Journal poétique / 2014 / L'exploration de l'être

Les 10000 chants du monde ne résonnent plus à mes oreilles. Je marche inlassablement sur des chemins de silence où m’accueillent des myriades d’arbres et d’oiseaux. Je m’assois sur les rochers qui surplombent la plaine où les visages grimaçants se courbent sous le poids des peines. Je n’entends plus ni leurs cris ni leurs pleurs. Je cueille d’une main la rosée et d’un doigt offert au ciel, je m’ouvre à l’Infini. Qui sait que mes pas m’ont déserté ? Que mes mains ne sont plus miennes ? Et que mon visage s’est effacé ?

 

 

Je suis un personnage. Un minuscule personnage. Effrayé par ce monde si vaste.

Et toi ? Qui es-tu ?

Je suis… toi… je suis… l’espace… je suis… le monde… je ne suis… rien…

Qu’allons-nous faire pour vivre ? Et trouver un peu de joie ? Dans ce monde si désolant où l’on ne rencontre que pleurs et misère. Dans ce monde de bêtes affamées. Dans ce monde de drapeaux et d’épées où l’on voit partout le sang couler...

Le sang coule en effet… la terre se nourrit d’elle-même… peut-on empêcher le sang de couler ?

 

*

 

Le monde semble une machine infernale. Il n’a pourtant davantage de consistance qu’un songe.

 

 

Il marcha longtemps avant de témoigner. Sur toutes les pistes, il avait erré. Que fallait-il voir ? Il se posa longtemps la question.

 

*

 

Tu L’habites quand tu n’es pas.

 

 

La présence, le monde et le personnage ne font qu’Un.

 

 

Il n’y a de jours à bannir. De pièges à détruire.

 

*

 

La poésie l’avait toujours profondément ennuyé. La poésie absconse. Celle que l’on ne comprend pas. Non par manque d’intelligence. Mais par l’ésotérisme outrancier de ses auteurs.

 

 

Une bague au doigt ? « Moi, jamais » avait-il crié. Une voix en lui s’était révoltée. Une autre, plus sage, s’était mordu la langue. Jusqu’au sang. 

 

*

 

Nous ne sommes qu’un rêve…

Oui mais… qui est le rêveur ? Qui nous rêve… ? Et peut-on le rencontrer ?

Marchons ! Et allons à sa rencontre…

 

*

 

L’heure chavira. Et le plongea dans l’abîme.

 

 

Il se délesta de toutes charges. De toutes fonctions. Et s’en fut dans son plus simple appareil. Un cerveau chargé à bloc. D’une incroyable sophistication. Obstacle quasi rédhibitoire à marcher nu.

 

 

« Avec en tête, tous les rêves du monde, que puis-je faire ? » se demandait-il. L’encombrement tenace agissait comme un étau. Et la vie, pourtant, le pressait à vivre. Et pour lui, vivre c’était comprendre.

 

 

Aucun lieu où habiter. Il rêvait d’espace. Et d’Infini. Aurait aimé savoir où ils se logeaient.

 

 

Il rêvait d’Absolu. Et d’éternité. Mais ne voyait partout que de misérables organismes rampant vers le confort. Et le gain dérisoire de quelques années de vie supplémentaires. Triste monde, pensait-il souvent.

 

*

 

Le rien infinise. Et l’espace s’éternise.

 

*

 

Il refusait toutes formes de contrainte. L’écriture, elle aussi, se devait d’être libre. Libérée des cadres. Libérée des formes. Libérée même de l’idée de lecteur. Soumise à la seule aliénation de son auteur.

 

 *

 

La misère écarlate des rouges à lèvres. Il éprouvait une étrange attirance mêlée de dégoût pour les femmes peinturlurées. N’était pas dupe de leur misérable stratégie pour susciter le désir de pénétration (pour plagier la fameuse — et affameuse — phrase de Houellebecq).

 

*

 

Le monde se retire. Il gisait au creux de sa main inerte. L’océan avançait. Submergeait les terres arides. L’univers bientôt prendrait fin. Un dernier rire avant de disparaître.

 

 

Le soleil brillera toujours. Seul le rire des hommes est fragile.

 

*

 

Je me sens si dérisoire. Si vulnérable. Si seul.

Mais ne sommes-nous pas tous ensemble… ?

