– Quelques bruits dans l'infini –

Journal / 2016 / L'intégration à la présence

Entends-tu les cris de la terre – et les hurlements des jours – recouverts par le silence des âmes obtuses et apeurées ?

Ne mêle tes pas aux instincts du jour. Laisse-les aller leur chemin. Regarde-les s'ébrouer – et se cabrer – chercher partout quelques mains conciliantes et quelques yeux approbateurs et complices pour leur offrir un tremplin ou une arène. Et regarde leur désarroi lorsqu'ils ne rencontrent que leur propre écho dans l'espace nu. Regarde-les sans saisie. Et vois comment ils s'éteignent – et s'effacent – dans le silence.

Un regard de braise et d'innocence. Vif et frais. Lucide et tranchant. Mais baigné d'un Amour et d'une candeur éblouissante. Et d'une virginité toujours nouvelle...

 

 

Le monde est un sombre abîme où se terrent les hommes – et toutes les âmes apeurées – effrayés par la violence apparente de la terre. Et le silence infini du ciel. Il n'y a pourtant rien à craindre. Ni de la terre ni du ciel. Nous en sommes à la fois les fils et le père. Mais notre trouble est si profond que nous en avons oublié jusqu'à notre identité. Nous nous affublons de noms – et nous nous attribuons des fonctions, des titres, des parcelles et des tâches à accomplir – à seule fin de combler cette ignorance – ou cet oubli peut-être...

 

 

Terres immergées de l'innocence où il nous faut plonger. Pour les faire remonter – et leur faire gagner l'altitude des sommets. Plus nous les hisserons haut, plus l'eau fraîche de l'Amour se déversera sur les chemins du monde...

 

 

L'âme du monde – et l'âme des êtres et des hommes – ne sont pas à sauver. Mais à libérer des forces obscures et écrasantes de la terre qui les emprisonnent. Un peu d'Amour et de lumière sauront les faire émerger des ténèbres. Puis, l'Amour appelant l'Amour et la lumière appelant la lumière, elles se hisseront naturellement jusqu'aux contrées célestes.

 

 

Un regard de braise et d'innocence. Vif et frais. Lucide et tranchant. Mais baigné d'un Amour et d'une candeur éblouissante. Et d'une virginité toujours nouvelle...

 

 

Pas de geste ni de pas justes sans Amour. Et sans lumière. Sinon les créatures œuvrent comme des mécaniques obscures et sans âme, les yeux et les mains rivés à leur tâche...

 

 

L'exercice des jours n'est ni une épreuve ni une ascèse. Et moins encore une marche forcenée ou une sorte de purgatoire au seuil de quelques contrées hadéennes et paradisiaques. Il est une permanente invitation au regard innocent de l'instant. Vierge de tout commentaire et de toute considération. Et Dieu – l'éveil ou l'éden – ne se trouvent hors de ce regard. Et de cette invitation...

Aussi est-il vain de courir après quelque chimère. S'arrêter serait le conseil préalable. Et la condition souvent nécessaire au ressenti de l'être. A la présence de l'être.

La grande illusion de l'homme en matière d'éveil et de vérité tient à son inclination – et à son goût – pour le mouvement. L'homme dont le corps et le cerveau sont composés d'énergie est amené à croire qu'il doit avancer – et progresser – pour les trouver ou les atteindre alors qu'il lui faut, au contraire, s'immobiliser pour ressentir, écouter et contempler, portes d'accès les plus à même de l'ouvrir à l'être. En matière métaphysique et spirituelle, l'homme doit donc abandonner la sphère des mouvements, des phénomènes et de l'énergie pour celle de l'immobilité, de la permanence et du regard.

Notons cependant que l'homme ne se trompe qu'à moitié (on pourrait même dire qu'il ne se trompe aucunement) puisque le contact et les liens avec les mouvements et les phénomènes énergétiques – ce que nous avons coutume d'appeler le monde, les événements et les circonstances – semblent nécessaires pour éveiller l'esprit à l'interrogation et aux choses métaphysiques et spirituelles à travers l'expérience (phénoménale) qui lui permet de progresser en leur sein et de s'ouvrir peu à peu à l'être. A la présence de l'être.

 

 

A l'homme instinctuel succédera l'homme métaphysique auquel succédera l'homme spirituel qui pourra enfin amorcer une ère terrestre nouvelle. A moins que le crétinisme ambiant promeuve l'homme virtuel et synthétique gavé de divertissements et immergé dans les gadgets et relègue l'interrogation et les questionnements philosophiques au rang de non nécessité. Alors s'ouvrira sans doute une période débilitante, décadente et apocalyptique qui signera la fin du règne de l'humanité dont l'histoire, malgré les excès et les abominations, laissait pourtant envisager un avenir prometteur mais que la stupidité finira pas faire sombrer...

 

 

Tous ces mots, toutes ces notes, toutes ces pages. Pour quoi ? Pour qui ? Je n'en sais rien. Scories peut-être du déblaiement. De l'interminable processus qui mène au dépouillement et à l'innocence. Amas de griffonnements abandonnés aux orties du temps pour découvrir – et dévoiler – l'être. Et la nudité de l'espace et du regard innocent...

 

 

Tout s'échappe. Et s'efface. Le temps, les êtres, le monde, les idées. Et même l'instant, bien sûr...

Seule demeure la présence. La présence à ce qui est dans l'instant. Et qui laisse s'échapper le temps, les êtres, le monde, les idées et l'instant. Et qui les efface aussitôt qu'ils disparaissent...

 

 

Demeurer dans la virginité du cœur et du regard. Et observer les vagues du monde s'emparer du corps et de l'esprit. Les frotter à tous les corps et à tous les esprits de la terre et du ciel. Et les faire participer à tous les tourbillons enchanteurs et à toutes les valses funestes – et funèbres. Quelle fabuleuse chorégraphie pour le cœur et le regard qui savent se mettre en aplomb des paysages. Dans la contemplation impartiale – et non agissante – des joutes, des coups et des brimades, des caresses, des parades et des pitreries qui s'entremêlent et s'enchaînent en d'interminables séries...

