Journal / 2016 / L'intégration à la présence

A l'écoute des minutes – et des heures – qui passent. Et qui tombent, une à une, dans l'escarcelle de l'ogre aux aiguilles. Tic tac sans fin de l'instant perpétuel sourd aux sarcasmes et aux murmures. Ancré à l'assise mouvante de l'écoute où l'on s'absente à soi-même. Reléguant le défilé des ombres et des fantômes à la main inerte des songes.

 

 

Face à la sauvagerie du monde, le cœur innocent et l'esprit avisé accueillent les mécanismes instinctifs. Et parviennent ainsi à y échapper...

 

 

On est. Sans attribut ni qualificatif. Et il est impossible d'apprendre à être dans l'expérience et l'action. Celles-ci aident simplement à se familiariser avec la conscience d'être. Et lorsque cette conscience devient progressivement plus vive, plus profonde et plus stable, notre être – et notre façon d'être – s'en trouvent transformés. Et ils agissent alors de plus en plus substantiellement sur ce que nous faisons et expérimentons...

 

 

Le corps et l'esprit demeurent sur le fil tendu de la temporalité, suspendus entre l'abîme de l'agrément et celui de l'inconfort. Mais dans l'espace inaliénable – et éternel – de l'impersonnel, le regard – et le cœur – peuvent s'abriter avant d'être en mesure de l'habiter pleinement. Protégés en quelque sorte de toutes les circonstances en dépit d'une extrême sensibilité à l'Existant. D'une totale sensibilité qui, à son paroxysme, se transmute en une parfaite unité avec l'ensemble des phénomènes*.

* Unité entre la conscience et chaque phénomène...

 

 

L'inaltérable vocation des jours pour celui qui est habité par le souffle puissant de la compréhension – et de la résolution du grand mystère de l'être.

 

 

La présence de Dieu dans notre existence. Offrant à l'être son Amour au quotidien. Et, à travers lui, à ceux qui le croisent comme à ce/ceux qui l'entoure(nt)...

 

 

Après la solitude, la tristesse et l'angoisse du silence naît (de ce même silence) la joie du cœur.

 

 

La grande affaire de l'être n'est pas dans l'existence. Ni dans nos agissements passés, présents ou à venir. Elle se trouve en soi à jamais. Et il nous appartient de le découvrir. Et d'apprendre à s'en faire le digne représentant. Et l'humble porte-drapeau...

 

 

Apprendre à découvrir l'être est le chemin. L'habiter pleinement le saint Graal. Mais lorsque l'on y accède, les chemins n'en sont pas (pour autant) interrompus ni achevés. La vie et le monde n'en continuent pas moins d'exister. Et de se renouveler. Et ils n'en finiront d'ailleurs jamais de renaître. Mais notre façon de nous y inscrire se transforme. Et ne cesse de les transformer...

 

 

Le silence est un pays sans sommeil que les bruits du monde ne peuvent entacher. Espace vif et sensible – espace infini et éternel – d'accueil dont les assoupissements ne naissent que de notre inattention.

Découvrir les bruits du monde depuis l'espace de silence leur offre une tonalité différente. Et l'on ressent une sorte d'émerveillement qui ne peut s'interrompre à leur cessation. Comme si le silence savourait sa propre texture indépendamment des bruits qui peuvent le traverser...

 

 

Face à la matière et à la chair fragiles et altérables – mais toujours renaissantes –, le silence du regard. Et le grand sourire des lèvres. Nés de la virginité du cœur...

 

 

Aux yeux des hommes, l'existence est un chemin extérieur d'épreuves et de défis. Et lorsqu'ils ne sont pas soumis aux contraintes, à l'imprévu et à l'inconfort, leur vie est empreinte, l'essentiel du temps, de fadeur et d'inconsistance qu'ils s'empressent de recouvrir de jeux, de distractions et de sensations – de misérables passe-temps en vérité – afin d'en oublier la platitude et la monotonie. Et comme une maladroite façon de se sentir vivant et exister. Voilà la voie commune malhabile et inopérante...

Pour que puisse éclore la joie exaltante de l'être – avec son intensité et sa profondeur – il faut être en mesure de faire face à l'ennui, à la fadeur et à l'inconsistance. Et se rendre compte de l'omnipotence de nos représentations, de nos désirs, de nos attentes et de nos espoirs à l'égard de la vie et du monde. Ainsi que de notre défaut de sensibilité et de sensorialité. Cette prise de conscience constitue sans doute les premiers pas vers l'intensité et la profondeur...

 

 

Le pouvoir, la richesse(1) et le plaisir(2), voilà le seul or de l'humanité. Voilà ce qui anime toutes les hordes sauvages qui se sont succédé sur la terre depuis le premier homme. Héritage à peine affiné de l'archaïsme animal. Révélant, comme toujours, la lente – la très lente et très laborieuse – percée de la conscience dans les esprits où l'ignorance et la cécité règnent sans partage – et résistent avec force à leur naturelle et progressive éviction.

(1) L'abondance et l'argent...

(2) En particulier, l'alcool, le sexe et le jeu depuis déjà tant de millénaires...

 

 

Tout (toute forme) toujours s'élance vers l'expansion et l'infini et résiste aux attaques des autres éléments combinatoires de l'Existant et aux assauts permanents de l'éradication et du néant. Forces et mouvements antagonistes qui donnent au monde sa nature si conflictuelle. Et des allures de champ de bataille perpétuel.

 

 

La vie permanente – la vie incessante et renaissante – si pourvoyeuse d'épreuves et de peines pour le corps, le cœur et l'esprit englués dans la mélasse du monde. Soumis sans trêve à ses fourches. Les blessant, les éreintant, les épuisant, les usant et les fragilisant tout au long de leur courte existence. Et à force d'encaisser sa violence et ses brutalités, voilà l'esprit et le cœur bientôt saturés. Si encombrés et surchargés qu'ils essayent chaque jour (tant bien que mal) de trouver un peu de répit dans le repos, le sommeil et l'abrutissement distractif. Et voilà bientôt le corps si exténué qu'il sombre dans la maladie et s'éteint dans la mort. Vidé de ses ressources et de sa substance énergétique.

