– Les êtres, la nature et le regard –

Journal / 2016 / L'exploration de l'être 

Sur la terre, les dessins du jour. Le dessein des jours. Et dans le ciel, Dieu qui tient la plume... Et au dessus de chacun, un ange avec une feuille blanche entre les mains...

Se défaire de la terre ? Impossible. Se défaire du ciel ? Impensable. Nous sommes cloués à leurs horizons...

L’œuvre du temps sur les visages. Et les corps. Et sur la compréhension et la fréquentation du regard. Toujours neuf. Et éternel.

Qui voit son propre visage, voit le visage du monde. Qui voit le visage du monde, voit le visage de Dieu. Lorsque tout est vu, rien ne s'efface. Mais tout meurt et renaît sous une autre lumière... 

 

 

[Prélude angélique]

 

Une douleur vibrante, vivante – une douleur écarlate – me ronge les gencives, la joue. Et le palais. Comme un ange exilé du ciel, j'ai replié mes ailes. Et j'attends. Allongé sur mon lit de pierre et de désolation, les draps de la souffrance sur les épaules. J'attends que la douleur se retire. Qu'elle aille courir d'autres contrées...

L'herbe et les pierres des collines m'attendent. Et les chiens aussi patientent sagement, surpris de me voir si mal en point. Je leur serai fidèle. Je me lève, fragile et vacillant. Et nous voilà marchant à pas lents rejoindre nos terres familières. Le ciel est inaccessible aujourd'hui mais nous irons là où le monde est le moins inhospitalier. Sur la colline que l'on aperçoit depuis la fenêtre de la maison. Je manque de force et d'ardeur pour aller plus loin.

La douleur, le manque de sommeil, la fièvre et la fatigue donnent à mes pas une foulée de plomb. Et à ma silhouette une allure de fantôme chancelant et mal assuré dans cet espace trop vaste – et trop venteux.

Mais étrangement, après plusieurs centaines de mètres en ces lieux si chers à notre cœur, je retrouve un peu d'ardeur. Ici, l'air – et le monde – sont plus respirables. Et la douleur plus supportable.

Un livre de poésie et mon carnet m'accompagnent. Je les sors de ma besace et trouve la force d'écrire cette petite note.

 

 

L'ange – l'ange qui est dans le regard – me voit. Et je devine son sourire. Il se penche vers moi et me murmure une parole réconfortante. Sa présence est secourable. Il veillera sur moi le temps de la guérison. Et le temps de la convalescence. Plus tard, nous nous retrouverons comme les meilleurs amis du monde. Comme des frères. Comme des amis fraternels et inséparables. Mais « demain » et « plus tard » n'existent pas dans le langage des anges. Leur seul espace est le présent. Et la présence.

 

 

L'ange de la vie et l'ange de la mort sont les deux faces du visage de Dieu.

 

 

Les anges sont la part de nous-mêmes la plus innocente. Et la plus libre. La part divine des créatures terrestres. Elle nous accompagne depuis toujours. On en prend conscience lorsque le cœur est suffisamment mûr – suffisamment nu et humble – pour les recevoir. Pour écouter leur parole sage et réconfortante. Se laisser porter sur leurs épaules et mettre nos pas dans les leurs sans craindre les moqueries des hommes ni la chimérique colère divine qui n'existe que pour les âmes et les cœurs craintifs et ignorants.

Dieu et les anges sont Amour. Leurs gestes et leurs paroles sont portés – et guidés – par l'Amour. Comment pourraient-ils éprouver la colère ? Ils peuvent nous offrir quelques épreuves et nous faire goûter à quelques périodes douloureuses ou difficiles. Mais ils n'ont trouvé d'autres voies pour épurer notre cœur et notre âme. Et les rendre suffisamment humbles pour que nous puissions découvrir leur visage. Et être enfin capables de dialoguer avec eux.

Et j'entends leur parole : « Agissez et comportez-vous avec les êtres(1) – avec chacun des êtres que vous rencontrez – comme s'il(s) étai(en)t(2) votre fille ou votre fils, votre mère ou votre père agonisants et sur le point de rendre l'âme ! Apprenez à avoir le cœur plus fraternel !

(1) Tous les êtres vivants et toutes les formes de l'Existant.

(2) Ce qu'ils sont et ce que nous sommes tous les uns pour les autres en vérité...

 

*

 

On ne comprend qu'en éprouvant. Le reste (tout le reste) – les livres, les idées, les débats et les pensées – ne sont que des préambules. Et les préambules ne sont pas toujours nécessaires. L'être – et les êtres – sont ainsi faits. Chez eux, la compréhension pour être réelle et profonde – inamovible – doit être sensible. Sinon elle ne peut franchir les frontières de la tête – et du psychisme. Pour qu'elle devienne authentique et indiscutable, elle doit toucher la tête, le cœur et le corps et en traverser les couches les plus profondes. Sans ce triple accès – et cette triple résonance – l'être – et les êtres – ne comprennent pas. Ils savent ou croient savoir simplement...

 

 

L'homme seul face au groupe, face à la communauté, face à la société – face à tout système et à son organisation – face à ses règles et à ses lois, face aux intérêts qu'il défend, face à l'image et à la réputation qu'il veut conserver ou offrir au monde – est un grain de poussière. Un grain de poussière qui gène en particulier si l'homme seul vit en électron libre, s'il n'est affilié ou n'appartient à aucune structure et qu'il refuse d'obtempérer aux injonctions tacites, de se plier aux accommodements et de participer au grand messe de l'apparat et des représentations, aux combines, aux magouilles et aux autres petits arrangements. Un grain de poussière dont on nie presque même le droit d'exister. Un grain de poussière que l'on bannit et que l'on punit pour son refus d'intégrer le collectif et de participer à ses jeux et à ses mascarades. Un grain de poussière que l'on évince, que l'on balaye, que l'on écrase, que l'on élimine ou que l'on réduit au silence et à l'impuissance pour éviter qu'il ne grippe les rouages de la belle mécanique collective... L'honnêteté et la probité individuelles – le fait de rester bien droit dans ses bottes – n'ont jamais fait bon ménage avec les ruses, les bassesses, les stratagèmes, les mensonges et les compromissions à l’œuvre dans tous les groupes.

