Journal / 2015 / L'exploration de l'être

L’homme qui passe ne laisse aucune trace de son passage. Laisse le jour et la nuit aussi vides que l’espace. Laisse la terre nourrir le corps du strict nécessaire. Laisse les astres tourner selon les consignes du ciel. Laisse les vents et les rivières suivre leurs cours. Laisse les pas trouver leur itinéraire, les mains servir ou se servir, la bouche prononcer quelques paroles selon les circonstances. L’homme qui passe laisse l’esprit à son agitation ou à son silence. Laisse toutes choses se faire et se défaire. Il ne désire rien. N’aspire à rien. Ne refuse rien. Ne dérange rien (ou si peu). Il obéit humblement aux injonctions naturelles des situations. Il est autant l’homme de la terre que du ciel...

 

Office (naturel) : emploi, fonction, charge que l’on est tenu de remplir, assistance et service que l’on rend… à travers les infimes travaux réalisés depuis mon minuscule et immense bureau sous le ciel comme une incessante célébration de la Vie et de la Nature (et accomplie, bien évidemment, en leur sein…).

 

*

 

Sur mon bureau, il y a des pierres et des herbes. Le soleil éclaire mes pages. Les arbres encouragent ma main de leur silence. Je peux noter ce que le ciel me dicte. A ma place dans l’office naturel, j’apprends, tantôt avec lourdeur tantôt avec légèreté, la joie du cœur et la paix de l’âme. A mon aise parmi les miens. Eux seuls m’ont offert cette place. Chaque jour, je les retrouve. Et je me fais discret à leur côté, soucieux de ne pas déranger leur labeur silencieux. Nous travaillons ensemble à la même œuvre. Humblement. Et cette œuvre est plus belle que celle à laquelle peinent les hommes. Elle célèbre la Vie qui unifie. Et non la raison mortifère qui uniformise et divise.

 

 

Les pierres, les arbres et les herbes portent en eux cette beauté que les Hommes cherchent maladroitement dans leurs mesquines tractations et leurs perfides paris. Cette beauté, ils ne la trouveront nulle part qu’en eux-mêmes quand ils auront compris que leurs misérables projets enlaidissent tout ce qu’ils touchent, tout ce qu’ils édifient. Qu’il n’y a rien à faire pour s’en saisir sinon se laisser défaire par le vent en se laissant mener par les lois naturelles.

 

 

C’est au Ciel que j’écris. Mais le vent est mon unique lecteur. Lui seul tourne les pages de mes carnets. Peut-être est-ce pour inviter le Ciel à s’y pencher et en faire retomber quelques fragments (qui sait ?) dans les yeux et le cœur des hommes qui jettent vers lui un regard interrogateur ou apeuré …

 

 

Il me plairait aujourd’hui (de toute évidence) de rencontrer chaque chose, chaque être, chaque situation, chaque phénomène, chaque mouvement ressenti ou perçu, profondément, entièrement. Pleinement. Oui, ce qui m’a toujours intéressé au plus haut point en cette existence est la pleine rencontre. Ne faire qu’Un avec ce qui est. Voie — s’il en est — de l’Unité. Chemin pour unifier absolument et parfaitement l’Absolu et le relatif. Mais ce degré extrême d’exigence à l’égard de la rencontre ne peut se réaliser dans le monde humain tant que l’on demeure sur le plan mental puisque l’on « rencontre » toujours l’Autre sciemment ou non en fonction de ses désirs, attentes et représentations et à des fins ou visées personnelles. Pour être réellement ouvert à la pleine rencontre, il convient d’être désencombré, vide, libre de tous désirs, de toutes attentes, de tous programmes. Totalement présent à ce qui surgit. Pleinement conscient du ressenti.

 

 

L’humanité ne m’a jamais offert de pleine rencontre. Trop d’attentes de part et d’autre. Hormis à de trop rares et fugaces occasions, je n’ai jamais ressenti d’unité parfaite. De dissolution réelle des frontières. D’abolition manifeste des séparations. Pour que cette unité ait lieu, il convient d’habiter l’espace commun qui est en amont du mental. On ressent, en premier lieu, la pleine rencontre avec les mouvements en soi (pensées, émotions, ressentis corporels) puis, lorsque l’on s’est suffisamment nettoyé de ses encombrements, on peut habiter pleinement l’espace commun et être totalement touché et traversé — mentalement, émotionnellement et sensoriellement — par ce qui a lieu quelles que soient les circonstances. On a alors le sentiment que tout se déroule en soi. Tout devient pleine rencontre. Unité parfaite entre Ce qui perçoit et ce qui est perçu.

