Recueil / 2016 / L'intégration à la présence

Je n'aime rien tant que ces heures paresseuses où l'âme se remplit de lumière. En ces heures oisives, on ne rêvasse pas, on est – et l'on vit – au plus près – et au plus juste – de la vie. Celle qu'ont oubliée les hommes – et leur main besogneuse – qui rêvent de gloire et de prestige.

Il faut avoir l'âme – et le cœur – suffisamment innocents pour vivre sous la lumière du ciel et se laisser porter par les souffles de la terre avec la candeur, l'humilité et la beauté d'une feuille morte...

Après ce jour viendra un autre jour. Après cette terre viendra une autre terre. Après cette nuit viendra une autre nuit. Après ce soleil viendra un autre soleil. Et nous assisterons, impassibles et silencieux, à tous ces élans. Aux petits remue-ménages comme aux grands bouleversements. Le cœur acquiesçant à toutes les circonstances. Et l'âme toujours ravie des cycles, des révolutions et des résistances...

 

 

Et si les hommes n'étaient que les feuilles de la terre ?

 

 

Au loin, là-bas sur les collines, les arbres immobiles et les nuages passagers unissent leur force pour donner sa puissance à la terre. Et offrir au monde et au ciel leur beauté.

Ces éléments naturels – presque anodins – révèlent pourtant la grâce et la fragilité de l'interdépendance des formes de ce monde, l'intelligence de l'invisible et l'admirable nécessité – et sophistication – de leurs réseaux...

Aussi comment ne pas s'émouvoir de cette splendeur et de l'incessante mise en œuvre de l'Amour et de la lumière ici-bas. De leur profond dévouement et de leur incroyable sagacité à pénétrer la matière dont l'esprit – et le cœur – sont à la fois les représentants et les témoins...

Et devant ce spectacle grandiose – et la magnificence du vivant et de l'inerte (apparent) merveilleusement reliés – comment ne pas s'interroger sur les hommes – ces créatures sans cœur ni tête à la main ignare et balbutiante – qui poussent leur pas – et leurs bras – barbares vers l'horizon en actionnant leurs petites manivelles pour faire tourner le monde à leur avantage – avec encore (et toujours) plus d'aisance et de célérité. Aveugles aux saccages et aux massacres déclenchés (et encouragés) par leurs ambitions obscures – instinctuelles et désastreuses – irrespectueuses de la terre et du ciel. Et grandes pourvoyeuses de mort...

 

 

La poésie est une présence. Une présence dans le silence, ouverte au monde d'où éclosent – et s'échappent – parfois quelques paroles. A mille lieux de l'incessant bavardage des hommes.

 

 

Le plus grand – et admirable – guide de sagesse ne se trouve dans aucun livre (fut-il considéré comme sacré...). Il ne peut s'imprimer sur aucune page... Il émane du silence – du plus profond du silence – pour irradier l'espace du cœur – et l'investir entièrement (et jusqu'à ses plus infimes recoins) avant de pouvoir s'imprimer dans nos tréfonds et s'exprimer dans chacun de nos gestes – afin d'offrir aux lèvres, aux mains et aux pieds une parfaite justesse.

Nul ne trouvera jamais l'intelligence, l'Amour et la sagesse hors de soi. Mais on peut les découvrir dans le silence – et le cœur parfaitement habité. En vérité, aucun être, en ce monde, ne peut se prétendre intelligent ou pleinement animé par l'Amour. Pas davantage d'ailleurs qu'il n'existe d'homme sage. Il n'y a – et ne peut y avoir – que des gestes, des pas et des paroles justes – parfaitement justes – portés par le silence, la rectitude et l'innocence du cœur selon l'exigence des circonstances et de l'esprit...

 

 

Aucun rôle ni aucune fonction parmi les hommes. Sans aucune intention ni aucune mission à accomplir en ce monde. Mais une simple prédisposition à l'observation et à la dénonciation des abus et des excès, des failles et des dysfonctionnements, de l’iniquité et de la barbarie agissante partout à l’œuvre sous nos yeux... Et une forte inclination à inviter le cœur et l'esprit à s'interroger, à se remettre en question et à se débarrasser de leurs schémas étriqués – de leurs vieilles lunes – pour essayer de faire advenir davantage d'intelligence et d'Amour dans les pas, les gestes et les paroles des hommes et du monde...

