Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Aux saisons folles qui se chevauchent... A la furieuse déraison des hommes... A la neige qui tombe en mai... Aux blessures que les pas infligent... A l’oiseau qui veille sur sa branche en attendant le printemps... Aux morsures du froid et des bouches affamées... Aux rondes incessantes des cœurs et de la terre..., le poète consent. Traduit les danses et les postures en cercles infimes – en petites griffures noires sur le papier. Et il n'a d'autre ambition : se faire plume dérisoire dansant dans les vents du monde et le grand ciel infini...

 

 

La vie est une infinie succession de gestes et de pas effectués tantôt dans un brouillard opaque et poisseux tantôt dans une brume légère et colorée. Mais éclairés d'une lumière toujours plus vive qui offre au regard une clarté toujours plus grande...

 

 

Lorsque les êtres – hommes et bêtes – obéissent à leurs instincts, on peut aisément les manipuler. Et en faire des jouets. En revanche, lorsque l'Amour et l'intelligence les gouvernent, rien ne peut les corrompre. Ils n'attendent ni ne cherchent rien. Ils agissent selon la situation. Et tous leurs actes naissent de la lumière qu'ils portent. Certes, on peut encore les piéger en créant artificiellement une situation afin de les attirer – et de les voir surgir dans les circonstances (encore que leur clairvoyance sait, en général, se prémunir contre ce genre de ruses...), mais jamais ils ne prêteront le flanc à une quelconque instrumentalisation...

 

 

La postérité d'une œuvre ? La postérité d'un livre ? Et après ? Ces pages ont-elles transformé – réellement transformé – le cœur des hommes ? Ont-elles réussi – et réussissent-elles encore – à les ouvrir à l'Amour et à la lumière ? Après les avoir lues, sont-ils capables d'aller sur les chemins du monde avec l'âme plus sage et innocente ? Et deviennent-ils, à leur tour, d'infimes instruments – et de modestes faire-valoir – de l'Amour, de la lumière et de la sagesse ? Non ? Alors à quoi bon la postérité...

Mieux vaut une œuvre modeste – et moins ambitieuse – qui frappe chaque lecteur de sa justesse. Qui traverse son cœur et son âme pour l'ouvrir à lui-même – et à la vérité qu'il porte en ses profondeurs...

 

 

L'hostilité de la terre et l'adversité – et l'indifférence – du monde (des êtres et des hommes) peuvent faire naître chez l'esprit et le cœur sensibles et solitaires, en particulier au cours des plus âpres saisons, un douloureux sentiment d'isolement et d'exil. Comme s'ils ne pouvaient, en ces lieux de sauvagerie glacée, compter que sur leur propre vitalité – et leurs propres Amour et lumière – pour trouver un peu de réconfort...

 

 

A l'heure où se couchent les bêtes, on voit les hommes revenir de leur longue journée de labeur. Amorcer les préparatifs de leur soirée et de leur stupide – et toute aussi longue – veillée distractive – passée devant la foule de leurs écrans bleutés...

 

 

N'écris que ce qui mérite d'être gravé dans la pierre. Ce conseil – et ce critère – effectivement limiteraient notre parole. Et son flot incessant. Mais nous aurions beau essayer de nous y plier, nous ne pourrions nous y tenir... La preuve, n'est-ce pas, avec tous ces commentaires superflus...

 

 

Toutes ces notes méritent-elles d'être écrites – et d'être lues? Qui peut savoir ? Et qui peut répondre ?

 

 

La solitude, la simplicité et le dépouillement ouvrent à l'innocence sensible qui ouvre, elle-même, au silence et à l'infini qui offrent l'Amour – l'être-Amour. Alors que la compagnie des hommes, leurs bavardages, leurs amassements et leur agitation éveillent la méfiance, la colère et l'orgueil qui nous cantonnent, malgré nous, au rejet, à la protection, aux jugements intempestifs et à la mesquinerie qui, à leur tour, nous ferment les portes de l'être et de l'Amour, faisant de nous des êtres aussi misérables que les autres. Et malgré ce sentiment, je sens derrière, à peine dissimulé, l'Amour qui nous enlace. L'Amour qui nous aime (tels que nous sommes) et qui nous pardonne...

