Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Dans la main du sage, une étoile s'est posée. Comme une brûlure de joie sur la chair fragile. Comme un soleil infime venu éclairer – et réchauffer – l'espace alentour, le cœur meurtri des hommes et l'âme toute froissée du monde.

Le rouge-gorge et la mésange m'ont appris l'innocence. Et m'ont offert le courage d'aller, vulnérable, parmi les hautes frondaisons de la terre...

Avez-vous remarqué la silhouette agenouillée du sage... Ses yeux baissés devant les arbres... Sa bouche muette devant les splendeurs de la terre... Avez-vous remarqué son front modeste – et ses lèvres tendres – baiser les sols rugueux du monde... Avez-vous remarqué sa façon de se lover contre les pierres et la roche dure des collines... Et son ombre docile se plier à toutes les exigences... Et la bonté de son cœur... Et la timidité de son âme... Croyez-vous vraiment qu'il soit apeuré ? Pensez-vous qu'il craigne le divin courroux ? Oh ! Non ! Grand Dieu ! Pas le moins du monde... Regardez donc ses yeux fous et caressants – et cette lumière qui irradie du plus profond de la joie – et qui enlace le monde – et tous ses chemins – de son grand Amour...

 

 

Un soleil – un infime soleil – suffit parfois au délitement de l'ombre...

 

 

Ah ! Si seulement la poésie pouvait devenir nourriture pour l'homme, elle contenterait alors (presque) toutes les faims...

 

 

Herbe rouge et soleil bleu pour celui que l'éclatement n'aura sidéré. Et qui aura su transformer l'effroi en hébétude.

La surprise et la grâce ne s'offrent qu'aux yeux innocents. Les autres toujours verront, à travers leurs craintes et leurs espoirs, l'herbe verte et le soleil brûlant recouvrir la terre noire et désespérée.

 

 

Le miroir, le reflet et les visages grimaçants aussi innocents que les pierres blanches du chemin...

 

 

L'émiettement de l'horizon n'égaye que les cœurs innocents. Les autres, on les voit s'agenouiller devant les ruines, verser des torrents de larmes, inconsolables et désespérés... Et se relever bientôt pour reconstruire tous les édifices à l'identique – et plus beaux et plus grands encore chez les plus ambitieux...

 

 

Entends-tu, mon ami, le silence de ton oreille chaste ? Que ton écoute se fonde en lui, et tu pourras (enfin) accueillir le monde si obscène et si bruyant...

 

 

Ah ! Que les cieux semblent lointains aux hommes impropres à la sagesse... En quel recoin Dieu s'est-il donc retiré pour demeurer ainsi invisible à leurs yeux...

 

 

Tel un oiseau picorant quelques graines dans un vaste champ, le poète – dans un mouvement inverse – lance sa parole – sa pauvre parole – dans l'infini silencieux. Et qui l'écoute sinon les étoiles... Et qui l'écoute sinon l'univers qui accompagne son chant...

Les hommes, eux, délaissent l'oiseau et le poète, trop occupés à brûler la terre. Leur compagnie est trop peu lucrative. Que valent – et que rapportent – donc l'oiseau et le poète ? A peu près rien...

Et tant pis alors si l'infini qu'ils chantent n'éblouit que les étoiles...

 

 

Dans l'intimité de l'oiseau et du poète, les étoiles – et le grand ciel inconnu – se dévoilent. Confient leurs plus ardents secrets que les hommes, voués tout entiers à leur stupidité animale, continuent de tenir pour un grand mystère...

 

 

Que craignons-nous ? Et pourquoi avons-nous si peur ? L'inconnu – et l'incertitude – ne sont-ils pas les plus belles contrées en ces terres si fréquentées – et si prévisibles – où les hommes creusent de larges sillons à force de les arpenter ? Chemins si routiniers qu'ils ne savent plus même voir... Mais les ont-ils seulement déjà vus ?

 

 

Le rouge malhabile sur les lèvres des femmes. Comme une invitation à goûter le sang. Et l'âme qui bat au fond des veines...

 

 

Malgré les rires, les étoiles et les paillettes, le cœur – et la terre – des hommes sont noirs. Inguérissables tant que les guirlandes orneront – et recouvriront – l'accès à la porte inconnue devant laquelle ne patientent que quelques âmes insurgées. Quelques cœurs dissidents exilés des fêtes tristes offertes à la morosité.

 

 

L'école et l'université ne forment plus la jeunesse à devenir des hommes. Elles n'offrent plus une éducation digne de ce nom – avec ses impératifs de savoirs et ses exigences visant à répondre aux grands défis des interrogations humaines – questionnements philosophiques, métaphysiques et spirituels – et à l'enjeu primordial d'un vivre-ensemble – hommes, bêtes et plantes – plus respectueux et harmonieux.