 

 

Il me semble que la sensation et le sentiment les plus proches de cette perspective est l’état amoureux. Comme si nous étions amoureux à chaque instant de chaque chose. De tout surgissement. De toute manifestation. De tout état. Une sorte d’état amoureux (un flux de Présence et d’Amour) totalement impersonnel, tout à fait indépendant des circonstances et des habituelles satisfactions narcissiques…

 

 

N’érigeons rien en certitude. Vivons simplement ce qu’il nous est donné à vivre. Et faisons comme nous le pouvons selon notre compréhension.

 

 

Cette assertion qui résonne comme une affligeante trivialité dans la mesure où chacun — qu’il en ait conscience ou non — vit ce qu’il a à vivre en faisant de son mieux selon sa compréhension n’en touche pas moins, me semble-t-il, une profonde vérité*. Habiter l’espace commun en arrière-plan du mental est pourtant le gage — jamais acquis définitivement — de vivre les choses de l’avant-plan profondément et pleinement. Contrairement à l’usage commun des Hommes qui est de les vivre de façon assez mécanique, superficielle et fragmentaire. De façon très insatisfaisante globalement. Toujours sur le mode du manque, de la fuite ou de l’attente.

* Profonde vérité qui rend, semble-t-il, tangible dans sa confirmation au moins deux choses ; que tout est parfait tel que les choses sont et que « vivre l’arrière-plan » ne change absolument rien à l’Existant excepté que l’être qui habite cet espace impersonnel s’inscrit dans une activité qui rayonne d’Amour et d’Intelligence, source bénéfique pour les êtres alentour… ce qui ne rend pas pour autant imparfaites les actions des êtres encore non éveillés puisque ces actions agissent de façon absolument appropriée sur les protagonistes concernés en leur faisant vivre ce qu’ils ont besoin de vivre… et en leur faisant apprendre ce qu’ils ont besoin d’apprendre…

 

 

L’œil de la mort guette à la balustrade des jours. Attend le crépuscule. Et sautera sur toutes les âmes de passage restées au dehors. La mort — comme tout le reste — œuvre à sa tâche.

 

 

L’incandescence des jours sur nos âmes grises. Infranchissables.

 

  

Ô arbre, qu’as-tu fait de tes bourgeons printaniers ? Pourquoi tes feuilles sont-elles donc couchées à tes pieds ? A présent, tu gis seul dans les paysages. L’hiver t’a recouvert.

 

 

Ma fréquentation du genre humain ravive et me rappelle, avec toujours plus de force, de tristesse et de malaise, ma différence… mon inguérissable sentiment de décalage. Comme une blessure incicatrisable.

 

 

Je vois un peu partout à l’œuvre, dans le monde humain, l’ignorance, la volonté de puissance et la manipulation. L’idéologie sous-jacente à tout discours. L’étroitesse, la grossièreté et la maladresse des aspirations. Et j’éprouve toujours la plus grande difficulté à fréquenter, à accueillir et à accepter ces caractéristiques…

 

 

Rien n’est jamais véritablement acquis. Ni à l’arrière-plan. Ni sur l’avant-plan. Le premier peut simplement s’habiter — habiter la Présence permanente — plus ou moins (tant qualitativement que quantitativement). Quant au second, il convient simplement de s’abandonner à la variabilité des états et aux cycles incessants des phénomènes.

 

 

Plonger dans la sensation — dans chaque sensation — en laissant vibrer la sensorialité vivante qui pointe vers la perception — Ce qui perçoit. Je crois qu’il n’y a guère d’autres issues pour vivre (en tant qu’humain) l’Unité. L’union parfaitement superposable des phénomènes et de la Conscience.

 

 

Quelqu’un en moi sanglote de ne pas savoir. Et un autre plus vaste et en surplomb se réjouit de cette non-connaissance. Il sait que c’est là la seule perspective de justesse… la seule façon juste d’être. Et d’être au monde. Faire corps. Etre Un avec ce qui est… suffisamment vide et vaste pour être (avec) ce qui surgit…

 

 

L’authentique verticalité est la perspective qui embrasse toute horizontalité. Parfaitement, totalement, absolument (comme le miroir et son reflet complètement indissociables).

 

 

Il n’y a aucune séparation. En quoi que ce soit. Toute dichotomie éloigne. Et cet éloignement même est partie intégrante du grand Tout.

 

 

Vide et profonde humilité du je-ne-sais-pas ouvert à ce qui est

 

 

L’Unité se savoure et se célèbre à travers l’unicité provisoire et limitée de chacune de ses manifestations.