La seule voie valide pour se désengluer de cette mélasse intricative s'amorce avec la dissociation – et la désidentification – du regard avec le corps, le cœur et l'esprit engagés dans les situations du monde. Et d'habiter ce regard neutre et impersonnel – cet espace d'accueil – totalement non impliqué mais porté par un Amour infini et une extrême sensibilité, entièrement dévoué à l'observation – et à la contemplation – des ébats, des débats, des sursauts, des réactions et des agissements permanents des forces phénoménales du monde*. Et à travers l'être – et la perception sensible – capable de les pénétrer afin d'éclairer et d'orienter leurs actes à la lumière de l'Amour et de l'intelligence...

* Dont, bien sûr, le corps, le cœur et l'esprit auxquels nous avons pris l'habitude de nous identifier...

 

 

Le regard semble plus facile à cerner – et à comprendre – que le cœur. Les yeux et l'écoute peuvent quitter l'avant-plan égotique pour l'arrière-plan – pour la présence impersonnelle. Mais qu'en est-il du cœur ? Comment passe-t-il de la sensibilité restreinte et autocentrée à l'Amour infini et unitaire ? En dépit de quelques avancées compréhensives, ce processus conserve pour l'heure son indéfectible mystère...

 

 

En matière de compréhension, plus on tente d'éclaircir – et de résoudre – les énigmes de l'être, plus le mystère semble s'épaissir. Voilà sans doute pourquoi il convient de demeurer dans la présence – et l'écoute – vierges et innocentes de l'instant. Et qu'il nous faut également éviter de conceptualiser à outrance et d'élaborer des constructions intellectuelles totalement inutiles... Et il est évident que les événements, les circonstances et les phénomènes nous y encouragent tout au long de notre existence en nous invitant inlassablement à demeurer sans la moindre assise ni la moindre certitude...

Néanmoins le silence du cœur – un cœur sans intention, vierge de désirs et d'attentes – et le silence du regard – un regard neutre et impersonnel – sont, de toute évidence, un refuge pour le corps et l'esprit agités – et malmenés – par les phénomènes du monde.

 

 

L'inconsciente traversée de l'existence – et du monde – avec les stigmates de l'ignorance vissés au cœur. Et le sceau des instincts gravé dans la chair. Ainsi séjournent les hommes sur terre.

Est-ce une malédiction ? Un maléfice ? Non ! Simplement la résultante de la lente pénétration de la conscience dans les esprits. Et sa lente imprégnation de la matière...

Les griffes sauvages du temps. Lacérant les armures. Et déchiquetant les costumes et les rêves. Forçant l'esprit à pénétrer l'étroit – et précaire – goulot de l'atemporalité. Renouvelable à l'infini. Pour se percher sur l'assise instable, mouvante et sans cesse renaissante de l'instant. Et de l'incertitude...

 

 

La compagnie et la parole des hommes – l'échange de propos anodins et futiles, les conversations et même les discussions et les débats – ont toujours souligné avec force ma différence. Ma singularité d'être atypique.

Et la fréquentation des êtres humains a toujours renforcé mon sentiment de solitude et d'isolement. Aussi n'ai-je jamais pu fréquenter l'humanité – ni même la côtoyer plus que nécessaire – ni trouver ma place parmi les hommes. La seule posture confortable et appropriée s'est toujours située à l'écart – et dans l'observation – du monde...

En revanche, avec les êtres singuliers ou affublés d'une différence (quelle qu'elle soit*...) ainsi qu'avec les animaux et au sein de la nature, je n'ai jamais ressenti la moindre gêne. Au contraire, en leur compagnie, j'ai toujours éprouvé du plaisir – et même de la joie – en particulier lorsqu'un sentiment de proximité rendait compte de notre lien. Notons néanmoins que j'éprouve à leur endroit le même sentiment qu'à l'égard des plus purs représentants de la normalité lorsque les atypiques se sentent obligés d'adopter les codes et les postures des normo-pensants : une répulsion spontanée et viscérale...

* Retard mental, dysmorphie, particularités physiques ou psychiques, surdouance etc etc.

Les masses, la majorité et la normalité ont toujours soulevé chez moi un malaise et une antipathie – voire même une aversion naturelle – (liés sans doute, en partie, à leur tyrannie imbécile et à l'omnipotence de l'organisation, des lois et des règles qu'ils ont édifiées pour leurs seuls intérêts et à leur seul avantage) alors que la différence, la singularité, la marginalité et les minorités – en particulier lorsqu'elles se montrent opprimées ou ostracisées (ce qui est toujours – et a toujours été – plus ou moins le cas...) ont toujours suscité un élan naturel de sympathie...

 

 

Dans les représentations et les rapports quotidiens, les animaux – tous les animaux, les animaux (dits) de compagnie et a fortiori tous les autres quelle que soit leur espèce : mammifères, oiseaux, poissons, insectes etc etc – sont – et ont toujours été – considérés par les hommes comme des objets, des instruments ou, au mieux, comme des êtres de seconde zone.

Rares – voire même exceptionnels – sont les êtres humains* qui les appréhendent – et les respectent – comme des êtres à part entière, sensibles et conscients (au même titre que les hommes) et qui entretiennent avec eux des relations de quasi parfaite égalité, ne privilégiant ni les sapiens ni eux-mêmes en matière de partage et de bien-être. Et qui agissent en prenant en compte l'intérêt de tous en demeurant attentifs aussi bien aux hommes qu'aux chiens, aux chats, aux vaches, aux cochons, aux écureuils, aux renards, aux sangliers, aux hérissons, aux araignées, aux mouches, aux fourmis et même aux tiques et aux moustiques quasiment sans la moindre distinction...

* Engagés naturellement – et profondément – dans une perspective anti-spéciste...

Notons néanmoins que ces représentations et ces postures de réification, d'instrumentalisation et de piètre considération concernent également les êtres humains même si cette perspective n'est, le plus souvent, pas consciente ni socialement (et humainement) acceptée. Comme toujours, autour de sa propre individualité – centre infime et étroit – gravitent plusieurs cercles concentriques où l'on classe – et range – les êtres selon un degré de proximité décroissant... Êtres dont on se sert, que l'on instrumentalise (d'une manière ou d'une autre et de façon plus ou moins forte et consciente) et que l'on considère (en général) comme beaucoup moins importants que soi... et ce d'autant que les êtres s'éloignent du centre...

