pauvres diables d’hommes empêtrés dans leurs ornières et leur misérable rêve de salut, perchés maladroitement sur leurs édifices dérisoires. Mais qui sait qu’il n’y aura jamais de libération pour les formes ? Les organismes toujours lutteront et se débattront. En survivant à peine au royaume terrestre. Le sans forme n’est accessible à la matière. Poussières d’étoiles et de misère. Infimes particules dans l’Infini. Les pleurs lancinants et les sanglots inconsolables du monde n’y changeront rien. Ils dureront encore des siècles et des siècles.

 

 

Il y a des semences stériles que le vent dissémine sur des terres infertiles. Il faut attendre des siècles avant de voir éclore le moindre fruit. Ah ! L’infinie patience de la terre qui attend la saison propice…

 

 

On peut bien s’agiter, gesticuler en tous sens. Rester assis ou parcourir les collines d’un pas tranquille. Et après ? A-t-on la faiblesse de croire que ces activités amèneront la paix ? Le corps tranquille. Le corps en mouvement. L’esprit calme. L’esprit agité. Le regard n’est jamais concerné.

 

 

Le carcan des heures fébriles. Et celui des heures creuses. Suivre sa pente. Toujours suivre sa pente. Se laisser porter sans résistance par les mouvements présents. Laisser s’éteindre toutes les idées sur la vie, sur le monde et sur soi. Se libérer des idées sur la liberté et la sagesse. Sur l’aliénation et l’ignorance. Etre au-delà de la liberté et de la non liberté. Au-delà de la sagesse et de l’ignorance pour enfin être libre. Libre des idées, libre du personnage, libre du monde et des mouvements. Etre à l’écoute de ce qui est là. Et laisser faire… toujours laisser faire…

 

 

Un mot. Un souffle. Le silence. Un arbre. Le vent. Et la poussière. Une étoile au loin. Et la lampe sur la table qui éclaire la pénombre. Les nuages. Le désert. Et les cités surpeuplées où s’agglutinent les hommes. Les orages. La brise légère. Les oiseaux et l’océan. Le ciel intact. Et le monde au creux de ma main qui jamais ne s’apaise des miettes qu’on lui jette. 

 

 

Les ports. Le large. Les bateaux. Les bastingages qui ne protègent jamais du vide. Et l’appel de la vie océane qui n’effleure jamais la tête des passagers sur les passerelles des usines à croisière en partance pour les tropiques. La terre. Les villes. La campagne à perte de vue. Les forêts denses et les clairières. Et l’infini du ciel que ne voient jamais les passants trop pressés de venir à bout de leur itinéraire. Les collines. Les plateaux et les montagnes. Et les cimes toujours invisibles pour les habitants retranchés dans les plaines.  

 

 

Dans la boue, les pas s’occupent à déblayer le chemin. Dans l’azur, il n’y a ni boue, ni pas, ni chemin. Le ciel est transparent. Et il convient simplement d’habiter le regard pour que tout s’éclaire d’une lumière nouvelle. Les pas, la boue et les chemins deviennent alors authentiques. On ne sait réellement ce qu’ils sont mais ils sortent de l’abstraction pour devenir réels. Comme s’ils étaient l’univers vibrant. Inscrit pour quelques instants en soi…

 

 

Laisse-toi porter par les bras de la Vie. Elle déposera ta forme dans les paysages appropriés pour que mûrisse en toi la compréhension.

 

 

Ton existence (la vie) est le terrain de jeu de ta (la) compréhension. Prends donc garde à ne pas séparer l’existence (ton vécu) de la compréhension, tu n’alimenterais que l’intellect qui jamais ne te fera vivre ce que tu sais (ce que tu n’as encore compris que superficiellement).

 

 

La solitude passagère de l’amant de Dieu nous traverse parfois. Il faut avoir longtemps fréquenté la solitude pour se défaire du monde. De l’idée du monde pour enfin goûter le réel. Le monde réel. Celui qui est là devant soi. Pas le monde abstrait. Celui que l’on nous présente un peu partout. Celui-ci n’existe pas. Il est une abstraction. Le réel ressenti. Le réel dépouillé de l’idée que l’on s’en fait

 

 

On aimerait parfois déserter certaines régions de la vie pour en explorer d’autres. Mais qui sait quel pays nous habitons ?

