Récit / 2016 / L'intégration à la présence

La joie est le plus haut du bonheur. Et la paix le plus haut de la tranquillité. Nul besoin des circonstances lorsque le cœur a su s'ouvrir – et se laisser pénétrer... Le plus simple – et le plus ordinaire – s'y jettent alors avec innocence. Et avec un émerveillement presque magique – presque surnaturel – comme s'ils suivaient quelques pistes invisibles à la raison. Chemins mystérieux de pépites dont eux seuls ont le secret. Et qu'ils dénichent à la volée, sans effort, pour nous les offrir aussitôt.

La vie et le monde suffisent à nos élans. Et à notre joie. Le sacré qu'ils recèlent comble tous nos appels. Le Divin n'est pas ailleurs. Et il est jusque dans les plus infimes détails... Et le cœur nu et simple, dépouillé de toute exigence et éminemment sensible au réel, s'en trouve bouleversé... Touché par ce sublime. Accédant au plus haut degré de la beauté. Invitant l'innocence du regard et la tendresse des gestes à se faire encore plus délicates – et encore plus présentes – pour les êtres de cette vie et de ce monde...

 

 

Le cœur si proche de tout. Comme uni au monde. Non ! Comme s'il était le monde. Et le regard si lointain. Si peu concerné par ses frasques et ses petites ritournelles.

 

 

Mot après mot. Note après note. Page après page. Livre après livre. Brique après brique. Geste après geste. Pas après pas. Chemin après chemin. Paysage après paysage. Ainsi se dessinent les œuvres, le monde et l'existence. A chaque instant. Seconde après seconde, heure après heure, jour après jour, année après année, siècle après siècle. Et sans doute aussi, bien sûr, vie après vie – et éon après éon – jusqu'à l'impossible fin des temps... Ah ! Quelle insensée – et incroyable – besogne au souffle inépuisable...

 

 

Inutile toute parole qui ne prend sa source dans le silence... Et mensongère si elle n'est pas entendue depuis ce même silence... Du bruit superflu et anecdotique...

 

 

Tout événement a une (et, bien souvent, de nombreuses) incidence(s). Le plus ténu comme le plus magistral... La feuille qui tombe à l'automne comme la furie des ouragans. Le plus mince soupir d'ennui comme le bruit de l'eau de la rivière. Le regard de terreur des bêtes à l'abattoir comme le souffle léger du vent sur le pétale de la fleur des champs.

Et seuls le regard – et le cœur – innocents savent accueillir le monde. Et ses événements. Les plus infimes comme les plus imposants...

 

*

 

Il avait dans les yeux toute l'étrangeté du monde. Et l'on n'aurait su dire s'il nous ressemblait... Oui, sans doute étions-nous tous deux aussi étranges que le monde. Et aussi étrangers à lui. Aussi étrangers à l'un et à l'autre qu'à nous-mêmes...

 

*

 

Que sommes-nous sinon ce regard sensible à l'éclatante innocence ? Si souverain. Et si démuni face à la puissance et à la sauvagerie du monde...

 

 

Après ce soleil viendra un autre plus lumineux pour éclairer la longue nuit du monde. Puis, un jour, les ténèbres ressurgiront. Et avec elles, apparaîtra un nouveau soleil. Perpétuant ainsi l'inépuisable jeu de l'obscurité et de la lumière.

 

 

L'âme se terre en une terre lointaine et admirable. Invisible. Etrangère aux instincts de l'homme qui la cherche avec maladresse – avec tant de maladresse – jetant partout son cœur rageur et ravagé. Elle habite une contrée si proche et si familière. Et pourtant inaccessible tant que le cœur n'aura renoncé à ses folles ambitions. Tant que le silence et l'innocence n'auront effacé ses rancœurs et ses rengaines. Tant que les lèvres et les gestes éructeront leur médisance et leur haine. Tant que la colère ne se sera apaisée, l'âme – et ses contrées – ne pourront se dévoiler...

 

*

 

Il y avait (encore) de l'ombre dans son cœur que la lumière ne pouvait atteindre...

 

 

Il avait une demande d'Amour que Dieu ne pouvait combler. Il aurait aimé faire disparaître l'effacement des corps. Il aurait voulu que jamais ils ne s'éteignent. Il n'avait encore compris qu'à leur mort, Dieu leur dessinait d'autres traits...

 

*

 

Si fragile. Et si misérable. Et pourtant... Et pourtant... Dans le cœur ne peut s'effacer l'infini.

 

 

Le monde est sans fin. Mais seul l'infini demeure.

 

 

L'éphémère et la récurrence, le renouvellement et l'unicité des traits sont les lois – les grandes lois – de ce monde. Et seul le regard innocent peut se défaire de ces ruses...

 

 

En ce monde, nul, bien sûr, n'est épargné par la misère et l'indigence. Par la solitude, l'impuissance et le dénuement. On a beau les dissimuler – et les recouvrir – avec tout l'or du monde – et les plus grands prestiges qu'ont inventés les hommes –, ils brillent, luisants, comme le nez au milieu d'un visage.

Cette pauvreté – et cette fragilité – sont pourtant merveilleuses. Précieuses et admirables. Et non la splendeur des étoffes – et des décors – qui les déguisent... Plus le luxe se manifeste avec ostentation et tapage, plus grande est la honte de cette misère. Quelle ironie ! Il n'y a de plus affreux déguisements !

