– Regard, instants, paroles, consignes et bavardages –

Journal / 2016 / L'intégration à la présence

Chaque jour, le fou des collines qui danse avec son bâton et embrasse le ciel marche à petits pas sur les sentiers. Je vois son visage et son sourire. Dieu lui mange les yeux et le cœur. Et à la place, il y pose son regard. Un regard brûlant. Un regard tranchant. Qui fascine et effraye les hommes. Mais aussi un regard infiniment doux et accueillant où les yeux innocents et attentifs voient se refléter leur beauté et leur folie. La figure entière du monde et de Dieu.

 

 

Ouvres-tu les bras aux vents du monde ? Ou restes-tu cloîtré derrière ta clôture ? A quelle race d'homme appartiens-tu ?

 

 

Un matin brumeux dans la plaine. Entends-tu le chant des oiseaux ? Et le vent gronder dans la vallée ? Délaisse un instant ta besogne. Et écoute-les. Mais que tes yeux ne quittent jamais la montagne.

 

 

A qui appartient la terre ? Et qui gouverne le monde ? Peux-tu y répondre ? Ou préfères-tu plonger dans la vie océanique ?

 

 

Es-tu apôtre ? Prophète ? Poète ? Philosophe ? Ou homme de la rue ? Qui que tu sois, sache rester à ta place. Et sache en changer. Ecoute les vents et le ciel qui dessineront ton chemin. Interroge-les souvent. Et laisse la terre guider tes pas. Le ciel sera ton appui. Et ta destination. Ne l'oublie pas, homme !

 

 

De quoi donc est fait le cœur des hommes pour qu'ils tentent ainsi d'évincer Dieu ? Et pour qu'ils s'acharnent – avec tant d'obstination – à vouloir prendre sa place ?

 

 

En cette ère sombre d'orgueil, le soleil ne brille plus ni dans les yeux ni dans les cœurs. La flamme rouge de la prétention a tout envahi. Sache demeurer avec le cœur humble, mon frère...

 

*

 

A mon grand désespoir, mes chiens sont d'incorrigibles chasseurs. Parmi tous les chiens qui m'ont accompagné au cours de mon existence, eux seuls montrent de profonds instincts de chasse. Sans doute parce que l'un et l'autre ont dû se livrer à cette ignoble activité avant que je ne les accueille : le premier a sûrement passé ses jeunes années chez un chasseur, et l'autre s'est probablement résolu à tuer quelques petits rongeurs pour survivre lors des longs mois qu'il a passés à la rue. Et aujourd'hui, l'un et l'autre continuent à aimer flairer des pistes et à courir sans compter après tout animal en fuite. Mais ils ont une préférence toute particulière pour traquer et débusquer les lapins. A chaque promenade, je les vois avec impuissance s'adonner à leur instinctive activité de prédateur. Et dès qu'ils cour-sent un pauvre lagomorphe inoffensif, à grand renfort de bonds et d'aboiements, je prie pour qu'il leur échappe. Ce qui se produit presque toujours* sauf lorsqu'ils poursuivent un jeune lapereau peu alerte et peu expérimenté ou un vieux lapin malade aux sens émoussés et à la course malhabile. Ce qui, heureusement, n'arrive que très rare-ment... En quelques années – et à raison d'au moins quatre heures d'escapade quotidienne –, ils n'ont réussi – si j'ose dire – qu'à en tuer trois ou quatre. Et malgré de sévères réprimandes, je ne suis jamais parvenu à les détourner de cet instinct cynégétique. Aussi ai-je fini, malgré moi, par accepter cette inclination naturelle et ancestrale...

* Dans 99,9% des cas.

 

 

Une grande part des activités humaines est liée à l'organisation et au fonctionnement de la société. Et au regroupement massif d'individus. Bon nombre d'activités et de fonctions n'existeraient pas dans une collectivité à taille humaine. Ou dans une communauté de solitaires... Cet élément, comme bien d'autres, en dit long sur la monstruosité d'un système qui, à l'instar de tout organisme, n'aspire qu'à s'étendre et à se développer... Quel degré de promiscuité, de violence, de surveillance et de barbarie faudra-il atteindre pour que les hommes comprennent que le seul « vivre ensemble » juste et viable ne peut se réaliser qu'au sein de communautés modestes et autonomes. Communautés dégagées des contraintes et des conséquences délétères des regroupements de masse qui pourraient dès lors entretenir entre elles des liens fraternels de solidarité, de partage et de coopération. Et au sein desquelles les individus pourraient entretenir des relations saines et équilibrées*...

* Et qui seraient facilitées plus encore si les individus s'inscrivaient dans une perspective spirituelle authentique...

 

*

 

Un Dieu guerrier et sans joie ? Un Dieu de pénitence et de flagellation ? Ah ! Que les hommes ont l'esprit tordu (et retors) pour inventer un Dieu en mesure de légitimer leurs instincts et leur ignorance...

Dieu aurait, paraît-il, créé l'homme à son image. Fadaises* sans aucun doute. Le Divin a créé le monde (la matière) et le vivant (les êtres) en respectant les règles et les lois qui régissent l'énergie. Et en composant avec l'ensemble de ses caractéristiques et de ses potentialités. En revanche, l'homme, lui, a créé un Dieu à son image. Un faux Dieu – une image erronée et corrompue – pour les fanatiques, les idolâtres et les croyants ignares...

* Fadaises anthropocentriques et anthropomorphiques inversées...

 

*

 

Nuages profonds du ciel qui résonnent en ton cœur. Ne crains de marcher vers l'averse, homme ! Sois digne sous la pluie. Recueille-la d'une main généreuse.

 

 

Marche lente au son du koto parmi les pins altiers de la forêt. Les insectes dansent autour de nous. Avec la caresse du soleil sur les visages.

 

 

Les guerriers s'approchent. Mais les gardiens du temple veillent. Jamais l'Amour ne sera conquis par la force.