L'école et l'université ne visent plus qu'à former des agents de production dans tous les domaines investis par les hommes (production agro-alimentaire, production industrielle, production de services et production « intellectuelle »...). Bref, elles se cantonnent désormais à leur apprendre les compétences nécessaires pour faire fonctionner le monde et la société.

Voilà sans doute l'un des grands drames de l'humanité – symptomatique à bien des égards de l'indigence contemporaine...

Et tant que l'on ne replacera pas les fondamentaux humains au centre de la vie et de la société – et au cœur même de l'existence de chacun – le monde poursuivra sa marche inhumaine (de plus en plus inhumaine), glissant vers une technicité de plus en plus monstrueuse. Ouvrant ainsi la porte aux pires systèmes et aux plus infâmes organisations et à une forme de dégénérescence en mesure de corrompre jusqu'aux plus essentiels fondements de l'humanité*...

* Et façonnant ainsi un avenir bien sombre...

 

 

Nul, en ce monde, ne peut être blâmé pour ses attributs, ses caractéristiques et ses penchants. Et pas davantage pour ses comportements, ses actes, son degré d'intelligence, ses capacités réflexives, sa sensibilité, la manière dont il mène son existence et la façon dont il est amené à évoluer...

La vie a doté chacun différemment. Et personne – pas même, bien sûr, l'individu concerné – n'en est fautif ni responsable. Chacun mène la barque de ses jours et fait son possible selon les dons qui lui ont été offerts et les instruments qui lui ont été fournis... Selon ce qu'il porte... Selon son idiosyncrasie, l'intelligence et la sensibilité qui lui ont été accordées.

Et il semble que chacun, à travers ses gestes, ses pas et ses paroles (quels qu'ils soient) participe de la plus juste façon – et malgré lui – à l'économie générale du monde et de l'univers. Occupant ainsi la place (au sens le plus large du terme) dont le monde a besoin même si certains attributs, certaines inclinations et certains agissements, en particulier ceux qui se montrent fort délétères et meurtrissants, peuvent heurter notre sensibilité et notre intelligence...

Il en est tout simplement ainsi... Nul en ce monde (et dans cet univers) n'a la capacité de choisir – et de décider de son rôle et de sa fonction. Chacun est contraint de s'y prêter. Et de s'y plier quoi qu'il lui en coûte en usant des outils dont on l'a pourvu pour mener à bien – si l'on peut dire – ce pourquoi il est né... Et qu'on le veuille ou non, il ne peut en être autrement... Et malheureusement, l'accès à la conscience (à la lumière et à l'Amour) ne diffère pas, en la matière, des autres attributs dont chacun hérite* à la naissance...

* Héritage lié, sans doute, à l'histoire antérieure de la probable entité qui habite chacuncapable de traverser la mort pour passer d'existence en existence...

 

 

Ecrire pour l'humanité ? Quelle idiotie ! Lorsque l'on est témoin du comportement des hommes – et que l'on comprend réellement à quoi ils aspirent –, on serait parfois tenté de se couper la main. Ou, de façon moins violente, de réserver notre parole aux âmes en chemin et aux cœurs respectueux en quête d'innocence et de vérité. Les autres, je crois – et sans le moindre mépris (ni la moindre condescendance) – n'en sont pas encore suffisamment dignes...

 

 

Il m'arrive parfois de faire un rêve. Un rêve de fin des temps – au futur antérieur improbable... 

Arrivés à l'orée des mondes, les hommes surent. Comprirent – et reconnurent – la maladresse aveugle et la barbarie de leurs pas. Et la terre flamboyante put alors s'embraser. Et guérir dans la lumière neuve du regard – et des jours. Ainsi le monde – et l'humanité – furent sauvés de tant de désastres...

 

 

Dans les drames – et les hautes déconvenues – se jouent les pas de l'homme. La survenue possible de l'innocence. Et le désir de lumière.

Chérissons, hommes, la souffrance terrible de la terre dont nous nous relèverons plus clairs après nous être agenouillés...

 

 

Sous la coupe du plus infime des jours, nos bras seront toujours légers – et nos pas toujours dociles et joyeux – pourvu que l'innocence ait pénétré le regard. L'ait débarrassé de ses lourdes sacoches pour l'investir tout entier. Il n'y a d'autre espérance, homme. Et prions la terre – autant que le ciel – pour que notre cœur – et notre âme – sachent l'accueillir...

 

 

Une parole trop peu humaine ne peut servir la bêtise(1). Pas davantage qu'elle ne peut l'aider(2) à accéder à la lumière. Et les oreilles sourdes – et les esprits aveugles – n'y verront qu'un amas supplémentaire d'obscurité qu'ils prendront pour un trait de folie. Ah ! Qu'il est donc difficile d'écrire à l'intention des hommes...

(1) encore que...