 

 

Les terres boueuses et les marécages nauséabonds sont plus propices à révéler la lumière que le calme et le luxe inconscients des jours. Le cœur y est plus vif. Et plus sensible. Plus enclin à s'ouvrir et à s'abandonner.

 

 

Jamais le voyage n'est un long périple. Il suffit simplement de faire un pas. Un simple pas – un pas de côté, un pas en surplomb, un pas plus profond – pour toucher à la destination de tout voyage : le cœur du regard.

 

 

Le visage éternel de l'Amour, invisible et souriant, léger et délicat, transforme – et transporte – tantôt avec douceur tantôt avec rudesse la matière la plus dense – et la plus lourde – de ce monde.

 

 

L'humilité d'une feuille morte. Quel homme pourrait y prétendre ? Même chez les plus effacés se cache une fierté invisible qui luit dans la modestie des yeux...

 

 

Au commencement, vivre est plus essentiel que comprendre. Puis, lorsque l'on estime avoir suffisamment vécu, comprendre devient alors plus essentiel que vivre. Et lorsque la compréhension arrive, être et aimer deviennent bientôt les seules préoccupations. Jusqu'au jour où tout se mélange – ou, plus exactement – vivre, être, comprendre et aimer deviennent une seule et même chose. Un seul et même acte...

 

 

Comment le voyageur solitaire sans foyer, sans ami ni appui – sans même une main pour le secourir et des lèvres ou une épaule pour le réconforter pourrait-il s'égarer et se sentir démuni si partout il sait – et sent – qu'il marche dans les bras de Dieu ?

 

 

Devant tous les malheurs, toute la souffrance et la misère de ce monde, sentir soudain un sourire sur son visage. Un sourire délicat et aérien – empli de compréhension et de bienveillance – se transformant même parfois en un rire immense, innocent et spontané – presque en fou rire – qui éclate comme un orage d'été pour dire au monde l'indicible – toute la joie de la terre et du ciel réunis partout en un seul visage – que les horreurs de cette terre ne pourront jamais atteindre. Et qu'elles ne pourront jamais abîmer. Pour lui rappeler que le plus nu – et le plus fragile – de cette vie ne peut mourir. Que Dieu toujours lui offrira l'innocence et l'éternité pour le prémunir contre toutes les hostilités.

 

 

L'innocence est la fenêtre de tous les possibles. Y entre tout ce que la vie – et le monde – ont créé. Y entrent aussi Dieu et l'infini. Il n'y a de lieu d'accueil plus vaste – et de plus clair espace pour recevoir...

 

 

Être compte bien davantage qu'écrire. Mais lorsque l'écriture sait se faire le reflet de l'être, les livres deviennent alors – comme les fleurs des prés, les nuages et toutes les merveilles de la terre – l'une des plus précieuses invitations à être. Et qui peut nier qu'inviter est – avec l'Amour et l'accueil – l'un des plus beaux et admirables gestes que puisse offrir un homme ?

 

 

Du côté du vivant, je ne vois que la terre, les fleurs, les arbres et les bêtes. Les hommes, eux, ont franchi l'autre seuil. Ouvrant ainsi la porte au plus funeste de ce monde : le pouvoir, la richesse, le prestige et la prétention, risibles et terribles hochets qui n’apaisent qu'un temps les caprices des enfants turbulents – plus bêtes que méchants. Et leur funèbre appétit de mort...

On les voit partout éventrer les êtres et le monde à leur passage. Et quitter les lieux avec un air de satisfaction et de suffisance. Abandonnant le plus fragile au silence du ciel. Et aux mains impuissantes de la terre. Et nul ne sait qu'ils se trompent. Tous ignorent que Dieu est là. Présent non pour eux – et honorer leur pauvre puissance et leur gloire à quatre sous – mais pour tous ceux qu'ils égorgent et dont ils sucent le sang... Ceux-là seuls seront invités au royaume de l'innocence. Ceux-là seuls pourront goûter ses joies, sa paix et son Amour. Les hommes, eux, ne récolteront que les fruits de leur ignorance, de leur haine et de leur barbarie...

 

 

Le poème – comme la fleur, le vent et la rosée – œuvre à l'émerveillement. A son avènement et à son règne sous la pluie et le soleil des jours.

 

 

L'humilité et l'innocence, voilà la plus grande richesse. Et le pouvoir le plus précieux. Rien d'autre n'est nécessaire pour ouvrir les portes – toutes les portes – de la terre et du ciel. Et que nous soient offerts leurs plus fabuleux trésors...

