– Un peu de philosophie dans son coin –

Journal / 2016 / L'exploration de l'être 

Assis à la même place depuis des siècles, le vieux sage regardait le monde et les saisons défiler. Tant de cycles et de costumes il avait observés au cours de sa longue existence. Mais son regard demeurait inchangé : doux, ouvert, innocent et accueillant. Ne blâmant jamais les modes ni le climat. Ôtant ou réajustant simplement de temps à autre le vieux châle qui lui couvrait les épaules.

La mission de tout homme est de découvrir – et d'accomplir – la tâche pour laquelle il est né. Malheur à celui qui ne parvient à la trouver. Ou qui la trahit pour de fumeux ou fallacieux prétextes.

 

 

Que serait la vie – et le monde – sans toi ? Et que seraient-ils sans le regard ?

 

 

L'espace éminemment poreux et hermétique du monde – et de la vie – que l'on peut pourtant pénétrer d'un seul regard...

 

 

Dans sa grande malice, Dieu n'a pas oublié d'offrir au monde sa part de noirceur et de grisaille qu'il a pris soin de mélanger à ses merveilles et à ses beautés. En saupoudrant le tout d'une bonne dose d'humour et d'espièglerie...

Et l'on voit partout les hommes chercher à démêler les fils avec sérieux et application...

 

 

Tu ne sais que faire ? Ni où aller ? Regarde simplement (sans a priori ni impatience) ce vers quoi la vie – et le monde – te porte naturellement. Puis marche pas à pas. La direction pourra changer. Mais demeure fidèle aux mouvements qui surgiront naturellement. Et aux rythmes qui guideront ton allure.

L'emboîtement des pas dans le silence. Ou comment laisser l'individualité s'épanouir selon sa sensibilité et ses prédispositions en demeurant au sein de l'espace de présence impersonnel...

 

 

Regarde le monde. Regarde les formes naturelles. Que font-elles ? Elles vivent selon leur nature. La rose vit simplement – et naturellement – son existence de rose. Rien n'est plus aisé pour elle. Elle se laisse mener par les lois naturelles qui régissent son destin (son destin de rose). L'homme* a toujours été si emprunté en matière d'existence... se posant toujours mille questions idiotes et inutiles*...

* Illustration probante de l'entre-deux humain : l'homme jusqu'à aujourd'hui s'est toujours situé à la jonction de ses instincts organiques (de ses besoins instinctuels d'animal) et de ses caractéristiques préconscientes induites par sa cognition et ses capacités balbutiantes d'interrogation et de distanciation...

 

 

Exercice individuel (sensibilité, affinités et prédispositions) : présence, profondeur et tranquillité. Philosophie, poésie et écriture. Solitude, consistance et simplicité. Quotidienneté, rusticité et dépouillement. Sérieux, austérité et autonomie(1). Liberté, oisiveté(2) et contemplation. Chiens, nature(3), marche et bâton martial(4) .

(1) Pas totale ni complète, bien sûr, au vu de l'interdépendance des formes phénoménales...

(2) Au sens noble du terme... heures libres et longue plages d'instants de vie pure...

(3) Espaces sauvages...

(4) Bâtons japonais (Bō et Jō).

 

 

Et pourquoi ne pas simplement s'allonger au soleil. Et vaquer à ses nécessités – selon les exigences du quotidien et les activités vers lesquelles on est naturellement porté* – en posant un regard bienveillant sur le monde et en usant de gestes et de paroles justes, tendres et réconfortants à son égard en attendant que les circonstances impulsent les pas...

* Ou vers lesquelles la journée nous porte naturellement...

 

 

Tant d'êtres – et tant d'hommes – se battent et se débattent avec la vie. Avec leur vie. Nous tous en vérité. Et je songe à quelques auteurs (lus ou, plus ou moins, lus) : Georges Haldas et ses Carnets de poésie, César Pavese et son célèbre Métier de vivre, Primo Levi et son fameux Si c'est un homme, Fernando Pessoa et son Livre de l'intranquillité et à bien d'autres encore qui nous exposent parfois par le menu (ou de façon synthétique) les affres de leurs combats, la misère de leur quête. Et de leur vie. Leurs minuscules victoires. Les leçons (les pauvres leçons souvent) tirées de leur expérience. Leur compréhension de l'existence. Et du monde. Leurs espoirs et leur désespoir. Bref, le destin commun des hommes. Je songe aussi aux guides et aux manuels de sagesse : les philosophes antiques, le Manuel d'Epictète, les Pensées de Marc-Aurèle, mais aussi celles de Pascal, les Essais de Montaigne etc etc qui tentent de déchiffrer et de décrypter le vrai, le juste et le réel afin de parvenir au Bien souverain... Et puis je songe aux livres de lumière – rares et précieux – qui éclairent celui qui comprend mais qui plongent sans doute les autres – tous ceux dont le cœur est encore trop immature pour comprendre – dans un abîme d'effroi, d'efforts, d'espoir et de désespoir. Les êtres – et les hommes – n'en ont donc pas fini de se battre et de se débattre avec la vie. Avec leur vie. Une longue route les attend... Mais ne doutons pas un instant – un seul instant – que ce cheminement les mènera pas à pas vers la compréhension. Vers la joie et l'Amour. Vers la paix, l'intelligence et la lumière...

 

 

En habitant l'impersonnel*, on ne devient pas un surhomme. On voit l'homme – sa fragilité et sa misère – avec lucidité. Et on l’aime tel qu'il est. On le réconforte et l'assure de notre amour inconditionnel pour qu'il puisse (un jour peut-être...) grandir et mûrir afin d'apprendre à son tour à aimer sans condition.

* L'espace de présence impersonnel...

 

 

Du monde, il ne restait rien. Quelques ruines. Vestiges des civilisations barbares des premiers millénaires.

Serait-ce le début d'une histoire ? Oui, peut-être... Et qu'importe ! Mille histoires ne feront – et n'offriront – jamais un instant plein. Aussi à quoi bon écrire des histoires...

 

 

Une marche humble et lente. Ainsi chemine le sage en toutes contrées.

 

 

La solitude de l'homme n'est rien – elle est même totalement inexistante – en comparaison de la solitude du regard face au monde...

  

 

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Tomoki Hayasaka – Where to go

 

 

Trois petits tours sur l'horizon – sur la petite ou la grande scène du monde. Quelques caresses et quelques coups. Et les formes disparaissent...

Et qui sait non combien dure* mais combien demeure le regard ?

* Le regard ne peut durer puisqu'il ne s'inscrit dans aucune temporalité...

 

 

Jour après jour. Semaine après semaine. Mois après mois. Année après année. Les cheveux poussent et blanchissent... Et toi, qu'as-tu fait de tes heures ?

