– Petit état des lieux du monde et de l'être avant le silence peut-être... –

Journal / 2016 / L'intégration à la présence

La mystérieuse identité de l'homme – la mystérieuse identité de l'être – que l'humanité cherche de ses pas aveugles. Et dont le visage est si proche qu'il glisse sur tous les yeux fébriles. Et dont l'invisibilité échappe à toutes les mains tendues. Monde borgne courant après les nuages – et d'étranges songes – poussés par les vents hilares. Pourquoi les hommes n'ont-ils donc pas l'idée d'offrir leur cœur aux bourrasques pour déblayer leur terre de ses édifices hideux et de ses monuments prétentieux et se remplir du vide qu'ils pressentent ? Pourquoi les hommes n'ont-ils donc pas l'idée de s'asseoir sur leur séant et d'attendre, sans impatience, la vérité – en la laissant s'approcher à pas lents ? Et toutes les énigmes seraient aussitôt résolues. Percer ce mystère originel n'empêcherait sans doute pas la course folle du monde, les incessants tournoiements des hommes, leurs sempiternels atermoiements, leurs savantes arabesques et leurs gesticulations mécaniques d'automates stupides mais leur ôterait cette gravité déconcertante, cette pesanteur de pachydermes moroses qui les confine à une danse lente et frénétique – à une danse triste et inquiète – autour d'eux-mêmes. Les yeux et les cœurs enfin ouverts au mystère – enfin dessillés – revêtiraient alors la robe légère et profonde de l'être...

 

 

Emu jusqu'aux larmes par la tendresse du monde. Dont les hommes parfois savent se faire les plus magnifiques représentants...

 

 

Le monde et la vie sont d'incroyables terrains – et un inépuisable terreau – d'histoires. Une source infinie d'inspiration pour celui qui écrit. Chaque jour, on y plonge son cœur, ses yeux et sa plume. Et la récolte apparaît presque aussitôt sur la page.

 

 

On aimerait parfois voir les hommes éparpillés comme les herbes sauvages. Mais il y a ce travail – ce maudit travail – et cette quête – cette quête odieuse – qui les réunissent en rang sur les chemins. Sur tous les chemins étroits des villes et du monde.

 

*

 

Les hommes se montrent, en général, bienveillants et indulgents à l'égard des enfants – en particulier envers les jeunes enfants – et à l'égard des personnes âgées – en particulier envers les vieillards. Cette indulgence et cette bienveillance se manifestent sans doute en raison des représentations habituelles associées à ces deux catégories situées aux extrémités de la vie humaine qui sont presque toujours synonymes, aux yeux des hommes, de fragilité et d'une certaine forme d'irresponsabilité fort excusable ou pardonnable... Les premiers sont aussi appréhendés comme le parfait symbole de l'innocence et les seconds bénéficient d'une forme de respect naturel liée à leur grand âge et à leur longue expérience de l'existence qui suscitent à leur endroit égards et révérence.

Mais au vu de l'infantilisme – voire de la puérilité commune – des hommes adultes, peut-être conviendrait-il d'adopter aussi une totale indulgence et une parfaite bienveillance à l'égard de tous : êtres et hommes quel(le) que soit leur âge (et leur fonction). Mais il est parfois bien difficile de s'y livrer car nul n'échappe complètement à sa propre puérilité. Et à son propre infantilisme. A l'égard desquels il convient, bien entendu, d'être aussi indulgent et bienveillant que possible...

 

 

Lorsque (presque) malgré soi(1), on s'engage dans un cheminement spirituel, on ne peut imaginer qu'il n'aura de fin... Il semblerait, pourtant, que le processus de désencombrement se poursuive indéfiniment... comme s'il n'en finissait jamais. Travail intérieur de longue haleine – et de chaque instant – jamais achevé... Et c'est là une bien surprenante – et une très étrange – aventure intérieure avec ses chemins, ses impasses, ses lois, ses découvertes, ses régressions, ses déconvenues, ses souffrances, ses cycles, ses avancées et ses surprises. Avec ses joies et avec ses peines. On y est happé sans pouvoir y échapper. A l'instar de la vie – lorsqu'elle apparaît, elle se déroule selon ses propres mystères jusqu'au dernier souffle –, la spiritualité, une fois découverte, le cheminement vers la connaissance se déploie jusqu'à son terme. Aucune force n'est en mesure de stopper sa progression. Et nous voilà contraints d'avancer tout au long de ce voyage sans fin : pour accéder peut-être, un jour, à la lumière de la connaissance. A Dieu et à l'ouverture complète de son royaume.

Mais après s'être familiarisé avec le regard pur – la perception impersonnelle – puis après s'y être établi (ou pouvoir y accéder avec une certaine aisance), le voyage – et le cheminement – n'en sont pas pour autant achevés... Car le regard, la lumière et le royaume de Dieu qui ne s'inscrivent – rappelons-le – dans aucune temporalité, ne peuvent jamais s'acquérir ni être définitifs... Il convient simplement (si l'on peut dire...) de se maintenir dans cette perception nue, vierge et ouverte (d'y accéder ou de la faire naître...) – encore et toujours – à chaque instant. Indéfiniment. Accueillant, instant après instant, le flux incessant – et sans doute, lui aussi, sans commencement ni fin – des mouvements phénoménaux et énergétiques(2)...

(1) Nul ne décide de s'inscrire dans un cheminement spirituel (comme dans toutes choses d'ailleurs...) sans que de mystérieuses forces intérieures nous y poussent et nous y invitent... La spiritualité – comme toutes les autres activités, sphères, dimensions et rencontres de l'existence – surgit lorsque nous sommes mûrs pour la vivre et/ou lorsqu'elle est le support ou le moyen nécessaire pour que se développe la progression vers la maturité...

(2) Il est loisible de penser que le duo conscience-énergie (que l'on pourrait également appeler le duo nouménal-phénoménal ou le duo perception/présence – mouvements et formes) n'a ni commencement ni fin. La conscience-présence perceptive sensible étant impersonnelle, immuable, éternelle et « valide » uniquement, en quelque sorte, dans l'instant et l'énergie regroupant l'ensemble des phénomènes (les formes, leurs mouvements et leurs interactions) étant inscrite dans la temporalité (un déroulement temporel)...

 

 

Ces derniers temps, presque chaque soir, je m'allonge sur le vieux tapis de la pièce à vivre devant la bibliothèque. Et je prends un livre, guidé par une vague intuition, un titre, le nom d'un auteur. Et je l'ouvre au hasard*.

* Si tant est qu'il existe...

Quel merveilleux sentiment de se sentir ainsi entouré par tous ses amis qui viennent vous parler sans fard – à cœur ouvert – un à un. Déposant directement leurs paroles au fond de votre cœur.

Et en fin de soirée gisent sur le sol plusieurs livres posés, ici et là, dans lesquels mon âme a pioché une phrase, une atmosphère, un infime bout de vérité. La confirmation d'une intuition ou d'un sentiment sur le réel, sur notre façon d'être en vie – et notre façon d'être un homme...

 

 

La compulsion de l'achèvement. Et de la perfection. Infatigable moteur. Et obstacle rédhibitoire à la paix...

 

 

D'ordinaire, les hommes – et leur compagnie – m'ennuient, me blessent ou m'irritent bien davantage qu'ils ne m'offrent de joie. Et même de plaisir. Aussi comment pourrais-je me résoudre à les fréquenter ? La solitude, elle, m'offre infiniment plus de joie – et de plaisirs (sans compter la paix qu'elle procure...) – que d'ennuis, de tristesse et de colère (qui se manifestent bien rarement en sa présence). Aussi comment pourrais-je me résoudre à la quitter ?

 

 

Les êtres – et les hommes – donnent ce qu'ils peuvent, bien sûr. Mais bien souvent, ils n'ont rien à offrir. Ou si peu... En revanche, tous – quasiment tous – prennent à pleines poignées – et autant qu'ils en sont capables – selon leurs besoins, leurs capacités et leurs exigences morales. Tous – quasiment tous – se servent à pleines brassées par la force ou la ruse, avec indifférence, dureté, gentillesse ou amabilité dans le fabuleux coffre du monde. Allant parfois même jusqu'à piller et dépouiller les êtres – et les hommes – fragiles, vulnérables ou aisément extorquables, à la générosité ingénue ou simplement soucieux de l'Autre et enclins au partage.