 

 

Souffrir de l'inessentiel en ignorant ce qu'est – et où se trouve – l'essentiel, voilà ce qui mine – et ronge – le cœur de l'homme.

 

 

Il faut être animé d'une folle et dévorante passion – d'un feu flamboyant et incandescent – pour être en mesure d'emprunter la longue – et parfois difficile – voie de la compréhension et pour être, un jour, amené à comprendre. Puis, lorsque la compréhension se réalise, cette passion se transmute alors naturellement en énergie inépuisable qui permet l'Amour. Alors que vivre – qui constitue la principale – sinon l'unique – activité des hommes – ne nécessite que l'instinct. Et, peut-être éventuellement, l'ambition...

 

 

Le manque d'honnêteté et le mensonge sont les instruments sournois des ambitions narcissiques. Une façon de s'offrir – et d'offrir aux yeux du monde – et à bon compte – une image – et une réputation – de bonheur, de grandeur et de dignité. L'ambition et le mensonge comptent parmi les pires poisons de ce monde. Et tant que l'homme ne saura les effacer dans son cœur, la misère et la souffrance continueront de régner sur la terre.

 

 

Des vivants et des morts ne restera aucune trace. Le monde n'est que vent et poussières. Ce qui n'empêche nullement les êtres – et en particulier les hommes – de s'affairer, de bâtir et d'édifier. Gesticulations irrépressibles et absurdes – et vanité – des ignorants...

 

 

Il faut avoir l'âme – et le cœur – suffisamment innocents pour vivre sous la lumière du ciel et se laisser porter par les souffles de la terre avec la candeur, l'humilité et la beauté d'une feuille morte...

 

 

En vérité, nous sommes pauvres. Infiniment pauvres. Et pourtant l'on voit partout les hommes, dans un geste compensatoire désespéré (et démesuré), se gargariser – et se féliciter – de leurs misérables richesses. Des infimes trésors que leurs mains mendiantes ont réussi à dénicher dans la plèbe et le plus vil de cette terre...

 

 

Vivre, en dépit des quelques facilités acquises par les hommes, n'est souvent qu'un acte de survie. Qu'une succession de gestes de conservation... Vivre pleinement est une toute autre affaire. Il s'agit de faire face aux sortilèges du vivant et de la terre. D'affronter, les yeux dans les yeux, nos instincts et nos peurs archaïques (et animales) pour être en mesure de les effacer. Et pouvoir ainsi répondre aux incessantes invitations de la conscience. Et parvenir enfin à l'habiter parmi – et malgré – les instincts et la bêtise du monde.

 

 

Le regard vide et serein. L'âme innocente et légère. Et le cœur aimant et chantant. Voilà comment nous allons sur les chemins. Et au fil des pas, toutes les couleurs du ciel et des saisons nous accompagnent. Et lorsqu'il nous arrive de traverser l'obscur – et même le plus noir – des jours, toujours nous glissons un sourire sur nos lèvres...

 

 

A quelles tâches consacres-tu tes jours ? A quelles divinités ton cœur est-il suspendu ? Si elles ne t'offrent le loisir de voir le ciel et de sentir le vent sur ton visage, elles ne méritent peut-être pas ton dévouement...

 

 

Sur cette terre admirable, nous aimons parcourir les contrées hostiles et merveilleuses. Cheminer sous le vaste ciel, les rayons flamboyants du soleil et la magnificence des étoiles. Traverser – et accueillir – tous les paysages qui s'offrent à nos pas. A notre cœur et à notre regard.

 

 

L'infranchissable, voilà ce que connaît – et ne cesse de fréquenter – l'homme. La finitude de l'homme. L'horizon en est le plus parfait symbole. Mais il existe aussi une autre dimension en l'homme : l'infini qui ne connaît aucune limite. Qui peut tout franchir – traverser et atteindre – en un instant...

 

 

La nature sauvage – les grands espaces déserts et vierges de toute présence et de toute manifestation humaines – m'offre les plus grandes – et les plus hautes – réjouissances. Aucun homme – ni aucun être – en ce monde ne pourrait ainsi combler mon cœur...

Et lorsque dans ces paysages grandioses, le soir tombe sur nos derniers pas, mon âme se serre avec tendresse. Heureuse de retrouver la chaleur du foyer après notre longue marche dans le froid, le vent et la pluie de l'hiver. Et triste de quitter la beauté et la grandeur des chemins, des forêts et des collines.

