Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Et si nous étions les bras de la nuit berçant nos plaintes et nos cris. Et tous les gémissements des visages apeurés... Et si nous étions le poing, le bruit de la peau qui éclate et la joue meurtrie... Et si nous étions le jour, la nuit et toutes les figures de glaise affolées par l'obscurité. Et la lumière, au loin, qui vient... qui monte de nos profondeurs... Et si nous étions le sommeil et le réveil. L'âme assoupie autant que le cœur à vif... Et si nous étions la vie – toute la vie – les dix mille naissances et les dix mille morts de l'instant... Et la chair qui tremble et l'horizon rouge des nouveaux-nés... Et la terre noire gorgée de sang... Et si nous étions l'espoir et la désespérance des yeux... Et si nous étions les plus belles – et les plus pâles – lumières de la nuit. Et la plus fabuleuse histoire du jour... Et le grand mythe du monde... Et si nous étions ce que nous sommes autant que ce que nous croyons ne pas être... Et si nous étions tout cela... et bien davantage encore...

 

 

De quoi sont donc faites les semelles du monde pour qu'il aille ainsi de son pas lourd et dévastateur ?

 

 

Les pierres noires des immondices. L'amas monstrueux balayé par les vents. Et avalé par la bouche invisible du regard. Effacé par l'ogre débonnaire au sourire pacifique.

 

 

Le visage – et le cœur – incompris des hommes. Et leurs poings meurtriers. Accueillis – et embrassés à pleine bouche...

 

 

Et si nous avions raison de continuer à parler du silence... Et si nous avions raison de continuer à éclairer la parole... Et si nous avions raison de poursuivre nos petits cercles de papier... Et si nous avions raison d'ignorer où mènent les pas...

« Oui, bien sûr » acquiescent nos lèvres sages...

 

 

Et si les jours n'étaient que notre reflet... Et si leurs couleurs n'étaient offertes que par les anges de la nuit... Saurons-nous, un jour, débusquer la lumière et le silence sur les lèvres de Dieu ?

 

 

La nuit appelle l'âme qui ne rêve que de jour. Et nous sommes prêts pourtant à les recevoir l'une et l'autre, le cœur égal. Malgré la balance déséquilibrée...

 

 

Chaque pas rapproche du jour s'il sait accueillir la noirceur – et l'ombre – de la foulée...

 

 

Connais-tu le don que Dieu t'a offert – et que les circonstances et tes pas doivent te révéler ? Si tu l'ignores (encore), sois à l'écoute de ses frémissements et de ses élans – de tous ses efforts pour voir le jour. Et s'il ne s'impose à toi au fil de la marche, cherche davantage – et avec plus d'acuité – sinon ton destin sera malheureux...

 

 

Le destin de l'arbre n'est-il pas de croître sous la lumière ? Et celui de l'homme d'éclaircir – et d'éclairer – son cœur ?

 

 

Accéder à la lumière est une tâche aisée. Longue bien souvent, mais qui se réalise de la plus naturelle façon qui soit... Il suffit de laisser les pas nous éclaircir...

 

 

La solitude sans distraction est un trésor inestimable. Elle permet de se frotter – et de se confronter – à soi. Elle sera toujours la plus belle – et la plus efficace – façon de se rencontrer. De percer d'abord son individualité, puis de découvrir ce qu'elle abrite – ce qui se cache derrière, à peine dissimulé...

 

 

Des vents et de la poussière. Il ne restera rien d'autre à l'heure du grand départ. A la fin des jours. A la fin du monde comme à la fin des temps...

A chaque vie – et à toute mort, des vents et de la poussière.

Ainsi se construisent – et disparaissent – les mondes...

Des vents, de la poussière et un univers en marche – une organisation et un fonctionnement à améliorer – une aire toujours plus harmonieuse à construire, voilà ce que nous léguerons toujours à nos enfants. Et à partir de cet héritage, ils bâtiront un empire plus vaste et plus puissant. Toujours plus beau et harmonieux. Poursuivant, sans même le savoir, l’œuvre de leurs aînés. Génération après génération...

Ainsi s'édifient les mondes et l'univers. Et ainsi tendent-ils vers leur achèvement...

Des vents, de la poussière et un système à parfaire jusqu'à la fin des temps. Et qui, bien sûr, s'effondrera, lui aussi, à maintes reprises au cours de son élaboration... jusqu'à son anéantissement final. Puis naîtra un nouvel univers – et de nouveaux mondes – qui se perfectionneront, eux aussi, jusqu'à leur complète éradication. Suivis encore par l'émergence d'un autre univers qui donnera naissance à d'autres mondes... Et ainsi indéfiniment...

Et nous assisterons éternellement – et étrangement impassibles (malgré la participation de l'esprit et des mains de plus en plus habiles...) à toutes les édifications et à tous les émiettements. A l'inlassable besogne des vents et de la poussière unissant leurs forces pour s’agglomérer... avant de désintégrer leurs œuvres – et de s'éparpiller... Soumis au cycle éternel – au cycle sans fin – de l'énergie...

