– A côté des hommes –

Journal / 2016 / L'intégration à la présence

Hommes sans yeux ni bouche. Visages mal cousus avec les fils grossiers et broussailleux de la terre. Ebauches de graine à la conscience endormie. Assoupie par les ripailles et l'interminable nuit des âmes recluses...

Au bout des doigts, le silence des montagnes – et des hauteurs célestes – qui s'engouffre dans la plaine parmi ses bruits et son tapage. Et dans le cœur, une larme que les lumières du monde laissent captive. Et indemne...

De ce monde pléthorique et foisonnant, goûte – ne goûte que – la profondeur silencieuse et secrète dont le monde lui-même a oublié l'existence. Présence mystérieuse sous la chair fragile des corps et des visages.

 

 

L'homme – et la parole – cheminent à petits pas vers le silence. Et la vérité. Avant de pouvoir baigner en leur sein. Puis, de l'indicible – et à travers l'être – ils peuvent rayonner dans le monde. Comme de clairs et justes échos de l'Infini...

 

 

En réalité, les êtres – et en particulier les hommes – habillent l'espace de matières, de couleurs, de bruits, de vibrations et de paroles. Voilà ce que réalise – et vit – l'essentiel des créatures terrestres sur le plan phénoménal. Seul l'être – à travers la compréhension, la perception sensible et la présence – permet d'habiter l'espace (et non plus seulement de l'habiller...).

 

 

Ce que tu vis – et expérimentes –, d'autres au même instant le vivent – et l'expérimentent. Et d'autres par le passé l'ont déjà vécu – et expérimenté. Ce que tu perçois, ce que tu vois, ce que tu penses, ce que tu espères, ce dont tu rêves, ce que tu goûtes et ce que tu touches, d'autres au même instant le perçoivent, le voient, le pensent, l'espèrent, le rêvent, le goûtent et le touchent. Et d'autres l'ont déjà par le passé perçu, vu, pensé, espéré, rêvé, goûté et touché...

Cette perspective semble juste – et vraie – en apparence... Mais elle s'avère bien trop figée – et donc fausse – car il est évident que le réel et l'Existant, la perception, le processus de compréhension sensible et l'intériorité ne sont jamais identiques ni pour les individus ni d'instant en instant... Aussi comment pourraient-ils l'être dans l'Absolu et au fil du temps ?

Il semblerait que la perception et le processus de compréhension sensible s'inscrivent à la fois de façon simultanée à travers tous les êtres doués de perception à un instant donné mais également au fil de l'évolution terrestre – au fil de l'histoire et du parcours des êtres – selon leur structure cognitive, leur degré d'encombrement perceptif et leur degré de sensibilité... trois aspects déterminants dans la façon d'appréhender ce qui est (dans l'instant)...

 

 

Le regard au service de l'énergie. Et l'énergie au service du regard. Voilà le signe d'une certaine maturité d'âme. Loin de l'énergie à la botte des exigences psychiques et du psychisme, victime subissante – et impuissante – des assauts énergétiques*.

* Assauts énergétiques des formes et de leurs mouvements...

 

 

La proximité des hommes – leurs bruits, leur voix et leurs paroles – sont, bien sûr, les signes évidents – éminemment tangibles – de la présence humaine. Elle offre aux hommes – et à bon compte – l'assurance d'un sentiment d'appartenance à l'humanité. Et au monde humain. Mais cette proximité constitue aussi, le plus souvent, un obstacle pour explorer – et découvrir – notre intériorité – ce que l'on pourrait appeler notre véritable humanité : cette identité profonde située au delà – bien au delà – de notre figure humaine et qui se trouve éminemment liée à la perception vierge de la conscience impersonnelle totalement dépouillée des caractéristiques et des références de notre espèce.

 

 

Homme du ciel, des éléments naturels et des grands espaces sauvages, peu habitué – et particulièrement mal à l'aise dans un cadre strictement humain saturé de repères, de références et d'objets créés par les hommes. Dans cet univers, on se sent prisonnier. Et à l'étroit. On se sent enfermé. Confiné à un espace de détention particulièrement restreint et étouffant qui éveille en nous une sensation insupportable de claustrophobie.

Mais où pourrions-nous aller ? Où pourrions-nous donc vivre ? Existe-t-il encore sur cette terre des lieux vierges ? Des lieux préservés de la présence des hommes, de leur omnipotence, de leur prédominance, de leurs bruits, de leurs machines et de leurs édifices ? Je crains qu'il faille nous exiler en quelques régions inhospitalières aux conditions géographiques et climatiques hostiles. Et encore... Existe-t-il seulement un seul endroit en ce monde que les hommes n'ont pas foulé ? Un seul endroit où ils n'ont pas planté leur drapeau, instauré leurs lois et imposé leur autorité et leur hégémonie ? Ah ! Que les hommes m’agacent et me chagrinent ! Et comme j'abhorre leur ignorance, leur irrespect, leur sans-gêne et leur maladive inclination à la colonisation et à l'appropriation...

 

 

Plus les années passent, plus j'éprouve un amour profond – un amour quasi indéfectible – un mélange d'attrait irrésistible et d'attachement sans faille – à l'égard de l'immensité et des espaces dépouillés – totalement épurés. Vierges de tout amassement (hormis, bien sûr, quelques nécessités incontournables). C'est un souffle puissant – une aspiration irrépressible – qui m'anime et m'attire vers la virginité et l'infini, identité véritable des êtres – et des hommes – qui se cantonnent, l'essentiel du temps, à vivre en infimes créatures recluses dans un corps – et un psychisme – étroits et dans un cadre restreint, incapables de pressentir – et moins encore de ressentir avec force et évidence – la dimension incommensurable du cœur et de l'esprit...

 

 

A cette heure tardive, les hommes dorment dans les draps chiffonnés de l'ennui et de la routine – assoupis, le jour comme la nuit, dans leur existence de braves gens. De pauvres – et misérables – créatures terrestres. A cette heure nocturne, les désespérés désespèrent en pleurant sur leur longue nuit, les solitaires se morfondent dans leur solitude fantomatique, les noctambules festoient dans le bruit, l'alcool et les plaisirs pendant que les poètes – les rares poètes à l'âme claire et innocente – contemplent l'immensité du ciel étoilé en célébrant d'un regard – et de quelques mots – l'infini. Le ciel sans limite dont ils sont si familiers...

 

 

Facilité et confort. Les hommes n'ont cessé depuis leurs origines d'y consacrer l'essentiel de leur vie. De leur énergie et de leurs efforts. Un grand nombre d'inventions et une part conséquente du progrès technique y ont d'ailleurs toujours été dédiés...