 

 

Qu'a-t-on à partager avec les hommes ? Quelques paroles futiles ? Quelques propos frivoles autour d'un verre ? Les actualités du moment ? Un repas de fête bien arrosé ? Quelques affinités, quelques projets ou quelques souvenirs en commun ? Non, rien de tout cela. On leur tend parfois la main – un geste sans doute bien maladroit – mais à la joie, à la consistance et à la profondeur, ils préfèrent le rire, la légèreté et l'insouciance... Aussi que peut-on faire pour eux ? Sinon les aimer à distance du fond de notre solitude...

 

 

La misère(1) fait partie de la vie de l'homme(2). Seul le regard – le regard impersonnel – peut la transcender. Et la transformer en joie lucide et assumée. En paix bienveillante et réconfortante...

(1) La misère organique et psychologique.

(2) Et, plus généralement, de la vie terrestre...

 

 

Pour les yeux*, l'existence – et le monde – se balancent sans cesse entre le misérable et le merveilleux. Ce qu'ils sont, l'un et l'autre, fondamentalement selon le prisme perceptif (et le filtre psychologique) adopté. Quant au regard, il voit ce qui est : l'existence, le monde, l'angle de vue et la coloration psychiques tels qu'ils sont. Et se manifestent...

* Pour le psychisme – la perception psychique ou mentale...

 

 

Vivre dans la solitude. Et devoir parfois traverser l'hostilité des jours – et du monde – sans appui, sans soutien ni réconfort. Sans autre amitié que la sienne. Sans autre confident que son carnet. Ne pouvant compter que sur soi, la présence, la nature et ses frères naturels. Pourrais-tu vivre ainsi ?

Oh ! Bien sûr, il nous arrive de souhaiter rencontrer un semblable – un cœur semblable. Mais où se trouve-t-il sur cette terre ? Comme il nous arrive de penser à la longue lignée des ermites – et à sa merveilleuse figure de proue, Han Shan ! Et cette idée de communauté – trans-temporelle et trans-géographique – nous console de nos ponctuels(1) chagrins de solitaires.

Mais il y a aussi le ciel, les nuages, les arbres, les montagnes, les herbes, les insectes, les oiseaux et la bouille radieuse de nos compagnons à quatre pattes qui nous préservent des trop lourds stigmates de la solitude car il n'est pas toujours aisé pour un homme – quand bien même il est amené à fréquenter Dieu(2) régulièrement sinon quotidiennement – de vivre éternellement en sa compagnie. Et de vivre à chaque instant en bonne intelligence et en parfaite harmonie avec les circonstances. En particulier lorsque la période se montre difficile, douloureuse ou pesante pour on-ne-sait-quelles obscures et lumineuses raisons... même si, de toute évidence, l'exercice de la solitude est bien moins délicat et éprouvant que l'existence vécue dans la compagnie des hommes...

(1) Et parfois profonds...

(2) Ou, si vous préférez, à habiter la présence impersonnelle...

 

 

La présence. Habitante de l'instant. Et témoin du jour. Et du monde.

 

 

Le ciel et un chemin. Des pierres et des herbes. Un sac* et un bâton. Un pas après l'autre. Ah ! Que la marche – et la vie – sont simples et belles !

* Avec quelques nécessités...

 

 

As-tu remarqué la lumière sur les collines ? Et la lueur qui brille dans tes grands yeux sombres ?

 

 

Le monde, bien sûr, est un incroyable réseau énergétique. Et en son sein, la vie, un incroyable réseau organique. Mais avec l'homme est né un incroyable réseau matériel et communicationnel, réflexif et émotionnel qui a ouvert le champ des possibles. Et bien qu'il soit à l'origine de quelques progrès, son expansion a progressivement asservi l'homme, déjà soumis à de multiples dépendances énergétiques et organiques incontournables, en créant d'innombrables – et toujours plus nombreuses – dépendances psychologiques (qui finissent d'ailleurs toujours, tôt ou tard, par se transmuter en dépendances matérielles et organiques). En réalité, le développement de ce réseau n'a jamais cessé de réduire l'individu à un rôle de maillon – d'infime (et de toujours plus infime) maillon – dans un système de plus en plus complexe et monstrueux. L'éloignant ainsi, au fil des siècles et « des progrès », de toute possibilité d'autonomie et de toute souveraineté sur son existence...

Combien d'hommes aujourd'hui pourraient-ils vivre hors de ce réseau omnipotent, invasif et tentaculaire ? Combien d'entre nous pourraient-ils vivre sans compagnie (humaine et autres....), sans électricité, sans eau courante, sans réseau routier, sans véhicule (en tous genres), sans chauffage, sans médecin, sans boulanger, sans médicament, sans produit de beauté, sans banque, sans plombier, sans architecte, sans supermarché, sans smartphone, sans écran, sans internet etc etc etc(1). Combien pourraient-ils vivre sans les innombrables commodités du monde moderne ? Très peu en vérité. Et en dépit de quelques mouvements de résistance à cette généralisation progressive et inéluctable du réseau – comme les « off the grid » ou « les survivalistes » (entre autres exemples) –, les individus autonomes se raréfient. Et il y a fort à parier que leur nombre fléchira encore à l'avenir. Au point peut-être (au point sans doute ?) de disparaître un jour(2) car le réseau se développe de façon si envahissante dans toutes les sphères de l'existence, créant tant de « nouveaux besoins » qu'il apparaît bientôt incontournable. Si incontournable que nul ne peut plus dès lors s'en soustraire.

Notre propos n'est pas, bien sûr, de s'interdire ou de se priver de ces progrès(3) mais d'en user avec un esprit de liberté et de ne se livrer aux activités qu'ils offrent ou permettent qu'avec détachement et sans accoutumance afin de ne pas asservir, ne pas avilir, ne pas rétrécir et ne pas complexifier inutilement notre existence.

(1) La liste est très longue...

(2) Dans un avenir pas si lointain peut-être...

(3) Ce qui serait un non sens au vu de l'évolution naturelle du monde...

Une chose en nous place l'autonomie – et la simplicité – au rang des plus belles et des plus dignes qualités. Et elle s'attriste donc de cet amer constat. Et de cette évolution sans doute inexorable...

Vivre dans un esprit d'autonomie – et de simplicité – est pourtant, à nos yeux, le garant d'une certaine forme de perspective généraliste et interdisciplinaire qui offre à l'homme non seulement la capacité d'agir seul de façon à pouvoir tout faire – ou du moins l'essentiel – par soi-même mais aussi de pouvoir faire face de façon indépendante à toutes les situations de la vie dans tous les environnements du monde.

