Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Les battements d'ailes du jour fragile. Aussi vulnérable et éphémère que la rosée et le papillon...

Terre d'étreintes et de cicatrices où chaque caresse (reçue et donnée) – et chaque blessure (endurée et infligée) – éveille l'âme. Terre de marche où chaque foulée rapproche de la joie. Et du haut pays inconnu et infréquenté...

La lumière, l'infini, le silence et l'éternité ne se trouvent au bout des pas. Ni dans le ciel. Ni derrière l'horizon. Mais dans le regard uni à la foulée présente... Et seuls le cœur innocent et le regard vierge peuvent faire accéder à cette indicible présence...

 

 

Terre d'étreintes et de cicatrices où chaque caresse (reçue et donnée) – et chaque blessure (endurée et infligée) – éveille l'âme. Terre de marche où chaque foulée rapproche de la joie. Et du haut pays inconnu et infréquenté...

 

 

L'innocence sera toujours le pas décisif. Et à jamais recommencé pour accéder au territoire. A la vaste étendue où l'infini et le silence, l'éternité et la joie perdent leur caractère de promesse pour embrasser à pleine bouche la réalité des lèvres – et du cœur – débarrassés de leur crasse. Et épouser chacune des foulées...

 

 

Les instincts de la terre – et la violence du monde – inhibent l'innocence. Retardent son émergence et son règne. Elle seule pourtant saurait empêcher de s'y prêter – et de s'y soumettre. Et seules, bien sûr, les âmes innocentes ont la sagesse de s'extirper du cercle vicieux et infernal de la haine et de la vengeance – contribuant ainsi à leur enrayement...

 

 

La misère, le dérisoire et le pathétique de toute chose. De tout geste et de toute existence. Et dans le même temps, leur incroyable puissance, leur potentiel fabuleux et leur dimension extraordinaire et merveilleuse. Comme si l'Existant portait simultanément en lui toutes ces caractéristiques. Aussi est-il bien naturel que l'esprit – les êtres et les hommes – oscillent sans cesse entre le rire et les larmes. Entre la joie et la tristesse. Entre la résignation et l'espoir...

 

 

Dans le silence des jours, le soleil de l'aube impose son rayonnement. Illumine le cœur. Caresse l'âme et le monde. Accueille tous leurs élans et leurs tremblements. Veille, majestueux – et magistral – sur sa fabuleuse création...

 

 

Consentir à l'erreur apparente, c'est s'ouvrir à l'innocence. L'accueillir – et l'effacer –, c'est se faire l'égal des Dieux...

 

 

L'innocence jamais ne blesse, n'entaille ni n'entame. Elle laisse les lames et la peau se livrer à leurs jeux. Soigne les coups et les bosses. Panse les plaies si nécessaire. Ecoute – et allège – les regrets et les plaintes. Et invite surtout – et toujours – les joueurs à la rejoindre...

 

 

[Modeste hommage à Santoka]

Sous le chapeau de paille, la solitude et les instincts se bousculent. Les plaintes* et les griefs. Toutes les joies et les peines du jour. L'expérience pure de l'homme et du Divin. Et, à petits pas, la marche continue...

* Même si Santoka avait élevé au rang de principe de ne jamais se plaindre...

 

 

Rien ne saurait atteindre la flamme de l'innocence. Et nul ne saurait l'éteindre ou l'embraser. Egale et discrète en toutes circonstances. Et fidèle, toujours, à son essence – et à sa double besogne : l'effacement et la virginité.

 

 

Dans la parole, un feu flamboyant. Comme le reflet de la lumière dans le silence.

 

 

Ombres inertes. Ombres couchées. Et ombres au souffle court. Comme égarées dans la nuit. Et le soleil brut – et vierge – qui patiente dans le halo sombre de l'obscurité. Prêt à embraser les ténèbres lorsque le cœur saura (enfin) se faire l'âtre du jour...

 

 

Toutes ces âmes qui parcourent la vie et le monde en tout sens cherchant partout ce qu'elles portent. Et que les circonstances leur dévoilent peu à peu...

 

 

Le ciel gris et opaque – vaguement lumineux – guide les pas furieux vers des horizons moins sombres. Mais que l'ailleurs ne pourra jamais contenter... Pourquoi donc les hommes peinent-ils tant à s'ouvrir aux circonstances présentes et aux mille visages sous leurs yeux ? Pourquoi sont-ils si hermétiques – et si peu disposés à rejoindre la lumière du regard qu'ils abritent – et qui les habite... ? Où croient-ils aller – et que pensent-ils trouver – en courant ainsi les yeux clos ? Ont-ils seulement conscience du fugace et de l'extrême fragilité de la vie ? Je crains que non. S'ils le savaient, leur foulée se ferait plus légère et respectueuse. Et leur route plus sensée et silencieuse...

 

 

Et si, en réalité, nous n'effleurions que le ciel... L'âme et les gestes à son orée. Le cœur encore si noir que nous ne pourrions l'arracher à la terre...

 

 

Une coulée d'encre sur l'innocence de la page. Comme une infime griffure sur l'infini. Un léger tressaillement dans le silence.