 

 

Être un homme parmi les hommes, c'est, bien souvent, se condamner à devenir un acteur en représentation perpétuelle. Et à se voir bientôt incapable de vivre sans les yeux du monde. Sans le regard quasi permanent d'un public et de spectateurs excepté lorsque l'on souhaite faire relâche et s'adonner au repos – et s'offrir quelque répit – pendant de courts épisodes journaliers en se soustrayant à la foule et à tout entourage humain. Cette incessante proximité avec l'Autre nous offre l'occasion de nous montrer et d'afficher nos minuscules exploits, nos infimes créations et nos dérisoires trouvailles mais aussi de trouver une (ou des) oreille(s) – plus ou moins attentive(s) – pour parler des misérables événements de notre existence et exprimer nos plaintes, nos griefs et nos doléances. Bref, de faire de sa vie un spectacle et de l'exposer aux yeux des autres. De mettre en scène en quelque sorte notre vie minuscule et insignifiante. D'en faire une médiocre représentation. Une petite – et ridicule – pièce de théâtre aux accents tragi-comiques que nul ne s'évertuerait à jouer s'il vivait seul. Il est évident que personne ne s'amuserait par plaisir ou de façon contrainte à endosser les différents rôles de la vaste comédie humaine s'il vivait dans une parfaite solitude. Sans partenaire, sans acteur ni spectateur. Qui serait, en effet, assez fou – ou assez idiot – pour se jouer sa propre comédie ? Bien peu, de toute évidence...

Voilà pourquoi la solitude me semble si appropriée. Et si bénéfique. On n'y joue aucun rôle. On s'adonne au nécessaire et à l'essentiel sans besoin d'approbation ni d'encouragement. Sans même être blâmé ou critiqué. Les gestes, les pas et les paroles peuvent alors se faire simples et épurés, désencombrés de tout superflu et de tout artifice. On ne joue pas. On est. Oui, on est simplement soi-même en toute simplicité. Sans effet de manche, sans ostentation, sans masque ni costume, sans fioriture, sans mensonge ni secret, sans dissimulation ni non-dit, sans sifflet ni applaudissement. Bref, une vie de grand art. L'art d'être. L'art simple et dépouillé de l'être que nul comédien – même doté du plus grand talent – ne saurait incarner...

A ce propos, il me semble d'ailleurs que toutes les formes artistiques et expressives – ainsi que toutes les recherches humaines – tendent vers cet art suprême en cherchant à percer – le plus souvent inconsciemment – le mystère de l'être pour le dévoiler et le transposer à toutes les dimensions de l'existence afin de le vivre au quotidien – à chaque instant de la vie quotidienne – même si l'essentiel des hommes et l'immense majorité des artistes et des chercheurs n'en ont pas réellement conscience...

 

 

Les pas de l'homme. Et l'appropriation de l'espace qu'il convertit en territoire. Bien davantage – et avec bien plus de puissance et de conséquences, évidemment, que n'ont jamais pu s'y livrer les autres espèces terrestres. L'ère anthropocène a, bien sûr, exacerbé, accéléré et statufié d'une incroyable façon la fiéfisation du monde et l'hégémonie tyrannique de l'humanité sur la terre. Et sur l'ensemble de ses habitants. Aujourd'hui, pas une seule parcelle du globe n'échappe aux lois, aux règles et aux contraintes dévastatrices que les hommes ont érigées à seule fin de servir leurs intérêts, leur utilité, leur confort, leur agrément et leur bien-être. Mais les hommes n'ont pas encore réellement compris la dimension délétère et destructrice de leurs agissements, de leurs attitudes et de leurs comportements. Et en dépit de quelques récents – et tardifs – sursauts de conscience et d'un potentiel d'intelligence et d'Amour – très fortement inexploité jusqu'à aujourd'hui, quel homme contemporain pourrait-il avouer sans tressaillir qu'il est le digne représentant d'une espèce extrêmement nuisible – et sans doute même la plus nuisible que la terre ait connue ?

 

 

Mener une vie simple et naturelle – éminemment rustique – hors du monde devient extrêmement difficile. Les hommes simples vivant dans la solitude et la sagesse, à l'écart de leurs congénères, se raréfient. Et il est aisé de remarquer que le confort et les facilités offerts par le monde contemporain – et les promesses (sans cesse renouvelées) d'une vie encore (et toujours) plus facile et confortable – séduisent l'immense majorité des hommes.

Cette vie paisible et artificielle, exempte de risques et de désagréments, cette vie quasiment non vivante où le danger, l'effort, la peine, la douleur et la frustration sont bannis, où tout se doit d'être luxe, calme et volupté est une existence fantasmée depuis bien longtemps par les hommes livrés, depuis leurs origines, aux difficultés de la vie phénoménale ainsi qu'aux affres, aux contraintes et aux restrictions de la matière, de l'organique, de l'environnement et du climat. Bref, tous – ou quasiment tous – aspirent à une vie somnolente et ronronnante qui loin de les délivrer des souffrances existentielles et métaphysiques les plonge davantage – comme l'atteste l'indigence réflexive, compréhensive et perceptive contemporaine – dans des conditions d'existence standardisées et formatées éminemment pauvres et uniformes. Des existences tièdes et frileuses, sans aspérité, sans consistance ni profondeur. Et au lieu de se dégager des contingences matérielles et organiques, ils s'y trouvent plongés au cœur, incapables de mettre à profit le temps libéré des nécessités vitales pour s'interroger et se transformer en êtres de réflexion et d'interrogation. Pour se transmuter en êtres métaphysiques. En êtres de conscience dont les actes et la présence sur terre seraient animés, guidés, voués et dévoués à l'intelligence et à l'Amour... Mais non ! Tous – quasiment tous – sont beaucoup plus enclins à s'enfoncer dans la distraction, le divertissement et les passe-temps (plus ou moins sensationnels selon les goûts et les tempéraments) et à passer leurs jours à jouir des avantages du progrès, du confort et de la facilité en continuant à profiter, à consommer et à amasser les richesses du monde. Et l'époque actuelle qui connaît de faramineuses percées technologiques et le développement tous azimuts de la virtualité, de l'Existant virtuel et de ce que nos chers contemporains appellent « la réalité augmentée » exacerbe d'une extraordinaire manière cette inclination en permettant aux hommes d'accéder au confort et à la facilité de façon aisée et permanente dans toutes les sphères de l'existence. Peu sont – et seront sans soute – capables de s'en extraire. L'immense majorité s'y est déjà engouffrée et, sans doute, s'y enterrera. Gageons simplement que les autres sauront sortir de cette impasse...