Se priver de cette perspective généraliste et interdisciplinaire est non seulement la porte ouverte à l’hyper-spécialisation mais aussi la voie royale à l'abêtissement général et à la réduction conséquente des capacités individuelles (de tous ordres). Et à voir l’accélération insensée des progrès et la généralisation de cette mise en réseau, peut-être serons-nous bientôt contraints (sauf à s'exclure radicalement de la société humaine) de vivre dans la maladive dépendance de tout et dans la pathologique dépendance des autres pour survivre comme des êtres toujours plus fragiles, bancals et incomplets dans la masse étouffante, pris au piège jusqu'au cou dans cette somme d'intrications ankylosantes...

 

 

L'homme ne trouve sa grandeur que dans la solitude. Mais il ne peut la faire rayonner – et lui donner sa pleine mesure – qu'à travers le monde.

 

 

On juge (et reconnaît) la qualité d'un être – et d'une société – à la façon dont ils considèrent et se comportent à l'égard de la différence, de la singularité et des minorités(1). Plus ils se montrent ouverts et accueillants (et, a contrario, moins ils agissent de façon discriminante ou ostracisante), plus ils font preuve d'un degré élevé de sensibilité et d'intelligence(2).

(1) Quelles qu'elles soient...

(2) Et plus ils se font, accessoirement, le reflet des lois divines...

 

 

Ô forces naturelles qui déplacez les montagnes, les rivières et les océans, autorisez-nous à rejoindre votre cours. Et à nous unir à votre puissance...

 

 

L'homme est un infime et magistral trait d'union entre les forces de la terre(1) et la sagesse du ciel(2). Mais combien de millénaires devra-t-il encore œuvrer pour marier les deux en un parfait mélange – et en devenir l'exact reflet ?

(1) L'énergie.

(2) La conscience.

 

 

Marche dans la nature. En solitaire. Fréquente les forêts et les montagnes désertes ou sauvages. Et tu apprendras l'humble – et la merveilleuse – condition de l'homme où le factice et le visage conquérant deviennent d'ineptes et inutiles panoplies. Munis-toi du strict nécessaire : de quoi boire, manger, dormir et t'abriter. N'est-ce pas là suffisant à ta vie – et à ton bonheur ? Et de cette existence simple et humble – de cette existence pleine – pourra naître la joie...

 

 

Lorsque le regard se fait grâce, le monde émerveille.

 

 

Accorde-toi à la nature, aux saisons, aux rythmes et aux cours naturels des choses. Et ton existence sera juste.

 

 

Vois simplement ce qui est. Et s'il y a lieu, agis en conséquence...

 

 

De la simplicité et de l'épure naît la justesse. Et de l'accord à la nature et aux cours naturels des choses naît l'harmonie. Justesse et harmonie sont le reflet de la beauté, de l'Amour et de l'intelligence. Et de la terre et des êtres, le Divin n'attend autre chose...

 

 

Depuis des millénaires, le monde s'agenouille et se prosterne devant ses idoles. Et Dieu, éminemment seul, patiente en silence. Sans tristesse ni impatience. Encourageant sans rudesse les regards à ne plus se méprendre. Ne blâmant pas même le commerce des idoles*...

* Comme toute activité, le commerce des idoles n'empêchera jamais ceux qui ont le cœur mûr d'embrasser le visage de Dieu. Comme il ne leur permettra jamais d'y accéder. Quant aux autres, quoi qu'ils fassent, leur cœur est encore trop immature – et encombré – pour le découvrir ou l'apercevoir...

 

 

Vis sans repère ni référence. Et ton existence sera libre et spontanée...

 

 

Simplifie ton existence. Recentre-toi sur l'essentiel. Ne conserve que le nécessaire. Et ne subsistera que ce dont ta nature a besoin...

 

 

Arpenter la terre avec un esprit d'ouverture et de paix. Marcher au sein de contrées sauvages et naturelles avec le regard et le pas humbles et nus, je ne connais de plus belle – et de plus saine – activité pour un homme.

 

 

Assis à la même place depuis des siècles, le vieux sage regardait le monde et les saisons défiler. Tant de cycles et de costumes il avait observés au cours de sa longue existence. Mais son regard demeurait inchangé : doux, ouvert, innocent et accueillant. Ne blâmant jamais les modes ni le climat. Ôtant ou réajustant simplement de temps à autre le vieux châle qui lui couvrait les épaules.

 

 

La lune se couche sur l'horizon. Le vent emporte les nuages derrière la montagne. Les oiseaux rejoignent leur nid. Les arbres veillent sous le halo lumineux. Tout est paisible. Le regard est en paix.

Le soleil se lève sur l'horizon. Le vent pousse les nuages vers la montagne. Les oiseaux s'élancent vers le ciel. Les insectes disparaissent sous la terre. Le feuillage des arbres s'affole sous les bourrasques. Les yeux s'inquiètent, les jambes courent et les cœurs s’enflamment. Le regard est en paix.

 

 

Les oiseaux – comme tous les autres animaux – ne se plaignent ni du vent ni de la pluie. Ni de la chaleur ni du froid. Ni même des prédateurs. Ils s'accordent aux saisons et au climat. Au grand cours de la vie. Et à ses cycles. Ils peuvent en souffrir mais ils vivent avec justesse. Libres et pleinement vivants. En harmonie avec la nature.

Il n'appartient pas à l'homme de s'accorder à quoi que ce soit*... Ni au climat, ni aux saisons. Ni à la nature. Ni à la vie. Il bâtit, invente, se protège, s'approprie et utilise toujours plus que de raison. De cette inclination naît le progrès. Ses écueils et ses excès... Qui provoqueront soit le dépassement de son état naturel. Soit sa perte...

* Si ce n'est à ses exigences psychiques...

A-t-on déjà vu un animal posséder quelques biens ? Non ! Bien sûr ! Il naît, vit et meurt dans la plus parfaite nudité. Dieu l'a pourvu des vêtements adéquats et lui offre de quoi se nourrir et s'abriter. Rien d'autre ne lui est nécessaire...

  

 

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Tomoki Hayasaka – Nocturne

 

 

[De l'encombrement : parenthèse grise et brumeuse]

 

Vient cette heure que je redoutais tant. Mon regard – et mon âme – ne sont plus capables de poésie. Comme si le ciel m'avait exilé. Et je me morfonds en gémissant dans ma vie grise et misérable... traînant mes yeux dans quelques livres de lumière et mes guêtres sur quelques chemins printaniers. Mais je le sens bien : le cœur n'y est plus...

 

 

Sans le ciel, tout me paraît vide et fade. Sans attrait ni couleur. Comme si la grisaille avait tout recouvert. Les heures me semblent tristes et vaines. Si tristes. Et si vaines. J'erre tout le jour comme un fantôme avide et nostalgique du temps glorieux où le regard teintait le monde de merveilleux...