 

 

Sans perspective de paix et de clarté, le cœur – et les jours – de l'homme commun s'affaissent – et finissent, tôt ou tard, par s'effondrer. Ainsi en est-il également du cœur – et des jours – de l'homme sage sans l'intense luminosité et l'innocent silence de l'instant...

La lumière (ou, au minimum, l'espoir de lumière...) et la sereine quiétude de l'âme (ou, au minimum, la promesse d'une certaine tranquillité...) sont les dimensions les plus fondamentales de l'être. Et la nourriture la plus essentielle du cœur de l'homme – et ses moteurs les plus puissants. Elles semblent constituer, en vérité, leurs principales raisons d'être...

 

 

Lorsque la tristesse frappe votre âme misérable, ne relevez pas la tête pour chercher une lueur sur l'horizon. Ne faites pas un seul pas pour y échapper. Laissez la noirceur vous pénétrer. Laissez-la vous traverser. Faites corps avec elle. Devenez la noirceur. Et laissez le cœur s'assombrir. Le regard ainsi retrouvera sa clarté...

 

 

Revenir sans cesse, et à chaque instant, à l'innocence, à la virginité perceptive et à la sensibilité ouverte du cœur sinon notre vie, nos gestes et nos pas perdent leur justesse, leur beauté et leur puissance...

Seule l'écoute (la pleine écoute) dans le non-savoir et le dénuement offre la grâce, l'exactitude et la force – puisées à la source même de l'impersonnel...

 

 

Le simple n'a jamais à démêler le complexe, le compliqué et « le problématique ». Mais à accueillir ce qui est pour faire naître le geste – ou la parole – juste. Parfaitement approprié(e) aux circonstances présentes. Et à leur grande exigence parfois...

La tâche du simple n'est ni de simplifier, ni d'argumenter, ni de justifier, ni de défendre une posture ou une position. Mais d'être. D'être présence disponible et accueillante.

Mais le simple – et ses actions justes – ne peuvent advenir que dans un cœur innocent et une virginité perceptive ouverte à ce qui se manifeste dans l'instant. Sans dogme ni idéologie. Sans a priori ni arrière-pensée. L'action peut alors se faire naturelle et spontanée. A la fois ample et précise. Totalement dégagée de l'inhibition et de la peur, de l'avidité et de la convoitise. Et donc totalement adéquate à la situation telle qu'elle se présente...

 

 

Ah ! Tous ces petits maîtres et ces grands experts prétentieux qui s’enorgueillissent de leurs qualités, de leurs titres, de leurs vertus ou de leur supposée sagesse ! Qu'ils sont nombreux en ce monde ! Et comme ils laissent indifférent – ou qu'ils font rire – le vieil homme qui ne sait rien – absolument rien. Mais dont les gestes et la parole pourtant sont toujours justes et éclairés – doux ou fracassants selon les circonstances – mais toujours appropriés car ils naissent du maître du vieil homme – et du maître de tous : le grand rien...

 

 

Encore une nouvelle journée que nul autre ne pourra vivre...

 

 

La persistance du gris dans la joie. Qui l'aurait imaginé ? L'éternel retour de l'ombre. Mais le gris n'est-il pas une couleur comme les autres – avec ses différentes teintes et nuances ? N'appartient-il pas, lui aussi, à l'arc-en-ciel du monde et de la vie ? Et n'est-il pas soumis aux mêmes règles de récurrence que ses sœurs plus joyeuses et colorées ?

 

 

Saturation. Overdose d'écriture, de marche et de chiens. De la même soupe quotidienne ingurgitée jusqu'à l’écœurement. Et de cette course folle – et pourtant tranquille – des pas...

Aspiration au silence et à l'immobilité. A la cessation de tout mouvement.

Mais comment pourrions-nous arrêter la vie – et le monde ? Comment pourrions-nous empêcher la terre et les astres de tourner ?

 

 

Chaque jour, nous vivons la même journée. Chaque jour – depuis des années – nous vivons les mêmes contenus (existentiels), les mêmes activités et le même rythme quotidien à d'infimes variations près. Sans vacances ni jour de congé. A l'instar des moines et des animaux... Répétant inlassablement les mêmes gestes – et les mêmes pas – quels que soient le temps et les saisons – qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige...

Il est donc peu étonnant que l'esprit (l'esprit étroit) ressente périodiquement – et très ponctuellement (en général) – l'envie de quelques changements, de quelques aménagements et de quelques agréments dans cette routine quasi séculaire – dans cette vie faite que d'essentiel et de nécessités... et presque sans distraction...

Comment blâmer l'esprit étroit qui râle de temps à autre... Et que pouvons-nous faire sinon entendre ses doléances...

