Journal / 2016 / L'exploration de l'être 

Chaque jour – au cours de notre promenade – le ciel laisse ma main courir sur la page. Qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige, elle reste fidèle à sa modeste mission. Et qui pourrait la blâmer ? De ses petits traits dérisoires, elle n'offense personne. Elle invite simplement les yeux à regarder l'infini. Et essaie humblement de faire entrer un peu de ciel dans le cœur des hommes...

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Mon âme et mon cœur ne peuvent être confrontés qu'au nécessaire et à l'essentiel. Lorsque les situations et les événements ne relèvent pas de questions de vie ou de mort (aux sens premier et littéral du terme), quelques chose en moi refuse d'y participer. Et de s'y investir.

A dire vrai, mon âme et mon cœur sont peu – très peu – enclins à l'accessoire et à l’artifice, au jeu et au plaisir, au dérisoire et à la futilité, aux assouvissements égocentriques et aux satisfactions narcissiques, aux rôles et aux masques.

Ils aiment – et ont un penchant naturel pour – le fondamental, le naturel et l'authentique, la solitude, la joie profonde et le bien commun (les œuvres de bien commun), la prévenance et la bienveillance à l'égard d'Autrui (si notre présence, nos actes ou notre intervention sont ressentis comme une nécessité ou exigés par les circonstances...). Comme si mon âme et mon cœur ne pouvaient se consacrer qu'à ce dont le corps et l'esprit ne peuvent se passer...

Le reste leur est bien égal. Et s'en occuper ou y être confronté, cela, bien souvent, les accable, les rebute ou les exaspère. Tout ce superflu dont les hommes aiment s'entourer ou remplir leur existence pour paraître, pour se rassurer, tromper leur ennui ou à seule fin de s'offrir quelques menus plaisirs compensatoires (compensatoires à l'indigence de la condition humaine ordinaire*). Toutes ces vaines choses, ils les détestent et les méprisent... Et comme je les comprends...

* organique et psychique

 

 

Si l'on t'annonçait que tu allais mourir dans quelques semaines ou dans quelques mois, que ferais-tu de tes jours ?

Si tu ne modifies en rien le contenu de ton existence – au delà des mesures et des contingences inhérentes à ta disparition qu'il te faudrait peut-être prendre ou régler pour assurer à tes proches une existence décente ou la moins « perturbée » possible – alors tes jours actuels sont l'exact reflet de tes essentialités. Le signe que chacune de tes journées répond et correspond réellement aux aspirations de ton âme.

Dans le cas contraire, constate simplement que tu vis dans un projet ou dans l'achèvement d'un désir ou dans la volonté d'une construction. Comme si tu hypothéquais ou renonçais au présent (et à ce qui est) pour un futur improbable... qui est voué (que tu parviennes ou non à tes fins) à la désillusion : ce que tu réaliseras ou ce qui se réalisera répondra peut-être à ton désir mais sûrement pas au désir sous-jacent à tout désir : la joie et la paix inconditionnées.

Ne te blâme pas (c'est inutile !) : ce (ou ces) désir(s) est (ou sont) si puissant(s) et l'illusion de sa (ou de leur) satisfaction encore si peu perceptible que tu ne peux faire autrement. Tu as le sentiment impératif que tu dois t'y consacrer... Laisse-toi faire ! Il nous faut répondre à chacun de nos désirs pour comprendre (profondément) que leur réalisation ou leur satisfaction ne change absolument rien.

Et si tu estimes qu'il serait souhaitable – et judicieux – de réviser le contenu de ton existence (autant qu'il t'est possible de le faire) pour répondre au plus juste à ce qui t'anime profondément, quel choix te reste-t-il ? Ce qui est en nous nous enjoint inflexiblement à l'actualiser... ainsi chemine la compréhension...

Enfin, si tu envisages simplement de réaliser quelques vieux fantasmes ou quelques fous ou doux rêves pour « profiter » (quel vilain mot !) de tes derniers instants, inutile d'en parler : tu n'aurais sans doute même pas l'intuition de ce qui se trame en ton for intérieur... Tu réduis, malgré toi, l’existence terrestre à un simple, absurde et dérisoire passage au cours duquel tu essayes de tirer parti et plaisir (un mauvais parti et un médiocre plaisir – il va sans dire...) de quelques expériences agréables, de quelques sensations « sensationnelles » et de je-ne-sais quel sentiment d'exaltation superficiel pour tenter vainement de faire contre poids au lot habituel de difficultés, de peines et de misères que la vie offre à chacun d'entre nous...

 

 

Les yeux s'usent. Et se lassent. Jamais le regard. Toujours neuf. A chaque instant.

 

 

J'ai souvent le sentiment que ces notes ne s'adressent pas à mes contemporains mais à de lointains descendants (de l'espèce humaine). A quelques-uns en particulier qui reconnaîtront d'emblée le sens de ces lignes et la démarche – et la perspective sous-jacente – de ces milliers de fragments... Et j'imagine qu'ils parcourront ces pages naturellement. Et avec intérêt. Etonnés qu'un de leurs lointains ancêtres ait relaté tant d'évidences si peu partagées par ses congénères de l'époque.

 

 

Pourvu que l'on ait déjà (un tant soit peu...) goûté à la saveur silencieuse du ciel et aux délices des promenades solitaires dans la nature, on sait qu'en leur présence, les yeux s'ouvrent – presque systématiquement – sur le regard. Et aussitôt la nature, le monde et la vie trouvent leur plus fidèle spectateur. Leur plus fervent admirateur. Et leur plus dévoué ami et serviteur.

 

 

Crois-moi – si tes yeux sont encore aveugles ou infirmes – la seule espérance est dans le regard...

 

 

Seul à chaque instant du jour et de la nuit. Comme le soleil. Et la lune... Et alors ? Cette solitude les empêche-t-elle de briller ? D'offrir leur présence ? Et de se livrer – tout entiers – à leur tâche ? Les a-t-on déjà vus quémander un peu d'amour et de tendresse ? Comment l'imaginer ? Et comment oublier la présence du ciel ? N'est-il pas là pour chacun, prodiguant soin et attention à tous ceux qui le réclament ? Oui, évidemment, c'est le ciel qui se manifeste à travers tous les yeux bienveillants et toutes les mains secourables qui se penchent vers nous... Qui d'autre en ce monde en serait capable ? Sans le ciel, les hommes – et toutes les créatures de la terre – ne seraient (et ne sont encore bien souvent) que des ombres et des fantômes. Des pantomimes sans substance animés par leurs instincts sauvages et naturels...

 

 

Une ruine abandonnée sur une colline sauvage m'émeut davantage que tout discours. Et que toute parole. Et une fleur fragile sur un chemin désert autant que le sourire d'un enfant...