 

 

L’Amour évidemment fait tout aimer. L’intelligence et la beauté bien sûr. Mais aussi la bêtise, l’ignorance, la laideur et l’ignominie. Il permet, en effet, d’accueillir la haine et la destruction, en leur souhaitant la bienvenue non comme principes ontologiques ou valeurs fondamentales mais parce que d’une part, ils existent — sont présent et occupent une place substantielle dans le monde phénoménal — et parce que, d’autre part, ils portent en eux un amour et une intelligence qui ont besoin d’éclore…

 

 

Tout surgissement est sacré. Comme une manifestation divine. Rien ne peut être rejeté. Refoulé. Ni préféré. Tout ce qui advient est merveilleux. Au-delà de toutes préférences mentales.

 

 

Vide, absence de savoir, de prétention et d’attentes. Ouverture totale à la spontanéité et à la pleine liberté des mouvements et à leurs éventuelles conséquences réactives. Amour, respect et gratitude envers tout ce qui surgit.

 

 

Jamais aucun blâme, aucune condamnation, aucun jugement, aucune réprobation à l’égard de ce qui advient, y compris à l’égard de nos refus, de nos restrictions, de nos facilités, de nos résistances, de nos limites, de nos lâchetés, de nos faiblesses, de nos énervements, de nos névroses, de nos jugements, de nos blâmes et de nos condamnations. On laisse advenir tout — absolument tout — ce qui surgit. Et lorsqu’il arrive que l’un ou l’autre de ces mouvements se manifeste, il est accueilli (à l’arrière-plan) et aimé comme tous les autres mouvements, contenus ou états.

 

 

Dans un regard peut se déceler le trésor. Dans le geste sacré qui rayonne de joie…

 

 

La moindre prétention de savoir, de connaissance, de certitude et aussitôt l’espace se referme. Se rétrécit.

 

 

Laisse-toi actionner. La seule exigence est celle de la situation.

 

 

Il semblerait qu’il existe une règle dans tout cheminement spirituel authentique : l’impasse et l’absence totale d’échappatoire. Comme si la vie nous amenait, au cours de certaines phases critiques, dans un étroit goulot dont on ne peut s’extraire (ni en reculant ni en faisant un pas de côté), une impasse où toute fuite est rendue impossible et qui oriente nos pas dans une seule direction possible : s’enfoncer dans le goulot, dans la zone d’inconfort, s’approcher au plus près de la situation que tout notre mental récuse, rejette et dont il voudrait plus que tout s’extraire ou s’éloigner. Il semblerait qu’il existe aussi une autre règle qui concerne la « façon d’habiter » l’espace impersonnel : toute tentative de construction, d’édification informative en certitude rétrécit l’espace. Comme si l’espace se refermait pour « ramener » le regard à notre espace mental habituel si étroit et restreint…

 

 

[Hommage à Goldmund, mort le 21 janvier 2015]

Comme un arbre mort sous la cognée du temps. Seul sous le ciel, je me redresse d’un dernier espoir. Dénudé face à l’éternité, les saisons ont perdu leur emprise. Désormais je regarderai le temps m’effacer. Heureux de la terre et de la cendre se poser ici et virevolter là, reprendre leurs assauts pugnaces avant de décliner. Je soulignerai d’un trait léger les transformations. Je serai roi de la terre et roi du ciel. Souverain du temps et des saisons à l’heure de toutes les naissances et de toutes les oraisons. Je m’enivrerai de l’humus et du vent, des visages et des cris, des larmes et des sourires qui peuplent le monde. Je serai la clé de toutes les portes. Je serai les univers qui bordent les yeux, je serai le cœur de la mort et des vivants. Je serai leur hébétude et leurs joies sans pareilles. Je serai tous les rêves et tous les songes. Je serai tout ce que l’on ne peut imaginer. Je serai toutes les âmes. Et les dents carnassières. L’amour et la douceur. Et la colère des océans. Je serai le vide et tout ce qui l’habite. Je serai tout. Je serai n’importe quoi. Je ne serai rien. Je serai devenu ce qui existe avant que vous ne naissiez. Avant même que le monde et l’univers ne soient créés. Et je vous attendrai dans ce lieu qui n’en est pas. Venez à moi. A notre rencontre. Et nous serons Un. Vous comprendrez alors ce que nous avons toujours été.

 

*

 

 [Hommage* à Guy, mort le 31 janvier 2015]

Un homme singulier. Un être atypique, explorateur de domaines et de plans peu fréquentés par ses congénères. Scientifique, artiste et chamane. Apprenti. Eternel débutant comme il aimait à se définir. Chercheur de vérité. Furieux et insatiable adepte de la Connaissance, bien décidé à découvrir, selon ses propres termes, la structure fondamentale du réel. Homme aux mille chantiers parti trop tôt pour mener à bien et à terme sa folle — et bien compréhensible — ambition.