Mais quel étrange sentiment pourtant... puisque cette existence – si libre et dégagée des contraintes sociales et des exigences humaines habituelles – nous convient parfaitement... Pour rien au monde, nous n'aimerions changer de vie ni voir nos activités remplacées par d'autres... Et pourtant, malgré la joie que nous offrent habituellement les jours, il nous arrive de nous plaindre... En particulier, lorsque l'impersonnel n'est plus habité de façon suffisante et ses vertus trop faibles pour accueillir avec joie et innocence ce qui vient – et ce qui doit être vécu. L'émerveillement et la sensibilité sont alors, nous le savons bien, comme coupés de leur source. Et la lassitude finit par nous gagner pour quelques heures ou quelques jours... Lassitude néanmoins vite balayée lorsque, de nouveau, nous savons l'accueillir comme il convient...

 

 

Toute vie est l'histoire d'une longue agonie. Et de la folle – et souvent désespérée – aspiration à trouver son centre inaltérable et éternel...

 

 

Les dix mille gestes du quotidien si souvent merveilleux. Mais parfois vécus misérablement lorsque le cœur saturé n'y voit plus que corvées et source d'exaspération...

 

 

Il y a comme une froideur et une dureté dans ma silhouette. Comme d'ailleurs sur mon visage et dans ma parole. Une sorte de rugosité. Le reflet, sans doute, d'une méfiance et d'un orgueil naturels qui cachent (pourtant) une infinie tendresse pour le monde – pour tous les êtres de ce monde. Carapace que l'on peut percer sans mal dès les premiers échanges pour peu que mon interlocuteur sache se montrer ouvert et – relativement – innocent. Ce qui, malheureusement, n'arrive pas toujours – et loin s'en faut. Tant pis pour nous...

Outre la transparence naturelle de mon visage qui jamais ne peut trahir la réalité de mes sentiments, il dispose aussi, je crois, de la faculté à refléter la figure – et les sentiments – de mon interlocuteur. Comme une sorte de double miroir. Fidèle autant à mon intériorité (à mes états d'âme) qu'à l'état d'esprit et aux intentions – si faciles à percer – de ceux qui me croisent, m'abordent ou me font face...

 

 

L'hostilité du monde – l'indifférence et l'adversité des êtres et des hommes – obligent à faire face et à s'éloigner (au plus vite) pour échapper aux relations animées par la défense (crispée) des intérêts personnels et la violence. Et s'extraire de leurs griffes perfides – et souvent monstrueuses – qui entament parfois jusqu'à l'innocence...

 

 

La bêtise, la grossièreté, la mesquinerie et l'animosité partout. A chaque coin de rue. Comme si le monde n'était peuplé que de visages sans innocence...

 

 

Que connaît l'homme sédentaire installé dans une existence d'abondance et de confort à la vie nomade ? Que sait-il de cette vie d'aventures (et de mésaventures) passée sur les routes et les chemins du monde, le sac ou le baluchon sur le dos, le visage et les cheveux au vent – et les pieds dans la terre et la poussière ? Que peut-il savoir du voyageur obligé d'affronter le soleil et la chaleur, la pluie, la neige et le froid – contraint de marcher sous le regard hostile ou l'indifférence des foules – confronté, sans cesse, à la faim, à la soif et à la fatigue – et vivant sans autres ressources que sa vitalité et le maigre contenu de sa besace ?

Que peut connaître l'homme sédentaire calfeutré, en toute saison, dans la douce tiédeur du foyer, et dans l'abondance de vivres et d'agréments, de l'existence nomade vécue dans le dénuement et la vulnérabilité ?

Et bien que l'esprit aspire, en général, au mode de vie du premier, les conditions d'existence du second s'avèrent, en réalité, bien plus justes. Et bien plus vivantes. Tellement plus propices à l'éveil du cœur – et à l'innocence de l'âme. A la découverte de la vie profonde et intense...

Certes, d'un certain point de vue – et aux yeux de l'homme sage –, la façon de vivre importe peu (chacun suit son inclinaison naturelle et compose avec les circonstances – ou s'en remet à elles), mais quel homme à l'existence sédentaire saurait-il vivre avec la simplicité, le dépouillement et la précarité du nomade – et surtout avec le même état d'esprit ? Et combien auraient le courage d'échanger leur confort contre les affres et les incertitudes du chemin ? Très peu de toute évidence...

 

 

Le rouge-gorge et la marguerite ont-ils davantage confiance en la lumière du ciel qu'en la main de l'homme ? Je l'espère... De tout cœur, pour eux, je l'espère...

 

 

Nos diableries ne feront jamais de nous des diables. La main de Dieu – et son souffle – veillent à ce que nos ruses entaillent le cœur – suffisamment (juste ce qu'il faut...) – pour percer son néant. Sa profonde vacuité. Et faire naître – et accueillir – ainsi l'Amour. Connaissez-vous d'autre voie pour l'homme sur cette terre ?

 

 

Notre visage – et notre cœur – peuvent supporter tous les vents et tous les affronts pourvu qu'ils aient balayé toutes nos prétentions...