 

 

A notre mort, Dieu – ou le ciel si vous préférez – pourrait bien nous demander : « alors as-tu toujours rendu la vie douce à ceux qui t'entouraient et à ceux que tu as rencontrés car, à travers eux, c'est à moi que s'adressaient tous tes gestes ?

Oui, en effet, à travers tout être percevant – et sans doute même à travers l'ensemble de l'Existant, créations conjointes de la conscience et de l'énergie – c'est la conscience-présence qui perçoit, ressent, éprouve et expérimente la totalité des événements de la vie phénoménale.

Ne t'es-tu jamais interrogé sur le pas ou le geste qui pourrait te permettre de t'extraire des événements et des circonstances pour échapper à la misère de la condition terrestre ? Ne sais-tu donc pas que le corps et le psychisme appartiennent au monde phénoménal ? Et que rien ne peut les en soustraire ? Où que tu ailles et quoi que tu fasses, ils y resteront plongés. Il n'y a aucune échappatoire possible et nul salut à attendre...

Seul le regard peut s'ouvrir... Et vivre au sein de l'espace impersonnel...

 

 

Ne crains ni le monde, ni les phénomènes ni les circonstances. Tu es éternel. Jamais le regard ne périt.

 

 

A partir d'un certain degré de maturité, on n'accomplit plus les choses pour obtenir quoi que ce soit. Ni profit, ni honneur, ni gratification, ni satisfaction narcissique. On fait ce qui est nécessaire et naturel. Ou pour la joie du geste.

 

 

Quand je lis un poète, assis dans la nature, c'est toute mon âme qui s'émerveille de ces petites taches offertes aux âmes. Et au ciel. Et j'entends vibrer les phrases à l'unisson des nuages, des étoiles et des mille voix silencieuses des collines. Et je sens que le paradis est là. Au cœur même de la page. Au cœur même des paysages. Et le ciel, au plus proche – heureux de cette rencontre et de cette joie – s'avance vers nous, tourne les pages et nous invite à lever les yeux pour nous enlacer en silence. Alors les pages, le lecteur, les arbres, les paysages et le ciel ne font plus qu'Un. A jamais unis dans leur étreinte...

 

 

On peut croire qu'il faut être courageux pour marcher sur les chemins de traverse ou les sentiers désertés par les foules. Mais en vérité, rien n'est plus facile si nos pas nous y portent naturellement. Le cœur peut en souffrir. Mais cela donne des ailes à l'âme... qui s'envole plus vite vers le ciel.

 

 

L'ennui, la tristesse et la solitude sont les trois coups que Dieu frappe à notre porte. Mais souvent la maison est vide. Les hommes l'ont désertée pour aller dans le monde où ils imaginent qu'ils pourront y échapper. Refusant obstinément la main de Dieu tendue vers eux...

Pour accueillir l'ennui, la tristesse et la solitude, les laisser entrer dans son existence, s'asseoir à leur chevet et écouter ce qu'ils ont à nous dire, il convient d'avoir le cœur suffisamment mûr. Et d'avoir bourlingué sur tous les chemins du monde pour comprendre qu'ils ne nous mèneront nulle part... qu'ils nous ramèneront inéluctablement à nous-mêmes.

Ainsi l'ennui est l'appel du vide. Et une invitation au dépouillement. La tristesse – et donc la souffrance – exhorte aux remises en question et à l'interrogation profonde. Quant à la solitude, elle offre – par l'absence de distractions et de divertissements – les conditions requises à la rencontre avec soi – et avec l'infini que l'on porte en soi. Dieu nous attend sur l'autre rive. Au bout de cet âpre – et bien souvent long et douloureux – passage.

 

 

Les vallées et les collines regorgent de merveilles lorsque le ciel les éclaire de sa douce lumière. Et c'est toute la terre qui sort de l'obscurité...

 

 

Il ne faut pas prendre au sérieux la parole des hommes. Ne pas faire cas de leurs discours, de leurs cris ou de leurs vociférations. Et parfois même ne pas prêter attention à leurs plaintes et à leurs jérémiades (si celles-ci relèvent davantage de la pleurnicherie et de la lamentation complaisante que de la souffrance réelle et authentique). Les hommes sont (et se comportent comme) des enfants ignares, prétentieux et exigeants...

Ils croient savoir, tentent de vous persuader qu'ils ont raison – que vous devez, par exemple, vous occuper de certaines choses ou les effectuer d'une certaine façon... Mais ils ne savent pas. Pour la plupart, ils ne savent rien... ni du monde, ni des choses, ni de la vie, ni d'eux-mêmes*. Comment pourraient-ils vous conseiller ou vous apprendre quelque chose ? Et comment peuvent-ils ignorer qu'en leur for intérieur se cache la seule solution à ce qui représente à leurs yeux un problème ? Aussi convient-il de les laisser creuser en eux-mêmes... excepté lorsque la situation l'exige ou en cas de force majeure. Voilà sans doute – et en définitive – la meilleure réponse à leur offrir...

* Les moins ignorants pourront au mieux vous ensevelir sous des tonnes de pauvres et indigestes savoirs spécialisés. Mais rares – très rares – sont ceux qui pourront vous éclairer sur l'ensemble des liens entre les différentes formes de l'Existant et la conscience...

 

 

Si tes lignes* font offense à la poésie, abstiens-toi d'écrire ! Et en cette heure vespérale qui vient clore notre longue promenade dans les collines, cette curieuse injonction qui résonne comme un étrange ordre céleste me glace les sangs... Et je me promets à l'avenir d'essayer de laisser mon carnet dans ma besace. Pour demeurer dans l'écoute et le regard nu... en prenant garde au ciel et au vent qui observent par dessus mon épaule ma main – qui aime tant courir sur la page – saisir le mince cahier qui accompagne nos sorties.

Mais à ces mots, pourtant, une voix timide et offensée, en moi s'indigne : « et que puis-je y faire si le ciel a confiné ma « puissance poétique » et mes fragments à la vigueur et à la beauté d'un vieux mollusque avachi qui s'étire en baillant ? ». Et je sens aussitôt le ciel et mon âme sourire de ce « bon mot » comme s'ils m'autorisaient, malgré mes lourdeurs et mes maladresses, à poursuivre ma prise de notes...

* Il est vrai que j'ai la faconde (scripturale) indigeste. Comme une diarrhée langagière qui coule sans discontinuer... Que faire ? M'offrir une vermifugation ou laisser s'écouler – et se tarir – cette hémorragie intestinale expressive ?

 

 

J'étais assis par terre – sur un chemin de campagne désert – à regarder les nuages et les fleurs sauvages lorsque Dieu m'a tendu la main. Et c'est comme s'il m'avait projeté – debout – la tête et le cœur dans les étoiles tant mon âme s'était envolée haut dans le ciel.