Et si, pourtant, nous avions raison de continuer à écrire. De prolonger le souffle de la terre. Et son élan désespéré vers le ciel. Pour qu'il devienne plus familier dans le cœur des hommes. Et qu'il puisse se déverser davantage – quelques gouttes – quelques onces supplémentaires – dans leurs gestes et leurs pas – et dans leur existence si misérable et indigente. Dieu n'a-t-il pas pour eux cet incroyable – et impossible – dessein ? Et n'est-ce pas le destin qu'il nous a choisi pour l'aider dans sa tâche – animer notre souffle menu pour qu'il se mêle à tous les vents et à toutes les haleines du monde et rendre ainsi nos élans plus dignes de lui... ?

 

 

L'âme transpercée par les circonstances du jour. Et traversée par l'écho infini des émotions. Aire d'accueil et de résonance de tous les élans – et de toutes les vibrations – de la vie et du monde. Vivre ainsi, n'est-ce pas toucher au plus haut du merveilleux – et au plus aigu de l'inconfort ? N'est-ce pas accéder au plus pur de la vie ? N'est-ce pas être pleinement homme, conscience assujettie aux affres de la terre – et libre (pourtant) de ses tourments ?

 

 

La vie – et le monde – à travers leurs circonstances – pétrissent l'esprit et le corps – et traversent le cœur afin d'offrir à l'âme l'innocence nécessaire – et qu'elle réclame – pour accéder à son territoire – le fief inviolable du silence et de l'infini qu'elle seule peut – et sait – pénétrer...

 

 

Une existence entière de solitude sans parvenir (pourtant) à en découvrir le cœur... Ainsi vivent les hommes. Toujours au bord d'eux-mêmes... Essayant toujours – et désespérément – de combler l'abîme avec quelques yeux et un peu d'attention. Ignorant encore que seul le regard qui les côtoie – et qu'ils effleurent – à chaque instant saura pleinement les contenter...

 

 

L'obscur et les ombres sans cesse traversent l'innocence et la lumière. Le regard peut demeurer clair et vierge. Mais le monde pourra-t-il jamais transformer – et éclaircir – la part sombre de sa nature et la noirceur de ses élans ?

 

 

Le sourire léger et frivole peut égayer l'instant. Et même quelques heures. Comme un soleil d'hiver un peu pâle adoucit pour un moment la froideur saisonnale. Mais seul le sourire profond et consistant de l'âme réchauffe – peut réchauffer – durablement – et en profondeur – le cœur, le cœur mélancolique et la terne grisaille des jours.

 

 

Tout s'efface dans l'innocence : le passé, les événements, les circonstances, les idées, les émotions, les visages... Tout s'efface – et disparaît – pour que ne reste que la joie sereine de l'accueil...

 

 

Et si, un jour, les mots devenaient muets, qu'adviendrait-il ? La parole serait-elle silencieuse ? Non, je crois qu'il est impossible de se taire... Le cœur, à travers les lèvres et le petit crayon qui danse sur la page, ne pourra jamais renoncer à la célébration du silence. A ses petits cercles d'innocence dans l'infini.

Ainsi est la vie. Infiniment joueuse, célébrante et joyeuse. Et jamais ses traits infimes – et ses minuscules pas de danse – ne s'éteindront. Comme s'ils étaient, sans cesse, portés à la gloire – et à l'invitation – de l'instant... que le regard, aussitôt, efface pour que dure éternellement la ronde...

 

 

La parole poétique est comme une flèche d'or légère... légère – à peine visible – posée sur l'arc de l'âme. Et que le silence décoche pour atteindre sa cible : transpercer le cœur de l'homme afin qu'il éclate en bouquet d'innocence dans l'infini... et retombe en pétales d'Amour sur le monde...

 

 

La lumière, l'infini, le silence et l'éternité – ce que les hommes appellent Dieu – n'attendent qu'une seule chose : se retrouver dans – et malgré – l'obscurité, la finitude, le bruit et l’éphémère du monde. Que leurs canaux distributeurs – les êtres de ce monde – sachent rejoindre leur origine. L'initiateur de toutes les danses obscures, bruyantes et fugaces en son sein...

 

 

Le fleuve sans fin de l'écriture alimenté, sans cesse, par le ciel, les nuages, la rosée et tous les minuscules ruisselets de la terre...

 

 

Ce sont les vents qui se chargent du destin de notre parole... Et eux seuls...

Un auteur – un poète – un penseur – doit toujours laisser les vents balayer sa parole. Les laisser décider de son destin. Les laisser maîtres de la faire fleurir dans le cœur des hommes ou de l'abandonner dans le froid glacial des plaines désertes et des fossés.

Ces notes – toutes ces notes écrites depuis des d'années – se plieront à leurs exigences et à leur volonté. Nous n'intercéderons – ni n'interviendrons jamais en leur faveur... Les vents ont toujours été – et seront toujours – notre seul et unique éditeur. Et tous nos fragments sont entre leurs mains...

