Journal / 2015 / L'exploration de l'être

Des graines à foison. Plantées sous mes pas. Des fleurs sauvages parmi les cailloux des chemins. Le ciel récoltera ce qui lui revient. Les Hommes auront leur part. Tout leur sera offert. Il s’agira simplement de garder les yeux ouverts. Quant à moi, je partirai, nu. Les poches vides. Le cœur gonflé de joie et de tristesse. Demain ne sera pas un funeste adieu. Un départ célébré. Un bout de chair que l’on jette aux loups. Une maigre pitance pour rassasier leur faim infatigable. Et je me tiendrai parmi eux. Et en surplomb observant le modeste spectacle de cette fin. De cette fête. Triste et joyeux du sort offert aux vivants.

 

 

Il marchait seul, dans l'immensité des plaines, au creux des vallées et au sommet des collines. Témoin (et terrain) de mille anecdotes et de l'essence des choses.

 

 

Je regarde le monde. Et vous gémissez. Tu regardes le monde. Et nous luttons. Vous regardez le monde. Et ils haïssent. Il regarde le monde. Et tu soupires. Nous regardons le monde. Et je m'interroge. Ils regardent le monde. Et il comprend. On regarde le monde. Et nous l’aimons. Nous regardons le monde. On regarde le monde. On regarde. Et le monde disparaît...

 

 

Une étincelle à la porte de l'Infini. Et l'amour s'embrase. Le monde s'éclaire.

 

 

Créature(s) autrefois indésirable(s) aujourd'hui tant aimée(s)...

 

 

Une lumière brille au fond de l'abîme. Toujours. Sinon comment pourriez-vous le (sa)voir ?

 

 

Quel sort pour les damnés de la Terre ? Ne vous inquiétez pas... Eux aussi connaîtront la lumière. Eux aussi sauront qu'ils ont toujours été lumière.

 

 

Le secours machiavélique des yeux égarés et apeurés...

 

 

L'étreinte des beaux jours. Et la caresse de l'hiver. Sensibilité vivante...

 

 

L'âme s'émerveille de toute offrande. Et s'offre dès lors sans compter...

 

 

Où se cache le miracle ? Tu es... Cela ne suffit-il pas ?

 

 

La bourgade des jours tranquilles assiégée de toutes parts. Par les heures creuses et les saisons, les soucis et le temps qui passe...

 

 

Un soupir. Un éclat de voix. Un éclat de verre. Un éclat de rire. Et le silence. Le jour s'apaise.

 

 

Un espace sans drame. De simples métamorphoses. Les chiffons vides gesticulent, crient, se débattent, s'enchaînent, se défont...

Il n'y a aucun crédit à accorder à l'étoffe. La seule foi est à inscrire dans le regard (le regard des spectacles et des accoutrements) et en ce qui porte les vêtements.

 

 

Nous vivons en des lieux impropres – disent-ils – aux plaisirs, aux distractions, aux jeux et au badinage. Propices à la solitude. Et à la rencontre avec cette part de nous-mêmes (à cette part d’entièreté de nous-mêmes) que si peu connaissent... et qui offre pourtant à toutes les rencontres leur beauté. Et leur dignité.

Ces terres peuvent paraître hostiles. Austères. Mais elles seules sont à même – nous semble-t-il – d'offrir la Joie, l'Amour et la Paix nécessaires à toute rencontre.

Rencontres de vent. Rencontres de sable. Rencontres d’œil torve, de rictus ou de bouches affamées. Rencontres de pacotille, de paillettes ou de merveilles. Rencontres souveraines, saugrenues ou de souffrance. Rencontres légères. Rencontres pleines. Toujours.

A moins que la rencontre avec soi n'ait eu lieu, toute rencontre est (toujours) le lieu du gémissement, de la mendicité ou de la morsure. Effleurements utilitaires sans écho, sans profondeur ni résonance... sans cœur ni sourire (excepté peut-être celui de la peur, de la gêne, du jeu machiavélique, de la posture ou de la fausse réjouissance).