 

 

Qu'est-ce qui, en ce monde, égaye ton cœur ? Que jamais tes pas ne s'en détournent...

 

 

Aux saisons folles qui se chevauchent... A la furieuse déraison des hommes... A la neige qui tombe en mai... Aux blessures que les pas infligent... A l’oiseau qui veille sur sa branche en attendant le printemps... Aux morsures du froid et des bouches affamées... Aux rondes incessantes des cœurs et de la terre..., le poète consent. Traduit les danses et les postures en cercles infimes – en petites griffures noires sur le papier. Et il n'a d'autre ambition : se faire plume dérisoire dansant dans les vents du monde et le grand ciel infini...

 

 

Mes lèvres embrassent le ciel. Et dans le ciel, la lune et le soleil célèbrent l'innocence de ma bouche. Alors que la terre me répudie. Et que les hommes ignorent – ou se moquent de – ma parole.

 

 

Le monde – et le livre (le livre poétique) – ne sont qu'un immense – et admirable – miroir dont les yeux des hommes se détournent, bien trop soucieux de voir briller – et resplendir – dans le regard de l'Autre leur silhouette dansante. Bien trop soucieux de cacher – et d'oublier – les larmes qui coulent au dedans de leurs pommettes souriantes – et rougies à force de coups et de mensonges...

 

 

Je laisserais volontiers mes grands amis les poètes juger de ma parole. Non de sa beauté. Mais de sa justesse. Mais mes chers amis ne sont plus. Disparus. Emportés par les siècles mensongers. Aussi le ciel est-il aujourd'hui le seul juge – et le seul témoin – auquel je confie ma parole. Et auquel je laisse le soin de décider de son destin ; l'abandonner dans quelques fossés et quelques tiroirs poussiéreux (dont on perdra la clé) ou la placer devant ceux dont elle pourrait aider le cœur...

 

 

Jamais n'accumule. Départis-toi de tout – de toutes sommes. Ôte et soustrais. Défais-toi des accumulations et des savoirs. Honore le rien. Et célèbre ce qui reste...

 

 

A quoi donc sont occupés les hommes ? Regardez-les. Et demandez leur ! Et ne soyez pas (trop) triste de ce que vous verrez – et entendrez... Sachez vous montrer patient ! Infiniment patient et bienveillant ! N'est-ce pas ainsi que l'on se comporte à l'égard des enfants...

Ne dites rien aux hommes qui pourrait les blesser... Ne les importunez pas avec des propos sur la vérité – et d'autres sujets essentiels ! Ne blâmez pas leur stupidité et leur manque d'intérêt... Ne vous attendez pas au moindre élan d'enthousiasme et de compréhension... Soyez simplement sans jamais faire taire celui que vous êtes... Et aimez votre solitude...

 

 

Dans l'intense passion de la pierre, il y a des pas légers et des empreintes délicates. Et des ailes d'envergure qui conduiraient la roche la plus dense au centre de tout comme au plus loin de l'univers. Qu'importe donc l'itinéraire ! Et qu'importe donc la matière ! Pourvu que le souffle soit présent, l'élan mènera au lieu où conduisent tous les voyages – et toutes les existences...

 

 

L'orgueil est l'obstacle le plus haut – et le plus infranchissable – à l'innocence, à la bonté et à la reconnaissance honnête et amicale de l'Autre – de sa présence, de ses qualités et de son œuvre sur notre vie...

 

 

L'écriture est une pelote – une pelote sans fin – dont on tire les mots comme des fils. Mais qui saurait dire à quoi ressemblera l'ouvrage une fois achevé ? Et qui pourrait dire à qui il est destiné – et l'usage que l'on en fera ?