 

 

Une extase dans la brume. Comment est-ce possible ? Le cœur est ouvert. Simplement ouvert.

Au cœur ouvert, l'innocence. La joie des pas dans l'obscurité du monde.

 

 

La nuit succède au jour sans intention. Elle répète inlassablement le rythme qui lui est familier. Et le jour n'en sait pas davantage. Seul le soleil connaît leur secret...

 

 

La mélodie du vent dans les arbres. Et la paix du cœur qui accompagne l'harmonie des accords. Parfaite saison pour l'âme fidèle.

 

 

La magie des bois dans la lumière. Qui donc éclaire le monde ? Celui qui ouvre – qui a su ouvrir – les yeux du cœur. Et le regard qui y pénètre devient alors le magicien des couleurs.

 

 

Le matin, gestes et pas de l'aurore. Le soir, gestes et pas du crépuscule. Entre, gestes et pas du jour. Gestes et pas du cœur ouvert que l'âme habille d'innocence. Simplicité du quotidien dans la beauté parfaite des jours.

 

 

Le son profond de la forêt. Et de la flûte de bambou. L'âme et le cœur caressés par l'éternité.

 

 

Cœur ouvert et innocent. Et le Divin apparaît. Et dans les gestes se reflètent toute la pureté – et toute la beauté – du regard.

 

 

Vent d'automne au printemps. Et les mains applaudissent. Le cœur s'ouvre aux saisons changeantes.

 

*

 

Simplicité du geste. Consistance, légèreté et profondeur. Reflet du silence où le Divin danse et rayonne.

 

 

Que ton cœur accueille le silence et la danse de Dieu. Et la grâce te sera offerte.

 

 

La vérité qui s'éprouve et le Divin qui s'habite ouvrent l'âme à l'infini. Et le cœur à la beauté. Il n'y a de plus grande joie pour un homme.

 

 

Comment offrir au monde – et aux hommes – le Divin ? Être et se faire présence (sa présence) à chaque instant. Il n'y a de voie plus directe. Et magistrale. Même les yeux naïfs et les cœurs encombrés sauront le reconnaître...

 

 

Lorsque le cœur et l'âme savent se faire silence et profondeur, grâce et légèreté, présence et tendresse, Dieu nous habite. Sans conteste. Et la beauté, la justesse et l'Amour accompagnent nos gestes aussi sûrement que le navire trace un sillage dans les eaux.

 

*

 

Le théâtre est désert. Personne sur la scène. Nul spectateur dans la salle. Pas même un petit strapontin occupé. Et l'envers du décor n'est que vide. Et néant. Aucun acteur dans les coulisses ni dans les loges. Le monde est devenu un grand désert. Les figurants, eux aussi, ont déserté la place. Et je m'assois seul parmi les arbres silencieux. Et les oiseaux dont les chants se sont tus. Pas un nuage dans le ciel sombre du soir. Comme si la vie s'était arrêtée. Trop lasse de poursuivre sa rude besogne. Le temps même semble fatigué de tourner inlassablement. On dirait qu'il s'est figé. Et Dieu perché sur quelque sommet me regarde en souriant. Et son silence m'invite à sourire. Nos yeux se croisent. Et je devine sa joie. Le monde a répondu à son invitation. Et à son silence. Puis le monde sort de son sommeil. De sa douce léthargie. Le théâtre se remplit, les acteurs reprennent leur place sur la scène, les spectateurs regagnent la salle. Les coulisses et les loges retrouvent leur fébrilité. Les aiguilles des horloges se remettent à trotter de leurs petits pas mécaniques. La terre de nouveau accueille le chant des oiseaux. Le ciel de nouveau accueille la course des nuages. Le monde renaît. Le monde revit. Et je vois Dieu qui nous regarde en souriant. Et ce sourire m'invite à chanter son silence et sa joie. Je quitte le théâtre. Je quitte les acteurs, les figurants et les spectateurs. Je quitte le monde pour suivre la voix de Dieu. Et rejoindre sa joie et son silence.

 

*

 

Lorsque le regard habite le geste, Dieu retrouve – et emplit – l'espace du monde pour un instant. Celui dont les gestes sont toujours pleinement habités est l'hôte permanent du Divin.

Il n'y a que le regard* qui différencie le sage du commun.

* La présence du regard...

 

 

Des gestes simples et habités dans un quotidien simple et habité. L'homme ne peut offrir au monde de bien plus précieux. Et Dieu n'en demande pas davantage...

 

 

Le cœur profondément solitaire. Lorsque l'esprit – et le corps – ne cherchent plus de compagnie dans le monde, Dieu peut s'inviter. Et offrir à l'homme ce qu'il cherchait avant de célébrer leurs noces. Mais en dépit de cette union, il peut arriver que l'esprit (et parfois même le corps) montre de temps à autre quelques désirs pour la tendresse que le monde pourrait lui dispenser. Dieu pourtant pourvoit à cette demande d'Amour mais l'homme – pris dans ses anciens mécanismes – n'est plus en mesure de le ressentir... C'est souvent à cette occasion que la sensibilité et la sensorialité se font plus vives. Pour que l'homme puisse à nouveau éprouver avec intensité et acuité la puissance de l'Amour – et toute la tendresse du Divin...

 

 

Je t'en prie, ne passe pas chacune des minutes de ton existence à tirer plaisir, parti ou bénéfice de la vie et du monde. Tu n'es pas sur terre pour savourer et profiter sans comprendre. Regarde-toi profondément. Regarde la vie et le monde profondément. Et essaie de comprendre ce que tu es. Et ce qu'ils sont. L'identité de l'homme tient toute entière dans cette compréhension fondamentale. Ne la néglige pas, ne la corromps pas, ne l'abandonne pas. Crois-moi, après le temps de la quête et de l'apprentissage viendra celui de la compréhension. Et avec la compréhension viendront la joie, le jeu et la célébration. Puis, plus tard encore, pourront naître la paix et le rayonnement. Il appartient à l'homme de comprendre. Non de vivre comme un automate sans substance animé par le confort et le plaisir ou comme un animal qui n'use de ses capacités cognitives que pour dominer et asservir la terre et les êtres de ce monde...