 

 

Que de cris sans réponse en ce monde... Et qui sait écouter les échos ramenant à leur genèse ? Et qui sait la traverser pour retrouver l'origine silencieuse du monde ?

 

 

Dieu – la présence – sont parfois considérés comme une compagnie pour le cœur humain solitaire. Mais en vérité, ils sont bien davantage qu'une simple compensation... Ils sont le seul sujet en ce monde infini d'objets (individus et choses du visible et de l'invisible...) qui rayonne – qui peut rayonner – à travers les yeux – et le cœur – des êtres qui savent se faire sensibles et réceptifs au regard impersonnel. Et à l'Amour.

 

 

Avec leurs constructions, leurs machines, leurs inventions envahissantes et leur organisation hégémonique et dictatoriale, les hommes dénaturent profondément les paysages et l'ensemble de la vie terrestre. Mais ils corrompent – et affadissent – également la vie humaine. En la rendant trop superficielle, trop douce et trop dépendante du collectif et de ses innombrables réseaux, ils la privent de ses instincts, de sa profondeur et de ses espaces de solitude indispensables.

Le confort – et ses excès – invitent – ont toujours invité – les hommes au sommeil et au ronronnement. Leur propension à assoupir la profondeur des ressentis, l'interrogation et l'envie d'apprendre, de découvrir et d'explorer (à titre individuel) endort les esprits. Et sauf peut-être à mourir d'ennui dans cet univers restreint, frileux et incarcérant à la mécanique bien huilée qui raviverait sans doute une forme de questionnement et une irrépressible aspiration à sortir de la somnolence des jours, il est évident que l'essentiel des hommes passent la quasi totalité de leur existence dans une sorte de léthargie doucereuse. Englués dans une vie de surface, languide et anesthésiante, sans épaisseur, sans consistance ni profondeur.

 

 

Dans le calme du soir, la belle – et grande – solitude se fait de nouveau sentir. Et l'âme se réjouit de retrouver l'être – et la sérénité qui l'entoure... On la voit heureuse, ravie – presque en extase – de pouvoir se laisser à nouveau pénétrer en profondeur...

 

 

Le monde humain occupe – et habille – l'espace terrestre. Et je n'aime ni la posture des hommes à l'égard de la terre – ni les vêtements dont ils l'ont affublée...

 

 

Entends-tu les cris de la terre – et les hurlements des jours – recouverts par le silence des âmes obtuses et apeurées ?

 

 

Dans l'air morose des jours, l'être veille aussi sûrement que dans la gaieté des jours radieux. Toujours égal à lui-même. Et toujours imperturbable malgré la ronde incessante des saisons.

 

 

Rien de plus émouvant qu'un homme en quête. A la recherche de son identité profonde... Et rien de plus beau lorsque l'être se dévoile... Mais que dire lorsque la rencontre a lieu – et que le silence s'impose ? Et combien d'hommes y accèdent-ils véritablement ?

 

 

Dans le calme des heures crépusculaires, qu'il est heureux de se retrouver seul, silencieux et serein... Et qu'il est délicieux de sentir la solitude, le silence et la sérénité de la nuit naissante... Lorsque l'agitation diurne s'est tue – et que les contingences quotidiennes et les inévitables activités du jour sont achevées, nous pouvons enfin nous abandonner pleinement à l'être. A la présence de l'être.

La journée – et chaque instant du jour – se prêtent aussi, bien sûr, à vivre en présence. Au plus proche de l'être. Mais il est plus difficilement accessible. Et sa qualité est moins tangible. Moins palpable. Trop happé – et trop préoccupé – sans doute par notre souci de mener à bien – et à terme – notre programme journalier pour être en mesure de le ressentir avec aisance. Et avec clarté. Comme si continuaient à trotter dans notre esprit la course folle et stérile de l'horloge et l'absurde impératif de nos exigences à l'égard du réel – et de ce que nous appelons notre existence...

 

 

Les êtres. Puits intarissables de misère et de souffrance au fond – et autour – desquels règne l'indicible. L'espace vierge et infini de l'être – de la conscience et de la lumière – qu'ils sont lorsqu'ils délaissent le triste et sombre abîme qu'ils croient être...

 

 

Mourir à la vie sans faille pour renaître à l'innocence. Et à la virginité de l'horizon.

 

 

Aucun élan sinon les nécessités du corps, les exigences du jour et les souffles naturels de l'esprit...

 

 

Chacun – et chaque forme – en ce monde est le maillon d'innombrables chaînes inter-reliées – et savamment interconnectées – qui est amené tantôt à utiliser, tantôt à transformer, tantôt à redonner, tantôt à offrir ou à transmettre ce qu'il reçoit (et ces actions peuvent, bien sûr, se mêler ou s'additionner de façon parfois complexe...). Ainsi chacun – et chaque forme – participe, malgré lui, à l'incessante transformation des chaînes auxquelles il appartient et à la création de nouvelles chaînes. Chaînes qui, rappelons-le, constituent ce que nous avons coutume d'appeler le réel (phénoménal) qui n'est rien d'autre, en réalité, qu'une gigantesque trame, une sorte de grand corps énergétique en perpétuel mouvement – soumis à un perpétuel remodelage et à une perpétuelle métamorphose...

 

 

Être. S'effacer dans la lumière de la présence. Et laisser le monde – et le cours des choses – libres de leurs mouvements s'épanouir dans l'espace nu qui leur est offert. Et qui, tôt ou tard, s'effaceront dans le silence et l'infini. Voilà, si l'on peut dire, à quoi œuvrent* l'âme et le cœur innocents...

* Si tant est que ce terme soit approprié...