Il y a chez moi une dimension foncièrement naturelle et agreste – presque archaïque – qui fait la part belle à la solitude, à l'autonomie, à la rusticité et aux espaces déserts et sauvages, peu compatible avec l'effervescence et la prédominance humaine actuelles. Peu compatible avec les artifices et les nouveautés virtuelles du monde contemporain. Cette dimension est profondément ancrée dans le vivant – sans être pour autant esclave des contingences organiques et matérielles. Et cette part substantielle de mon être – ou de mon âme – refuse le progrès actuel de la modernité et son lot de gadgets en tous genres destinés à nous faciliter la vie*. Je n'ignore pas les avantages qu'ils offrent mais à trop nous en satisfaire (et à trop nous en accommoder), j'ai le sentiment que nous nous éloignons du vivant mais aussi de l'être et de la conscience. Aussi ai-je l'impression qu'il nous faut dans notre existence à la fois demeurer en contact avec la vie – et le vivant sensible et organique – et user des nouvelles technologies numériques et virtuelles avec perspicacité et sagacité de façon à nous inscrire dans une perspective qui les transcenderait – et qui nous rapprocherait progressivement de l'être, de l'Amour et de l'intelligence...

* A ce titre, le smartphone et ses nombreuses applications, le GPS, la climatisation et toute la kyrielle de gadgets contemporains sont de parfaites illustrations...

 

 

Monde de contraintes et de degrés de liberté dont seul peut s'extraire l'être en présence. Capable d'habiter la conscience impersonnelle comme espace d’accueil perceptif neutre non identifié au corps et au psychisme...

 

 

De l'être et du monde, voilà le grand défi de l'homme. Réunir – et unifier – ces deux aspects fondamentaux de l'existence qui semblent si souvent incompatibles...

 

 

A la petitesse – et à la mesquinerie – des jours, oppose la grandeur – et la magnanimité – du regard. Non, ne leur oppose rien. Accueille-les simplement avec Amour et innocence...

 

 

La virginité et l'innocence sont le reflet de l'épure du regard et de l'Amour. Et la diversité celui de l'infini. Pour l'homme de Dieu, l'enjeu est d'être – et de demeurer – en présence en portant un regard et un Amour infinis sur la diversité, le foisonnement, l'encombrement et l'égotisme mesquin et calculateur du monde phénoménal. De réunir à chaque instant le nouménal et le monde des formes et des phénomènes. D'unifier l'impersonnel et le particularisme apparent en une parfaite unité. En termes chrétiens sans doute pourrions-nous dire : être à la fois le fils et le Père. Et accueillir inconditionnellement le fils – tous les fils(1) – dans le regard du Père(2)...

(1) Que constituent tous les êtres et toutes les formes de l'Existant...

(2) Dans le regard de Dieu...

 

 

Lorsque les êtres sont happés par les minuscules – et innombrables – tourbillons du quotidien, leur esprit – et leur cœur – sont totalement absorbés par le (ou les) mouvement(s) en cours. Et cette absorption les rend totalement inattentifs. Quasiment hermétiques – comme absents et insensibles – à leur entourage et à leur environnement. Et rien – presque rien – ne pourrait les détourner de leur élan. Au cours de ces instants – très nombreux – et qui représentent, en réalité, chez la plupart des hommes, l'essentiel de la journée – et de la vie –, il leur est impossible de ressentir un quelconque sentiment de proximité avec eux-mêmes, avec les êtres comme avec les choses. Prisonniers en quelque sorte de leur propre absence.

 

 

La curiosité – la saine curiosité – des hommes est le révélateur de leur besoin de compréhension. Les hommes sans curiosité ne rencontrent jamais – et ne pourront jamais rencontrer – personne. Ni les autres ni eux-mêmes. Toute leur vie, ils se cantonneront à vivre en créatures instinctuelles conditionnées par les mêmes représentations psychiques restreintes et égotiques.

 

 

En ces terres récalcitrantes à l'ordre et à la raison (humaine), l'harmonie prend souvent la forme d'un chaos savamment organisé et orchestré. Et pour goûter cette harmonie dans le monde humain et dans la nature – notamment lorsqu'ils demeurent sauvages ou se montrent particulièrement hostiles (réellement ou en apparence), il convient de quitter le rivage du psychisme et des attentes. Et de livrer le regard à l'innocence et à l'immédiateté perceptive.

Mais nous sommes si habitués à une existence lisse et routinière – sans aspérité – et en correspondance avec nos attentes, nos habitudes, nos lubies et nos manies, nous sommes si conditionnés par les jours organisés et programmés et nous sommes si identifiés au corps et au psychisme et si impliqués dans les situations phénoménales à titre personnel que nous éprouvons les pires difficultés à vivre l'imprévu, la contrariété et la frustration.

Le psychisme est si enclin à rejeter l'inconfort qu'il nous arrive fréquemment en présence d'événements perturbants, dérangeants ou porteurs de dangers ou de désagréments non seulement de manifester des réactions émotionnelles vives et disproportionnées mais aussi de devoir observer une pause – un moment de suspens parfois relativement long (de quelques secondes à quelques minutes – et pouvant même aller parfois jusqu'à plusieurs heures*) pour accueillir – et effacer – l'événement, la frustration et les réactions émotionnelles qu'il a engendrées afin de retrouver une certaine innocence – et une certaine virginité – du cœur et du regard.

* Pour des contrariétés conséquentes...

Dans ces circonstances, accueillir et effacer ce qui est dans l'instant devient un exercice délicat – voire impossible. Il nous faut alors intégrer et composer avec cette obstruction qui ralentit considérablement le rythme de l'accueil et de l'effacement. L'un et l'autre – l'encombrement et son rythme de dissolution – deviennent alors des paramètres additionnels – au même titre que l'événement, la contrariété initiale et la réactivité émotionnelle spontanée déclenchée par la situation jugée « problématique » qu'il convient de respecter – et d'accueillir – pour permettre au regard et au cœur de retrouver leur vacuité, leur virginité et leur neutralité bienveillante.

 

 

L'être et la présence silencieuse. Espace d'accueil inconditionnel dans lequel tout naît, se déroule et s'efface. L'homme qui découvre cet espace accède au Divin. Et celui qui est capable de l'habiter à chaque instant – et de vivre depuis cet espace – est un sage.

Mais, à dire vrai, très peu d'hommes y parviennent. Et depuis l'origine de l'humanité, rares – très rares – sans doute sont ceux qui ont été en mesure de goûter l'indicible de manière stable et profonde. Et de façon quasi permanente...