Sommes-nous seuls ? Les gens et le monde existent-ils ?

Allons à leur rencontre… nous verrons bien…

Et chemin faisant, ils allèrent à la rencontre du monde, s’arrêtant ici et là…

 

*

 

Le personnage résiste. Le sempiternel refus de la compromission et de la soumission à toutes formes contraignantes. A tous modèles de pouvoir. De vieilles lunes (pour le mental). Reflet de soi, oui. Refus inconscient de son propre autoritarisme et de sa propre mesquinerie. Mais on y sent aussi une résistance plus profonde à la monstruosité. Toujours ce besoin d’innocence, d’honnêteté et de pureté. Et son impossibilité d’advenir au niveau phénoménal. L’immaculé n’appartient qu’au nouménal. Alors pourquoi ce besoin de le voir fleurir dans le monde ?

 

 

Rejet du leurre. Et de la manipulation mentale si répandue ici-bas. Toujours à l’affût de toute idéologie sous-jacente. Et du besoin quasi organique de chaque forme d’étendre son territoire physique ou symbolique (pouvoir et puissance). Profond mal-être à la vue de ce processus. Et refus absolu d’y être impliqué (en tant que forme). Serait-ce un refus profond (viscéral) du réel ? Ou tout au moins de l’une de ses caractéristiques centrales ? Car partout en effet, cette dimension est à l’œuvre. Ô quel terrible conflit (ou quelle terrible incompréhension ?) que celui de vouloir la pureté là où elle ne peut advenir !

 

*

 

En ces temps d’amertume outrancière, il divaguait sur l’horizon. En ces temps d’asphalte piétiné, il fit halte. Aurait préféré rejoindre le silence. Mais à la périphérie, la joie s’éloignait. La fouille l’écartait de son centre. Ondulations des frontières mouvantes. Délices amers de l’enfouissement. Secousses de la dérive. Dérivations et déviance. Grand écart par-dessus la norme. Semelles posées aux extrêmes. Assise poreuse et inconfortable. Il lui fallait à présent se laisser happer par l’un des pôles. Laisser le mouvement le porter vers ses contrées naturelles. N’opposer nulle résistance au libre déploiement de son destin. Forces en mouvement inébranlables. Puissance à l’œuvre rognant la volonté personnelle d’investir une direction. Anéantissement des aspirations. Choix et libre arbitre illusoires dévastés par les flux en présence. En ces temps d’incertitude, nul point d’accroche. Nulle bouée. Nul horizon. L’abîme de chaque instant. L’abîme de l’immobilité. L’abîme de chaque pas. Tiré entre ciel et profondeur de la terre. Entre zénith et nadir. Disparition de la mobilité de surface. Disparition de toute horizontalité. Surface plane réduite à néant. Comme si la verticalité imposait sa puissance. Implacable. L’enjoignant aux montées et aux descentes sur l’unique axe survivant. Entre noirceur des abysses et transparence du ciel. Quelque part (entre les deux) il se tenait, mobile. Espérant seulement l’irrépressible attraction de la lumière. Et misant — sans doute avec trop d’espoir — sur son attrait si ancien. Comme si le temps des divagations horizontales s’achevait. Comme si le temps des errances de surface prenait fin. Comme si la verticalité s’imposait enfin comme seul chemin. Pour que le marcheur usé par les pas et les paysages du monde se laisse enfin porter par le vent et les forces (telluriques) qui l’ont placé en ce lieu. En cette aire d’envol ou de plongeon. Encore soucieux de la direction mais impuissant à la déterminer. Obligé de se la voir imposer.

 

*

 

J’aimerais rencontrer un sage. Un vieux maître de l’humanité

Parle… Que veux-tu savoir ?

 

*

 

Ne pas alimenter la sauvagerie du monde. Ne pas la juger. Ne pas la condamner. Et ne pas la nourrir. Cette violence ontologique du phénoménal a (sans doute) pour fonction de faciliter la compréhension à l’œuvre. Permettre aux différents organismes (formes et êtres) de la vivre du dedans afin de leur faire intégrer (entre autres) le respect fondamental de ce qui est — le manifesté et ses deux grandes catégories perceptibles : le vivant et l’inerte.

 

 

 La légèreté consistante de l'être.