 

 

Le lent – et douloureux – travail du désencombrement de la vie sur notre cœur pour l'initier aux délices du dénuement. Et à la joie de l'innocence. Afin qu'il découvre – retrouve – goûte et vive (enfin) – sa nature silencieuse et infinie – et son caractère profondément unitaire...

 

 

Es-tu encore gêné, au cours de tes brèves incursions dans le monde, par les yeux – tous ces yeux – naïfs et fermés ? Martèles-tu encore de tes poings si vifs l'épaisseur si dense des volets ? Ou passes-tu en souriant devant les fenêtres closes qui, un jour – n'en doutons pas – finiront par s'ouvrir ?

Es-tu encore pressé – avide et soucieux d'accomplir et d'achever les tâches auxquelles tu te livres ? Tes pas sont-ils encore portés par une irrépressible fébrilité ? Ou ton allure a-t-elle trouvé la quiétude et la sérénité ?

Tes gestes et ta foulée se font-ils par nécessité et pour la seule joie d'être réalisés ? S'effectuent-ils sans dessein ni attente ? Es-tu simplement attentif aux circonstances et aux ressentis présents ? Ou es-tu encore porté – préoccupé et absorbé – par l'après ?

Es-tu encore emporté par la vitesse ? Ou la lenteur s'est-elle imposée dans l'immobilité du regard joyeux et serein ? Sais-tu rester indifférent et impassible face l'inertie et au piétinement des heures ? Ou ronges-tu encore ton frein pour progresser (coûte que coûte) dans ta marche vaine et stupide en lutant de toutes tes forces contre la lourdeur, la résistance et le sens des pas à seule fin de te voir avancer ?

 

 

La parole naît de l'infini. Et dans l'infini, elle meurt – et s'efface. Mais ce sont les chemins qui l'initient – et la font émerger. Et l'innocence du cœur qui la révèle... Comme si l'infini n'en finissait jamais de se parler... Et nous, nous ne sommes que les dépositaires et les témoins – les multiples dépositaires et témoins – de cet étrange et mystérieux soliloque...

 

 

La lumière, l'infini, le silence et l'éternité. Espace premier. Aire originelle de tout phénomène, de toute forme et de tout mouvement. Et aire d'effacement et d'extinction où tous viennent s'éteindre.

Présence lumineuse, infinie, silencieuse et éternelle... Et toujours, bien sûr, à portée de regard...

 

 

Le ciel est notre essence. Et la terre notre nature.

Notre essence est l'immuable lumineux, infini, silencieux et éternel. Et notre nature est énergie, diversité et interactions – cycles, mouvements et transformations...

Et il nous appartient de vivre la terre et le ciel de façon unifiée. Ou, plus exactement, de vivre dans l'unité de notre essence et de notre nature...

 

 

L’impossibilité est impossible pour l'homme sage. Non qu'il soit doté de pouvoirs magiques ou qu'il soit un surhomme en mesure de réaliser quelques incroyables prouesses (encore que... certains peut-être en sont capables...). Mais parce que l'homme sage agit toujours sans volonté, simplement guidé par l'exigence des circonstances présentes. Rien donc lui est impossible puisque ces gestes ne sont animés, à chaque instant, que par ce qui est dans l'instant...

L'impossibilité ne peut exister – et advenir – que chez les ambitieux, animés par leurs rêves et leurs désirs – arrivés au faîte de leurs capacités et de leurs ruses… à bout de souffle peut-être... et dont l'essentiel des prétentions restera impossible à satisfaire... Mais qui essaieront pourtant, coûte que coûte, d'abattre ou de franchir les obstacles pour transformer leurs aspirations en réalité – ou qui resteront, pendant quelques instants, les yeux tristes et les bras ballants devant le grand mur de l'impossibilité avant de se résigner – et de se rabattre sur un possible plus envisageable – un impossible à leur portée...

 

 

La lumière, l'infini, le silence et l'éternité ne se trouvent au bout des pas. Ni dans le ciel. Ni derrière l'horizon. Mais dans le regard uni à la foulée présente... Et seuls le cœur innocent et le regard vierge peuvent faire accéder à cette indicible présence...

 

 

[Poncif universel]

Nul ne peut tout faire. Chacun fait son possible... Et mine de rien – et au delà des forces créatrices et destructrices que chacun porte et qui se manifestent dans tous ses actes, lorsque l'on additionne – et met bout à bout – tous ces gestes, l’œuvre du monde se construit...

 

 

Ce que ces notes révèlent ? Que je ne suis ni vraiment poète, ni vraiment philosophe (ou penseur). Mais un cœur – une âme – sensible – en cours de désopacification – qui témoigne modestement de son expérience du monde et de l’existence humaine.

 

 

Ce matin, les grands corbeaux noirs volent, enthousiastes dans le vent glacé de l'hiver. Je les regarde, émerveillé – et me demande combien d'entre nous auraient l'instinct – et le courage – de s'élancer ainsi nus, humbles et majestueux dans le ciel – et de parcourir, l'âme si vive et joyeuse, les grandes étendues froides du monde ?

 

 

Vivre au rythme des jours et des saisons. Uni aux cycles éternels et naturels du monde...