 

 

Pris dans la trame du monde. Pris au piège au cœur d'une multitude de forces adverses et antagonistes qui tirent à hue et à dia. Ballotté. Bringuebalé comme un brin de paille dans les vents tournoyants. Tel est le sort des vivants. Et vivre à l'écart des hommes, au milieu de nulle part, ne nous épargne que des tourbillons les plus grossiers...

 

 

Seul dans la nuit de ténèbres. Terrassé par la douleur. Démuni et apeuré. Terrorisé. Mais le regard de l'ange veille...

 

 

Le monde (en général) respecte les titres. Et la fonction. Plus rarement les hommes. Quant à moi, il n'y a que l'être – la qualité d'être et de présence – chez un individu qui me semble essentiel. Et digne de respect. Le reste, on l'accueille avec authenticité et bienveillance (autant que possible). Et l'on compose avec (mais a-t-on vraiment le choix?)...

 

 

La musique lorsqu'elle est grossière, criarde et tonitruante est une offense au silence. Et une façon maladroite et vulgaire de le remplir... Mais lorsqu'elle sait s'en faire le reflet harmonieux – ou y invite –, elle fait vibrer cette part de l'âme sensible à la beauté. Et au divin.

 

 

Sur la terre, les dessins du jour. Le dessein des jours. Et dans le ciel, Dieu qui tient la plume... Et au dessus de chacun, un ange avec une feuille blanche entre les mains...

 

 

Être. Être en vie. Être à la vie. Voir, écouter et apprendre. Ressentir et éprouver. Faire et agir. Laisser faire et laisser agir. Accueillir, offrir et partager. Comprendre un peu – et si possible transformer les yeux et le cœur en regard. Et aimer surtout. Voilà ce qu'est vivre. Voilà ce qu'est le métier de vivre. Et le métier d'homme.

 

 

Vivre est à la fois une grâce. Et une malédiction. A nous de savoir de quel côté du ciel nous aimerions goûter la vie. Mais en vérité, nous n'avons le choix. Tantôt la grâce, tantôt la malédiction nous foudroie. Et nous – pauvres de nous – nous n'avons que nos yeux pour pleurer. Et nos lèvres pour sourire. Et parfois une main implorante tendue vers le monde...

 

 

En cette vie, nous n'avons le choix ni des bagages, ni du chemin, ni des paysages, ni des visages. Ce qui arrive à l'homme* appartient à son mystère. Et à son âme. Il nous appartient seulement – si le ciel y consent – de convertir les yeux et le cœur en regard. Pour le comprendre. Les accueillir. Et les aimer.

* Et aux autres êtres...

 

 

En ce jour férié, les berges sauvages sont envahies par des hordes de motos cross et de quads pétaradant avec outrance et débordement. Dans tous les coins, des dizaines et des dizaines d'engins à moteur. Apparemment le nouveau lieu de rendez-vous de tous les décérébrés à pédales des villages alentour. Nous sommes littéralement encerclés. Et entre les engins de loisir et les agriculteurs dans leurs champs perchés sur leur tracteur qui nous interdisent de couper à travers les cultures, notre espace de paix et de solitude est sérieusement entamé. Et notre escapade vire à la fuite. En vain. Nous sommes contraints soit de rebrousser chemin, soit d'étendre considérablement notre circuit. Nous choisissons la seconde option. Vaillants dans la tourmente, nous nous enfonçons donc dans les recoins les plus sauvages des iscles – exit donc les envahisseurs – pour retrouver un peu de paix et de sérénité.

 

 

Entre une vaste étendue herbeuse et une forêt de fourrés et de bosquets, un petit terrain en friche sur lequel se sont installés des milliers de coquelicots balayés par le vent. Dessinant une mer rouge – d'un rouge vif – écarlate – secouée de milliers de vaguelettes impétueuses. J'aime les coquelicots. Sous leur air fragile et délicat se cachent des rebelles inoffensifs. Ils sont comme un clin d’œil à l'éternité. Et un pied de nez à la puissance du monde. Jamais le coquelicot ne se laissera apprivoiser. Si on lui ôte son esprit sauvage, il dépérit. Le présent – l'instant – est sa seule demeure.

 

 

Les livres – les livres véritables – sont source de réconfort. Et d'encouragement. Ils exposent la façon singulière dont leur auteur a traversé la vie. Et la façon dont il a vécu certains événements et certaines épreuves. Ils attestent – et vous rappellent – avec force que d'autres ont dû faire face aux défis, aux enjeux et aux exigences de l'existence. Aux circonstances douloureuses et à son adversité parfois. Bref que d'autres ont dû eux aussi affronter le destin commun des hommes. Et ce témoignage vous donne la force de traverser la vie – votre vie – avec les outils, la sensibilité et la compréhension qui vous sont propres. Ils vous invitent à chercher en vous la plus juste – et la meilleure – façon d'être vous-même. Au plus proche de vous-même. Pour traverser la vie comme un homme*.

* Comme un être humain...

En vérité, les livres sont les meilleurs amis du monde. Ils vous donnent ce que bien peu d'êtres de chair et de sang ne seront jamais capables de vous offrir. Une aide et un soutien sans attente ni arrière-pensée.

Bien peu d'hommes lisent ainsi. Avec cet esprit-là. Je le sais bien. Beaucoup n'ouvrent un livre que par souci d'évasion. Comme un simple passe-temps. Une simple distraction. Tant qu'ils ne chercheront rien d'autre dans les pages qu'ils tournent, ce genre de lecteurs – et les ouvrages qui décorent leur bibliothèque – ne sont, bien sûr, pas concernés par ces propos.