 

 

La poussière honorée de nos pas – et de nos visages – sur la terre bientôt enveloppés dans le linceul de notre tombe. Et l'Amour infini de la lumière baignant – et éclairant – le monde. Et toutes ses infimes particules...

 

 

Si l'on décidait de créer un délit de débilité, combien d'hommes seraient-ils condamnés ? Et combien finiraient-ils leurs jours en prison ? Mais ne le sont-ils pas déjà, condamnés et derrière des barreaux ? Oui, bien sûr... Mais pour que cette peine soit non plus seulement effective dans l'existence mais pour qu'elle voit le jour dans la société des hommes, encore faudrait-il que les moins idiots d'entre eux puissent édicter les lois ?

 

 

Il n'y a d'incidence plus heureuse que la lumière. Lorsqu'elle surgit, elle ne vous frappe ni ne vous blesse. Elle s'avance lentement avant d'éclairer – et d'exploser dans toute votre âme. Irradiant le cœur de toute sa clarté. Puis, elle vous redépose dans l'obscurité du monde...

 

 

Un oiseau dans la neige. Une feuille dans le vent. Voilà comment s'invite l'infini en ce monde. Et voilà sa façon d'appeler l'infime à le rejoindre. C'est souvent un exercice rude. Et une aubaine délicate. Mais toujours un instant – et un spectacle – bouleversants...

Lorsque l'on sait – et que l'on sent – que l'infini et l'éternité toujours s'habillent de parures éphémères – que sans cesse ils revêtent les habits du provisoire, la lumière éclaire alors la finitude de ce monde. Les êtres peuvent bien périr, leur âme toujours leur survivra à travers les âges et les saisons.

 

 

Puiser dans l'Absolu ? Non, il se donne. Et offre à toutes les finitudes un air de gaieté. Des allures légères sur l'horizon sombre de la mort. Illuminant même l'obscur de la souffrance et les ténèbres de ce monde.

 

 

La poésie est un cri. Un chant. Un murmure parfois. Un silence qu'on lance au ciel sans espoir qu'il atteigne ses rivages. Et qui tombera peut-être – qui sait ? – dans le cœur de quelques hommes pour y faire son lit de lumière...

 

 

Je n'aime rien tant que ces heures paresseuses où l'âme se remplit de lumière. En ces heures oisives, on ne rêvasse pas, on est – et l'on vit – au plus près – et au plus juste – de la vie. Celle qu'ont oubliée les hommes – et leur main besogneuse – qui rêvent de gloire et de prestige.

 

 

Rien en ce monde n'est plus beau – ni plus joyeux – que d'offrir l'Amour. Une présence, des gestes et des paroles d'Amour puisés à la source intarissable. Et lorsqu'il arrive – et il arrive toujours à un moment ou à un autre dans nos existences si peu innocentes et si encombrées... – qu'il vienne à nous manquer (non qu'il se soit tari mais parce que l'accès à sa source nous est empêché pour quelques obscures raisons...), réserver alors le peu qu'il reste à l'esprit – et au cœur – préoccupés ou meurtris pour les panser, les veiller et les réconforter. Et leur permettre ainsi de retrouver le chemin de la source – et d'y accéder – pour qu'ils puissent à nouveau y puiser jusqu'à plus soif – et se remplir jusqu'au plein débordement – afin de continuer à offrir l'Amour à la ronde – une présence, des gestes et des paroles d'Amour à tout ce qui passe devant leurs yeux ouverts et attentifs...

 

 

Et pourquoi Diable ne pourrait-on aller libre sur les chemins ?

 

 

La course éperdue des hommes vers les étoiles alors que brille au dedans l'ardent soleil...

 

 

Le regard clair et innocent offre aux gestes et à la parole sa justesse et sa beauté. Sa tendresse, son Amour et sa lumière. Bref, tout ce dont le monde a besoin...

 

 

Contempler la danse joyeuse des feuilles dans le vent d'automne. Heureuses d'avoir vécues le temps d'une courte saison. Et s'en allant gaiement vers la mort.

Combien d'entre nous seraient-ils capables d'une telle allégresse, d'une telle légèreté et d'une telle innocence ? Bien peu, de toute évidence...