 

 

Je regarde mes souliers (de vieilles sandales) usés par les chemins. Ai-je donc tant appris des horizons et de la solitude des paysages ?

Et cette question résonne dans mon cœur fragile, posé parmi les collines, à la merci de la pluie qui foudroie et des vents qui balayent nos scories et nous font perdre (ou tourner) la tête...

 

 

De quel bois sommes-nous faits pour nous laisser aller à la cognée des heures ? L'instant jamais ne peut s'échapper de cette douce, éternelle et souveraine Présence.

 

 

Notre travail ? Qui sait ? Peut-être est-ce de dormir du sommeil des morts (ou des justes) et de laisser se dissiper celui des presque vivants ? Peut-être est-ce de rire du vent des abîmes en se laissant malmener ou emporter vers l'horizon qui nous décharge et nous défait...? Peut-être est-ce de ne rien être ? Peut-être est-ce de regarder les spectacles du monde en gémissant (de temps en temps) et en s’attristant (parfois) de ne jamais y être conviés ? Peut-être est-ce de pleurer des larmes de peine... et des larmes de rire... au gré des jours et des circonstances ? Peut-être est-ce de s'agenouiller vaincus par les événements et oubliés par l'histoire... et sourire (sourire toujours) du sort que l'on nous réserve ? Peut-être est-ce cela... ou peut-être est-ce autre chose ? Être suffisamment défaits sans doute et suffisamment inexistants pour accueillir ce qui est donné, ce qui est offert et ce qui est repris... et qui s'en va... suffisamment poreux et transparents pour que le regard (toujours) s'en émeuve dans la Joie...

 

 

En ces terres immobiles, l'immobilité...

Et le vent sans conséquence sur l'humus

 

En ces terres immobiles, le pays et les territoires des renégats

Et leurs guerres épouvantables sans conséquence sur l'humus

 

En ces terres immobiles, la course du soleil sur le monde déclinant

 

Et là-haut, toujours les étoiles

Et là-bas, toujours le tonnerre et les coups de semonce

Et ici, toujours le silence des terres immobiles, joyeux (toujours) des funestes destins

 

L'humus retournera à l'humus. Le silence au silence.

Et des terres immobiles toujours renaîtra l'éphémère

 

 

Un pas après l'autre

Et le soleil se lève, puis décline

Et les jours passent

 

Un pas après l'autre

Et l'horizon se rapproche, puis s'éloigne

Et le chemin s'étire

 

Un pas après l'autre

Et les semelles s'usent, le corps s'épuise

Et les semelles et le corps vieillissent

 

Un pas après l'autre

Et les yeux se ferment, la traversée s'achève

Et la mort emporte

 

Où avais-tu donc mis ton regard ?

 

 

Ne porte les yeux sur l'horizon ni sur les pas

Laisse le regard s'ouvrir, l'horizon et les pas s'élargir

Devenir si minuscules

Jusqu'à disparaître

Jusqu'à devenir regard

 

 

La neige tombe sur les linceuls

Le temps recouvre nos oripeaux de sa longue robe noire

Mais le printemps revenu, la glace a fondu

Les drames s'effacent et renaissent les âmes

dépouillées de leurs liens, nettoyées de leurs souillures

Aussi fraîches et innocentes que la neige d'hiver

 

 

Dans le cercle invisible, les ailes mystérieuses nous portent. Où que nous allions, nous soutiennent. Alliées de nos jours fastes comme de nos instants funestes, croisant leurs pairs et s’entremêlant en joutes féroces et en rondes joyeuses. Infatigables.

 

 

Le monde (chaque être) cherche à être aimé (regardé et écouté). Et s’identifiant à la forme, ne comprend (ne comprend pas encore) qu’il est ce qu’il cherche : ce regard et cette écoute aimante...

 

 

L’Amour ne peut se trouver, se côtoyer et se fréquenter que dans ce lieu perceptif. Jamais dans le monde qui n’est qu’un univers d’objets et de chiffons vides.