 

 

Et toi, homme, qu'aimes-tu ? J'aime la poésie, la métaphysique et le silence. J'aime la solitude et les longues marches dans la nature sauvage en compagnie de mes chiens. J'aime les arbres et les petits sentiers des forêts et des collines. J'aime le ciel et les nuages. J'aime le souffle du vent dans les feuillages. J'aime l'herbe et les pierres des chemins et les feuilles mortes qui jonchent les paysages. J'aime les grands espaces nus de la terre et de la maison. J'aime le chant des oiseaux. Et leur vol dans l'azur. J'aime contempler les heures calmes du jour et du crépuscule. J'aime la nuit étoilée et silencieuse. J'aime l’honnêteté et l'authenticité des êtres. J'aime la parole qui court sans bruit sur mon carnet. J'aime les baisers de l'innocence. Et la présence des âmes simples et humbles. Bien des choses en ce monde ravissent mon cœur... et même la grossièreté et la prolifération des créatures – et des hommes – ainsi que leurs lois et leurs élans stupides – m’émeuvent parfois...

 

 

Ne mêle tes pas aux instincts du jour. Laisse-les aller leur chemin. Regarde-les s'ébrouer – et se cabrer – chercher partout quelques mains conciliantes et quelques yeux approbateurs et complices pour leur offrir un tremplin ou une arène. Et regarde leur désarroi lorsqu'ils ne rencontrent que leur propre écho dans l'espace nu. Regarde-les sans saisie. Et vois comment ils s'éteignent – et s'effacent – dans le silence.

 

 

Nul programme. Nul emploi du temps. Nulle tâche à accomplir. Simplement les gestes et les pas de l'instant qui se manifestent – et se réalisent – dans l'innocence de l'attention. Dans la vacuité du regard. Dans l'espace nu. Vierge d'intentions, de souvenirs et d'arrière-pensées.

 

 

La douceur, la tendresse et la joie tranquille de l'être qui se déploie dans l'âme – et le cœur. Vibrant dans l'innocence du regard à l'unisson du silence...

Quelle grâce... Et quelle plénitude... Rien ne saurait donner au cœur d'un homme un sentiment plus admirable...

 

 

En notre cœur essentiel, dépouillé de ses rengaines et de ses couches crasseuses et superflues, règne notre identité secrète. Et il appartient à chaque homme – et à chaque être – de se défaire de ses strates encombrantes pour la découvrir : la faire émerger des terres profondes et silencieuses. Et la faire naître au monde.

Il n'y a d'autre voie pour sortir l'âme et la terre de leurs marécages. Et leur offrir le destin que le ciel a dessiné pour elles...

 

 

Les mots qui surgissent n'ont d'autre destin que d'offrir l'innocence et l'infini au cœur mûr et attentif. De l'encourager dans son périple. Et de lui indiquer l'âpre route à suivre pour les découvrir...

J'aimerais parfois que le silence recouvre ma parole. Il se fait toujours plus juste. Et plus direct. Mais bien peu d'hommes savent l'entendre. Et l'écouter. Aussi dois-je continuer à écrire. Même si la main des hommes reste toujours aussi réfractaire à tourner mes pages...

 

 

Seul, nu et apeuré sur l'effroyable et inhospitalière banquise du monde, voilà de quoi éprouver l'âpre nature de la terre. Et la condition de toute créature. Mais n'est-ce pas là une grandiose – et merveilleuse – invitation à s'interroger sur ce que nous sommes et ce qu'est le monde ? N'est-ce pas là la voie royale pour découvrir l'être et son infinie profondeur ? En tout cas, Dieu n'en a, semble-t-il, pas trouvée de meilleure – et de plus directe – pour l'homme...

 

 

Nous agissons et organisons le monde – et l'existence – selon nos représentations et nos fantasmes.

L'esprit instrumentalise, malaxe, transforme, malmène et martyrise la chair du monde pour quelques agréments et quelques bénéfices. Ignorant – ou refusant de voir et d'admettre – que ces agissements créent de l'inconfort, du désagrément et de la souffrance dans l'esprit des Autres – dans l'esprit de ceux que nous considérons comme les Autres... Sans compter, bien sûr, la souffrance que nous infligeons (sans même en avoir conscience) à ce que nous considérons comme notre propre chair – notre propre corps – pour qu'il soit digne – et à la hauteur – de notre vaine et illusoire représentation de nous-mêmes...

 

 

Quel tragique destin que celui de ne point explorer et de ne point découvrir... Existence de sommeil et de repos pour l'esprit et le cœur assoupis. Comme une pause – une courte pause – sans doute rendue nécessaire après quelques difficiles périples et quelques mésaventures douloureuses vécus dans l'antériorité des pas présents. Comme une parenthèse dans le voyage avant de reprendre l'ascension de nous-mêmes – cette âpre montée où l'on voit partout l'être régner. Sur tous les sommets et toutes les vallées...

 

 

Le printemps n'en finira jamais de renaître dans le regard défait des saisons...

 

 

Le silence peut-être... Mais nulle complicité avec la barbarie. Qui avant de pouvoir s'effacer dans le silence a besoin de lumière : d'un éclairage et d'une compréhension.

 

 

L'ignorance – et sa main barbare et grossière – ne pourront se dissoudre que dans l'étreinte de l'être. Une étreinte d'abord douloureuse, éveillant la sensibilité de la chair, puis se propageant peu à peu à celle du cœur et de l'esprit. Enfin prêts – enfin mûrs – à recevoir l'initiation : la leçon inaugurale de l'apprentissage. Voie magistrale de la compréhension menant à l'être. Et à sa lumière.

 

 

Que l'inconnu s'avance. Et il sera reçu. Accueilli sans peur ni résistance. Non par l'esprit frileux et calculateur d'autrefois transformant ses prédécesseurs en certitudes – en terres cartographiées pour qu'elles deviennent familières, mais par le regard – et l'espace – de silence et d'infini qui le laisseront faire ses tours, ses pitreries et ses cabrioles – qui le laisseront mordre ou cajoler selon les nécessités et la tournure des circonstances – sans manipuler ni jouer avec ses expressions. Et leurs exigences.

 

 

Aucune horreur ne sera épargnée aux êtres – et aux hommes – pour s'affranchir de leur laideur. La beauté sous-jacente ne saurait émerger autrement...

 

 

On se réjouit de cette merveilleuse – et inégalable – connivence avec l'innocence des âmes simples et humbles. De cette communion délicieuse dans l'unité du cœur. Inaccessible à la prétention. Et à l'idiotie de ses parades et de ses amassements.