(2) et là encore, rien n'est moins sûr...

 

 

Encerclé par la nuit profonde, que la lumière semble lointaine... Comment les yeux pourraient-ils voir ce que leur cachent leurs entassements ?

 

 

Par la fenêtre, je ne vois que de sombres figures. Et, au loin, le ciel lumineux. Et la promesse de l'aube suivante...

 

 

Ah ! Si seulement le jour et la lumière pouvaient nous être contés par la nuit – et les obscurs précipices du cœur ? Et pourtant, ce sont eux – mais qui le sait ? – qui nous les révéleront...

 

 

Ne te défais jamais, ô poète, de ce regard ! Que ta main devienne lasse et ta parole paresseuse devrait peu t'importer... Tant que demeurera le regard, tu ne pourras mourir, poète ! Et lorsque le silence aura suffisamment enveloppé ton âme, la parole ne sera plus nécessaire... Ta présence suffira... Elle deviendra aussi claire que le ciel – qu'assombrissaient pourtant autrefois tes petits cercles d'encre noire dans leur désir si ardent de le révéler aux hommes...

 

 

Que notre âme se fait donc joyeuse dans la tristesse – et la noirceur – du monde ! Et pourtant rien ne lui plaît davantage que de rester seule avec le ciel – et auprès des cœurs solitaires qu'elle accompagne, sans même le savoir, de sa retraite silencieuse...

 

 

J'honore l'épais brouillard des jours qui m'isole des hommes. Et le vent vif et hurlant qui éloigne leurs cris et leurs plaintes – en les cantonnant dans la plaine grise où ils ont bâti leur cité. J'honore aussi la vie sage des arbres. La joie radieuse de l'herbe. Et l'accueil des pierres qui offrent à mes pas la souveraine assurance du silence. Et à mes gestes la grâce – et la légèreté – de l'infime, humble et enfin réconcilié avec la belle – et grande – solitude de l'infini...

 

 

Les adieux des hommes ne sont qu'un au revoir magistral dont les cérémonies distillent un faux parfum d'éternité. Et qui occultent la flamme intarissable de la continuité par delà la vie et la mort que les âmes (pourtant) traversent sans encombre...

 

 

La bêtise, les craintes, la raison et le prosaïsme des hommes dépoétisent la vie et le monde. Et les confinent à la réification utilitaire. Ainsi naissent l'horreur et la misère...

 

 

La chair toujours se nourrira de la chair. Mais lorsque l'esprit sera libre des appétits et des dents carnassières, l'Amour présidera à tous les festins...

 

 

Au plus près du silence des pierres. A l'abri de la folie bruyante des hommes. Et le geste lent de la main qui célèbre la sagesse de la terre dévastée par leur furieuse barbarie...

 

 

L'Absolu – sa lumière et sa tendresse –, l'innocence et le simple, voilà ce que j'honore. Voilà ce que je célèbre – et ce que je chéris (par dessus tout) en ce monde d'anecdotes et d'ignorance, de noirceur et de violence, de ruses et d'inutiles complications. Et que les hommes ont portées à leur plus haut degré d'ignominie...

 

 

Arrêter d'écrire ? Pour quelles raisons y concéderions-nous ? L'écriture nous vient comme un souffle naturel. Aussi nécessaire que l'air que nous respirons...

 

 

Au bras de l'Amour que pourrait-il arriver ? Les bouches pourraient continuer à lancer leurs flammes, les insultes à pleuvoir, les esprits et les poings à jeter leurs ruses – et leur véhémence –, notre figure resterait intacte. L'âme toujours sortira indemne des circonstances. Et malgré les coups, les brimades et les malheurs qui s'abattent – et s'abattront toujours – sur la chair et les cœurs, nul (et rien) ne pourra jamais entacher le sourire inaltérable de nos lèvres. Pas même les cris et les grimaces qui tordent parfois notre bouche...

 

 

L'Amour, la fine pointe de la lumière...

 

 

Dans le jour naissant, la lumière monte de l'horizon. Haute clarté frappant l'ombre des silhouettes. Les ridiculisant à midi avant que le grand soir ne leur offre une envergure démesurée – et que les yeux du monde observent, fascinés, prisonniers – éternels prisonniers – de l'illusion optique...

 

 

Les hommes, misérables détenus des joutes tribales. Encerclés par la haine et la violence des lames. Insensibles à la voix qui murmure – et qui invite à déposer les armes. A s'agenouiller dans l'herbe rouge gorgée de sueur et de larmes. Et à ouvrir les bras – et le cœur – au ciel innocent...

 

 

Et même le plus calme des jours ne saurait nous inviter au silence.... Il faut avoir fait bruisser les pierres – toutes les pierres – sur tous les chemins du monde pour découvrir son ampleur. Et la vaste étendue intérieure où il loge depuis toujours...