 

Guy est mort comme il a vécu, souverain et négligent sans jamais se départir (y compris jusqu’à ses derniers instants) d’une distance à l’égard de l’existence organique et matérielle, d’un humour à l’égard du monde et d’une farouche autodérision. Comme une façon pudique, timide et altière d’aller dans la vie pour laquelle il avait tant de doutes et si peu de certitudes… Et comme il avait raison…

 

Aujourd’hui, bien des pistes restent à explorer... Et je ne doute pas qu’il poursuivra ses recherches pour établir les liens entre les multiples disciplines dont il était si friand — et si féru — afin de découvrir la source créatrice de la longue série d’hologrammes et l’origine première de l’interminable mise en abyme (deux de ses intuitives théories sur lesquelles il était intarissable) pour que puisse enfin être couronnée la Connaissance explorée par cet esprit brillant et imaginatif… Allez ! Au boulot, Guy ! Toi qui détestais ce mot ! Remonte tes manches ! Joyeuse et fructueuse quête, l’ami ! Et bon vent !!!

* Brève allocution lue au cours de ses obsèques.

 

 

Il n’y a de soleils trompeurs. Mais un azur clair et limpide. Et un vent vif sur la plaine qui balaye les oraisons et les doléances. Qui défait les âmes de tous les accoutrements, forçant le regard à la joie spontanée et offrant au monde et aux paysages son intacte pureté.

 

 

Il n’y a rien qui vaille en ce monde. Sinon la solitude et la joie. Le reste n’est que compensation. Plaisant ou agréable parfois certes… mais en dépit des agréments qu’il offre, il ne peut être comparé à la pleine vivance de la solitude joyeuse qui ouvre à la plénitude si dense et si légère de l’être dénué de qualificatifs.

 

 

Au milieu de la nature souveraine — et de ses mouvements originellement naturels — assis sur le sol et les yeux au ciel, je me sens à ma place. Comme si ce cadre m’offrait le seul lieu en mesure de m’accueillir… le seul bureau où il me soit réellement possible de me laisser pleinement aller au travail de l’être

 

 

A quoi pourraient succomber les heures ? Nulle âme à la ronde et nul projet devant soi. L’espace libre de toutes contraintes… la grande liberté intégrant toutes les restrictions et toutes les limitations…

 

 

Qui est souverain au pays de l’innocence ? Et au royaume de l’ignorance et de l’insignifiance ? Qu’importe le lieu que nous habitons. Nous avons tous le même maître. Et la même figure. A la fois l’Hôte de toutes les formes et toutes les formes de l’Hôte.

 

 

A qui s’adressent ces pages ? Toutes ces pages qu’inlassablement j’écris… A cet autre moi-même qui autrefois cherchait l’Absolu avec acharnement. A cet autre moi-même présent en chacun qui semble recouvert — si souvent — par tant d’inambitieuses quêtes, à la fois prérequis à l’ultime rencontre et reflets célébratoires de l’Unité dans la restriction.

 

 

Mes longues promenades quotidiennes (marche et pauses interminables) sur les collines, sous le ciel, parmi les arbres, les herbes, les insectes et les pierres des chemins sont un espace merveilleux. Un espace de liberté et de travail. Un espace vital qui m’offre le contexte idéal pour me consacrer pleinement au seul travail digne et essentiel — à mes yeux — auquel devrait s’adonner l’être humain : œuvrer à la compréhension de ce que nous sommes et au travail perceptif. Un espace d’exploration de l’Être teinté chaque jour de découvertes, de perceptions et de ressentis différents (comme si les pans multiples de l’Être se donnaient à voir et se laissaient découvrir…). Un espace contemplatif et méditatif essentiellement vécu à partir de la Présence impersonnelle. Et un espace réflexif et intuitif où il m’arrive de noter — quand la nécessité se fait sentir — quelques inégaux fragments.

 

 

Mon seul travail est de ne rien être. Et de laisser libre cours aux mouvements phénoménaux dont le personnage — le corps-mental — fait partie…

 

 

Ô Homme ! Une fleur de neige à la boutonnière de ton costume maculé. Ecarlate. Et le sang du monde sous tes souliers. Tu peux bien cacher ton ignominie, crois-tu que le ciel couvrira indéfiniment tes méfaits ? Tu paieras pour avoir outrageusement exploité la terre et écrasé ses créatures. Tu peux bien parader aujourd’hui et te prendre pour le souverain du monde, demain le ciel te courbera l’échine, te glacera les sangs et t’enfoncera le visage dans la fange pour que tu rendes grâce à la terre car de ce lieu seul peut naître la compréhension. Et l’amour des créatures. Le regard pur qui laisse intacts tous les paysages.