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L'innocence est l'arme absolue. L'espace redoutable où viennent mourir toutes nos ombres...

L'innocent est le plus redoutable des guerriers. Il désarçonne tous les assaillants. Et réduit à néant leur agressivité. Et leurs attaques. On ne peut rêver de plus grand soldat. Ni de plus belle armure...

 

 

Le carnet dans notre poche est, bien souvent, le seul compagnon de nos jours. A la fois humble, discret et indispensable. Unique témoin de nos pas, des paysages traversés et des chemins parcourus. Aire de recueil de notre marche et de nos explorations. Et aire d'envol de la parole vers le ciel et la terre des hommes.

 

 

Malgré le masque aimable de la bienséance et des aménités, les hommes n'offrent, bien souvent, que des yeux implorants, des gestes de grande mendicité et des pleines brassées de mécontentement...

 

 

Ecrire – recevoir et accueillir la parole – n'est pas un véritable travail. Cette étrange activité nécessite – et exige – pourtant une attention constante pour maintenir le cœur vide, ouvert et innocent afin qu'il puisse se laisser traverser par l'infini et le silence qui ne manqueront pas dès lors d'y déposer quelques traces. D'infimes gouttes. Ce sont ces empreintes – et elles seules – qui s'inscrivent sur la page. Voilà peut-être comment l'on pourrait résumer, le plus simplement possible, notre humble besogne. Ni métier ni véritable travail. Mais une simple disposition de l'âme – une vocation peut-être – à se laisser toucher par le monde et le ciel et à retranscrire dans le silence et l'humilité leur essence et leurs couleurs...

 

 

La maison du bout du chemin est la frontière du ciel sage. La ligne invisible que ne franchissent jamais les hommes. Et où débutent pourtant les forêts et les collines sauvages...

 

 

Un sourire. Un simple sourire dans le silence des jours. Mais qui pourrait effacer toutes les tristesses du monde...

 

 

Le pas léger et délicat des flocons dansant dans le vent, ivres de bourrasques et de nuages. Recouvrant la terre – et tous les paysages du monde – de la robe éclatante du ciel et de l'innocence.

 

 

Les cheveux ébouriffés par le vent. Et la tendre caresse du ciel sur notre visage.

 

 

A ceux qui pourraient s'offusquer d'entendre – ou de lire – toujours les mêmes paroles (ici et ailleurs...), on pourrait leur rétorquer en paraphrasant Jean Sulivan et Georges Haldas : « si nous nous répétons, c'est que nous passons souvent par les mêmes chemins... ».

 

 

Pour écrire une parole nue et innocente, il convient d'être – et de vivre – dans le dépouillement et l’innocence. Et de savoir s'effacer dans le grand silence de l'infini. Sinon la parole est bavarde et encombrée. Intentionnelle et tendancieuse. Bref, inutile...

 

 

Ce que l'on fait – ou ce que l'on écrit – ne compte pas. Seul ce que l'on est mérite quelque attention. Sauf peut-être lorsque nos actes et nos réalisations – ou notre écriture – invitent davantage à être que ce que nous sommes...

 

 

Les pieds légers – et ancrés à la terre – et le cœur – et les bras – ouverts (littéralement) au ciel. Je ne connais de posture plus juste – plus belle et plus symbolique – pour l'homme.

 

 

Tout peut arriver. Toujours. A chaque instant. Et tout est bienvenu. Ce qui arrive – et arrivera – est – et sera – pleinement accueilli. Ni mot d'ordre ni règle mais un impératif – une nécessité ressentie – dans la vérité, l'innocence et l'ouverture du cœur.

 

 

Aller en silence au hasard des chemins. Le regard vide et innocent. Le cœur aimant. Et la main secourable lorsque les circonstances l'exigent. Voilà à quoi se livre, chaque jour, l'homme sage. Ignorant tout du pas suivant...

 

 

Quoi qu'il advienne – et quoi que l'on fasse – laisser libres les élans du corps et de l'esprit. Et ne jamais négliger l'être. La qualité de présence en serait inévitablement amoindrie. Et affecterait immanquablement notre être. Et nos actes. Notre activité, nos gestes, nos paroles et nos pensées s'en trouveraient altérés. Comme amputés de l'essentiel. Mais rien de grave pour autant. Ne jamais oublier qu'il ne faut nous accrocher à aucune règle ni à aucun dogme. Laisser faire. Et laisser être. Toujours. Pour être. Et devenir libre*...