 

 

Terre d'abstinence que le désir ressuscite. Et qu'il transforme aussitôt en aire de jeux répugnante...

 

 

Dans son lit d'infortune, il baillait. Indifférent aux heures grises ou ensoleillées. Ne sachant que faire de son corps pesant et de son existence morne. Il ne songeait qu'au sombre à venir. Oubliant même la malice dont Dieu avait habillé son regard.

 

 

Et pourtant il sentait la joie toute proche. A portée de main. Si proche de son regard absent. Mais il avait recouvert la nudité de soucis illusoires et d'encombrements inutiles. L'avenir ne fléchirait pas. Il savait le présent souverain. Mais sa gloire était loin aujourd'hui. Il la voyait fuir à grandes enjambées vers le futur incertain.

 

 

La volubilité des yeux le martyrisait. Mais que pouvait-il faire face au désordre et à l'amassement ? Il se sentait si embarrassé. Si emprunté face aux déconvenues. Son cœur était trop faible pour encaisser le poids de l'inutile. Et trop chargé encore pour retrouver l'innocence et la nudité de l’accueil. Fallait-il qu'il se laisse mourir une nouvelle fois ? Combien de trépas avait-il déjà traversés ? Et cette pensée lui glaça les sangs. Tétanisé à l'idée de se dépouiller encore du peu qui lui restait... Et il savait pourtant que c'était là l'unique passage. La seule possibilité pour renaître plus nu encore. Mais la peur, malgré tout, restait toujours aussi vivace... Mourir. Tant de fois. Mourir encore. Mourir toujours. L'âme inépuisable survivrait. Deviendrait plus belle. Et plus mûre. Il en était certain. Mais que de frontières à franchir pour le cœur...

 

 

A chaque instant, il fallait retrouver l'innocence. La nudité et la virginité. Jamais acquises. Jamais. Démêler les nœuds qu'inlassablement le cœur édifiait avec la complicité diabolique de l'esprit. Et ses sempiternels encouragements. Sans cesse défaire la trame. Sans cesse dénouer les fils. Sans cesse redécouvrir le regard nu. Sans cesse. Comme Sisyphe se délestant – ne cessant jamais de se délester tout au long de sa misérable existence – de son rocher invisible...

 

*

 

Lorsque la parole s'écoule avec lenteur, il lui faut parfois des heures – et parfois même des jours – pour mûrir dans le silence. Dans le silence du regard et de la promenade. Avant qu'elle ne puisse s'exposer sur les pages de ce carnet. Et d'autres fois, elle coule avec limpidité et fluidité presque sans discontinuer – presque sans se tarir – au cours de notre escapade quotidienne. Passant du regard au cœur, puis du cœur à la main qui la dépose sur la page. Et le temps de la noter sur ce carnet, cette parole occupe la totalité de l'espace et du silence. Et bien qu'elle émane de la paix et de la nudité, sa retranscription est presque comme un instant qui leur est dérobé... Mais quel que soit le flot de la parole – et son intensité –, on doit respecter son rythme. Et se faire aussi humble que possible pour la recevoir et la retranscrire avec justesse et fidélité. Sinon écrire ne consiste qu'à noircir du papier. A remplir la page de mots inutiles et sans consistance...

 

 

Seul le sage est riche de l'invisible. Et, très souvent, pauvre du visible. Sans pour autant se retrouver démuni face à lui... Le sage a l'esprit du débutant. Vide, vierge et innocent. Mais il a le cœur ouvert et avisé. Confiant face aux circonstances et apte à laisser le non savoir – l'esprit du non savoir – impulser les pas, les gestes et la parole...

 

 

Plus l'être devient simple, nu et dépouillé – et plus le cœur, l'esprit et l'existence le deviennent –, plus l'âme se rapproche du ciel. Et se réjouit.

Cette réjouissance tire sa source du sentiment de s'ouvrir à toutes les forces célestes. A toute la puissance et à toute la sagesse du Divin. Comme si elles se déversaient avec plus d'aisance dans le réceptacle de plus en plus vide et réceptif que l'on apprend à devenir*... Et de cette grâce offerte par l'humilité et le dépouillement, on éprouve une grande joie...

* Selon l'état – parfois fluctuant – d'encombrement...

 

 

Le regard peut revêtir différentes qualités : qualité de présence (liée principalement à la tête et au cœur) et qualité d'être – et de relation au monde et à l'Existant – (liée principalement au cœur, au corps et à l'environnement).

La qualité de présence dépend substantiellement du degré d'identification(1) du regard à l'esprit et au cœur. Mais également du degré de nudité (ou d'encombrement(2)) et du degré d'humilité de l'un et de l'autre. Plus le regard est nu, désidentifié, vierge, dépouillé, vide, innocent et ouvert, plus la qualité de présence est élevée. A contrario, moins il l'est, plus l'être est, agit et se comporte en mode égotique et automatique, plus il se montre restreint et fermé. Avide et en attente par rapport à la vie et au monde pour qu'ils lui offrent matière à plaisir, à distraction et à divertissement (pour le détourner de lui-même, de son ennui et de ses propres manquements).

(1) Capacité de distanciation à l'égard des pensées et des émotions.

(2) Pensées et émotions plus ou moins invasives...

Quant à la qualité de l'être, elle dépend essentiellement du degré de sensibilité et du degré de sensorialité (les deux semblent a priori peu liés...). Le degré de sensibilité se caractérise (et peut se mesurer) par le degré de tendresse et de gratitude – que l'on pourrait synthétiser en degré d'Amour pour ce qui est, pour le monde et l'Existant. Plus le degré de sensibilité est élevé, plus l'être est ouvert et accueillant à l'égard de ce qui est, des êtres, du monde et de la vie. De tout ce qui surgit. Plus il éprouve de tendresse pour tout ce qui existe et se manifeste (et même, bien sûr, pour ce qui semble préjudiciable aux formes ou à lui-même). Et, a contrario, plus le degré de sensibilité est faible, plus l'être est fermé et exigeant. En attente et en demande par rapport à la vie, aux autres et au monde. Quant au degré de sensorialité, il pourrait se définir comme la capacité à ressentir le corps, les énergies corporelles et environnementales. Plus le degré de sensorialité est élevé, plus l'être ressent avec force et intensité les mouvements – jusqu'aux plus imperceptibles mouvements – corporels et énergétiques. Plus ces mouvements sont en mesure d'être ressentis profondément et finement, plus le corps – et plus l'être – se sentent comblés. Et, a contrario, moins ces mouvements sont ressentis, plus l'être est avide de sensations, de changements et de nouveautés.