 

 

Encerclés par l'abîme, nous voilà enfin prêts à recevoir la défaite. Et son sacre. Ultime seuil pour s'ouvrir à l'innocence qui transformera les pas – et le monde – en inconnu joyeux...

 

 

Il n'y a de volonté plus grande que celle du silence et de l'infini dans lesquels l'Amour, la joie et la paix vous sont donnés. Mais, en vérité, ils ne vous sont pas donnés, vous êtes simplement devenu capable de vous ouvrir à leur présence.

D'aucuns diraient que Dieu vous ouvre les bras. Mais il serait plus juste de dire : vous qui pensiez être séparé du Divin, vous voilà étonné et ravi – en extase – de voir qu'il était toujours là, pleinement présent – au cœur même de votre être. Et de votre regard. Et vous comprenez alors que vous ouvrir à vous-même n'était rien d'autre que vous ouvrir à lui. A lui présent en vous. Et le ressentir et le vivre n'était rien d'autre que votre tâche initiale – votre mission première – à laquelle succéderont sans doute d'autres tâches et d'autres missions pour le faire éclore dans le cœur – et les yeux – de chacun (afin qu'il resplendisse partout)...

 

 

Ne romps pas le silence pour quelques bruits d'apparat. N'abandonne pas l'infini pour quelques parcelles indignes et sans intérêt. Montre-toi tel que tu es. Mais ne corromps jamais l'innocence.

 

 

L'homme cherche le silence et l'infini. Mais comment trouver cet espace que nous sommes (que nous sommes déjà malgré l'ignorance qui nous étreint...) sinon en nous y ouvrant ? Et comment nous y ouvrir sinon en nous défaisant de l'accessoire qui l'encombre : de tous ces entassements dont le monde – et les hommes – nous ont fait croire qu'il fallait s'emplir – et s'entourer...

Le dépouillement est – et sera à jamais – la voie magistrale pour accéder au silence et à l'infini – et y glisser son cœur et son regard. Mais les hommes le craignent comme la peste. Rares sont ceux qui pressentent qu'il mène à l'humilité, à l'innocence et à la vacuité indispensables pour que le silence et l'infini puissent se dévoiler. Et nous habiter pleinement. Pour qu'ils soient en mesure de réinvestir l'espace que nous leur avons dérobé pendant le temps de notre sommeil et de notre recherche (pour les retrouver).

 

 

L'être est – et se dévoile – toujours sans malice et sans déguisement. Sa probité est absolue. Jamais il ne joue. Et jamais il ne ment.

 

 

Il n'y a d'heures – et de jours – funestes que pour le cœur en grisaille. Pour l'être, l'instant est toujours radieux malgré la pluie – et les averses – qui attristent l'âme. Saisons froides et fastes printaniers sont égaux à ses yeux. Il accueille tout ce qui apparaît. Et l'efface aussitôt. Sans jamais trahir ce qui s'éteint en lui...

 

 

Pour quelles raisons les hommes vivent-ils ensemble – vivent-ils côte à côte serait plus juste – sinon pour le maigre réconfort d'une compagnie – plus ou moins fantomatique l'essentiel du temps – qui leur donne le sentiment d'échapper à la solitude si souvent considérée comme une fâcheuse et tragique condition pour traverser l'existence et faire face à l'adversité du monde ?

 

 

Qui perçoit l'incessante invitation des jours à nous ouvrir à l'innocence et à l'infini ? Et qui les entend frapper à notre porte à chaque instant de notre existence ? Et nous, peureux et frileux, nous leur claquons la porte au nez pour nous barricader – et nous claquemurer – avec arrogance et terreur (une terreur bien souvent inconsciente...) derrière nos misérables savoirs et nos pauvres richesses...

 

 

Voir – et sentir – l'être au cœur de chaque créature et de chaque forme, vibrant de vie et parfois de terreur et de joie. Le voir – et le sentir – étonné de se retrouver provisoirement confiné dans un corps et un esprit si étroits. Si personnels et singuliers. Si insignifiants et anecdotiques. Si mesquins et exigeants. Et si tapageurs... Presque désolé de se voir accoutré de tels vêtements, lui si familier de l'innocence, de l'infini et du silence. Vêtements dans lesquels il se sent si souvent à l'étroit – comme gêné aux entournures – et dans lesquels il devra s'habituer à vivre pendant quelque temps avant d'en changer encore et encore... jusqu'au jour où il saura enfin retrouver – et réhabiter – l'espace originel...

 

 

L'Amour est un espace. Une présence infrangible, insécable et infinie qui s'offre inlassablement à tous les visages du monde (êtres et choses du visible et de l'invisible) sans jamais choisir ni s'épuiser.

Être, présence et Amour. La trinité unitaire, inépuisable et éternelle. Quelle joie lorsque qu'elle vous traverse ! Et qu'il vous est offert de l'incarner – et de la faire rayonner ! Grâce divine accessible à la part divine de chacun...

Mais les hommes – l'essentiel des hommes – encore englués dans l'ignorance (et qui ne l'est pas – intégralement ou encore partiellement ?) sont coupés de cette part divine qui les habite. Aussi donnent-ils – essayent-ils de donner – le change en singeant et en mimant les gestes de l'Amour – et en offrant maladroitement des signes et des manifestations de sa présence. Mais ils demeurent toujours prisonniers de l'étroitesse égotique de leur perception. Aussi n'ont-ils d'autre choix que de feindre l'Amour. Et souvent même à leur insu...

Comment peut-on démontrer la véracité de ces propos ? Rien de plus aisé... La preuve la plus tangible tient à la superficialité, à l'égotisme et à la réversibilité de ces comportements ! Si l'on venait à contrarier les hommes dans leurs plans, leurs attentes ou leurs calculs (plus ou moins conscients), qu'adviendrait-il de ces élans simiesques ? Ils se transformeraient aussitôt en reproches, en rancœur, en rancune ou en haine, révélant ainsi, de façon évidente, le travestissement de l'Amour, son indéniable rétrécissement, sa corruption et son inconscient renversement.