 

 

Monde de chiffons vides où l’espace perceptif – regard et écoute – identifié (le plus souvent) aux formes, aux objets et aux oripeaux n’a pas encore su trouver sa pleine mesure ou s’amuse (aux dépens des chiffons vides) à se prendre pour eux... posture (imposture) à l’origine de tant de maladresses et de malentendus... source première de l’Histoire (du monde) et de toutes les histoires qui le façonnent...

 

 

Qu’est-ce que le silence ? Et peut-on jamais l’exprimer ? La parole (comme toutes choses) émane de lui... et pointe vers cette écoute silencieuse que toutes les créatures et tous les êtres, doués de perception, peuvent ressentir et habiter. Et qu’ils sont profondément.

 

 

Un regard (un seul regard). Et tout se consume d’Amour. Tout se transmute en Joie. Et tous les objets sont aussitôt sanctifiés...

Bien des Hommes (sinon tous) donneraient tout l’or du monde pour ce regard. Et ils auraient raison... Qu’ils se dépouillent donc... mais subsisterait pourtant l’avidité (et le désir de le posséder), obstacle rédhibitoire pour le ressentir (et le vivre)... Le regard ne s’offre qu’à ceux qui se sont dépouillés de toute velléité d’accaparement.

 

 

La poésie n’a besoin de mots. Le regard poétique est un silence profond. A la fois plein et vide. Si plein qu’il s’auto-suffit. Et si vide qu’il peut tout accueillir.

 

 

Crier ? Se débattre ? Gesticuler ? Défendre ? Combattre ? Proclamer ? Revendiquer ? Faire l’apologie ? Non ! A quoi bon... Simplement être... et faire et agir guidés par les forces naturelles et spontanées qui nous enjoignent de participer au monde...

To be, to act and share. Être, faire et partager. Être le témoin impassible (le regard) et l’acteur conscient du monde. Non selon ses idées et ses convictions mais animés par la vérité et son rayonnement. Naturel, authentique et consistant (avec légèreté). Sans attente ni prosélytisme... Quant au reste, pas d’inquiétude. Le monde s’en charge...

 

 

L’heure peut se donner au jour. A condition qu’elle laisse intact le monde.

L’heure que tu offres au monde, garde t-en une part (n’oublie jamais de t’en garder une part) sinon le monde gouvernera tes jours. Ta vie se consumera sans relâche. Et de tes œuvres ne restera bientôt (et finalement) que des cendres et de la poussière...

 

 

Le monde est une abstraction. Il n’y a pas de monde. Il n’y a jamais eu de monde. Et il n’y aura jamais de monde. Il y a, il y avait et il y aura toujours ce qui est là devant soi à cet instant-même. Le reste n’est que rêverie.

Aspires-tu à faire de ta vie et de tes actes les outils d’une fantasmagorie ? Ou aspires-tu à être réellement présent ? Et à faire de tes actes (de chacun de tes actes) un instrument réel agissant sur le Réel ?

 

 

A marche perdue vers le siècle ? Non ! De petits pas sans conséquence. Et le ciel ? N’y songe pas. Il est déjà habité...

 

 

S’estompe le jour à qui s’abandonne. Demeure l’instant.

 

 

Que faire de la fureur du monde ? Accueillir. Embrasser du regard silencieux. Et offrir ce qui advient.

 

 

Que dit le silence ? De regarder. D’écouter. Et de laisser les bruits naître et mourir en lui...

 

 

Le grand jaillissement des eaux funestes sur le monde. Et les sourires de circonstance. Âmes engoncées de trop de paroles et de mensonges. De circonvolutions. Et parmi ces regards tièdes et malhonnêtes, une paire d’yeux francs et loyaux comme un éclat, comme une brève éclaircie dans la grisaille sirupeuse des jours.

 

 

C’est dans la nudité et le dépouillement que se révèle toute la dimension de l’Être. Et la grandeur de l’Homme. A la fois objet dérisoire, instrument perfectible et ordonnateur souverain...