 

 

Ayons le cœur assez vaste pour que toutes les incidences se manifestent. Et que la lumière puisse éclairer – et l'Amour rayonner – partout...

 

 

L'emphase de la parole cache parfois son néant. La magnificence et le flot abondant ne sont plus alors que le décor d'une scène vide où le silence même n'est pas respecté. Mieux vaut le simple qui trace sa route sans artifice, insoucieux de la beauté du langage, mais qui sait transpercer le cœur – le pénétrer et le traverser – pour qu'éclose la fleur éternelle de l'Amour...

 

 

Le monde, des arbres et des hommes. Quelques chemins dans les nuages. Des bois et des collines. Des pierres, de l'herbe et l'horizon. Et toujours le ciel inconnu ignoré de ses créatures. Bon sang ! Pourquoi donc s'éreinter à la parole ? Le silence ne demeurera-t-il pas (à jamais) l’œuvre ultime ?

 

 

Et si la terreur au fond des yeux était la preuve de l'innocence des hommes... Et si leurs ruses n'étaient qu'une malhabile façon de sauver la face... Pourquoi donc l'indigence est-elle si méprisée... Pourquoi si peu savent y voir la graine de l'innocence à venir...

 

 

Un oiseau empoté aux ailes infirmes, voilà ce que tu es, homme ! Aussi maladroit sur terre que dans le ciel infréquenté !

Un grain de poussière devenu monstre minuscule qui se donne des airs et des manières de géant titanesque. Et que la glaise pourtant recouvrira un jour s'il ignore sa destinée céleste !

Un peu de modestie, homme ! Et un peu de respect pour tes frères ! L'humilité te sauvera de tes lourdeurs – et de tes pas dévastateurs. Sache donc te réconcilier avec la terre. Et ton envol t'ouvrira de nouveaux auspices – plus clairs et prometteurs que l'ambition gigantesque de tes foulées dérisoires...

 

 

Qu'abrite donc le frêle corps de l'oiseau – et son chant infime à l'aube ? Qu'abrite donc l'arbre dans sa sève et ses hautes frondaisons – et l'herbe dans sa tige tendre ? Qu'abritent donc les bêtes – leurs parades et leurs cris qui montent du fond des instincts ? Qu'abrite donc l'homme – et sa main besogneuse et meurtrière qui sait parfois se faire si caressante ? Qu'abrite donc le monde – et ses infimes créatures – si peureuses et endiablées ? Qui sait ce qu'ils abritent ? Ne voyez-vous donc pas que Dieu les habite tout entier...

 

 

Même dans la nuit la plus belle se cache l'obscur. Et même dans le jour le plus clair, l'ombre et le noir resplendissent...

 

 

Ah ! Que les vents se font plaintifs en ce monde... A moins que ce ne soient les cris et les gémissements des bêtes et des hommes que l'on entend un peu partout...

 

 

Et dire que nous sommes tous pris – englués jusqu'au sang – dans ce magma monstrueux. Heureusement que le cœur est immense – et composé de cette matière poreuse et inaltérable. Et que le regard sait se poser au loin sur la branche la plus haute du monde comme l'oiseau fragile et inconnu...

 

 

Assis au sommet de l'herbe, que la cime des grands arbres paraît lointaine. Si haute. Si inaccessible... Mais qui sait que le regard, tel un passereau malicieux, peut sauter d'un bond agile sur la branche la plus élevée. Et que le ciel que l'on invite descend au plus bas de la terre... Et que les vent s'empressent alors de s'engouffrer dans nos tours et nos amas d'immondices pour pulvériser nos entassements – et permettre au regard de devenir plus clair...

 

 

Que jamais le monde ne s'efface sous la cognée de notre main pugnace – et sous la longue coulée de notre parole mensongère. Que la terre nous rabaisse afin que le ciel nous élève.

Il n'y a, pour nous, d'autre espoir, homme...

Pourquoi ne s'agenouillerait-on pas au côté de l'herbe ? Pourquoi ne laisserait-on pas les vents balayer nos fausses identités ? Pourquoi faut-il donc toujours que nous relevions la tête, homme...

Notre espoir est-il si grand pour vouloir atteindre l'horizon ? Pourquoi se méprend-on toujours sur la promesse de puissance ? Comment pouvons-nous encore ignorer que le dénuement et l'innocence sont le gage de toutes les forces...

 

 

La parole poétique. Une goutte infime de beauté et d'infini dans le vaste – et noir – océan du monde. Et dans les petits marécages pestilentiels du cœur. Comme si le ciel s'adressait à la terre pour qu'elle délaisse ses batailles et ses ambitions. Qu'elle se détourne de ses querelles insensées. Et qu'elle efface le sang qui la maintient prisonnière de ses propres entrailles afin qu'elle puisse s'ouvrir à l'innocence...

 

 

La présence (chez l'homme sage) et la détermination (chez l'homme commun) sont les éléments les plus déterminants de l'action. De son accomplissement. De son achèvement comme de sa réussite...