En chacun veillent un prédateur, un instrumentalisateur et un profiteur. Et chez la plupart, un rien les anime. Et les incite à sortir leurs outils et leurs instruments d'appropriation... Et même chez les moins avides, les moins voraces, les plus inhibés, les plus autonomes ou les plus ouverts à l'Autre se négocient – sciemment ou non – les termes de l'échange et les transactions, chacun calculant à la louche ou à la virgule près, les dons, les gestes et les contre-dons en veillant à ce qu'ils ne se montrent trop inégaux ou disproportionnés... Chacun obéissant à cette loi implicite(1) – vieille comme le monde : chacun, au mieux, doit être gagnant dans l'échange et ne doit surtout jamais donner davantage qu'il ne reçoit(2)...

En ce monde, ceux qui savent – et peuvent – se donner tout entier – s'offrir sans compter – corps et âme – sont rares. Et il me semble en faire partie... Et ceux qui s'y prêtent sans attente – sans la moindre attente –, je n'en connais pas. Et je n'appartiens évidemment pas, moi-même, à cette catégorie minuscule où les représentants humains doivent se faire rarissimes...

(1) Et même la mère qui nourrit et prend soin de son enfant reçoit parce que sa présence représente – et lui offre – tant de choses bénéfiques qu'elle a le sentiment de recevoir pour son dévouement – ou parfois même pour son abnégation...

(2) Sauf, bien sûr, comme stratégie à terme avec « attentes » de retour sur investissement...

 

 

J'ai le sentiment que l'attachement et l'attente relationnelle exclusive et globale sont si profondément présents – et ancrés – chez moi que la solitude – la solitude intégrale ou quasi intégrale – est la seule réponse possible – la seule réponse appropriée – tant qu'ils persisteront. Tant qu'ils ne seront pas totalement éradiqués. Le jour – s'il arrive – où je sentirais leur déracinement complet, j'aviserais alors de ce qu'il convient de faire : continuer à vivre en solitude ou m'inscrire davantage dans le monde humain. Mais la mort, sans doute, me frappera avant...

 

 

Là où est le réel – et le vivant – il y a des échanges : des collisions et des collusions. Là où sont les hommes, il y a des guerres et des affaires. Le monde entier – l'ensemble de l'univers – n'est qu'une zone infinie de transactions et de petits arrangements entre amis d'un jour et ennemis de toujours où les alliances succèdent aux hostilités. Et où les trahisons succèdent aux alliances qui ouvrent un nouveau cycle d'hostilités... Indéfiniment. Ce que perdent les uns, les autres le gagnent. Ce que les uns gagnent, les autres le perdent. Dans un parfait équilibre général. Et il est peu dire que les rares êtres – les rares partisans de la paix, de l'équité et du partage – dont l'aspiration n'est (et n'a jamais été) ni le gain ni le pouvoir mais l'innocence et l'Amour* se sentent bien démunis et bien désemparés dans ce monde de luttes et de négoce... Il y a chez eux une immense tristesse à vivre en de tels lieux...

* Innocence et Amour qu'ils ne parviennent encore à habiter pleinement...

 

 

En ce 14 juillet 2016, nouvel attentat en nos paisibles contrées. Pas si paisibles en vérité... Un camion, conduit par un partisan aveugle et haineux du terrorisme islamiste (et identitaire), a écrasé de façon volontaire (et abjecte) des centaines de personnes assistant aux réjouissances nationales. Bilan : 84 morts.

La barbarie et la bêtise habitent toujours profondément le cœur des hommes. Et qu'elles s'expriment à travers les gestes ordinaires et quotidiens ou de façon si ostensible, l'horreur est presque toujours au rendez-vous... De ces dernières, les hommes se disent, bien naturellement, outrés. Et elles font, très souvent, naître (de façon compréhensible) la colère, la haine et l'instinct de vengeance... Mais nul n'a vraiment conscience des premières. Elles sont si courantes – et si répandues – que nul ne s'en offusque... Que les hommes laissent leurs enfants écraser des centaines de fourmis par simple jeu ou ennui sans broncher (ou en riant même de ce geste...), qu'eux-mêmes éradiquent des milliards d'insectes à coups de bombes et de traitements insecticides et qu'ils tuent, assassinent, blessent, maltraitent et confinent des milliards d'animaux (chaque année) dans des conditions sordides et insupportables, rares sont ceux qui s'en scandalisent...

Je ne minimise aucunement le drame qui s'est joué aujourd'hui pour des centaines d'individus, leur famille et leur entourage (et mon cœur éprouve de la peine à leur égard et se joint à leurs douleurs...) mais je ne peux passer sous silence l'incroyable hiérarchisation qu'opèrent les hommes dans l'horreur et la barbarie. J'aimerais tant que chacun prenne conscience qu'elles se manifestent partout. Et presque à chaque instant. Et qu'aucune d'entre elles n'a sa place en ce monde...

 

 

A travers les situations, les événements et les circonstances qu'ils offrent (qu'ils nous offrent), la vie et les êtres, le monde et les choses sont nos maîtres. Nos seuls maîtres, en vérité.

Avant que nous nous éveillions à nous-mêmes (à notre nature profonde – à notre nature véritable), ils nous enseignent. Ils ne cessent de nous enseigner, investis, le plus souvent malgré eux, dans leur rôle de maîtres d'apprentissage et de formation.

Et après avoir goûté l'ineffable – et en habitant (un tant soit peu) l'instant et l'impersonnel –, nous les servons avec promptitude et dévouement* comme maîtres souverains et dirigeants... Jamais nous ne cessons – et ne cesserons – d'être à leur écoute. Et à leur service...

Ainsi, quel que soit notre degré de compréhension, la vie et les êtres, le monde et les choses sont – et seront toujours – nos seuls (et uniques) maîtres...

* Autant que possible...

 

 

Instruits-toi et nourris-toi de l'expérience et des enseignements de tes congénères, de tes aînés ou de tes prédécesseurs sur le chemin de la compréhension. Ne t'en prive pas. Et tu peux, bien sûr, t'y livrer tant que tu en ressentiras le besoin. Mais n'oublie pas que « ces instructions » ne te dispenseront jamais de marcher, seul et pas à pas, sur ton propre chemin. Jamais elles ne pourront remplacer tes propres expériences, tes propres découvertes et tes propres avancées. Et elles seules auront, en fin de compte, quelques valeurs dans la progression réelle de la compréhension. Les faits et les circonstances jamais ne cesseront d'éprouver – et de vérifier – la validité de ton parcours spirituel et perceptif. Et n'oublie pas qu'en la matière (comme en toutes choses d'ailleurs – qu'elles relèvent du monde nouménal ou du monde phénoménal...), rien ne sera jamais définitivement acquis. A chaque période de ton existence (et de ton cheminement), puis, de plus en plus fréquemment jusqu'à ce que cela survienne à chaque instant, il te faudra oublier tes avancées et tes certitudes pour repartir à zéro. Avec un regard totalement neuf, vierge et innocent. Avec l'esprit du débutant qui sans même s'en rendre compte deviendra, malgré lui et sans la moindre volonté ou aspiration d'ordre individuel, de plus en plus large et impersonnel, de plus en plus juste et avisé...

 

 

Pénétrer l'esprit du monde – l'esprit des êtres et des choses –, seul l'être en est capable de façon juste et entière. De façon pleine. Porté par l'Amour et l'impersonnel, il n'en usera jamais à des fins égotiques. Il en fera toujours usage de façon avisée et appropriée lorsque les situations l'exigeront. Pour aider le monde – les êtres et les choses. Et les guider vers la vérité.

 

 

Il y a toujours eu chez moi comme un effroi et une réticence à aller vers le monde*. A le fréquenter. Et même à le traverser. Comme si en apercevant quelques représentants de l'espèce humaine, on versait soudain une tonne de plomb dans mon cœur. Et dans mes souliers. Je me sens alors incapable de faire le moindre pas. Et lorsque je ne peux y échapper (oui ! La fuite et l'évitement toujours...), je me faufile entre les silhouettes comme une ombre furtive.

* Le monde humain...