 

 

Entremêlement resserré entre personnage et présence. Indissociables. Les singularités et caractéristiques du premier sont accueillies. Et insérées dans l’espace. Dans une étrange combinaison où la dimension égotique, ses conditionnements et ses limites trouvent enfin un espace d’acceptation. Et d’intégration. Dans lequel l’Absolu se manifeste à travers les spécificités du personnage toujours entaché de résidus égotiques. 

 

*

 

L’éveil est déjà là. Il suffit de s’y ouvrir. D’être présent à ce qui est là. A ce qui naît. A ce qui passe. A ce qui meurt. Présent à tout. Présent à rien. Aux obstacles qui n’en sont pas. Aux encombrements qui tirent leur source du vide. A la colère. A la tristesse. A la solitude. Présent aux jours qui passent. Présent à tout ce qui s’efface. Et quand tout s’efface, l’on demeure.

 

*

 

Les heures rocailleuses s’étiolent. Aire plane du temps.

 

 

Sur la terre enchanteresse, un décor. Des paysages d’infortune. Et dans les abysses, l’âme qui s’élève. Pour habiter de l’autre côté du rempart. Après des pertes immenses. La déchéance des représentations. Des rythmes paisibles et endiablés. La terreur des visages. L’appel des horizons. La sécurité des frontières. Les secousses salvatrices. Le ciel nu. La terre des métamorphoses. L’œil hagard. L’âme errante. Le territoire infini. L’absolue demeure. La présence éternelle enfin.

  

 

Gouttes délicates. Joie sans tache. Déferlement et désert. Charivari renversant. Ephémères contrées. Herbes couchées. Prairies clairsemées. Oublieux du passé, tu avances. Happé par les paysages. Terre jonchée de feuilles. Allongé contre le roc saillant. Tu t’agenouilles devant la beauté des cimes. L’oreille attentive au désarroi. A l’éviction des mondes. La traversée de la porosité sans relief. Des surfaces lisses et imbibées. Ternies d’aucun espoir. La disgrâce du cœur délaissé. Les meurtrissures s’éparpillent. Sans concession tu demeures. Indemne des prises d’assaut. Léger, tu danses. Etonné des printemps nouveaux. Ravi de tant de splendeur. Les étoiles se courbent. Si légères à tes pieds fleuris. Tu danses sur la crête. La masse noire du monde au loin. Défaites les tentatives. Le son du bois se fait sourd. L’appel de la forêt. Tu cours parmi les arbres. Insoucieux des épines et des souches. Tu ne rêves pas. Tu vis. Le noir à tes trousses ne t’effraie pas. Le souffle s’étend. 

  

 

Terre éteinte. Ciel resplendissant. Unitaire. Dégagé des empreintes. Des surfaces. Décors réconciliés. Parterres fleuris sur le ciel ouvert.

 

*

 

Il se tenait à l’écart du monde. Juste à côté de la vie. Pressentant que c’était là l’unique passage pour entrer en elle. Et la laisser entrer en soi. Afin de remonter jusqu’à La source.

 

 

Intrépide en pensées. Mais craintif (comme une huitre) devant l’écrasante puissance du monde.  

 

*

 

La demeure est cossue. Et l’herbe grasse. Aussi gras que le rire des convives attablés devant le banquet. Orgie d’oisiveté et d’insouciance. Expression manifeste de la fuite. Et toujours l’ennui qui attend derrière la porte.

 

*

 

Heures creuses et solitude. Portes d’accès à la plénitude souveraine

 

*

 

Le monde pouvait courir à sa perte. Il pouvait même disparaître. Il demeurait assis à ses côtés. La Vie maintenant son regard dans ses bras réconfortants.

 

 

A l’issue du carnaval, les figurants ôtent leurs plumes et leurs parures. Délaissent leur costume à paillettes en pleurant, happés par leur misère reléguée aux oubliettes pendant les quelques instants de la fête. 

 

 

Sur des tablettes vierges, le destin s’écrit. Arriverait-il à bon port ? La Vie se chargerait de la destination des corps. Quant au reste, le ciel était toujours transparent.

 

 

Que le monde s’efface dans le silence ! Et cette voix en lui qui ne cessait de crier…

 

 

A quoi bon soumettre les hommes au pire ?  De cette fange, le meilleur demeure invisible.