 

 

Regarde dans la boue de tes pas. Et tu verras les merveilles que le ciel y a déposées.

Ne crois en rien d'autre qu'en tes pas de malheurs. Ce sont eux qui, d'un doigt habile (et que tu croiras funeste) – t'indiqueront le chemin.

Il n'y a d'autre espérance que le ciel. Et ce sont ces pas de malheurs qui t'y mèneront.

 

 

Un bonnet de laine sur la tête, une vieille écharpe miteuse autour du cou, une veste crasseuse, un pantalon élimé, de vieux godillots crottés par la boue et la poussière des chemins et ma vieille besace mal rafistolée en bandoulière... Ah ! Quelle fière (et misérable) allure de vagabond j'arbore lorsque j'arpente les collines... avec cet air d'idiot du village sur ma mine réjouie ou parfois renfrognée (selon l'état du ciel et la joie présente au cœur...).

Mais pour rien au monde, croyez-le, j'aimerais troquer mes loques pour des habits neufs ! Cet accoutrement est le costume de l'indigence et de la pauvreté la plus parfaite pour honorer et célébrer les richesses – et la gloire – du ciel !

 

 

L'humilité du marcheur qui ne sait où ses pas le mènent. Laissant son itinéraire aux mains du ciel et du vent. Confiant – pleinement confiant – dans les paysages et les visages qu'ils placeront sur son chemin. Et qu'importe les déserts et les tourments qu'il devra traverser ! Leur compagnie le comble déjà. Et l'aidera à faire de ses pas (de chacun de se ses pas) une douce et grandiose célébration. Ah ! Quel tendre et merveilleux chemin que celui de l'humilité !

 

 

Le ciel reflète toutes les blessures de la terre. Et toutes ses cicatrices : nos morsures, nos coups et nos déchirures. Et bien qu'il souffre du sort que nous réservons à la terre et à ses habitants, ces meurtrissures ne peuvent l'atteindre. Indemne malgré l'ignominie, la cruauté et la barbarie.

Mais je l'entends parfois s'impatienter de notre ignorance et de notre lenteur (de notre lenteur à [le] comprendre... et à le rejoindre). Et il lui arrive même, je crois, de s'exaspérer de ce refus obstiné, de cette indigence et de cette violence que nous infligeons à la terre et à ses créatures. Il a tant à offrir... Et il s'en trouve empêché par notre étroitesse, notre prétention et nos entassements... Aussi en est-il réduit – l'essentiel du temps – à la patience... à patienter sagement jusqu'à ce que nous comprenions (notre nature et nos liens) pour nous offrir enfin toute sa tendresse et toute sa lumière. Toutes ses merveilles que bien peu d'hommes sont en mesure d'imaginer ou de concevoir... et moins encore, bien sûr, de vivre et de goûter... 

 

 

En cet après-midi (habituel) d'escapade, je vois notre pas allègre, notre cœur radieux et notre âme joyeuse dévaler, légers, les sentes escarpées des collines. Ravis à chaque foulée de s'offrir au ciel. Et de sentir les pierres, les herbes, les fleurs et les arbres applaudir à leur passage. Et soutenir ce céleste pèlerinage.

Ah ! Franchement ! Peut-on rêver de plus simple et de plus bel équipage ? Sans doute l'un des plus humbles et des plus sages qui soit... Amis des chemins et de leurs habitants, heureux de toutes rencontres, saluant chacun avec chaleur et gratitude (pour sa présence), ne piétinant, ne dégradant et n'offensant rien ni personne. Et ne laissant aucune trace derrière eux excepté quelques mots griffonnés sur un petit carnet pour témoigner de cette joie silencieuse et l'offrir à tous ceux qui aimeraient la partager*...

Et je vois – et je sens – le ciel et les oiseaux répondre à notre sourire. Et à notre cœur chaviré de tendresse...

* Ou qui aimeraient peut-être même – allez savoir – nous rejoindre pour la goûter avec nous...

 

 

Mon âme est haut dans le ciel. Mais je sais qu'elle veille sur nous et nous attend. Et c'est ensemble que nous rejoindrons l'immensité et l'infini. Unis en ce monde comme ailleurs. Et Dieu pourra bien nous faire fréquenter tous les lieux et toutes les contrées qu'il souhaite, nous marcherons ensemble à jamais, main dans la main, le cœur si proche que rien jamais ne pourra nous séparer... Et chaque pas scellera et célébrera notre union avec le ciel.

Aussi que pourrions-nous craindre puisque Dieu sera dans chacune de nos foulées... La volonté du ciel sera faite. Et nos pas la serviront....

 

 

C'est l'ensemble du Vivant – et même de l'Existant – qui réclame sa part d’attention et de soin. Aussi comment le ciel – et ses modestes représentants – libres de leurs propres désirs et de leur mendicité passée, pourraient-ils refuser ce que leurs yeux implorants et leurs mains désespérées demandent avec tant de désarroi et d'espérance ?

Oui, nous pouvons les satisfaire – et nous les satisfaisons d'ailleurs malgré nous – à condition de ne jamais transformer – ni à leur insu ni au nôtre – leurs attentes légitimes en exigences capricieuses.

 

 

Un grand arbre déraciné gît, immobile, dans le fleuve. Couché à l'horizontal. Vaincu par le vent et la force des eaux après une vie entière passée à fréquenter la terre et le ciel. Et la nature s'est empressée de lui confier une ultime mission : devenir abri et perchoir pour les animaux de la rivière. Et comme toute chose et tout être en ce monde – mort ou vivant –, l'arbre s'est plié à l'inflexible volonté du ciel et de la terre.

 

 

Trois oiseaux – trois grands cormorans noirs – volent au dessus de la rivière. Altiers, splendides, magnifiques. Saluant de leurs ailes le ciel et les nuages sous les yeux de tous les habitants des lieux, ravis d'assister à leur vol majestueux.

 

 

Chaque jour – au cours de notre promenade – le ciel laisse ma main courir sur la page. Qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige, elle reste fidèle à sa modeste mission. Et qui pourrait la blâmer ? De ses petits traits dérisoires, elle n'offense personne. Elle invite simplement les yeux à regarder l'infini. Et essaie humblement de faire entrer un peu de ciel dans le cœur des hommes...

 

 

Les feuilles des arbres sont comme les hommes. Elles ne savent pourquoi le ciel les a placées là. La terre leur confie un travail. Le vent les fait danser le temps d'une courte saison. Puis elles meurent, livrées à l'obscur des sous-sols.

Il n'y a que le ciel pour sourire de cette ignorance, de cette besogne et de ces transformations. Les feuilles et les hommes, eux, ne peuvent se réjouir de leur fugace passage. Au mieux peuvent-ils s'égayer de la place que le ciel et la terre leur ont offerte. Et de leur danse dans le vent...