 

 

Le givre a recouvert les collines et les arbres – et offre une beauté féerique aux paysages. Mais plonge aussi les bêtes – animaux des prés et des bois – dans un inconfort glacé. Et malgré le charme incontestable de ce spectacle hivernal, mon âme est plus sensible au dénuement des êtres face à l'hostilité saisonnale qu'à la splendide blancheur de la terre et à l'émerveillement légitime – mais toujours un peu mièvre – qu'elle suscite, en général, chez les hommes...

 

 

La brume incontestable dans le regard des hommes. Mais leur cœur parfois rayonnant qui resplendit, presque avec innocence, dans leurs yeux rieurs – et sur leurs lèvres souriantes...

 

 

Le pire des exils est, sans doute, celui du cœur. Mais tout exil n'est pourtant qu'un éloignement provisoire. L'éloignement est toujours passager – même s'il peut être durable... L'être finit toujours par rejoindre l'origine. Le lieu qui l'a enfanté. Son éternelle demeure...

En vérité, l'éloignement n'est qu'un jeu. Jamais on ne peut réellement se quitter. Jamais on ne peut réellement s'échapper ni s'extraire de soi-même... Quel que soit notre état – et l'endroit où nous habitons –, nous nous appartenons – et nous sommes nous-mêmes. Nous serons toujours nous-mêmes. A jamais...

L'exil – l'éloignement – ne sont qu'une distraction. Une sorte de pirouette de l'être. Comme l'ignorance, l'obscurité, l'étroitesse, le limité, la finitude, l'agitation, le bruit et l'éphémère ne sont qu'un déguisement de la lumière, de l'infini, du silence et de l'éternité...

 

 

La lumière, l'infini, le silence et l'éternité sont l'espace immuable. L'être-présence est la capacité à habiter cet espace – et à le rendre vivant. Pleinement vivant à travers l'Amour. Et l'on n'accède – ne peut accéder – à cet espace – l'habiter et le rendre vivant (pleinement vivant) – qu'avec un cœur, une âme et un regard totalement vierges et innocents.

Tout travail spirituel vise à nous désencombrer pour accéder à cette virginité et à cette innocence. A nous familiariser avec elles, puis à les vivre à chaque instant. Le reste – la lumière, l'infini, le silence et l'éternité – arrivent alors naturellement. Et peuvent se déployer en nous sans restriction...

 

 

Une présence attentive et disponible. Tendre et chaleureuse...

 

 

Après avoir balayé les communes ambitions, après avoir été obsédé par la grande aspiration des hommes ; la vérité, et après avoir franchi, une à une, les étapes de la connaissance (de soi) qui mène – et ouvre – à l'Amour et amène à fréquenter – ou à côtoyer parfois seulement... – la lumière, l'infini, le silence et l'éternité, l'esprit de l'homme sage, libre de tout désir et débarrassé de toute volonté, ne vit plus désormais que l'instant. Il vit chaque instant comme il arrive. Rien de plus. Et rien de moins. Voilà, si l'on peut dire, à quoi se résume – et se cantonne – pour lui l'existence...

La vie de l'homme sage est toujours simple, humble et fonctionnelle quels que soient son caractère et la nature de son personnage...

 

 

L'innocence sera toujours le meilleur garde-fou contre la démesure et la déraison...

 

 

[Souvenir]

Les questions de l'homme, brûlantes, sur sa peau. Que les vents embraseront à l'orée du chemin avant la rude ascension des épreuves... Ah ! Que la lumière semble lointaine à l'homme qui marche...

 

 

[Souvenir – suite]

Le souvenir n'est qu'une visite – une infime incursion – du passé dans l'esprit. Un détour inutile dans l'heure présente. Aussi à quoi bon se remémorer sinon pour se distraire, échapper aux circonstances du jour et essayer de déterrer une joie – ou une tristesse – pour égayer l'instant ou raviver une blessure qui – l'avons-nous oublié ? – vit déjà, si elle n'a pas été pleinement accueillie, dans toutes nos foulées présentes...

L'homme sage ne se souvient pas. Son passé est mort. Mort et enterré. Son esprit est un palimpseste qui sans cesse accueille – et efface. Disponible – et disposé toujours à recevoir ce qui se présente...

 

 

Les battements d'ailes du jour fragile. Aussi vulnérable et éphémère que la rosée et le papillon...

 

 

Qui peut douter – un seul instant – que l'innocence sortira victorieuse de tous les combats ? Et qui sait que la puissance du monde deviendra alors salutaire ?

 

 

A la fin des siècles, l'aube se lèvera enfin... Et avec elle, la lumière que nous attendons depuis des millénaires. Ne sommes-nous pas nés pour voir le jour ?

 

 

La main si simple. Ouverte à ce qui passe... aux grondements sourds du cœur encore mal dégrossi, aux restants de plaintes, à l'écho lointain des désirs anciens comme aux joies du jour libéré de ses chaînes, à la virginité de l'âme qui danse avec les heures et à la beauté intense de l'instant...