 

*

 

Il haïssait les intellectuels qui ornent leurs discours et leurs livres d’un hermétisme volontairement abstrus et sophistiqué. De la poudre jetée aux yeux crédules. Des ponts d’or vers de longs détours.

 

*

 

Derrière les gesticulations et la rumeur des villes, il entendait un long cri silencieux. Comme un bruit de chaînes invisibles que l’on racle sur le bitume. Et qui confine les Hommes à l’agitation et à la fureur.

 

 

A la terrasse des heures, il voyait les âmes s’impatienter.

 

 

Le cours de choses. L’odieux et admirable cours des choses. Et le regard inouï qui accueille la ronde.

 

*

 

Aucune méthode. Aucune stratégie. Laisser le mouvement guider la spontanéité. Le naturel est assuré de trouver sa pente…

 

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Le destin lacustre des automates. La rouille. Et l’engloutissement.

 

*

 

L’écriture et la parole. Une farandole de mots glissant dans le silence.

 

 

Le personnage séquestré dans ses limites crie son désir d’Infini. Mais qui l’entend ? L’espace est le seul lieu de l’écho. La source même de la voix. Et le réceptacle de sa lente agonie. Jusqu’à son effacement total. Ondes plates et résonances dans le silence.

 

 

Ces mots, se demandait-il, serait-ce un récit ? Des fragments ? Un journal de philosophie poétique ? De poésie philosophique ? Non ! L’état brut de l’expression de la vie. L’une de ses innombrables manifestations langagières.

 

*

 

Le recueil des heures tranquilles. Bien calées au fond de sa maigre besace. Sous des tonnes d’ennui, de cris et de désespérance. Entourées de l’espace salvateur qui dissout les malheurs, les frustrations, les écœurements et les rancœurs.

 

 

Il surprit le monde. Assistait à ses mille spectacles. Une nonne dans la rue tendant la main vers l’horizon pour indiquer son chemin à un passant, un oiseau se désaltérant à la fontaine d’un village, un vieux assis sur un banc. Les commerçants attendant les chalands derrières leurs étals. Les amoureux en promenade se tenant par la main. Les vieilles traînant leur caddie en revenant du marché. La rumeur de la ville. Et le regard perdu. Absorbé par l’immense scène du monde.

 

*

 

Fréquentation du monde humain l’espace de quelques instants. Comme une brève incursion dans la vraie vie des gens, faite de représentations et d’idées… comment leur dire que cette vie-là n’est qu’un mirage ?

 

 

Laisser le temps dégrader les corps. Cadenasser les esprits. Jusqu’à l’explosion. Jusqu’à la disparition.

 

*

 

Le goutte-à-goutte laborieux de la pluie qui recouvre chaque parcelle de la terre…

 

*

 

Toujours laisser la Vie se manifester. S’exprimer. Ne pas — autant que possible —  stopper, briser, contrarier ou cadenasser ses élans. Ne pas créer de mouvements antagonistes. De mouvements de résistance. Tout laisser naître, croître et s’éteindre dans le silence.

 

*

 

Sur l’immense scène du regard se jouent les farces et les drames — petits et grands — les pirouettes, les cabrioles, les pieds-de-nez, les longues glissades… jouets du mouvement, les formes s’y prêtent bon gré mal gré, le cœur grave ou l’esprit léger, engluées dans la toile infinie où les destins se croisent et s’emmêlent…

 

 

Le départ majestueux des foules… dans un lent (et long) mouvement vers l’Inconnu.

 

*

 

Le livre est un compagnon de route facile et peu exigeant. Il s’offre et réconforte.

 

 

Le crépuscule des ombres. Toujours mortifères.

 

*

 

Il n’est besoin de rien pour être vivant ; un peu d’air, un peu d’eau, quelques fruits, quelques légumes, quelques vêtements, un abri contre la pluie et le froid. Et le corps est à son aise.

 

 

Les Hommes : des yeux fermés. Et une énergie brute. Gesticulante.

 

 

Dans une église, il vit deux visages se prosterner à la face de Dieu. L’un croyant sans doute y voir le Père tout puissant. L’autre sentant simplement qu’il s’agenouillait face à lui-même. Comme deux parties célébrant leur gratitude et leur reconnaissance réciproques.