 

 

Tout meurt – et s'efface – autour de nous. Et tout s'éteint en soi. Jusqu'au moindre désir. Jusqu'au plus infime élan. Comme une incessante invitation à contempler l'évanescence du monde. Et le cycle sans fin des êtres, des choses, des idées et des émotions qui naissent, passent et disparaissent. Et qui renaissent. Indéfiniment.

La seule vérité est celle de l'instant. Toute autre – ou qui se présente comme telle – est une imposture. La vérité de maintenant n'est pas celle de l'instant précédent. Et ne sera pas celle de l'instant suivant. Comme la vérité d'aujourd'hui n'est pas celle d'hier. Et ne sera pas celle de demain.

Naissance et mort de toute chose dans le regard. Dans le regard de l'instant. Seule et fragile certitude qui s'efface aussitôt qu'elle apparaît. Voilà sans doute le grand secret – en tout cas l'une de ses facettes fondamentales – que cherchent les hommes depuis la nuit des temps. Et qu'ils peinent tant à trouver. Et à vivre.

Vérité qui ne peut s'approcher. Qui ne peut se saisir. Et qui ne peut même s'expliquer. Vérité apophatique qu'il convient simplement de vivre – d'éprouver et de ressentir – à chaque instant. Et qui nécessite, le plus souvent, un long et âpre chemin de désencombrement, de désappropriation et de désapprentissage...

 

 

Qui es-tu aux yeux des étoiles ? Une ombre – un peu de glaise – parmi les lumières du jour. Qui es-tu pour l'univers ? Une silhouette sans visage sous un soleil de passage. Qui es-tu pour l'Amour ? Une âme esseulée qui implore et proteste contre le silence. Un corps à caresser. Un cœur à chérir. Qui es-tu pour le regard ? Des yeux tristes et inconsolables. Une aire encombrée, ronronnante et ensommeillée. Oui, tout cela nous l'avons été avant d'habiter l'espace qui nous cherchait...

 

 

Un siècle infini où s'étire l'indigence de l'homme. Et la pauvreté de ses ambitions. A l'ère moyenâgeuse des croyances ont succédé les idées des Lumières. Puis est venu le sacre des objets détrôné aujourd'hui par l’hyper sensationnalisme virtuel. A dire vrai, les hommes n'ont jamais vraiment quitté l'obscurité...

 

 

Le bateau ivre des hommes. A l'équipage assoupi. Et au commandement borgne des officiers et de la capitainerie. Heurtant tous les récifs de la terre...

 

 

Les terres ombrageuses se couchent sous le soleil paresseux. Et les hommes gesticulent dans leurs ténèbres. Tristes contrées...

 

 

La lumière n'a jamais été un espace. Elle est une présence. Et son absence assombrit – et endeuille – la terre. Et la transforme en tombeau inviolable où l'on meurt – où l'on s'enterre – et où l'on renaît. Indéfiniment. Et pourtant le ciel – le ciel lumineux – est là, irradiant les ombres terrestres. Leurs pas minuscules. Et leurs mains tendues vers lui – implorantes et démunies.

 

 

Le monde œuvre à son édification comme à sa perte. A l'instar de toutes choses, il est porteur, malgré lui, de forces créatrices et destructrices. Seul le regard échappe à cette emprise. A toute emprise. Il n'est animé par aucune force. Il est un espace d'accueil et d'écoute totalement vierge et inattaquable. Indemne du temps et du monde. Et accessible aux êtres perceptifs – et à l'intelligence sensible – dont l'esprit et le cœur ont été désencombrés – épurés en quelque sorte de leurs amassements et de leurs certitudes, devenus suffisamment mûrs : assez vides pour le ressentir et l'habiter et assez poreux pour éprouver l'unité avec les phénomènes du monde.

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Être. Espace infini et contemplatif. Bienveillant et accueillant. Et êtres divers et protéiformes agissant et gesticulant. Langagiers parfois. A inégale distance de leur nature originelle. Et la cherchant en faisant chemin à rebours. Et se faisant, édifiant le monde malgré eux.

Curieuse épectase tous azimuts. Débroussaillant des milliards de chemins – une infinité sans doute. Tous tendus vers un seul but : retrouver le Seul...

 

 

La curieuse assemblée du monde. Mains agissantes et applaudissantes des spectacles. L’œil plongé au dedans des jeux. Et étrangement extérieur à la scène. Investissant le moindre strapontin, la moindre bouche, le moindre figurant et le plus infime élément du décor. Et lumière – et espace total – du théâtre.

 

 

En dehors du chaos règne le silence. La matrice des âges et des désirs qui fit naître le monde.

 

 

La léthargie des yeux myopes. En profonde somnolence. Impuissants à opérer le recul nécessaire de la perception pour adopter une vision neutre, vaste et pénétrante.

 

 

L'origine des songes est la peur et le refus. Le désir d'un ailleurs introuvable...

 

 

Le temps – ses disciples et ses apôtres – sont des sorciers maléfiques dont les tours et la malice nous aveuglent – et nous fascinent. Et qui clouent nos yeux aux apparences. Impossible dès lors de s'extraire de la magie. Vouant ainsi le cœur et l'esprit à l'illusion. Soumettant – et condamnant – notre vie entière à la prestidigitation. Une existence de poudre aux yeux...

 

 

L'insomnie des jours des silhouettes somnambuliques. Yeux clos – et atterrés – où brillent des songes impossibles. Irréalisables. Vies de fantôme dans la brume – et la buée – du monde qui s'évanouissent avec l'aurore...

 

 

Le langage est un pas – une tentative – vers la vérité. Un essai complexe et catastrophique pour la définir. Et l'approcher. Un échec cuisant de l'esprit qui se retranche derrière ses lustres et sa brillance. Et l'infinité des combinaisons n'y change absolument rien. La vérité, bien sûr, demeurera, toujours en deçà – et au delà – des mots...

 

 

Les ruses sauvages des hommes pour s'extraire de la terre. Pour échapper à l'immonde des instincts...

 

 

Sous la pluie ininterrompue des jours, l'âme haletante. Balbutiante et titubante. Harassée et bientôt noyée par l'averse – par les déferlantes du temps dont elle n'est familière. Au sein duquel elle ne sait – ni ne peut – s'insérer...

 

 

L'âme et le cœur sont la jointure entre le regard et l'esprit et le corps. L'interface entre l'instant, fief du premier et la temporalité, cadre dans lequel s'inscrivent les seconds.