 

 

La terre, le ciel. Une pierre et un bâton. Symboles de vie, de conscience et de cheminement.

 

 

Dans le silence profond du jour et le calme des heures, la parole est rare. L’écoute et le regard souverains.

 

 

A petits pas vers le jour, le soleil brille déjà…

 

 

Ivre de nature et de vent, de ciel et de silence, tous les chemins s’effacent.

 

 

L’homme humble est à la mesure de ses pas. Mais son regard est infini.

 

 

Au plus proche de l’herbe des chemins, on côtoie les ailes invisibles des anges. On ne peut plus dès lors aller vers le monde en conquérant. Ni en guerrier. On chemine sans fanfare ni trompette. Sans banderole. Le regard humble. Les yeux baissés qui brillent d’Amour et d’Infini.

 

 

Il y a l’horizon du père. Opaque. Infranchissable. Et partout la terre vierge où se posent nos pas.

 

 

Ni soumis. Ni conquérant. Humble et discret. Simple, naturel et sans idéologie. Mais apeuré parfois par l’incroyable sauvagerie du monde…

 

 

L’infini bleu du ciel. Et la noirceur du monde. Les cœurs gris. Les lèvres blanches. Et le sombre souffle du Vivant. Comment être sur terre depuis le ciel ?

 

 

Le monde est fou. Et il voudrait faire croire à la folie de ceux qui résistent à la sienne. Pourquoi si peu voient dans la jouissance de la richesse la plus grande indigence. La misère la plus haute. Et dire que l’essentiel du monde n’aspire qu’à s’y vautrer (avec ostentation). Aller de par le monde sans rien posséder. S’asseoir par terre dans le plus grand dénuement, les yeux baignés d’amour, d’infini et de gratitude, et le cœur en joie, voilà la plus haute richesse à laquelle puisse prétendre un Homme. On y accède quand la volonté a été anéantie, par la grâce du ciel. Quand les idées, les prétentions et les certitudes ont été balayées. Quand on se tient seul et nu au carrefour du ciel et de la terre et que tous les horizons ont perdu leur attrait.

 

 

Contrairement à la grande majorité des espèces, l’Homme n’a jamais eu que son esprit pour survivre. Etrange animal de la création et mystérieux organisme du Vivant que la Vie a doté d’un outil puissant — diaboliquement puissant — le mental qui a pu, au fil de l’évolution, se développer au point de pouvoir réaliser, entre mille ignominies et absurdités, de petites prouesses phénoménales. A quelles fins ? Au-delà du jeu et de la célébration de la Vie et de la Conscience, sûrement pour apporter sa pierre à l’édifice parmi (on peut le supposer) de très nombreux pairs existants et à venir dans la résolution de l’énigme de l’existence et de son origine (Vie et Conscience) et permettre de faire advenir sur le plan organique mais aussi sur le plan énergétique (qui en est le plus sûr soubassement) les caractéristiques de la Conscience : Amour, Joie, Paix et Intelligence…

 

 

Le ciel se penche sur mon épaule. Et en voyant mes pages, esquisse un sourire innocent — une sorte de moue bienveillante où l’on devine un « à quoi bon, mon ami ? » sous-entendant que nul lecteur ne saurait l’atteindre ou le trouver ainsi… Et je lui rétorque — sûr de mon bon droit — que mes pages sont humbles, qu’elles encouragent seulement les pas vers lui. Qu’il m’a fait son modeste serviteur et qu’il m’a livré à cette humble tâche : tenter de toucher le cœur de ceux qu’il appelle en silence et qui entendent au loin un murmure inaudible — incompréhensible — pour les ouvrir à son horizon, à sa perspective et à sa dimension. Toutes ces parts de lui-même qui le cherchent en ignorant quel chemin emprunter pour aller à sa rencontre et le retrouver…

 

 

L’ordinaire de chaque chose éclairé par un regard d’amour et de paix, voilà ce qui donne au monde sa beauté. Le merveilleux de la vie. Rien d’autre n’est nécessaire.

 

 

Rien ne peut altérer la joie sinon l’œil restrictif. L’étroitesse de l’espace mental qui craint, limite, discrimine, calcule et juge… et même lui, on peut l’aimer de l’espace que nous habitons.

 

 

Le labeur des jours et la marche des siècles n’ont aucune emprise sur la légèreté de l’âme qui ne reconnaît et ne peut vivre que la plénitude de l’instant. A ses yeux, le reste — toutes les activités auxquelles se livrent le monde et les hommes — n’a aucune existence. Aucune réalité. Peine perdue donc que de s’y consacrer à moins qu’une joie ne nous y porte naturellement.