Cette misère est pourtant si belle – et si émouvante – lorsqu'elle sait aller nue. Sans autre parure qu'elle-même. Et elle n'est jamais aussi resplendissante que lorsqu'elle sait être accueillie comme une reine...

 

 

Il y a chez l'homme un besoin infini de ciel et d'Absolu auquel il tente de répondre en ramassant quelques maigres – et pitoyables – trésors dans le monde.

Il y a dans le regard cet infini et cet Amour que l'homme prête, en général, au ciel et à Dieu. Et cet Amour et cet infini lui sont aussi indispensables que l'air que nous respirons. Ils offrent la joie de vivre en homme debout. Et laissent éclore la part la plus belle de notre humanité pour guérir le monde de son obscurité – et de ses ombres – que nous avons jusque là toujours laissées fleurir. Et qui n'ont fait qu'étendre ses marécages...

 

*

 

Il fait froid – et le cœur est glacé – dans la pénombre.

 

 

Un besoin infini d'infini, voilà ce qu'éprouve le cœur triste. Et le ciel – à travers le regard – y répond pour adoucir sa peine...

 

*

 

Ah ! Pauvres de nous ! Que pouvons-nous faire, nous autres, infimes et impuissantes créatures, minuscules maillons – et dérisoires rouages – du monstrueux mastodonte – de cette odieuse machine à broyer qu'est le monde – qui finira par nous écraser nous aussi... Comment pourrions-nous échapper à ce funeste destin ? Comment pourrions-nous nous extirper de ce grand corps puissant dont nous faisons partie ?

Ne nous leurrons pas. Il n'y a qu'une seule issue : le silence, l'infini et l'Amour qui pourront offrir leur lumière à chacune des minuscules cellules que nous sommes. Et qui pourront alors éclairer à leur tour ce grand monstre sauvage et insensé...

 

 

N'est-il pas inouï d'être en vie ? D'être vivant en ce monde – avec son cortège de peines, bien sûr, inévitables... Qu'y a-t-il de plus inouï que cette existence ? De plus incroyable que cette haute réjouissance vécue dans le plus ordinaire – à hauteur d'herbe et de poussière – sur cette terre de misère et de sauvagerie ? L'avons-nous oublié pour aller ainsi chaque jour de notre pas mécanique et mortifère – et le cœur toujours en plainte ? L'esprit est-il donc si sombre et si obturé – si empli de maladresse, d'histoires et d'espérance – pour qu'il ne sache plus goûter à l'extraordinaire privilège d'être vivant ? D'être parmi ces merveilles, ces horreurs et ce néant ? Pris à la fois par l'hébétude, l'incompréhension et l'enchantement. Pourquoi ne sommes-nous plus capables – l'essentiel du temps – de nous ouvrir à cette grâce ? De nous offrir à la vie avec curiosité et émerveillement ? Et de nous réjouir d'être simplement vivant en ce monde ?

 

 

L'existence appelle un consentement innocent à vivre. A s'abandonner à la vie. A sa fureur. A ses débâcles et à ses déluges. A sa douceur. A ses joies et à ses merveilles aussi. Pourquoi ne se souvient-on pas du miracle de vivre ? L'avons-nous oublié ? L'avons-nous remisé sous nos exigences insensées et capricieuses ? Vivre appelle un consentement innocent à vivre. A s'abandonner à la vie. A nous y enfoncer. Et à nous y perdre jusqu'à l'éclatement – jusqu'à l'effacement – de toute identité...

Dans cette existence, nous avons, bien sûr, tout à perdre. Et nous perdons toujours face à la vie. Toujours. Voilà sa beauté ! Voilà sa splendeur ! Nous perdons tout : la jeunesse, les espoirs, la vigueur des traits, les amis, les amours... Tout fuit. Tout s'enfuit. Et finit, un jour, par disparaître et s'effacer... Et il nous faut rire de cette défaite permanente. De cette défaite perpétuelle. Tout perdre et en rire. Il n'y a d'autre issue...

Laisser le monde tantôt éclaircir tantôt assombrir les paysages de cette existence. Et ne jamais se départir de ce sourire même dans les pleurs et les pires circonstances... S'abandonner à l'innocence. Embrasser l'herbe et la poussière avec innocence. Avec l'innocence de l'Amour. Et livrer son cœur – et son regard – aux étoiles. Et au ciel infini. Pour que la joie fleurisse partout. Jusqu'aux plus sombres recoins de cette existence. Jusqu'aux plus sombres recoins de cette terre. Je ne vois d'autre façon d'être un homme...

 

 

Être regard infini et Amour. Oui, bien sûr... Mais sans jamais oublier d'être dans le monde, un homme parmi les hommes. Un être parmi les êtres...

 

 

Il y a dans les yeux de chacun – de chaque être – toute la vie. Dans les yeux de chacun – de chaque être – il y a aussi le monde entier, l'être dans toute sa plénitude et toute la lumière de la conscience. Recouverts parfois – trop souvent hélas – par les instincts et la malice, nés de la peur et de l'indomptable sauvagerie du monde. Saurons-nous le voir la prochaine fois que nous croiserons un visage ?