 

 

Vivre en solitude – et dans un esprit d'autonomie – signifie pouvoir toujours compter sur soi. En toute occasion. Et devoir le cas échéant prendre en charge ses propres défaillances. Défaillances de tout ordre : corporel, physiologique, psychologique, spirituel, matériel et environnemental...

 

 

En marchant dans les collines, le bâton à la main – et en pratiquant quelques exercices martiaux entre deux fragments sur la solitude et l'esprit d'autonomie notés sur mon carnet –, me vient cette idée un peu saugrenue de comparer un individu à une nation. Et de définir pour moi-même – et mon propre usage – le type de gouvernement dont je suis affublé et le mode de fonctionnement et l’œuvre des différents ministères dont j'ai la charge pour conduire le petit bonhomme dans son existence (tous les aspects du petit bonhomme dans toutes les dimensions de son existence). Oui ! Voilà une idée un peu singulière ! Mais je ne peux résister au plaisir de l'exposer ici (de façon résumée) :

 

Le gouvernement : un surprenant mélange d'autocratie éclairée à la fois ouverte et autarcique et parfois un peu véhémente et bourrue, de théocratie laïque, libérale et non dogmatique et de roi fainéant (qui déteste et rechigne à gérer les contingences existentielles, à administrer un budget et à se prêter à toute exigence administrative : remplir le moindre papier ou le moindre formulaire le confine au supplice...).

 

Le ministère des affaires étrangères : ouvert (très ouvert) sur le monde (le monde naturel) sauf en matière de relations avec les hommes où l'on se montre plutôt fermé (et parfois même très fermé). Et où les rapports humains sont rares et ponctuels...

 

Le ministère de la défense : quelques restes (un peu décatis) de pratique martiale. Et le bâton japonais. Un point, c'est tout ! La porte de la maison est toujours ouverte – jour et nuit (à quelques exceptions près*...)

* Lorsque l'on s'absente pour une longue période par exemple...

 

Le ministère de l'éducation (et de la recherche) : apprentissages divers, quasi permanents et tous azimuts (j'aime apprendre... apprendre et découvrir : des mots, des savoirs, des disciplines et des champs nouveaux comme aujourd'hui, par exemple, où un changement de vie (et de mode de vie) m'incite à apprendre quantité de choses sur les lois, l'urbanisme et moult pratiques de construction, de rénovation et de fabrication en électricité, plomberie, charpente etc etc (moi qui ai pourtant toujours détesté le droit et bricolage...). Sans compter, bien sûr, l'incroyable appétit pour la vérité et la vraie vie* à traversla quête métaphysique qui m'a toujours profondément habité...

* La vie pleine (joie, plénitude et sentiment de complétude).

 

Le ministère de l'économie et des finances : pauvre, frugal mais rigoureux. Pas plus de dépenses que de recettes. L'argent n'a aucune importance... Assurer la satisfaction des nécessités premières, voilà sa seule fonction*...

* Dans ce maudit système où nul ne peut vivre sans un minimum pécuniaire...

 

Le ministère de la justice : honnêteté, probité et aspiration à la parfaite équité (en tous domaines). Toujours droit dans ses bottes...

 

Le ministère de l'intérieur : un cadre large (voire très large) mais rigoureux. Malgré quelques règles précises dans certains domaines, une grande libéralité – et parfois même du laxisme – dans ce cadre. Avec une assise de l'autorité parfois virulente en cas de franchissement de ligne...

 

Le ministère des affaires sociales : totale exécration des inégalités. Equité absolue. Toujours prêt à rendre service en cas de nécessité. Offre volontiers ses savoirs, ses expériences et sa connaissance (malgré une demande timorée...)

 

Le ministère de la jeunesse et des sports : Marche quotidienne. Et bâton martial (de façon régulière).

 

Le ministère de la culture : Amour et pratique des livres. Et de l'écriture.

 

Le ministère du travail : totale abomination du travail au sens conventionnel du terme. Mais pour autant, travail permanent – et de chaque instant – en matière de pratique spirituelle et d'écriture. Une besogne ancrée dans la quotidienneté. Pas de frontière (jamais de frontière) entre la vie, la spiritualité, l'écriture et le quotidien...

 

Le ministère de l'écologie et de l'environnement : amour profond et immodéré (presque incommensurable) pour les animaux et la nature. Pour tous les espaces sauvages et naturels. Et pour tous les animaux – du puceron à l'éléphant, du moustique à la baleine avec une forte prédilection pour les canidés et, en particulier, pour les chiens.

 

Le ministère du logement : petit coin tranquille dans la nature. Confort rustique. A l'écart de la société des hommes.

 

Le ministère de l'agriculture : denrées basiques et alimentation végétarienne. Avec petit jardin biologique et quelques fruitiers à venir (sans doute très prochainement...).

 

Et enfin le ministère des transports et des télécommunications(1) : marche (essentiellement), véhicule(2) (pour les nécessités), téléphone portable préhistorique ultra basique (avec un usage très modéré) et ordinateur portable connecté.

(1) Dans son appellation un peu désuète...

(2) Et le train pour les très rares voyages au long cours...

 

 

Ah ! Nos pauvres gestes du quotidien : préparer le repas, balayer la maison, faire la vaisselle, se mettre à table, boire, manger, uriner, déféquer... le moindre de nos mouvements (et Dieu sait combien nous en faisons au cours d'une journée...) respire à la fois la misère et la grâce... Question de regard (ou même, plus basiquement, de point de vue) bien évidemment...

 

 

En consultant quelques sites sur l'autoconstruction (cabane, écodome, petit chalet en bois...), je découvre un univers inconnu. Et une communauté assez informelle d'hommes et de femmes à l'ingéniosité et aux savoir-faire parfois époustouflants. Très encline à partager (à partager gracieusement) ses connaissances et son expérience. Cette mutualisation gratuite des compétences (via internet) est fabuleuse. Et très émouvante. Mais aussi très rassurante pour l'avenir de l'humanité...