 

*

 

Grandir sous les nuages. Mûrir dans le brouillard. Pas étonnant que les hommes ne voient pas le ciel ! Et que la cécité les frappe quand il leur est dévoilé !

 

 

Lorsque tu es encombré d’idées sur ce que devrait être la vie, il faut t’attendre à vivre la grande misère des attentes et de la prétention.

 

*

 

En ses terres reculées, il continuait d’observer le monde.

 

 

Le progrès (technique) semble avoir pour seuls desseins (conscients ou inconscients) de se défaire des désagréments du corps (pesanteur et douleur essentiellement) et de faire advenir sur le plan phénoménal (et au niveau mental) — de façon maladroite et intelligente mais sans aucun doute en vain — les caractéristiques principales du nouménal (paix, joie, éternité, infini, liberté, amour).

 

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[Carnet de l'exploration de l'être]

La double thématique de la désidentification et de l’unité m’a longtemps hanté sans que je réussisse à en percer l’apparente contradiction. Aujourd’hui, quelque chose peut-être a été compris. C’est comme s’il s’agissait en premier lieu de se décoller du mental (distanciation) pour habiter l’arrière-plan (la présence). Puis, dans un second temps, lorsque la présence est habitée, de sentir que l’on ne fait qu’un (parfaite unité) avec les mouvements, que la présence ne fait qu’un (qu’elle est complètement collée) aux phénomènes ; pensées, mouvements du corps, mouvements émotionnels etc etc etc.

 

*

 

La beauté sournoise de l’éphémère. Au pied des marches, j’attends que le ciel descende. J’ai préparé sa venue. J’ai déblayé l’espace. Remisé les médailles. Les ai jetées dans l’abîme. Le néant les a englouties. Ne reste rien. Et j’attends sans impatience sa venue.

 

 

De son grand œil nécrophage, l’Infini nous guette. Impatient de se repaître de nos cadavres chimériques, de nos pelisses désossées, de nos prétentions décharnées.

 

*

 

Le rien s’invite jusque dans nos yeux apeurés, claquemurés derrière leurs remparts, leurs pont-levis et leurs hauts portails cadenassés où nous croupissons d’ennui, de peurs et d’envies tièdes en espérant sans y croire que le vent déblaiera tous les spectacles qui nous tiennent prisonniers en distrayant tristement notre détention chimérique. 

 

 

Ah ! Cette mélasse organisée qu’est le monde ! La vie — phénoménale — demeurera toujours un furieux bordel !

 

*

 

On puise avec aveuglement dans la grande encyclopédie des âges, en y cherchant un modèle, une référence. Toujours, bien sûr, inutiles et apocryphes.

 

 

Aucun mot, aucun livre, aucune bibliothèque, aucune littérature, aucune forme d’expression ni même aucune manifestation (phénoménale) ne saurait égaler un seul instant de présence silencieuse.

 

*

 

Sans masque ni costume, je suis nu devant l’Infini qui m’absorbe et me recrache au cœur de mouvements purs. Au sein de la présence pure.

 

 

J’écris pour ne pas sombrer davantage dans la bouche béante du néant qui m’aspire tout entier. Je me laisse y conduire et y résiste à la fois. Effrayé de tant de rien. Et d’espace…

 

 

La grande débâcle des heures.

 

 

Le piège du monde où l’on s’enlise. Ses douces sirènes qui nous tirent du repos des heures tranquilles et nous invitent à quitter notre sommeil pour rejoindre la marche folle et avide. Quelle hérésie que de s’y résoudre ! Pourquoi ne savons-nous pas, à cet instant, transformer la quiétude ronronnante et ennuyeuse en présence souveraine et tranquille ? Nous sommes encore trop chargés d’idées et de rêves auxquels nous nous attelons avec une déraison furieuse.

 

*

 

Le monde ne contient que ce que nous lui attribuons. En réalité, il est aussi vide et dépeuplé que l’espace. Le tourbillon des phénomènes est un songe déplaisant. Un entrelacement de chimères délétères.

 

*

 

L’eau claire s’éprend du temps qui passe. Demeure le mouvement éternel. La présence pure entachée d’aucun soleil. D’aucune étoile. Descend la rivière jusqu’à l’embouchure, plonge dans l’océan, renaît, réapparait ici et là en nuages, glaciers, nappes souterraines. Délicieuse félicité.