Quant à moi, certes, j'écris par nécessité. Et par gratitude – par infinie gratitude – envers tous les auteurs qui m'ont accompagné (qui ont si bien su m'accompagner) au cours de mon existence. Mais j'écris aussi – et surtout – pour toi lecteur qui tomberas un jour sur ces fragments. Toutes ces notes – tous mes ouvrages – ne sont, bien sûr, qu'une minuscule pierre sur le chemin – qu'un infime grain de poussière dans la vie des hommes. Et l'histoire du monde. Ils ne sont, bien sûr, qu'un dérisoire maillon dans la longue chaîne de ceux qui ont traversé la vie – et qui en ont témoigné – mais je crois au pouvoir magique – et à la transmission – véhiculés par les livres... Comme un immense et invisible fil d'Ariane qui relie – et rapproche – les hommes à travers les lieux et les âges...

 

 

Tu n'empêcheras pas – jamais tu n'empêcheras – le monde de tourner. Mais selon ta sensibilité, deux grandes options s'offrent à toi. Entrer dans la danse. Ou t'asseoir et la contempler. Si la première voie semble s'accorder à tes aptitudes et à tes prédispositions, un simple conseil : inscrits-toi dans le cours des choses. Si la seconde offre à ton cœur davantage de résonance, sache que tu n'échapperas pas à la danse. Dans tous les cas, n'oublie jamais d'être toi-même. De rester au plus proche de toi-même. Et d'écouter ce qui surgit...

 

 

L’œuvre du temps sur les visages. Et les corps. Et sur la compréhension et la fréquentation du regard. Toujours neuf. Et éternel.

 

 

Ceux qui sont préoccupés de façon permanente (de façon régulière ou très fréquente) par eux-mêmes – et leur propre existence – sont, bien sûr, peu disponibles aux autres. Et au monde. Peu disposés à aider, à soutenir et à accompagner. Et ils sont, en général, de piètres sources de réconfort. Et ceux qui se prêtent momentanément au jeu de l'altérité – et même de l'altruisme – (entre deux occupations ou deux préoccupations personnelles) demeurent des appuis faibles et peu fiables. Ils sont – et se sentent – trop peu concernés. Trop peu enclins à accorder du temps (et de l'énergie) à Autrui. Si ce n'est peut-être dans le cadre de leur fonction si celle-ci éventuellement s'y prête... Mais là encore, ils n'exécutent leur tâche que parce qu'elle est rémunérée ou qu'ils en tirent un quelconque bénéfice... et/ou qu'être en présence des autres, s'en occuper ou être à leur écoute fait partie de leurs attributions professionnelles... Mais soyons clair, il y a chez eux aucun – ou peu de – signe(s) d'empathie (ou alors une empathie feinte). Peu d'écoute. Et aucune forme de présence...

 

 

Bien des hommes ne sont que des créatures instinctuelles et gesticulantes. Des figurines de glaise animées. Et vaguement douées de paroles. Avec un cœur et un esprit étroits. Penchés sur leurs seuls intérêts. Et dont l'intelligence (si l'on peut dire...) – ou du moins les capacités intellectuelles – n'est qu'un simple outil pour tirer parti et avantage de leur environnement. Et de leur entourage. Ces hommes sont de l'énergie brute dont les mouvements sont, bien sûr, totalement autocentrés mais aussi – le plus souvent – étriqués et aveugles. Sans âme ni profondeur.

Mais peut-on vraiment qualifier ces individus d'êtres humains ? Sont-ils vraiment des hommes ? Appartiennent-ils réellement à l'humanité ? Ces questions pourraient fâcher – ou même paraître choquantes ou méprisantes – mais qu'est-ce qu'un homme sinon un être de chair et de sang – une créature organique – qui actualise le potentiel d'Amour et d'intelligence qu'il recèle en ses profondeurs. Ou, au minimum, qui prend conscience de l'espace de cœur et d'esprit qui l'habite... Sinon ne pourrait-ton pas penser à juste titre – et sans la moindre condescendance ni la moindre animosité – que ce genre d'individu n'est ni plus ni moins qu'un animal doté de capacités cognitives légèrement supérieures à celles de ses congénères à quatre pattes ? La question reste ouverte, bien entendu...

 

 

La futilité et la frivolité des hommes – de leurs propos et de leur existence – sont-elles le reflet de la légèreté du regard ? Ou celui de la bêtise ? Mon âme trop grave ne saurait répondre...

 

 

Se défaire de la terre ? Impossible. Se défaire du ciel ? Impensable. Nous sommes cloués à leurs horizons...

 

 

La marguerite et l'aigrette du pissenlit s'effeuillent au vent. Et toi, qu'égraines-tu lorsque le temps passe ?

 

 

Souvent – le plus souvent – je contemple le monde. Et il m'arrive parfois de le goûter. Et sa saveur dépend tout entier du regard. De la plénitude du regard.

 

 

Il y a parfois dans ses yeux une ombre – une nuit profonde et silencieuse. Un océan nocturne de braises et de glaces qui le fait chavirer...

 

 

J'aimerais parfois être un oiseau au vol infini. Un oiseau dont le vol n'en finirait jamais. Passant l'éternité à habiter le ciel. Et à tournoyer dans les vents. Quel délice cela serait pour l'âme...

Et je sais que l'homme est – ou peut devenir – cet oiseau. Le regard fréquentant le ciel. Et le corps, le cœur et l'esprit virevoltant au gré des souffles de la terre...

 

 

Mes fragments sont comme de petites fleurs qui poussent sur mon carnet. Et mes livres d'immenses parterres aux couleurs bariolées. Ils occupent tant d'espace dans la prairie de mon existence qu'on ne sait où donner de la tête. Il suffirait pourtant de s’asseoir par terre. Et de les regarder un à un, furtivement, pour s'enivrer de leur parfum. On pourrait aussi en cueillir quelques-uns et confectionner un petit bouquet pour la journée. Ou pour la semaine. Le jardinier alors serait heureux de son travail. De sa modeste besogne humblement offerte aux yeux – et au cœur – des hommes.

 

 

Que ton regard soit profond, consistant, solide, nu et innocent. Le corps, le cœur et l'esprit pourront connaître d'âpres ou de douloureuses périodes, mais l'âme traversera les circonstances sans encombre...

 

 

Les yeux – et les dieux – du ciel et des collines contemplent notre marche lente. Saluent en silence l'humble équipage. Et sur nos lèvres se dessine un sourire de gratitude. Un remerciement infini (pour cet accueil) que le ciel et les collines reçoivent avec tendresse.