 

 

Au royaume terrestre, il n’y a que d’infimes roitelets. Dans l’empire du ciel, nous sommes tous le seigneur souverain.

 

 

Habitant d’aucune contrée, on déserte les communautés. On déserte le centre et les périphéries. On déserte les minorités. On déserte l’exil, la relégation et la marginalité. On déserte même la solitude. Et ne reste rien. Nul être pour vous guider ou vous réconforter. Nul lieu pour s’installer. Nul endroit où se poser. Nulle valeur et nulle certitude sur lesquelles s’appuyer. Subsiste alors notre vraie nature. L’être immuable. L’être pur entaché d’aucun support, d’aucun contexte, d’aucune structure, d’aucun lien, d’aucun artifice. L’être indestructible. Le joyau recouvert sous tant de pelures…

 

 

Il m’a toujours semblé étrange et surprenant (et même incompréhensible) que les Hommes accordent tant d’importance aux insignifiances et aux choses dérisoires… on les voit un peu partout y mettre tout leur espoir et toute leur énergie puis s’en réjouir ou s’en attrister selon la tournure des évènements…

 

 

Les lois éphémères de la terre. Et la règle immuable du ciel.

 

 

Tous les organismes (les formes) ont la nostalgie et le pressentiment de leur nature véritable. Ainsi cherchent-ils tout au long de leur brève existence — et par des voies maladroites et inopérantes (selon leur degré de compréhension) — à retrouver les caractéristiques fondamentales du nouménal (de l’être). On les voit ainsi chercher le bonheur et la tranquillité, pâles reflets de la joie et de la paix. Une force les enjoint à s’étendre ou à étendre leur territoire autant que possible (selon leur potentialité), comme le pâle reflet de l’infini. Une autre les incite à chercher l’harmonie et l’amour, pâles reflets de l’unité. Une autre encore les pousse à rester en vie le plus longtemps possible ou à devenir immortels, pâle reflet de l’éternité. Une autre enfin les incite à explorer, à résoudre les énigmes ou les difficultés et à comprendre, comme si l’intelligence de l’être à l’œuvre en chaque forme cherchait à se retrouver elle-même…

 

 

Une main tendue vers le ciel. Une tête pensante cherchant une issue horizontale. Voilà la misère de l’Homme. Son évidente indigence. Ce manque de perspective et de clairvoyance est l’expression manifeste de son ignorance. L’incarnation humaine revêt une substantielle dimension animale. Et dire qu’il se targue d’être au sommet de la hiérarchie des espèces ! Pauvres diables humains… « Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois ». Cet adage n’aura jamais été plus approprié...

 

 

Infinie compassion pour les formes. Et immense exaspération aussi parfois. Vivement que le Sans forme soit définitivement habité ! Et à défaut que le personnage puisse s’actualiser dans l’univers vivant des sans formes…

 

 

La vie terrestre n’est qu’une longue série de gestes et d’actes destinés à assurer la survie et l’entretien des formes. Celle que nous considérons comme nôtre et celles qui permettent de lui offrir ce dont elle a (ou croit avoir) besoin. Ainsi bêtes et hommes déploient à cette seule fin l’essentiel de leur énergie. En s’y consacrant presque exclusivement tout au long de leur brève existence. Jusqu’à ce que la forme disparaisse. Mais l’Homme éprouve aussi, pour des raisons liées à son fonctionnement psychique, quantité d’autres besoins purement psychologiques comme celui de donner consistance à la forme à laquelle il s’identifie. Cette identification à la forme n’advient cependant pas par hasard. Elle vient selon toute vraisemblance de la nécessité pour l’esprit (qui se sent encore séparé) de vivre de façon incarnée et de l’intérieur la pesanteur et les limitations liées à la matière…

 

 

Il convient de prendre soin des formes. De toutes les formes. Jusqu’à la plus infime d’entre-elles. Toutes ne sont en réalité que le reflet de l’Infini. Sans jamais cesser — autant que possible — d’habiter le Sans forme.