 

 

Il est aussi émouvant de rencontrer un vieil arbre qu'un vieillard. Tous deux portent les stigmates du temps : des rides profondes et de vieilles cicatrices qui les rendent beaux et dignes. Si profondément vivants. Et derrière leur fragilité et leur allure branlante, on devine leur robustesse d'autrefois, lorsqu'ils étaient jeunes et vigoureux – débordants de vie et d'enthousiasme. Pourtant aujourd'hui on sent leurs jours comptés. Et la mort, inéluctable, qui se rapproche. Alors nous les quittons avec tristesse – les yeux humides ou une larme sur la joue – en espérant (ou en priant le ciel de) revoir leur frêle silhouette à notre prochaine visite.

 

 

Côtoie et observe ce qui danse en ce monde. Fréquente ce qui demeure parfaitement immobile. Et laisse-toi instruire. Et te seront révélés la vérité – et tous ses secrets – dont tu pourras, un jour, te faire le reflet...

 

 

Les âmes mûres sont comme de petites fenêtres qui s'ouvrent sur le ciel depuis le cœur du monde et qui le reflètent à travers les gestes les plus humbles. Elles agissent comme les représentantes et les dépositaires du Divin sur terre. Elles nous révèlent (et nous prouvent) que Dieu n'est pas seulement une douce chimère pour les croyants naïfs ou imbéciles mais que sa présence est réelle – et avérée – en ce monde...

 

 

A partir d'un certain degré de maturité, les projets et les désirs personnels, les préférences psychiques et l'illusion du choix et du savoir(1) s'effacent. C'est le ciel qui dicte les actes et les paroles avec clarté et évidence. Et il les fait toujours advenir avec la plus grande justesse... pourvu qu'il se manifeste à travers une âme mûre – un esprit et un cœur nus, humbles et dépouillés. Totalement ouverts.

Ce qui surgira demeurera néanmoins toujours (plus ou moins) marqué du sceau des caractéristiques individuelles, mais ces dernières ne constitueront plus une entrave. Elles ne modifieront en rien le sens et la force de l'acte ou de la parole, elles lui donneront simplement une coloration singulière comme un vitrail qui laisse passer la lumière – sans lui faire perdre sa puissance et son éclat mais dont la teinte va lui offrir une couleur et une texture particulière...

Ainsi en est-il des âmes comme des vitraux. Plus ils sont opaques(2), moins (bien sûr) ils laissent passer la lumière. Plus ils sont transparents(3), plus la lumière peut les transpercer telle qu'elle arrive et se manifeste. De façon directe et originelle. Dans son état le plus pur et le plus naturel...

(1) Le savoir devient purement fonctionnel. Il est utilisé selon les exigences et les nécessités des situations. Et en matière d'existence, le seul maître à bord est le je-ne-sais-pas ouvert : la non-connaissance qui sait ou connaissante issue d'un regard global d'arrière-plan panoramique capable de cerner la globalité de la situation et l'ensemble des composants et/ou des protagonistes qui y sont impliqués.

(2) Autrement dit, plus les âmes sont encombrées et chargées de désirs, de préférences individuelles et d'idées etc etc.

(3) Autrement dit, plus les âmes sont nues et dépouillées...

 

 

Certains jours, on a le cœur en grisaille*. Aussi triste qu'un ciel bas et pluvieux – chargé de gros nuages. Heureusement que l'âme est là. Et qu'elle veille à se défaire de ces trop lourds sentiments ou de ces trop encombrantes pensées qui embrument la vue, accablent et alourdissent l'esprit pour que nous retrouvions la joie intacte – et toujours indemne – du regard nu.

* Pour mille raisons (et toujours pour mille mauvaises raisons)...

 

 

Plus l'âme devient mûre (ou mature), moins le personnage (le corps-mental auquel on s'identifie habituellement comme forme séparée du reste de l'Existant) réclame d'amour et d'attention. Moins il apparaît nécessaire de le favoriser et de lui octroyer sollicitude, soin ou même quelques manifestations de bienveillance ou de tendresse dans la mesure où la présence devient plus qualitative et la façon de l'habiter plus stable et plus profonde. En outre, le regard s'épure avec plus de facilité et le ressenti – sensoriel et énergétique – s'intensifie et devient d'une plus haute qualité*. Ces éléments permettent donc de lui offrir ce qui lui est nécessaire. Et ne suscite aucune intervention « extérieure » ni aucune marque d'affection particulière (à travers d'éventuels gestes, actes, paroles ou quelque compagnie...). Ils s'avèrent suffisants pour répondre au besoin d'attention légitime de la forme (du personnage) et même combler l'éventuel besoin d'amour et de tendresse que l'esprit pourrait encore parfois quémander ou solliciter... excepté évidemment lorsqu'une présence plus soutenue et un « accompagnement » plus serré et enveloppant s'avèrent indispensables ou lorsque la situation et les circonstances l'exigent, par exemple, en cas de douleur, de stress, d'anxiété, de sentiment de saturation, de tristesse profonde... Dans ce cas, la présence se recentre davantage sur l'individu (le personnage) pour lui apporter ce qu'il réclame et lui prodiguer ce qui lui est nécessaire... bien qu'il puisse arriver de façon extrêmement rare – dans certains cas exceptionnels – que l'intervention, l'assistance ou l'accompagnement d'une tierce personne s'avèrent ponctuellement utiles ou incontournables...

* En comparaison de la façon dont il était « vécu » et appréhendé auparavant...

 

 

Ton travail en ce monde est celui que te dicte le ciel. Il n'y a nulle autre besogne à accomplir.

Ce que tu entreprends pour ton seul plaisir ou pour ton seul intérêt révèle simplement – et il n'y a là rien à blâmer – non seulement que tu demeures esclave des désirs, des croyances et des espoirs de ton esprit ignorant qui accaparent, occupent et monopolisent l'ensemble de l'espace perceptif, mais également que ton âme est encore immature pour obéir aux injonctions du ciel. Ne subsiste pour lui, sa lumière, ses consignes et ses instructions aucune place...

Lorsque l'esprit et le cœur sont vides et nus – désencombrés de projets, de désirs, d'envies, d'aspirations, d'idées, de croyances, de représentations et d'espoirs, rien – en vérité – n'est plus facile et plus simple que de suivre – à travers l'exigence des situations – les prescriptions ou les décrets du ciel. Et du réel.

Ces injonctions ne sont plus considérées comme un ordre ou une obligation contraignante mais comme la seule option possible, la seule chose à faire. Comme une sorte d'impérieuse et incontournable nécessité... Aussi les réalise-t-on avec aisance et avec joie en dépit parfois, il est vrai – notamment au début de cette phase de rayonnement de l'Être ou du Divin – de quelques résistances psychiques (toujours possibles) en particulier lorsque ces injonctions heurtent ou contrarient certaines habitudes, certains principes résiduels « non épurés » ou quelques encombrements encore présents dans le mental. Mais l'essentiel du temps, ces injonctions sont exécutées avec facilité et enthousiasme, avec une confiante tranquillité et de façon implacable (sans négociation possible excepté si les circonstances l'imposent), mais également avec détachement (à l'égard de l'acte et du résultat) tout en étant pleinement – et totalement – engagés dans l'acte ou la parole – édicté(e) par le ciel ou le Divin*.