Après la compréhension, sache que l'homme peut incarner cette connaissance. Et qu'il devient enfin capable de faire rayonner l'Amour et l'intelligence. Je t'en prie, trouve l'aspiration et le souffle nécessaire – le souffle métaphysique nécessaire – pour délaisser tes jeux, tes futilités et tes stratagèmes de mammifère instinctuel. Retrouve un peu de dignité envers toi-même, envers les hommes et les êtres qui peuplent la terre. Et fais-toi pleinement homme sinon ton existence – ton existence si précieuse – n'aura sans doute que peu de valeur et d'intérêt...

 

 

Lorsque Dieu t'aura suffisamment comblé d'Amour et de tendresse, tu pourras devenir le canal à travers lequel il pourra offrir cet Amour et cette tendresse au monde. A tous les êtres du monde.

 

 

Lorsque la parole émane du silence – ce qui est presque toujours le cas avec les notes exposées dans ces carnets –, j'ai le sentiment d'être l'émissaire – le très modeste émissaire, il va sans dire... – du Divin. Mais à voir l'indifférence et le manque d'intérêt des hommes à l'égard de notre travail – et la tristesse ou l'agacement que ce mépris peut encore parfois susciter chez moi –, je sens bien que je n'ai ni la grâce ni la puissance de mon maître(1). Ni, bien sûr, sa patience et sa bienveillance. Comme si je n'étais, en vérité, qu'un pauvre petit canal terrestre, malhabile et maladroit, n'ayant pas encore achevé sa croissance et son éducation – et accédé à la maturité – pour être en mesure d'accueillir pleinement ce qui est : la réalité du monde et des êtres. Pas encore assez ouvert et innocent(2) pour se faire l'exact reflet du Divin. Et encore bien trop encombré d'idées et de désirs pour laisser rayonner librement son Amour sans la moindre attente à l'égard des créatures de la terre et du ciel.

(1) Ceci dit, Dieu a toujours suscité peu d'intérêt réel chez les hommes. Et lorsqu'ils se tournent vers lui, beaucoup se jettent à ses pieds comme des croyants infantiles. Seul un nombre infime, hier comme aujourd'hui, a été – et est – en mesure de s'inscrire dans une quête métaphysique profonde. Et un nombre bien moindre encore a été – ou est – capable de s'engager dans un cheminement spirituel authentique*...

* Les hommes n'aspirent qu'aux belles histoires. A ce qu'on leur raconte de belles histoires. Pour les aider à rêver et qu'on leur donne la force d'espérer une vie meilleure. Lorsqu'il s'agit de faire face au réel, d'affronter ses peurs, son inconfort, ses désirs et ses frustrations et de comprendre ses idées, ses représentations et ses émotions, il n'y a plus personne...

(2) Avec des encombrements terrestres (et, en particulier, psychiques) qui bloquent, limitent et déforment l'Amour, la beauté et l'innocence du Divin...

 

*

 

La conversion du cœur – transformer réellement les yeux humains(1) en regard divin(2) de façon profonde, stable et permanente(3) – est chez l'homme l'exercice – et l'apprentissage – le plus long, le plus complexe et le plus délicat que je connaisse...

(1) Le regard personnel égotique.

(2) En regard impersonnel.

(3) Voire de façon complète et définitive. Mais le regard peut-il réellement s'habiter de façon définitive ? Pour l'heure, il me semble plus juste de dire que le regard peut s'habiter à chaque instant – d'instant en instant – mais sans doute que l'accès au regard peut devenir plus aisé et permanent...

 

 

Les hommes vivent comme si les êtres qui composent leur entourage, les objets qui les environnent et ce qu'ils estiment avoir édifié ou acquis étaient dans l'ordre des choses. Comme si ces êtres, ces objets et cet environnement étaient des composantes indéfectibles et éternelles de leur existence qui ne pourront jamais leur faire défaut et sur lesquelles ils pourront toujours s'appuyer... A leurs yeux, ces éléments font partie intégrante de leur existence. Et ils ne peuvent imaginer leur vie sans eux et n'osent pas même envisager ce qu'elle deviendrait s'ils venaient à disparaître. Cet aspect existentiel leur semble sans doute trop douloureux, insécure et anxiogène pour qu'ils osent y songer au quotidien.

Ils manquent à ce point de sensibilité et de compréhension qu'ils ignorent (ou s'échinent à ne pas admettre...) que rien n'est durable et certain. Que rien n'est éternel. Que rien ne leur appartient (pas même ce qu'ils appellent « leur existence »). Que l'ordre des choses n'existe pas (excepté dans leur psychisme). Et qu'ils ne peuvent, en définitive, prendre appui et compter sur rien ni personne.

Avec un peu de maturité, leur cœur s'emplirait pourtant d'humilité devant leur vulnérabilité et la précarité de l'existence. Avec un peu de maturité, ils ressentiraient aussi gratitude et tendresse pour tout ce qui leur est offert : les êtres qui vivent autour d'eux, les objets et les choses qui les entourent, les avantages et les privilèges dont ils bénéficient... Et ils cesseraient de se comporter comme des êtres ingrats et insensibles, désabusés et capricieux dont tous les actes sont régis par la crainte inconsciente de tout perdre... et de se retrouver seuls, nus et démunis... Posture qui constitue en vérité – qu'on le veuille ou non – qu'on le craigne ou non – la nature profonde des êtres de ce mon-de*...

* Les animaux, eux, le savent bien – et en ont même profondément conscience – puisqu'ils vivent ainsi...