 

 

L'imprévisible espace du monde où les êtres – et les hommes – s'étonnent, luttent et protestent. Où ils s'insèrent, se terrent et s'enterrent. Comme d'infimes éléments de la glaise dont ils ne peuvent s'extirper.

 

 

Le monde est le décor mobile et vivant d'un seul acteur : la conscience qui donne vie à la scène et aux personnages. Qui les anime et les éclaire...

 

 

La lumière éparse dans les yeux des créatures. Un seul regard éparpillé en une infinité d'entités. Infimes fragments d'un Seul que le cœur réunit.

 

 

La sainte misère de la souffrance qui éveille – aiguise et épure – les cœurs alanguis. Sommeillant dans leur sillon creusé par les jours et leurs aînés qui y traînèrent leurs pas. Comme le son du gong pour qu'éclosent les yeux et l'âme sur la grand place qui entoure le temple, encerclé par les rings et tous les lieux de combats où s'acharnent les hommes.

 

 

Le soleil cadenassé par les yeux – et le jeu des ombres – avant la naissance de l'aurore.

 

 

L'étrange chorégraphie des abeilles et des fourmis – les unes infatigables pourvoyeuses de vie et les autres inépuisables adeptes du nettoyage et de la liquidation – qui s'activent inlassablement à leur tâche. En dignes ouvrières de la terre et des saisons.

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Ombres éructantes et orgueilleuses. Fières de cracher à la ronde leur fiel et leur vilenie.

Ombres éphémères à l'âme lourde et opaque. Impropre à l'envol en dépit de sa nature légère.

 

 

Rien en ce monde n'est sans conséquence. Le moindre geste. Le moindre souffle. Le moindre soupir. Tout prend place – et s'insère – dans une chaîne (plus ou moins longue) de causes et d'effets. Et le réel n'est sans doute que le déroulement implacable de ces chaînes innombrables, simultanées et infinies qui s'entrecroisent. Edifiant ainsi un réseau incroyable et monstrueux de liens et de nœuds. Une trame complexe – et à peine imaginable – dans laquelle chacun se retrouve prisonnier et acteur. Et qu'il contribue à façonner et à défaire avec les mille bobines de fil et le sécateur dont il est pourvu. Emmailloté – et emmaillotant – de mille façons... Et lorsque certaines chaînes se défont – ou s'interrompent – d'autres apparaissent – ou sont créées – continuant ainsi à développer – et à sculpter – l'immense réseau alimenté de façon perpétuelle par la source intarissable de l'énergie, des nécessités et du désir...

 

 

Tout en ce monde n'est que flux et courants. Et toutes les formes (êtres et choses) et combinaisons de l'Existant non seulement y sont plongées – et happées – mais, bien sûr, y participent.

 

 

Le maigre secours de la parole face au monde. Face à toute chose – et en particulier face à la souffrance et à la misère. En la matière, rien ne saurait détrôner la présence. La pleine présence. Une écoute totalement ouverte et bienveillante.

 

 

En ville, seuls le naturel et le fragile m'émeuvent. Un chien, un pigeon, un arbre, une herbe, un visage timide ou apeuré, une silhouette chancelante ou mal assurée. Les autres formes – et leurs mouvements – m'irritent, m'agressent ou, au mieux, m'indiffèrent. Partout l'artifice et les apparences, la flânerie ou la célérité des pas, la posture faussement assurée des allures. Les yeux indifférents rivés sur leur trajectoire. Les groupes bruyants et aveugles à leur environnement. Moi qui n'ai quasiment plus jamais la nécessité de fréquenter les villes, leurs habitants et leur agitation, je ne comprends que trop les raisons qui m'ont incité à vivre à la campagne – loin de la fureur des cités.

Et du monde je n'ai plus aucune envie de parcourir les chemins et les contrées, en particulier les contrées civilisées et urbaines. Et même les contrées naturelles et sauvages ne suscitent plus guère mon intérêt. J'abhorre le tourisme, les touristes et leur survol superficiel. Visiter un lieu en quelques minutes – ou en quelques heures – alors qu'une vie entière ne suffirait pas à faire le tour d'un brin d'herbe. A être pleinement présent – et réceptif – à son existence et à sa nature profonde. Quant à le comprendre, il faudrait peut-être passer mille ans en sa compagnie... Alors qu'on ne me parle pas de voyage, de tourisme ou de séjour de détente ou d'agrément. Simple remplissage d'un temps vide. D'une existence à la fois éteinte et saturée...

 

 

Terres d'abondance et d'obsolescence au goût âcre de l'immaturité et de l'artifice.

 

 

Le cœur cisaillé par l'aveuglement et la maladresse d'un monde sans excuse. Mais pardonnable...

 

 

L'aube des premiers jours. L'abandon des stigmates, du sacrifice et du renoncement à soi. Pelletées de terre jetées par dessus le tombeau entrouvert.

A peine nés que les hommes meurent déjà.

La longue agonie des élans. D'infimes plaisirs en futilité, des petits jeux des sentiments aux chevauchées épiques du cœur qui parcourt les grandes plaines face au mur infranchissable des identités. D'îlots de silence en îlots de solitude, la défaite implacable de l'homme. L'échec et la débâcle. Les cris face à la mort qui rôde – et qui s'approche. L'âme effarouchée par son fief à force d'en être éloignée.

Une nuit de mystère éviscérée. Les entrailles jetées aux vautours depuis les falaises de l'ignorance. Puis l'envol de l'ange vers les hauteurs. Vers les sommets de la terre. Petits tertres où pousse l'herbe des plaines.

 

 

A l'écoute des minutes – et des heures – qui passent. Et qui tombent, une à une, dans l'escarcelle de l'ogre aux aiguilles. Tic tac sans fin de l'instant perpétuel sourd aux sarcasmes et aux murmures. Ancré à l'assise mouvante de l'écoute où l'on s'absente à soi-même. Reléguant le défilé des ombres et des fantômes à la main inerte des songes.

 

 

A rebours sur l'échelle du triomphe, réjoui par le suspens des heures, la cessation des brimades du temps où sommeillent les hommes. Assis à califourchon – et en déséquilibre – sur l'abîme sans paroi, l'attente se mue en écoute claire qui accueille et efface aussitôt tous les nouveaux arrivants qui ne périront plus dans la mémoire. Libéré des mailles du temps...