 

 

Devant nos gestes défaits ? Sourire et laisser faire...

Devant la misère du monde ? Sourire et agir à sa mesure...

Devant l’indigence des êtres ? Sourire et éclairer (autant que l’on en est capable)...

Quant au reste, cela ne nous concerne pas...

 

 

Face à l’ineffable patrie des mots, le silence est souverain.

 

 

Qu’offrir à mon cœur qui ne sait qu’il souffre ?

Qu’offrir au monde qui ne voit son aveuglement ?

Les aveugles conduisent les Hommes. Et mon cœur souffre en silence.

 

 

Nos adieux au monde. Déchirants et interminables.

 

 

Le nuage, l’arbre et le brin d’herbe accompagnent mes promenades quotidiennes. Fils de la terre et amis du ciel, nous nous retrouvons chaque jour dans le regard...

Compagnons libres et fidèles. Libres de toute fidélité. Et fidèles à la liberté.

 

 

Parce qu’il ne nous est pas offert de connaître... parce qu’il ne nous est pas offert de donner... nous prions. En vain. Voués à la mendicité misérable des ignorants.

 

 

L’harmonie du jour : du silence et de la poussière.

 

 

Le regard vide balaye le monde de sa lumière. Et déniche tant de recoins de crasse et d’obscurité où s’agglutinent les Hommes.

 

 

Le reflet mensonger de la brume dans les yeux hagards.

 

 

Comment percer le mystère du regard ? Habiter l’espace derrière la frontière des yeux...

 

 

Se désensommeiller ? « Pourquoi donc ? » rétorquent les dormeurs, ivres de rêves et de songes. Somnambuliques.

 

 

Quand l’aube s’éteint, le jour se lève.

Quand tombe le soir, la lune s’élève.

Et les yeux au firmament conserve l’azur intact.

Clairs et rieurs, jouant dans l’éphémère.

Joyeux malgré les saisons

 

Public ravi des naissances et des disparitions

Indemne de toute rupture...

Et le front bas toujours qui s’incline...

 

 

Et de la disparition des yeux, qui s’en inquiète ?

Et des battements du cœur, qui s’en émeut ?

Et du cri silencieux des bêtes, qui s’en soucie ?

Et les brins d’herbe poussant sous l’asphalte ou bousculés par les vents, qui les regarde ?

Et des jours opaques derrière la glace, qui s’en occupe ?

 

N’y a-t-il personne en ce monde ?

A moins que tous les fantômes n’aient conquis la place...

 

 

Pas même une larme versée. Pas même un geste tendre. Pas même un regard accordé. Où jettes-tu donc tes pas ? A quelle foulée accordes-tu tes faveurs pour courir ainsi les yeux bandés ?

 

 

Ne t’inquiète pas des paysages, les saisons changent les décors. Soucie-toi de l’œil qui perce les formes et les couleurs. Et les réunifie. L’œil qui se réjouit des transparences...

 

 

Celui qui ne sourit pas s’invite à ma table. Et derrière le corps usé, je devine l’ardeur qui l’anime. Et derrière le regard triste, la joie qui se cherche. Et l’œil maladroit qui ne sait où se poser...

 

 

Le chant du labeur. Ses louanges. Et les récoltes de misère. A l’usine et aux champs triment les Hommes. Versent le sang et la sueur. Les entrailles des vivants offertes aux dents carnassières. Et le monde se réjouit de tant d’aisance. De l’errance des indigents. De la prestance des dirigeants. De l’étouffement des imposants, vagues voix dans la nuit criant dans le silence. Et toujours l’infamie en banderole. La barbarie et la camisole. Et le monde, chaque jour, dépérit. Et le peuple agonisant se réjouit. Réclame sa dose de pain et de sang. Et dans un râle de survie, offre son ardeur aux jeux sanglants.

 

 

Sur la colline sans gloire, je m’agenouille. Et aux chemins de vent, offre ma vie. Et au ciel, le peu qui reste...