Lorsque nous pourrons reconnaître ces attributs – tous ces attributs – à chaque rencontre – même dans les plus infimes et les plus anodines (et Dieu sait que nous faisons toujours mille rencontres à chaque instant...), l'Amour aura suffisamment empli notre cœur pour ne plus (jamais) prêter nos lèvres et nos gestes à la malveillance, à la violence* et à la colère*.

* Sauf peut-être, très ponctuellement, de façon réactive et épidermique... dans un moment d'inattention... emportés par une brève irritation ou un irrépressible accès clastique...

 

 

Ah ! Toujours si plein d'espoir à chaque virage. A chaque nouvelle vie. Jusqu'à l'éclatement de tous les horizons...

 

 

Comment pouvons-nous croire, un seul instant, que la terre et le monde nous appartiennent ? Chacun, bien sûr, en a plus ou moins conscience... Mais qu'en est-il lorsque nous nous claquemurons derrière nos murs, nos portes et nos barbelés ? Et Dieu sait que la soif avide et la frilosité nous habitent de façon quasi permanente. Qui peut nier que nous cadenassons nos territoires derrière des verrous presque à chaque instant de notre vie ?

 

 

Mon esprit est un incorrigible farceur. Il rêve que l'on nous dise en nous voyant écrire sur les chemins – le regard dans le ciel ou les yeux posés sur un arbre, une herbe ou un nuage – ou en traversant quelque hameau ou quelque village paisible avec le carnet à la main : « Oh ! Un poète ! Je vous en prie, entrez ! Installez-vous ! Et restez le temps qu'il vous plaira ! Pendant des siècles si cela vous agrée... mais, je vous en prie, racontez-nous la vie et le monde ! Parlez-nous du ciel et de l'infini ! ».

Ah ! Qu'il m'amuse – et me réjouit presque – cet esprit avec sa naïveté et sa présomption que les fantasmes perdront... Il ignore encore – refuse toujours d'admettre – que le monde n'a que faire de nous accueillir. Que l'on soit poète, instituteur, médecin ou charpentier, personne ne nous attend. Le monde appelle seulement ceux dont il a besoin. Et les êtres sont suffisamment divers – et en nombre – pour que nul ne soit réellement indispensable et irremplaçable... Et aujourd'hui personne ne se soucie du poète. Personne ne le réclame. Personne n'éprouve la nécessité – l'impérative nécessité – de le rencontrer – de lire ou d'écouter sa parole. Le ciel, l'infini, la fleur, l'herbe et le nuage à quoi cela peut-il bien servir ? Ont-ils quelque valeur ? Peut-on les convertir en or ? Non ? Alors qu'elles aillent donc au diable toutes ces balivernes ! Et voilà comment l'on ferme la porte au poète. Et ce désert, il faut bien l'avouer, le laisse plutôt songeur...

 

 

Celui qui ne sait voir le ciel et l'infini dans l’œil d'un chien ou d'une vache n'a encore rencontré Dieu...

Lorsque tous les horizons – jusqu'aux plus infimes – se transforment en perspective divine, on trouve Dieu – le ciel et l'infini – partout... Dans la goutte d'eau, le pistil du pissenlit, la mousse sur le rebord de la fenêtre comme dans la parole du poète, les rides d'un vieillard ou le rire d'un enfant...

 

 

La vie – comme tous les écrans de nos appareils cathodiques*, informatiques et numériques – est une fenêtre sur le monde. Comme ses colistiers, elle constitue en quelque sorte une interface entre l'esprit et le grand corps mobile de l'Existant dont les mouvements – ce que l'on nomme les phénomènes – sont transformés en informations qui vont, à leur tour, influer sur les pas, les gestes et la parole des corps infimes qui le composent (les êtres de ce monde)... créant ainsi une boucle infinie...

* Autrefois...

 

 

Et soudain dans le cri du monde, un silence. Une extase...

 

 

Le poème est le témoin – et l'interface – entre le silence exprimé et le silence accueillant...

 

 

Le flux intarissable de la logorrhée et le défilé des instants – et de la parole – poétiques accueillis sans distinction sur le petit carré blanc de la page. Hymne inépuisable à la vie – et à son foisonnement – autant qu'au silence et à l'infini.

 

 

Qui est là pour accueillir les rires ? Qui est là pour accueillir les pleurs ? Qui est là pour bercer avec tendresse ? Qui est là pour recueillir la tristesse ? Qui est là pour embrasser avec innocence ? Toujours l'infini et le silence...

 

 

Qui s'éloigne de nos jours sinon la morsure vivace des ténèbres... Qui s'éloigne de nos jours sinon les griffures de la tristesse... Qui s'éloigne de nos jours sinon la longue nuit où nous étions endormis...

 

 

A la présence éclatante de l'infini répond – répond toujours – la profondeur du silence.

 

 

Le jour radieux s'éveille à la fenêtre de l'âme. Au cœur voué au mystère qu'il a découvert dans l'ouverture et la lumière...

 

 

La douce étreinte de l'âme sur la chair vissée aux mains et aux poings du monde qui agrippent, arrachent et blessent sans jamais pouvoir lui ôter sa tendresse.