 

 

Assoupissement des corps et des esprits avachis. Le cœur et le regard absents. Ombres qui peuplent la terre. Qui la colonisent. Et la souillent de leurs déjections.

L'abomination des bruits des hommes, des formes crépitantes et de leur fureur surgissante – et bondissante. Et l'impossibilité d'y échapper. L'immature et illusoire fantasme de la cessation du monde. Des phénomènes du monde. L'impossible et chimérique aspiration au silence*. Comme implacable révélateur de notre incapacité à vivre le regard parmi les êtres. Parmi les yeux du monde, spectateurs, réprobateurs ou inquisiteurs dont la proximité ravive notre absence à nous-mêmes...

* Le silence phénoménal...

 

 

Un excès d'implication (personnelle) engendre des élans inappropriés vers le monde et des attentes de réciprocité et de retour d'engagement à l'égard des êtres que nous fréquentons, que nous aidons ou accompagnons. Tout surinvestissement individuel restreint le recul – et la distance – nécessaires pour habiter l'espace impersonnel. Et agir de façon juste et adéquate. Cette perspective égotique agit comme une sorte de focus hyper grossissant affublé d'un filtre émotionnel tendancieux qui rétrécit – et colore – d'une façon si substantielle le champ perceptif qu'il entrave l'infini, la neutralité et l'ouverture bienveillante du regard.

 

 

Les êtres – et le monde – emplissent (en général) une grande part de l'espace perceptif. Et nous pouvons nous y habituer d'une façon si puissante et insidieuse qu'ils peuvent nous plonger dans une forme d'accoutumance. Les êtres et le monde révèlent alors la dimension déséquilibrée de notre psychisme. Notre inévitable dépendance et notre sentiment d'incomplétude. Nous prenons ainsi conscience que le monde et les êtres – leurs mouvements et leurs agissements – nous sont nécessaires – sinon vitaux. Et lorsque, pour une raison ou pour une autre, ils sont amenés à s'absenter – ou à disparaître – nous comprenons que leur présence dans notre existence – ou à nos côtés – occupait une place centrale. Une place magistrale. Et que pour notre esprit, ils comblaient – et recouvraient en quelque sorte – un vide et une béance qui nous ont toujours effrayés – et que nous avons toujours fuis comme la peste. Et face auxquels nous nous sommes toujours sentis (presque) totalement démunis et désemparés...

 

 

Habiter l'intensité et la profondeur malgré la superficialité ambiante. L'insensibilité et la futilité des êtres – et des hommes.

 

 

Dans le ciel brouillé – et si clair pourtant – que les yeux ignorent et sur la terre ensanglantée par tant de massacres qui recouvre depuis les origines tant de carcasses dont la chair et les os alimentent le terreau perpétuel où renaît le monde, comment faire du regard un allié, un refuge, une assise et une demeure ? Comment laisser le corps habiter les ténèbres sans s'enterrer avec lui dans tous les tombeaux qu'il fréquente – et où on le jette ? Comment vivre avec les corps de passage et célébrer, dans le même intervalle, l'unité du cœur et l'infini de l'esprit ?

Qu'il est difficile d'être un homme sage dans la folie d'un monde sans envergure dont les mains entachent – et avilissent – tout ce qu'elles touchent. Tout ce dont elles s'emparent...

 

 

Nous ne sommes rien ni personne. Qu'un regard infini parmi des yeux – et des cœurs – frileux. Qu'une présence parmi des yeux – et des cœurs – pointés vers un ailleurs impossible. Qu'un espace d’accueil parmi les refus. Que des mains accueillantes – et caressantes – parmi les poignards et les épées. Qu'une promesse (une promesse véritable) parmi des espoirs sans épaisseur. Qu'une bouche tendre – et un espace de silence – parmi les menaces, la médisance et les jugements. Nous ne sommes rien ni personne. Qu'un être sans visage parmi des mains qui prennent et des bouches qui crient... Et notre cœur appelle parfois le silence dans sa détresse. Lorsque tout le happe – et le meurtrit. Et qu'il gît, impuissant, dans la débâcle du monde. Dans le mépris et l'indifférence des ombres qui peuplent la terre.

 

 

En un instant tout ce que l'on nous aura offert sera repris. En un instant tout ce que nous aurons assemblé sera éparpillé. En un instant tout ce que nous aurons édifié sera détruit. Mais l'être jamais ne pourra nous être dérobé. Il s'effacera naturellement à chaque instant si nous savons l'habiter pleinement avec le regard – et le cœur – posés dans l'infini, la virginité et l'innocence.

 

 

Le monde phénoménal est la sculpture (et le fruit) – du jeu (et de l'art) du vide et du plein sous contraintes. Contraintes d'ordre énergétique, physico-chimique et biologique auxquelles il convient d'ajouter celles d'ordre psychique pour les hommes (et, en partie, pour les animaux).

 

 

La virtualité – la réalité et l'Existant virtuels – ne sont sans doute que l'extériorisation de l'immatérialité cérébrale. Une façon de transcender la matière et le monde objectal. Leur pesanteur, leur inertie et leurs limites. Ainsi que les écueils et les conséquences qu'ils génèrent dans le monde réel. Ils constituent une phase de l'évolution naturelle des formes terrestres qui se rapprochent, pas à pas, de l'insubstantialité de la conscience.

Et comme à leur habitude, au début de chaque révolution ou de chaque ère nouvelle, les hommes développent leurs recherches tous azimuts en s'y investissant – et en s'y jetant – à corps perdu et s'emparent des innovations avec fébrilité et empressement. Et l'on voit peu à peu toutes les sphères de la vie se transformer. Le vulgaire – la majorité de la population – toujours friand de jeux et de confort et essentiellement intéressé par les retombées personnelles du progrès et de la nouveauté en bénéficie dans les aspects les plus distractifs et narcissiques de l'existence(1). Les stratèges toujours avides de richesse et de pouvoir en usent à des fins d'instrumentalisation des masses(2). Et les idéalistes en infatigables partisans d'un progrès partagé par tous et en inlassables bâtisseurs d'un monde meilleur tentent de créer des usages pour le bien-être collectif et s'en servent pour inventer des outils et des instruments permettant à chacun de progresser vers un peu plus d'amour et d'intelligence(3)...