* Libre de toute chose, de tout phénomène et de tout mouvement...

 

 

Le dérisoire de ce monde – et de cette vie – malgré le débordement partout du merveilleux. Dans chaque geste. Et chaque circonstance.

 

 

La brume des matins clairs laisse le geste libre et l’œil impassible. Mais au dedans brûle le cœur aimant. Les bras pourraient tout accueillir. Et les pas savent se faire vifs et légers sur les chemins...

 

 

Ah ! Toutes ces découvertes dont nous serons à jamais les seuls témoins...

 

 

Recevoir avec Amour et innocence, il n'y a rien d'autre à faire en cette vie – et en ce monde.

 

 

Offrir au jour – et à ce/ceux qui passe(nt) – ce que l'on a de plus précieux...

 

 

Pas même le jour ne pourra nous offrir les étoiles...

 

 

Le vent et les nuages – ces nobles seigneurs du ciel – auxquels le peuple de la terre a fait allégeance arpentent inlassablement monts et plaines. On les voit, chaque jour, distribuer leurs richesses. Et balayer le monde au gré du temps et des saisons...

 

 

Les hommes – et le monde – submergés. Anéantis par le désir des siècles...

 

 

Le visage du ciel m'est plus familier que celui des hommes. Sa compagnie m'offre bien plus de joie que toutes les fêtes du monde...

 

 

Les guerres des hommes. Des tempêtes d'alcôve qui, malgré tout, éclaboussent les murs de sang. Abreuvent la terre de larmes. Et assombrissent le ciel et l'horizon...

 

 

Les soirs démesurés où la lune resplendit à la fenêtre. Offrant sa lumière à la pénombre de la pièce.

 

 

Toujours s'impose ce qui doit advenir... Et toujours il porte en lui le nécessaire et l'essentiel...

 

 

Nous ne sommes malades que de nos rêves. Ombres bruissantes qui assombrissent la terre. Et que seul le ciel, de sa main claire et franche, pourra écarter pour guérir le monde de ses maux et de ses bruits...

 

 

La poésie ne s'ouvre qu'à l'innocence. Et à ses vents magiques qui déblayent le cœur et l'esprit de leurs maléfices terrestres... afin de les ouvrir au silence et à l'infini.

 

 

Malgré son foisonnement, mon écriture se fait discrète. Presque invisible. Qui en ce monde sait que ma main, chaque jour, tient registre du ciel et des saisons ?

 

 

Sur le visage – et dans les gestes – des hommes, je ne lis – et ne vois – bien souvent que l'arrogance et l'incompréhension, la lassitude et la méfiance, la peur et l'esprit de conquête. L'Amour n'y est guère présent. On y surprend seulement parfois quelques pauvres élans de tendresse...

 

 

Toujours l'ombre et l'obscurité seront dans les bras de la lumière...

 

 

Les êtres éveillés. Quelques bosquets de lumière sur la terre noire du monde. Et dans la grande forêt sombre des hommes...

 

 

L'humanité, un seul visage de stupéfaction. Un seul œil pointé vers l'horizon. Un seul cœur tourné vers lui-même. Et toujours les mêmes larmes...

 

 

C'est le monde – et ce sont les années – qui, jour après jour, façonnent notre vrai visage. Sur – et sous – lequel brillera toujours l'immuable lumière. Et qu'importe les sombres masques que nous pourrions revêtir...

 

 

Les horizons farceurs. Je n'aime rien tant que la malice de la vie et du monde – et les facéties du ciel. Leur espièglerie. Et leur fabuleuse habileté à nous surprendre. A bousculer nos certitudes. Et à nous ouvrir à leur essence : l'innocence.

 

 

Pourquoi est-ce donc si douloureux de voir ses représentations (ses représentations de soi, de la vie et du monde) mises à mal et ébranlées ? Ce que ne cessent pourtant de mettre en œuvre la vie, le monde et les autres... Parce que nous croyons que les premières nous constituent fondamentalement... et parce que les secondes nous offrent des repères rassurants... Et nul n'aime se voir ainsi remis en question et déstabilisé...

Sans ces représentations de soi (et sans ces représentations de la vie et du monde), l'identité (personnelle) et nos certitudes s'évaporent. Se dissolvent. Et l'esprit (le psychisme) ressent alors un tel vide – et un tel inconfort – qu'il ne peut admettre que notre individualité, la vie et le monde ne correspondent – et ne correspondront jamais – à notre idée de ce qu'ils sont... qu'ils n'ont, en vérité, aucune existence propre aucune existence réelle...