 

 

Au pouvoir – et à ses sommets –, les mots succéderont aux poings avant que le silence n'étende partout son règne...

 

 

Et je vois à présent, avec clarté, le sage Hölderlin, fou aux yeux des hommes, dénicher la parole chérissante – la belle parole silencieuse – dans sa vie paisible avec l'aide (complice) du ciel – et des étoiles taquines. Je le vois rentrer dans sa chambre chez le bon vieux Zimmer à Tübingen après un orage d'été. Pousser la porte et s'asseoir à sa petite table pour rédiger sans empressement les notes éparses glanées lors de sa longue marche dans le jardin. Parcourant la ville et la campagne alentour depuis le petit banc de bois – ou parfois depuis sa fenêtre –, se postant seul parmi les pavés et les pierres face aux grands arbres de la forêt, contemplant le ciel peut-être ou méditant en silence devant les beautés naturelles des saisons.

Et j'aime cet homme – et sa parole, tous deux doux et discrets, fréquentant davantage les Dieux – les divinités anciennes – et leur silence que la foule agitée des ombres et des visages. Et je vois chez lui toute la beauté de l'homme – et l'admirable solitude – si encline à ouvrir l'âme au chemin du ciel et des étoiles sans même juger nécessaire de démentir la folie – ni même les folles accusations des hommes...

 

 

La douce – et tendre – mélancolie de l'âme face à l'inconsolable tristesse du monde. Et la joie – et la lumière – sous-jacentes qui éclairent le provisoire des états et des sentiments pour que demeure intacte (à jamais) la paix sereine de l'âme...

 

 

Plus la main se détache du regard des hommes, plus la parole devient libre et spontanée. Naturelle. Comme une pluie d'été légère, elle tombe, insoucieuse, sur les chemins de la terre. Se moquant bien des yeux – et des plaintes – du monde. Elle n'attend plus ni l'approbation ni l'admiration. Ne craint plus ni les jugements ni l'incompréhension. Elle tombe – et court comme l'eau vive d'un ruisselet qui trouve naturellement son chemin à travers les creux des paysages, se mêlant aux infimes flots qu'elle rencontre sur sa route pour rejoindre le grand fleuve qui la mènera à l'océan infini et au ciel plus vaste encore, n'espérant pas même, à travers quelques nuages, retomber sur la terre inconcernée des hommes...

 

 

Qu'est-ce qui nous relie – et nous attache – au passé sinon le souffle des songes dans le regard vierge ponctuellement détourné de la foulée présente ?

 

 

Un livre est un ami qui saisit votre main pour la poser sur le plus sensible – et le plus tendre – du cœur. Près de la béance où se sont entassées toutes les circonstances du monde. Mais il peut devenir aussi l'allumette qui embrasera le charnier des événements si souvent lourdement accumulés. L'origine du grand feu qui illuminera l'âme et la fera devenir plus claire – comme un grand soleil réconfortant. Une lumière qui effacera toutes les hontes et toutes les hésitations pour guider les pas vers le silence innocent et l'infini joyeux qui savent guérir tous les maux des hommes. Et tous les malheurs de la terre...

 

 

Dans la main du sage, une étoile s'est posée. Comme une brûlure de joie sur la chair fragile. Comme un soleil infime venu éclairer – et réchauffer – l'espace alentour, le cœur meurtri des hommes et l'âme toute froissée du monde.

 

 

Le rouge-gorge et la mésange m'ont appris l'innocence. Et m'ont offert le courage d'aller, vulnérable, parmi les hautes frondaisons de la terre...

 

 

Et nous assistons aujourd'hui à la gloire des titans parvenus à leur apogée. Comme suspendue – attendant la chute fomentée par la main de Dieu – et le souffle des anges – qui ont pleinement investi le cœur des innocents – et qui feront tomber tous les empires sans une seule goutte de sang versée en rendant raison patiemment à la folie furieuse et dévastatrice des hommes. Convertissant leurs ambitions et leurs désirs en innocence – et la puissance de leurs gestes en mains accueillantes... dociles autant aux exigences naturelles de la terre qu'aux nobles aspirations de l'infini...

 

 

Avez-vous remarqué la silhouette agenouillée du sage... Ses yeux baissés devant les arbres... Sa bouche muette devant les splendeurs de la terre... Avez-vous remarqué son front modeste – et ses lèvres tendres – baiser les sols rugueux du monde... Avez-vous remarqué sa façon de se lover contre les pierres et la roche dure des collines... Et son ombre docile se plier à toutes les exigences... Et la bonté de son cœur... Et la timidité de son âme... Croyez-vous vraiment qu'il soit apeuré ? Pensez-vous qu'il craigne le divin courroux ? Oh ! Non ! Grand Dieu ! Pas le moins du monde... Regardez donc ses yeux fous et caressants – et cette lumière qui irradie du plus profond de la joie – et qui enlace le monde – et tous ses chemins – de son grand Amour...