Les bruits, l'agitation, les cris et les gesticulations ont toujours un peu effrayé – et décontenancé – mon âme impressionnable. Mais ma crainte la plus vive est sans doute liée au fait de ne trouver aucune place (aucune place satisfaisante et acceptable) parmi les hommes. Et de ne pouvoir m'abandonner à la futilité ambiante. Comme si mon cœur savait depuis longtemps qu'on ne peut rencontrer personne en ce monde. Et que toute rencontre y est même impossible... Que l'on ne peut être utile à quiconque sur les choses essentielles. Et que nul, non plus, ne vous sera d'aucun secours. En tout cas, pas avant de s'être rencontré soi-même sur l'essentiel...

Il est plus aisé pour moi d'avoir des amis naturels. Et des amis de papier. Ou de rencontrer le monde entre quatre yeux. En entrevue individuelle où chacun a déposé ses masques et son costume et peut livrer à l'Autre – et à cœur ouvert – les nécessités essentielles qui le touchent ou le préoccupent. Lorsque les conditions de la rencontre sont réunies, il est rare qu'elle ne se produise... Lorsque les âmes et les cœurs n'ont plus rien à dissimuler, ils se dévoilent. Et la rencontre a lieu, le temps de l'entrevue, à l'issue de laquelle chacun repart (vers sa solitude) avec le cœur à la fois plus riche et plus ouvert. Plus sensible aux êtres et aux choses. A la vie et à l'Existant.

Mais comment de telles rencontres pourraient-elles avoir lieu dans le monde ? Les costumes, les masques, les groupes, la futilité et les distractions n'en laissent jamais ni la place ni l'occasion... Et je n'ai jamais été – et ne serais sans doute jamais – disposé à me prêter aux déguisements et à la frivolité... Question de nature et de caractère peut-être...

 

 

D'horizon en horizon se dessine la verticalité. Les linéaments de la verticalité. Peu à peu les lignes horizontales s'estompent pour laisser apparaître les premiers frémissements de l'aplomb. Jusqu'au jour où le ciel vous agrippe par les épaules. Et vous redresse. Ensuite votre regard apprend à se tenir debout. Ce qui ne dispense pas les yeux, le cœur et les pas de ramper encorede temps à autre lorsqu'il leur arrive d'oublier la présence du regard ou lorsque les circonstances leur sont (trop) douloureuses...

 

 

Lorsque le cœur s'est dépouillé de la plus grande part de ses désirs (et donc de ses projections), il cesse de se jeter vers l'avant. Et vers l'avenir. Lorsque le regard s'est suffisamment familiarisé avec la verticalité, les ambitions et les intentions s'effacent progressivement. Et le corps se redresse alors naturellement. Cette caractéristique est particulièrement évidente – et probante – lors de la marche. Les pas perdent radicalement leur dimension horizontale. Ils ne sont plus irrésistiblement aspirés vers l'avant. Ils ne sont plus projetés vers un but ou une destination à atteindre. Ils cessent donc de glisser sans ancrage sur le sol. Au contraire, ils y prennent appui – à la verticale du sol –, à la fois de façon légère et ferme avec la colonne et la tête qui se redressent, elles aussi, naturellement vers le ciel...

Comme si le regard et le cœur insufflaient en quelque sorte au corps – et à la matière – leur propre verticalité. Leur propre manière de se tenir droits et debout. Présents simplement à l'instant. Insoucieux de ce qui adviendra l'instant suivant. Effaçant donc l'horizontalité des pas – et de la foulée – pour leur offrir une verticalité incontestable. Et jusque là jamais éprouvée de façon si claire et évidente...

 

 

Celui qui aspire (pour je-ne-sais-quelles obscures ou nécessaires raisons) à connaître son passé – à savoir ce qu'il était – doit se tourner vers le présent. Et non vers ses souvenirs. Et celui qui aspire (pour les mêmes ou d'autres obscures ou nécessaires raisons) à connaître son avenir – à savoir ce qu'il sera – doit, lui aussi, se tourner vers le présent. Et non vers quelques fumeuses projections anticipatives.

Le présent est, en vérité, la seule entité temporelle à ne pas négliger... Il contient à la fois l'instant, l'anamnèse de l'individualité et son devenir. Parce qu'à chaque instant, l'être manifeste tous les signes de son existence (et de son mode de fonctionnement) tels qu'ils sont aujourd'hui, tels qu'ils étaient hier et tels qu'ils seront demain... Et tout le reste (ou l'essentiel de ce qui est advenu, advient et adviendra) en découle presque directement... Voilà pourquoi il convient d'être particulièrement attentif – pleinement et profondément attentif – à ce que nous sommes – et à la façon dont nous fonctionnons – aujourd'hui... car toutes les traces antérieures, actuelles et ultérieures de notre être y sont réunies...

 

 

Le regard impersonnel et le cœur ouvert et sensible – immensément tendre – accueillent le monde. Ses pas, ses gestes, ses paroles et ses bruits. Et assignent le corps et l'esprit (qui appartiennent, eux aussi, au monde) à s'en faire les serviteurs attentifs et diligents. Dans une soumission joyeuse et pleinement acceptée... Et lorsqu'il arrive au cœur et à l'esprit de manifester encore quelques résistances et rebuffades, le regard se penche vers eux avec tendresse pour mettre au jour leurs embarras et leurs obstructions. Il leur offre un éclairage juste et magnanime, respecte leurs exigences et leur permet de se fluidifier – de dissiper et d'effacer leurs embâcles – à leur propre rythme.

 

 

[Donner. Et après ?]

Donner à l'Autre – aux autres – le meilleur de ce que l'on peut offrir. Immédiatement et sans compter. Faire tout son possible – vraiment tout son possible – pour répondre avec diligence et promptitude à sa (ou à leur) demande. Comme si on le faisait pour soi-même. En s'y investissant et en s'y engageant pleinement. Totalement. Soucieux de leur confort et de leur bien-être autant (et peut-être même davantage) que nous le serions des nôtres... Et s'y atteler sans rechigner comme un impératif prioritaire en reléguant ses propres priorités au second plan. Et s'y livrer de toutes ses forces en repoussant même ses limites (limites physiques et psychiques). Peu d'hommes donnent ainsi. Moi, je ne sais faire autrement*... Mais la plupart des hommes aident en dilettante, ne consentant qu'à de très maigres efforts et interrompant leur assistance bien avant d'avoir franchi les premiers confins de l'inconfort, faisant toujours passer leur agrément, leur emploi du temps, leurs désirs, leurs exigences et leurs caprices de façon prioritaire. Et offrant à l'Autre – aux autres – le temps et l'énergie qu'il reste du bout des lèvres. Du bout des doigts... En attendant avec avidité, après avoir médiocrement offert leurs services, que les autres leur manifestent quelques marques d'attention, leur dispensent quelques compensations ou leur accordent quelques récompenses pour les remercier de leurs pauvres gestes...

* Révélant un manque de recul patent – un défaut évident de distanciation – à l'égard de l'Autre comme à son propre endroit...

Dans ces deux façons de donner – presque diamétralement opposées – je ne sais laquelle est la plus juste. Les uns savent s'écouter. Être à l'écoute de leurs possibilités, mesurer leurs dons et tempérer leurs efforts en demeurant, le plus souvent, bien en deçà de leurs capacités à s'investir et à donner... Les autres se livrent tout entier à la demande de l'Autre – des autres – remisant leurs propres désirs et demandes au second rang. Et allant même parfois jusqu'à les nier – ou à les oblitérer. Les uns sont très attentifs à leur propre individualité, ce qui semble juste à certains égards et les autres très attentifs à l'Autre, ce qui semble juste à d'autres égards... Il y a, bien sûr, dans l'attitude des seconds de l'excès, de l'outrance, du sérieux et la nécessité de rendre service (et de faire plaisir) en répondant avec promptitude et de façon aussi pleine et consciencieuse que possible aux demandes des êtres. Et du monde. Cette inclination cacherait-elle un besoin inconscient de reconnaissance – reconnaissance de son sérieux, de sa générosité et de son abnégation (voire même de son sacrifice) ? Ou cela est-il si profondément inscrit en soi que nulle attente – fut-elle inconsciente – n'est nécessaire pour que se manifeste avec force et spontanéité cette attitude d'altruisme (ou, au minimum, de prise en compte de l'altérité)... ? A dire vrai, je n'en sais rien...

 

 

[Scènes de la vie ordinaire]

Tu me fais plaisir. Ça me fait plaisir. Je te fais plaisir. Faire plaisir, quelle étrange expression ! Comme si le plaisir se fabriquait... soulignant ainsi son caractère artificiel. Le plaisir serait-il donc un édifice factice ?