 

 

Il y a un temps pour chaque chose en ce monde. Un temps pour le bleu du ciel et un autre pour l’or des visages. Un temps pour la solitude enchantée et le règne du silence et un autre pour le bruit et la fureur des foules. Un temps pour les cernes gris de l’angoisse et un autre pour les rires éclatants et l’allégresse. Un temps pour apprendre et un temps pour l’oubli. Un temps pour se réjouir et un autre pour s’attrister. Un temps pour ressentir le poids des heures et un autre pour vivre la grâce de l’instant. Un temps pour la vie et un temps pour mourir. Chaque chose porte en elle sa propre beauté. On ne peut, le plus souvent, que le pressentir ou l’entrevoir. Seul le regard nu — désencombré de l’idée de soi-même — peut le ressentir et le vivre pleinement.

 

 

Chaque jour, en rentrant à la maison après notre longue promenade, ma main secoue délicatement mon carnet au-dessus de la table de la cuisine. Et s’y dépose la maigre — et souvent réjouissante — récolte du jour…

 

 

Afin de donner un aperçu simplifié (et didactique) de la quête qui m’a animé au cours de cette existence, on pourrait la diviser en trois phases distinctes :

— la quête de sens et de vérité (sens de la vie et vérité de l’existence) ;

— le passage vers l’impersonnel ;

— et (enfin) l’exploration de l’être*.

* Cette dernière phase ne relève pas à proprement parler de la volonté personnelle et ne peut donc être réellement qualifiée de quête. En dépit de l’extinction de toutes les interrogations d’ordre existentiel ou métaphysique, il semblerait néanmoins que l’être continue de se livrer à sa propre exploration

 

*

 

Des empreintes sur la neige, voilà ce que nous léguons à notre avenir. Et aux Hommes qui poursuivront notre tâche. Notre seul héritage demeurera à jamais la pollution qui a odieusement envahi tous les espaces : l’air que nous respirons, les océans, l’eau et les aliments que nous ingurgitons, la terre que nous saccageons et les esprits qui continuent d’œuvrer à leurs funestes travaux…

 

 

J’ai brûlé toutes les idoles. Aujourd’hui, mes seuls maîtres sont le ciel(1) et le cours des choses(2)… C’est à eux que je confie — ce que les Hommes appellent — mon existence car en vérité eux seuls existent. Et tout leur appartient. L’un contemple ses propres créations que l’autre fait et défait au gré des jeux, des nécessités et des célébrations…

(1) La conscience (Ce qui perçoit).

(2) L’énergie (et accessoirement le « karma » auquel sont soumis, entre autres, les êtres et les créatures organiques).

 

 

L’homme qui passe ne laisse aucune trace de son passage. Laisse le jour et la nuit aussi vides que l’espace. Laisse la terre nourrir le corps du strict nécessaire. Laisse les astres tourner selon les consignes du ciel. Laisse les vents et les rivières suivre leurs cours. Laisse les pas trouver leur itinéraire, les mains servir ou se servir, la bouche prononcer quelques paroles selon les circonstances. L’homme qui passe laisse l’esprit à son agitation ou à son silence. Laisse toutes choses se faire et se défaire. Il ne désire rien. N’aspire à rien. Ne refuse rien. Ne dérange rien (ou si peu). Il obéit humblement aux injonctions naturelles des situations. Il est autant l’homme de la terre que du ciel. Mûr (sans doute) pour quitter la sphère organique et accéder au monde du sans forme ou à la dissolution complète dans l’impersonnel

 

 

Assis à proximité d’un pin, planté dans une minuscule clairière, entourée d’une folle (et exubérante) végétation, le ciel est mon seul compagnon. A quelques mètres s’écoule la rivière, claire et tranquille. Au loin, le bruit du monde. L’agitation des Hommes — mes compagnons lointains — dont je ne peux, en général, apprécier la présence qu’à distance raisonnable et dont la proximité immédiate trop souvent me blesse ou m’ennuie. C’est ainsi. Je suis bâti pour la solitude et les espaces naturels, être entouré d’arbres et de ciel, contraint de vivre — avec bonheur l’essentiel du temps — à plusieurs encablures de mes frères à deux pattes. Néanmoins, cette distance est parfois vécue avec une pointe de tristesse et un brin d’amertume nostalgique (un deuil pas totalement accepté sans doute…), déconcerté à l’idée de ne trouver aucune place (confortable et acceptable) dans la communauté humaine. Mais il en est ainsi. Il existe des Hommes pour vivre au sein de la société (l’immense majorité) et d’autres (infiniment minoritaires) pour vivre à l’écart, partiellement ou totalement hors du monde humain…