 

 

Des graines à foison. Plantées sous mes pas. Des fleurs sauvages parmi les cailloux des chemins. Le ciel récoltera ce qui lui revient. Les Hommes auront leur part. Tout leur sera offert. Il s’agira simplement de garder les yeux ouverts. Quant à moi, je partirai, nu. Les poches vides. Le cœur gonflé de joie et de tristesse. Demain ne sera pas un funeste adieu. Un départ célébré. Un bout de chair que l’on jette aux loups. Une maigre pitance pour rassasier leur faim infatigable. Et je me tiendrai parmi eux. Et en surplomb observant le modeste spectacle de cette fin. De cette fête. Triste et joyeux du sort offert aux vivants.

 

 

Les heures se balancent sur leur corde raide. Leur fil fragile. Et les saisons offrent leurs menus gargantuesques qui rassasient les Hommes. Et que j’effleure du bord des lèvres. Affamé d’une autre faim. Avide d’une autre lumière que le soleil d’hiver qui réchauffe les âmes frigorifiées.

 

 

Si la grâce des Hommes ne t’est offerte. Ne la quémande pas. Elle aurait le goût âcre de l’obole. Regarde plutôt le ciel qui ne s’émeut que des humbles et des infortunés. Et qui méprise la puissance et la gloire que les Homme vénèrent.

Ne te méprends pas sur l’infortune. Elle n’est offerte qu’aux cœurs mûrs...

 

 

A quel soleil voues-tu tes jours ? Aux feux de la rampe ? Ou à la lumière du cœur ?

 

 

Connais-tu réellement celui que tu habites ? Que lui offres-tu pour qu’il apprenne à se réconcilier ?

 

 

[Dialogue entre eux et moi]

Les poches vides et le cœur libre. Mais où allons-nous de ce pas dépouillé ? En ce lieu qui ne s’atteint pas ne pourrions-nous pas demeurer ? Et à cette forme y as-tu pensé ? Laisse-la donc libre de suivre sa destinée. Et ne crains pas les vents qui la porteront. Et toutes ces contrées désertes et désolées où elle a erré, devra-t-elle encore les traverser ? Qui sait ? Ne t’effraie pas de ces lointains reflets. Va en paix et le regard confiant.

 

 

Au plus proche du sol et de la lumière, le regard s’étire. Le cœur découvre enfin ce que les yeux ne pouvaient voir...

 

 

Que ton cœur a-t-il choisi ? Le confort ou la vérité ? Le confort ferme les yeux et endort. La vérité les dessille et foudroie. Si tu aspires au repos et à la tranquillité, demande à ton cœur de se détourner de la vérité...

 

 

Demeure les mains vides, le regard neuf et le cœur ouvert. Et laisse les pas et les vents choisir le chemin. Les lieux et les paysages n’auront alors plus guère d’importance.

Est-ce que l’eau s’inquiète de sa forme, de son itinéraire, des contrées visitées et des lieux où elle repose ? Où qu’elle soit, elle demeure elle-même, paisible, virulente ou tourmentée selon les contextes, les passages et les traversées.

 

 

La seule réelle attention et la seule réelle audience sont celles que tu t’accordes. Le seul réel amour et le seul réel succès sont ceux que tu t’accordes. Celles et ceux que le regard t’offre en se penchant vers toi avec tendresse et bienveillance...

 

 

Dans la fine bouche de l’orgueil, les mots acérés. Et dans le cœur en paix, le silence.

 

 

L’ombre secrète de la mort qui nous accueille à bras ouverts. Ouvrant les délices amers du crépuscule.

 

 

Sans cesse la nuit dissipe ce que le jour a construit...

Sans cesse la mort défait ce que la vie a édifié (ce que nous avons édifié).

Partout le vent, les murs de pierres et la poussière...

 

Et au loin, la lune qui brille

Et les mains apeurées qui la désignent

Et les larmes qui coulent sur notre visage

 

 

Il n’y a plus bel écrin que le silence...