Tu me fais mal. Ça me fait mal. Je te fais mal. Faire mal, quelle horrible expression ! Comme si le mal était toujours intentionnel... Terrifiante volonté...

Œil pour œil, dent pour dent. Baiser pour baiser, caresse pour caresse. La loi du Talion et celle de la réciprocité agréable et bénéfique. Jamais nous ne sortons de l'échange. Du don et du contre don. Bilatéralisme positif ou négatif qui tire sa source de l'identification égotique, incapable de sortir de son cercle étroit. Et qui emprisonne l'Amour. L'Amour captif de l'échange. Faux amour en vérité dont les baisers et les caresses ne trompent que les âmes naïves – et qui sont bien vite percés à jour lorsqu'ils se transforment en coups et en morsures. Combien de couples se séparent-ils ? Combien d'amitiés explosent-elles ? Combien de mariages s'achèvent-ils en divorce ? Combien de coups et de baisers, combien de morsures et de caresses chacun aura-t-il reçu et aura-t-il donné au cours de son existence ? Comme si la vie des hommes n'était (presque) qu'une longue liste de gestes et de paroles pour faire plaisir et pour faire mal. Qu'une longue suite de baisers, de caresses, de coups et de morsures...

Et en vivant en société – et dans la compagnie des hommes –, nous passons notre vie dans une indifférence et une insensibilité à l'Autre quasi générales, interrompues par quelques accolades et une succession de blessures que nous infligeons et recevons. Ah ! Que de gestes gauches et malhabiles dans cet Amour qui se cherche. Et qui ne parvient à se trouver. Tant de maladresse dans notre impétueux et irrépressible besoin d'aimer et d'être aimé... Symbolisant (presque) à lui seul le tragi-comique de l'existence (de notre existence). Et du monde dans lequel nous ne passons que quelques brèves décades...

 

 

Happés par le cours des choses et la présence des êtres – leurs appels, leur demandes, leurs sollicitations et leurs exigences, nous essayons de prendre en compte leurs aspirations et faisons notre possible pour composer avec leurs intérêts. Et ces préoccupations – et les soucis qu'elles font naître – nous font presque toujours oublier d'être. De contempler la vie et le monde (les êtres et les choses). De les sentir et de les goûter avec profondeur et intensité. Comme s'ils nous obligeaient à survoler l'existence – et le monde. Et à les parcourir avec superficialité. Comme si la nature même du réel et l'inclination naturelle de la perception à la saisie, à l'absorption, à la restriction et à la contraction nous empêchaient en quelque sorte de vivre dans le regard impersonnel...

Comme si nous occuper – et nous préoccuper – de façon (trop) exclusive des êtres et des choses nous éloignaient inéluctablement de nous-mêmes. De notre nature réelle et profonde. Voilà pourquoi il convient de ne pas se laisser distraire et absorber à tout propos par leur compagnie. Et qu'il nous faut, quels que soient les événements, maintenir notre attention au niveau du cœur et du regard...

Mon incapacité (ma grande incapacité) à vivre dans le monde – et en compagnie des autres – révèle sans aucun doute, outre quelques attentes à l'égard de la tranquillité (phénoménale) et quelques exigences à l'égard de mon entourage, mon surinvestissement et ma trop grande implication à l'égard du réel, du monde, de la vie, des êtres et des choses. Un manque de distance évident. Je me jette à corps perdu sur le moindre de leurs mouvements, le moindre de leurs gestes et la moindre de leurs paroles. Comme s'ils constituaient un aspect fondamental et essentiel de l'existence – presque une question de vie et de mort... Les recevant pleinement, les analysant et essayant d'y répondre avec promptitude et efficacité ou, selon les cas, de me dégager des embarras qu'ils pourraient occasionner... Et cette attitude atteste de mon impossibilité à conserver, en présence des autres – et du monde –, un regard impersonnel neutre et non impliqué (sur les plans cognitif, émotionnel, sentimental et existentiel...) et un cœur large, ouvert, aimant et bienveillant en mesure d'accueillir avec profondeur, recul et Amour ce qui advient. De recevoir sans attente ni exigence, la vie, les êtres, le monde et les choses tels qu'ils surgissent et se manifestent...

 

 

Oblats séculiers de la conscience. Et frères de la communauté énergétique. Qui en ce monde peut échapper à cette appartenance ? Quel être peut s'exclure de ce vaste aréopage ? Nul, bien sûr... Mais les hommes préfèrent – et ont un goût bien plus prononcé pour – les petites assemblées. Les cercles restreints (et étriqués). Les sociétés particulières aux caractéristiques et singularités ordinairement humaines : amicales de la pétanque du village, confréries des joueurs de belote ou des fumeurs de pipe, communautés des budokas, des fonctionnaires de police ou des joggers du dimanche etc etc. L'universel dans le particularisme. L'infini dans la restriction. L'unité dans la division. Ainsi sont les hommes – et est l'esprit des hommes. Et ainsi s'amuse (avec eux – et avec nous) la conscience...

 

 

En définitive, on n'agit que pour soi (pour soi-même). Et l'on ne parle qu'à soi (qu'à soi-même). Que l'on en ait conscience ou non... Que l'on s'inscrive dans une perspective totalement, partiellement ou aucunement égotique... Que l'on ait le sentiment de faire les choses pour sa propre personne, pour les autres, au nom d'une cause, selon les exigences situationnelles ou pour je-ne-sais-quelle-autre raison personnelle ou impersonnelle, c'est toujours la conscience qui, à travers chaque être, s'exprime et est vue – et entendue – par elle même. Toujours la conscience qui se manifeste dans ses expressions et leur écoute quels que soient les êtres et les situations concernés...

 

 

Lorsque les soucis et les préoccupations envahissent l'esprit – et le regard –, ils sont absorbés par l'attention perceptive qui leur octroie une place centrale (et qui leur offre parfois l'occasion de se déployer dans la totalité de l'espace de perception). Et cette absorption évince tous les autres objets du monde – êtres et choses. Cette attention sélective se révèle souvent nécessaire en cas d'urgence situationnelle lorsque l'être – et le corps – se trouvent par exemple confrontés à un danger immédiat en leur permettant, grâce à ce point de focal, de leur offrir toutes les chances d'y faire face ou d'y échapper (selon la nature de l'être et du danger). Mais elle se révèle éminemment trop restrictive pour aborder l'existence en général et la vie quotidienne en particulier... Cette attention limitée, restrictive, absorbée et centrée est d'un piètre secours pour vivre de façon ouverte, large et détendue. Elle constitue même une sorte d'aliénation. Un obstacle rédhibitoire à la paix, à la joie et à l'infini du cœur.

 

 

[Une (bien) gentille lapalissade...]

Plus les êtres sont nombreux, plus il y a d'interactions et de mouvements. Plus il y a d'interactions et de mouvements, plus il y a d'agitation et de bruits. Plus il y a d'agitation et de bruits, plus l'espace de perception est envahi. Plus l'espace de perception est envahi, plus le psychisme sature. Plus le psychisme sature, plus la tranquillité d'esprit s'efface. Conclusion (évidente) : il est extrêmement difficile de rester tranquille – et de conserver la paix du cœur – en présence de nombreux êtres.

 

 

Le monde – le monde naturelsélectionne les êtres et leur attribue une place (en son sein) en fonction de ce qu'ils sont – de ce qu'ils font et sont capables de faire. A ces critères, la société humaine en ajoute un supplémentaire qui devient de plus en plus essentiel et déterminant en cette ère d'apparence et de superficialité où l'image prime magistralement sur le réel (sur l'être, les compétences et le savoir-faire) : ce qu'ils représentent aux yeux du monde...

 

 

En ce monde, les êtres et les choses apparaissent, s'agrippent, se collent et s'assemblent puis se détachent, se défont, se désunissent et disparaissent. Avant que ne surgisse un nouveau cycle d'apparition et d'agrégation suivi d'un autre cycle d'abandon et d'effacement. Et ainsi indéfiniment.