 

 

Tant que les hommes continueront de fanfaronner et de jouer les bravaches au lieu de se prosterner avec humilité – avec une profonde et authentique humilité –, le monde ne connaîtra de changements significatifs...

 

 

La solitude, la simplicité, la pauvreté, la précarité et l'absence de titre, de fonction et de place dans le monde (humain) renforcent l'humilité authentique. Et par conséquent, la conversion du cœur.

 

 

Le christ crucifié est un formidable exemple de la parfaite humilité. Mais les hommes – et les chrétiens en particulier – en ont fait à tort l'image d'un martyr et d'un sauveur. Et cette interprétation absurde et erronée continue encore aujourd'hui d'être la source d'un nombre considérable de contre-sens et d'aberrations, alimentant une idéologie trompeuse et mortifère à l'origine de nombreux comportements stupides, bornés et haineux...

 

 

L'homme* de Dieu (moine, religieux, ermite mais aussi, bien sûr, chercheur solitaire sans appartenance religieuse et communautaire...), lorsqu'il se sent ou se fait faible et désemparé et/ou lorsqu'il traverse – en tant qu'individu – une période difficile ou douloureuse, ne peut rien demander aux hommes. Ni aide, ni soutien, ni réconfort. Et s'il ne dispose pas dans son entourage d'un semblable ou de quelques frères – frères de cœur, de cheminement et de vérité –, il ne peut adresser sa requête qu'à Dieu lui-même. Et s'il ne sait l'entendre, malheur à lui... Voilà sans doute l'une des raisons essentielles qui incite l'homme de Dieu à creuser toujours plus profondément en son cœur pour que résonnent de façon toujours plus tangible et permanente l'Amour et le silence du Divin...

* Au féminin comme au masculin, bien évidemment...

 

 

Homme humble et solitaire dont le cœur poétique et philosophique – profondément métaphysique – s'épanche. Et que Dieu tente de convertir à la vérité. Ah ! Mon Dieu ! Quelle aventure ! Et quelle épopée ! Avec ses dangers, ses avancées, ses enlisements et ses retournements... Et sur ce chemin – cet incroyable chemin –, le petit homme n'est sûrement pas au bout de ses surprises...

 

 

Parmi les hommes, la conversion du cœur* semble difficile. Voire impossible. Il convient donc de se tenir à l'écart. Et d'entretenir avec ses congénères des rapports ponctuels et discrets. Aimables et chaleureux, bien sûr, lorsque les êtres – et la situation – s'y prêtent. Mais le plus souvent simplement courtois et distanciés.

En revanche, la nature, la solitude et le dépouillement se prêtent très largement à la conversion du cœur. Ils constituent même des conditions très favorables. Ils invitent l'âme mûre – suffisamment mûre dans le cheminement perceptif – à s'y livrer avec foi, ardeur et détermination dans un esprit d'ouverture et d'abandon...

* Le processus de conversion...

 

*

 

La présence fidèle des nuages à nos côtés. Apôtres et messagers du ciel silencieux. Et le vol des oiseaux comme des anges graciles et virevoltants. Toujours ils enseignent à l'homme qui les fréquente. Et prend soin de les regarder.

 

 

La paresse languide des coteaux où le soleil vient se coucher. Et c'est toute la terre qui s'endort du sommeil des justes où les rêves d'innocence supplantent les actes guerriers et les âmes conquérantes du jour.

A l'homme qui marche nu s'offrent toutes les merveilles de la terre.

 

 

Dieu s'offre aux plus humbles comme aux plus faibles parce que la vie leur a ôté leur esprit de conquête. Et leur âme orgueilleuse.

 

 

Les êtres – tous les êtres – sont précieux non pour ce qu'ils croient être mais parce que tous appartiennent au dessein divin qui leur demeure mystérieux. Dieu, on le sait bien, ne livre pas ainsi ses secrets...

 

 

Chaque jour, le fou des collines qui danse avec son bâton et embrasse le ciel marche à petits pas sur les sentiers. Je vois son visage et son sourire. Dieu lui mange les yeux et le cœur. Et à la place, il y pose son regard. Un regard brûlant. Un regard tranchant. Qui fascine et effraye les hommes. Mais aussi un regard infiniment doux et accueillant où les yeux innocents et attentifs voient se refléter leur beauté et leur folie. La figure entière du monde et de Dieu.

 

 

Laisse-toi être ce que tu es. Laisse le monde être ce qu'il est. Laisse la vie être ce qu'elle est. Lorsque l'espace en toi(1) – et le regard – seront pleinement habités, tu deviendras une immensité tendre et hospitalière. Un lieu(2) d'ouverture et d'Amour infinis où tous les phénomènes – et l'ensemble de l'Existant – seront accueillis inconditionnellement. Et reçus comme il convient. Avec justesse. De façon caressante ou tranchante(3). Avec douceur ou rudesse(3). Mais toujours avec pertinence, sensibilité, affection et vérité.

(1) L'espace impersonnel.

(2) Un lieu non localisé bien évidemment...

(3) Si cela s'avère nécessaire : Dieu agissant bien souvent comme dispositif expressif spéculaire des formes et de leurs comportements afin de les éveiller à la compréhension...

 

 

Le travail, les activités et l’œuvre d'un homme ne sont pas essentiels. Mais, en revanche, ses gestes le sont. Sont-ils habités par Dieu ? Ou ne le sont-ils pas ? De cette simple différence, les conséquences sur les êtres – et le monde – seront profondes et considérables. Déterminantes.

 

 

Lorsque l'on agit en homme – avec les yeux et le cœur d'un homme –, il faut s'en remettre à Dieu. Lorsque l'on agit au nom de Dieu(1) – avec un regard divin –, il convient de l'offrir aux hommes(2)...

(1) Depuis l'espace divin...

(2) Et à tous les êtres...