(1) Aujourd'hui par exemple (et entre autres exemples), les réseaux sociaux, les selfies et les innombrables applications pour smartphone...

(2) Aujourd'hui par exemple (et entre autres exemples), le piratage et l'accès aux fichiers informatiques (les contenus personnels des ordinateurs, les consultations internet et les échanges mail et SMS etc etc) par des institutions étatiques et des firmes commerciales...

(3) Aujourd'hui par exemple (et entre autres exemples), la mutualisation des savoirs grâce aux encyclopédies en ligne...

 

 

Être – et vivre – dans le monde – parmi les êtres – sans se débattre avec les pensées et les émotions, les attentes et les sollicitations, voilà le défi. En laissant les actes et la parole émerger du silence. Sans blâmer ni inhiber les corps, les cœurs et les esprits. Sans entraver ni freiner leurs élans.

 

 

Radieux séjour en volupté. Dans les draps sensuels du silence. Lové – et enveloppé – dans les bras de la présence et de l'Amour.

Un cri. Une extase. Dieu qui appelle parmi les bruits. Et parmi les rires. Un escabeau, un peu d'escalade, un bout d'échelle avant que le vent ne se charge de l'envol. Puis les bourrasques alertes sur les pentes de l'ascension poussent vers l'assise fragile et infinie en suspens qui s'efface et renaît inlassablement à l'instant...

 

 

Regard vide et accueillant émergeant du fond des yeux opaques – tristes et gris – rivés sur les rives maladroites de l'avenir. Animés par l'espoir de l'ailleurs – et de l'après. Porteurs de tant de sacrifices et de renoncements. Et pourvoyeurs de tant de désillusions.

Espace vierge glissant entre les joutes. Recueillant la sueur et le sang, les paroles poisseuses, les cœurs abrupts et hermétiques. Et l’œuvre des mains indélicates.

 

 

Paroles de sagesse déchirées par les bras ignares et scélérats qui se heurtent aux armatures et aux briques des forteresses édifiées à la hâte – dans l'urgence des coups portés et des attaques incessantes de l'armée des ombres. Qui se fracassent sur les armures invisibles des soldats casqués – les armes à la main et les munitions au ceinturon – protégeant leur fief étroit, le séant posé sur leurs trésors dégénérés. Et lançant par dessus les murailles leurs paroles sauvages – et leurs gestes indignes et barbares – pour éloigner les assauts du silence et de la sagesse. Arc-boutés sur leur patrie patronymique – et leurs contrées claniques. Prolongeant ainsi la résistance de l'ombre, l'indigence et le néant que leur cœur frileux a partout édifiés en royaume...

 

 

Devant l'espace immaculé, la foule patiente, rit, danse et s'égosille. Regarde passer les chars, les nuages et les caravanes. S'extasie des étoffes et des victuailles des marchés. S'étrille, vitupère et prie en scandant des formules mystérieuses et incompréhensibles qu'elle lance au ciel au nom d'un Dieu dont elle ne se rappelle que le nom – et qu'elle a dépouillé de son identité. Qu'elle interpelle comme un guide – comme un père – chargé de la torcher de ses miasmes en continuant de remplir la vie – et le monde – de son absence. Ignorant que son royaume est partout. Sur la terre comme au ciel. Au plus proche du regard lorsque l'absence de soi devient si tangible que le vide – si souvent appréhendé comme un néant – s'emplit et rayonne de sa présence. Les têtes n'ont plus alors qu'à s'incliner. Les cœurs à s'agenouiller et à se remplir de sa joie et de son Amour. Et les mains à se baisser pour ramasser ses offrandes et les distribuer à la ronde devenant ainsi les parfaits serviteurs de sa grâce. Et de son règne.

L'excitation des mains et des pas. L'esprit et le corps traversés par les phénomènes. Ebouriffant le cœur ardent voué à l'irrépressible tâche des expressions. Pensées et ressentis faisant naître les émotions. Emotions donnant naissance aux gestes et à la parole. Soubresauts et vibrations émanant du monde, traversant l'être et retournant au monde. Porosité universelle des formes et des créatures rejetant en cascade les unes sur les autres les vagues de l'infini et du silence. Rejets affectés, augmentés et agrémentés de leur particularisme. Ronde incessante des échos se cognant – et pénétrant – tous les obstacles les transmutant aussitôt en réceptacle et en rampe de lancement... en étroit et profond labyrinthe relié à l'immensité labyrinthique du monde. Valse perpétuelle des éléments et des phénomènes, des désirs et des émotions, des gestes, des pas et des paroles enfantés par l'infini et le silence parcourant toutes les formes et les créatures du monde – et s’insérant dans tous leurs espaces labyrinthiques – avant de s'effacer dans l'infini et le silence. Origine, déroulement et fin, un seul espace accouchant, avalant, recrachant et effaçant toutes les manifestations de l'Existant au fil de leur étrange et mystérieux itinéraire...

 

 

Laisser arriver les événements, les gestes, les paroles et les pas. Et les recevoir pleinement – totalement – tels qu'ils arrivent. Sans tricher. Sans les transformer ni les travestir. Sans les manipuler ni jouer avec eux, sans les édulcorer de leur substance et de leur puissance afin d'en faire des alliés ou de les convertir en source d'agrément ou de réconfort. Les accueillir – et les vivre – tels qu'ils se présentent. Et les laisser traverser l'être de part en part – et de fond en comble – avec honnêteté et innocence. Sans les saisir, sans les retenir ni les éloigner. Sans qu'ils rencontrent la moindre aspérité. Ni la moindre résistance. Les laisser libres. Totalement libres. Et ainsi s'en libérer.

Accueillir le monde – ses phénomènes et ses événements – depuis l'espace de silence et d'Amour avec une extrême – et intense – sensibilité. Et ainsi les servir. Et s'en libérer.

 

 

Être à la fois le regard total – l'Absolu impersonnel – et l'infime instrument agissant au service de sa souveraineté dans l'univers relatif des phénomènes.

 

 

Les yeux contemplent le grand silence de la nuit éclairée – et constellée d'étoiles – qui offre à la terre une profondeur que le jour ignore. Le monde, les êtres et les hommes sont endormis. Et ils peuvent sommeiller en paix. Et se laisser bercer par l'innocence. L'âme veille... partout où le regard – et le cœur – sont présents...