 

 

[Donner. Et après ? (suite)]

Dans cette incroyable promptitude à répondre pleinement aux demandes de l'Autre – des autres –, le sentiment (inepte et illusoire) de responsabilité joue, je crois, un rôle essentiel. Comme si nous nous sentions (presque entièrement) responsables de leur bien-être. Et de leur mal-être. Des agréments et des désagréments de leur existence. Comme si nous étions induits en erreur par une perception encore quelque peu égocentrique et autocentrée... Ce sentiment de responsabilité s'avère non seulement exagéré mais aussi erroné puisque nous ne sommes, en réalité, qu'un élément parmi une infinité d'autres (et un élément parfois même totalement secondaire ou dérisoire) de leur environnement et de leur existence. Mais sans en avoir, le plus souvent, conscience, nous sommes victimes, en quelque sorte, d'une incroyable distorsion perceptive mâtinée d'une forme d'égocentrisme et d'altruisme entremêlés qui nous invite à penser que nous sommes la clé de voûte ou l'élément central qui pourrait jouer en faveur de leur bien-être (de leur confort, de leur satisfaction ou de leur compréhension) et que notre présence – et notre intervention – seront en mesure d'atténuer leur mal-être (leur inconfort, leur insatisfaction ou leur ignorance) si nous répondons de façon pleine à leurs demandes. Et ce quelle que soit la sphère de l'existence concernée...

Dans cet élan d'altruisme, se manifestent aussi sûrement d'autres points essentiels : en premier lieu, notre incapacité à dire non. Ne pas répondre aux demandes de l'Autre – des autres – nous mettrait au supplice et engendrerait chez nous un sentiment d'inconfort et de culpabilité très conséquent qui provoquerait un désagrément bien plus fort – et bien plus redouté – que les désavantages (pourtant souvent nombreux) à répondre favorablement aux demandes et aux sollicitations d'autrui. Ensuite il semble évident que cette promptitude à satisfaire les désideratas du monde est une projection inconsciente de notre propre incapacité à éprouver la frustration – et de notre aspiration à répondre à nos propres désirs de façon complète et dans les plus brefs délais. Enfin, nous ne pouvons passer sous silence un troisième élément primordial : il y a – et on éprouve toujours – une grande joie – une joie immense – à voir l'Autre heureux – et satisfait – en particulier si nous avons le sentiment illusoire d'en être à l'origine... révélant ainsi un entremêlement quasiment inextricable d'égotisme et d'altruisme, de personnel et d'impersonnel...

Voilà sans doute pourquoi nous ne pouvons décliner la moindre demande. Voilà sans doute pourquoi nous ne pouvons faire passer nos propres besoins et désirs avant ceux des autres. Voilà sans doute pourquoi nous ne pouvons pas ne pas offrir aux autres le meilleur de ce que nous pouvons leur donner. Voilà sans doute pourquoi nous ne pouvons les faire attendre – ni d'ailleurs les importuner de quelque façon que ce soit... Lorsque l'on nous sollicite ou que l'on nous demande un service ou une aide, nous y répondons toujours. Et toujours de façon totale et prioritaire...

Il y a dans cette attitude une très forte exigence à notre égard comme dans la façon de répondre aux besoins de l'Autre. Et il n'est pas improbable que cette manière d'être relève d'une haute forme de spiritualité (et de conscience impersonnelle) amoindrie – et corrompue – cependant par une certaine attente de réciprocité puisqu'il n'est pas rare que nous exigions de l'Autre, lorsque nous sollicitons (qu'il nous arrive de solliciter) une aide ou un soutien quelconque, qu'il y réponde avec la même promptitude. Avec le même sérieux. Et avec la même rigueur. Ce qui est très rarement le cas...

Et cette absence de réciprocité, le fait d'offrir bien plus que l'on est sans doute, en vérité, capable de donner, l'occultation de nos propres besoins et désirs sans compter les abus fréquents des êtres à bénéficier de nos largesses qui nous sollicitent encore et toujours sans la moindre remise en question ni la moindre règle éthique (on connaît fort bien l'opportunisme des êtres vivants...) engendrent non seulement des tensions mais aussi, très souvent, une assez vive saturation. Et un certain seuil franchi, on explose... vitupérant à la ronde et blâmant le monde pour ses sempiternels caprices et exigences, pestant avec virulence contre l'incapacité des êtres à se donner et à offrir, à leur tour, le peu que l'on exigeou que l'on réclame...

 

 

J'ai toujours vécu avec un incroyable degré d'exigence à mon égard. Mais aussi, bien sûr, à l'égard des êtres, de la vie et du monde. Avec un nombre considérable d'attentes et d'espoirs. Mais aussi de tensions (et de colère) lorsque le réel n'était pas à la hauteur de mes exigences... Et le réel se montre, bien sûr, très rarement à la hauteur de nos exigences... Et aujourd'hui encore, je ne sais que faire de ces requêtes, de ces attentes, de ces tensions et de cette colère... Les constater – et les reconnaître – est sans doute le premier pas... Mais j'ignore ce que seront les suivants. Ni même d'ailleurs s'il m'appartient, à titre personnel, d'y remédier. De les accepter. Ou de les effacer. Je crois qu'il convient de laisser les êtres, la vie et le monde œuvrer à leur érosion progressive. Ou à leur éradication soudaine. Et de laisser le cheminement en soi œuvrer à leur totale et parfaite acceptation...

Certaines postures intérieures et certaines attitudes extérieures semblent si profondément ancrées en nous que l'on se demande s'il sera, un jour, possible de les voir disparaître. Et celles que je viens d'exposer dans cet opuscule (et dans l'opuscule précédent) me paraissent parfois inébranlables. Quasiment indéboulonnables... Je sais – et je sens – qu'elles entravent la paix et la joie dont j'étais familier en vivant dans la solitude (en vivant en solitude). Et en dépit de quelques progrès, les êtres – et le monde – m'apparaissent toujours aujourd'hui comme des obstacles à la tranquillité du cœur. Mais en vérité, mon cœur n'est sans doute pas encore totalement en paix. Voilà pourquoi les êtres – et le monde – continuent de le perturber. Et de le déranger... J'oublie que les êtres – et le monde – agissent toujours comme des validateurs de notre progression perceptive et spirituelle. Et comme de rigoureux et implacables maître d'apprentissage...

Ah ! Mon Dieu ! On n'en finit donc jamais d'apprendre, de se désencombrer, de se vider et de se purifier ! Et de remettre inlassablement – et indéfiniment – son ouvrage sur le métier ! Ah ! Qu'il est difficile parfois le labeur de l'homme au prise avec la science, le travail et la pratique de l'être...

 

 

Partout les rires. Les mêmes rires. Partout les pleurs. Les mêmes pleurs. Partout la gaieté et l'enthousiasme. La même gaieté et le même enthousiasme. Partout les épreuves et les malheurs. Les mêmes épreuves et les mêmes malheurs. Partout le même spectacle des hommes dont le cœur tourne – et se colore – au gré des événements et des histoires...

 

 

Le cœur sensible et à vif sous la colère...

 

 

Certaines phases du cheminement spirituel ressemblent à des régressions. Et mettent à jour une kyrielle d'encombrements et d'attitudes que l'on croyait éteints, effacés ou éradiqués. Au cours de certaines circonstances, ils ressurgissent. Mais au fil de nos avancées perceptives, ces caractéristiques et ces traits de caractères sont peut-être accueillis avec moins de réticence... Peut-être que le cœur est de plus en plus disposé à recevoir nos désillusions, nos frustrations, notre colère et notre sentiment d'échec... Peut-être est-il plus enclin à accepter les parts les plus sombres, les parts les plus détestables et les plus inquiétantes de notre personnalité ? Peut-être... Oui, peut-être après tout...

Je sens néanmoins qu'une part en moi (ou une part de mon âme, qui sait ?) qui éprouve une sorte de manque de confiance ontologique renforcée en partie par ma solitude, mon isolement, mon ostracisation du monde et ma progression spirituelle d'autodidacte sans maître, sans communauté, sans repère ni référence couplée à un seuil homéostatique naturel très bas peu propice à essuyer les contrariétés et les frustrations rencontre de grandes difficultés à vivre ce qu'elle considère comme un échec. Sans doute parce que cette part appréhende encore la vie – et le cheminement spirituel – de façon bien trop projective et linéaire...

Ce constat nous invite comme à l'accoutumée (et comme toujours) à accueillir ce qui est là. Et ce qui se manifeste. L'ensemble des phénomènes, des mouvements et des manifestations quels que soient les habits qu'ils semblent revêtir ; qu'ils prennent ceux de la vie, ceux du monde, ceux des autres ou de nous-mêmes...