 

 

Le regard vaste et désencombré embrasse l'infini. Les bruits, les cris, les rires et les pleurs peuvent bien se faire entendre. Les ruses, les coups, les morsures et les caresses peuvent bien pleuvoir à foison. Tous seront reçus. Et aimés avec tendresse.

 

 

Le regard divin n'est ni un mythe – ni une chimère – destinés à remplir de haine le cœur des fanatiques. Et d'espoir celui des naïfs. Il est une réalité que vit l'homme dont le cœur est assez mûr pour s'accomplir en Dieu.

 

 

De l'innocence du cœur naît la transparence des yeux. De la porosité du cœur naît la sensibilité de l'âme. L'innocence et la sensibilité sont les portes du royaume céleste. Lorsque l'âme et le cœur s'y installent, Dieu leur offre un baiser avant d'y poser son regard. Et lorsqu'ils ont été pleinement investis, les gestes de l'homme deviennent marqués du sceau divin.

 

 

Quelle que soit la situation, que ton accueil se fasse tendre. Et que tes gestes et ta parole émanent de cet espace de tendresse.

 

 

Pour l'âme innocente, les morsures de Dieu (les souffrances engendrées par – et sur le chemin vers – l'intelligence et l'Amour) ont bien plus de valeur, de poids et de saveur que les baisers du Diable (les plaisirs liés à l'ignorance et à la haine). Et elle se prête, bien sûr, plus volontiers aux premières qu'aux seconds car elle sait qu'il n'existe d'autre voie – ni d'autre façon – d'opérer un rapprochement* vers Dieu.

* La souffrance ressentie n'est très souvent qu'une opposition entre ce qui est (la réalité d'une situation) et ce qui habite le cœur et l'esprit (idées, désirs, croyances, représentations, espoirs). Cette souffrance invite donc à se défaire de ces encombrements qui empêchent la nudité du cœur et de l'âme et entravent l'ouverture au Divin – à la présence impersonnelle.

 

 

Le monde devient très vite un horizon familier et sans surprise pour les yeux et les cœurs las et désabusés(1). Mais il est à chaque instant une nouveauté pour les yeux innocents et transparents(2).

(1) Le mental chargé de souvenirs, de références et de comparaisons. Qui s'inscrit dans une temporalité et qui pose donc sur le quotidien des yeux très routiniers...

(2) Les yeux et le cœur qui se font – ou savent se faire – regard impersonnel nu et ouvert, exempt de toute encombrement et qui échappe à toute perspective temporelle...

 

*

 

Le son de la cloche du soir. Le bruit du vent dans les feuillages. Et la lune souriante dans le ciel.

 

 

Un regard transparent. Et sans mystère. Mais si profond que le ciel y glisse sans résistance...

 

 

Le maître des heures est tombé. Terrassé par l'instant. Sous les pas, les aiguilles – et le tic-tac – de l'horloge se sont brisés. Au loin, on entend un coucou chanter.

 

*

 

[Le silence – itinéraire du silence]

Le silence d'abord nous effraye. Il nous est impossible de l'entendre. Puis la vie fait en sorte qu'il nous entoure. Vient ensuite le temps où il nous enveloppe. Puis, plus tard encore, il nous pénètre. Et enfin lorsqu'il nous estime suffisamment mûr pour le recevoir pleinement, il nous habite...

 

 

Privés de notre source et de nos liens fondamentaux avec notre environnement naturel, nous nous desséchons. Et nous périssons. Il en est ainsi pour toutes les choses de ce monde. Le corps, bien sûr, mais aussi le cœur et l'esprit ne peuvent survivre si on leur ôte leurs nourritures essentielles.

Il appartient donc à chaque homme de savoir de quoi il se nourrit. Comment il alimente le corps, le cœur et l'esprit. Et de connaître avec soin les aliments qui lui sont nécessaires. L'essentiel des problèmes et des dysfonctionnements provient d'une alimentation énergétique(1) inappropriée et déséquilibrée (déficitaire ou excessive)... Le reste tient sans doute principalement au processus d'épuration karmique(2) et de désencombrement psychique(3) nécessaire pour l'actualisation du potentiel de compréhension qui mène à l'espace impersonnel...

(1) Alimentation énergétique corporelle, intellectuelle, émotionnelle, environnementale et spirituelle...

(2) Evénements et circonstances nécessaires pour que l'esprit et le cœur comprennent profondément ce qu'ils doivent comprendre...

(3) Elimination des désirs, des idées, des représentations, des croyances et des espoirs qui encombrent le psychisme...

 

*

 

La pluie chante sur les toits. Et gorge la terre. Présence du divin qui enchante le monde et le promet à la vitalité et à l'abondance. Et la douce mélodie – comme tous les dons ciel – est accueillie dans le silence radieux du cœur.

 

*

 

Les yeux des hommes. Et le regard de Dieu. Leurs gestes et son Amour. Leurs bavardages et sa parole. Leurs pas et sa présence. Leur agitation et son accueil. Leur fureur et sa paix. Leurs bruits et son silence. Lorsque tes yeux et ton cœur – tes yeux et ton cœur humains – sauront pleinement se faire regard – regard divin –, tes gestes et tes paroles pourront parfaitement refléter l'Amour, la présence, la paix et le silence de Dieu parmi les hommes. Il se sera alors intégralement – et incontestablement – établi en ton cœur.

 

 

Revêtir des yeux humains parmi les hommes revient immanquablement à endosser le rôle de juge réprobateur craintif ou agressif – selon la nature de la personnalité et les circonstances. En revanche, transformer les yeux – et le cœur – en regard divin sera toujours le gage d'un accueil et d'une ouverture exempts de critique et de condamnation. Laissant les yeux, la parole et les gestes humains* libres de leurs restrictions et de leurs mouvements.

* Et de tous les êtres...