L'essentiel des hommes qui n'a conscience de cette présence divine en eux n'est donc pas en mesure de connaître – ni de fréquenter – l'Amour. Sans accès à cette part divine, aucun accès possible à l'Amour ! Aussi n'ont-ils d'autre choix que de l'imiter dans l'inavouable dessein d'être aimés et de le recevoir. Signe d'une grande immaturité...

Celui qui le fréquente – ou qui y a déjà goûté – sait que l'homme qui accède à cette part divine devient aussitôt Amour. Et qu'il cesse sur le champ de le quémander partout de façon aussi incessante qu'inappropriée...

Accéder à cet espace d'être, de présence et d'Amour, voilà sûrement le saint Graal pour l'être – et pour l'homme ! Et aussi, sans doute, l'une des grandes missions de chacune des formes sensibles et perceptives de ce monde...

 

 

Que d'événements et de rencontres dans le silence...

 

 

Plus vaste que le ciel et la terre, l'infini qui nous habite. Et qui les accueille.

 

 

L'être est la présence vivante de l'infini et du silence. Et qui s'incarne – qui peut s'incarner – dans (et à travers) les yeux et le cœur des êtres qui peuplent le monde...

 

 

Vus depuis les yeux des créatures, l'enfantement, la naissance, la vie et la mort sont une épreuve. Une souffrance. Vus depuis l'infini et le silence, ils sont une danse. Une nécessité naturelle du vivant. Et la promesse peut-être de leur règne accompli en ce monde.

 

 

Il n'y a que des amis à l'ombre de l'innocence...

 

 

Lorsqu'elle prend ses aises sur la terre, la grâce enfante une métamorphose. Elle transforme les yeux et le cœur en regard. Et le singulier – et le limité – en infini. Les hommes diraient sans doute qu'elle transforme le jugement en amour et en attention. Et la naïveté et l'ignorance en intelligence.

 

 

La chandelle que nous tenons serrée près de nos yeux – et de nos lèvres – apeurés n’éclaire – ne peut éclairer – l'obscurité de notre abîme. Elle aide simplement à s'extirper des ténèbres. De l'espace confiné – infime parcelle de l'espace lumineux – où nous nous tenons. Elle fait office de guide vers la lumière et l'infini que nous avons toujours habités. Et vers la présence vivante de l'être que nous avons toujours été...

 

 

Combien d’œuvres sortiront-elles des abîmes de l'anonymat ? Qui pourrait le dire ? Et, au fond, quelle importance... Si les êtres qui leur ont donné vie ont touché l'infini, le silence et la lumière, leur labeur – et leur besogne – n'auront pas été vains...

Les yeux et le cœur du monde sauront trouver d'autres appuis. Et d'autres encouragements. La terre et le ciel regorgent de trésors pour nous éveiller à nous-mêmes...

 

 

Le mince sourire des lèvres pincées. Comme un murmure discret et silencieux nécessaire pour laisser s'échapper la vie que l'on a trop longtemps retenue. Et les grands éclats de rire pour couvrir les pleurs que l'on n'a jamais osé laisser éclater... Bien des hommes vivent ainsi recouverts par une souffrance épouvantable – une souffrance indicible et inexprimée – qu'ils déguisent pour ne pas quitter la terre des vivants. Pour ne pas sombrer dans les bras de la désespérance... Pour retarder la chute à laquelle ils savent qu'ils ne pourront échapper...

 

 

Je suis un être distant et fraternel, en retrait et inflexible dont la démarche et le cheminement singuliers, la soif métaphysique et l'inclination à l'excès (voire même à l'outrance) aspirent à l'Absolu pour les hommes que le relatif contente. Infréquentable – et inentendable – donc par l'essentiel de l'humanité...

 

 

Occuper et habiller l'espace n'est pas l'habiter. Et seul ce dernier suscite chez moi quelque intérêt...

L'infini et le silence sont l'espace. Et l'être et la présence habitent cet espace. Ils l'habitent pleinement. On pourrait même dire qu'ils constituent l'espace vivant. Les formes – les êtres et les objets de ce monde –, eux, occupent et habillent cet espace. Quant aux êtres et aux hommes familiers de l'être et de la présence, il leur est offert, bien sûr, de l'habiter. Et, bien souvent, ils l'occupent de façon humble et discrète. Et ils ne sont, en général, guère enclins à l'habiller. D'ordinaire, l'épure et la simplicité ont toutes leurs faveurs...

 

 

N'être, ne vivre et n'exprimer que l'essentiel. Vierge de tout superflu. Et sans autre élan que les nécessités naturelles... Ni idéal. Ni ligne de conduite. Mais un impératif incontournable impulsé par l'innocence, l'infini et le silence.

 

 

Quel geste, quel pas et quelle parole – quelle infime insignifiance – pourraient-ils être dignes du silence ? Ceux qui naissent en son cœur. Qui en jaillissent naturellement et de façon directe – et qui s'accomplissent sans détour ni déguisement...

 

 

Obscurs anonymes à la faim insatiable – et au somptueux désarroi – rêvant de lumière dans leurs ténèbres sauront un jour reconnaître la lumière qu'ils sont. Mais de grâce, qu'ils sachent patienter dans leurs limites ! Ainsi seulement connaîtront-ils l'infini...

 

 

Le malheur n'est envisageable que par un esprit encombré et embrumé. Absorbé par la tristesse, la frustration et l'amertume. L'innocence – et l'esprit innocent – ne peuvent envisager le malheur comme ils ne peuvent d'ailleurs rien envisager : ni le temps, ni les êtres ni le monde. Ils vivent ce qui se présente, se laissent pleinement traverser par ce qui se manifeste et demeurent parfaitement tranquilles – et à l'écoute – jusqu'à son effacement. Et jusqu'à l'arrivée prochaine d'un autre événement – d'un autre phénomène – dont la nature et la couleur ne les concernent – et ne les affectent – d'aucune façon.

 

 

Le regard innocent de l'infini et du silence nous ouvre à Dieu. Et à son éternelle virginité. Mais il nous rappelle, en réalité, à nous-mêmes. A notre seule véritable identité. Celle que nous avons toujours magistralement ignorée malgré son indéfectible présence. Et, de toute évidence, cet oubli et cette absence – et cette spoliation identitaire – ont toujours empêché (et retardé) l'accès à cette vérité...