 

 

L'essentiel des hommes estime être en droit de vivre en paix et dans un environnement sécure et paisible. Le jour où l'humanité manifestera la même exigence pour tous les êtres et toutes les créatures de la terre, le monde deviendra plus – beaucoup plus – vivable. Mais au vu de la lenteur de l'évolution des représentations et des mentalités humaines et de l'imprégnation de la conscience dans les esprits, cette transformation ne se fera pas en un jour... Elle se réalisera, comme toujours, de façon graduelle et laborieuse en effaçant peu à peu les traditions ancestrales anthropocentriques et égotiques et les nombreuses résistances au changement.

Le cheminement de l'Amour et de l'intelligence en l'homme – et dans le monde – à l'instar de tous les phénomènes évolutifs et de tous les processus de transformation sera sans doute jusqu'à son terme une longue route sinueuse, semée d'embûches et d'impasses, soumise à l'inertie, à l'opposition, aux révoltes, aux hésitations et aux atermoiements. Mais au vu de l'histoire du monde, il ne fait aucun doute que l'existence terrestre puisse un jour se faire le digne – et parfait – représentant de la conscience...

 

*

 

Terres de brouillard que le soleil tarde à éclairer. Terres d'infatigable indigence que les hommes inlassablement alimentent de leurs niaiseries futiles et de leur refus interrogatif. Terres merveilleuses offertes à la grossièreté des cœurs et à l'avidité malhabile des mains appropriatrices qu'un regard juste pourtant pourrait illuminer...

 

 

La lumière du monde naît du regard. Et sa beauté jaillit – peut alors jaillir – du silence de la perception.

Que serait le monde sans le regard ? Un songe ? Un souvenir ? Une chimère sans consistance ? Qui perçoit le monde ? Et qui le goûte ? Sinon la conscience sensible...

 

 

Agiles partisans du malheur qui pour d'infimes – et illusoires – parcelles d'agrément transforment le monde en champs de bataille et en charniers perpétuels.

Au lieu de restreindre l'aire – et l'intensité – des massacres, l'humanité les étend, les amplifie et les exacerbe de la plus ignoble façon en galvanisant ses troupes – les hommes – cette armée de petits soldats. De pauvres pantins, en vérité, animés – et manipulés – par leurs instincts archaïques et bestiaux qui n'ont su encore s'extraire de la glaise dont ils sont composés pour accéder au ciel – au ciel infini – de la conscience.

 

 

Se familiariser avec l'assise sans cesse renaissante du regard innocent quels que soient l'état du monde, les circonstances et les mouvements psychiques et émotionnels, voilà sans doute le travail auquel nous sommes conviés aujourd'hui. L'exercice auquel il nous faut à présent nous livrer...

 

 

Le regard assis dans l'immobilité de l'espace, on s'incline devant le passage des nuages et la fugace traversée des êtres – et des hommes – sur l'horizon.

 

 

La conversion du cœur est la transformation de l'esprit et du cœur égotiques en regard et en Amour impersonnels. Elle semble constituer la quatrième – et ultime – étape du processus de compréhension perceptive et sensible de l'homme. De l'homme en quête de sa véritable identité.

 

 

Grandeur et décadence d'une espèce charnière et sans surprise : l'homme. L'humanité – et les sociétés humaines – ont toujours été peu ou prou à la croisée de l'animalité et de l'esprit où les instincts, le cœur et l'intelligence n'ont cessé de s'affronter et de cohabiter (tant bien que mal...). Et depuis les origines de l'homme, nous avons assisté à des siècles – que dis-je ? à des millénaires – d'une lente évolution qui fit connaître – et qui fera encore connaître – à la terre – et à la vie terrestre – mille changements et transformations inexorablement orientés vers la conscience. Et voués à l'avènement de son règne sur terre malgré les innombrables écueils, excès et résistances que le monde a connu – et connaîtra encore...

 

 

Terres de mythes et de légendes que les hommes alimentent de leurs songes. Terres d'abondance qui relèguent l'essentiel au superflu. Terres d'ignorance où l'intelligence est bannie, cantonnée aux esprits marginaux qui explorent l'être, la connaissance, la vie et l'esprit hors des sentiers battus – en des lieux fort éloignés des routes fréquentées par les masses. Terres d’indifférence et d'inimitiés où le conflit, la haine et l'insensibilité chassent l'Amour hors de leurs frontières pour asseoir leur souveraineté. Et c'est pourtant en ce monde qu'il nous faut vivre. Et que l'être doit s'épanouir...

 

 

Le sage vit dans un silence ouvert aux bruits et à la parole. Dans un désert ouvert aux êtres et au monde. Dans un Amour ouvert à la haine et à la violence. Voilà pourquoi il est à la fois si étranger et si sensible aux affres et aux vicissitudes de la terre. Et si bienveillant à leur égard...

 

 

Les hommes sont des êtres de passage oublieux de leurs origines – de la matrice qui les a enfantés – autant que de leur destination. Attachés simplement à jouir – et à embellir les décors – de leur bref voyage.

 

 

Il faudrait dire le monde depuis le silence. Sans s'attarder sur ses bruits, ses maladresses et ses lourdeurs. Il faudrait oublier notre visage à forme humaine et que la parole s'adresse aux hommes. Il faudrait dire l'être – et l'âme du monde – et les offrir aux étoiles, aux vents qui parcourent les plaines, aux nuages, aux pierres, aux arbres, aux herbes, aux fleurs sauvages et aux êtres qui peuplent la terre. Et tous écouteraient cette parole depuis le silence qui les habite – et les anime. Et tous s'émerveilleraient de cet infime écho jaillissant du silence parmi les bruits de l'univers. Et même les hommes – certains hommes – pourraient l'entendre s'ils accédaient, pendant quelques instants, à l'espace silencieux du cœur...

 

 

De l'efflorescence et de la profondeur terrestres à la hauteur et à l'immensité célestes, il y a un abîme que le pas de l'homme sage peut franchir. Et lorsque le cœur les réunit, le silence – la joie et la paix – de ses gestes et de ses paroles rayonnent. Et retentissent partout où, en chacun, veillent, attentifs, l'être et la présence.

 

 

Être vivant parmi les ombres. Debout parmi les corps agenouillés. Et silencieux parmi les bruits et les grimaces.

 

 

Le monde jailli de la matrice silencieuse que les hommes ont toujours pris pour le néant. Ah ! S'ils savaient écouter l'Amour qui sommeille dans le silence de leur cœur bruyant et agité...