 

 

La vie – et l'Existant – sont, bien sûr, essentiellement énergie, mouvements et interactions. Cycles et transformations. La lumière, l'infini, le silence et l'éternité, eux, sont, fondamentalement immobilité, permanence et unité. Et bien que l'esprit – et le cœur – de l'homme commun aspirent inconsciemment aux seconds, ils penchent presque exclusivement du côté de l'énergie. Quant à ceux de l'homme sage, bien qu'ils ne peuvent échapper aux mouvements phénoménaux – en particulier dans la réalisation des gestes élémentaires de la vie quotidienne – ils penchent assurément vers l'immobilité, la permanence et l'unité...

 

 

L'oiseau si frêle – et fragile – sur sa branche dans le grand vent glacé de l'hiver m'émeut – et réchauffe davantage mon cœur que la présence des hommes autour de moi. Son chant dans l'adversité des jours est plus beau – et plus poignant – que toutes les paroles et tous les applaudissements du monde...

 

 

En cette terre si fragile, le ciel inaltérable. Comment les hommes peuvent-ils (encore) l'ignorer ?

 

 

Quel visage le regard ne saurait-il accueillir ? Toutes les figures de la terre – les plus infimes comme les plus imposantes – les plus belles comme les plus hideuses – sont reçues comme des reines. Comme des reines inestimables – et irremplaçables...

Et qu'importe leur masque et leurs ruses... Et qu'importe même la nature de leurs lèvres – et le parfum de leur haleine, un seul baiser suffit à délivrer leur âme de leur sort. De leur destin de prisonnière...

 

 

Seule l'âme libre est caressée – et caressante. Les autres sont bien trop occupées – et préoccupées par leur libération pour sentir la grâce du regard – et le miracle ignoré et incompris d'être au monde...

 

 

Le cimetière des eaux claires. Où mènent donc les vents sur l'asphalte – et sur la longue piste des déserts ?

 

 

Il faut être humble pour entendre les saisons chanter. Pour renier les eaux dormantes du soir. Et ouvrir les bras au visage de la nuit. L'âme doit être vive et délicate. Et transparente à la clarté. Aux étincelles des abysses comme à la pleine lumière du jour.

 

 

Qui donc appelle l'homme du fond de son puits ? Avant sa chute ne l'avez-vous pas entendu chanter les louanges de la terre ? Ne l'avez-vous pas vu se gaver de ses délices ? Et à présent qu'il sait son âme recluse, qui pensez-vous qu'il supplie...

Et lorsque l'âme se joint aux mains du ciel, que pensez-vous qu'il advienne ?

 

 

Lorsque la bouche du ciel répand son souffle (et ses énergies), croyez-vous qu'il puisse interrompre les vents de la terre ? Ou n'est-il pas plutôt amené à se mêler à toutes les haleines du monde – et à toutes les lèvres silencieuses ?

 

 

Une barque immobile à l'horizon. Et si le rameur – tous les rameurs – s'étaient noyés... Croyez-vous que l'on entendrait les cris victorieux du silence ? Non, bien sûr... Les vents sans doute continueraient de balayer les flots. Et l'on verrait encore d'infimes vaguelettes à la surface de l'infini silencieux...

 

 

La terre, un océan de marbre et de glace. Caressé par les vents libérateurs. Et le visage de Dieu qui veille à toutes les tempêtes. A tous les précipices. Et à tous les naufrages. Pour que dure (toujours) le silence des rivages...

 

 

Malin celui qui sait percer la destinée des visages et des chemins. Mais souverain celui qui sait accueillir tous les pas – et toutes les lèvres...

 

 

Et si un seul mot pouvait nous sauver... Et si un seul geste pouvait nous encourager... Et si un seul pas pouvait nous ouvrir à l'impossible chemin... N'ayez crainte, mes frères ! Le silence partout veille où vous irez – partout où votre foulée épaisse s'enlisera...

 

 

Unir tous les fragments. Se faire silence parmi les bruits et l'agitation. Rassembler l'émiettement bruyant des visages dans l'unité sereine et silencieuse. Accueillir la foule dispersée. Et lui offrir le geste – et la parole – qu'elle réclame derrière la foule des désirs et des attentes en demeurant discret – ou mieux invisible. Voilà une œuvre de sagesse.

Mais quels yeux – et quelles mains – sauraient-ils s'en faire l'écho ? Et combien sauraient-ils entendre leurs foulées légères qui jamais ne surgiront de derrière l'horizon mais du regard vacant qui aura su percer le jour dans la nuit – et la nuit dans le jour... ?

 

 

Les eaux bleues du ciel. Et leurs vagues immenses. Qui sait – qui saurait – s'y perdre pour surnager avec délice dans les eaux noires de la terre ?

 

 

L’œil n'a aucune aptitude à changer le monde. Mais le lieu d'où – et la façon dont – il regarde lui permettent de se transformer en regard qui, lui, en revanche, dispose d'un immense (et étonnant) pouvoir de métamorphose...