* Ou, si vous préférez, par la présence impersonnelle qui perçoit de manière neutre et exhaustive la globalité de la situation : l'ensemble des circonstances, des protagonistes et des formes impliqués et qui agit donc en conséquence, de façon juste et appropriée.

Cette façon d'agir – et la perception qui en est à l'origine – sont très éloignées du fonctionnement habituel des êtres humains soumis d'ordinaire à de multiples encombrements psychiques et, par conséquent, à d'innombrables complications et tergiversations : méandres idéatifs, nœuds émotionnels, doutes, biais de perception, subjectivité, rétrécissement, vues tendancieuses, préférences, intérêts personnels, résistances, refus, blocages et obstacles. Ces éléments restreignent, bien sûr, non seulement la perception (en offrant une perception limitée et subjective), mais handicapent ou orientent de façon substantielle l'action (avec des actions partiales et inappropriées). Elles se trouvent, en outre, à l'origine d'un grand nombre de conflits et de complexifications dont les hommes, à leur insu, « arrosent » le monde, le plan réel et l'ensemble des situations phénoménales. Et il va sans dire que toutes « nos existences » s'en trouvent très largement affectées...

En revanche, lorsque l'âme est mûre et qu'elle sait se faire l'exact reflet des injonctions célestes, l'existence, le monde et la façon de les habiter non seulement se simplifient grandement. Mais deviennent éminemment faciles...

 

 

Oh ! Mon Dieu ! Comme l'esprit peut parfois être embrumé et embrouillé lorsqu'il est perdu dans ses pensées ou enlisé jusqu'au cou dans les tracasseries ! Il recouvre aussitôt les yeux, le cœur et le monde d'une épaisse chape de plomb. Opaque et grise. Si lourde et si épaisse qu'on en arrive à penser que rien ni personne ne pourra jamais la soulever ou la faire disparaître...

Et pourtant, en ces funestes instants, l'âme – sage et silencieuse – patiente tranquillement dans le regard. Elle attend notre attention ou le vent pour balayer toutes ces chimères. Et retrouver la nudité et l'innocence. La joie et la légèreté. Pour pouvoir à nouveau s'élancer dans le ciel et embrasser la terre. Et reprendre, avec la joyeuse – et divine – complicité du vent, ses cabrioles et sa danse avec les anges, les brins d'herbe qui peuplent la terre et les nuages qui peuplent le ciel.

Oui, elle a hâte de retrouver sa place. Cette place qui lui est si chère... cette place que Dieu lui a attribuée pour offrir sa joie et sa présence à toutes les créatures du monde.

 

 

Comme il est étrange et déconcertant de voir les hommes et les insectes penchés sur leur ouvrage ou vaquant à leurs affaires et à leurs nécessités ! Comme toutes les choses et tous les êtres de ce monde, ils œuvrent à leur tâche. Et assument leur rôle. Participent à leur insu au bien commun – à ce que d'aucuns appelleraient le Bien supérieur – dont la plupart (sinon tous) ignore tout. Astreints – et réduits malgré eux – à la fonction de maillon (dérisoire mais indispensable) au grand rouage du monde et au fonctionnement du grand corps de l'Existant.

Mais gare à l'être humain qui tel un enfant qui prend conscience de ses capacités, de son potentiel et du « pouvoir » qui lui est conféré, aspire progressivement – et inéluctablement – à instrumentaliser son entourage – êtres, choses et objets – pour satisfaire ses désirs et asseoir son autorité et sa domination en soumettant son environnement à ses exigences et à ses caprices. Tel est l'homme d'aujourd'hui à peine sorti des cavernes. Et de l'enfance...

Pourquoi donc la conscience a-t-elle attribué à l'homme cette faculté et cette charge en ce monde ? A quelle fin – et dans quel dessein – a-t-elle recruté les Hommes ? A quelle déroutante mission et à quelle mystérieuse besogne les a-t-elle destinés ? Avait-elle seule-ment envisagé cette obscure période d'excitation et de fébrilité prépubère (pleine de désirs tous azimuts) et cette débauche d'instrumentalisations et de mainmises iniques et mortifères ?

Oh ! Inutile de se perdre en conjectures ou de gloser indéfiniment sur le sujet (nous avons déjà tenté d'explorer quelques hypothèses et quelques pistes dans notre longue réflexion sur la Conscience et l'Existant*)... Disons simplement ici qu'il nous faudra sans doute patienter quelques siècles ou quelques millénaires pour que l'humanité – et ses éventuels descendants ou successeurs – atteignent l'âge de raison. Et puissent enfin agir de façon juste et responsable...

* Voir l'ouvrage La Conscience et l'Existant – passé, présent et devenir – une perspective...

 

 

Un vol d’étourneaux dans le ciel gris et bas. Plusieurs milliers sans doute. On les entend passer dans un frémissement d'ailes et de joie. Plus sûrs de leur trajectoire et de leur itinéraire que nous le sommes de nos pas et de notre voyage... Et je les regarde avec tendresse s’éloigner vers l'horizon.

 

 

Vous arrive-t-il d'avoir l'âme grise et grincheuse ? Non, bien sûr ! Seul le cœur peut être terni par les humeurs et les couleurs... L'âme, elle, demeure toujours légère et joyeuse. Et au pire des heures, elle reste silencieuse. Recroquevillée et immobile au fond du regard...

 

 

Ce qui nous attend ? Pourquoi songer à ces chimères...

Si votre cœur était en paix et votre regard était nu et plein, ce qui est là sous vos yeux* comblerait votre âme. Et vous la regarderiez s'élancer vers le ciel, le cœur tendre et les yeux émus, rejoindre sa terre natale et virevolter dans le vent, indifférente à la bêtise et à la sagesse des hommes, libre de leurs humeurs, de leur ignorance ou de leur prétention. Simplement reconnaissante – si reconnaissante – envers celui qui a su (et qui a pu) la libérer de ses chaînes afin qu'elle regagne son royaume... Heureuse simplement d'être là et de pouvoir offrir sa grâce à tous les yeux. Et qu'ils soient implorants ou aveugles, idiots ou intelligents, teigneux ou taciturnes, elle s'en moque... Sa danse joyeuse n'a d'autre fin qu'elle-même. Et au fond de tous les yeux, une lueur sait reconnaître son innocence et sa beauté.