Ah ! Quel âpre labeur ! Et quelle rude besogne ! Mais ce travail de l'être est incontournable. Il constitue la seule issue possible. Le seul salut possible pour le cœur, l'âme et le regard. Mais aussi pour le corps, l'esprit, la vie et le monde...

 

 

Dans toute discipline – comme dans toute matière – et en toute chose en définitive –, ne pas imiter. Ne jamais imiter. Mais pénétrer l'esprit. On pénètre l'esprit en pratiquant. Et en ressentant profondément. C'est l'invisible sous le visible qu'il convient de connaître. Et de vivre.

 

 

Le monde comme aire de jeu, de séduction et de plaisirs. Ah ! Misérables hommes... Quelle médiocre et dérisoire façon d'échapper à l'ennui, à la solitude et à l'insipidité de leur existence. A l'insondable tristesse et à la pathétique platitude de leur être...

 

 

L'immaturité des hommes me rend à la fois inconsolable et fort irritable. Devant de tels spectacles, comment la part la plus immature de notre être ne pourrait-elle pas être triste et en colère ?

 

 

L'essentiel des hommes – leurs agissements, leurs postures et leurs attitudes – me navrent. Créant un mouvement naturel de rejet, d'effroi et d'incompréhension. Et seule une infime partie de l'humanité me touche profondément. Et m'émeut jusqu'aux larmes. Créant un élan naturel de sympathie et de tendresse.

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Les mystères de l'existence (personnelle). Et les étranges et ambigus sentiments de l'amour. L'aspiration inquiète à vivre sa vie et la frayeur de passer à côté. L'indécision et l'incertitude de tout. La terreur d'exister et l'angoisse de la mort. 

Cette étrange sensibilité du cœur (égotique) empli d'émotions et de sentiments entremêlés et contradictoires où la vérité et le mensonge, le bien et le mal, le courage et la lâcheté, l'Amour et l'égoïsme s'affrontent, s'entrecroisent, s'emmêlent, s'interpénètrent, se cachent et se dissolvent les uns dans les autres.

Et cet impénitent et éternel besoin d'amour. Intolérable. Inoxydable. Aimer et être aimé, que cela peut-il donc signifier pour le cœur égotique ? Un peu de compagnie pour entourer sa solitude. Un peu d'authenticité dans les sentiments pour éprouver une forme de profondeur. La coïncidence des attentes, des représentations et de l'image renvoyée (bilatéralement). Un besoin de contrôle, de pouvoir et de réconfort. Un besoin de liberté et d'innocence. L'implacable ambivalence de tout. Se balançant sans cesse entre les joies et les peines. Entre la liberté et la détention...

En définitive, nous ne sommes personne. Qu'un amas réactif et inextricable de ressentis, d'apprentissages, de conditionnements, d'émotions, de sentiments et de pensées animé par la peur, l'attente et le désir et voué aux élans et aux résistances qui gesticule dans l'implacable réalité du réel, qui n'est, lui-même, que l'agglomération de tous ces amas. Empêtré jusqu'à l'os – jusqu'à la moelle – dans la relativité des phénomènes. Corps et esprit, pieds et poings liés. Prisonnier d'un nœud infini et insoluble...

 

 

A côté de la folie, nous nous tenons avant qu'elle ne creuse son antre au dedans. Dévorant l'esprit. Se déversant pernicieusement dans le cœur. L'envahissant. L'inondant de son poison inodore, salvifique et scélérat. Nous faisant oublier jusqu'aux plus infimes résidus de notre humanité. Ni bête ni homme. Ni Diable ni Dieu. Une chaîne de liens. Une carapace transparente sur une chair inexistante. Une bouteille sans cloison. Sans contenant ni contenu. Un mirage peut-être. Un hologramme. Une image sans matière. Une matière sans substance. Nous ne sommes rien ni personne. Et nous n'en avons pas même la certitude. Ignorance complète. Méconnaissance générale d'une identité mouvante, fuyante, amalgamée. Inexistante sans doute... Sans épaisseur malgré la densité du cœur et la présence du regard. L'instant comme seul horizon qui s'efface. Avant on ne sait pas. Après n'existe pas. Présent soluble à lui-même. Inconsistance de tout. Présence souveraine. Profonde. Intense. Peut-être... Qui sait ? Avant l'effacement du monde. Avant l'effacement de tout. Et leur rejaillissement. Dans un cycle éternel – dans un cycle infini... JE SUIS. Mais nul n'en aura jamais la preuve. Ni la certitude. Entre-deux permanent et instable entre tous les abîmes où les yeux, les corps et les pas glissent – et dans lesquels ils tombent – sans jamais se fracasser ni pouvoir trouver la moindre paroi. Le moindre appui ni le moindre fond. Quelle terrifiante, merveilleuse et énigmatique existence... Pas totalement fou ni pleinement lucide. Qui sait ce que nous sommes en vérité ? Rien. Ni personne. Le silence toujours. Le silence magnifique. Le silence effrayant qui nous attend. Et qui nous sauve – et qui nous sauvera toujours – de cette débâcle sans fin...

 

 

Lorsque l'on perd pied – que les pas du cœur et de l'esprit perdent tout appui –, la vérité se rapproche. Elle s'enfonce en nous plus profondément. Jusqu'au jour peut-être – jusqu'au jour sans doute – où elle s'y installera définitivement. Lorsque les lieux auront été complètement vidés – et qu'ils seront capables à chaque instant de faire place nette, elle y élira domicile pour rejaillir sur les pas du corps quotidiens. Ceux que nous posons sur la terre parmi les êtres du monde. Le jour où tous les pas – ceux du cœur et de l'esprit comme ceux du corps – perdront leurs appuis – tout repère et toute référence – la vérité nous habitera tout entier. Définitivement... même si, je suis presque certain que « définitivement » est un terme impropre – foncièrement impropre – pour aborder – et tenter de circonscrire – la vérité toujours insaisissable. Et relater sa réalité vécue...

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En ce bas-monde(1), tout – absolument tout – n'est qu'échanges, interactions, pénétrations et interpénétrations. Et tout n'est qu'affaire de distance et de proximité, de contenus, de quantités échangées, interagissantes, pénétrantes et interpénétrantes et de la puissance(2) de leurs mouvements. Aellesseules, ces caractéristiques dessinent l'ensemble de la palette des possibles. Et étant donné l'incroyable capacité créatrice de l'Existant et l'extraordinaire diversité qui en résulte, cette palette recèle un potentiel de combinaisons infinies... dont les évolutions retracent d'une façon parfaite l'histoire du monde (puisqu'elles le constituent)...

(1) Dans le monde phénoménal.

(2) Avec force ou douceur. Avec célérité ou lenteur...

 

 

Le lent et progressif délitement de l'ipséité... Les nébuleux souvenirs de ce que l'on a vécu – et de ce que l'on était. Les rêves brumeux des histoires anciennes. Bribes du passé sans importance. Sans la moindre importance...

Se tenir vierge dans le présent, sans même savoir ce que l'on est... Comment pourrait-on dès lors accorder le moindre intérêt à ce qui fut – et qui ne sera jamais plus*...

* Sauf ce qui subsiste encore dans ce que l'on croit être...

 

 

La mystérieuse identité de l'homme – la mystérieuse identité de l'être – que l'humanité cherche de ses pas aveugles. Et dont le visage est si proche qu'il glisse sur tous les yeux fébriles. Et dont l'invisibilité échappe à toutes les mains tendues. Monde borgne courant après les nuages – et d'étranges songes – poussés par les vents hilares. Pourquoi les hommes n'ont-ils donc pas l'idée d'offrir leur cœur aux bourrasques pour déblayer leur terre de ses édifices hideux et de ses monuments prétentieux et se remplir du vide qu'ils pressentent ? Pourquoi les hommes n'ont-ils donc pas l'idée de s'asseoir sur leur séant et d'attendre, sans impatience, la vérité – en la laissant s'approcher à pas lents ? Et toutes les énigmes seraient aussitôt résolues. Percer ce mystère originel n'empêcherait sans doute pas la course folle du monde, les incessants tournoiements des hommes, leurs sempiternels atermoiements, leurs savantes arabesques et leurs gesticulations mécaniques d'automates stupides mais leur ôterait cette gravité déconcertante, cette pesanteur de pachydermes moroses qui les confine à une danse lente et frénétique – à une danse triste et inquiète – autour d'eux-mêmes. Les yeux et les cœurs enfin ouverts au mystère – enfin dessillés – revêtiraient alors la robe légère et profonde de l'être...