 

 

Lorsque le ciel descend, la terre devient transparente comme si l'infini la recouvrait... La terre devient silencieuse sur les tombes et les vivants. Et l'instant nous foudroie comme si nous étions éternels... Les anges pourraient bien passer devant nos yeux clairs, Dieu et les hommes pourraient bien nous appeler du fond de leur joie ou de leurs tourments, nous les regarderions – et leur tendrions toujours la main pour qu'ils nous rejoignent...

 

 

La lumière ? Et après ? L'infini ? Et après ? Le silence ? Et après ? L'éternité ? Et après ? Le monde et le regard enfin rassemblés. Présents. Infiniment présents. Quelle incroyable – et mystérieuse – expérience...

 

 

La saveur indicible du simple. Sa consistance et sa légèreté. Les cris et les coups ont beau encore régner partout en maîtres sur le monde, quel visage le regard ne pourrait-il recevoir ?

Être présence. Être bouche aimante – et main secourable malgré l'indifférence et l'adversité du monde...

 

 

Le cœur – et le geste – de l'homme se font paresseux dans la nuit. Ils s'enfoncent dans ses profondeurs. Et seront bientôt pleinement encerclés par le froid et les vents de la solitude. Que pourrait bien faire l'homme sage pour leur venir en aide ? Rien. Il sait que cet encerclement est une bénédiction. La seule route possible vers l'Amour...

 

 

La séparation morcelle le cœur. L'Unité toujours passe par l'émiettement. Cherchant derrière l'effritement et la poussière le puits insondable – et invisible – où tout s'abandonne. Et lorsque les derniers fragments – les ultimes morceaux – se détachent, il apparaît alors resplendissant. Puits de lumière et d'infini, silencieux et éternel, qui offre son eau joyeuse : l'Amour sans condition.

Et l'homme sage sait s'abreuver à ce puits. Il en est même l'un des seaux – un infime baquet ou une louche dérisoire parfois... – dont il verse autour de lui le précieux liquide au cours de sa marche infatigable sur les chemins du monde...

 

 

L’œil commun – l’œil clos et l’œil de l'horizon – ont besoin de lumière. La lumière de l'après et de l'ailleurs. La lumière de l'au-delà. La lumière de l'espoir. Et cette lumière doit être tangible dans leurs pas – et à portée de regard – pour offrir à leurs foulées l'élan nécessaire et la destination sinon ils sombreraient dans la nuit profonde – les abysses mélancoliques –, se recroquevilleraient et finiraient, tôt ou tard, par dépérir. Cet espoir – palpable – de lumière est leur bouée. Leur seule bouée. Et l'unique étoile dans l'obscur de leur cécité...

L’œil sage – l’œil ouvert et dessillé – lui, n'a nul besoin de lumière. Et qu'importe son inclination (naturelle) pour l'ombre ou la clarté... il peut traverser – et même vivre – dans les ténèbres comme dans le rayonnement du plein soleil, sa foulée sera toujours sereine et joyeuse – éclairée par sa propre lumière...

 

 

Les bagages dont aiment se charger les hommes... S'ils savaient les merveilles qui les attendent une fois libres de ces encombrements, ils s'en débarrasseraient sur le champ...

Ah ! Que la foulée est lente, lourde et laborieuse aux premiers pas du voyage...

 

 

Quel homme sait que Dieu est là à chaque instant – si près de son visage – à l'orée des yeux – à peine dissimulé derrière les gestes pesants et la parole plaintive... ?

 

 

Tant d'hommes parcourent l'horizon – s'enfoncent dans le lointain – alors que le seul horizon qui vaille – et auquel mènent tous les autres – se trouve derrière les yeux...

 

 

La parole poétique ne vénère rien. Elle évoque simplement le merveilleux du monde et le silence...

 

 

Lorsque le langage devient inhumain, la parole ne peut être comprise. Et le silence s'impose alors comme l'unique témoin. Et l'unique interlocuteur. Comme si le silence devenait notre seul partenaire. Ou, plus exactement, comme s'il se faisait infime partie de lui-même s'entretenant avec le plus vaste qu'il est...

Cette communication est merveilleusement belle – et émouvante – et tragiquement solitaire comme si, en définitive, nous pouvions nous passer du visage des hommes. De leurs yeux et de leurs oreilles insensés – inaptes encore à comprendre...

 

 

Dieu – la lumière, l'infini, le silence et l'éternité – peuvent se passer du monde qui est à la fois leur création, leur jouet et leur instrument – et dont ils usent à diverses fins : comme objet récréatif, comme objet de célébration et comme objet d'exploration et de découverte afin de trouver le chemin de leurs propres retrouvailles...

 

 

Le vent sur la neige pour qu'éclosent tous les matins vierges de la terre. Et, au loin, sur une branche, un oiseau qui s'envole, laissant tomber quelques éclats de givre sur le sol gelé. Et l'empreinte encore fraîche de son vol dans le ciel...

 

 

De quoi rêves-tu, homme, dans ton lit de poussière ?

Es-tu encore fasciné par les étoiles qui brillent dans ta nuit ?

Que seras-tu – et que feras-tu – à ton réveil ? Le sais-tu ?

 

Pourras-tu encore ignorer la fragilité – et le dérisoire – de tes pas dans la neige ?