 

 

Le poète ne craint rien. Il aime. Se laisse cueillir comme l'herbe des fossés. S'offre au soleil comme la rosée... Et se courbe pour que rayonne l'infini. Et ses mots alors ne sont plus que silence...

 

 

Pourquoi nos bouches continuent-elles de s'ouvrir malgré la beauté du silence ? Aucune injonction ne saurait leur ordonner de rester closes... Nos lèvres continueront de s'agiter en dépit de la surdité des hommes... Peut-être parce que nous rêvons que la parole puisse atteindre les rivages inaccessibles de l'horizon... Peut-être – qui sait ? – avons-nous encore ce rêve malgré le silence du monde...

 

 

[Humble hommage à Hölderlin... et à ses 36 années de folle liberté...]

Les yeux posés – et roulants de fièvre – et de folie peut-être ? – sur le Neckar, rivière paisible s'écoulant devant la tour de Tübingen au couvre-chef d'ardoise. Livré aux bons soins d'Ernst et de sa fille Lotte, pleurant la Diotina et la couvrant de ses folles paroles – et de son si sage silence...

Poète des temps anciens où les Dieux fréquentaient les hommes, où la nature leur livrait ses chants, et où l’œil était vif – et l'oreille perçante – suffisamment pour que la sagesse se mêle aux chemins, devenus fous, aujourd'hui, à force d'ignorance...

Poète de la solitude peignant l'antiquité autant que les saisons. Délivrant son message déraisonnable aux nations infantiles – et aux cœurs encore trop durs – encore trop verts – pour savoir écouter avec humilité la folle leçon de la parole et du silence. Balayant les siècles et les noms pour aller, humble et joyeux, vers l'effacement – vers la désexistence si sage des poètes qui, mieux que quiconque, connaissent – et fréquentent – l'étreinte du temps et la secrète noblesse du néant...

 

 

Quels rivages atteindras-tu, homme, de tes foulées pesantes ? Marcheras-tu encore nus pieds et tête nue parmi les cataclysmes ? Tes pas refléteront-ils toujours le sang que tu as versé au cours de ton voyage – au cours de ta funeste traversée ? Quel fleuve te faudra-t-il encore traverser pour mêler ta voix à la leçon inaugurale des siècles ? Combien de fois encore demanderas-tu ? Combien de fois encore ta main percera-t-elle les entrailles de la terre – et saisira-t-elle le sable des contrées ?

Les yeux fermés – et les chevilles rougies par le sang des dépouilles et celui des meurtriers. Dans l'infâme boue des images. Et l'orgueil des insoumis. Rien ne t'aura précédé. Et rien jamais ne finira. Combien de temps erreras-tu encore dans ces vallées tristes – dans ce monde défait par tes gestes indignes ? Combien de fois t'étendras-tu encore sur le flanc – mort ou sommeillant – sans jamais pouvoir refléter – ni même toucher du doigt – l'étoile ?

Combien de fois passeras-tu encore, prenant part à l'eau fuyante – ruisselante – et aux holocaustes. Combien de pierres jetteras-tu encore ? Sauras-tu, un jour, percer ces mondes qui s'élargissent sous tes pas ?

 

 

L'odieuse pollution humaine. Multiple et protéiforme. Envahissant tout. Partout. Et (surtout) jusqu'aux plus infimes recoins du cœur. Raz de marée dévastateur dont la nocivité a déjà presque ravagé l'essentiel...

 

 

Notre parole. Comme d'infimes drapeaux à prières dont les mots s'effilochent aux vents. Offrant au monde la paix, la joie et l'Amour portés par la puissance d'intention de leur auteur et les ondes mystérieuses du ciel et de la terre...

 

 

Le vacarme des hommes : le vrombissement permanent des automobiles, le bruit strident des machines et les sirènes hurlantes des villes retentissent à des lieux à la ronde. Entamant la douce tranquillité des collines. Et parfois même jusqu'au silence de l'âme...

 

 

L'affreuse – et odieuse – colonisation de l'homme envahissant tous les espaces. Se répandant sur terre comme une lave dévastatrice. Anéantissant tout à son passage. Détruisant et morcelant les territoires. Ecrasant le monde de sa puissance. Et condamnant les êtres à la fuite, à l'esclavage et à la mort...

 

 

[A l'homme barbare...]