En vérité, il n'y a que les yeux et le cœur pour s'enliser ainsi dans l'épaisse fumée des pensées et de l'inquiétude. Dans la fange de nos sentiments indécis. Le regard et l'âme, eux, surnagent et dansent au dessus de tous les immondices. Joyeux et ravis de tous les décors pourvu qu'on les ait libérés de leurs geôle – et de leurs attaches...

* ici et maintenant...

 

 

Ce soir, en rentrant de notre promenade sur les berges sauvages de la rivière – saccagées par les pelleteuses et les engins de chantier – un arbre m'a interpellé. Il était digne et un peu penché par les rafales de vent qu'il avait dû endurer toute sa vie. A mon passage, il a grommelé : « Dis aux hommes d'arrêter leur massacre ». Je l'ai regardé avec émotion et tendresse. Et lui ai répondu : « Que puis-je faire ? Les hommes ne savent pas ce qu'ils font*». Et mon aveu d'impuissance l'a rendu plus triste encore. Mais ces paroles ont ranimé – je l'ai senti – au fond de sa sève un regain de révolte et de rébellion. Aussi ai-je ajouté : « Le progrès et la modernité sont en marche ! Rien ni personne ne pourra les arrêter !». L'arbre alors m'a souri avec tristesse et m'a chuchoté à l'oreille : « il ne nous reste donc que les larmes pour pleurer ! ». Et de mes bras impuissants, j'ai entouré avec tendresse son tronc rêche et rugueux. Et nous avons pleuré ensemble en silence...

* Luc 23

 

 

Et je sens le ciel au dessus de nos têtes sourire de nos espoirs et de nos combats. De nos pleurs, de nos cris et de nos plaintes. De nos rires, de nos coups et de nos craintes. De nos caresses et de tous nos enlacements. Et ce sourire est si tendre et si puissant qu'on peut le sentir depuis la terre se déverser – sans discontinuer – sur toutes les âmes du monde.

Plus que tout autre, le ciel aide ceux qui lui sont fidèles. Ceux qui le célèbrent et l'honorent avec sincérité et authenticité. Et ceux qui invitent, avec justesse et humilité, le cœur et les yeux à l'habiter... Sur eux, sa main se fait plus douce et plus tendre... Et l'on sent sa détermination à effacer – en partie* – les aspérités et les rugosités de leur existence pour permettre à leur cœur d'être aussi vide et aussi nu – aussi pur – que leur âme...

* Et ce qui ne peut être gommé constitue – sans doute – l'inévitable actualisation du « karma » passé (au sens bouddhiste ou hindouiste du terme(1)) qui s'épure... et qui devra s'épurer jusqu'à « la dernière goutte »...

(1) Karma : série de causes et d'effets(2) impulsés, engendrés et entretenus par la volition, le désir, l'ignorance et le sentiment illusoire d'exister en tant qu'entité séparée du reste de l'Existant.

(2) D'après notre ressenti, il semblerait qu'il existe un lien très fort entre la création du karma et le sentiment d'être (et de se prendre pour) une entité séparée ainsi que les désirs, les intentions, les aspirations qui y sont associés et les actes nécessaires pour les faire advenir. Ainsi l'individu qui agit simplement (et uniquement) guidé par sa volonté propre (et selon ses exigences et préférences psychiques et personnelles) crée malgré lui quantité de mouvements aux effets et conséquences très nombreux. Au contraire, celui qui n'obéit qu'aux injonctions du ciel et du réel (autrement dit qui agit de façon impersonnelle selon l'exigence des situations) ne crée aucun mouvement ni effet susceptible d'être engrangé « karmiquement » (ou, si vous préférez, d'être emmagasiné dans « le karma personnel »). Selon notre expérience, il semble assez clair et évident que moins le personnage (le corps-mental auquel nous nous identifions habituellement) est actif ou activé, moins il existe d'intentions et de désirs, plus le regard demeure dans l'espace de conscience impersonnel nu et vierge, plus les actes jaillissent de façon neutre et juste, et moins les effets et les mouvements créés sont nombreux, moins le « karma personnel » accumule ou amasse de mouvements et d'effets qui devront, tôt ou tard, être actualisés et s'épurer... Ainsi lorsque le regard impersonnel est totalement habité et que le personnage (et le plan personnel) sont totalement inactifs, il n'existe aucune création karmique car les actions et les actes suivent le cours naturel des choses et n'obéissent qu'aux inévitables et incontournables mouvements énergétiques...

 

 

Rien n'est plus doux pour l'âme qu'une sieste au soleil. Lorsque l'esprit et le cœur, apaisés, s'abandonnent aux délices de la terre et du ciel...

 

 

Les hommes et les jours indigents réclament leur poids de jeux et de labeur. Et nous n'avons rien à leur offrir. Excepté nos mains vides, notre cœur nu et la joie de notre âme légère, toujours heureuse d’accompagner et d'égayer ceux qu'elle rencontre...

 

 

Ah ! L'insondable richesse du regard ! La misère pourrait bien recouvrir la terre entière, jamais nous ne connaîtrons la pauvreté... Que peut-on ôter au ciel ? Tout lui appartient. Et tout s'y reflète...

Et l'âme accompagne les pas et le cœur sereins sur tous les chemins...

 

 

Le carcan des heures fébriles où tu retiens ton âme prisonnière. Enchaînée à tes désirs. Comment pourrait-elle t'aider ? Regarde donc le ciel ! Il ne possède rien. Et jouit de tout. Et regarde les hommes ! Ils s'approprient et possèdent une infime part de la terre. Et ne jouissent de presque rien. Leurs possessions ne leur procurent qu'ennuis et tracas...

 

 

Il est étonnant de voir certains arbres conserver leurs feuilles durant l'hiver. Elles ont beau être mortes, toutes jaunes, toutes sèches ou toutes flétries, elles restent fidèles à leur vieil ami. Comme si elles avaient peur de leur destin. De disparaître à jamais dans la terre. A moins que ce ne soit l'arbre qui les retient pour se donner un peu de compagnie et échapper à la solitude ou pour se soustraire à la nudité et réchauffer sa sève et son cœur pendant la froide saison.

 

 

Ah ! Qu'il y a d'étranges alliances et d'unions inattendues et incongrues en ce monde... chacun ne cherchant – le plus souvent – qu'à servir ses intérêts et à assurer sa sécurité et son bien-être... Ah ! Comme toutes les créatures semblent fragiles, ingrates et misérables sur cette terre...