 

 

Les hommes vivent les uns sur les autres. Et, au mieux, les uns à côté des autres. Cet entassement exerce sur eux un étouffement et une inhibition mais aussi une surveillance et un contrôle implicites incessants. Et bien que cette bulle oppressive puisse éclater à tout instant – en particulier en cas de frustration ou de saturation excessive – son emprise est puissante et permanente. Ainsi l'homme passe l'essentiel de son existence entouré de ses congénères en soumettant la quasi totalité de ses gestes et de ses comportements aux lois, aux règles et aux codes de sociabilité et de bienséance en vigueur dans la société où il vit. Et ce mode de vie entièrement grégaire(1) ne lui permet jamais – ou quasiment jamais – de disposer d'espaces de solitude où il pourrait laisser libre cours à ses aspirations et à ses penchants(2) sans la moindre restriction. Jamais – ou quasiment jamais –, il n'a l'occasion d'une liberté complète(3) pour découvrir les tréfonds de sa personnalité, trouver dans une absence totale de cadre ses propres limites et gérer ses lacunes et ses excès sans le moindre témoin. Bref de s'exercer de façon parfaitement autonome à se découvrir et à être son propre maître (ou à apprendre à le devenir) en découvrant ce qu'il est profondément et en gérant ce qui l'anime de façon irrésistible... Aussi, avec la barrière que représente le regard d'Autrui et le lot de suggestions, d'autorisations, d'interdictions, de freins et de compromis qu'elle véhicule dans l'esprit, comment voulez-vous que les hommes comprennent profondément ce qu'ils sont et comment ils fonctionnent... Comment voulez-vous qu'ils aient conscience des ressorts qui les animent réellement...

(1) On connaît la crainte des hommes à l'égard de la solitude...

(2) Il est vrai que l'essentiel des hommes n'aspire qu'au plaisir et à la tranquillité. Et à tout ce qui permet de les lui procurer : sexe, argent, amusements, pouvoir. Et n'a goût, en général, que pour les activités qui se pratiquent en présence de ses congénères...

(3) Liberté phénoménale. Cette liberté est, somme toute, très relative. Mais bien que l'individualité soit un concentré d'apprentissages, de formatages et de conditionnements, la liberté phénoménale se manifeste par une absence de cadre restrictif (qui joue bien souvent un rôle d’inhibiteur) afin de révéler la nature profonde et fondamentale de l'individualité : ce pour quoi elle est naturellement faite...

 

*

 

Sur la colline des ombres confuses, la lumière éclaire et accueille le soleil matinal qui dissipe la brume. L'eau de la nuit ruisselle sur les rochers. L'âme s'agenouille. Et les grenouilles de l'étang accompagnent son salut.

 

 

La rose sous ses pétales a revêtu la robe de Dieu. Et chaque matin, la rosée lave les rires de la nuit que les insectes et les hommes assoupis dans leur sommeil n'ont su entendre.

 

 

Il cueille l'instant. Et le glisse dans sa besace. Puis il vide son sac. Et expose ses trésorsses pauvres trésors – aux yeux curieux et oisifs. Sa main ne sait encore se faire ouverte et sage. Paume vide saluant le ciel. Et recueillant la grâce des jours. Ouverte aux vents et aux nuages qui passent. Cœur docile à l'éphémère. Et au fugace passage des anges.

 

 

L'âme crottée de trop de boue s'enlise dans les sillons de la terre. Manque le baiser de Dieu qui vole au sommet de l'herbe fraîche dont l'innocence s'égaie dans la rosée du matin.

 

 

Sur le nuage blanc, l'âme se repose de sa longue traversée. La terre et les hommes ont épuisé son innocence. Et elle doit à présent – de son visage défait – embrasser le silence du ciel. Retrouver sa candeur. Et sa fraîche simplicité. Plus tard, elle pourra regagner le monde. Et se laisser de nouveau chahuter par les mains fébriles occupées aux semences et aux récoltes de la terre.

 

 

Une nuit sans lune. Un jour sans soleil. Que font donc les astres dans la grisaille ? Ils se moquent des hommes. Et de l'opacité du ciel. Qui connaît la danse permanente des vents au dessus de l'azur ? Et le rayonnement incessant de la lumière ?

 

 

Le climat sombre attriste le cœur des hommes. Ils prient Dieu et les saisons le nez sur leur souliers. Et les yeux sur leur terre d'infortune. Mais comment pourraient-ils les entendre ? Et exaucer leurs vœux ? Malgré leurs cris, leur voix est si faible – presque inaudible. Et leur cœur si exsangue...

 

 

Au fil des jours déserts où l'on ne voit – ni ne parle à – aucun homme, on ne sait si l'on a encore figure humaine... Et l'on se demande si Dieu n'aurait pas eu la malice de dessiner sur notre visage deux petites ailes fragiles aux extrémités d'une immensité accueillante... Qui sait ? Peut-être... Et nous rions de cette éventualité.

 

 

Humble prince du rien parcourant la terre dans sa cape de vent. Marchant à pas discrets sur les allées désertes du monde. Saluant avec tendresse ses frères. Tous les habitants qui peuplent les paysages : arbres, nuages, insectes, oiseaux, pierres et herbes sauvages. Croisant de temps à autre quelques troupeaux pacifiques : vaches, chèvres et brebis. Quadrupèdes inoffensifs auprès desquels il s'arrête longuement pour leur témoigner son affection, leur donner quelques nouvelles du monde et les avertir du sort que les hommes vont leur réserver. Et en les invitant toujours à vivre avec intelligence et générosité chaque instant de l'existence. Il aime leurs yeux malicieux. Et il y trouve bien plus de bonté et de lumière que dans le regard stupide des bipèdes bruyants ou agressifs qu'il rencontre parfois réunis sur les chemins en troupeaux ou en hordes barbares. Qui battent la campagne en ordre de marche selon les exigences et les impératifs saisonniers : promeneurs et flâneurs bavards et désœuvrés pendant les beaux jours d'été et de printemps munis de bâtons encombrants et inutiles et la méprisable communauté des chasseurs à l'automne et en hiver armés de fusils et de cartouches qui parcourent le territoire sans la moindre attention et la moindre considération – ni, bien sûr, la moindre marque d'amour – pour ceux qu'ils croisent comme pour ce qui les environne...