Délaisse un instant tes activités. Ce à quoi tu es occupé... Et quitte tes compagnons d'infortune grégaires... Isole-toi quelque temps. Rejoins la nature (un lieu encore un peu sauvage) et marche jusqu'à ce que tu découvres un endroit à ta convenance – pourvu qu'il soit paisible – et à l'écart des hommes. Lorsque tu l'auras trouvé, assieds-toi. Et sonde ton cœur. Découvre ce qu'il abrite – le sentiment le plus puissant qui l'anime. Et lorsque tu en auras une idée même imprécise – mais suffisamment évidente – regarde autour de toi. Regarde la terre, regarde la vie, regarde le soleil et regarde le monde. Et interroge-toi. Sont-ils si différents de toi ? Ce qu'ils abritent ne brille-t-il pas du même éclat ? Derrière les ruses et la malice – et même derrière l'horreur et la sauvagerie – ne sens-tu pas la force de l'Amour qui rayonne malgré tous les instincts de la terre ?

 

 

Je te l'aurais (déjà) dit mille fois, homme ; ne cherche que l'impossible...

 

 

Qu'y a-t-il donc derrière le point aveugle que ne franchissent (jamais) les hommes ? Le sais-tu, poète ? Oui, répond-il, mille mondes – et la fleur impénétrable qui distille son parfum de silence...

 

 

Serais-tu si malhabile, homme, pour parodier le cri de l'Amour ? Ne vois-tu donc pas la flamme silencieuse qui brille partout – et qui n'a besoin ni d'extases ni de plaintes langoureuses pour enflammer les yeux ?

 

 

A la source se tient le silence que nul n'habite – et que nul n'entend. Voilà pourquoi le vacarme – et le tohu-bohu – persistent jusqu'à nous percer les tympans...

 

 

Combien de millénaires devras-tu vivre, homme, pour que s'ouvrent les portes du silence et de l'instant éternel ? Combien de figures devras-tu piétiner pour reconnaître partout ton propre visage ? Combien de chemins devras-tu emprunter avant de découvrir la grande – et belle – immobilité ?

Es-tu si naïf pour prier les Dieux inventés et les fausses idoles ? Crois-tu (vraiment) qu'ils intercéderont – et défendront ta posture – ta parole et tes gestes – si indigents ? Quels démons te gouvernent pour te plier ainsi à tous les instincts de la terre ? N'as-tu donc aucun cœur, homme ? N'as-tu que des mains et des appétits ? Où sont donc passés l'esprit et la lumière ? As-tu oublié que tu fréquentais Dieu, les anges et les hautes nuées autrefois avant de succomber à l'orgueil – et de chuter dans la glaise et la poussière ? As-tu oublié l'origine de ton enfantement ? Es-tu devenu si misérable pour t'éloigner de ta source – et rompre avec elle ? Crois-tu que l'Amour t'ait écarté de son champ ?

Dépèce-toi donc, homme, pour te délivrer de l'espoir et de la chair. Dépèce-toi jusqu'au dénuement ultime. Et tes yeux – et ton visage – deviendront regard d'innocence et de lumière. Le seul Dieu que le monde – et les prophètes – aient jamais connu...

 

 

Autrefois, les hommes adulaient les prophètes. Ils étaient, certes, crédules et ignorants mais leur naïveté devinait la véracité des promesses. Aujourd'hui – et depuis bien des siècles –, les hommes dénigrent les prophètes – et dénoncent leur parole qu'ils relèguent à la niaiserie ou à la folie. Et ils blâment – et méprisent – la croyance des naïfs.

Les hommes, à présent, se prennent pour des princes et des Dieux mais l'humilité et la clairvoyance leur font défaut. Une poignée – parmi les plus curieux et les plus avisés – aspire à quelque assurance – et à des preuves de l'existence de Dieu. Et (surtout) à les découvrir par eux-mêmes (ce qui est sage...) – et par la voie de la raison (ce qui l'est un peu moins...). Mais l'aveuglement – et l'orgie de délices dont la terre les a abreuvés – ont progressivement détourné l'essentiel des hommes du besoin de comprendre – et de savoir. De retrouver ce dont la parole des prophètes témoignait. Ainsi vivent – et vont – les hommes. Et ainsi vit – et va – le monde...

Gageons seulement que l'humanité, encore adolescente aujourd'hui, parvienne à délaisser son manque d'intérêt et à effacer sa prétention (toute juvénile) pour grandir. Et se souvenir de l'Amour et de la lumière dont lui parlaient les prophètes en son jeune âge. Et qu'elle y accède, un jour, pour révéler, à sa maturité, ce pourquoi elle est née... Il n'y a, je crois, pour elle – et pour le monde – d'autre voie. Ni d'autre espoir...

 

 

Dans l'innocence, l'Amour et la nécessité font lois. Invitant toujours la couleur la plus naturelle de l'âme à s'exprimer. Et à l'instar de toutes les formes expressives, ainsi procède, je crois, également la parole poétique...

 

 

Le chant des oiseaux, la solitude et les sentiers des collines me sont plus familiers que le bavardage des hommes et l'agitation bruyante des foules et des cités. Mon âme s'enchante de fréquenter les premiers. Et rue – et se cabre – presque toujours en présence des seconds...