Mais peut-on vraiment les juger ou les blâmer ? N'appartiennent-elles pas au grand corps que constitue l'Existant ? N'en sont-elles pas les parties ou les composants ? Aurait-on l'idée de juger le nez, la moelle épinière, l'estomac, les cellules épithéliales, le biceps ou les parties génitales qui essaieraient de tirer parti de l'organisme auquel ils appartiennent ? A-t-on déjà vu le pied ou la jambe blessé(e) remercier la main qui la soigne ? A-t-on déjà vu la main tirer orgueil de son geste ? A-t-on déjà vu le cerveau dénigrer l'ignorance ou la bêtise des autres organes ? A-t-on déjà vu le cœur se plaindre de maintenir en vie l'ensemble du corps ? Et s'offusque-t-on de ces comportements – de ce qui pourrait passer pour une forme d'ingratitude ? Non ! Chacun agit selon sa fonction, ses capacités et ses compétences, assurant son rôle et assumant sa tâche. Et tous s'entraident et coopèrent – et parfois même dans le conflit – pour assurer le fonctionnement de chaque élément, de chaque partie et de l'ensemble de l'organisme dont leur existence dépend...

En définitive, il n'y a que les hommes – ces imbéciles – pour abuser, exagérer, exploiter, tirer au flanc, usurper, tricher et outrepasser leurs prérogatives, pour se plaindre ou s’enorgueillir de leur tâche. Et pour monnayer leur travail et leur savoir-faire. Et se faire rémunérer. Et – qui plus est – pour se réjouir de ces émoluments. Tous – ou quasiment tous – heureux et fiers d'appartenir, d'alimenter – et même d'engraisser – le terrifiant et l'abominable système artificiel qu'ils ont créé – et qui sera sans doute amené à se complexifier, à s'artificialiser et à se virtualiser bien davantage dans les sombres années qui viennent... Ah ! Ces hommes ! Quels pauvres idiots...

 

 

En voyant certains hommes – et leur comportement – on a parfois le sentiment qu'il y a en eux aucune (ou quasiment aucune) conscience. Ils semblent, en effet, habités par moins (et parfois par beaucoup moins) de conscience qu'un chien ou un arbre...

Parmi ces individus, certains – bien souvent – posent quelques difficultés aux hommes et à la société humaine mais ils constituent également une source de « nuisance » pour l'ensemble du Vivant et de l'Existant. Et bien que nous ayons conscience que leur existence – et leurs actes – ont une place(1) et un rôle(2) dans l'économie générale du système, leur « intelligence » (intelligence entre guillemets) ou disons plutôt leurs capacités cognitives d'animal « supérieur » (animal supérieur également entre guillemets...) sont utilisées presque sans garde-fou (excepté peut-être la loi des hommes) à seule fin de servir leurs intérêts personnels et leurs penchants instinctuels... et grâce à elles, ils sont capables d'élaborer des ruses et des stratégies fort habiles qui peuvent causer bien plus de préjudices et de dommages sur leur environnement et leur entourage qu'aucun autre animal...

(1) Dans la mesure où ils se manifestent...

(2) En particulier dans l'actualisation et l'épuration « karmiques » chez les êtres « victimes » de leurs méfaits...

Et quelles que soient les époques, nulle société n'a jamais su quoi faire de ce genre d'individus... Espérons simplement que le monde contemporain sache en limiter le nombre, endiguer leur recrudescence et contrecarrer ou restreindre leurs effets délétères tant sur le plan individuel que collectif... Mais en dépit de l'évolution sociétale actuelle (davantage de lois, de droit et de sécurité mais aussi davantage d'éducation, de savoirs, d'équité et de respect pour le Vivant, la biodiversité et l'environnement) et malgré l'existence de quelques mouvements individuels et collectifs de résistance et d'opposition et l'évolution naturelle des sociétés humaines*, d'autres facteurs, en particulier (et entre autres) la montée exponentielle de l'individualisme, l'efflorescence des désirs et l'effarante progression des possibilités pourraient s'avérer un terrain fort propice à l'exacerbation de ce type de comportement mais également au développement, voire à la généralisation, de ce genre d'individualités... Sur ce point (comme sur tout autre, bien sûr), l'avenir, évidement, nous éclairera...

* Voir l'ouvrage La Conscience et l'Existant...

 

 

En ces jours d'hiver ensoleillés – et aux températures clémentes –, les abeilles ont quitté leurs ruches. Et se sont remises à leur labeur. On les voit butiner un peu partout sur les pelouses fleuries autour de la maison. En précieuses et infatigables ouvrières de la terre, elles poursuivent inlassablement leur tâche. Et hormis les conditions climatiques, rien ne saurait les soustraire à leur besogne...

 

 

Jouer avec le regard – tantôt plongé à l'avant-plan (dans le personnage) tantôt posé à l'arrière-plan (au sein de l'espace nu et vierge de l'impersonnalité). Et se laisser devenir le jouet du ciel et de la terre. Voilà sans doute – diront certains – un jeu bien étrange... Mais que voulez-vous ? Au cours de mon existence, bien peu d'amusements et de « distractions » ont su susciter mon intérêt et obtenir ma sympathie... aussi suis-je ravi de m'y adonner lorsque l'occasion m'est offerte. Et puis qu'y-a-t-il à blâmer ? Sur cette terre, chacun ne s'amuse-t-il pas comme il peut... avec ce qu'il peut ?

 

 

Le ciel est le territoire de l'âme. Et la terre celui du corps, du cœur et de l'esprit. Lorsque ceux-ci sont recroquevillés, le ciel ne peut les aider. Il peut même leur paraître effrayant. Seule l'âme peut s'y réfugier lorsqu'il lui arrive d'être apeurée. Lorsque l'individualité habite son territoire (la terre) avec aisance, le corps, l'esprit et le cœur sont en paix. Et l'âme, légère, peut alors rejoindre son fief, le ciel.

La tranquillité du corps et de l'esprit, la paix du cœur et la légèreté de l'âme procurent à l'être une joie sans pareille. La terre et le ciel peuvent alors s'unir et diriger les pas en tous lieux. Le corps, l'esprit, le cœur et l'âme y acquiesceront sans crainte ni retenue, heureux d'obtempérer à leurs tendres et bienveillantes injonctions. Et de servir, avec ferveur et détachement, les incontournables exigences du réel.

 

 

Le ciel – et son immensité – sur les collines minuscules et majestueuses. Mes yeux ne s'en lassent pas. Et serait-il le seul paysage qu'il me soit donné à voir pour le restant de mes jours, je ne regretterais – pour rien au monde – mon fugace passage sur terre... sur ce petit coin de colline ouvert sur le ciel...

 

 

Quelle joie lorsque tout – tout ce qui existe en ce monde et ailleurs – vous parle, vous enlace et vous saute au cœur ! Le ciel, la terre et l'ensemble de l'Existant, excepté peut-être quelques esprits particulièrement grincheux ou malveillants, deviennent de tendres amis... Et vous savez que rien – pas même la mort – ne pourra jamais vous désunir...

Si tous les êtres pouvaient ressentir cet infini, cette joie et cette douceur, que la vie, pour chacun, serait douce et belle ! Et le monde enfin serait reconnu comme un Eden inestimable...