 

 

Ecarte la ruse, le mensonge et le déguisement de ton chemin. Sois franc quoi qu'il advienne. Ne te départis jamais de cette droiture. Et de cette exigence. Et l'honnêteté et l'authenticité te mèneront inexorablement à l'innocence qui t'ouvrira alors naturellement les portes de l'infini et du silence...

 

 

Mes pages sont accessibles – et s'offrent – à travers une minuscule vitrine. Une infime – et obscure – fenêtre devant laquelle les têtes passent sans un regard. Elles préfèrent – et n'ont d'yeux que pour – le clinquant et le sensationnel, le divertissement et le confort aisé et accessible. La solitude, l'authenticité, les épreuves et les malheurs exigés par la vérité n'attirent – et n'ont jamais attiré – les foules. Quant à en faire recette, il ne faut, bien sûr, pas y compter... Mais cette indifférence générale n'affaiblit pas – bien au contraire – l'offre et l’œuvre (l’offre et l'œuvre infimes) du poète démuni dont la besogne ne paye pas même le pain...

En d'autres circonstances – et qui adviendront sans doute ultérieurement lorsque le silence aura tout recouvert et qu'il s'imposera sans conteste comme l'unique partenaire – et l'unique témoin – peut-être sera-t-on amené à apposer une petite pancarte sur la porte de la petite boutique : « Déstockage hors commerce avant fermeture définitive ». Et nul ne sera étonné d'apercevoir peu après un grand rideau métallique baissé sur la devanture... Le petit poète s'en sera allé... il aura définitivement quitté les lieux pour l'effacement – le plein effacement – dans le silence et l'infini...

 

 

J'ai si peu d'amis – et de frères – parmi les hommes. Et tant parmi les pierres, les arbres et les bêtes. Âme exilée du monde et recluse au dehors. Simple créature de la vie et de la nature...

 

 

Dans l'effacement, tout apparaît à une autre lumière. Rien ne change véritablement. Mais le regard se fait plus franc et plus clair. Plus vaste, plus fin et plus profond. Jusqu'à ce que le silence et l'infini l'emportent au delà de l'obscurité et de la pénombre. Au-delà du long apprentissage de l'effacement et de l'innocence dans l'espace infini et silencieux de la présence vivante : l'être sans qualificatif.

 

 

A ses yeux, la vie n'était qu'un carré de terre ouvert sur le vaste monde. Un carré de terre où il aurait aimé bâtir une humble cabane, un minuscule carré de pierres – de taille modeste – avec un étage. Qu'il aurait aménagé avec quelques planches servant de table, d'étagères et de lit – sur lequel il aurait posé un mince matelas et une couverture. Le reste de la maisonnée aurait été du même tonneau – pensé et construit avec la même frugalité. Simple, agreste et épuré. La cuisine aurait été composée d'un évier, d'un poêle à bois et d'une petite étagère pour poser quelques vivres, quelques verres, quelques assiettes, quelques couverts, une casserole, une poêle et une grande marmite munie d'un couvercle. La salle d'eau aurait été équipée d'une petite douche alimentée par une pompe à eau manuelle reliée à une cuve attenante à la maison qui aurait récupéré l'eau de pluie tombée par une étroite gouttière. Et sur la table auraient traîné quelques feuilles, un carnet, un stylo et un vieil ordinateur portatif alimenté par un panneau solaire fixé sur le toit. Voilà à quoi il aurait aimé réduire son existence. Et cet abri posé sur ce fief lui aurait été pleinement suffisant pour vivre. Pour vaquer à ses tâches naturelles. Il aurait ainsi passé ses journées à arpenter le monde autour de son étroit carré de terre en empruntant les mille chemins des forêts et les mille sentiers des collines alentour en s'arrêtant régulièrement pour sortir son mince carnet – quelques feuilles découpées et assemblées par un vieil élastique – afin d'écrire quelques paroles jaillies du silence .

Sa vie aurait été simple, modeste et frugale. Et éminemment joyeuse dans cette solitude. Dans cette forme d'exil du monde. Elle se serait résumée à peu de choses – à si peu de choses : être, vivre, marcher et écrire. Et ses longues années passées loin des hommes lui auraient permis d'apprendre le retrait, l'humilité et l'effacement. Il n'aurait pas eu beaucoup d'amis parmi ses congénères. Mais partout des frères naturels à qui il aurait rendu visite chaque jour pour s'entretenir avec eux dans le silence. Nuages, pierres, arbres, herbes et bêtes auraient compté parmi ses plus fidèles compagnons. Il aurait vécu ainsi longtemps. Et aurait fini, comme les autres hommes – et les autres êtres de ce monde – par mourir.

Et il lui arrivait d'imaginer que bien des années – et peut-être même quelques siècles – après sa mort, on aurait découvert sur la table de sa petite maison de pierres laissée à l'abandon, une énorme liasse de feuillets noircis de sa petite écriture sauvage témoignant de son humble existence. Unique trace de son passage sur terre. Unique preuve de son étrange aventure intérieure. Et seul legs à l'humanité.

[…] Et aujourd'hui qu'il m'est offert de lire ces quelques pages – ses bribes de notes –, l'émotion est forte. Et profonde. Et je ne peux retenir mes larmes. Si j'avais connu ce petit homme, je l'aurais profondément aimé. Et sa parole me laisse à penser que nous nous connaissons – que nous nous sommes toujours connus – sans même nous rencontrer. Qu'un étrange lien nous unit – et continuera de nous unir – par delà les siècles...

Et à présent qu'à mon tour, je prends la plume – que je reprends en quelque sorte le flambeau de cette œuvre anonyme et inconnue – je poursuis l'obscure besogne de cette lignée (à laquelle nous appartenons malgré nous...) pour que jamais ne s'éteigne le labeur des chercheurs solitaires dont la forme est humaine mais dont le cœur et l'esprit ont fréquenté – et côtoyé – l'espace infini et silencieux de l'être, toujours si étranger aux hommes...