Joutes, louanges et blâmes s’y côtoient

Rondes de mots et de lances

Jeux d’ombres dans la lumière

 

 

Au creux de notre main, défaites et victoires que l’on accroche aux fenêtres du jour. Et que la nuit, d’un trait, efface...

 

 

Le jour s’étend à l’infini. La nuit dissipe le jour. Demeure l’infini.

 

 

N’y a-t-il donc que le vent pour balayer nos chimères ?

 

 

Qui est-on face à soi ?

Le visage grandit sous le jour. Les yeux bordent l’univers. Le monde invité au festin. Le ciel bas sous les paupières.

Un jour, la fête s’achève. Les mains et les yeux se raréfient. S’éloignent. Place déserte. Anéantissement. Cessation des miroirs et des reflets.

Nul œil à la ronde. Nulle main secourable. Monde de fantômes furtifs. Eloignement des sphères. Solitude tranchante. Défaite annonciatrice du face-à-face. Et de la rencontre.

Eparpillement. Renonciation. Lente déliquescence. Ascension de l’en-bas. Sommet des profondeurs. Anéantissement. Brume et percées. Ebranlements saugrenus. Découverte du noyau et de l’espace.

Confusion des sens. Nouveau départ. Nouvelle erreur. Introspection. Dépréciation. Poursuite de la traversée.

Désert infatigable. Marche. Nouvelle exploration. Rencontres furtives. Rencontre enfin.

Rien. L’espace. Le vide. L’abstraction du monde. Cessation partielle de la pensée. Lévitation. Le ciel.

Les premiers pas sur Terre. Poursuite de la marche. Pas fébriles. Pas tranquilles. Pas et regard. Regard et pas. Inextricablement liés.

Ecoute. Le silence.

Les bruits. Et la fureur du monde. La course. Les pas effrénés. Le silence.

L’accueil. La réconciliation. L’œil à demi-ouvert. L’humilité. La disparition partielle. Et le geste spontané.

Un pas. Puis l’autre. Et l’immobilité du regard.

L’usure du corps. La métamorphose des paysages. La tendresse et l’approbation du regard. Bienveillant.

 

 

A l’eau qui gronde, offre le creux de tes mains. Aux larmes qui coulent, offre ton épaule. A la colère qui éclate, offre ton sourire. A la misère qui ravage, offre tes bras. A l’ignorance qui blesse, offre la lumière. A ce qui passe, offre ta présence. A la vie, offre ton visage. Et ce que tu ne peux offrir, laisse-le se donner à toi...

 

 

Et du silence jaillit le monde, le bruit, la fureur et la violence... brefs éclats. Jaillissement éphémères qui en lui se résorberont...

 

 

Marche sans fin vers l’azur. Et le silence nous recouvre déjà...

 

 

Action ou inaction. Aucune différence. Gesticulations fébriles ou marche lente. Aucune différence. Gestes habités ou d’automate. Aucune différence. En haut ou en bas. Aucune différence. A gauche ou à droite. Aucune différence. Heureux ou malheureux. Aucune différence. Regard présent ou défait. Aucune différence. Être ou ne pas être. Aucune différence. Pourquoi alors s’en faire ? Est ce qui est. Soyons et agissons (simplement) comme cela nous est offert... Infimes acteurs de jeux sans conséquence...

 

 

A quoi destines-tu le jour ? A rien. Le cours des choses est (déjà) à l’œuvre.

 

 

Que devient-on au delà de soi ? Toujours plus soi-même...

 

 

Se soucier de soi ? Ou se soucier du monde ? Faire selon ses prédispositions, sa sensibilité et sa compréhension. L’un est l’élément de l’autre. Et les deux sont éléments de Soi. Chacun est amené à faire et à agir à sa mesure... Pas d’inquiétude...

 

 

Être le bras de l’ignorance ?

Ou les yeux de l’Amour et de l’Intelligence ?

Nul ne peut décider de participer à l’un ou à l’autre...

On agit selon la situation, ses conditionnements et sa compréhension...