 

 

Le bleu du ciel. Quelques nuages blancs. Et le vert des collines. Un paysage simple et harmonieux contente les yeux. Apaise le cœur. Et offre à l'âme toute la joie nécessaire. Et lorsque le vent et le chant des oiseaux s'invitent, la fête est à son comble. Le pas peut alors se faire serein. Pleinement serein.

 

 

La joie et la liberté se mesurent en instants de vie pure. Lorsque le cœur et l'esprit habitent le regard plein. La plénitude du regard...

 

 

Lorsque le cœur est en paix, le pas est mesuré. Lorsque les pas s'emballent, toujours le cœur fuit ou cherche quelque chose... Œuvre à combler une incomplétude. En vain, bien sûr...

 

 

La quantité est toujours l'ennemie de la qualité. Sache donc rester modeste en tes ambitions. En tes œuvres. Et en tes édifications.

 

 

L'instant plein est celui où le cœur est en paix. Tendre et aimant. Et où l'âme est légère et joyeuse. Accueillante.

 

 

A la rudesse du relief, du climat ou des jours, seule l'âme tendre et bienveillante peut répondre. Il n'y a d'alternative à l'adversité.

 

 

A petits pas. Geste après geste. Ainsi chemine l'homme.

 

 

Vivre en présence. Ecrire et marcher au cœur de la nature. Voilà résumé l'essentiel de notre existence. Vivre en présence – habiter le regard – ne nécessite aucun instrument*. Marcher demande une paire de sandales, un pantalon et une chemise en coton. Et éventuellement un sac de toile et un bâton. Quant à l'écriture, quelques feuilles et un stylo suffisent. Et nous voilà parfaitement équipé pour parcourir les jours...

* Si ce n'est peut-être un cœur humble et un esprit nu et vierge...

J'aime aller dans la vie – et dans le monde – avec cette simplicité. Et ce dépouillement. La traversée n'en sera que plus belle. Et plus humble. Et le lieu où nous logeons devrait être presque aussi dépouillé. Quelques meubles et quelques ustensiles indispensables. Installation et habitat simples et provisoires. Aussi fragiles et précaires que notre existence abritant pour quelques temps notre fugace passage sur terre.

 

 

Des rêves. Et des élans du cœur. Attisés par les souffles de la terre. Et la mécanique – la mystérieuse mécanique – céleste à l’œuvre dans l'âme de chacun. Ainsi fonctionnent les hommes. Et se transforme – et évolue – le monde.

 

 

De contingence en contingence, le geste – et l'âme – s'épuisent. Il convient d'habiter le geste tout entier pour que s'efface le poids des contingences. Et la lassitude de l'âme.

 

 

Nous mourrons comme nous sommes nés. Sous les yeux émus de quelques visages. Mais l'essentiel de notre existence, nous la vivons dans l'indifférence générale. Excepté peut-être en cas de déconvenues particulières ou de circonstances exceptionnelles où les yeux familiers – ou étrangers – peuvent – il est vrai – momentanément se faire tendres, aimants ou secourables. Ainsi naissent, vivent et meurent les hommes(1).

Et pour les êtres au cœur sensible, ce manque de compagnonnage et de mansuétude peut paraître infiniment triste et amer. Et sans doute même désespérant.

Seuls les êtres qui viventdans le regard savent que la présence(2) est le seul amour possible. La seule mère aimante et attentive. La mère de tous offrant son amour à chacun. Et eux seuls peuvent s'en faire les justes émissaires. Pour les autres comme pour eux-mêmes...

(1) Et les animaux sont évidemment encore moins bien lotis que les humains en matière de tendresse, d'amitié et d'assistance...

(2) La conscience.

 

 

Tout est dans le regard. Il n'y a donc rien à attendre de la vie. Et du monde. Sinon vivre et accueillir ce qui est offert. Si tu as quelques forces à jeter dans la bataille, ne t'occupe pas de l'existence. Excepté peut-être pour répondre aux exigences et aux nécessités du corps, du cœur et de l'esprit. Œuvre plutôt à te défaire des encombrements, de l'inutile et du superflu* qui alourdissent – et assoupissent – l'âme afin de faire naître la plénitude du regard.

* Et c'est là bien sûr, l’œuvre naturelle de la vie qui, de désir en satisfaction et de satisfaction en désillusion, épure le cœur et l'esprit...

 

 

Les yeux donnent sur la fenêtre de la maison qui s'ouvre sur le paysage qui s'étend jusqu'à l'horizon où se dessinent les confins de la terre et du ciel. La terre et le ciel concentrés sur l'horizon ramènent au paysage qui ramène à la fenêtre de la maison qui ramène aux yeux. Et lorsque s'ouvre le regard, tout se relie en une seule trame. En une seule étoffe entre-maillée et continue...

 

 

L'existence terrestre. Une vie de labeur, d'attentes, de contingences et de menus plaisirs. Bien des êtres en ce monde vivent ainsi. Hommes et animaux. Enfermés dans le cercle restreint de l'organique. Et de la matière. Encerclés par les frontières exiguës du psychisme. Petit carré d'existence où ne peuvent naître ni la paix ni la joie. Et où l'amusement, la distraction, le repos et la tranquillité sont les seuls instants exonérés de la longue série de servitudes quotidiennes. Et qui tiennent lieu – bien souvent – de consolations avec parfois l'espoir de sortir de cette étroite ornière. Seules réponses possibles – et envisageables – à leur légitime aspiration au bonheur...

 

 

Fréquente-toi avec assiduité. Et honnêteté. Observe la façon dont tu vis – et traverses – les circonstances. La façon dont tu entres en relation avec la vie. Avec le monde. Et avec toi-même. La façon dont tu entres en relation* avec ce qui arrive – tout ce qui arrive et surgit. Et tu comprendras qui tu es. Et comment tu fonctionnes. Puis viendra le temps où tu finiras par comprendre ce que tu es...