 

 

J'appartiens – et ai fait allégeance – à la confrérie de l'herbe, des bêtes et des étoiles. Et comme mes condisciples, je serai à jamais banni de la société des hommes. Et qu'importe... si vous saviez comme notre cœur se réjouit de vivre loin de leurs cités...

 

 

Lorsque l'on chante les louanges de la terre – et que l'on célèbre les chants du ciel, la (petite) musique des hommes sonne à nos oreilles comme une dissonance. Et on ne peut mêler sa voix à leur fanfare. A leur concert bruyant et cacophonique. Notre labeur, tout entier, est dédié au silence et à la symphonie de l'univers...

 

 

On ne peut parler aux hommes de l'Absolu – de l'espace lumineux, infini et silencieux. Ni même leur demander de l'imaginer. Comment voulez-vous qu'ils le perçoivent ou le devinent... Autant exiger d'un aveugle ou d'un être qui a toujours vécu dans l'obscurité de découvrir – ou de se faire une idée – de la lumière cachée derrière le sombre et épais rideau noir qui l'a toujours entouré... Aussi il est inutile d'assommer les hommes de longues descriptions et de savants commentaires sur le merveilleux et l'extraordinaire du soleil – et de sa clarté...

 

 

Ah ! Que le ciel est doux – et bon – lorsqu'il laisse notre main courir en silence sur son carnet. Nul ne le voit mais le ciel – et Dieu – y consentent. Et leur acquiescement est un grand réconfort pour l'âme exilée de la cité des hommes...

 

 

Seul sous le ciel avec la main et le carnet dociles à ses impératifs et à ses exigences est l'une des grandes joies de cette existence.

Aussi inconnu et joyeux que l'herbe et la fleur des fossés...

Et marcher ainsi, humble et anonyme, sur la terre en gardant par devers soi l'immense richesse de l'âme et le grand savoir méconnu du ciel sans que nul ne le sache est un délice impartageable...

 

 

Que ressent donc le jeune chevreuil lorsqu'il doit aller seul dans le vaste monde – affronter ses dangers et faire face à ses peurs – pour apprendre à devenir libre et invulnérable malgré son innocence et sa fragilité ?

 

 

Ah ! Que les sentiers battus et les routes balisées sont aisés d'accès ! Et qu'ils sont faciles d'emprunt ! Mais si encombrés ! Si pauvres ! Et sans surprise ! Mieux vaut marcher sur les chemins de traverse, imperceptibles, le plus souvent, depuis les grands axes passagers. Voies insolites et désertes aux itinéraires et aux parcours tortueux, abruptes et difficiles (presque impossibles parfois) mais si riches en découvertes*...

* Sur soi et sur le monde...

 

 

L'homme a besoin – et se sert consciemment ou non – des autres, et en particulier de ses congénères (mais aussi, bien sûr, des objets et des activités) pour s'offrir une forme de consistance – une sorte d'épaisseur – que lui donnent le sentiment d'avoir un rôle et une quelconque utilité et l'assurance (fausse bien évidemment) d'une existence pas totalement vide et inexistante, pas totalement misérable et solitaire qui le renverrait, s'il en était dépourvu, à un vide existentiel – à un vide originel – absolument insupportable à ses yeux. Et l'homme est ainsi disposé à se plier à tous les efforts grégaires pour éviter ce qu'il considère comme un échec monumental et le malheur suprême... Quelle ironie lorsque l'on sait que ce vide – que cette vacuité – est non seulement une part substantielle – sinon l'essentiel – de ce que nous sommes mais aussi la porte qui nous y mène pour le vivre dans la plus grande joie...

 

 

A la source inouïe du mensonge se tient l'orgueil. L'origine de tous les désastres...

  

*

  

Parmi les plus hautes flammes de l'incendie l'innocence s'est réfugiée. Cherchant dans le ciel l'espace nécessaire pour être accueillie. Et trouver la force de rejoindre la terre enfumée. Irrespirable...