En revanche, je note qu'il y a, bien souvent, dans cette sphère néo-rurale, débrouillarde, citoyenne, fraternelle et indépendante un abus de langage manifeste et très répandu concernant la notion d'autonomie. Notion qui constitue en général l'un des fondamentaux – voire le pilier central – de leur existence. Beaucoup arborent – et revendiquent même – avec fierté et un esprit rebelle et écologique (bien compréhensible) leur autonomie vis à vis du monde, de la société et des divers réseaux (eau, électricité, chauffage, assainissement etc etc). Mais comment oublier que l'autonomie ne peut être que relative ? Ne serait-il pas alors plus juste de parler d'esprit d'indépendance et d'autonomie ? Même ceux qui parviennent à s'autonomiser et à « s'isoler » de la plus parfaite façon, ne peuvent prétendre qu'à une forme relative d'indépendance vis à vis du monde, du système sociétal et de ses réseaux technologiques et de commodités. Personne ne peut être totalement – et parfaitement – autonome. Nul ne peut vivre 3 minutes sans air, 3 jours sans eau et 3 semaines sans nourriture. Sans compter, bien sûr, les innombrables interactions et échanges sociétaux, humains et non humains auxquels nous contribuons tous et dont chacun bénéficie. N'oublions pas que nous ne sommes que des formes interdépendantes. Et aucune d'entre elles ne peut vivre – et moins encore prétendre exister – de façon autonome. Ce qui ne les empêche nullement, bien entendu, de pouvoir mener une existence avec un esprit d'indépendance et d'autonomie...

 

 

Soudain une tempête étoilée dans ses grands yeux sombres. Comme de petites flammèches de joie éclairant l'obscur de l'âme...

 

 

Qu'y a-t-il à comprendre du monde ? Rien. Trois fois rien. Peut-être quelques lois et quelques règles pour son usage. Mais le monde se moque bien d'être compris. Il ne demande qu'à être aimé. Et écouté.

 

 

Plusieurs centaines de marguerites ont élu domicile dans le jardin. Petites, fragiles et délicates, elles se sont installées sur la vaste étendue herbeuse qui entoure la maison. Dansant avec gaieté dans le vent frais du jour. Si vaillantes dans le printemps. Et si innocentes sous le ciel. Plus qu'un tableau printanier, une merveille de la terre. Admirable. Et émouvant. Offrant à la folie et à la misère de ce monde mal en point un peu d'innocence. Un peu de beauté et de poésie. Les yeux ne se lassent pas de leur présence à la fois discrète et magistrale. Et de leur candeur qui réjouit le cœur. Et enchante l'âme.

 

 

Hormis le potentiel(1) qu'il recèle – et l'actualisation de ce potentiel –, il y a (bien souvent) peu de choses réjouissantes(2) dans le cœur d'un homme.

(1) Le potentiel d'Amour et d'intelligence...

(2) A l'exception de quelques traits et caractéristiques liés à ce potentiel et à son actualisation...

 

 

Que dire d'autre que la vie – la vie qui est là devant soi ? Et la façon dont elle touche le cœur ?

 

 

Il n'y a rien de plus émouvant qu'un homme qui se livre à cœur ouvert en se moquant de la bienséance et des conventions. Qui cherche le vrai, le juste et le bon dans le marécage de l'existence, du monde et des pensées. Et qui n'aspire qu'à vivre – et à goûter – simultanément toute l'épaisseur et la légèreté de la vie. Sa parole sera toujours belle et authentique. Et d'émotion, on l'embrasserait. Et le remercierait pour sa maladresse et sa fragilité. Pour sa quête désespérée – et parfois désespérante – de consistance, de joie et de vérité...

 

 

Ecoute les chants du monde. Les plus beaux sont les plus silencieux. Et les plus émouvants ceux qui savent se faire discrets – presque imperceptibles...

 

 

Pourquoi aspires-tu – et pourquoi les hommes aspirent-ils – à donner un sens à leur vie* ? A emplir leur existence de ceci et de cela ? Les fleurs se soucient-elles d'elles-mêmes ? De connaître leur rôle ? De savoir de quoi sera fait demain ? Non ! D'un geste – d'un coup de vent –, elles balayent ces balivernes pour offrir au monde leur présence et leur beauté. Et dans cette innocence peuvent resplendir leur essence et leur grâce. Jusqu'à la plus infime parcelle de leur nature divine.

* Oui, on en comprend les raisons profondes et les mécanismes psychiques à l’œuvre mais quelle maladresse – et quelle absurdité parfois...

 

 

Il y a de nombreux instants merveilleux de solitude où la terre et le ciel se réunissent en notre cœur. Et qui amènent avec eux un surcroît de joie et de légèreté. Ces moments de grâce arrivent souvent au cœur de la nature – toujours fraîche et vivante. Et lorsque le cœur est assez vide pour les recevoir...

 

 

La mission de tout homme est de découvrir – et d'accomplir – la tâche pour laquelle il est né. Malheur à celui qui ne parvient à la trouver. Ou qui la trahit pour de fumeux ou fallacieux prétextes.

 

 

Mon regard glisse entre le vert des champs et le gris du ciel. Sur la ligne d'horizon où se dessinent les collines. Et je vois soudain la main de Dieu me saluer. Je lui réponds d'un sourire. Et le remercie de m'apprendre à reconnaître partout les signes de sa présence...

 

 

Dans leur bâtisse, les hommes se protègent du soleil et des ondées. De l'hiver et de l'été. Lissent les effets du climat et des saisons. Se coupent de leur nature originelle. De la vie et de ses cycles. Et après ils viennent vous parler des plaisirs du grand air...

 

 

Dans les fossés, l'herbe est aussi verte que celle des prés et la pelouse des jardins. Mais elle a sur elles quelques avantages : elle est libre de pousser – et de vivre – comme elle l'entend. Et elle est dotée de cette force brute magnifique qui caractérise si bien l'instinct sauvage.

 

 

Vivre en présence. A l'abri des saisons et des heures où l'instant est le seul souverain. Unique terrain et unique témoin de ce qui est...

 

 

Un seul homme. Et le monde resplendit de beauté. Deux hommes. Et déjà le désastre s'annonce...

 

 

Les hommes ne savent pas à quels saints se vouer. Il y a tant de diableries dans leur cœur. Et dans leurs gestes. Et Dieu pourtant est si proche... Mais l'aveugle vivant en pleine lumière ne demeure-t-il pas lui aussi dans la plus profonde obscurité ?

 

 

Un pas. Puis un autre pas. Un geste. Puis un autre geste. N'est-ce pas ainsi que se bâtissent les œuvres et les cathédrales ? Que s'édifient le monde et les existences ? Avec l'approbation du ciel émaillée parfois de quelques courroux bienveillants que nous prenons – à tort – pour des détours, des épreuves ou des embûches...

 

 

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 Tomoki Hayasaka – Where is my dream

 

 

Y a-t-il en ce monde plus libre qu'un oiseau* allant là où le vent et les saisons le portent ? Sur cette terre rares sont ceux qui ont su se parer de plus de nudité et de dépouillement. Et j'envie en secret cette existence si simple. Et si épurée.

* Un oiseau sans nid ni progéniture...