 

 

Les bêtes – animaux de tout poil – bafoué(e)s et exploité(e)s jusqu'au sang par la vile main de l'homme. Cette dictature esclavagiste avec ses chaînes, ses tortures et ses holocaustes me donne la nausée. Et fait naître en moi une rage sourde et silencieuse – si impuissante...

 

 

Seuls le regard vierge et le cœur innocent se promènent – peuvent se promener – avec joie et liberté dans tous les paysages et rencontrer tous les visages du monde. Et eux seuls savent piocher, ici et là, au fil des chemins, quelques traits obscurs ou lumineux que la main transforme en paroles.

Ces lignes – et toutes les notes de ces carnets – ne sont le fruit que de ce mariage entre l'âme (le regard et le cœur unis), la main et le monde (ses visages et ses paysages).

 

 

L'obscur a beau peser dans la balance, nous pencherons toujours du côté de la lumière...

 

 

Être au service du monde, des autres et de ceux/ce qui nous entoure(nt), combien d'entre nous en seraient-ils capables sans la moindre gratification* narcissique ?

* Et quelle que soit la nature de cette gratification...

 

 

L’œil neuf et la main vierge toujours font naître une parole libre et inconnue...

 

 

Il n'y a de plus beau voyage – et celui-ci n'a de plus belles choses à offrir – que lorsque le pas ignore où il va... L'inconnu et l'incertitude sont – et seront toujours – le terrain des plus admirables rencontres...

 

 

[Aveu d'impuissance]

Que pouvons-nous faire ? Ceux qui doivent souffrir souffriront... Ceux qui doivent mourir mourront... Et ceux qui doivent pleurer pleureront... Notre présence jamais ne consolera personne. Pas davantage que nos gestes et notre parole... Mais un silence disponible et profondément accueillant saura peut-être inviter quelques âmes à trouver l'unique chemin de la guérison...

 

 

Ah ! L'insensibilité du monde à l'égard de ma poésie. Mais peut-être – mais sans doute – n'en est-ce pas une...

 

 

Le front baissé et humble. Au plus proche de la terre. Comme collé à nos pas de poussière. Mais le cœur et l'âme si libres – si légers. Et le regard si proche de la lumière et du ciel souverain.

Le geste et la foulée modestes et dociles. Et la vaste étendue au dedans qui leur offre leur justesse. Et à l'âme une joie infinie...

Comment l'homme ambitieux, si gorgé de prétentions, pourrait-il jamais connaître ce noble sentiment ?

 

 

Tout est composé et, dans le même temps, défait par tout. Comme si chaque chose était à la fois supportée et abîmée par toutes les autres... Quel terrible et monstrueux magma que cette matière – et cette non matière – incessantes que sont la vie, les êtres, le monde et les choses...

 

 

Comme les agriculteurs, mes journées se déroulent au rythme des bêtes. Comme eux, je vis auprès des animaux(1). Je vis avec et, en partie, pour eux. Je prends soin d'eux et veille à leur bien-être (ce qui, en revanche, n'est pas si fréquent chez les paysans...). Mais contrairement à eux, je ne les exploite d'aucune manière ni ne tire profit de leur présence (ni, bien sûr, de mon travail à leur intention). Bien au contraire, je me fais – et me suis toujours fait – un devoir (telle est ma nature...) d'être à leur service et de me plier à leurs exigences sans autre revenu que leur satisfaction et leur joie en leur offrant ce que leur nature réclame autant que les meilleures conditions d'existence(2) possibles...

(1) Principalement les chiens, il est vrai...

(2) Promenades à foison (plusieurs fois et plusieurs heures par jour...), repas cuisinés variés et adaptés aux besoins caloriques, jeux quotidiens, bisous, câlins et tendresse à volonté, accès à tous les canapés de la maison (et même, bien sûr, au lit), relation riche d'interactions et de complicité et, bien sûr, visites régulières chez le véto et traitements médicaux en cas de pathologies ou de blessures etc etc.

 

 

En voyant l'infâme bêtise des hommes – et du monde –, on pourrait penser (à tort) que les hommes ont un pois chiche en guise de cerveau. Mais non ! La situation est bien plus désastreuse et dramatique ! Les hommes n'ont aucun pois chiche dans la tête ! Ils ont le cerveau d'un pois chiche ! Ce qui est fort différent ! Et ce qui, avouez-le, nous porte – et peut confiner le monde – à une forme bien compréhensible de désespérance...

 

 

Avec qui aime-t-on être – et passer du temps ? Avec qui aime-t-on partager le plus essentiel et le plus précieux ? Y réfléchit-on suffisamment avant de s'entourer ?

 

 

Les bêtes – et les hommes – auxquels on met des chaînes et que l'on pousse à l'ouvrage ! Et que l'on réduit à la peur et aux brimades en les persuadant que leur existence entière est vouée au labeur, à la servitude et à l'esclavage ! Ah ! Quelle infamie !