 

 

Un regard nu sur un espace épuré. Voilà notre fantasme. Un regard dénudé sur un monde foisonnant. Notre aspiration. Et un regard encombré sur un monde pléthorique d'opulence et de prolifération. Notre réalité – notre triste réalité...

 

 

Il y a encore chez moi une forme d'abomination du monde objectal et de la vie phénoménale et organique. Un bannissement de l'efflorescence, de l'excès et de l'abondance. Comme le reflet d'un regard encore chargé et embarrassé, entaché et troublé par quelques fantasmes et exigences purificatoires...

 

 

Une seule porte parmi les jours. Et un seul chemin parmi l'infinité que le monde propose. Mille chemins que nous explorerons – et déblayerons. Et qui ne seront, au bout du compte, que de minuscules tours – d'infimes circuits – dans l'espace.

 

 

Être présence. Ecoute ouverte qui accueille les bruits et les paroles. Et main tendue lorsque les yeux – et les cœurs – le réclament.

 

 

L'aurore s'est levée sur le monde. Ses habitants brillent d'une lumière plus vive. Et plus saine. Le chaos est en ordre. Baignant dans la clarté. Ses éléments naissent, alimentent les rouages et s'effacent avec allégresse. Ronde parfaite dans le regard que la puissance et les excès ne peuvent blesser. Pas légers et danses profondes et graves participent aux spectacles. A la chorégraphie morbide et extatique. Et dans nos mains innocentes que le vent caresse, le sable s'envole...

 

 

Il avait encore de grands espoirs sous les paupières. Et la vie jamais ne lui ouvrit les yeux. La cécité de l'âme avait rendu son cœur valeureux. L'autorisant à jeter ses songes partout dans le monde. Mais il savait qu'il ne pourrait jamais voir ainsi éclore l'innocence et l'Amour. Ni naître le regard et la main tendue...

 

 

Le noir et le gris menacent la blancheur des yeux. La souffrance est toujours un guide pour les aveugles. C'est elle qui nous apprend à marcher. A explorer le monde. Et à découvrir l'être. Sans elle, la terre resterait un tombeau – un charnier sans fin – pour les âmes lourdes et timorées.

 

 

Ensorcelés par la beauté des forêts et des étoiles, les pas succombent à la terre et au ciel. Ils ne peuvent se défaire des tresses qui les relient à l'espoir et aux nuages. Et on les voit, leur vie durant, sautiller de brin d'herbe en brin d'herbe, la main tendue vers l'horizon.

 

 

Les fleurs enivrent et empourprent les joues. Aveugles que nous sommes aux dépouilles de la vie. Un baiser au ciel – et le silence du cœur – valent pourtant plus – toujours plus – que les plus beaux bouquets garnis...

 

 

Dans son humble hutte de montagne, le sage dissertait avec les rochers et les nuages. S'accordait aux paroles du vent. Et restait silencieux tout le jour. Contemplant du ciel les chants de la terre et les battements du cœur. Touché par la grâce du monde et du silence.

 

 

Il n'y a qu'un pas à franchir. Un pas ténu – et gigantesque – presque impossible entre le peu et le rien, entre le je et le soi, entre les yeux et le regard pour quitter l'abîme de l'immonde et l'indigence – la grande mendicité – et accéder à l'indicible. Aux merveilles et aux offrandes du tout.

 

 

Que la marche s'enlise lorsque nous avançons – et tournons en rond – sur les chemins du monde. Et que l'envol est proche pourtant. Il suffit que les yeux accèdent au ciel. Et en ces lieux, Dieu pourrait arriver – et nous surprendre – pour nous tirer des ornières où nous errons. Et transformer le cœur en espace ouvert – et accueillant. En refuge infini pour l'Existant et tous les infortunés habitants de la terre.

 

 

Les hommes – bien des hommes – pourraient passer des siècles sans rien partager – ni rien échanger – d'essentiel. Rester silencieux pendant des jours. Pendant des semaines. Pendant des années. Comme absents – perpétuellement absents – au monde et à eux-mêmes.

Des yeux superficiels – distraits et inattentifs – survolant les plaines de la terre. Une solitude absorbée – et absolue – malgré la présence du monde. Malgré la présence des êtres. Malgré leurs paroles et leurs bruits. Des yeux et des cœurs hermétiques. Repliés sans doute sur leurs propres chimères. Refusant de s'encombrer – et de se blesser – avec celles des autres. Inscrits dans une perspective qui bannit – et exclut – toute curiosité, toute quête et toute rencontre. Univers clos et obscur de l'entre soi individuel et exigu. Et de l'absence. Assis au bord du chemin où circule l'essence des êtres. Des âmes à la circonférence restreinte. Et à la destination improbable. Fantômes glissant dans la nuit du monde...

 

 

Accueillir et effacer. Encore et encore. Accueillir et effacer. A chaque instant. Rester nu et vierge. Ne rien conserver. Ni les événements. Ni les émotions, ni les sentiments et les pensées qu'ils ont suscités.

 

 

La dilatation et la contraction du cœur au contact des êtres. L'étroite correspondance entre la respiration de l'âme et celle du monde...

 

 

Au cœur des songes, le langage remplace la parole. Et au cœur du silence, la parole s'efface au profit de la présence.

 

 

Les hommes appréhendent – et vivent – les jeux du monde comme des enjeux essentiels. Ils s'y prêtent – et s'y investissent – avec sérieux et gravité. Sans entendre les grands éclats de rire de Dieu qui sommeille dans leurs tréfonds...

 

 

Dieu n'a jamais quitté les terres noires du monde où brillent l'indolence et la prétention. Les massacres et les pitreries. Il veille en silence. Son absence n'est qu'une apparence pour les yeux – et les cœurs – naïfs. Il attend sans impatience. Et se montrera à tous le moment venu. Lorsque la maturité sera accessible aux hommes. Et on le voit déjà pénétrer quelques âmes délicates – et ouvertes à l'innocence – qui émergent lentement du panier où les poings serrés et les mains crispées continuent d'imposer leurs lois.

La solitude est la porte que Dieu pousse pour pénétrer les âmes. Et lorsque Dieu s'en empare – et qu'il investit les lieux, c'est à travers elle que l'être peut éclore et s'épanouir. Et c'est de ce lieu qu'il se diffuse – et rayonne. L'être devient alors la vitrine lumineuse du Divin.