 

*

 

Parmi les oiseaux sifflotants, les bruits du cœur s’emmêlent, se détachent. Pulse le sang, courent les ondes. On demeure sans visage. Et le grand corps nous émeut de ses battements.

 

 

Les heures sont légendaires dans la mémoire. L’heure présente scintille en silence. Et aussitôt s’efface.

 

*

 

Les 10000 chants du monde ne résonnent plus à mes oreilles. Je marche inlassablement sur des chemins de silence où m’accueillent des myriades d’arbres et d’oiseaux. Je m’assois sur les rochers qui surplombent la plaine où les visages grimaçants se courbent sous le poids des peines. Je n’entends plus ni leurs cris ni leurs pleurs. Je cueille d’une main la rosée et d’un doigt offert au ciel, je m’ouvre à l’Infini. Qui sait que mes pas m’ont déserté ? Que mes mains ne sont plus miennes ? Et que mon visage s’est effacé ?

 

 

A l’ombre du tilleul, je repose. Caché par les haies de bouleaux, les pas me portent vers l’inconnu où les songes n’ont plus cours. L’herbe m’accueille et offre à mes reins une couche délicate. Roi du silence et du rien, vagabond misérable aux yeux des Hommes, mon trône n’est visible que du ciel que si peu habitent. Et mes larmes coulent sans tristesse devant l’indigence du monde qui offre à ses créatures de misérables spectacles dont elles ne se lassent jamais. Je me retourne sur ma couche étoilée offrant mes yeux sans visage à l’Infini dont je me nourris en silence.

 

*

 

L’heure s’échafaude toujours en silence. Sournoise, sous la présence.

 

 

Mille monstres sortis de nos vieilles lunes guettent notre visage sans histoire. Mille histoires poussent notre tête en avant, s’accrochent aux mille rêves que nos oreilles distraites entendent. Qui a dit que nous sommes seuls ?

 

 

Le monde martèle la terre de ses pas, envahit le territoire. Le silence demeure la seule réponse.

 

 

Les crocs-en-jambe de l’abîme bien décidé à nous faire tomber dans le vide.

 

 

L’heure s’étiole en pirouettes devant nos yeux indifférents.

 

 

Le monstre froid se régale de nos songes trop tièdes.

 

*

 

Les têtes s’affichent hautes mais la lassitude a déjà gagné les cœurs. La compréhension est en marche. Ne reste qu’à attendre l’injonction du néant. Et l’appel du vide. La déconvenue des heures devant le silence.

 

*

 

L’abîme est la plus grande des certitudes. On ne sera plus jamais disposé à édifier le moindre monument.

 

*

 

L’heure se couche en silence. Et je me repose enfin.

 

 

On aimerait jouir du rien. Et c’est le Tout qui nous est offert.

 

 

L’extrême douceur du rien caresse notre tête vide. Encombre encore l’absence de tout. Le manque n’est plus. Mais qui sait si le monde existe ?

 

*

 

Transparente est la brume dont s’enveloppe la tête. Mais de l’intérieur opaque demeure le brouillard.

 

 

A intervalles réguliers, je meurs. Et dire que je n’existe pas

 

*

 

Le monde s’agenouille à mes pieds crasseux où il a entrevu de l’or…

 

 

La tête s’agenouille devant le corps qui s’agenouille devant le cœur que surplombe le monde que surplombe le vide. Et l’on nous parle de réalité !!? Et de l’existence de Dieu !!? Le vide demeure notre seule patrie. Et dire que certains hommes sont assez fous pour en faire une nouvelle église !

 

*

 

Sous nos pas, la brume s’est dissipée. Et l’on s’agenouille au soleil couchant. Aux terrasses du monde, nulle âme. Ivre de ciel et de joie. Les montagnes ont jeté leurs eaux claires sur la plaine. Les crêtes regorgent de lumière. On s’étend sur le sol, les yeux assagis. La vie foisonnante à nos pieds. Un sourire délicat s’esquisse sur nos lèvres ravies. Heure glorieuse et sereine. On baigne dans la tranquillité du jour finissant. Et sur les chemins sans importance, les pas nous portent vers l’instant d’après. Les rochers accueillent l’assise légère. Le regard et l’Infini s’enlacent. Les paysages portés aux nues par la grâce s’effacent et réapparaissent. Les pieds s’évanouissent en silence. Les silhouettes dansent parmi les nuages passagers. L’heure s’éteint. Ni soir ni lendemain. L’éternité cueille le labeur du jour. Et nos yeux fermés se jouent des décors. Arbres, pierres, collines et forêts. Le temps s’est dissipé. On regagnera bientôt sa masure où l’on pourra s’endormir le cœur en paix.