 

 

Vie de représentation et d'apparat. Vie de nécessités et d'occupations. Vie d'obligations et de distractions. Existence frivole, futile et superflue où la complicité, le partage et l'authenticité ont été évincés au profit de la cohabitation et de la coexistence – du triste et inévitable vivre côte à côte – anéantissant l'être – son intensité et sa profondeur. Et soulignant avec force – et tant d'évidence – la solitude – l'inaltérable solitude – de chacun. Et la merveilleuse et inexpugnable solitude de l'être.

 

 

L'existence. Danse frivole et joyeuse aux allures de farce macabre. Avec les hommes en habit de polichinelle et aux masques funéraires sous les sourires et les grimaces de circonstances...

 

 

Les autres – ceux que nous considérons comme les autres – le reste du monde – sont à titre personnel le miroir et l'écho – les révélateurs – de nous-mêmes. Des multiples parts et pans de nous-mêmes. Mais sur le plan de la conscience et de l'impersonnel, ils sont les éclats – les fragments indissociables – d'un seul et même corps auquel nous appartenons tous. Et auquel nous donnons vie à travers l'être et la présence...

 

 

Un seul regard sur le monde à travers les yeux des êtres et des créatures éveillés. Il n'y a – et il n'existe – rien d'autre... Le reste n'est qu'un décor changeant du grand corps. Avec des yeux encore ensommeillés et mi-clos qui peinent à s'ouvrir...

Aussi les cœurs timides et effarouchés n'ont rien à craindre... Ils peuvent se laisser aller à être ce qu'ils sont. Ils peuvent se sentir libres de faire ce qui leur est naturel et d'agir à leur manière (parfois si singulière) – sans risquer de se tromper, de se fourvoyer et d'être jugés et critiqués par quelques âmes désobligeantes. Et si d'aventure ces âmes misérables exprimaient encore quelques remarques fâcheuses et manifestaient encore quelques regards déplaisants, nos cœurs timides et effarouchés sauraient désormais que ces désapprobations, ces cris et ces protestations n'ont davantage de poids – et de réalité – que les jurons marmonnés par un rêveur profondément endormi...

 

 

A l'être, à l'infini, au silence et à l'Amour, on ne peut rien ôter ni ajouter. Ils demeurent inchangés. Et inchangeables. Eternels. Les créatures de ce monde ne peuvent (seulement) qu'y accéder. Et en obturer ou en faciliter l'accès...

 

 

Les fruits et les abris naturels de la terre n'ont jamais su contenter les hommes. Le monde s'est édifié – et a évolué – à partir de cette éternelle insatisfaction. Depuis l'aube de l'humanité, la terre – et la vie terrestre – se sont ainsi transformées. D'ailleurs, les recherches humaines ont toujours essentiellement concerné le confort et l'amélioration de l'Existant. Depuis que l'homme est homme, seules quelques rares âmes – éprises d'Absolu – ont opté pour une autre voie – et d'autres recherches...

Mais il semble évident que la quête des premiers et la perspective des seconds se rejoindront un jour. Dans un avenir très lointain sans doute... Les uns œuvrant, à leur insu, à l'avènement très progressif des caractéristiques de l'être et de la conscience dans le monde – et sur le plan collectif – et les autres y ayant déjà accédé à titre personnel (même si ce terme semble peu approprié...) contribueront à orienter et à faciliter le travail des premiers en empêchant ses dérives, ses écueils et ses excès...

 

 

Jamais la supplication n'enfantera la maturité... Mais l'absence d'écho peut faire naître le désespoir nécessaire...

 

 

Le silence et la solitude si souvent perçus par l'esprit commun comme un inconfort et une source de malaise et d'angoisse – et si souvent considérés comme une malédiction – sont pourtant une bénédiction pour l'âme. Ils constituent les conditions propices à sa quête. Et à son épanouissement. Ils représentent en quelque sorte son camp de base à partir duquel elle pourra prétendre à l'ascension des hauteurs et des profondeurs pour rejoindre son fief : l'infini.

 

 

On ne peut échapper à l'être qui, partout, cherche à éclore. Nul ne peut refuser ou se soustraire à l'origine qui l'a enfanté. La matrice s'offre – et ouvre ses bras – à tous. Sans distinction. La maturité – et son lot de caractéristiques – sont les seules conditions nécessaires pour le retrouver...

 

 

Comment échapper à l'abondance, au sommeil et au ronronnement ? On ne peut y échapper. On s'en extrait. L'interrogation est le premier pas. A travers les méandres intérieurs, elle mène à l'innocence qui est la condition indispensable au silence et à l'infini de l'être qui accueille – et surplombe – le monde où les êtres croupissent dans l'abondance, le sommeil et le ronronnement en rêvant mollement (ou parfois de façon furieuse...) de s'extirper de leurs griffes et de leurs sables mouvants...

 

 

Aucun acte, aucun geste, aucune parole, aucune activité ni aucune œuvre ne peut rivaliser avec l'être. Au mieux peuvent-ils s'en faire le reflet. Et fournir quelques indices – et quelques encouragements – pour y accéder... Voilà tout ce que l'on peut faire pour aider le monde...

 

 

Infini écrin de tout dont la lumière et la douceur illuminent et adoucissent l'obscurité et la violence des ombres. Et qui permettent à l'être enfoui en leur cœur d'éclore – et de s'ouvrir à sa présence.

Etrange périple de la lueur – de cette flamme oubliée – sortant des ténèbres – et de leurs pénombres – pour retrouver l'espace infini et lumineux. Dans une boucle implacable aux sombres méandres...

 

 

L'indigence des mots. L'indigence des gestes. L'indigence de tout face à l'infini et au silence. Face à la présence lumineuse de l'être. Mais, en vérité, nous n'avons que cela pour être au monde. Il nous est impossible d'être dans l'Absolu. Nous ne pouvons être que dans la vie. Et parmi les créatures. Nous ne pouvons être que dans l'infime parcelle où le corps se trouve. Nous ne pouvons être que dans les détails infimes – et si essentiels – de l'existence et du monde. Nous n'avons que cela pour être. Et faire rayonner sa présence.