 

 

D'autres mots viennent pour dire le silence. Et sous cette terre étrangère souffle une brise inconnue. Un oxygène neuf. Jamais né. Que les murs disloqués laissent à présent s'échapper. Et cette respiration offre au cœur une nouvelle vie. Une vie si ancienne que nul ne sait d'où elle vient. Ni qui l'a enfantée. Et dont nul ne pourrait se souvenir de son origine. Une vie sans stigmate. Une vie sans blessure. Et sans espoir. Une vie fraîche. Eternellement fraîche que seul le cœur peut recevoir. Et au sein duquel elle s'épanouira pour mourir aussitôt. Et qui, peu après, repartira ailleurs. Capable de visiter en un instant mille contrées et de les délaisser l'instant suivant pour les préparer à la mort. Et au renouveau. A la renaissance et à l'effacement perpétuels. Et cette vie nouvelle et ces lieux moribonds perdureront ainsi jusqu'à l'impossible fin des temps. Ce souffle qui traverse le monde, qui l'anime de son passage et l'endeuille de son départ ne peut mourir. Le regard en est le témoin privilégié. Et l'amant solitaire – l'amant exclusif – qui le guide de sa main discrète. Les hommes l'appellent Dieu mais le regard se moque bien de savoir comment on l'appelle. Il n'a d’yeux que pour le souffle puissant – et fuyant à grandes enjambées sur le monde, priant en silence pour que les êtres – toutes les formes tribales et indigènes – le reconnaissent et le rejoignent dans la célébration du souffle. Et les noces permanentes de la terre et du regard.

Le poème n'est qu'une excroissance de ce souffle. Qu'une invitation à cette célébration. Et à ces noces. Mais le silence – le silence triomphant – est son assise. Sa demeure – son unique demeure – d'où il contemple le monde qui fait danser – et virevolter – les êtres au rythme des vents que la terre fait naître dans ses plaines.

Et l'on s'en va seul sur ses chemins. Rejoindre la grande solitude. Avec l'éclatante diversité du monde dans son cœur pour célébrer l'union avec la vie – avec toute la vie – et chanter les louanges de tous les édifices de la terre.

 

 

Dans l'embarras du cœur se dissimule l'envol. Le chant des oiseaux est l'appel. Et les hommes s'enferrent à leurs rêves. Ils ne savent entendre le silence. Ses incessantes invitations. L'espérance s'attache à leurs gestes. Et les maintient captifs. Incarcérant l'âme. Lui ôtant ses ailes. La privant du souffle qui l'envolerait vers la présence. Auprès du regard éternel. Rivant leurs pas à l'avenir. Et reléguant l'union aux lendemains sombres où ils pourront enfin écouter leurs plaintes et leurs espoirs. Les effacer d'un geste sans peur. Et recouvrir le rien qui les habite – et les anime – du silence inaugural.

 

 

De ce Bien invisible qui nous est si proche, il faut déterrer la clé transparente. Jamais ne la chercher ailleurs qu'en soi-même. Elle pend mystérieusement dans les tréfonds de notre être. Ne pas essayer de la saisir. La laisser nous envahir. Lorsque son expression sera totale, elle deviendra le monde entier. Il sera alors inutile de la ramasser. Elle s'offrira – et nous éblouira – de sa lumière. Et nous l'honorerons de notre sagesse silencieuse. De notre présence claire et immobile. De notre présence non saisissante. Et nous ouvrirons, grâce à elle, toutes les portes de l'inconnu.

Ce qui est dans l'ombre s'éclairera. Illumination des ténèbres. De toutes les ténèbres. Mettant à jour l'étincelance du noir. Frappés par le soudain éclat du monde. Lumière non frémissante. Non agissante. Ni gémissante, bien sûr. Lumière silencieuse. Lumière immobile. Lumière invisible. Ouvrant le regard à la vision de l'ineffable. Faisant scintiller toutes les parcelles du visible jusque dans ses plus obscurs recoins.

 

 

Dans le délire glabre des moissons s’ingénient les hommes. Porteurs de paille dont les poutres sont délaissées. Abandonnées sur les chemins d'abondance pour de maigres récoltes...

 

 

Le feu s'insinue à travers nos nuées. Et nous troquons le brasier – l'indicible brasier – pour de minuscules feux follets. Et dans la fumée épaisse et aveuglante, nous suffoquons. Pleurant le grand incendie du ciel – et du monde – qui n'aura pas lieu. Remisé peut-être au jour du grand départ...

Et dans cet envol – ce possible envol – brumeux, des bruits d'ailes affolées rabattront leurs jumelles vers la terre où elles sont nées. Vers la terre que le ciel a vu naître. Holocauste organisé les poussant vers le trou que les pioches et les pelles ont creusé pour elles. A leur injuste intention. Et que l'on refermera d'un grand couvercle opaque et sombre. Obstruant ainsi tout recours au ciel où elles auraient, sans doute, aimé s'ébattre. Et devenir libres. Mais on ne fuit pas ainsi la terre, âmes apeurées ! Il vous faudra mille fois affronter la mort ! Et lorsque les trous auront disparu de la plaine – et que soufflera le vent puissant qui déblayera vos chaînes –, le ciel, soyez-en sûres, vous ouvrira ses portes...

En l'instant suprême, ne priez pas ! Regardez-vous périr ! Ecoutez s'amenuiser le souffle ! Prêtez l'oreille au dernier râle ! Et embrassez l'ultime soupir ! Dieu se tiendra en contre-bas. Au creux des derniers soubresauts du corps. A l'exacte jointure de la vie et de la mort. Ô âmes, vous qui n'avez su sentir sa présence du vivant de la chair, sachez qu'il était là pourtant à chaque instant des jours, veillant sur vous tout au long de votre longue nuit. Attendant sans impatience le baiser que vous n'avez pu lui offrir. A présent, il vous attendra dans l'étroit passage de la mort. Et si d'aventure, âmes sommeillantes, vous ne pouviez lui tendre votre visage, il patientera encore, près de vous, sur votre chemin nouveau...

 

 

Une mort sucrée s'installera à nos côtés. Sur la plage déserte des pensées. Mort surnaturelle du vivant où le monde s'effacera. Et dont les mains porteront Dieu sur son pinacle de sable. Les bras ouverts à l'horizon. La tête rieuse embrassant les lèvres tristes des hommes. Et dans le cœur un bouquet de roses sauvages pourra éclore. Répondant à l'appel tendre surpris dans le lit de la mort. Comme envoûtés par les charmes de l'invisible enfin découvert...

Et le monde – si sinistre et si merveilleux – s'endormira sous le regard bienveillant.

Ah ! geint une voix plaintive, que l'on aimerait éprouver une telle tendresse pour le monde lorsqu'il braille, mord et gesticule... Oui, dit le ciel, voilà un bel et âpre exercice auquel tu seras bientôt convié...

 

 

Tous les visages du monde – toutes les figures de l'humanité –, tous les cœurs vivants – et vibrants – et tous les corps fragiles ne constituent, en vérité, qu'une seule matière – et qu'un seul (et même) regard – fragmentés. Comme démultipliés à l'infini. Ah ! Quel étrange sentiment de sentir – et d'apercevoir – cette unité éparpillée en tant d'infimes et solides éclats...

 

 

La bestialité humaine si commune. Si ordinaire. Héritage ancestral de la terre. Et le cœur, don du ciel et allié du regard, encore si immature mais dont les frémissements – les frémissements de conscience – attestent avec évidence (avec tant d'évidence) son potentiel infini. Comme de la glaise sauvage façonnée par les souffles lents de la terre et la main délicate de Dieu qui s'éveille, peu à peu, à la sensibilité et à l'interrogation...

 

 

L'extérieur et l'intériorité (avec leurs extensions*) restreints et étriqués – les frontières dérisoires et les murs indigents érigés par les hommes – pulvérisés par l'infini...

* Les projections...