 

*

 

Le monde est ce que je vois. Et ce que je sens…

 

 

Les fourmis vaquent à leur labeur tranquille. Les pierres, à leurs yeux, sont des montagnes. Géants de calcaire qu’il faut gravir ou contourner. Assis au milieu de leur steppe, je contemple au cœur des paysages, leur étrange balai.

 

 

Dans la vaste plaine isolée — entourée de forêts et de montagnes — je regarde les nuages haut dans le ciel imperturbable. Seul parmi les insectes et les oiseaux. Assis au pied d’un arbre sur le sol rocailleux, le chant des cigales berce mon repos. Au loin, l’espace ouvert se rapproche et me saisit. Tout baigne dans l’Infini.

 

 

Entre le ciel nuageux et la terre ombrageuse, les mouvements incessants. Et la conscience immobile. Qui voit ainsi le monde bouger… sans se laisser fasciner par ses mirages… ni participer à ses farces tragiques ? Economie des pas, des gestes et de la parole mesurés par le strict nécessaire. L’essentiel habité, dépouillé de tout superflu laisse se manifester les résidus égotiques et les incontournables fondamentaux physiologiques sans réellement y prendre part ni même se sentir concerné par leur survenance dans l’effroyable, mythique et désopilante comédie que les Hommes — paraît-il — appellent réalité. 

 

*

 

L’heure n’est plus à la vantardise. Il convient d’affronter ses démons. D’abattre ses chimères. De se défaire de ses voiles opaques.

 

 

La destination ne s’offre qu’au regard perdu. Les combats et le travail sont d’un autre âge. D’une époque à présent révolue. Que peuvent l’épée et la faucille contre le regard ? Le vent qui tournoyait au-dessus de notre tête a tout balayé. Et que sommes-nous devenus ? L’existence du monde autrefois si tangible — si certaine et si rassurante — n’a pas résisté à ses assauts incessants. Notre existence-même que nous pensions si réelle s’est étiolée. Nous ne savons plus qui ni ce que nous sommes… avons-nous même déjà existé ? Nous l’ignorons. Et la question-même a perdu tout attrait. Nous ne savons pas. Et cela nous est égal. Nous sommes. Simplement.

 

 

L’heure s’efface sans crainte. Nous n’existons plus. Mais rien n’a disparu.

 

*

 

Les saisons dévastatrices. Et les siècles n’en finissent pas de hurler… le cri rauque et désespéré des peuples… le cri ardent du progrès… le cri silencieux des forêts et des glaces… le monde est un cri commun — et démultiplié — qui cherche aveuglément la source de ses râles et de ses échos…  nostalgique (sans doute) du silence et des déserts…

 

*

 

On s’engouffre dans des jeux anesthésiants et des joutes territoriales pour échapper à l’unique rencontre qui vaille en cette existence. Celle qui saurait nous tenir en dehors de la vaste mascarade et de ses vaines tentatives de remplissage…

 

 

Le support maladif des heures où l’on s’accroche à ses chimères…

 

*

 

Le monde s’écharpe devant mes fenêtres et une douce mélancolie me retient à l’intérieur. J’aimerais songer à d’autres combats. Mais le supplice est trop fort pour que je m’y résolve.

 

 

Le feu a déjà tout dévasté. Et ne restera bientôt que des cendres. Du vent et des cendres. Du vent et de la poussière. Ainsi donc est la vie.

 

 

Les livres posés sur ma table de travail sont un rempart. Un donjon dérisoire qui ne me protègera jamais de vivre. Ils me donnent l’illusion d’une distance avec le monde. Mais je ne suis pas dupe. Le vivant continue de battre en moi.

 

 

Enfant déjà, je ressentais un grand besoin d’espace et de temps pour m’adonner à mes jeux. Adulte, les jeux m’ont quitté. Et le besoin d’Infini a remplacé les plages de solitude sans contrainte ni sollicitation. On n’échappe pas ainsi aux graines que l’on porte en soi et qui ne demandent qu’à éclore sur les terrains propices que la vie nous choisit.