N'as-tu encore compris le fugace de la vie – empreinte légère sur les eaux noires de la terre ?

Te faudra-t-il encore ânonner ta leçon pendant des siècles ?

Ne crois-tu pas, homme, qu'il est temps d'ouvrir les yeux ?

 

 

La couleur brune du ciel dans ton regard

Comme un puits où tu aimes à te perdre

Colores-tu vraiment la terre de ton cœur sombre ?

Et si la nuit n'était qu'un reflet ?

Y as-tu songé, homme ?

 

La couleur toujours est provisoire sur la transparence.

Et la lumière jamais ne se teinte.

 

Quelques taches – à peine visibles – sur l'infini

Quelques ondes dans le silence

Et quelques cercles dans l'éternité.

 

Est-ce donc là ta seule ambition, homme ?

 

 

Sur le chemin, des pierres, des feuilles mortes, des arbres et quelques visages parfois – et qui nous mènera à d'autres chemins avec d'autres pierres, d'autres feuilles mortes, d'autres arbres et d'autres visages. Et nous marcherons ainsi jour après jour – semaine après semaine – sur tous les chemins de la terre. Nous marcherons ainsi éternellement. Croisant toujours sans nous arrêter – et souvent même sans les voir – la foule des pierres, des feuilles mortes, des arbres et des visages. Tout le peuple de la terre dont nous resterons à jamais étrangers. Aussi étrangers que nous le sommes à nous-mêmes...

Tu seras toujours, homme, ton plus magistral inconnu... Et tant que tu ne perceras ce mystère, la lumière, l'infini, le silence et l'éternité ne susciteront chez toi le moindre intérêt – et ne pourront s'inviter dans tes pas...

 

 

[Comme un léger relent d'individualité...]

Il arrive encore, bien sûr, que l'individualité se manifeste. Et pourquoi ne la laisserait-on s'exprimer ? N'aurait-elle pas droit au chapitre ? Serait-elle trop indigne pour occuper une place dans cet opuscule au registre fortement impersonnel ? Serait-elle trop commune pour exister – et figurer – au sein de la lumière, de l'infini, du silence et de l'éternité ? Non. Bien sûr que non...

L'être étroit a, lui aussi, une parole à faire entendre... Et il aimerait s'afficher – et s'affiche d'ailleurs toujours – tel qu'il est... Mais il regrette parfois (dans son immaturité) de ne pas être reconnu pour ce qu'il est... Et qu'est-il à ses yeux ?

Il est d'abord ce que l'on appelle un haut potentiel – un être doté d'une forme de surdouance intellectuelle et émotionnelle – une catégorie qui ne représente que 1 à 2% de la population ;

Il est engagé, corps et âme, dans un cheminement spirituel profond et authentique* – et il semble évident que bien moins d'1 % de la population ne soit concerné par ce genre de démarche et de perspective... ;

* Que l'on pourrait qualifier de profond et d'authentique...

Il est végétarien – une catégorie qui ne représente, elle aussi, que 1 à 2% de la population... – et est extrêmement sensible au bien-être animal* (de la fourmi à la baleine en passant par la vache, la mouche, le chien et le moustique...) – ce qui, au vu de la façon dont les animaux sont considérés par l'essentiel des êtres humains, semble plutôt rare... ;

* Et, plus globalement, au bien être du vivant et au respect de l'Existant (hommes, bêtes, plantes etc etc).

Et il est enfin animé d'un fort penchant libertaire ; il déteste – et ne peut se résoudre à alimenter – et à vivre dans – un monde où la normalité, les conventions, l'argent, le travail, l'autorité, l'ordre établi, les loisirs, les distractions etc etc – avec leur lot de bêtise, d'ignorance, de violence et de grossièreté – constituent les valeurs les plus fondamentales...

Haut potentiel végétarien extrêmement sensible au vivant et aux penchants libertaires profondément engagé dans une perspective spirituelle impersonnelle... Aussi comment voulez-vous qu'il fréquente l'humanité ? Et qu'il trouve quelques affinités avec la foule des hommes ? Qui pourrait véritablement le comprendre ? Et que peut-il y faire s'il est – et se sent – si différent et atypique ? Il en est ainsi. Et il vit (à titre personnel) avec cette solitude et ce sentiment de différence...

 

 

L'oiseau messager. Le ciel à l'écoute. Et la terre en attente mais dont l'oreille, encore maladroite, est fermée à la parole. Et le silence lourd et aveugle – à l'ossature pesante – finit par tout recouvrir – le ciel, la terre, l'oiseau et son message.

Le silence léger viendra plus tard lorsque tous sauront l'accueillir. Après que la terre et le ciel aient reçu l'oiseau – et entendu sa parole...

 

 

La danse bruyante et interminable des ombres dans l'infini, le silence et la lumière offre aux yeux – et au cœur – un parfum d'éternité. Comment Dieu a-t-il eu l'audace de créer cette incroyable chorégraphie – et ces danseurs magnifiques animés par la ruse et la malice qui font tourner le monde avec eux ? Comment pourrait-il les blâmer ? Et comment pourrait-il empêcher – et même renoncer à – leurs pas et à leurs gestes endiablés qui égayent la terre ? Il faudrait qu'il soit bien stupide – et bien ingrat – pour se défaire de cette danse folle...