L'accès à l'impersonnalité – et à l'infini – est pourtant impossible sans l'effacement de cette croyance en notre identité individuelle et sans l’anéantissement de nos certitudes sur la vie et le monde...

 

*

 

[Petites feuilles]

 

La simplicité – et la vérité – d'une parole ne s'encombre d'habillages...

 

 

Le cœur emprisonné n'en demeure pas moins innocent...

 

 

Allongé sur le sol, je regarde le ciel. A moins que ce ne soit lui qui nous regarde...

 

 

L'infini d'une parole. Voilà ce que je demande au poète. La beauté, nous la laissons bien volontiers aux esthètes...

 

 

La pluie est sourde au temps qui passe. Et à la fin des saisons. Mais au dessus brille un soleil inépuisable. Les feuilles des arbres le savent bien. Ce sont elles qui me l'ont chuchoté un jour d'averse.

 

 

La menace est toujours une promesse de beau temps. Qu'elle se réalise ou non, nos espoirs et nos certitudes auront déjà vacillé...

 

 

Les feuilles jamais ne dénaturent l'arbre. Elles célèbrent, au contraire, sa nature. Et lui donnent sa gaieté. Mais peut-on en dire autant des hommes qui peuplent la terre – et qui s'agrippent désespérément à ses rochers ?

 

 

L'infini vous touche. Et vous pénètre. Transforme, en un instant, vos mains en cœur immense. Et les siècles en néant.

 

 

L'innocence est le berceau de la lumière. Mais qui le sait ? Les hommes partout continuent d'agiter leurs forces irascibles – leurs bras de violence et leurs jouets ambitieux. Recouvrant la terre – et toutes ses plaines – d'obscurité.

 

 

L'ambition est le jeu – et le jouet – illusoires des hommes. Et la terre – et le monde – leur terrain d'agrément. Qui connaît la sagesse des feuilles mortes à l'automne ? A-t-on déjà vu une seule d'entre elles dévorée par quelques projets prétentieux ?

 

*

 

De larges chemins parcourent la terre. Mais aucun ne mène à la destination. Ils nous conduisent en des lieux où naissent d'autres chemins qui nous mènent en d'autres lieux. Il en est de même avec la vie. Elle nous pousse de circonstance en circonstance sans jamais nous conduire au but. Comment peut-on s'échapper de ces étranges labyrinthes ? En habitant l’œil qui sait se poser en surplomb – dans l'innocence vierge du regard – qui contemple dans une fraîcheur toujours nouvelle les chemins du monde, les saisons de la terre et les différents âges de la vie qui passent...

 

 

L'ombre est ce qui passe dans la lumière. Dans l'immuable clarté du regard qu'aucune ombre jamais ne pourra ternir. Qu'aucune ombre jamais ne pourra assombrir et éteindre. L'ombre n'est que cela : le passage furtif de l'obscurité dans le scintillement permanent du soleil.

 

 

L'éveil. Comme un champ de lumière pénétrant les abîmes du cœur et les profondeurs de l'âme. Les préparant à recevoir les graines – toutes les graines – du monde. Les autorisant (enfin) à devenir terre fertile où elles pourront être semées...

 

 

Lorsque mes yeux ne fréquentent l'infini, que mon visage ne reçoit la caresse du vent et mon cœur ne connaît l'exaltation, mon âme se dessèche. Et dépérit. Comme la feuille et la fleur, elle exige toute la chaleur de la terre – et toute la lumière du ciel – pour vivre. Et aller, chaque jour, sous la pluie et le soleil du monde.

 

 

Comme un matin clair chassant la nuit. Comme un éclair zébrant le ciel sombre. La lumière investit tous les lieux. S'infiltre partout où règne l'obscurité.

 

 

Les vents tournoient – ne peuvent tournoyer – que dans un cœur ouvert. Débarrassé du lourd couvercle des pensées et de la raison. Et dans cet espace vide – et dénudé – s'empressent alors de s'inviter la joie, la vie et le monde – et toutes leurs danses parfois encore un peu effrayantes...

 

 

Dans l'âme sereine, les passions frémissent sans tressaillir. Emportent le cœur au loin sans le bouger (pourtant) d'un pouce. Invitant le monde toujours à s'agenouiller partout devant lui...