 

 

Combien d'arènes et de combats en ce monde ? Combien de cris et de déchirements ? Combien de larmes et de sang versés ? Et parmi les belligérants et les spectateurs de ces odieux spectacles, combien seraient-ils capables de s'ouvrir au silence – et au sourire sage et inaltérable du vieil homme assis au pied d'un arbre, à l'écart du tumulte ?

 

 

L'infranchissable horizon du silence...

 

 

Les dangers – et les périls – du monde peuvent bien s'abattre encore et encore... Les poings, les crocs et l'acier des lames déchirer la chair – et mutiler les visages, jamais ils ne perceront la tendresse des yeux clairs...

 

 

Les feuilles légères du jour – et la main libre – qui dansent dans le vent. Obéissantes et dociles à la magie de la terre et aux souffles du ciel. Entonnant avec la pluie leur chant magnifique...

 

 

Le silence du jour. Et les heures sereines (et intactes) sur les collines. Et au loin, là-bas, dans les vallées et les plaines défigurées, l'orage des hommes. Et les oreilles sourdes au tonnerre des poings qui martèlent partout la terre et les visages.

Pourquoi participerait-on aux luttes et aux massacres ? Pourquoi prêterions-nous nos lèvres à l'indifférence du monde ? N'est-il pas plus juste de se tenir à l'écart ? Qu'ajouterait notre présence à l'adversité et à l'insensibilité des hommes ? Nous serait-il seulement possible d'y remédier alors que nous n'avons parfois pas même la force d'y assister ?

 

 

Où se perdent donc les mots, la violence des poings qui s'abattent sur la table et la douceur des caresses sur les visages ? Y aurait-il seulement une âme – une seule âme – au monde prête à les entendre – et à les recevoir ?

Le silence efface les bruits. Tous les bruits : les paroles vraies et les mensonges – la tendresse et la colère qui n'affectent que les âmes en chemin, inaptes encore au grand silence...

 

 

Un tronc énorme et couvert de mousse gît sur le sol. Comme un immense géant vert terrassé par la main dérisoire de l'homme.

 

 

Le ciel vaste et lumineux. Et les nuages gris magnifiques – tout en nuances (presque en dégradé) – sur les collines boisées. Je pourrais passer des heures à les contempler en silence...

 

 

La magie d'un lieu. La magie d'un être. Ne vous est-il donc jamais arrivé d'être envoûté ? Prêt à tout donner – et presque jusqu'à votre vie entière – pour rester dans leur proximité – et pouvoir goûter, à chaque instant, leur présence lumineuse* ?

* Oui, à plusieurs reprises avant de découvrir que nous étions tous porteurs de cette lumière...

 

 

L'univers, la terre, le monde, les êtres et les hommes sont-ils une ébauche malhabile ou une œuvre parfaite ? Qui sait ? Qui peut savoir ? Notre cœur balance souvent, n'est-ce pas, au gré des spectacles et des circonstances... Mais qui peut nier qu'ils sont une composition remarquable au potentiel riche et prometteur – et au devenir incertain ? Une réalisation, sans doute, à actualiser et à parfaire...

 

 

Lorsque la vérité éclate, le monde s'effondre – et le quotidien perd toute importance... avant de réapparaître (l'un et l'autre) sous une autre lumière...

L'honnêteté est l'une des principales conditions de l'émergence de la vérité. D'autres qualités peuvent aussi, bien sûr, la favoriser. Et parmi elles, la curiosité* et la persévérance alimentées par un besoin irrépressible – une nécessité absolue – de percer le mystère de l'être, de la vie, de l'existence et du monde – tiennent une place essentielle et prépondérante...

* Le goût d'apprendre, de savoir, de connaître...

 

 

Aurons-nous, un jour, la force et la beauté du rouge-gorge et de la pâquerette ? Et saurons-nous devenir aussi innocents pour aller comme eux, si vivants, dans le grand vent frais des saisons ?

 

 

Le sol nu et gelé de l'hiver. Et la caresse réconfortante (mais insuffisante) de l'ombre des grands arbres dépouillés...

 

 

Et si l'ombre et l'obscurité nous étaient contées par la lumière, saurait-on (enfin) les reconnaître ? Ainsi parle l'homme en chemin...

Et si la nuit était plus claire, notre vie serait-elle (seulement) plus belle ? Ainsi parle l'homme commun...

Et lorsque tous demandent au vieux fou assis au pied d'un arbre : « Et si nous pouvions voir ? Montrez-nous donc la lumière ? ». « Voyons » répond simplement l'homme sage...

 

 

Le sol gelé sous les pas caressants. Et l'on entend pourtant, à chaque foulée, ses craquements de douleur. Blessé au moindre effleurement...

 

 

Dieu nous épie jusqu'au fond des yeux. Et nous, nous l'ignorons – toujours aveugles à sa présence...

 

 

La main scélérate du froid s'abat sur les paysages. Et enferme la joie du rouge-gorge au fond de son cœur sage...