* La façon dont tu te comportes à l'égard des désirs, des pensées, des émotions, de la frustration ; du confort, de l'inconfort ; de la dureté, de la haine, de la violence ; de la bonté, de la tendresse, de la fragilité ; de la beauté, de la laideur ; de la bêtise, de l'intelligence ; de la normalité, de la différence ; de l'espoir, de la désillusion, du désespoir ; de la douleur, de la souffrance, de la solitude, de l'ennui etc etc.

 

 

Si tu n'éprouves – ou ne tires – aucune joie de ta vie, de tes jours, de ton travail ou de ton œuvre... et si tu attends des hommes – et du monde – quelques louanges ou quelques signes d'encouragement*, délaisse aussitôt ton labeur et les aspects inutiles de ton existence où tu peines et t'éreintes dans le seul but d'obtenir quelques marques d'amour et de reconnaissance. Et cherche une besogne – et des activités – qui t'offrent naturellement la joie de chaque geste tout au long de leur accomplissement...

* Les hommes n'aiment ou n'apprécient que ce qui leur procure un quelconque bénéfice. Et si l'existence, le travail ou l’œuvre d'Autrui ne leur en offrent aucun (et ne leur occasionnent aucun préjudice...), ils n'y prêtent aucune attention...

 

 

Les émotions et les sentiments forts ou denses résonnent en profondeur. Ils peuvent éveiller (ou réveiller) une intense sensibilité. Et faire naître de profondes réflexions qui éclairent l'existence en lui offrant une lumière plus vive, plus fine et plus vaste.

 

 

Seul le mystère des destins pousse les êtres les uns vers les autres. Ou les écarte les uns des autres... On peut bien échafauder mille explications plausibles ou vraisemblables, aucune n'en livrera le secret. Cette énigme restera toujours impénétrable au cœur humain...

 

 

Au cœur d'une minuscule pinède entourée de chênes verts, nous avons fait halte pour trouver un peu d'ombre après une longue marche harassante sous le soleil. Assis sur une fine couche d'aiguilles de pins, à proximité de longs rochers couverts de lichens, nous avons trouvé refuge sous les branchages des grands arbres. L'endroit est calme. Et magnétique. Et nous savourons cet espace – et ces instants de plein air – qui nous sont si familiers. Heureux comme chaque jour de nous retrouver au cœur de la nature sauvage sans la moindre présence humaine à proximité.

Et si nous le pouvions, c'est dans l'un de ces merveilleux endroits isolés que nous aimerions installer un petit cabanon en bois pour y passer le restant de nos jours. Malheureusement en ces contrées, la législation et la réglementation sont devenues si strictes et si complexes en matière d'habitat qu'il n'existe quasiment plus aucune possibilité de s'installer en de tels lieux sauvages et isolés ni d'ailleurs dans la moindre zone naturelle sauf à s'inscrire dans une totale illégalité* (et se voir, le cas échéant, intimé l'ordre par injonction administrative ou pénale de détruire notre lieu de vie et de décamper au plus vite avec l'appui des forces de l'ordre...).

* Aujourd'hui, seules de très rares municipalités ferment encore les yeux sur les installations dites sauvages... La société réprouve et condamne avec force ce que certains technocrates et hauts fonctionnaires appellent la cabanisation du monde. Et décourage donc l'installation d'habitats alternatifs non reliés aux réseaux...

 

 

Offre – et partage – avec le cœur à la fois vide et plein. Offre ce que tu as à offrir et partage ce que tu sais et/ou ce qui te semble juste de partager. Mais fais-le sans attente ni arrière-pensée. Sinon garde-toi de partager... Ton offrande aurait le goût âcre du devoir teinté d'idéologie, de l'enseignement condescendant ou du besoin inconscient de réciprocité ou de reconnaissance. Pour offrir, il convient, bien sûr, d'être à l'écoute des situations et des circonstances mais aussi – et surtout – de s'effacer. Il n'y a d'autre façon de donner...

 

 

Les chiens et la nature, les insectes, les oiseaux, le ciel, la terre et les paysages offrent tout l'amour dont un homme a besoin. Et lorsqu'il lui arrive d'être plus peiné qu'à l'ordinaire, la présence lui offre – à travers un surcroît de sensorialité – ce qui lui est nécessaire pour retrouver la paix, la joie et la sérénité. Des hommes, je crois, qu'il n'y a rien – vraiment rien – à attendre. Hormis peut-être un soutien ponctuel ou un réconfort superficiel. Mais, le plus souvent, ce genre d'accompagnement ne peut contenter l'âme de façon profonde et durable...

 

 

Fin d'après-midi entre ombre et soleil. Ultime pause de notre escapade du jour. Assis par terre au bord du chemin, avec un livre de poésie sur les genoux, entre mes deux chiens couchés à mes côtés, harassés par la chaleur printanière – presque estivale – et notre longue promenade. Délicieux instants de paix et de plénitude.

 

 

Si l'on ne goûte à l'instant plein – à l'instant pur – autant que l'on en est capable au cours d'une journée – et si possible à chaque instant où cette grâce nous est offerte –, alors on ne vit pas. On est actionné par de simples forces mécaniques qui donnent à notre cœur et à notre âme – mais aussi à notre existence – des allures d'automate sans vie ni substance.

 

 

A l'effroyable et colossale colonisation de la terre par les hommes, les fourmis n'ont rien à envier. Elles ont bâti dans tous les sous-sols de la planète d'incroyables cités et d'invraisemblables galeries qui ressemblent étrangement aux gigantesques mégalopoles et aux impressionnants réseaux routiers et autoroutiers des êtres humains. Avec peut-être quelques autres espèces comme les rats, voilà deux peuples aux aspirations expansionnistes très ambitieuses. Et forts envahissants...

 

 

La journée s'achève. Une journée supplémentaire parmi les 29 200 que compte ordinairement la vie d'un homme contemporain(1). Un jour ordinaire. Même si chacun est vécu sur un mode qui l'est un peu moins offrant à chaque heure – voire à chaque instant – un caractère unique et singulier(2). Un jour presque quelconque avec ses longs espaces de liberté, ses instants de présence – ses instants de vie pure, ses menus travaux domestiques, une longue escapade au cœur de la nature, l'écriture de quelques fragments et les merveilleux moments de jeux et de tendre complicité avec mes compagnons à quatre pattes. Le cœur est serein. Et en paix. Et l'âme pleinement comblée...