 

 

La terre n'est qu'un amas de sable rougeoyant. Et l'océan qu'une marre où s'élancent les navires, petites coquilles de noix propulsées par de minuscules hélices. Les forêts ne sont que d'infimes pelouses. Les montagnes, de petits tas de pierres. Les fleuves, de minces filets d'eau claire et fuyante. Et les êtres – et les hommes –, de dérisoires créatures de glaise animées et gesticulantes. Voilà ce qu'est le monde à hauteur de géant ! Et aux yeux de géants plus gigantesques encore, la terre n'est qu'un grain de sable sur la grève infinie de l'univers. Et peu d'hommes, dans leur vie quotidienne, sont capables de revêtir les yeux du géant. Sur leur grain de sable, ils se sont appropriés d'insignifiantes parcelles, y ont bâti de microscopiques édifices et monuments, y ont édicté des règles et des règlements – fort nombreux et compliqués –, y ont instauré une organisation, et ils appellent cela le monde. Mais pourquoi donc les yeux – et le cœur – des hommes sont-ils si étriqués ? Quand donc seront-ils capables de voir les êtres, la terre et le monde avec le regard et l'Amour infinis du géant qui sommeille en leurs profondeurs ?

 

 

Les hommes sont des passants futiles et superficiels. Des voyageurs prosaïques de la surface. Qui jamais ne se laissent égratigner ni traverser par le monde qu'ils visitent d'ailleurs à la hâte sans rien découvrir ni explorer. Pantins routiniers animés par les instincts et les habitudes. Et maladroitement guidés par les poncifs et les représentations basiques et apparentes de l'Existant. Entités non poreuses – quasiment hermétiques – inaptes à toute rencontre avec eux-mêmes et avec les êtres. Avec le monde et le réel. Incapables de s'interroger et d'élargir leur esprit et le cadre de leur pensée. Et d'ouvrir leur cœur. Simplement enclins à profiter et à tirer parti. A consommer et à amasser le monde pour s'octroyer quelques menus plaisirs. Et à s'établir en quelque lieu tranquille où ils pourront se divertir à loisir et tromper leur ennui en attendant la mort...

Il n'y a chez la plupart des hommes aucune quête sinon celle de la tranquillité phénoménale. Ni aucune aspiration à la connaissance de soi et à la connaissance du monde. Aucun appel ni aucun souffle pour les porter vers la vérité. Et par conséquent, il n'existe chez eux aucune progression de la compréhension et de la perception sensible.

Toute leur existence, ils demeureront de simples animaux humains dotés de capacités cognitives légèrement supérieures à celles de leurs congénères à quatre pattes qu'ils emploieront d'ailleurs à la manière des bêtes, de façon à peine plus sophistiquée, à seule fin d'assouvir et de satisfaire leurs besoins et leurs désirs... Des êtres presque totalement immatures et, de toute évidence, encore insuffisamment équipés et outillés sur les plans cognitif, intellectuel et sensible pour actualiser le potentiel métaphysique et spirituel qui les habite et pour ressentir l'irrépressible appel du Divin – et de la conscience – en eux...

 

 

L’œuvre des catacombes et des holocaustes s'abîme dans la mémoire. Dans la mémoire archaïque du monde. Mais dans l'esprit des hommes, nulle trace. Le sang continue de se mêler à la terre. Et sur les os des charniers poussent toujours les fleurs des allées et des jardins...

 

 

Hommes sans yeux ni bouche. Visages mal cousus avec les fils grossiers et broussailleux de la terre. Ebauches de graine à la conscience endormie. Assoupie par les ripailles et l'interminable nuit des âmes recluses...

 

 

Ce que l'aube te murmure, ne t'éreinte à le crier aux hommes – et au monde – pas encore rassasiés de leur crépuscule. N'en conserve qu'une infime trace. Et efface le reste dans le silence. Sois – et ne cesse d'être – comme la rosée du matin, toujours fraîche, humble et innocente dans le paysage. Et guère étonnée de s'évaporer avec les premiers rayons du soleil.

 

 

Au bout des doigts, le silence des montagnes – et des hauteurs célestes – qui s'engouffre dans la plaine parmi ses bruits et son tapage. Et dans le cœur, une larme que les lumières du monde laissent captive. Et indemne...

 

 

Malgré leur esprit naïf, il n'y a d'innocence dans les rêves des hommes. J'y ai trempé mes lèvres. Du songe au goût de sang dont on aurait extirpé la sueur...

 

 

Dans les manteaux du monde, des guets-apens crasseux jetés au hasard des routes que la peur réinvente. Où se prendront toujours les mains avides et peureuses. Et les hommes marchant à pas de loup dans les combes et sur les crêtes. Partout où l'innocence a été défaite comme une injure à l'intelligence. Simulacre d'esprit insatiable de ruses et de stratagèmes. Univers vorace de prédateurs à l'âme – et au cœur – d'agneau que le berger feint d'abandonner à leur sort pour quelques siècles et qu'il veille pourtant des sommets invisibles. Et qu'il récupérera à l'âge des maturités pour les mener sur de plus paisibles pâturages...

 

 

Dieu veille en l'homme assoupi autant qu'en l'homme sage. Mais le premier se croit seul – et seul maître du monde et du ciel – alors que le second s'efface dans son silence et sa lumière. Voilà pourquoi la sagesse et la grâce resplendissent chez l'un et que les ténèbres recouvrent les gestes et les pas de l'autre. Obscurcissant tout ce qu'il touche. Et tout ce qui l'entoure...

 

 

Les âmes passagères traversent la longue nuit des hommes. Inertes sous l'emprise de la terre. Comme exilées des vastes plaines azuréennes.

 

 

Les hommes progressent sur la terre en ordre dispersé et en hordes claniques avec les instincts vissés à la ceinture. Bras armés et langage brut affûtés voués à la conquête – et à la défense – des territoires. Mains outillées destinées à la construction. L'esprit friand de représentations, de hiérarchisation et d'organisation consacré à l'appropriation et au confort. Cœur cadenassé inapte à l'innocence. Créatures bestiales et rusées aux aspirations archaïques et sans envergure. Et pourtant parmi ces monstruosités se dissimule un joyau. Un espace inexploré. Une graine qu'il suffirait de découvrir – et d'arroser. Et à laquelle il suffirait d'offrir un terreau propice et quelques rais de lumière pour que s'épanouissent l'Amour et l'intelligence. Seuls feuillages que l'on aimerait voir pousser sur la terre...