 

 

La vie est dense dans la solitude. Pleine, belle et joyeuse, l’essentiel du temps… Et comme elle peut se transformer en enfer ou en néant aussitôt que le mental prend les rênes… Mais auprès des Hommes, elle me semble presque toujours superficielle et fade. Inconsistante. Sans essence. Sans doute parce que la raison y domine et qu’à leur insu, elle asservit et anéantit tous les domaines qu’elle investit. La Vie et le Vivant, évidemment, en sont les premières victimes. Il est vrai que la raison (non éclairée), le plus souvent, soumet et détruit. Pour ne pas pâtir de ce mouvement omnipotent et fortement délétère, il conviendrait de laisser la Vie entrer dans la raison. Je crois, qu’à terme, l’Homme n’aura d’autres solutions…

 

 

L’invisible labeur des jours silencieux…

 

 

Chaque jour, j’arpente les bois, les collines ou les berges de la rivière. Marche solitaire en compagnie de mes chiens qui se plaisent (et c’est peu dire…) à vagabonder en pleine liberté sur les innombrables sentiers olfactifs qui parsèment « notre territoire ». Chemins invisibles dont eux seuls connaissent les secrets, les découvertes et les surprises. Il faut les voir gambader et s’affairer partout, la truffe au sol, s’enfoncer dans les fourrés et les taillis, les traverser avec force ou agilité, courir à perdre haleine à travers les hautes herbes, contourner les bosquets d’arbres et d’arbustes, aboyer comme de beaux diables lorsqu’ils dénichent un lapin et qu’ils poursuivent, en de longues courses haletantes, le pauvre animal, apeuré, qui détale en trombe à la recherche d’un abri ou d’un terrier pour échapper à ces opiniâtres et inopportuns poursuivants. Après leur course effrénée, mes deux incorrigibles et infatigables détrousseurs de lagomorphes sauvages (dont ils ne parviennent, heureusement, quasiment jamais à faire la peau) repartent en quête de nouvelles aventures. Une fois l’ensemble du territoire quadrillé, ils reviennent vers moi, la langue pantelante et le souffle court, et nous reprenons notre marche, moi à pas lents, eux à allure tantôt bonhomme tantôt rapide, pour nous poser quelques centaines de mètres plus loin, moi m’asseyant en un nouvel emplacement, eux repartant à la recherche de nouvelles pistes. Ainsi se déroulent nos après-midis, eux s’affairant tout entiers à leur existence joyeuse de chiens libres, moi me laissant aller à de profondes méditations, à de longues contemplations et à quelques rêveries ou pensées que je note sans empressement sur mon carnet. Chaque jour, ivres d’odeurs et de senteurs, de ciel, de nature et de liberté. Et seuls. Toujours seuls. Sous la pluie ou le soleil. Dans la joie ou la tristesse. Loin de toute présence humaine, comme le gage d’une paix vécue à l’écart de la communauté des Hommes.

 

 

Et je repense aujourd’hui (avec un peu de nostalgie) à deux de mes compagnons, l’un à quatre pattes, l’autre à deux, morts (tous les deux) il y a quelques semaines. L’un m’accompagnant autrefois dans nos folles et bien sages aventures sylvestres ou campagnardes. L’autre partageant mes réflexions et les modestes percées de mon humble odyssée métaphysique et spirituelle. Et aujourd’hui, une part de moi est triste de leur absence et de nos partages qui ne seront plus

 

 

La vie dénude notre regard. Le débarrasse de ses empêtrements et de ses scories jusqu’à le rendre humble. Et sensible à la beauté de ce que nous jugeons d’ordinaire insignifiant, trivial ou sans grâce. Tout prend alors des allures de merveilleux. Quand la moindre feuille, la moindre brindille, le moindre brin d’herbe, le moindre nuage, la moindre fleur, chaque visage, chaque paysage est vu pour ce qu’il est. Et non jugé en fonction d’une palette de représentations mentales édifiées à partir d’une hiérarchisation de l’idée de la beauté. Toujours partielle, sectaire, idéologique, dictatoriale et dénaturalisante

 

 

Vivre avec les merveilles de la Terre (et son abondance). Avant que les hommes qui en surexploitent les ressources l’anéantissent. Vivre avec les privilèges du ciel (ceux du regard céleste) qui demeurera intact quoi que fassent les Hommes. Etre humble (même si cela ne se décrète pas). Vivre en harmonie avec ce qui est. Ne rien s’approprier. Prélever le juste nécessaire. Ne rien détériorer. Passer humblement. Ainsi, où que nous allions, nous serons rois du ciel et de la terre. Modestes princes de nos pas. Et seigneur bienveillant du regard qui saura aller en paix dans l’enfer et le paradis de toutes les contrées que nous serons amenés à traverser.