 

 

Laisser la vie – et le monde – faire vibrer la corde de l'âme. Notes sensibles. Peintures simples de l'enchantement. Nuages, rivières, arbres, pierres et visages. Révélant l'émotion (la profonde émotion) d'être vivant. Et d'être au monde. Yeux parmi les yeux dans un seul regard...

 

 

Et si les hommes n'étaient pas tout à fait prêts – et disposés – à entendre notre parole ?

 

 

Mots et paroles parfois morts avant même d'être accouchés... Mais qui, en ce monde, se soucie vraiment du visage – et de la vitalité – des nouveaux-nés à la chair de papier ?

 

 

Le pas est – et sera – toujours la plus juste mesure de l'homme. Comme l'éternel retour est le propre de la terre. Et qu'importe que les temps changent – et aspirent aux grandes enjambées – et aux bottes de sept lieues –, l'éclairage, comme toujours, fait défaut...

 

 

Qui sait – et qui se souvient – que la lumière ne naît ni des pas ni des paysages – mais de leur incidence sur l'âme ?

 

 

Partout la vie vibrante. Et la vie débordante. Et partout la vie abîmée et suffocante. Et la vie brisée. Partout la vie enfantée, célébrée et anéantie par les mêmes forces... La faisant tournoyer dans une danse permanente – dans une danse éternelle – à la fois joyeuse et funeste. Triste et merveilleuse...

 

 

La marche et l'écriture ne sont des activités. Elles sont un mode de vie. Une façon particulière d'être au monde... Comme la solitude, l'innocence et la nudité ne sont des états – et moins encore une posture – mais un penchant naturel de l'âme, soucieuse d'être – et de demeurer – au plus proche de sa source. De l'origine de toute chose – de la vie et du monde...

 

 

Pour entendre pleinement l'âme de la forêt – et s'unir à son souffle et à ses vibrations –, il faut oublier que l'on est un homme. Et se faire aussi immobile et silencieux que les arbres. Sinon on ne perçoit que son propre bavardage et le rythme mécanique des pas...

 

 

Là où l'on croit voir des hommes, il n'y a, le plus souvent*, que chair borgne et affamée vaguement mémorisante et expressive...

* et sans être, le moins du monde, insultant...

 

 

La sagesse d'un homme jamais ne résidera dans ses qualités particulières (fut-il un surhomme doté de dons remarquables...) mais dans la bonté et l'innocence consécutives à son acceptation pleine et entière – à son acceptation joyeuse et sans condition – de ce qu'il est et de ce qu'est le monde avec leurs travers et leurs limitations...

 

 

L'esprit toujours écartelé entre le mouvement et l'immobilité. Penchant tantôt du côté de l'énergie et de la vie phénoménale tantôt du côté de la permanence et du regard* (de la perception pure – et vierge de tout reliquat)...

* De la conscience...

 

 

A voir la façon dont les hommes ont toujours vécu et se sont toujours comportés hier comme aujourd'hui – la manière dont ils ont toujours tissé des liens entre eux (mais aussi avec le monde), il ne fait aucun doute que s'ils étaient dotés de quelques onces supplémentaires d'Amour et d'intelligence, ils pourraient (enfin) tomber les masques et livrer leur cœur. Et chacun serait alors capable de lire dans le cœur de l'Autre comme dans un livre ouvert. Et même chez les plus obtus (et les plus réfractaires à la transparence) naîtrait presque immédiatement un sentiment de proximité et d'unité révélé par la prise de conscience de leur similitude et du lien évident de parenté avec l'ensemble de l'humanité – autant qu'avec l'ensemble du vivant et de l'Existant. Et tous les cœurs solitaires et apeurés – tous les cœurs meurtris, blessés et fragmentés – guériraient presque aussitôt – et se recolleraient enfin unis – enfin réunis...

 

 

La vaine prière des hommes, mains jointes et le cœur fermé, appelant Dieu – et lui demandant d'intercéder en leur faveur sans comprendre que l'Amour les habite déjà – en leurs profondeurs. Et qu'il suffit, pour le voir couler à flot, de se défaire de l'idée de soi et d'ouvrir son cœur, en toute simplicité, à l'honnêteté et à l'innocence...

 

 

La perpétuelle litanie des songes. Ecartant l'innocence et le silence. Obstruant toujours le ciel immense...

 

 

Dans notre main infime – et nos yeux infirmes et si gourmands – se tient déjà l'infini.

 

 

Pourquoi demander à l'horizon – et aux étoiles lointaines – de nous ouvrir à un ciel que nous habitons déjà ? Faut-il que l’œil voit tout de travers pour initier le moindre pas...