 

 

L'homme s'égare partout où il passe. Dans les méandres obscurs de la raison. Sur les chemins boisés du monde qu'il bétonne et transforme en cités. Dans les songes qu'il déverse à foison sur la terre. Dans les prières muettes qu'il adresse au ciel. Pour échapper à l'ennui et à la solitude – à cette solitude implacable – qui l'écrase. Et l'enferme. Dans les sillons – et les sillages – du vent, l'homme s'enlise. Et se perd. Il bâtit des villes et des églises. Edicte des lois et des principes. Enseigne ce qu'on lui a appris. Explore et découvre quelques vallées et quelques théories nouvelles. Se les approprie. Erige des barbelés autour de ses parcelles. Et enfante une descendance pour entretenir – et étendre – son fief. Ainsi la vie – et la misère – de l'homme se perpétuent. Et se propagent.

 

 

Derrière les visages exsangues, un sourire irréel – un sourire inhumain – offre sa joie aux cœurs tristes – à tous les cœurs tristes – du monde. Faisant parfois oublier aux hommes la misère qu'ils cachent sous leur long manteau sombre.

 

 

L'instant – et le temps – ne pourront s'éteindre. L'être le sait comme le sentent peut-être les créatures – et les hommes – arrivés à leur crépuscule, agonisant seuls – et les yeux ouverts – sur leur couche ou sur le sol de cette terre inhospitalière pour les corps, attendant la fin de la lumière dans l'immobilité de l'avant mort, le cœur peut-être enfin apaisé – et libéré de toutes les volontés.

 

 

La terre ne peut oublier le corps. Comme le ciel ne peut oublier le cœur, l'esprit et l'âme. Aucune expression ne peut échapper à son origine. Elle en est à la fois l'infime élément. Et le complet – et parfait – dépositaire. Et leur union scellera toujours la souveraineté de l'unité.

 

 

Monde de bruits et d'infimes détails émergeant du silence et de l'infini. Univers de phénomènes enfantés par l'Absolu. Sans oublier, bien sûr, le Divin qui veille en chacun, attentif toujours à ce qu'il s'éveille à lui-même...

 

 

Ne transmets rien. Ni ta sagesse ni ta connaissance. Passe en silence. Et efface les ombres de ta présence. Ainsi seulement sera révélée aux êtres leur nature divine. Et la dimension sacrée du monde et de l'Existant.

 

 

Dans nos pas, un ange s'envole vers un Dieu invisible que les âmes humbles peuvent apercevoir à chaque foulée. Avec l'approbation silencieuse de l'indicible. Et de toutes les pierres du chemin.

 

 

Le langage jouxte le silence. Il en est l'excroissance alors que la parole en est le reflet.

 

 

Lire sur les visages – et dans le cœur – de l'humanité comme dans un livre ouvert que Dieu aurait écrit. Et que les hommes s'éreintent à remplir de leurs volontés et de leurs désirs. Et à noircir de leurs chagrins. Palimpseste originel vide et ouvert – espace silencieux – sur lequel les pas et les gestes griffonnent quelques aventures. Dérisoires spectacles dont nul ne s'étonne. Porteurs de rires, de larmes et de grimaces que Dieu veille à éclaircir...

 

 

Cœur blessé par l'hypocrisie et la rudesse des mains de l'homme. Par la souffrance des bouches maladroitement cousues au silence – et que l'on réduit au cri. Et par l'innocence des yeux que l'on condamne aux larmes.

La souffrance et l'impuissance sont pourtant la matrice de l'abandon dans laquelle se défont les désirs et se préparent à éclore la grâce, la paix et la joie.

 

 

L'inconnu et l'incertitude s'éreintent à nous percer. Et à s'établir en nous pour voir – et vivre – le monde et l'existence à travers l'être et le regard de l'innocence. Avec l'âme et le cœur humbles et dépouillés.

 

 

La parole tend vers la vérité qui lui échappe aussitôt qu'elle tente de s'en saisir. Au mieux peut-elle se faire le reflet de sa présence. Et guider les hommes vers les terres instables et arides où ils pourront la goûter en les invitant d'abord à déblayer les contrées d'abondance et de certitudes qui entravent et retardent sa venue. Tel est – et devrait être – l’œuvre du poète. Et la besogne du philosophe. Inlassables – et infatigables – arpenteurs de l'être et de l'inconnu. Du sacré et de l'Absolu. Mais qu'ils se gardent bien dans leurs sévères et indigestes discours de cartographier les paysages et les chemins – et de baliser l'itinéraire. Qu'ils sachent que leurs rébarbatives tirades ne sauraient aider les hommes à défricher leurs trop denses et trop riches arpents. Qu'ils se contentent donc d'encourager les cœurs – et d'inviter les âmes – à se démunir de tout superflu et à vivre autant dans l'innocence que dans le fugace – et l'éternel – de l'instant.

 

 

La virginité et l'innocence sans cesse renaissantes sont le terreau propice de l'impersonnel. Et sur elles seules peuvent pousser la paix et la joie. L'émerveillement de l'inconnu. Et la grâce de chaque instant. C'est à cette tâche que l'homme est convié. Et c'est à cette seule condition que l'être peut pleinement s'épanouir...

 

 

Il y a dans le ciel un instinct brut et sauvage dont la terre s'est fait le reflet sans être parvenue encore à percer l'insondable mystère de l'Amour qui habite ses profondeurs.

 

 

Hommes. Lourds passagers d'un voyage sans trace dont les surprises étonnent et désarçonnent mais que le cœur ne parvient à convertir ni en interrogation, ni en découverte. Et moins encore en compréhension. Âmes grises et opaques – superficielles et plombées – glissant à la surface du monde, hermétiques à la profondeur et à la légèreté que Dieu a dessinées sous l'apparence des visages et de l'Existant pour qu'elles s'y fondent et puissent le rejoindre. Afin d'asseoir son règne sur la terre.

 

 

On n'écrit – et ne vit – à son aise que dans un espace paisible, vide et dépouillé où trônent parmi la vacuité quelques nécessités quotidiennes. Le cœur, l'âme et l'esprit vierges, voilà les conditions d'une écriture – et d'une existence – innocentes. Mais le monde nous cantonne trop souvent au foisonnement, à l'efflorescence, à l'abondance, aux heurts et aux conflits. Et c'est dans ce fatras et cette violence qu'il nous faut apprendre à vivre avec le regard clair, vide, vierge, ouvert et innocent...

 

 

La fureur – et le mystère – des jours inconnus qui s'avancent vers le silence dans le vacarme des pas. Parmi le long cortège des silhouettes errant sur les chemins des plaines et des collines.