 

 

Ma parole ne s'adresse aux hommes. Mais au silence de leurs yeux craintifs et interrogateurs. Et à l'infini qu'ils portent comme une triste malédiction...

 

 

S'ouvrir serait-ce laisser l'Autre – et le monde – aller de leurs pas sans un sourcil levé, sans une ombre au fond des yeux avec les bras ouverts et innocents qui s'ouvrent à leur innocence ?

 

 

Habiter le monde en silence. Sans un bruit. Sans une parole. En laissant les lèvres excessives déverser leurs joies et leurs peines dans le silence infini du petit carré de la feuille blanche...

 

 

Derrière le ciel nuageux, on devine un soleil. Comme des lèvres bercées de tendresse. Comme un visage radieux baigné de silence et d'infini...

 

 

La parole poétique est un surplus d'Amour. Quelques gouttes excédentaires de silence et d'infini que le ciel a déversés dans l'âme pour que le ciel de chacun – le ciel de chaque homme – puisse s’agrandir. Et découvrir – et fréquenter – sa splendeur.

 

 

La faute* n'incombe ni à la terre ni au ciel. Il n'y a – il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais – de faute. Il y a seulement une grande maladresse. Comme si l'ombre s'ajoutait à l'inexpérience de l'âme. Mais point de faute. Toujours indemnes demeureront le silence et l'innocence...

* Ce que d'aucuns appellent le péché originel...

 

 

La terreur des instincts à l'approche de l'Amour. Comme pétrifiés par leur agonie prochaine. Et leur implacable effacement.

 

 

Dieu – et le ciel – cherchent un refuge en notre cœur. A ce qu'il devienne suffisamment vide – et spacieux – pour l'habiter. Ils n'ont trouvé d'autre voie pour s'installer sur terre. Et éclairer ce monde.

L'homme cherche Dieu. Mais Dieu aussi, ne l'oublions pas, cherche l'homme. Et il n'existe qu'un seul espace où ils puissent se rencontrer – où ils puissent se retrouver – : le cœur. A la fois canal humain du Divin et espace divin de l'homme.

 

 

Le monde prête à l'indigence la robe de la richesse. Et il n'y a, avec l'illusion de l'individualité, de plus grande imposture ! Et l'ironie veut que ce soit elles qui fassent tourner le monde...

 

 

Notes jaillies du surplus d'être et de joie. Et non comme autrefois – il y a bien longtemps – pour pallier leur déficit. Et tenter de le remplir...

 

 

Pourquoi écrit-on ? Parce que le monde ne sait écouter... Pour être en mesure d'entendre, l'homme doit se retrouver seul. Seul face à lui-même avec la page comme miroir devant les yeux...

 

 

Même la terre, l'herbe et le rocher ont besoin de l'Amour – de toute la chaleur et de toute l'innocence – de la main qui les touche – qui les caresse ou s'en empare...

 

 

Tout système – toute organisation (prison, hôpital psychiatrique, société etc etc.) – infantilise ses membres. Comme il affadit et endurcit l'existence et les relations – en les rendant à la fois plus douces et plus âpres...

La solitude, le dénuement et l'hostilité du monde aguerrissent. Obligent à l'autonomie, à l'inventivité et à la débrouillardise. Et lorsqu'ils n'occasionnent pas (trop) de dégâts psychiques et qu'ils n'incitent pas notre cœur, nos gestes et nos lèvres à nous transformer en loup impitoyable et instrumentalisateur afin de nous hisser en bonne place dans le panier de crabes, ils nous enjoignent de chercher en nous-mêmes d'insoupçonnables ressources pour apprendre à vivre en notre compagnie, puis à nous aimer avant de pouvoir (enfin) aimer – et accueillir – la vie et le monde tels qu'ils sont – et se présentent à nous...

 

 

Que pèse le monde dans la balance ? Tout dépend, bien sûr, des circonstances et de la tournure de l'esprit...

 

 

Le monde s'enfuit derrière les jours. Laissant la longue nuit des hommes s'avancer...

 

 

Il n'y a d'espoir et de passé glorieux que pour l'âme incertaine. Et le cœur terrifié par l'indigence des jours et les mystères de l'inconnu...

 

 

Être et écrire. Le premier ne nécessite rien. Absolument rien. Quant au second, il suffit d'un stylo, d'un carré de feuille blanche et d'un surplus d'être qui ne peut naître que dans le silence...

 

 

Le grand appel de la passion. Le grand appel de la raison. Le grand appel des désirs. Et sous l'azur barbelé, le grand rapace s'élance vers l'horizon limité. Dans un élan inachevé. Dans un battement d'ailes infirme. Impuissant à combler la vacuité des abîmes. Impuissant à percer le ciel bas et opaque. Forces vaines de l'intention et des instincts inaptes à pénétrer l'impénétrable auquel seule la terre vierge peut s'ouvrir...

 

 

On ne peut forcer l'infini. On le laisse nous pénétrer en se libérant des chimères, en s'agenouillant devant les herbes de la terre et en offrant la place aux messagers vulnérables. Et lorsque tous abandonnent les lieux, l'infini s'invite. Et investit l'espace.

 

 

Nous ne sommes rien. Nous ne possédons rien. Nous ne représentons rien. Nous ne sommes qu'un regard sensible sur les jours qui passent et le monde qui danse dans la brume.