 

 

Les heures pleines du jour. A chaque fois que sonnent le glas et les cloches du renouveau. A chaque instant où l'innocence veille, attentive, dans le regard...

 

 

Inutile de chercher Dieu derrière l'horizon. Et pas davantage dans le ciel. Cherchons plutôt du côté de l'herbe. Et du côté du plus humble. Fouillons le cœur des yeux. Et les yeux du cœur. Il gît là, immense, et attend patiemment que nous le relevions. Mais nous ne pourrons y consentir qu'après nous être agenouillés devant l'herbe – et le plus humble...

 

 

L'époque est critique, nous dit-on. Mais toutes les époques ne l'ont-elles pas toujours été ? Aujourd'hui, l'infamie ne se trouve aux portes des cités. Elle a déjà – et depuis bien longtemps – dangereusement gangrené le cœur des hommes. Le seul remède est de le voir. De l'admettre. Et d'y consentir. Voilà le premier pas pour s'extirper de l'éternelle infamie... Dieu – et les vents de la terre – nous aideront à faire les premiers pas. Et se chargeront de nous aider à faire les pas suivants. Jusqu'aux cités de l'innocence et de l'Amour. Les siècles alors pourront s'effacer... Et la fin se rapprochera avant que n'émerge le prochain renouveau...

 

 

Pourquoi diable les ombrelles ont-elles surgi partout pour nous cacher l’œuvre implacable de la faux ? Fallait-il donc que les yeux soient tristes et apeurés... Et à présent entendez-vous les rires dans les champs et les banquets ? Et voyez-vous les regards ensommeillés qui se croient à l'abri... ?

 

 

Il n'y a, ici-bas, en ces lieux de misères terrestres, que de salvifiques précipices. Le cœur meurtri et la chair déchirée seront toujours des prémices. Le premier signe des auspices célestes...

 

 

L'hiver est venu. A recouvert tous les paysages. Et sur le sol gelé – et les branches blanches des arbres dénudés –, la mésange et le rouge-gorge picorent le beurre et la graine offerts par l'âme désolée. Attendant gaiement – et sans impatience – le renouveau de l'herbe et des champs. Les premiers jours du printemps.

 

 

L'inhumain. Tel que le demeure l'homme(1). Et tel que le devient le regard(2). Et la parole poétique(2)...

(1) Dans son sens le plus ignoble...

(2) Dans son sens le plus noble...

 

 

Le cœur présent observant. Et à l'écoute dans une parfaite immobilité. Attentif, disponible et bienveillant. Accueillant le moindre surgissement. Le recevant à bras ouverts à la fois comme un enfant et comme un roi. Et lui offrant l'inébranlable assurance – la certitude totale – de son Amour. De son Amour éternel et inconditionnel.

Être cœur présent, voilà « la plus belle arme » – et le meilleur instrument – pour être au monde. Et offrir aux êtres ce qu'ils réclament et ce dont ils ont besoin... Être au côté – dans la proximité – d'un cœur présent n'est-ce pas ce à quoi chacun aspire en cette vie ? N'est-ce pas ce que chacun aimerait vivre – et recevoir ?

Et lorsque les âmes mûriront, elles comprendront qu'elles n'ont plus à chercher la proximité (extérieure) d'un tel cœur, mais qu'elles sont, elles-mêmes, ce cœur. Et qu'elles peuvent apprendre à le découvrir – puis à le devenir avant de le vivre à chaque instant...

 

 

Entre l'inhumain sauvage et bestial et l'inhumain au delà de l'humain, il y a l'homme. Il devrait y avoir l'homme. Celui que cherchaient Platon et Diogène*. Et que nous n'avons, malgré les siècles, toujours pas trouvé. A l'exception peut-être de quelques rares – et précieux – spécimens...

* En se moquant, à la fois du disciple de Socrate et des hommes...

 

 

Sommes-nous l'être et la présence ou pouvons-nous seulement, en tant que forme, y accéder ? A moins, bien sûr, que nous soyons à la fois l'être et la présence et toutes les formes qui, en eux, existent et peuvent s'y ouvrir...

 

 

En cette froide après-midi d'hiver, assis sur le chemin, – et après avoir effectué approximativement la moitié de notre promenade journalière et écrit, sur notre petit carnet, à peu près la moitié de nos pages quotidiennes, je songe en souriant au nombre de kilomètres et de pages que nous aurons parcourus et noircies au cours de notre vie... Mais la sagesse du poète, du penseur et du marcheur se mesure-t-elle ainsi ? Non, bien sûr... sinon nous serions sage depuis déjà bien longtemps...

 

 

La pauvreté et la poésie. L'herbe et l'infini, voilà, en vérité, mes seuls amis...

 

 

La vie. Mille vies en une seule. Le monde. Mille mondes en un seul. Et toutes et tous vécus – et expérimentés – par un seul : l'être – l'être aux mille visages...