 

 

Cette part de l'âme qui ne demande qu'à être libérée pour s'ouvrir. Pourquoi si peu d'hommes sont-ils enclins à répondre à ses attentes ? Et pourquoi la plupart y rechignent-ils avec tant de fermeté* ? La vie – et le monde – deviendraient pourtant si beaux. Et si simples.

* Par manque de maturité d'esprit et de cœur, bien sûr...

 

 

Les hommes ont beau vénérer la technologie. Jamais un avion – ou tout autre objet volant – n'aura la grâce d'un oiseau.

 

 

Aux êtres et aux choses sans grâce, Dieu offre la sienne. Et s'il lui arrivait par mégarde d'en oublier quelques-uns, offrons-leur la nôtre...

 

 

Quelques hirondelles malicieuses virevoltent au dessus de nos têtes. Dessinant avec agilité de savantes et harmonieuses arabesques*. Indifférentes à nos yeux admiratifs.

* Hormis le sort réservé aux insectes qui composent leur menu, a-t-on déjà vu plus gracieuse façon de s'alimenter ?

 

 

Les événements douloureux (décès, accidents, pertes, maladies...) qui surviennent de façon soudaine et inattendue rappellent à l'esprit la grande fragilité – et la brièveté – de l'existence. Ils soulignent avec force que tout peut basculer d'un instant à l'autre. Et nous invitent à renoncer à toute certitude pour vivre l'instant (dans l’absence de constructions et de projections temporelles), nous qui avons la fâcheuse habitude de mener notre existence comme si tout (tout en nous – et tout autour de nous) était éternel...

 

 

En présence, l'homme est un instrument du regard au service du monde chargé de faire advenir l'Amour et l'intelligence. Et d'accompagner les êtres jusqu'à ce qu'ils deviennent eux-mêmes de parfaits instruments.

Sans présence – ou autrement dit avec une perception psychique ordinaire (si habituelle chez les êtres humains) –, l'homme est principalement un instrument au service de lui-même (et accessoirement un instrument au service du monde grâce à ses interactions avec les autres formes) qui tente de s'aider – et de s'accompagner – avec le plus d'amour et d'intelligence possibles. Dans la mesure de ses capacités. Et de sa compréhension. Et d'aider et d'accompagner également (mais souvent dans une moindre mesure) son entourage : les êtres qu'il considère comme les plus chers ou les plus proches...

Quant aux êtres sans perception (comme les végétaux par exemple) et les autres formes (comme les objets inertes*), ils constituent eux aussi des instruments au service du monde dans la mesure où leurs interactions et/ou leur utilisation contribuent non seulement au fonctionnement général mais participent également au bien-être ou au mal-être – et donc indirectement à l'intelligence et à l'amour – de ceux qui les environnent. Et de ceux qui s'en servent ou les utilisent...

* Entre autres exemples...

 

 

Il y a – il y a souvent – plus de beauté, de grâce et d'innocence dans une fleur (un merveilleux coquelicot par exemple) que dans le cœur d'un homme(1). Et leur fragilité et leur dénuement m'émeuvent bien davantage que la richesse, le pouvoir, l'abondance et le luxe(2) que la plupart d'entre eux édifient. Et tous les stratagèmes dont ils s'entourent pour se protéger ou se croire à l'abri...

(1) Que dans le cœur de bien des hommes...

(2) Que j’exècre...

 

 

Les hommes ont toujours façonné la vie – et fait en sorte de la maîtriser. Mais ils l'ont tant aménagée à leur goût qu'ils en ont étouffé la substance. Presque l'essentiel. Voilà pourquoi leur existence – et tout ce qui passe entre leurs mains – semble si éteint. Presque mort.

 

 

A l'heure du lever, les hommes dorment encore. A l'heure des travaux domestiques nécessaires au corps, ils travaillent à l'usine, au bureau ou au champ (avec leurs instruments mécaniques, électroniques ou informatiques). A l'heure de la sieste, ils retrouvent leur besogne. A l'heure de l'oisiveté salutaire et naturelle, ils poursuivent leur tâche et leurs travaux. A l'heure du coucher, ils veillent en somnolant devant leurs écrans. Et après ils s'étonnent – ou se plaignent – de mener une existence toxique, délétère et dénaturée...

Ah ! Pauvres humains ! Esclaves des temps modernes comme ils l'étaient déjà aux périodes antiques. Le joug, les fers et les chaînes ont peut-être changé. Mais les maîtres sont toujours les mêmes...

 

 

La vie ne dure que l'espace d'un souffle. Et l'on voit pourtant les hommes s'éreinter, se déchirer – et parfois même se tuer* de façon symbolique ou réelle – pour quelques histoires, quelques arpents, quelques rêves, quelques idées ou quelques espoirs. Passant l'essentiel de leur existence à courir après des chimères – et à les protéger une fois acquises. Des broutilles. Et de la pacotille... Des existences brumeuses et sans consistance. De la vapeur qui finit en buée sur la vitre du temps...

* Se tuer à la tâche ou s’entre-tuer...

 

 

La nudité est la seule posture que peut décemment adopter le regard. Et la seule vêture dont il peut s'habiller. Le reste n'est que folklores et encombrements. Efforts et surcharges inutiles.

 

 

Plus le temps passe, plus les nuages m'apparaissent comme les plus belles – et les plus émouvantes – créatures (les plus belles et les plus émouvantes formes) de ce monde. Et les plus représentatives. A la fois si réels et si irréels. Si denses et si légers. Si majestueux et si humbles. Si insignifiants et si essentiels. Si fragiles et si invulnérables. Si proches de la terre et si proches du ciel. Si changeants et si permanents*. Si éphémères et si éternels. Plus je les regarde, et plus je les trouve merveilleux. Si merveilleux que j'aimerais parfois faire de mon existence un nuage...

* Donnant une impression illusoire de permanence, bien sûr...

 

 

Le regard – et le ciel – témoins du terrain que représentent le monde – et la terre. Et de tous les mouvements qui s'y déroulent.

 

 

La vie est Une. Et si commune. Nous traversons tant d'épreuves ensemble. Et souvent les mêmes épreuves. Pourquoi ne sommes-nous donc pas plus attentifs les uns aux autres ? Plus bienveillants ? Plus aimants ? Et plus solidaires ?