 

 

Ecouter – et accueillir – le monde surgir, rugir, frémir et disparaître. Voilà à quoi œuvrent, si l'on peut dire, les yeux – et les gestes – de l'homme sage. La transformation – et son invitation – demeurent discrètes. Et silencieuses. Presque invisibles...

 

 

L'émerveillement. Et l'enchantement simple du plus ordinaire. Et du plus infime. A chaque instant du jour, la joie grave – et si légère – des yeux devant l'araignée qui tisse sa toile sur l'abat-jour de la lampe, devant le mince rai de lumière qui caresse le coin d'un tapis et les grains de poussière qui s'amoncellent sur la table comme de petites étoiles grises.

Et le regard frais et tranquille – à la fois vif et apaisé – sur les collines boisées autour de la maison, sur la vache du pré voisin qui broute l'herbe grasse derrière sa clôture, sur les chamailleries énergiques – presque furieuses – des oiseaux dans les arbustes et les bosquets et sur les nuages – immenses et paisibles passagers – à la robe blanche (presque crémeuse) qui parcourent le vaste ciel avec nonchalance et bonhomie.

Contempler ainsi la grâce de la terre – et de ses paysages. Et les accueillir avec toute la tendresse qui leur est due... Et voir sur tous les visages fissurés par les larmes et les drames qui attristent les yeux et le monde l'admirable beauté – l'incandescente beauté qui ouvre l'âme – et le cœur. Et qui brûle l'horreur et la fragilité – la malédiction des vivants – pour les transmuter en grâce. En grâce qui appelle l'Amour.

Aussi comment ne pas s'agenouiller avec émotion et humilité (avec une grande émotion et une profonde humilité) devant tant de splendeur...

 

 

La vie et le monde suffisent à nos élans. Et à notre joie. Le sacré qu'ils recèlent comble tous nos appels. Le Divin n'est pas ailleurs. Et il est jusque dans les plus infimes détails... Et le cœur nu et simple, dépouillé de toute exigence et éminemment sensible au réel, s'en trouve bouleversé... Touché par ce sublime. Accédant au plus haut degré de la beauté. Invitant l'innocence du regard et la tendresse des gestes à se faire encore plus délicates – et encore plus présentes – pour les êtres de cette vie et de ce monde...

 

 

Le monde, la vie et la mort, main dans la main, nous défont des croyances et des certitudes. Œuvrent sans cesse à ouvrir le cœur et le regard à l'innocence et à la virginité. Inlassablement nous invitent à réinvestir – et à réhabiter – l'espace en nous que nous avons abandonné aux ronces et aux orties des désirs et des espoirs et que nous avons recouvert de cet affreux béton pour en faire le socle de nos édifices hideux afin de nous protéger du monde, de la vie et de la mort. Ici-bas, tout œuvre sans relâche pour que le cœur et le regard retrouvent l'espace divin et puissent enfin redonner au monde, à la vie et à la mort leur dimension profondément divine et sacrée...

 

 

Les phénomènes (événements, émotions, pensées, gestes, pas et paroles etc etc) et la longue série de mouvements qu'ils déclenchent adviennent – et se déroulent – pour l'essentiel presque totalement à notre insu selon les circonstances mais également selon les caractéristiques et les penchants du corps et de l'esprit. Ils se manifestent de façon mécanique et impersonnelle. Presque de façon autonome. Comme s'ils obéissaient à leurs propres forces sans que le cœur – et le regard – puissent les infléchir ou les stopper. Comme si l'un et l'autre étaient cantonnés en quelque sorte à leur rôle d'observation et d'accueil. D'écoute et de présence...

Mais n'oublions (pour autant) que seules ces fonctions primordiales et essentielles sont en mesure d'atténuer de manière naturelle la force de ces mouvements et de ralentir – et d'apaiser – la fureur de leur mécanique en marche... permettant ainsi d'adoucir, d'enrayer, d’interrompre ou d'effacer la longue chaîne de phénomènes induite par leur déclenchement et leur implacable déroulement...

 

 

La source intarissable du silence...

La fréquenter – et l'habiter –, il n'y a d'autre façon de trouver la paix et la joie que tout homme cherche obstinément...

 

 

Vivre avec la délicatesse d'un rouge-gorge se posant sur la frêle brindille de l'existence. Et entonnant son chant – son chant discret et mélodieux – pour l'infini du ciel et le cœur de quelques âmes alentour. Vivant de rien. Et pour rien. Vivant de presque rien et pour presque rien. Mais s'y livrant tout entier pour la joie et la beauté. Pour remercier – sans même le savoir – la vie. Et rendre grâce au monde, à la terre et au ciel tels qu'ils s'offrent...

Vivre ainsi – tel que le rouge-gorge –, je n'y parviens pas toujours. Hélas... Mais je m'évertue, presque malgré moi, à lui ressembler. A traverser la vie et le monde comme lui et le nuage. Comme la fleur des prés et la feuille de l'arbre. Comme l'insecte sur son minuscule carré de verdure. Les gestes au plus près de la terre. Et le cœur – et l'âme – réjouis du monde et du ciel. Sensibles et ouverts autant à l'infime qu'à l'infini...