 

 

Présence sans aucune contrariété. Jamais, puisque sans identification, sans attente, sans élan ni espoir. Les éventuels ressentis corporels et énergétiques douloureux*, les expériences et les circonstances porteuses de souffrance* avec leur lot d'émotions inconfortables ainsi que les éventuelles actions enjointes au corps et à l'esprit par les exigences situationnelles laissent le regard totalement indemne si ce dernier est pleinement habité – lorsque l'être est capable de s'inscrire dans cet espace de perception d'arrière-plan sans répondre – ni se prêter – à l'invitation identificatoire opiniâtre et forcenée de l'esprit...

* Eprouvés-(ée) par l'esprit...

Quant à l'esprit (au psychisme), contrairement à la présence-regard, il est presque toujours en proie à la contrariété. Au prise avec les ressentis douloureux, les expériences et les circonstances porteuses de souffrance et leur lot d'émotions inconfortables, avec les peurs, les attentes, les désirs, les élans et les espoirs sans cesse entravés ou contrecarrés par le réel : la vie, les êtres, le monde, les choses et les événements...

Et nul ne saurait prétendre qu'il est aisé de délaisser l'esprit pour le regard. D'abandonner l'espace de perception d'avant-plan identifié à l'esprit et au corps pour l'espace de perception d'arrière-plan impersonnel et neutre. En particulier lorsque les événements et les contenus perceptifs sollicitent, malmènent ou envahissent le corps et le psychisme...

 

*

 

Que faut-il pour être vivant ? De quoi avons-nous réellement besoin ? Être en vie, répondraient certains. Sans doute les plus conciliants – et les moins exigeants. Mais qui pourrait se résoudre à cette indigence ? Peut-être les fous, les sages et les animaux (à deux et quatre pattes)... Les autres – l'essentiel de l'humanité – répondraient : du pain, des vêtements, un toit, un travail et une famille. Et les plus capricieux ajouteraient : des plaisirs, du confort, des loisirs, des amis, des amours, de l'agrément et des voyages. Et une poignée rétorquerait : oui, voilà pour les nécessités auxquelles il convient d'ajouter du sens, des questionnements, des interrogations, des idées et des réflexions. Et quelques rares spécimens s'accorderaient à dire : Oui ! Très bien ! Mais inutile de s'attarder sur ce préambule. Occupons-nous en comme d'une simple formalité. Et a minima. Et exigeons plutôt la vérité sur la vie, le monde et nous-mêmes. Exigeons Dieu, la sagesse et l'Absolu. Et quelques rares fous inspirés s'y attelleraient leur vie durant, délaissant les préoccupations habituelles des hommes pour apprendre à devenir pleinement vivants...

Ah ! Quelle âpre tâche ! Si nécessaire. Et si naturelle...

 

 

L'esprit aspire à la tranquillité et au confort. Et le regard octroie la paix et la joie*. Mais ce présent ne peut être offert qu'à ceux qui n'ont craint d'affronter – et de se laisser submerger par – la plus grande intranquillité et le plus extrême inconfort...

* Jamais définitivement, bien sûr... Mais instant après instant pourvu que l'on sache, à chaque instant, habiter pleinement (ou,au moins, partiellement) le regard...

 

 

En dépit de leur nervosité, de leur stress et de leur anxiété, les hommes (dans leur ensemble) vivent plutôt de façon tranquille. Lorsqu'ils ne sont pas absorbés par leur travail ou les contingences du quotidien, ils se posent en un lieu agréable et confortable pour se reposer, faire la sieste ou se divertir. Ils s'adonnent au farniente, rêvent, baillent aux corneilles et trompent leur ennui (plus ou moins bien assumé) en s'investissant tranquillement dans leurs petites lubies et leurs petites manies...

Moi, je n'y parviens pas. Jamais je n'y suis parvenu. Et même avec la plus grande volonté, je ne pourrais m'y résoudre. Un souffle mystérieux et puissant m'a toujours habité qui m'oblige, presque à chaque instant, à m'adonner à la profondeur et à l'intensité... poussé et guidé par une aspiration continue – et inépuisable – à ressentir avec intensité et profondeur ce que l'on pourrait appeler la vraie vieintense et profonde... Rivé de façon permanente au labeur, à l'exercice et à l'effort avec l'énergie chevillée au corps et une pensée gesticulante toujours encline à s'immiscer partout et dans toutes les profondeurs... Avec un esprit irritable et exigeant, qui se courrouce à la moindre contrariété (et Dieu sait si elles sont nombreuses en cette vie...), inquiet – et même affolé – dès que l'on s'écarte de la profondeur et de l'intensité, de la métaphysique et de la spiritualité vécues, et qui n'a de cesse de vouloir les retrouver dans les plus brefs délais si d'aventure elles venaient à s'éloigner... Animé par cette exigence peu commune, par quelques attentes égotiques et l'aspiration à un degré de conscience (sans doute plus large, plus fin et plus profond que celui que l'on prête ordinairement aux hommes) qui l'invite à ne blesser(1) personne – pas le moindre insecte, pas la moindre plante et donc, a fortiori, tous les autres – et à prendre en considération toutes leurs sollicitations, toutes leurs attentes et leur bien-être, cette existence s'avère souvent – très souvent – un exercice éprouvant et épuisant(2). Plongé en permanence dans cette mission jamais achevée. Attaché à ce sacerdoce incessant – et réellement sans fin. Happé dans ce cycle infernal et récurrent, je ne peux m'adonner à la tranquillité coutumière des hommes. Je ne peux me livrer qu'à la paix intense et profonde du cœur... lorsque cela m'est offert – lorsque les circonstances laissent quelques répits à mon esprit accrocheur et sérieusement enclin à l'exploration et à la saisie tous azimuts...

J'ai bien conscience d'éprouver les pires difficultés à ne pas m'investir dans cette quête harassante. La raison voudrait que je prenne – et apprenne à prendre – du recul, que j'aborde l'existence avec davantage de tempérance et de relativité. Mais cette ascèse est un exercice extrêmement difficile – presque impossible – pour un adepte inconditionnel et obstiné (voire même un partisan obsessionnel) de l'excès (outrancier), de la saisie, du surinvestissement et de l'Absolu, y compris, bien sûr – et surtout –, au sein du monde relatif...

(1) Dans tous les sens du terme...

(2) Psychologiquement et physiquement...

 

 

Aux yeux des hommes, l'existence est une aventure personnelle et apparemment extérieure en lien avec le monde apparent. Mais elle s'inscrit, en réalité, dans une totale intériorité impersonnelle puisque tout se manifeste – et se déroule – au sein de la conscience-présence. Tout. Toutes les formes interdépendantes et entremêlées de l'Existant et leurs mouvements – ce que l'on a coutume d'appeler les phénomènes, le monde, les êtres, les choses et leurs incessants échanges et interactions – ce que l'on désigne habituellement comme des événements et des circonstances... Mais aussi l'ensemble du processus spirituel – la totalité du cheminement de la compréhension vers la connaissance sensible – de la première interrogation jusqu'à ce que l'on nomme Dieu ou l'accès à la vérité et à la sagesse...

Et nous sommes tous happés dans cette étrange et extraordinaire expédition à la fois si gesticulante et si immobile. Si personnelle et si impersonnelle. Si fragmentée et si unitaire. Si continue et si atemporelle. Ah ! Quel agencement complexe et prodigieux ! Et quel mystère insondable que l'existence !

 

 

Le monde (humain) m'afflige. Voir partout cette ignorance et cet aveuglement en mouvement – cette insensibilité et cet irrespect – me navre. Parfois mon cœur aimerait y rencontrer un peu de conscience. Et des êtres habités par elle (même de façon partielle). Des hommes dont le cheminement leur aurait permis de l'approcher... Mais ce genre d'individus semble bien rare sur cette terre...

 

 

Je crois qu'il est judicieux d'appréhender la vie, le monde, les êtres et les choses comme le premier homme. Le premier être. L'être originel. S'interroger, explorer, découvrir, expérimenter et comprendre en oblitérant tous les savoirs acquis au fil de l'histoire humaine et terrestre. Ne jamais se contenter – ni prendre pour argent comptant – les édifices, les réalisations et les percées vers la connaissance existants. Il convient toujours d'élargir le cadre. Le cadre de son investigation. Le cadre de sa pensée. Le cadre de ses recherches. Chercher comme le premier homme pour découvrir l'unité du cœur et de la conscience. Cette voie est sans doute âpre, difficile et périlleuse mais elle me semble l'une des plus justes pour approcher – et cheminer vers – la connaissance...