 

 

Instant après instant. Jour après jour. Semaine après semaine. Année après année. Ainsi se déroule la vie, identique et différente. Et ainsi va-t-elle implacablement de son rythme mécanique – sans que rien ne puisse l'arrêter... Voilà comment voit l’œil commun...

Entre hier et demain. Entre la naissance et la mort. Entre le premier souffle et l'ultime expiration, un instant aussi bref qu'un éclair dans le ciel. Voilà comment voit l’œil qui s'ouvre...

L'éternité toujours, éternellement recommencée à chaque instant... Voilà comment voit l’œil sage...

 

 

A l'inconnu du jour, le ciel offre sa grâce. Et à l'âme une profonde émotion. Bouleversée par les danses – toutes les danses – du monde.

 

 

Et si le spectacle n'était que dans les yeux ? Y as-tu songé, homme, avant de lancer ton pas ? Avant de jeter ton geste dans la noirceur du monde ?

 

 

La lecture est une caresse sur l'âme... Quel homme refuserait-il de se laisser envelopper par la parole ? Et de se laisser guider – et porter – par elle ? Il faudrait être fou – ou idiot – pour renoncer à cette opportunité et à ces délices...

 

 

Et si la lumière n'était que l'offre perpétuelle de l'infini ? Et si le silence n'était que l'invitation permanente de l'éternité ? L'homme alors, sans doute, délaisserait ses activités obscures, bruyantes et dérisoires pour contempler le jour...

 

 

La persistance des jours sombres. Quelle aubaine pour les vendeurs de peur, de sommeil et de mort...

 

 

La seule brimade que Dieu peut infliger aux hommes est le silence – qui est aussi, ne l'oublions pas, sa plus sûre – et magistrale – récompense... La terre, elle, se charge du reste : du juste retour des coups et des blessures infligés...

 

 

La terre est un temple offert aux yeux impies... Et la mécréance ne serait rien si elle n'enflammait ses colonnes. Et condamnait aux flammes la foule des visages...

 

 

Pourquoi chercher Dieu ailleurs qu'ici ? N'est-il pas dans notre âme silencieuse ? N'est-il pas dans notre cœur innocent ? N'est-il pas dans nos paroles les plus tendres – et nos gestes les plus généreux ? N'est-il pas partout où l'ambition et la prétention se sont effacées ? Il serait pourtant si simple de fréquenter l'Amour...

 

 

Tous ces êtres qui, à chaque instant, sont avalés par la bouche béante de la mort. Anéantissant les corps. Et les vouant à d'implacables transformations. Engloutis par les forces en présence et les éléments de l'Existant. Utiles aux puissances créatrices – aux puissances de vie. Libérant, pour quelques temps, le regard de la matière qui, après quelques tours dans la lumière infinie – et le silence éternel, s'y réassocie. Poussé inlassablement par l'élan des désirs et des projections. Alimentant sans cesse le cycle sans fin de la vie...

 

 

Les yeux du monde sont, bien souvent, une invitation au mensonge et à la tricherie. Ainsi agissent – et vivent – les hommes dans leur fantasme insensé de paraître davantage que ce qu'ils sont... Mais en fréquentant les terres sournoises de la duplicité, ils ne dupent, en réalité, qu'eux-mêmes. En se livrant à leurs supercheries, les hommes croient sauver la face mais, en vérité, ils s'éloignent toujours davantage du pays des innocents. En se prêtant ainsi à leurs tromperies – et à leurs bassesses –, ils s'enfoncent toujours plus profondément dans l'obscur. Abandonnant l'honnêteté – et la rectitude du cœur – nécessaires au rapprochement de la lumière et de la vérité...

 

 

Les hommes, en général, n'ont aucun goût pour la lumière, le silence, l'infini et l'éternité – qui sont, à leurs yeux, trop (beaucoup trop) éloignés de leurs aspirations animales. Ils les craignent, au contraire, comme la peste. Terrifiés de devoir dévoiler leur insignifiance et leur vacuité – leur inexistence individuelle... Trop occupés à tenter de combler (vainement, bien sûr...) leur béance, – en cherchant, malgré tout (comble de l'ironie...), à atteindre la lumière, le silence, l'infini et l'éternité – par des voies navrantes et inappropriées en s'investissant dans une foule d'activités dérisoires et instinctuelles – obscures, bruyantes, limitées et provisoires qui les rassurent autant qu'elles les frustrent – et qui les maintiennent, malgré leur aspiration inconsciente à les trouver, dans les griffes redoutables de la terre noire. Incapables encore de hisser leur cœur – et leur regard – dans la clarté silencieuse, infinie et éternelle du ciel – pourtant à leur portée...

 

 

Les pas brumeux du jour sur l'horizon noir. Et les forces mécaniques nées de la grande nuit à l’œuvre qui partout assombrissent les souffles et les élans...