 

 

Faire corps avec tout ce qui nous hâte, nous happe et nous précipite. Faire corps avec tout ce qui nous agite, nous irrite et nous effraye. Faire corps avec tout ce qui nous épuise, nous blesse et nous meurtrit. Pour ne former qu'un seul... Qu'une seule entité. Et ne jamais oublier de laisser le cœur – et le regard – hors de la tourmente. Dans la paix et le silence. Il n'y a d'autre voie pour éviter de sombrer dans la débâcle. Et d'être dévasté par elle...

 

 

Depuis l'aube des temps, les hommes ont toujours usé de la violence. Et lorsqu'elle se montrait (pour une raison ou pour une autre) inapte à faire advenir leur volonté, ils ont toujours eu recours à la ruse. Aucun homme n'ignore que les êtres se plient à la force, à la puissance et à la menace. Et comme la plupart aspirent à façonner le monde à leur goût – et à le soumettre à leurs désirs –, ils continuent à demeurer de farouches adeptes de la force, de la puissance, de la violence, de la ruse et de la menace. Aucun homme n'est suffisamment stupide pour ignorer que les êtres s'orientent naturellement vers la liberté, l'indépendance et le confort lorsqu'ils ne sont plus soumis à l'oppression, aux coups et aux brimades. Mais peu, en revanche, sont suffisamment éclairés (et suffisamment matures) pour comprendre que, de chemin en chemin, les êtres se dirigent aussi naturellement vers la vérité et l'Amour...

Aussi brimer les êtres et brider leurs élans revient, en réalité, à les empêcher de satisfaire leurs profondes et légitimes aspirations. Mais aussi – et surtout – à les empêcher d'actualiser leur potentiel et à bloquer leur processus naturel de développement, d'ouverture et de compréhension. Et donc, en définitive, à les priver – et à priver le monde – des bienfaits qu'ils procurent en se réalisant... Voilà comment les hommes – et leur comportement stupide – contribuent à retarder l'évolution naturelle des êtres et du monde... Tristes contrées où les instincts continuent de faire loi et de faire barrage à l’avènement de la conscience, de l'Amour et de l'intelligence...

 

 

Le plus humble, le plus fragile et le plus solitaire, voilà ce que j'aime par dessus tout en ce monde. Et voilà – en dépit des apparences – ce que l'Amour préfère – et privilégie – sur cette terre. Nous aimons ceux qui portent ces caractéristiques bien davantage (sans doute) que ceux dont les ruses, les protections et les compensations adoucissent la pauvreté, la vulnérabilité et l'isolement...

 

 

Laisser les bras du vent s'accrocher au monde. Et son souffle déblayer à chaque instant ses éclats. Pour nettoyer le cœur et le regard – et y faire place nette – afin que jamais l'innocence ne déserte les lieux...

 

 

Ô êtres du monde ! Mes frères ! Mes compagnons d'infortune ! Prisonniers dans la même cellule sombre, étroite et sordide, ouverte sur le ciel, ne l'oubliez pas, que le regard et le cœur peuvent habiter pour libérer l'âme de sa détention ! Et adoucir les misères du corps et les peines de l'esprit à jamais enfermés entre les murs(et derrière les barreaux)de la grande cage du monde...

 

 

Ah ! Mon Dieu ! Que l'on est petit, fragile et misérable sur cette terre ! Et toute notre beauté – et toute la beauté du monde – est là, présente dans cette vulnérabilité et cette insignifiance... Alors pourquoi les hommes s'acharnent-ils à se mentir ? Pourquoi s'obstinent-ils à essayer de faire croire le contraire ? Ignorent-ils que cette insignifiance et cette vulnérabilité ouvrent à l'innocence ? Et que l'innocence est la terre vierge – et le terreau fertile – qui offre au cœur et au regard l'infini, l'éternité et la puissance – la toute puissance bienveillante de l'Amour ?

 

 

Les êtres et les hommes. Ni pleinement innocents. Ni totalement assassins...

 

 

Quelques taches d'encre noire sur la page blanche pour offrir un peu de lumière – une modeste clarté – à l'obscur – et au sombre – de notre vie. Pour tenter peut-être de nous délivrer des ombres...

 

 

[En hommage à Ossip Zadkine]

Dans le trou défiguré de l'absence, le rayonnement soudain de la lumière. Dans la béance infirme, le déploiement de la grâce. Mains levées au ciel, implorantes. Et l'assise basse comme clouée au sol. Dans l'entre-deux de l'herbe et des nuages. Et soudain le surgissement invisible de l'ange, fracturant le corps – et pénétrant le cœur – effaçant les brisures – toutes les brisures – du monde. Et ses offenses, terribles, comme une longue traînée de soufre dans le silence de nos pas.

 

 

La lumière si vive sur les montagnes. Et dans les yeux frondeurs. A contre courant des pas cadencés. Où la liberté sautille de cil en cil – d'herbe en herbe – comme sur un chemin buissonnier. Ignorant où elle va mais nous y menant avec allégresse...

 

 

La joie est le plus haut du bonheur. Et la paix le plus haut de la tranquillité. Nul besoin des circonstances lorsque le cœur a su s'ouvrir – et se laisser pénétrer... Le plus simple – et le plus ordinaire – s'y jettent alors avec innocence. Et avec un émerveillement presque magique – presque surnaturel – comme s'ils suivaient quelques pistes invisibles à la raison. Chemins mystérieux de pépites dont eux seuls ont le secret. Et qu'ils dénichent à la volée, sans effort, pour nous les offrir aussitôt.