 

 

Le monde a perdu son attrait. Quelques visages à présent veillent sur moi. Le monde s’est rétréci à quelques figures bienveillantes. Et à mesure de ce rétrécissement, l’Infini s’est élargi

 

 

Le ciel est ma patrie. Et les arbres mes seuls frères. Chaque jour, je parcours la forêt à petits pas. La marche est lente et attentive. Ma communauté est végétale. J’ai toujours eu l’âme forestière. Comme mes congénères immobiles, je suis épris d’Absolu et de lumière.

 

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Entre les jours, je me tiens. Sous la surface des choses, je devine des mondes imperceptibles. Inaccessibles aux sens. Une infinité de mondes parallèles. Des infra-mondes, des supra-mondes, des arrière-mondes projetés par l’esprit insatiable et fasciné par ses propres créations. Un écheveau d’images. Un labyrinthe de représentations où l’organique ne peut s’infiltrer. Un condensé de perceptions et de sensations impénétrables où les paysages et les frontières se traversent en une fraction de seconde.

 

 

La nature se vide de sa substance. L’organique se dessèche et se décompose. Des trépas en cascade. Des amoncellements d’os, de cadavres et de molécules. Une recombinaison incessante de matière et d’images.

 

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L’heure peut approfondir les siècles. Jamais les transcender. Excepté lorsque le silence remonte à son origine. Alors le temps disparaît. Les gestes s’éloignent des gesticulations réactives pour devenir naturellement féconds, intrinsèquement consistants, ontologiquement justes. Indépassables.

 

 

Nous sommes des Dieux sans créateur. Et dire que les Hommes se prennent pour des créatures !

 

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L’abîme céleste accueille tous les naufrages. Et les naufragés encore terrifiés par la traversée. Déjà ébaubis par tant de transparence et de simplicité.

 

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L’exploration du territoire lui semblait à présent inutile. Il l’avait maintes fois parcouru en cartographe consciencieux et discipliné. Il s’assit donc au pied d’un arbre. Et attendit que le ciel descende. Dorénavant une seule chose lui importait : habiter à chaque instant la présence, fondre sa singularité à  l’Infini, n’être qu’Un avec les choses et leur cours fluctuant, vivre pleinement la liberté et l’espace. Il connaissait les hommes. La nature. Les animaux. Le règne de l’organique. Les méandres de l’affect et du psychisme. Avait visité toutes les contrées imaginables. L’existence des uns et des autres n’avait plus de secret. Il connaissait toutes les régions et tous les visages de la vie. Que pouvait-il désormais attendre d’elle ? Elle lui avait dévoilé son intimité et ses apparents mystères. Il la voulait à présent aussi nue que lui-même pour préparer leurs noces. Et célébrer leur union. La fête auprès d’elle était déjà grandiose. Mais il la souhaitait permanente et sans faille.

 

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Le roc maladif des chimères. On y enfonce un pic muni d’une grande longe attachée à notre cheville et l’on se plaint d’être prisonnier…

 

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Il est des êtres au physique disgracieux et au costume défraîchi qui portent sur leur visage une infinie beauté et au fond de leur yeux une bonté insondable…

 

 

Tout homme (et sans doute tout être) a à la fois le pressentiment et la nostalgie de ce qu’il est réellement — plénitude, paix et joie — qu’il cherche de façon désespérée et maladroite à titre individuel à travers tout ce qu’il entreprend et qu’il tente inconsciemment et de façon collective d’aménager en système organisé sur le plan phénoménal. 

 

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La vie humaine n’est que remplissages et évitements, une fuite perpétuelle de ce qui est. Alors que ce qui est constitue le matériau-même, le seul outil nécessaire à la compréhension et à la rencontre avec soi, sources du véritable contentement — cette joie et cette paix — au-delà des satisfactions mentales toujours liées aux circonstances, aux situations et aux contenus existentiels.

 

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La route sans fin vers soi où nulle impasse, nul virage ne peuvent être anticipés. Où l’inconnu se découvre et s’explore à chaque instant…

 

 

Etre là. Simplement. Etre simplement là. Présent…