 

 

Qui en ce monde connaît – et sait reconnaître – les traces, la marque et le sceau de l'invisible ? Et qui a conscience que ses effets sont bien plus décisifs et déterminants que les conséquences – évidentes et prévisibles – du tangible et de l'apparent – du réel grossier et observable ?

 

 

Derrière la maison, quelques fleurs de pissenlit et quelques renoncules ont décidé d'affronter l'hiver. Leur jaune est si vif qu'on dirait de petits soleils.

En ces jours d'hiver peu rigoureux, nous croisons aussi autour de la maison et au cours de nos promenades dans les collines, quelques insectes ; scarabées, fourmis solitaires, mouches et moucherons qui se sont peut-être sentis, eux aussi, suffisamment armés et aguerris pour passer l'hiver. Et à leur passage, nous les regardons avec tendresse et ravissement en saluant leur courage et la vigueur du Vivant, toujours prompt et disposé à affronter les épreuves et de nouveaux défis.

Mais nous ne pouvons néanmoins nous empêcher d'avoir une pensée pour leur frères d'aujourd'hui et ceux des années passées – aux hivers plus rigoureux – et pour tous les animaux des bois et des champs, des prés et des forêts ; souris, mulots et autres petits rongeurs que le froid a impitoyablement décimés. Sans compter, bien sûr, les innombrables animaux sauvages et domestiques qui doivent endurer les intempéries et la froideur des jours et des nuits et les milliers (en nos riches contrées) et les millions partout ailleurs de personnes sans abri* vivant dans la rue. Nul n'y songe mais combien d'hommes seraient-ils capables de vivre ainsi, nus et sans ressource, au cours de cette impitoyable saison ?

* Comment une société digne de ce nom autorise-t-elle ce genre d’infamie : laisser des êtres vivre et mourir dans le froid au cœur des villes et aux portes des campagnes... il y aurait évidemment beaucoup à dire sur le sujet et sur bien d'autres thématiques sociétales aussi indécentes et ignominieuses...

 

 

Le ciel est toujours d'excellente compagnie. Pourvu qu'on en connaisse les signes et les règles. Et que l'on sache l'habiter. Sinon il apparaît comme une chimère imbécile ou une vague promesse pour les âmes crédules ou comme un élément insignifiant du décor. Ou, même pire, comme une menace qui frappe sans discernement...

 

 

Sur un chemin de campagne, un caillou m'a arrêté pour me demander sa route. J'ai d'abord été surpris. Puis je l'ai regardé en souriant. Et j'ai levé les yeux au ciel.

 

 

Que peut-on faire face à la bêtise, à la misère et à la violence du monde ? Rien. Simplement pleurer et sourire. Et avoir la patience d'attendre que les esprits et les cœurs s'éveillent...

En guise de médiocre exutoire à la colère que font parfois surgir la bêtise, la misère et la violence du monde, il m'arrive de compléter une longue liste – dressée un jour d'accès clastique mémorable – des êtres, des actes et des agissements que j'aimerais voir bannis à jamais de la surface de la terre. En voici un court extrait (que vous pouvez, bien sûr, augmenter ou agrémenter selon vos propres doléances) : […] les chasseurs, les propriétaires, les prétentieux, les arrogants, la mauvaise foi, la cruauté, la méchanceté gratuite, les conversations stupides, les discussions insipides, la maltraitance (en particulier envers les animaux), la musique tonitruante, les êtres autocentrés (interlocuteurs, voisins et automobilistes en particulier), les individus insensibles et irrespectueux, la malveillance, les narcissiques, l'indifférence, la crânerie, la crasse intellectuelle, les plaintes, les jérémiades illégitimes, l'argent, le pouvoir, l'abus de faiblesse, la pingrerie, la platitude, les malotrus, les acariâtres, l'aveuglement, les circonvolutions intellectuelles sans intérêt, le racisme, la guerre, les marques, la publicité, la lâcheté, la maniaquerie, le commerce, la richesse, le luxe, le désœuvrement mal assumé, les cris, les rires idiots et les sourires forcés, la malhonnêteté, les passes-temps, la fourberie, le divertissement occupationnel, l'outrance, les calculateurs, les lois et les règlements iniques ou stupides, le favoritisme, les lèche-culs, les mielleux, les démagogues, les populistes, l'hystérie des foules, le parti pris, les « trop normaux », les profiteurs, les moralisateurs, la connerie et les connards de tout poil...

En relisant cette liste (dans son intégralité), je suis frappé par sa longueur. Et par cette incroyable énumération. Et je constate – avec un certain effroi – que bien des choses heurtent, blessent ou insupportent mon cœur et mon esprit...

 

 

A la nuit tombée, lorsque les hommes ont déserté la terre pour regagner leur foyer (leur petit cube de béton), la nature, les montagnes et les forêts reprennent leurs droits. Et retrouvent leur identité profonde – éminemment belle et sauvage. Si indomptable. Pour vibrer enfin à leur vraie mesure. Dimensions originelles que les hommes, en dépit de leurs efforts et de leurs saccages, ne parviendront jamais à meurtrir ni à apprivoiser...

Il faut fréquenter la terre, la nature, les montagnes et les forêts à ces heures perdues et dépeuplées – lorsque nul visage humain ne pollue ou ne dénature les lieux avec ses engins, ses rires ou ses bavardages – et les respecter profondément (et sans doute avoir soi-même l'âme un peu farouche et sauvage) pour vivre au plus proche de leur profondeurs et les ressentir si intimement qu'on entend battre leur cœur. Et dans cette intimité, la terre, la nature, les montagnes et les forêts vous ouvrent leurs portes et vous livrent leurs mystères et leurs secrets... et il arrive même qu'elles vous autorisent à vous unir à elles pour que vous puissiez goûter à leur force et à leur beauté...

 

 

C'est au cœur de la nature – et en particulier au milieu des collines – loin de toute présence humaine, séparé des individus, de leurs constructions, de leurs inventions et de leurs bruits par plusieurs vallons, quelques a-pics et quelques falaises, à plusieurs kilomètres de tout réseau routier, au cœur du silence... entouré d'êtres à plumes et à poils, munis d'une carapace ou d'un exosquelette parmi les arbres, les herbes, les pierres et les rochers et sous le ciel et les nuages que mon cœur se réjouit et se sent à son aise – et pour tout dire – à sa place. Il ressent avec la nature et ses représentants les moins dénaturés – et les moins humanisés – une connivence, une complicité et une résonance qu'aucun être humain ne pourra jamais lui offrir...

 

 

Et où allons-nous maintenant ? demande une (petite) voix lointaine et apeurée. N'aie crainte ! lui dit-on, en présence du regard, chaque pas se suffit à lui-même...