 

 

J'éprouve une affection particulière pour les hommes qui ne participent à aucune activité productive et marchande. Et parmi eux, je n'aime rien tant que ceux qui vivent comme les fleurs des fossés, allant d'heure en heure, au jour le jour. Ouverts à la rosée – et à la brume – du matin comme à la traversée des astres sur l'horizon. Heureux – toujours heureux – des exigences du ciel et des saisons.

 

 

Chez un être, je regarde d'abord les éraflures et la patine de la vie – et des événements – sur le cuir du visage. Et sa façon toute particulière de transformer cette texture – et ses ombres – en infimes taches de lumière...

 

 

Il n'y a d'horizons – et souvent pas l'once d'une ouverture (d'une petite ouverture de lumière) – sur l'ancestral chemin de nos aïeux. Tout a été recouvert de terre et de labeur. Tout a été avili par la main exploiteuse. Et les infimes trésors ont déjà tous été ramassés...

 

 

En ces lieux nouveaux (où nous avons emménagé depuis peu...), rien ne me réjouit davantage que nos longues promenades quotidiennes en forêt. En particulier lorsque les arbres, les collines et le bruit du vent entourent notre solitude, nous faisant presque oublier, pendant un instant, les trop nombreuses routes et habitations qui parsèment cette campagne retirée et enclavée où la mainmise de l'homme, comme partout, a défiguré – et dévasté – les paysages.

 

 

Dieu sait que j'aime les chiens – et apprécie leur compagnie (quatre habitent actuellement la maison...) mais il est peu dire que je déteste entendre l'affreux cri guttural des chiens de chasse. Chaque jour, on les entend hurler pendant de longs instants à des kilomètres à la ronde, enfermés dans leur chenil immonde ou poursuivant sous l'autorité et la folie furieuse de leurs maîtres quelques inoffensifs chevreuils ou sangliers. Et, à chaque fois, mon cœur se serre avec tristesse et impuissance...

 

 

La présence et l'attention d'un homme en disent davantage sur lui que ses propos, sa fonction, son œuvre ou son statut etc etc. Sa façon d'être et de veiller sur ce qui est devant lui et ce/ceux qui l'entoure(nt) nous en apprend bien plus que tout ce qui habille – et permet de déguiser et d'embellir – sa manière d'être au monde.

Il peut y avoir, bien sûr, des absences et des humeurs passagères mais sa manière d'être présent à l'Autre, aux êtres et aux choses – et la manière dont il en prend soin de façon quotidienne et habituelle – révèlent profondément ce qu'il est mais aussi, bien sûr, le degré de conscience, d'Amour et d'intelligence qu'il sait et est capable d'incarner...

 

 

Ce soir, en rentrant à la maison, j'ai vu deux feuilles sur la route tombées d'un grand platane qui se donnaient la main pour courir dans le vent. On aurait dit qu'elle ne voulaient se séparer pour aller vers la mort. Aujourd'hui, je n'ai fait – je crois – de plus belle rencontre...

 

 

Au cours de nos pérégrinations au hasard des chemins de campagne, au gré des routes et des rues des villages que nous traversons, lorsque nous apercevons la bouille d'une vache, d'un cheval, d'un âne, d'une brebis ou d'un chien, notre visage s'illumine aussitôt. Et sans le moindre effort. Et nous le saluons immédiatement avec chaleur et enthousiasme. Mais il nous suffit d'apercevoir quelque silhouette humaine pour que nos yeux se plissent, que nos lèvres se pincent et que notre bouche se torde. Et nous ne pouvons nous empêcher alors de faire une vilaine moue. Et nous n'y pouvons rien... Cette grimace, elle aussi, arrive avec naturel et spontanéité. Que voulez-vous ? Nul ne choisit ses accointances et ses affinités. Seuls le caractère, la vie, la nature et les circonstances nous les offrent... Et qui peut-on blâmer s'ils nous ont accordé une sympathie naturelle – quasi congénitale – pour les quadrupèdes... ?

 

 

La virginité fertile du sol que la vie – et le monde – peuvent ensemencer. Et sur laquelle les hommes peuvent bâtir – et édifier. Parvenir à faire du regard et du cœur cette terre vierge et généreuse pour que le silence et l'infini puissent s'y installer afin de rayonner à travers le monde sur tous les êtres et les hommes de cette terre. Afin qu'ils puissent (enfin) l'habiter – s'y développer et s'y épanouir – dans la joie, la paix et l'Amour...

 

 

Il est parfois difficile de ne pas répondre aux sirènes du monde qui sans cesse nous appellent. Et qui sans cesse nous ramènent sur les rivages de l'individualité...

 

 

Tirets et points de suspension sont la marque d'une écriture lourde et inachevée. Le reflet de notre lourdeur et de notre inachèvement. Et il convient de les aimer tels qu'ils sont. Qui en ce monde est réellement capable de s'en défaire ? Et qui peut prétendre les avoir totalement effacés ?