(1) Selon une espérance de vie à la naissance d'environ 80 années dans ces contrées du monde en ce début de 21ème siècle...

(2) Voire même exceptionnel...

 

 

Qui voit son propre visage, voit le visage du monde. Qui voit le visage du monde, voit le visage de Dieu. Lorsque tout est vu, rien ne s'efface. Mais tout meurt et renaît sous une autre lumière...

 

 

A petits pas sur le chemin. Le cœur et l'âme aimants.

 

 

Les corps renaissent des corps. Le monde renaît du monde. Sous le regard immobile et éternel du ciel. Mais le mystère des jours reste entier...

 

 

Le désir rétrécit le monde. Sans désir, le monde s'élargit. Il devient si vaste qu'il ensemence le terrain de tous les possibles. Et le ciel toujours s'enivre de notre joie d'être au monde.

 

 

Dans le ciel, un oiseau passe furtivement. Avant de disparaître dans l'immensité. Lorsque l'on est – un tant soit peu – attentif à ce qui nous environne, on comprend que l'éphémère et l'éternel toujours se saluent. Et s'entremêlent. Et cette rencontre est toujours un délice incomparable pour le cœur de l'homme...

 

 

L'homme humble et simple à l'existence tranquille et dépouillée ne peut vivre dans le monde de bruits, d'agitation, d'abondance et d'orgueil qu'ont bâti ses congénères. La vie – et les lois naturelles – veillent à ce qu'il se tienne à l'écart. Il en va du respect – et de la paix – de chacun...

La pluie sur le toit, le vent dans les feuillages et le chant des oiseaux sont la seule musique qu'il lui est possible d'écouter. Les bruits humains sont presque toujours ressentis comme une agression. Une offense au silence naturel de la terre.

 

 

Instant de vie éternelle à qui sait le goûter...

 

 

Le pas aussi léger que le vent. Ne laissant aucune trace de son passage. Heureux homme celui qui traverse la vie – et le monde – ainsi.

 

 

Les hautes herbes, les fleurs sauvages, les arbres, les hirondelles facétieuses dans le ciel gris, les collines qui se détachent au loin. Et le vent qui donne à ces merveilles – à toutes ces merveilles – comme un surcroît d'ardeur et de vitalité. Quel spectacle grandiose et harmonieux pour les yeux. Et quelle source de joie pour l'âme et le cœur...

L'homme qui n'a jamais goûté à ces instants – en étant pleinement attentif et ouvert – pleinement sensible – n'a jamais vécu. N'a jamais vu et ressenti les beautés de la terre.

Comment ne pas s'attarder davantage en ces lieux magiques pour contempler dans le soir couchant cette grâce – et cette lumière – qui nous sont offertes ? Malgré l'heure tardive, nous resterons encore quelques instants pour admirer la vie et les paysages. Nous aurons bien le temps de retourner à la maison avant que la nuit ne s'installe...

 

 

Le chant du vent dans les arbres. Comme les louanges naturelles de la terre au Divin.

 

 

Sois ton propre temple. Et ta propre église. Et lorsque tu auras le cœur suffisamment humble et accueillant, Dieu t'ouvrira les portes. Et te confiera ses secrets.

 

 

Aucun vocation religieuse. Mais une aspiration spirituelle* totale. Absolue.

* Aspiration à la vie pleine... La paix et la joie sont offertes par surcroît...

 

 

Il y a tant de façons de vivre. Tant de manières d'être. De marcher, de parler, d'écrire, de manger, de rire et de pleurer... Et chaque chose que nous faisons – chaque geste que nous réalisons – est l'expression parfaite – l'exact reflet – de ce que nous sommes. C'est tout notre être – avec ses caractéristiques et ses singularités – qui s'y expose. Et s'y affirme. Il ne peut en être autrement...

 

 

Aucune rose n'exhale le même parfum...

 

 

L'homme a beau être présence ou vivre en présence, sa vie – et ses gestes – n'en demeurent pas moins ceux d'un homme...

 

 

L'homme occidental s'est tant éloigné de lui-même, il s'est tant détourné de sa nature profonde et il est devenu si orgueilleux qu'il s'imagine seul et isolé. Seul dans l'existence. Seul au monde. Et seul maître à bord. Pauvre et misérable petite créature si étrangère à ses racines terrestres – et à sa vocation métaphysique et spirituelle si essentielle à son identité fondamentale – qui se jette à corps et à cœur perdus dans maintes futilités. Et dans une course absurde et effrénée au progrès. Comme piètres compensations et maigres sources de réconfort à sa misère...

 

 

La profondeur* d'un homme – sa fragilité et sa misère* – m'émeuvent profondément. Ses mensonges, ses manigances, ses facéties, sa futilité et sa prétention au mieux m'indiffèrent. Au pire m'exaspèrent...

* Comme celles de tous les êtres bien évidemment...

 

 

Les moines – et les solitaires(1) – sont les sentinelles(2) de l'humanité – de notre humanité. Les plus dignes. Et les plus brûlantes.

(1) Les solitaires assumés en quête d'Absolu...

(2) Même si, bien sûr, tous y participent : artistes, poètes, philosophes, scientifiques, hommes et femmes de la rue...

 

 

Il y a un temps pour vivre. Apprendre, découvrir et explorer. Et un temps pour contempler. Se laisser découvrir et explorer. Non que la vie et les circonstances disparaissent, bien sûr. Mais avec les années (et la maturité), l'existence et les événements nous traversent à la fois avec plus de profondeur et de légèreté. On y est toujours associé. Mais on y est moins engagé. On y est investi d'une manière plus ouverte et détendue. De façon moins personnelle...

 

 

Dans l'épreuve, se manifeste la dignité ou la veulerie. Et nous n'avons pas même le choix d'en décider...

 

 

Au cours de quelques recherches, j'ai découvert par hasard – par le plus grand des hasards (mais existe-t-il seulement ?) – la vie de Marguerite Porete, poétesse et mystique du 13ème siècle, rattachée au mouvement des Béguines(1), jugée hérétique et brûlée vive avec son ouvrage Le miroir des âmes simples(2) où elle aborde – et analyse – le fonctionnement de l'Amour divin. J'ai également appris qu'elle était sûrement l'une des grandes inspiratrices de maître Eckhart, la célèbre figure de proue du mysticisme rhénan.