 

 

A l’ombre barbare, nulle retenue.

Le monde. Cet étrange objet du désamour...

 

 

En ces terres de démesure, l’intérêt et la raison dominent. Quand donc le cœur les détrônera-t-il ?

Lorsque le cœur conscient gouvernera le monde, la paix sera souveraine. L’amour et l’intelligence régneront sans partage.

 

 

En regardant le monde, on comprend que les Hommes inventent et bâtissent des histoires. Et se délectent d’anecdotes pour échapper (en vain) au néant. Avec de la poussière, ils construisent et façonnent un monde pour oublier leur dimension dérisoire. Et comme on les comprend... Il est si difficile et inconfortable de côtoyer le vide. Et de s’y perdre. Voilà pourtant la seule issue véritable à l’inconsistance des jours...

 

 

De la surface, chacun peut témoigner. De la profondeur, seuls ceux qui y ont été plongés sans s’y perdre peuvent en parler...

 

 

Au commencement, l’Homme est dans la vie. Et face au monde. Et il arrive souvent qu’il se retrouve face à la vie. Et parfois hors du monde. Mais un jour, il est contraint de se retrouver face à soi au cœur même de la vie pour comprendre enfin que la vie et le monde sont en soi...

 

 

Une chose en nous continue d’être réfractaire à la comédie humaine. Aux mensonges et aux barricades érigés pour protéger une identité illusoire. Qui enferment la vulnérabilité de l’être. Qui obstruent l’espace et ruine (empêche) toute possibilité de rencontre (avec Soi, avec l’Autre et avec le monde). Cette immaturité nous est encore insupportable... Elle révèle notre incapacité à accueillir ce qui est. Nos attentes à l’égard de l’Homme et notre refus de la réalité humaine. Sans doute parce que nous aspirons – avec encore trop d’impatience et d’intransigeance – à ce que l’Homme parvienne à actualiser son potentiel (perceptif)...

 

 

Qui s’ennuie dans le vent ? Qui pleure devant le monde ? Qui s’extasie face au ciel ? Qui aspire à trouver refuge ailleurs ? Avant de répondre, interroge-toi : qui pose les questions et aimerait trouver des réponses ? Et qui en est le témoin ?

 

 

Un jour, un homme, quitte le monde. Il traverse des vallées, des forêts et des déserts et s’installe sur une colline. Pendant des années, il contemple le ciel, la terre, les bêtes, les arbres, les brins d’herbe et les pierres. Et un jour son visage s’illumine. Un matin, il quitte la colline et demande aux hommes de se réunir. Lorsque l’assemblée est attentive et silencieuse, il désigne un arbre et un nuage et dit : « ceci sont nos frères ». Puis il désigne un rocher et un brin d’herbe et dit : « ceci sont nos frères ». Ensuite il désigne un oiseau, un poisson, un insecte et un singe et dit : « ceci sont nos frères ». Ensuite il désigne la terre et dit : « ceci est l’origine de tous les enfantements et la mère nourricière ». Enfin, il désigne le ciel et dit : « ceci est l’ami, le guide et la source de la mère et de sa progéniture ». Il salue l’assemblée et s’éloigne en silence.

 

 

Les zébrures grises du ciel sur les collines. L’immensité changeante sur l’éphémère. Partout la beauté. La grâce de l’infime et de l’infini. Le sublime et l’harmonie. Les yeux et le cœur chavirés par tant de splendeur. L’âme apaisée. Et le regard tranquille. Savourant les merveilles du jour.

 

 

La grâce et le salut ne viennent ni des pas ni des gestes. Ni des chemins ni des paysages. Ils se tiennent souverains dans le regard. Majestueux dans le silence du cœur.

Ni le monde ni les heures ne peuvent les ternir. Indemnes de tout contact. Et de toute expression. En surplomb et au cœur même de l’Existant.

De ce regard jaillit la lumière qui éclaire l’Homme. Il ne peut y avoir de plus vaste et lumineux éclairage. Avec cette tendresse. Et cette douceur du cœur qui caresse le monde. Proximité tantôt amoureuse tantôt amicale avec l’ensemble des créatures.