 

 

Après ce jour viendra un autre jour. Après cette terre viendra une autre terre. Après cette nuit viendra une autre nuit. Après ce soleil viendra un autre soleil. Et nous assisterons, impassibles et silencieux, à tous ces élans. Aux petits remue-ménages comme aux grands bouleversements. Le cœur acquiesçant à toutes les circonstances. Et l'âme toujours ravie des cycles, des révolutions et des résistances...

 

 

As-tu remarqué sur le chemin jonché de feuilles mortes – et à travers les branches des grands arbres dénudés, le sourire – et le visage radieux – du ciel ? As-tu noté l'allégresse du grand départ – et la joie de l'effacement – à l'automne ?

 

 

La ville est sombre. Toutes les villes le sont. Alors que brille dans le désert une lumière qui n'éclaire que le sable. Et que personne ne voit pourtant...

 

 

Nous ne sommes rien que des ombres qui passent. Et le grand soleil qui éclaire leurs pas – et leurs gestes – furieux sur le long mur qui obstrue l'horizon.

 

 

Il n'y a d'impasse que dans les ténèbres. Au fond desquelles brille une lumière que l'obscur des jours nous révèle...

 

 

Les herbes et les bêtes sont plus à plaindre que les hommes. Dieu leur a retiré ce qu'il a offert aux êtres humains. Et même si brille dans leurs yeux une innocence plus claire – et plus évidente – et que l'horreur se lit sur tous les visages et les rivages de la terre, les hommes les devancent (toujours) de quelques pas sur l'obscur chemin de la lumière.

 

 

Les feuilles parfois sont tristes de retrouver la terre. Mais tous les arbres sourient de ce départ. Ils savent qu'elles traverseront l'hiver qui parcourt la plaine à grands pas. Qu'elles se reposeront de leurs élans et de leur floraison avant d'être ensevelies afin de devenir à la saison nouvelle la source que le ciel aidera pour faire refleurir le monde...

 

 

Du cœur habité naissent la vie simple et l'enchantement. Et la lumière nécessaire pour habiter – et éclairer – le monde.

 

 

Les flammes dansantes dans la cheminée réchauffent la pièce sombre, froide et humide de l'hiver. Eclairent – et égayent – nos longues soirées passées dans la pénombre et l'obscurité...

 

 

Le grand frisson et les grandes passions fébriles de la jeunesse bientôt remplacés, chez la plupart, par la tranquille et doucereuse monotonie des jours. Et chez quelques-uns, rares (trop rares peut-être...), par la flamme ardente de la quête qui, un jour, lorsque l'infini et l'Absolu les pénétreront pleinement, se transformera en feu incandescent et inépuisable : l'Amour éternel.

 

 

Le regard présent. Simplement là. Comme posé – ou planant – partout, observant sans passion ni jugement – ce qui passe. Absolument tout ce qui passe. Parfaitement neutre et impassible. Et le cœur tendre. Vierge et ouvert. Eminemment innocent et aimant. Qui accueille avec attention et bienveillance – avec Amour et délicatesse – tous les passants éphémères. Et leurs plus infimes élans.

 

 

Contrairement à ce qu'essayent de nous faire croire les religions, il n'y a de sauveur ici-bas. Ni même ailleurs... Juste des êtres qui peuvent non se sauver – mais découvrir ce qu'ils sont. Et comprendre qu'il n'y a rien ni personne à sauver en ce monde. Qu'il n'y a ni victime, ni bourreau, ni pécheur. Mais simplement des élans d'énergie plus ou moins sauvages et mécaniques – et plus ou moins portés par la conscience. Des élans d'énergie dans l'Amour. Dans l'Amour que chacun est sans même le savoir. Et que chacun peut apprendre à devenir – à devenir pleinement – pour accueillir ces élans – tous ces élans – et leur ouvrir la voie de la compréhension qui mène à la conscience et à l'Amour...

 

 

Ces fragments – toutes les phrases et les notes de ce carnet – m'ont été dictés par les feuilles mortes alors que nous nous promenions ensemble sur les chemins de l'automne. Ce sont leurs paroles – et leur sagesse – qui nous ont été offertes... A nous, à présent, d'aller comme elles avec plus de clarté et d'innocence – avec plus de douceur et d'allégresse – dans le vent d'automne qui nous poussera vers la terre...