 

 

Sur le visage des morts, un sourire invisible émerge des cicatrices et des blessures infligées par la terre. Annonciateur de la grande paix espérée de leur vivant. Et que le monde n'a su faire naître. Les yeux trop impliqués – et trop absorbés – par les rixes et la danse des jours.

 

 

L'amour des ombres signe le refus de la vérité. Et les hommes s'en entourent – et s'en emparent – pour recouvrir – et cacher – le vide et l'instabilité de l'assise qui la jouxte. Et qui y mène. Le refus et l'amassement, voilà le grand drame des hommes...

 

 

Du fond de leur nuit, les hommes appellent en jetant en contre-bas leurs rebuts et leurs immondices. Oubliant que le creux les ceinture et les affecte bien davantage que les sommets.

Plus l'en-bas est souillé, plus les portes de l'être se verrouillent. Bien des hommes l'ignorent. Et tous – presque tous – marchent vers les hauteurs en fuyant les décharges qu'ils alimentent. Empêtrés dans le cercle vicieux – quasi maléfique – de l'effort et de l'espérance alors que gît au plus bas sur les sables mouvants de l'instant la seule vérité qui les libérerait de leur détention.

 

 

Creuser la roche et fouiller la terre de nos certitudes pour y dénicher le joyau insaisissable : la vérité sans cesse mouvante, mourante et renaissante...

 

 

Les chants de détresse et de désespoir sont plus proches du Vrai que ceux de l'espoir et de l'allégresse votive. Vivre – et accueillir – ce qui est vaut toujours davantage que nos vœux de bonheur et de prospérité. Malgré les apparences, la joie se dissimule toujours derrière nos déchirements.

 

 

Ne t'endors jamais à l'abri des songes. Déchiquette-les un à un. Et lorsqu'ils se coucheront à tes pieds, la vérité insaisissable sera perceptible. Et accessible. Sur elle jamais tu ne pourras construire et édifier mais tu pourras habiter son étroit – et infini – espace sans cesse renouvelé. Et elle s'offrira. Et avec elle la joie des justes et des innocents.

 

 

La terre si bruyante. Si pleine d'agitation et de fureur. Si pleine de gesticulations et de querelles. Et si silencieuse en matière de sagesse. Si sourde à la paix et à la joie du cœur. A l'intensité et à la profondeur de l'être.

 

 

La nuit bouffie – écarlate – se dilate dans le sommeil. Et il y a cette pensée obtuse qui frappe à la porte. A chaque événement, elle revient. Et insiste. Elle veut pénétrer les lieux. Aller là où on la refuse. Entrer là où on la rejette. Alors de dépit, elle s'insère dans la chair par le cœur. Là où le canal est le plus large. Là où les sentinelles ont baissé les armes – et où la garnison est au repos – les armes remisées dans les tréfonds. Elle arrive toujours par le chemin où on ne l'attend pas. Et elle reviendra encore. A chaque occasion, elle reviendra. A chaque occasion, elle retentera sa chance. Encore et encore. Jamais lasse d'arriver et de s'étendre. Et de prendre ses aises. Et elle continuera ainsi – inlassablement – à forcer toutes les portes pour conquérir le territoire. Et à asseoir son fief. Elle s'y acharnera tant qu'on lui opposera une résistance. Tant qu'elle ne rencontrera un espace d'accueil pour la recevoir – et où elle pourra se sentir aimée et acceptée. Où elle pourra enfin fondre – et dans lequel elle pourra se fondre – se laisser entièrement aller à la dissolution.

 

 

L'inquiétude naît de l'attente. De notre disgrâce. De notre exil. Et de notre inépuisable volonté de marcher partout sans blessure ni encombre – et d'un pas certain – parmi les décombres. Dans tous les lieux de désolation de la terre. Parmi la misère que nous n'avons jamais cessé de fréquenter.

 

 

Qu'attendent les hommes des gestes et de la parole du monde sinon une distraction, un réconfort, un appui ou un encouragement ? La vérité ne les concerne pas. Elle leur semble trop absurde – presque incongrue. Si lointaine. Si inaccessible et dérisoire face à l'espoir d'une existence bonhomme, face à l'espoir de pas sereins et de lieux tranquilles où ils s'empresseront de planter leur drapeau – et leurs mâts de cocagne. Et dont ils feront leur fief qu'ils agrémenteront, bien sûr, de quelques visites en terres de plaisir et de distractions – et en pays de volupté. Du monde – de ses gestes et de sa parole – les hommes n'en attendent (et n'en espèrent) pas davantage...

 

 

Marcher seul – et en silence – à l'ombre des grands arbres. Parmi les herbes et les hautes frondaisons de la terre. Voilà de quoi réjouir les âmes rétives et effarouchées par l'absurde contentement du monde. La superficialité et les artifices, l'indifférence et l'insensibilité des hommes.

 

 

La mort des ombres, des hommes et des âmes. Ainsi s'achève l'espérance. Ainsi débute la vraie vie. Et le règne de la conscience.

 

 

Les clairs simulacres des caprices. L'esprit qui fait le dos rond ou les yeux doux pour obtenir les grâces – et les faveurs – du monde.

 

 

L'âpre – et rude – convivence des êtres aux antagonismes et aux conflits, aux heurts et aux affrontements inévitables. Tensions et déséquilibres appelant inéluctablement aux compromis et à la composition. A la négociation et aux échanges. Le vivant ne sait – et ne peut – cohabiter autrement...

 

 

De l'effacement naturel et de l'auto-dérision, voilà les outils essentiels de l'être dans le monde.

 

 

S'incliner devant les nuages. Et mourir. Geste sincère et profond de la grande humilité avant le trépas...

 

 

L'interrogation et le langage sont les premiers signes de l'homme. Les prémices de son épectase. Auxquels succèdent la quête identitaire et la recherche de la vérité qui mènent au Divin.

L'homme en quête comme l'homme de Dieu suivent, eux aussi, une progression graduelle. Et cheminent étape par étape vers la pleine réalisation du Divin en eux.

Ainsi l'être en l'homme – et l'homme en l'être – n'en finissent jamais d'apprendre et d'explorer, de découvrir et de s'unir pour que le Divin se réalise pleinement sur terre. Et que les hommes se réalisent pleinement en Dieu...