 

 

Dieu entoure la solitude. Et d'une main de magicien l'habille d'un air de fête. Avec des anges joyeux qui dansent sans jamais s'interrompre au dessus de notre tête. Et qui font tomber une pluie d'étoiles sur nos lèvres ravies. Et dans nos pas aussi clairs et limpides qu'un ciel de printemps.

 

 

Il s'agenouilla en silence devant le soir. La lune offrait sa beauté à la nuit. Et à ses yeux le seul spectacle du jour.

 

*

 

Les jours de pluie, j'aime marcher dans les cités désertées par leurs habitants. Elles prennent des allures de villes fantômes où le flâneur solitaire peut déambuler sans être importuné par l'agitation et la fureur habituelles. L'espace révèle alors sa dimension intime – presque secrète – que les yeux citadins familiers et absorbés – trop absents – ne savent voir. En baguenaudant dans les rues et les ruelles dépeuplées comme un vagabond émerveillé – comme un étranger sans toit et au cœur sans attache – on peut promener ses yeux sur le détail d'un pont ou d'un porche, sur le tronc d'un arbre solitaire ou le banc d'un square, sur une herbe ou une fleur fragile qui pousse entre les pavés ou le bitume d'un trottoir. On peut observer les animaux qui peuplent la ville, fidèles malgré la pluie. Et heureux – si heureux – que les hommes aient déserté la place. Au cours de ces déambulations, on peut aussi se plaire à imaginer les reliefs, les montagnes, les collines et les cours d'eau – l'ensemble de l'environnement – toute la topographie de la ville – sans les habitations. Et pendant quelques instants, on offre à l'espace sa virginité d'autrefois. Avant que les hommes n'envahissent les lieux – et n'affirment leur domination – avec leur affreuse et détestable prétention. Et leur illégitime souveraineté...

 

*

 

Le monde et la nature sont les amants de Dieu. Eux seuls permettent à son Amour et à sa joie d'être vivants...

 

*

 

Assis à la terrasse des heures, j'écoute le vent. Regarde les arbres, les nuages et les jours qui passent. Dans le silence fébrile du printemps.

 

*

 

Les yeux perdus et apeurés des êtres de ce monde font peine à voir. Ah ! Mon Dieu ! Si la terre ne peut les aider, que le ciel vienne donc à leur secours...

 

 

Installé sur les collines ou assis dans le jardin qui entoure la maison, je regarde la vie frémir. Faire ses mille cabrioles. Jaillir de son socle pour explorer les alentours. Pendant des heures, je contemple l'existence. Ses facéties, sa puissance et sa violence. Et derrière les paupières closes, le regard est silencieux. A l'abri des tours. Et de la malice des jours.

 

 

Que donneraient – que seraient prêts à donner – les hommes pour quitter leurs jours fébriles et inconsistants – délaisser leur existence sans épaisseur – pour vivre un instant plein – un seul instant de totale et parfaite plénitude ?

 

 

Tout émane du regard. Le monde, le silence et la paix.

 

 

Les hommes parcourent le monde – et l'existence – avec fébrilité à la recherche de la joie, de la beauté et de la tranquillité. Trop immatures encore pour demeurer sans impatience dans le silence du cœur.

Comment leur dire ? Comment partager avec eux ce secret ? Il est impossible qu'ils l'entendent. Impossible de leur transmettre. Nous le savons bien. Leur cœur doit s'ouvrir au silence et à la vérité à son propre rythme. Il n'y a d'autre voie...

 

 

Si l'on pouvait assembler toute la connerie du monde, on construirait sans doute le plus grand édifice jamais réalisé sur terre...

 

 

Que serait le ciel sans les nuages ? Un espace vide et accueillant ? Et que seraient les nuages sans le ciel ? Existeraient-ils seulement ? Que serait la conscience sans les êtres et le monde ? Un infini vierge et ouvert ? Et que seraient les êtres et le monde sans la conscience ? Auraient-ils seulement pu voir le jour ? Et leur existence – et leur évolution – ne seraient-elles pas encore plus sombres qu'elles ne le sont déjà ?

 

 

Le ciel(1) est toujours l'exact reflet de la terre(2). Il en est le plus fidèle miroir qui sait réfléchir mieux que quiconque son essence et les états qu'elle exprime (ou traverse). La laissant toujours libre d'exposer toutes les combinaisons qui lui sont offertes. Et les reflétant d'une façon parfaite : ciel tempétueux, ciel orageux, ciel pluvieux, ciel brumeux, ciel couvert, ciel ensoleillé, ciel parsemé de nuages blancs discrets, ciel immaculé etc etc.

(1) Le ciel à la fois comme manifestation physique et comme symbole du nouménal...

(2) La terre à la fois comme manifestation physique et comme symbole du phénoménal...

 

 

Dans la nudité et l'innocence du cœur se cache le rire de Dieu qui apparaît au monde sur les lèvres de l'homme sage.

 

*

 

Nous partageons de moins en moins de choses avec l'humanité. Nous n'avons plus aucun goût, aucun intérêt ni aucune perspective en commun. Mais nous n'en restons pas moins un homme...

 

 

Les hommes ne savent convertir en joie le tragique de l'existence. Le transformer en célébration joyeuse de l'éphémère et de la précarité. Ils préfèrent – et n'ont d'autre possibilité pour se donner l'illusion d'une existence décente – d'une existence à peu près vivable – que d'essayer de – le noyer dans l'amusement et la frivolité. Ou de le recouvrir d'une gaieté d'apparat...

Ils ne peuvent encore vivre – et accueillir – le spectacle des jours – le triste et joyeux spectacle des jours – dans la gaieté silencieuse du cœur.