 

 

Et dans notre sac, les souvenirs ténus que l’on transporte. Les maigres bagages de l’Homme. Quelques nécessités pour le corps. Quelques livres pour guérir ou apprivoiser l’âme. Et les paysages qui défilent. Inégaux encore pour le cœur. Mais toujours merveilleux pour le regard. La souveraine solitude des chemins. Et le silence de l’horizon.

 

 

Et il pria la lumière d’éclairer la noirceur, l’ignorance et l’ignominie. Et la pluie (l’averse diluvienne) de nettoyer la terre de ses scories, de ses mensonges et de ses obscurités. Ce qu’autrefois il appelait sa fange et ses immondices. Mais qu’importe les doléances (passées) et les prières, il savait que la lumière, un jour, brillerait sans ombre. Que l’amour et l’intelligence rayonneraient sans rival. D’un éclat si puissant que la confusion, la brume et l’incompréhension seraient dissipées. Après ces noces inespérées viendrait alors le règne absolu de la lumière. Totale et inégalée. Grandiose et majestueuse. Impériale.

 

 

Dans l’absence de jour et de clarté. Dans la confusion et l’ignorance brille la nuit. Mais dans l’obscurité demeure une lueur. Un étincelle prête à s’embraser. Pour que rayonne la lumière...

 

 

Prends garde à l’épaisse forêt des idées où l’on s’égare. Aux pensées obscures et aux textes labyrinthiques auxquels on s’enchaîne. Aux exégèses indigestes et aux préceptes ingreffables sur les âmes immatures. Observe plutôt l’immensité du ciel qui ouvre sur la haute et profonde vallée du cœur. Sur l’espace vide et infini qui accueille et libère...

 

 

Oh ! Le monde ! Tant de bruits pour nous détourner du silence. Tant d’images pour nous détourner du regard. Tant de mouvements, d’activités et de stimuli pour nous rassasier de sensations et de diversité et nous détourner de la perception.

Et pourtant... tous (sans aucune exception) pointent vers l’espace de perception silencieux. Et lorsque l’on tourne son regard et son écoute vers Ce qui perçoit, tous les contenus (bruits, images, mouvements, gestes, stimuli, sensations) deviennent égaux. Et sans importance. Et leur disparition nous laisserait (presque) indifférent...

 

 

Nous aimons les Hommes qui font face au mystère. De toute leur âme. De tout leur cœur. A chaque instant de leur vie. Qui ne revêtent aucun costume d’apparat pour cacher leur indigence existentielle. Qui ne jouent pas à faire semblant pour donner le change et faire bonne figure. Qui osent affronter et exposer la misère de la condition humaine (ordinaire). Qui n’écartent pas d’un revers de main les grandes questions de l’existence. Nous aimons ceux qui s’interrogent et aspirent au mystérieux face-à-face. Eux seuls, à nos yeux, sont véritablement et profondément humains.

Notre cœur a pour eux une sympathie naturelle. La même que celle que nous éprouvons pour les âmes marginales et esseulées, les âmes défaites, ostracisées ou désespérées et les âmes qui vouent à leur prochain (Hommes, animaux et Existant) un amour sincère et profond. Et qui se soucient des plus faibles et des plus vulnérables dans un élan spontané (avec un dévouement authentique). Malgré leurs failles, leur fragilité ou leur ignorance, ces êtres ont une consistance et une épaisseur inégalée parmi la troupe misérable des acteurs qui évoluent, gesticulent et pérorent sur la vaste scène de la tragique – et bien risible... et parfois désespérante – comédie humaine.

 

 

Pour peu que les Hommes aient quelque distance avec leur existence et l’on peut lire dans leurs yeux comme une surprise à se voir plongés dans les situations ou mêlés aux événements et aux circonstances... Comme si leur âme (une infime part de leur âme) avait deviné la dimension onirique du réel...