(1) Merveilleux mouvement de femmes libres à la fois religieuses et laïques qui se regroupaient parfois en communautés essentiellement dans les Flandres....

(2) Le titre exact et complet est Le miroir des âmes simples et anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir d'amour

 

 

L'inspiration poétique et artistique tire essentiellement sa source de la porosité de l'être. Et de la sensibilité. De la capacité à se laisser profondément traverser – et toucher – par les événements, les êtres et ce qui nous environne...

 

 

J'envie parfois les nuages qui vivent en toute liberté dans le ciel. En se laissant porter par le vent. J'aime cette existence libre et sauvage. Sans territoire ni frontière. Avec l'azur comme seule aire de jeu et le vent comme unique compagnon*. Ah ! Quel délice cela serait pour l'âme si l'homme pouvait vivre ainsi...

* Compagnon de voyage et d'agrément...

 

 

Celui qui implore le ciel pressent ce qu'il ne peut vivre encore... En posant le pied sur la première marche de l'escalier céleste, il honore malgré lui la dimension métaphysique de l'homme. Et sa vocation spirituelle...Ainsidébute l'ascension vers le sommet des hauteurs divines...

 

 

Qu'avait donc le christ pour vivre sinon sa foi inébranlable à l'égard de Dieu ?

 

 

Ne sois sûr de rien. Vis dans l'incertitude de chaque instant. Il n'y a de plus juste façon de vivre. Et d'être au monde.

 

 

Hors de toute temporalité, la présence est. L'âme nue et humble peut la goûter. Vivre ainsi est vivre en présence. Dans la présence de Dieu. Il n'y a d'autre chemin pour combler le cœur d'un homme.

 

 

Vis où est ta place. Et de la façon qui t'est la plus naturelle. Si tu ne sais comment t'y prendre, sonde ton cœur. Et il te dira où aller. Et comment vivre. Aie confiance en ce qu'il t'offrira. La présence sera son offrande la plus précieuse. Honore-la autant que tu en seras capable...

 

 

Si tu as besoin d'appui, de soutien, de conseils, ne les cherche pas dans le monde. Cherche en toi. Et dans les âmes vivantes. Le monde se trouve là où sont les âmes vivantes. Il n'y a d'autre monde sur cette terre...

 

 

Je cherche l'âme du monde – et la présence de Dieu – dans les yeux des hommes. Et je ne vois qu'une immense angoisse. Comme un sombre manteau qui recouvre l'ignorance et la stupeur d'être au monde. Avec parfois quelques pauvres guirlandes accrochées à l'entrée du puits sans fond où les hommes craignent tant de s'enfoncer...

 

 

S'abîmer dans la contemplation. Jusqu'à la dissolution. Jusqu'à la disparition. L'effacement est une grâce. Et une perpétuelle invitation à la joie. Et à la paix.

 

 

La solitude offre à l'être une densité – et une intensité – que le monde érafle, ampute ou désintègre. Cette destruction partielle ou complète est une malédiction pour les êtres. Mais tant que l'on est incapable de vivre en sa compagnie, les charmes pervers du monde grégaire continueront à nous séduire...

 

 

Dans le ciel, seul le vent impose aux habitants azuréens le rythme. Et les itinéraires. Ici, sur terre, ce sont les jours qui dictent leurs exigences. Et il n'y a qu'une seule manière de vivre au zénith comme au nadir : obéir aux injonctions du ciel et de la terre. S'y opposer – ou y résister – serait se condamner à l'inconfort. Et à la dévastation*. Et malgré nos efforts, tous nos édifices seraient vite balayés ou anéantis. Nul ne peut rivaliser avec la puissance de vie à l’œuvre sur terre comme au ciel. Quant à la vaincre, il ne faut pas y compter... Sa souveraineté est implacable.

* A l'inconfort et à la dévastation des lois contre-nature...

 

 

Les hommes – la plupart des hommes – sont des animaux ignorants. Leurs instincts leur dissimulent le cœur métaphysique et spirituel qui fonde (pourtant) leur humanité. Ils n'ont encore achevé leur croissance – leur maturité d'esprit et de cœur – pour être qualifiés d'êtres humains. L'essentiel d'entre-eux restera toute son existence dans cet entre-deux : mi-homme mi-bête. Des pré-humains en quelque sorte...

 

 

Ah ! Si vous saviez comme les nuages se rient de nous ! En regardant le ciel, j'entends leurs moqueries. Et je devine leurs rires narquois. Et parfois même leurs sarcasmes. Et à mon tour, j'éclate de rire. Vus du ciel, les hommes ont l'air de si petites choses. Et depuis les hauteurs, leurs activités – et leurs comportements – ne ressemblent qu'à de pauvres gesticulations. Les nuages ont raison de railler le peuple qui, malgré sa misère et ses gestes dérisoires, s'imagine le seigneur des lieux...

 

 

Les nuages, les arbres et les herbes sauvages sont tellement plus sages, plus dignes et plus aimables que les hommes. Leur compagnie est toujours un enchantement. Sans doute parce que la terre et le ciel sont leurs maîtres. Et qu'ils leur obéissent sans jamais rechigner. On ne peut malheureusement pas en dire autant des hommes...

 

 

Devant un sourire – un seul sourire – un sourire vrai – un sourire authentique –, le monde s'efface. Et ne reste bientôt sur nos lèvres que le goût sucré de l'Amour...

 

 

Le symbole le plus fort – et le plus juste – de l'humanité est, à mes yeux, un homme seul qui marche dans le monde. Avec, au loin, l'horizon qui se dessine... Ou un homme seul assis sur un rocher en pleine nature qui médite devant l'eau fuyante d'une rivière. Toute autre image me semble impropre à représenter l'homme de façon aussi précise et aussi complète...