 

 

Comment reprocher à l'aube de ne pouvoir éclore ? Comment dire adieu à notre crépuscule sans fin ? Nous qui sommeillons dans le silence parmi les bruits... comment pourrions-nous épouser l'espace vacant que nous avons encombré de nos jouets, de nos outils et du mobilier superflu de nos aînés ?

 

 

Un cri – un grognement sommaire – en guise de salut jaillit des forêts désertes où se sont retranchées les âmes – toutes les âmes – exilées du monde. Et que les hommes ont reléguées à la solitude et à la sauvagerie des marges. A l'isolement des contrées périphériques. Comment pourraient-elles cohabiter avec les yeux et les bouches des villages et des cités et se fondre parmi le peuple du bitume et du béton, des places et des carrefours où la liberté et le naturel agonisent sous les pavés et entre les murs et les clôtures des jardins artificiels, écrasés par les regards désapprobateurs de la normalité frileuse et bornée. Et où le pathologique – et l'obsession de l'ordre et de l'uniformité – font loi...

 

 

Que de consolations et de tourments pour les cœurs exigus et les mains peureuses qui craignent les contrées inconnues du silence et de l'infini...

 

 

Le monde est un décor que la conscience – aidée des énergies auxiliaires – façonne et fait évoluer. Et dans lequel se glissent trop souvent, en cette ère d'hégémonie spécifique, les caprices des hommes. Leurs exigences frileuses, leurs découvertes d'explorateurs et leurs inventions d'apprentis-sorciers. Mais la conscience semble offrir sa complicité, sa confiance et son approbation – et même sa voix – aux recherches et aux investigations des créatures dont elle a fait ses jouets. Ses incontournables instruments de jeu...

 

 

Embrasse le quotidien qui ordonne la récurrence des gestes – et ne promet que la lassitude – si le regard ne sait se faire présence vierge et innocente. Devenant alors un espace inaccessible aux yeux prisonniers des certitudes et des habitudes. La maturité naîtra de la familiarité avec cet accueil. Et la libération naîtra de cette maturité...

 

 

Se défaire des résistances et des frontières de l'immobilité pour que circulent librement tous les vents – et tous les souffles – de la terre. Et demeurer dans le silence immobile de la présence renaissante et sans support. Ainsi vit l'homme sage. Laissant l'existence – et le monde – à leur destin. Totalement libres d'emprunter – et d'explorer – les chemins auxquels la terre et le ciel les destinent. Et leur permettant de se déployer sans obstacle ni opposition. Ainsi l'homme sage se dégage-t-il de l'approbation et de la désapprobation. A la fois pleinement attentif à leurs mouvements et profondément dégagé des circonstances et de leur évolution...

 

 

On naît, on apprend et l'on se construit une individualité parmi les hommes avant de pouvoir envisager de se défaire de notre figure humaine – des caractéristiques et des références de notre espèce – pour reposer d'abord de façon inconfortable et malhabile dans l'espace vacant du monde et pour se familiariser peu à peu – pas à pas – avec les rivages d'un silence inhumain et infini. On apprend ainsi à fréquenter Dieu – et ses contrées célestes – avant d'y établir l'assise de notre regard. Le monde – et les hommes – deviennent alors une part de nous-mêmes – tantôt infime tantôt magistrale selon les circonstances – dont nous accueillons les gestes et les expressions sans exigence. Comme d'insignifiantes traces de poussière dont l'essentiel rayonne en des lieux inaccessibles pour les yeux...

 

 

Le balancement des heures. Et l'ingratitude du temps qui fatigue – et ronge – la chair et transforme les os en poussière. Merveilleuse mécanique pourtant qui ouvre à l'incertitude, à la précarité et à l'instant.

 

 

Vivant ignare qui ignore. Et pourtant en ses profondeurs, l'être silencieux sait – et reconnaît, parmi les fausses théories, sa nature et son origine qu'il feint d'oublier dans une amnésie passagère afin peut-être de donner à l'esprit le sentiment fallacieux d'une existence singulière. D'une saveur particulière. D'un surcroît – illusoire et trompeur – de consistance et de vérité...

 

 

De ce monde pléthorique et foisonnant, goûte – ne goûte que – la profondeur silencieuse et secrète dont le monde lui-même a oublié l'existence. Présence mystérieuse sous la chair fragile des corps et des visages.

 

 

L'étrange et fabuleuse question de l'identité étreint secrètement tous les esprits. Et résonne à travers les plaines – toutes les plaines – du monde en un cri démultiplié : qui suis-je ? Interrogation angoissée, polymorphe et insoluble qui habite tous les êtres. Et anime tous leurs élans jusqu'aux confins du ciel, seule aire où peut éclore la réponse. Seul espace où peuvent s'éteindre tous les questionnements...

 

 

Visages de sable caressés par les vagues de l'innocence dessinant mille paysages sur les rives étroites de la terre. Et s'effaçant avec les marées. Les cœurs et le monde devraient respirer aux rythmes de l'océan – aux rythmes de l'infini – s'offrant jusque dans ses plus infimes détails sur toutes les grèves et les jetées.

 

 

Le désert est le point de rencontre entre l'interrogation et le chemin naissant de la réponse. Le carrefour crucial que les hommes infréquentent...

 

 

Hommes, amas de terre et de poussière frémissants et interrogatifs. Déçus par leur insignifiance. Et cheminant à travers le monde – et l'existence – en quête de l'étendue – de la vaste étendue – qui pourrait répondre de façon parfaite à leur dénuement et à leur légitime aspiration de complétude.

Le monde, dédale d'allées funestes où errent – et s'égarent – les âmes fantomatiques vouées à l'après et aspirant à l'ailleurs. Aveugles au chemin que foulent leurs pas présents si pressés...

 

 

Les nuages sont notre seul appui – et notre seul modèle – sur cette terre si solide. Et si fragile. Voyageurs passagers du ciel aux origines terrestres balayés par les souffles des vallées offrant au monde leurs gouttes délicates. Présence discrète et essentielle servant l'azur et les profondeurs avec la même grâce. Et la même humilité.

 

 

Un coin de terre où asseoir son sac et son séant, ouvert à quelques chemins qui traversent le monde. Et l'immensité du ciel dans le regard. Voilà – voilà simplement – ce dont l'homme sage a besoin...

 

 

L'erreur des yeux qui aspirent à transformer la matière. Et à éradiquer ses restrictions... Et dont seul le regard peut se libérer dans l'accueil inconditionnel de sa présence, de ses lois et de ses exigences...

 

 

Effacer les amassements et les traces pour renaître, à chaque instant, à l'innocence.