 

 

Seul l'instant – et ce qui s'y déroule – est précieux. Le reste n'est que brume où l'on s'égare...

 

 

La marche infatigable du pèlerin épuise ses semelles autant qu'elle allège sa main. Ouvre son regard autant qu'elle rend son cœur humble. Et les feuilles de son carnet, si sombres au début du périple, s'égayent au fil des pas. Et elles se couvriront bientôt entièrement de joie. Se rapprochant inéluctablement de la lumière. Et du silence.

 

 

Je suis heureux – incroyablement heureux – et humblement fier de retrouver chaque jour mes frères : arbres, nuages, herbes, rochers, insectes et oiseaux. Et de parcourir en leur compagnie les sentiers des collines. Nous marchons d'un même pas. Au rythme des jours et des saisons. Et il y a entre nous – comme avec mes chiens – une complicité et une tendresse que l'on ne trouve que très rarement chez les hommes...

Nous marchons en silence. Avec dans les mains cet humble bâton* qui tournoie dans le ciel et danse avec les vents. Et qui soutient nos pas sur les sentes escarpées.

Ici nous sommes seuls. Les hommes ne fréquentent guère les lieux. Et leurs bruits dans la vallée nous semblent lointains. Si lointains. Seuls le ciel et le soleil s'invitent – et se mêlent – au cortège. Tantôt nous précédant et nous ouvrant la voie. Tantôt fermant la marche. Mais toujours présents en notre cœur. Et dans chacune de nos foulées légères et rayonnantes.

* Un bâton martial.

 

*

 

Un cœur honnête. Et un regard sensible. Voilà ce qui te sauvera, homme !

 

*

 

Un arbre penché – terriblement penché – par les vents. Comme s'il adressait une humble et joyeuse révérence – un peu hiératique il est vrai – à la terre et au ciel. Comme s'il leur offrait une allégeance éternelle.

 

 

Dans l'attente du lendemain – et des lendemains qui chantent –, les hommes occupent le jour. Pourquoi ne comprennent-ils pas que chaque jour ne sera que la plus ou moins parfaite réplique de la veille ? Le psychisme inscrit dans une perspective temporelle et avide de contenus existentiels nouveaux et plus attrayants ne renoncera jamais à l'espoir des jours meilleurs.

Le cœur doit être nu pour s'ouvrir à l'instant. A l'éternité de l'instant.

 

 

Un arbre à moitié arraché repose sur un autre. A-t-on déjà vu celui-ci demander quelques explications ou quelques comptes à son compagnon d'infortune ou à la forêt ? Non, il supporte sans broncher ni frémir, sans maugréer ni médire son frère mal en point. Et il le soutiendra ainsi sans fanfare ni trompette – et sans médaille – toute sa vie durant. Et après on vient nous parler du mérite et du courage – de l’héroïsme – des hommes... En comparaison, ils ne sont – le plus souvent – que de petits bras orgueilleux et geignards qui réclament des titres et des honneurs – des marques de reconnaissance – pour le moindre geste. Le plus petit doigt levé...

En revanche, je songe à ces mères admirables et courageuses qui élèvent et prennent soin de leur enfant lourdement – ou très lourdement – handicapé, incapable d'effectuer le moindre geste ni de subvenir seul aux besoins les plus ordinaires. Et que leur mère porte chaque jour à bout de bras avec tendresse et délicatesse. Et dont elle s'occupe avec amour et abnégation tout au long de leur existence. Amour sans borne émaillé parfois, bien sûr, de découragement, de lassitude et parfois même peut-être de colère mais qui n'a d'autre choix que de s'abandonner à la réalité. A la triste réalité des faits. Et bien que cette existence puisse être vécue – et ressentie – comme difficile et douloureuse, je suis certain que le cœur de ces mères s'ouvre, par des forces insoupçonnées, à la joie. Et qu'elles réussissent à transformer « ce fardeau » – et même « ce calvaire » – en merveilleux présent. En existence douce et chaleureuse, joyeuse et réconfortante malgré la douleur et la souffrance. Peu – très peu – d'hommes seraient disposés à ce renoncement à soi. Cette noblesse porte sans conteste les traits admirables du féminin...

 

*

 

J'entends parfois le vent applaudir en silence ma main qui achève de noter sur son carnet une parole du ciel. Et je sais – et je sens – que se joignent à lui les plus humbles créatures de la terre. Celles que les hommes pourraient appeler les sans voix. Et je suis heureux – et fier (humblement fier) – que le ciel ait choisi ma main pour en faire l'un de leurs modestes porte-paroles.

 

 

L'écriture – toutes ces notes – sont une histoire entre le ciel et mon cœur. Entre ma main et le vent. Elles ne concernent que très indirectement les hommes...

 

 

Comme vous l'aurez compris, je fréquente davantage le ciel, les collines et les forêts que les hommes, les églises et les places de marché...

 

 

Il n'y a personne à imiter. Il convient simplement d'écouter son cœur et les circonstances dicter leurs impératifs et leurs exigences. Le chemin se dessine ainsi...

 

*

 

Si tu ne sens la tendresse – la tendresse vivante – de la terre, la caresse du vent et de la pluie sur ton visage, la caresse de l'eau sur tes mains et ton corps, la douceur du sol sous tes pieds et celle de ta couche sur ton dos, la saveur du pain et des fruits sur tes lèvres, qui prendra soin de toi en ce monde ?

 

 

Reste sourd aux cris et aux vociférations des hommes. A moins que leur cœur ne réclame un geste...

 

 

Au gré de la présence du cœur et de l'état des pas sur les sentiers, l'écriture se fait tantôt poétique ou philosophique, tantôt anecdotique ou analytique, tantôt personnelle ou impersonnelle. Reflet direct du ciel – de la parole du ciel – traversant le canal singulier de l'individualité.

 

 

Assis dans les collines, je contemple paisiblement le monde.