 

 

Dans ce petit coin des urgences où l'on m'avait placé (et un peu oublié), j'assistais – patient et incrédule – à l'effervescence de la vie hospitalière ; les plaintes et les doléances des arrivants, leurs cris parfois, les conversations téléphoniques avec l'entourage, les incessantes allées et venues des pompiers, le va-et-vient du personnel, le professionnalisme bien huilé des internes, des infirmières, des aide-soignants, des brancardiers et des médecins, leur nonchalance, la routine de leurs pas et de leurs gestes, les procédures et les paroles automatiques, la lassitude sur les visages, les rires et les blagues, les échanges anecdotiques sur la vie des uns et des autres, le désœuvrement parfois, les fréquentes réunions informelles dans la salle réservée au personnel autour de la machine à café comme de régulières récréations nécessaires ou paresseuses. Devant moi s'étalait toute cette vie hospitalière grouillante et populeuse à l'image de la fourmilière où chacun est rivé à sa tâche – et à sa fonction –, délaissant avec régularité un soin – ou un patient – pour un autre. Revenant, le délaissant de nouveau, partageant une parole – une conversation – avec un collègue, un rire avec un autre, accueillant les nouveaux venus, prenant en charge les urgences vitales et reléguant les autres à une attente interminable en les confinant dans des box minuscules. Faisant tout simplement leur travail – et le faisant sentir aux pauvres naufragés des urgences – avec bien peu d'humanité à l'exception, il est vrai, de quelques rares soignants dont le regard et la présence révélaient avec évidence le dévouement et la volonté d'aider, d'accompagner au mieux, de soigner et de soulager la douleur de cette foule hétéroclite – de cette micro-société des urgences hospitalières.

Aujourd'hui je crains que l'hôpital ne soit devenu une usine comme – presque comme – les autres où les hommes, les malades, la douleur, la souffrance et l'inquiétude sont traités comme de la marchandise. Et des dossiers. Illustrations tragiques et symptomatiques de nos sociétés modernes dans cette ère de désengagement et de déresponsabilisation individuelle où sous couvert de professionnalisme, d'efficacité et de rendement, le système s'organise en standardisant, en protocolisant et en réifiant la vie et les actes. Les êtres et le vivant. Dans cette perspective – et dans ces conditions – la mort n'est jamais très loin... Pauvre monde. Pauvre – et triste – monde...

 

 

Le monde et les lieux n'ont aucune âme. Ce sont les êtres – et à travers eux la présence – qui leur en donnent une. Et il y a sur cette terre beaucoup d'hommes – et beaucoup d'endroits peuplés – qui brillent par leur absence d'âme...

 

 

Un grand nombre d'êtres n'est mu que par les automatismes et les conditionnements. Et il y a chez eux – et dans leurs comportements(1) – peu de qualité d'être. Et de présence. L'instinct(2) et le psychisme(3) gouvernent l'essentiel de leurs actes. Ils ne s’intéressent – de façon exclusive ou quasi exclusive – qu'à leur existence, à leur corps et à leur esprit(4) – ne s'occupant et ne se préoccupant que de leur confort et de leur bien-être, et, dans une moindre mesure, à ce qui touche ou concerne les formes (les êtres et les choses) dont ils se sentent proches ou qui leur sont nécessaires(5). A leurs yeux, seule cette infime part du monde a quelque importance. Et en dépit de quelques signes de politesse et de bienséance, de quelques aménités et des quelques manifestations de gentillesse ou d'altruisme qu'ils peuvent exprimer de façon fréquente ou occasionnelle, toute leur existence se construit sur – et tourne autour de – cette sphère minuscule. Ainsi fonctionnent l'essentiel des hommes.

Rares sont les êtres humains à travers lesquels la présence peut rayonner. Et il est pourtant aisé de voir si un homme vit en présence car les expressions de ce rayonnement ne manquent pas : une qualité d'être, une profondeur, une consistance et une légèreté dans les gestes et la parole, une attention bienveillante, une pertinence et une justesse dans l'attitude et une douceur patiente et affectueuse à l'égard de toutes manifestations. A l'égard de tout ce qui surgit...

(1) Gestes, pas et paroles...

(2) En particulier chez les animaux.

(3) En particulier chez les hommes.

(4) Et plus précisément, l'existence, le corps et l'esprit de la forme à laquelle ils se sont identifiés...

(5) Ou, plus exactement, qu'ils estiment nécessaires à leur existence et à leur bien-être...

 

 

La vie est une misérable merveille. Pour les yeux, elle est une misérable merveille. Mais pour le regard, qu'elle paraisse misérable ou merveilleuse, elle est toujours ce qu'elle est...

 

 

Ecrire la vie. La vie qui vient et qui va. La vie qui passe. Non pour la retenir*. Mais comme une façon de témoigner de son essence. Et de sa substance. De sa violence. De ses combats. De ses merveilles. Et de sa beauté. Comme une invitation à en goûter la saveur, la force et la fragilité. Et l'offrir – offrir cette modeste récolte – à ceux qui passent... Encourager les pas et le travail de l'homme. Donner au regard plus d'innocence et de lucidité. Pour vivre avec plus de profondeur et d'intensité. Et avec le cœur plus ouvert...

* Ce qui serait une activité vaine et stupide...

 

 

Mon travail – mon humble tâche – n'est pas de mettre de la vie dans les mots. Ni de leur insuffler une épaisseur crédible. Cette besogne est celle des écrivains. Mon travail est plus modeste – et plus ambitieux. Il consiste à témoigner de la vie et du monde (autant qu'il est possible...). D'offrir à travers les mots une compréhension de quelques-unes de leurs lois et de leurs règles, et quelques outils pour mieux les comprendre – afin de mieux les vivre et les aimer –, mais surtout – et principalement – pour encourager les mains (et les esprits) à abandonner les livres – les images et les idées – et aller vers la vie et le monde avec le cœur plus pur et plus éclairé afin d'offrir (que nous soyons capables d'offrir) aux êtres – et à l'Existant – plus d'Amour, d'intelligence et de beauté.

 

 

Ecrire est pour moi un geste d'Amour. Un vrai geste d'Amour et de gratitude. Une façon très personnelle d'être en vie. Et d'être au monde. Avec et parmi les hommes. Je n'en ai pas trouvé(s)* de plus puissant(s). Et de plus digne(s). C'est le don – le modeste don – que la vie m'a accordé. Et dont je dispose humblement – et peut-être avec maladresse – pour dire au monde – et à l'humanité – le peu que la vie m'a appris...

* Je n'en ai pas trouvé(s) en moi de plus digne(s) et de plus puissant(s)...

 

 

Le monde – et les êtres –, champs de bataille où se livrent les plus âpres combats. Et l'innocence du regard* qui en perçoit toute la beauté. Et sa lucidité qui en comprend les jeux. Et les enjeux. Le sage s’assoit. Et regarde. Agit lorsqu'il convient d'agir. Parle lorsqu'il convient de parler. Mais il demeure en paix.

* Le regard nu et impersonnel.

 

 

Mener une existence agreste. Et habiter avec profondeur et stabilité le regard nu et impersonnel. Voilà ma seule ambition terrestre...