 

 

Les malheurs tiennent aux eaux boueuses. Et aux mares croupies. La joie, elle, n'a besoin de support. Elle se tient debout – et droite – lorsque l'innocence, toujours renouvelée, devient son socle, discret et invisible...

 

 

Qu'une seule âme soit sauvée des précipices et des cataclysmes. Et les êtres – et le monde – survivraient. Et retrouveraient l'ascension à l'exact endroit où leurs pas malhabiles ont magistralement échoué...

  

*

  

Papiers déchirés. Et l'arbre mutilé deux fois... Alors que la parole – imprimée en petits cercles noirs et serrés – aurait pu libérer les hommes, l'arbre et le monde... Et aujourd'hui, toutes les écorces – et toutes les peaux – sont à vif. Abandonnées au sort des mutilés...

 

 

Alors que pousse, discrète, une fleur sur l'escalier, les pieds de l'homme ont déserté l'ascension. La montée n'est plus que rêve. Fantasme confiné à l'obscur des caves. Et la lumière – l'idée de la lumière – un songe. Une ombre parmi les ombres.

Et autour de la fleur discrète, bientôt le lierre s'invitera. Et l'entourera – et l'étouffera de ses serres lentes. Recouvrant le gris du béton. Et l'espoir de tout soleil...

 

 

Partout le rectiligne à la surface. Monde de traits. Vertige de l'horizontalité où le vertical se confine – et se cantonne aux tours de verre et aux piles de billets entassés dans le noir des coffres – et dont on a jeté la clé dans les douves profondes des châteaux abandonnés à la faim cupide des mains bâtisseuses. Et au loin, un arbre, survivant, pleure devant le désastre...

  

*

  

Quelle chimère le cœur ne pourrait-il entendre...

 

 

Un livre. Tant de codes aisés et déchiffrables indéchiffrés. Et le poète pleure parfois ce grand gâchis de la parole. Pourquoi donc ses cris ne sont-ils entendus que par l'herbe et les étoiles ? Pourquoi les yeux – et le cœur – des hommes ne peuvent-ils s'affranchir de leur clôture ? Le monde serait tellement plus doux s'ils pouvaient entendre – libérer et rendre vivant – l'infini et le silence du langage – et de la présence – poétiques...

 

*

 

Les ombres espiègles se penchent – et jouent avec la lumière comme si elles devinaient la joie de l'étreinte. Et la libération possible dans la proximité de la clarté. L'extraction de l'obscurité ne vient-elle pas toujours du soleil ?

 

 

Ramures et passerelles anéanties. Ecrasées par la faim de l'homme. Et sa terreur de l'horizon. Monde de reclus et de tourelles où l'on enferme le bois pour se chauffer. Et où l'on détruit les ponts pour se protéger des étrangers – et de l'inconnu. Offrant le triste spectacle des frontières et de la désolation...

 

 

Pourquoi, homme, ne mets-tu fin à la marche folle des bulldozers soumis à ta fureur et à tes appétits bâtisseurs ? Ne vois-tu donc pas la dévastation née de ta faim ? A quelle gloire funeste succombes-tu donc pour être aveugle aux saccages ? Ah ! Homme ! Pauvre fou ! Tu es si soucieux de progrès et d'artifices que tu en oublies la beauté (naturelle) du monde – que tu la piétines et que tu la sacrifies – pour édifier partout la laideur... Quand donc, le sais-tu, le cauchemar prendra-t-il fin ? Faut-il que l'eau et l'air disparaissent pour que tu délaisses (enfin) tes engins – et tes ambitions de malheur ? Et que tu aies la sagesse de contempler, désolé et pleurnichant, l'abomination... Pourquoi n'as-tu pas l'intelligence de t'asseoir dès à présent au pied de l'arbre – et l'humilité nécessaire pour laisser la terre – et les êtres – choisir leurs paysages et leur destinée ?