Arbres et visages recouverts par la neige et les vents glacés. Bêtes et hommes frigorifiés au cœur de l'hiver. Silhouettes froides ne pouvant compter que sur leur propre vitalité...

 

 

Et si nous étions les bras de la nuit berçant nos plaintes et nos cris. Et tous les gémissements des visages apeurés... Et si nous étions le poing, le bruit de la peau qui éclate et la joue meurtrie... Et si nous étions le jour, la nuit et toutes les figures de glaise affolées par l'obscurité. Et la lumière, au loin, qui vient... qui monte de nos profondeurs... Et si nous étions le sommeil et le réveil. L'âme assoupie autant que le cœur à vif... Et si nous étions la vie – toute la vie – les dix mille naissances et les dix mille morts de l'instant... Et la chair qui tremble et l'horizon rouge des nouveaux-nés... Et la terre noire gorgée de sang... Et si nous étions l'espoir et la désespérance des yeux... Et si nous étions les plus belles – et les plus pâles – lumières de la nuit. Et la plus fabuleuse histoire du jour... Et le grand mythe du monde... Et si nous étions ce que nous sommes autant que ce que nous croyons ne pas être... Et si nous étions tout cela... et bien davantage encore...

« Oui, bien sûr » acquiescent nos lèvres sages...

 

 

La marche des siècles rêve – a toujours rêvé – de franchir l'horizon. Et l'époque aspire à un ailleurs dont on ne revient pas... une sorte d'humanité améliorée et reliée à mille réseaux qui marquera, sans doute, une étape décisive, à la fois tragique et prometteuse, où l'on assistera à une forme de fragilisation – voire de dégénérescence – de l'organique naturel et à une forme d'abêtissement de la cognition et, dans le même temps, à un formidable accroissement des capacités et à une actualisation substantielle des potentiels...

 

 

Chaque événement, chaque rencontre – et, en définitive, chaque chose – a le pouvoir, en particulier lorsque l'on y est sensible et attentif, de révéler – d'éveiller ou de raviver – en nous une parcelle ou un pan inconnu(e) que nous avons oublié(e) ou négligé(e)... Comme si, en réalité, toute vie, à travers ses incessantes interactions, n'était qu'un chemin – le seul chemin possible – pour se découvrir, se rencontrer et se connaître... Découverte, rencontre et connaissance progressives* de l'ensemble des aspects de notre individualité (ce que d'aucuns appelleraient nos caractéristiques personnelles) avec nos particularités et nos fondamentaux universels et jusqu'à, bien sûr, notre identité impersonnelle (ce que certains définissent par le fameux et célèbre JE SUIS...).

* de plus en plus fines, de plus en plus larges et de plus en plus profondes...

 

 

Nul ne peut arracher un homme à sa besogne. A son œuvre. A sa vocation*. A ce pour quoi il se lève chaque matin... Chaque parcelle de son esprit, chaque fibre de son corps – toute son âme – y sont consacrées. Et y sont vouées jusqu'à la mort...

* Quelle qu'elle soit...

 

Et je crois qu'il n'y a pour un homme(1) de plus grande joie que de mourir à la tâche – et de plus grande fierté que de savoir que son travail(1) lui survivra par delà la mort... et par delà les siècles(2)...

(1) Quel qu'il soit...

(2) Lorsque son labeur et son œuvre s'y prêtent et que les circonstances, bien sûr, leur sont favorables...

 

 

Une œuvre à réaliser – et à léguer aux hommes ? Un message à transmettre au peuple de la terre ? La belle affaire... Foutaises ! Prétentieuses foutaises ! Que notre ambition et le monde aillent donc au diable ! Sachons plutôt rester humble, vierge et innocent. Voilà le plus grand service que nous pourrions offrir à chacun...

 

 

Que reste-t-il de la pâquerette lorsque vient l'hiver ? Rien. Elle nous quitte sans laisser la moindre trace. Ni œuvre. Ni message. Ni adieu. Et bien qu'elle ait travaillé chaque jour de sa courte vie – en se donnant toute entière – à son dérisoire et merveilleux labeur de pâquerette, elle s'en va comme elle est arrivée – et comme elle a vécu – avec humilité et discrétion...

Et n'y a-t-il pas sur cette terre de plus belle destinée ? Vivre comme la pâquerette qui, chaque jour, se penche humblement – mais de toutes ses forces – et avec toute son âme – sur sa modeste besogne sans rien attendre ni du ciel ni de la terre – et sans rien attendre de ses sœurs (pas le moindre geste ni la moindre parole d'approbation ou d'encouragement)...

Ô Dieu, puisses-tu faire de nous – de nous tous – d'admirables pâquerettes...

 

 

La vie des hommes. Entre nécessités, devoirs, plaisirs et réconfort. Et il n'y a, malheureusement et bien souvent, pas davantage...

 

 

Et si, en définitive, seules la marguerite et la pâquerette savaient habiter le monde avec poésie...