 

 

Il n'y a rien en ce monde de plus précieux – et de plus beau – que les arbres, les nuages et le vent. Leur présence est non seulement nécessaire à la terre. Mais elle comble toutes ses exigences.

 

 

Le plus vivant en ce monde – et le plus vivant en nous – ne se trouve ni dans les paysages, ni dans le ciel ni dans les yeux. Mais dans l'âme innocente et le cœur silencieux et sensible que certains êtres – les plus simples et les plus humbles souvent – savent incarner et faire rayonner, presque malgré eux, dans leur vie. A travers leur présence. Ces êtres rares et précieux – sont – et vivent comme – de minuscules soleils dont la lumière illumine le monde. Et quand bien même leur terre se limite à quelques millimètres ou à quelques arpents, leur chaleur réchauffe – et éclaire – ce qui les entoure comme ceux qui les côtoient.

 

 

La poésie est souvent un cri. Un cri de rage parfois. Un cri de désespoir le plus souvent. De temps à autre, elle parvient à se faire lampe. Question jetée dans la nuit. Plus rare, lorsque sous ses habits de dentelle, elle sait se transformer, malgré elle, en grâce et en lumière. Comme un pont de soleil éclatant, fragile et transparent, éclairant pendant un instant les abysses du cœur, les ténèbres du monde, l'horizon sombre et la beauté inaccessible de l'autre rive...

 

 

Dans la neige sombre du soir, il avait pris soin, juste avant de mourir, de cacher son cœur. Il y resta durant le long hiver de la terre et des hommes. Pendant des siècles. Pendant des millénaires peut-être... Puis, on le découvrit aux premières heures du printemps lorsque le soleil timide fit fondre la neige – l'épaisse couche de glace où s'était retrouvé emprisonné le monde. Et parmi les os épars, il était encore là, le cœur du poète, vivant. Toujours vivant. Et éclatant de vie et de joie. Aussi brûlant que celui du christ et celui du rouge-gorge que les hommes ont oubliés eux aussi. Abandonnés dans la plaine déserte de l'innocence. A mille lieux de leurs vallées livrées aux mains des instincts et couvertes de la suie noire de la désespérance que leurs cris, leur sang et leurs larmes n'ont jamais réussi à effacer... Combien de saisons – combien de printemps et d'hivers – devra-t-il encore s'écouler pour que la terre, le monde et les hommes reconnaissent (enfin) l'innocence – et la laissent distribuer ses offrandes ?

 

 

Il n'y a de plus froid soleil que celui de la raison. Et il n'y en a de plus doux – et de plus réconfortant – que celui du cœur aimant, présent et attentif, qui veille avec innocence – et un incorruptible désintéressement – sur le monde. Et ses plus infimes élans...

 

 

La liberté n'est dans le pas qui danse, qui piétine ou creuse son sillon. Pas davantage qu'elle n'est dans la main qui frappe ou caresse ou dans le bras qui porte et soulève ou écrase et anéantit. Elle se trouve dans le regard désengagé des pas, des mains et des bras. Et dans le cœur sensible qui veille à tous les gestes en s'y associant...

 

 

Il n'y a de chemin où le cœur s'égare. Partout où il va – partout où il pénètre – sa présence réconforte. Et sa lumière éclaire...

 

 

A l'heure vespérale du retour, nous avons croisé au détour d'un petit sentier boisé, de drôles de figures : des arbres au tronc et aux branches recouverts de lichens et affublés de longs et épais filaments de mousse. Comme si nous traversions une étrange forêt de lutins verts à la peau de dragon coiffés à la diable. Et nous sommes passés – à la fois émerveillés et intimidés – devant leur silhouette – et leurs yeux – impassibles et silencieux...

 

 

Seul face à l'infini du ciel, les yeux sur l'horizon, les pieds englués dans la fange – et la misère – de cette terre et le cœur triste, impuissant et démuni face à l'hostilité et l'inhospitalité du monde, voilà ce que tout homme devrait naturellement ressentir s'il ne s'entourait de pitoyables compensations et n'était si enclin à oublier sa condition naturelle.

Ce sentiment, l'homme sage l'a connu. Il a même constitué le contexte originel de son interrogation et de son cheminement perceptif et sensible. Le point zéro en quelque sorte de son processus spirituel. Et à partir de ce socle, son irrépressible besoin de comprendre – et son inaltérable aspiration à s'extraire de cette indigence existentielle – lui ont permis de faire face aux écueils et aux déboires, aux épreuves et aux impasses du chemin – et des jours.

Cette constance et cette pugnacité – encouragées par la forte inclination de la vie à déblayer notre existence de ses encombrements – lui ont, peu à peu, ôté le superflu des idées, des représentations, des croyances et des espoirs pour laisser place (très progressivement) à la virginité et à l'innocence perceptives. Et ainsi, le « seul face à l'infini du ciel, les yeux sur l'horizon, les pieds englués dans la fange – et la misère – de cette terre et le cœur triste, impuissant et démuni face à l'hostilité et l'inhospitalité du monde» a pu alors se transformer en « seul le regard infini*, les pas, les gestes et la parole portés par le silence, et le cœur aimant, joyeux et en paix, accueillant – réconfortant et éclairant – humblement toute la maladresse et l'immaturité de ce monde »...

* Ou, parfois, seul dans le regard infini...