 

 

Vie de labeur et de distractions vouée aux nécessités, à la futilité, à l'éphémère, à la promiscuité, à l'amassement et à la surface du monde (et de l'esprit) où l'être, l'Absolu et le Divin ne peuvent éclore. Ainsi, depuis l'aube de l'humanité, l'homme n'a jamais eu goût à abandonner ses contingences, ni jamais eu la maturité et l'aspiration – le temps et l'énergie – de délaisser (même partiellement) ses fadaises, son archaïsme et son fonctionnement ancestral et instinctuel pour explorer et découvrir, à travers l'interrogation, la métaphysique et la spiritualité, ses origines, le sens profond de son humanité, sa nature véritable, ses liens avec la conscience et ce que d'aucuns pourraient en quelque sorte définir comme sa mission divine sur terre... L'homme n'a jamais encore été en mesure de s'extirper de ses nécessités, de son ignorance, de sa myopie et de ses chimères, sources de toutes ses gesticulations terrestres...

 

 

L'Autre comme objet – et source – de gênes et de plaisirs. A la fois obstacle et instrument de réconfort et de compensation à la misère et à la solitude de la condition terrestre – et humaine – dont les yeux envoûtent, inhibent ou donnent des ailes. Et dont on s'accommode par lâcheté et/ou par habitude. Comme une façon illusoire de se croire – ou de s'imaginer – des êtres aimables. Des êtres dignes d'être aimés. Comme une manière de se persuader que nous ne sommes pas que des créatures au visage et aux mœurs détestables. Et cette proximité couarde et instrumentalisante a vite fait de tourner en parodie affective. Qui confine l'être – et les êtres – à mille lieux de l'Amour...

 

 

Pourquoi notre esprit est-il encore (si) affecté par la léthargie, l'amassement et l'abondance ? Pourquoi est-il encore (si) peiné par la proximité du monde et des hommes – et par toute manifestation et présence humaines ? Seraient-ils des reflets trop évidents de l'énergie, des souffles de la terre et du psychisme encombrant l'être et le vide – l'infini et l'innocence du regard* ?

* L'infini et l'innocence de la conscience (l'Absolu)...

 

 

Vois – ressens et habite – l'espace derrière l'efflorescence et les entassements du monde. Regarde – appréhende et considère – l'infinité des combinaisons (énergétiques) comme des émanations du silence.

 

 

De la nature et du silence. Et l'être et la présence s'habitent – et rayonnent – avec aisance. Des hommes, du bruit et des bavardages. Et le psychisme s'anime, gesticule et vocifère...

 

 

Des cris dans le silence à l'accueil sensible et silencieux des cris, il y a un abîme que l'homme sage franchit d'un seul pas...

 

 

Les rengaines et les heures lasses usent la patience et l'esprit. Anéantissent l'espoir de toute échappée. Invitent au couloir étroit de l'abandon, seuil de l'accueil où poussent la paix et la joie que nous pourrons alors faire fleurir dans le quotidien du monde.

 

 

Assis devant le jour. Couché dans la nuit claire des âmes, l'homme sage n'attend plus. N'espère rien. Il fréquente le silence et l'infini. Tous les songes d'autrefois remisés dans le néant. Et lorsque l'aube se lève, ses yeux sont frais. La journée – chaque instant de la journée – peut alors éclore dans l'innocence. Le monde peut bien tourner – continuer à tourner encore et encore –, il laissera libres les chemins.

Chaque matin, il ira à petits pas puiser l'eau à la source pour extirper le sommeil de son visage. Chaque jour, il contemplera la terre depuis les sentiers que sa silhouette a coutume de fréquenter. Ecrira peut-être quelques notes pour dire sa joie. Et la journée s'achèvera dans le silence, les yeux ouverts sur l'horizon et le calme du soir.

Pour l'homme sage, demain n'est qu'un songe. Il n'y pense pas. Le cœur – et le regard – ancrés dans le présent. Vides, vierges et innocents. Accompagnant le monde de son silence. Et parfois d'un sourire discret. Humble devant les hommes et l'éternité.

Des yeux enjôleurs et des mains stratèges, il ne se soucie pas. Et aux cris et aux plaintes, sa quiétude répond. Toujours il laisse passer le monde. Et sa vie d'homme. Son existence de passant éphémère. Il écoute et n'écarte rien. Agit au gré des circonstances et des nécessités. Ne s'occupe pas même d'être là. La présence veille pour lui. Elle, qui a pris sa place, répondra aux exigences. L'homme sage n'est plus – et n'a même d'ailleurs jamais été – ni homme ni sage. Il s'est effacé. A cessé d'être là même si aux yeux du monde, sa silhouette continue chaque matin d'aller puiser l'eau à la source, d'emprunter les sentiers des forêts et des collines et de contempler dans le crépuscule naissant la quiétude de l'horizon.

 

 

Infimes – et dérisoires – élans de la terre vers le ciel ne sachant pas même reconnaître dans ses gestes la présence du Divin.

 

 

Les odieux – et sempiternels – tourbillons qui happent – avalent et usent – les corps. Et qui malmènent – empoisonnent ou foudroient – le cœur et l'esprit sous le regard attentif et bienveillant du silence et de l'infini.

 

 

Dans leur détention, l'esprit et le cœur aspirent secrètement à la libération. Et à la liberté. Ou pire, ils se croient – ou s'imaginent – libres. Mais la maturité exige que nous soyons lucides de notre incarcération. De la voir sans sourciller. De la vivre – et de l'accueillir – sans condition pour s'en défaire. Et en être libres...

 

 

Monde mis en scène par nos paroles, nos rires et nos pleurs. Oreilles envoûtées – et que nous ensorcelons – avec nos histoires pour éluder la seule question fondamentale : l'identité de l'être.

 

 

Le bout du monde impassible aux rumeurs qui nous entourent n'est que le prolongement de la terre où courent – et se propagent – d'autres murmures inaudibles à nos oreilles. Mais qu'attendent donc les hommes de cet égarement de la parole ? Seul l'inconnu – le mystère de l'inconnu – tapi dans le cœur des êtres et identique en toutes contrées les libérerait des commérages et des futilités du langage.

Que la parole fouille donc nos songes ! Et que chacun se mette en quête du joyau commun recouvert par nos rêves immatures. Et croyez-moi, hommes, la marche honnête des braves gens ne sera d'aucun secours ! Pas davantage que la course sanguinaire des fanatiques ! La sagesse sommeille toujours dans la faille que nous avons ignorée depuis les origines. Et il convient à présent de la découvrir. Et de l'honorer. Sinon le monde vacillant – gonflé d'artifices et d'abjections – s'effondrera sous nos assauts. Et la témérité prétentieuse de notre œil borné.