 

 

A quel Dieu sacrifies-tu ta vie, homme ? N'es-tu pas las* de dédier ta besogne et tes œuvres – toutes tes œuvres – aux divinités de l'or et du confort ? Ne vois-tu donc pas qu'existent d'autres Dieux sur terre comme au ciel que tu as toujours négligés – et qui attendent eux aussi que tu te prosternes devant eux ? Lorsque tu sauras t'agenouiller avec joie et tendresse devant le Dieu Amour, la richesse véritable coulera à flot. Et ton or se convertira aussitôt en joie et en paix. Ecoute-moi, homme ! Tu ne trouveras de Dieu plus prodigue en ce monde...

* Suffisamment exsangue et presque moribond...

 

 

Les chiens, les nuages, les oiseaux et les arbres sont nos plus fidèles amis. Chaque jour, ils attendent notre lever. Que nos yeux se lèvent vers eux pour leur témoigner notre gratitude d'être présents à nos côtés...

Pour les hommes – mais aussi pour les êtres (les êtres humains) qui appartiennent au cercle restreint de mes fréquentations – je suis une fenêtre – une petite fenêtre qu'ils ouvrent (qu'ils prennent le temps et la peine d'ouvrir) régulièrement ou de temps à autre pour faire entrer un peu d'air frais dans leur existence, leur perception ou leur univers idéatif. Une petite fenêtre qui offre une autre perspective. Et qui expose – et donne à voir – un autre univers qui semble les intéresser ou les attirer – et parfois même qui les fascine – le temps de la rencontre. Rencontre qui a lieu, en général, lorsqu'ils sont en proie à la réflexion, au doute ou qu'ils traversent quelques épreuves douloureuses... Mais petite fenêtre qu'ils préfèrent, l'essentiel du temps, laisser fermée pour ne pas être emportés par le grand vent frais – et déstabilisant – de l'inconnu et la remise en cause totale de leur façon de vivre et d'être au monde. Petite fenêtre qu'ils délaissent alors soit qu'ils se sentent trop peu disposés ou préparés à l'aventure de l'inconnu, soit qu'ils préfèrent retrouver les piliers étroits certes mais familiers et rassurants de leur monde après leur petite escapade en terre inconnue, soit qu'ils estiment nécessaire de prendre le temps d'intégrer quelques-uns des éléments entrevus au cours de leur visite...

Tout au long de mon existence, je n'ai jamais cessé d'être cette petite fenêtre à disposition que l'on ouvre et que l'on referme à sa guise. Et jamais, je crois, je ne cesserai d'être cette petite ouverture. Aux yeux des hommes(1) – et en leur présence –, jamais je ne pourrais être autre chose(2)...

(1) Qu'ils me soient proches ou non...

(2) On me fréquente rarement pour mes beaux yeux, mon visage accort, mon amabilité, mon savoir vivre ou ma façon d'être... La simplicité et l'austérité de mon quotidien, l'hétérodoxie de ma perception, de mes savoirs et de mon existence, la façon dont je sonde et pousse dans ses derniers retranchements mon interlocuteur, le côté abrupt et tranchant de mon être viscéralement rivé à l'essentiel et le caractère foncièrement indépendant et solitaire de ma personnalité doivent sans doute en rebuter plus d'un...

 

 

Les références personnelles(1), temporelles(2) et humaines(3) encombrent l'esprit. En s'en défaisant, l'esprit se dénude et se libère. Devient disponible aux situations et aux ressentis(4) de l'instant. Et aux gestes, aux paroles ainsi qu'aux pensées(5) et aux émotions(5) qui pourraient éventuellement surgir...

(1) Représentations et repères habituels de la perception et de la pensée...

(2) Inscription dans toute forme de temporalité. Et projections mentales dans le passé et le futur...

(3) Lois, règles, normes et représentations sociales...

(4) Ressentis corporels et énergétiques...

(5) En lien en particulier avec ce qui est vécu dans l'instant et ce qui nous environne de façon présente...

 

 

En ce qui concerne les gestes – et les activités – qui nécessitent une technique, un savoir ou un savoir-faire, déniche-toi des enseignements et/ou un instructeur. Et laisse-toi instruire. Accorde-toi un temps d'apprentissage. Et consacre-toi à l'étude jusqu'à ce que la technique, le savoir ou le savoir-faire soient totalement (et si possible parfaitement) intégrés à ton être – à toutes les dimensions de ton être* – de façon à ne faire qu'un avec eux. Puis oublie-les. Et redeviens nu et vide de savoirs et de références. Lorsque la situation exigera l'usage d'une technique, d'un savoir ou d'un savoir-faire, laisse-les surgir naturellement et s'organiser spontanément. Et dans tous les cas, sers-t'en avec l'esprit innocent du débutant. Et il est alors fort probable que tes gestes non seulement portent en eux une parfaite maîtrise technique mais s'effectuent de façon juste, appropriée et efficace. Et soient exécutés (tant sur le fond que sur la forme) de manière irréprochable...

* Tête, corps et cœur(1)...

(1) L'intégration au cœur (à la sensibilité) est sans doute le plus long et le plus complexe des apprentissages...

 

 

Habiter poétiquement le monde. Il n'y a pour moi – comme pour les hommes – d'autre issue. Vivre de façon simple et humble. Dans une frugalité joyeuse et responsable. En harmonie avec l'environnement et dans le respect profond de l'Existant. En se faisant l'exact reflet de la beauté et de la précarité de l'existence terrestre.

Cette manière d'être au monde est à la fois un pied de nez et un pacifique mouvement de résistance et d'opposition à la vie contemporaine – bien trop complexe, artificielle et sophistiquée – fondée pour l'essentiel sur la peur et le désir (les peurs et les désirs de tous ordres), l'abondance, le confort luxueux, l'inutile, le superflu et le gaspillage à outrance.

 

 

Il ne faudrait écrire que par surplus poétique. Lorsque l'être saturé de présence – submergé par l'Amour, la joie et la paix n'a d'autre choix pour se désenivrer que d'en laisser s'échapper quelques coulées ou quelques gouttes. Il n'y a que dans ce courant que peuvent naître la beauté et la justesse. La grâce d'une parole. Je tâcherais donc, désormais, de me faire plus silencieux...

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