 

 

Dans le bosquet des jours tranquilles, je me tiens. A l’abri de la folie des Hommes. Et de la fureur du temps.

 

 

La vie érode tous les horizons et l’idée de soi-même. Elle érode la croyance et l’espoir que la seule issue — à notre insatiable quête de joie, de plénitude et de paix — soit liée à certains contenus existentiels comme elle érode la croyance en notre individualité. Ainsi œuvre — ne cesse d’œuvrer — la vie afin d’intensifier l’instant et d’ouvrir l’espace du regard. Tout au long de notre existence, elle nous invite inlassablement au rien (à l’humilité totale et à l’absence de programme et de projet) pour que le regard se dénude et puisse enfin s’élargir et devenir infiniment attentif et sensible à ce qui est (dans l’instant), nous révélant ainsi le merveilleux de Ce qui perçoit et l’indicible beauté de chaque chose…

 

 

A qui s’offre la beauté du jour ? Au regard clair et étonné. Nu et innocent.

Et à qui s’offre la quiétude de la nuit ? A l’esprit qui a baissé les rideaux du jour…

 

 

L’humilité (absolue), la sensibilité (profonde) et le respect (inconditionnel) mènent à la souveraineté de l’Infini et de l’Amour…

 

 

Heureux les pauvres en esprit. Comme l’on comprend cette parole quand on voit l’esprit envahi de pensées, d’idées et de réflexions. Autant d’encombrements qui surchargent le mental et autant d’occasions, pour lui, de s’accrocher à l’inopérant bagage du savoir qui, en réalité, éloigne du vide nécessaire pour ressentir et vivre l’ÊtreÊtre pauvre en esprit permet, au contraire, de comprendre — en tant qu’individualité — que nous ne savons rien, que nous ne sommes rien, prérequis nécessaires à la vraie Connaissance. Au même titre que la richesse matérielle (comme l’illustre l’histoire du chameau et du chas de l’aiguille), le riche en biens, trop accroché à ses richesses, causes incessantes de tracas et de préoccupations, ne peut comprendre que les possessions éloignent du vide nécessaire pour ressentir et vivre l’Être. A contrario, la pauvreté matérielle permet de réaliser — en tant qu’individualité — que nous ne possédons rien, que rien ne nous appartient, prérequis nécessaire à la vraie Richesse.

 

 

Et pour se détendre un peu, un petit jeu vocabulistique (comme une petite récréation oxygénante) après cette longue logorrhée scripturale* insufflée par mon tyrannique besoin d’achèvement et d’exhaustivité qui m’exhorte à dérouler jusqu’à son extrême limite (et dans toutes ses dimensions) la pensée intuitive qui a le malheur de me traverser l’esprit :

l’acatalepsie s’aiguise à la perspective apophatique. Et la vie pélagique (pleinement océanique) s’obstrue, confinant notre être érémitique et valétudinaire (limite cacochyme) à la cataplexie. Ainsi pourraient gloser en langage vernaculaire, les prosélytes béotiens de la douance et autres thuriféraires (un rien flagorneurs) de l’hermétisme sibyllin et abstrus, au grand dam, évidemment, de leurs contempteurs (pour l’essentiel cénobites), adeptes patentés d’une stéréotypie gestuelle roborative et lénifiante et inflexibles partisans d’une doxa abêtissante à l’adresse du vulgum pécus et autres factotums décérébrés de l’ère anthropocène.

* En référence à la rédaction de l'ouvrage sur la Conscience et l'Existant qui m'a occupé pendant de longues semaines... 

 

 

Tous mes fragments (tout ce que j’ai écrit au cours de ces longues années) pourraient être regroupés en un seul volume et s’intituler Notes pour l’existence humaine. Et l’on pourrait y ajouter le sous-titre suivant : Parcours et processus de compréhension de ce que nous sommes.

 

 

Toutes ces réflexions ne doivent cependant pas nous détourner de l’Être et de la seule attitude qu’il convient (en réalité) de tenir à l’égard de tout ce qui se manifeste (qu’il soit réel ou illusoire, mi réel mi illusoire, tangible ou projectif, physique, organique, psychique, émotionnel, virtuel etc etc) : l’accueil et l’amour inconditionnels de tout ce qui surgit et est perçu… attitude à laquelle on est — de toute façon — naturellement et irrésistiblement convié au fil de notre compréhension…