Être dans l'Absolu n'est sans doute que l'apanage de l'être. Et peut-être celui des dieux, des grands êtres et des éveillés du monde du sans forme...

 

 

Comment les hommes pourraient-ils entendre le silence clair et puissant avec leurs sons de cloches et de sirènes et le bruit des pelles et des engins qui creusent les tombes où ils seront enterrés et qui édifient d'affreuses stèles à la gloire de leur postérité éphémère ?

 

 

Pour quelles raisons écrit-on ? Pour quelles raisons l'écriture nous saisit-elle et nous confine-t-elle derrière notre table (même si nous écrivons sur les chemins l'essentiel du temps...) ? Toujours pour mille mauvaises raisons derrière lesquelles se cache, malicieuse et mystérieuse, la volonté de dire l'indicible...

 

 

Au commencement était l'origine dont les bras se sont multipliés. Et desquels sont nées d'innombrables matrices enfantant d'autres bras et d'autres matrices. Façonnant la glaise pour en faire des visages et des yeux qui s'interrogèrent sur la glaise, les bras, les matrices et leur origine. Et dont les mains industrieuses inventèrent d'autres bras et d'autres matrices, d'autres visages et d'autres yeux. Mais de combien de bras et de matrices, de visages et d'yeux faudra-t-il peupler la terre pour que l'origine, un jour, leur devienne familière ?

 

 

Une bouche qui sait taire son nom – et son histoire – et qui n'a que faire de l'avenir de sa chair a plus à dire de son silence que toutes les lèvres bavardes. Et malgré les apparences, sa présence a sur le monde un poids plus conséquent... Présence plus essentielle que toutes les jacasseries du monde...

 

 

Le monde peut bien s'affairer – et s'agiter – pour se façonner un avenir, l'infini et le silence seront toujours la destination. La seule – et unique – destination. Et qu'importe que l'être – et sa présence infinie et silencieuse – se vivent à travers le regard d'un seul ou d'une multitude, lui seul est, goûte, ressent et regarde à travers la chair et les yeux du monde...

Et qui aurait la folie de croire que l'être et le monde fonctionnent différemment ? Qu'ils sont autre chose que ce lien mystérieux et indéfectible qui les unit. Et qu'ils ne sont, en réalité, qu'un jeu incroyable à l'issue sans importance...

Qui peut douter un seul instant que le monde – et les créatures qui le peuplent – ne sont voués à disparaître – et que d'autres les remplaceront aussi sûrement que les mondes passés ont disparu et que d'autres leur ont succédé ? L'être et le monde – l'être et l'Existant – obéissent aux lois naturelles qui les régissent. Et qui les soumettent à l'extinction et au jaillissement cycliques – et éternels. Nés des mystères de leurs profondeurs...

Lorsque le silence et l'infini s'emparent du regard, les bruits, l'agitation et l'abondance de ce monde d'infimes détails perdent leur importance...

 

 

L'être et le monde. Eternellement animés par les mêmes ressorts. Et dont seuls les formes et les vêtements se transforment...

 

 

Être malgré la somnolence, l'obscurité et l'ignorance. En dépit du monde, de sa fureur, de ses gesticulations et de ses insistances. Comment échapper à l'être ? Il est impossible de s'en extraire. Nous sommes. Et serons éternellement...

La vie et le monde ne sauraient nous éloigner de l'être. Leur attrait, leurs distractions et leurs illusions peuvent nous en détourner de façon provisoire. Mais ici-bas, tout nous rappelle à lui. Et nous invite à le retrouver. Et nous finissons, tôt ou tard, par le rejoindre sans cesser jamais, bien sûr, d'être à la vie et au monde. Jusqu'à ce que l'un et l'autre – être et être à la vie et au monde – se confondent en une inextricable unité scellant ainsi l'Absolu et la vérité aux plus infimes détails du moindre phénomène...

 

 

La voie abrupte de la métaphysique et de la poésie menant à l'être. Aire – et itinéraire – infréquentés. Trop rudes et trop solitaires – trop peu attrayants – pour les yeux des vallées, adeptes inconditionnels des séminaires et des voyages organisés...

 

 

Comment accueillir la grâce d'une rencontre – et l'aubaine d'une parole – sinon en se laissant pleinement traverser et emporter par leurs élans ? Et l'on ne serait guère étonné de se voir mené au cœur de l'être – immergé en ses profondeurs –, seule aire où la rencontre – et la parole – pourront être pleinement reçues – et entendues...

 

 

L'œuvre est dense. Presque rebutante. Quasiment impénétrable. Difficile donc de s'y aventurer – et de feuilleter ces pages – sans ressentir un malaise – une forme d'oppression engendrée par la luxuriance et le foisonnement. Aussi comment y accéder ? Et comment s'y retrouver ? Il conviendrait sans doute de la parcourir au hasard. Y dénicher quelques paroles à l'irrépressible résonance enfouies – perdues peut-être – sous les amas et les entassements. Parmi l'abondance des expressions, des instants, des intuitions et des idées. Et les laisser accompagner nos jours – et nos pas. Les autoriser à cheminer en nos profondeurs... Voilà peut-être le mode d'emploi le plus approprié pour monter à l'assaut – et s'emparer – de ces pages que personne – ou si peu – sera amené à lire...

 

 

Un jour, la poussière, la mousse et les ronces recouvriront les fruits de notre labeur. Tous nos édifices. Toutes nos prétentions. Aussi pourquoi s'acharner à entreprendre, à bâtir ou à construire une œuvre ? Pour laisser quelques traces de notre modeste passage ? Quelle vanité ! Ne serait-il pas plus juste de traverser le monde – et l'existence – sans bruit – ni même se soucier des marques et des empreintes que laissera immanquablement aux êtres – et aux hommes –, et à notre insu, notre humble et bref séjour sur terre ?

 

 

Chaque matin – et à chaque instant du jour –, il convient de vider la mémoire – et de dénuder l'esprit. De se dessaisir des idées, des émotions et des éventuels désirs et craintes qui se seraient invités de façon importune afin de retrouver l'innocence – et la virginité – du regard. Unique porte d'accès au silence et à l'infini...