 

 

Avez-vous jamais entendu le soleil se plaindre de son existence, de son activité ou de son rayonnement ? L'avez-vous jamais entendu se plaindre de devoir se lever chaque matin et de devoir se coucher chaque soir ? Avez-vous jamais entendu la terre et la lune protester d'avoir à emprunter chaque jour le même itinéraire ? Les avez-vous jamais entendues maugréer d'avoir à tourner inlassablement ? Non, bien sûr... Le soleil, la terre et la lune font, chaque jour, ce pourquoi ils sont faits comme au premier matin du monde...

Et il y a de la joie, de l'émerveillement et de la beauté (une immense beauté) dans ces cycles sans fin. Et leur plein accueil... Et comme eux est l'homme sage. Il suit sa pente naturelle – et obéit aux circonstances présentes. Voilà pourquoi son existence reflète une joie si sereine. Et voilà pourquoi ses pas et ses gestes ont la grâce des astres – et qu'ils portent en eux la puissance de l'univers...

 

 

Et si le monde pouvait se passer de la parole... Et si, soudain, tout pouvait baigner dans le silence et la lumière... Et si tous les visages pouvaient enfin reconnaître leur nature infinie et éternelle, le monde serait alors un paradis. L'exact reflet de son origine...

 

 

Partout la joie de l'éphémère crie son éternité. Malgré les barrières et les frontières. Malgré la pagaille des mille chantiers du monde. Malgré l'obscure ignorance qui règne sur tous les chemins de la terre.

Et pourtant... malgré la tristesse noire – et l'hébétude chancelante – des visages... malgré l'incompréhension du cœur – ses peurs et ses lâchetés... malgré la moue – et la parole malhabile – des lèvres, tout éclate en joie...

 

 

Et si la vérité nous était servie, à chaque instant, sur un plateau d'argent... Et que nous préférerions nous agenouiller sous la table – et soulever tous les tapis du monde – pour ramasser quelques miettes de lumière...

 

 

Et si la parole n'était qu'un prétexte au silence... Et si tous les visages n'étaient que la glaise de Dieu, lumineuse malgré ses taches brunes...

 

 

L'ambition maladive du cœur emprisonne l'âme. Et la fait dépérir. Et si nous étions capables, d'un claquement de doigts, de faire sauter toutes les chaînes – et d'effacer tous les barreaux –, serions-nous libres (pour autant) ? Non, bien sûr... Jamais nous ne le serons tant que persistera au fond du cœur l'espoir de la délivrance. Tant que l'âme n'aura épousé l'innocence qui détient la seule clé du ciel. Tant que le cœur et le monde agiteront devant nos mains avides le vil trousseau des horizons, la lumière, l'infini, le silence et l'éternité ne pourront éclore dans notre vie...

Sans innocence, nul ne peut découvrir la liberté. Les hommes pourraient s'y essayer mille fois. Dix mille fois. Ils pourraient s'éreinter à la chercher pendant une éternité, ils ne trouveraient rien...

Autant tenter de surprendre la lune dans son sommeil...

 

 

Et si la parole ne pouvait être encore perçue par les cœurs trop verts... Qu'importe, après tout, si les étoiles nous entendent. Qu'importe... Nous savons que la lumière, l'infini, le silence et l'éternité emprisonnés derrière les visages frémissent en entendant notre voix. Bouillant d'impatience de rejoindre leur aire originelle – et de retrouver leurs pleines connexions avec ce qui vibre derrière toutes les figures du monde...

 

 

Le sommeil bruyant frappe la terre. Et le cri des yeux encore clos qui cherchent leur route en amassant l'herbe et les pierres sur la roche. Laissant ainsi filer la lumière et le silence...

 

 

L'émiettement du silence sous les pas trop furieux. Et trop pressés. Et l'effacement de la lumière au profit de la nuit où s'enfoncent, sans même la voir, tous les visages ensommeillés.

Pourquoi donc fréquenterions-nous les hommes ? Attendons-les plutôt patiemment au seuil de tout apprentissage – lorsque les mains auront délaissé l'espoir – et les cœurs la lumière des horizons – enfin prêts à marcher vers l'infini.

Et nous serons là, les bras accueillants, lorsque le silence et l'éternité seront offerts à leurs derniers pas...

 

 

Ainsi passent les jours. Et s'écoule la vie jusqu'à l'ultime souffle. L'esprit assis à la table des heures... Scrutant pendant des siècles l'espoir d'une lumière sur l'horizon. Se remémorant les instants glorieux d'autrefois qui furent beaux peut-être... Répétant, chaque jour, mille gestes – et prononçant quelques paroles à des visages inconnus et familiers qu'on ne sait plus voir – et que l'on n'a même, sans doute, jamais vraiment regardés. Ignorant tout du cœur et des âmes. Et les piétinant tous sans exception, les siens comme ceux qui errent, hagards et apeurés, sur les chemins du monde... Insensible – si insensible – au merveilleux qui vibre – et rayonne – partout... Ainsi vit l'homme. L'esprit de l'homme – si étranger à l'infini et au silence...

Mais qu'importe que le temps s'écoule, l'éternité demeure...