 

 

Mieux vaut vivre que mourir, disent les vivants. Mieux vaut mourir que vivre, disent les morts. Mieux vaut être sage, disent les sages. Mais, en vérité, qui sait ? Qui peut savoir ? 

 

*

  

L'homme peut mourir en paix et sans regret, quel que soit son âge, pourvu qu'il ait le sentiment d'avoir pleinement vécu. Et accompli ce pour quoi il est né...

 

 

La bêtise humaine ? Une connerie orbitale qui devrait nous sidérer. Mais non ! Elle ne cesse de nous plonger toujours plus profondément dans les abysses cosmiques (et sans fond) de la stupidité hébétée et impuissante qui tourne indéfiniment en rond sur elle-même... et autour de tout...

 

*

 

L'homme. Semblable à la nuit qui dort...

 

 

La bouche des hommes inclinée vers la source. Buvant la joie à pleine gorgée. Quand – et où – ai-je donc fait ce rêve ?

 

 

Et j'ai vu, au loin, les étoiles se pencher sur les hommes. Et tomber avec eux dans la nuit...

 

*

 

Belle du jour endormie dans les buissons comme sur un lit de pétales dont la lune éclaire le visage. Comme une offrande au peu de sacré qu'il reste sur terre que les hommes n'ont eu ni la force – ni le courage – de piétiner : la grande innocence de l'âme dont nos mains continuent d'ébouriffer la chevelure...

 

 

Trois traits sur l'horizon. Trois lacérations. Les empreintes du sabre laissées sur la peau de la terre. Trois déchirures devenues failles avec le temps. Et l'horizon gris qui avance avec sa brume désespérante... Et les yeux des hommes, fermés... si las qu'ils resteront clos à jamais...

 

 

La lucarne des jours ensommeillés – au halo sombre – et aux lèvres mortes – accueille pourtant le restant de soleil épargné par les mains mutilatrices. Et, au loin, le soleil intouchable... Et devant nos yeux, la vitre embuée qui nous voile son éclat. Et nous fuirons encore, rampant comme des ombres, sur le sol lumineux...

 

 

Papiers froissés dans la chambre close aux rideaux ébouriffés. Comme un voile transparent sur la cruauté. Et l'arbre, au loin, toujours qui se penche pour surprendre les yeux défigurés par la magie incestueuse des couleurs sur la peau. Et le vaillant troupeau qui s'enfuit là-bas dans la brume des collines...

 

 

Et derrière la vitre brisée, le monde n'a disparu. La même terre. La même eau. Et le même ciel. Et l'arbre, toujours fier, qui nous regarde. Et qui ouvre les bras à nos mains comploteuses, insoucieuses de la poussière. Et qui demandent encore malgré l'empreinte de la suie sur les doigts capricieux...

 

 

Une aile – un ciel – gît parmi les taches de sang. Une croix derrière la haie du cimetière. Et les nuages au loin qui s'approchent. Et soudain surgit la plainte des hommes, démesurée à force de trop de silence... Que la lumière, lointaine, ne pourra contenir... L'horizon, de nouveau, se couvrira de brume. Les oiseaux s'envoleront pour une terre moins sombre – et moins rouge. Et l'oubli, une nouvelle fois, effacera toutes les traces...

 

 

Le soleil se moque bien des nuages. Et la pluie ne l'affecte pas. Le rayonnement intact sous les gouttes. Les critiques – et les temps mauvais – n'attristent que les silhouettes tristes, enfoncées encore sous l'horizon...

 

 

Le funambule accroché par un fil – un fil ténu – aux pierres et aux nuages avance dans le vent. Suspendu au dessous du monde. Picore ce qu'on lui lance depuis les montagnes et les gratte-ciels. Ne craint ni la chute ni les sommets. Il se tient là au milieu de nulle part. Il monte et descend – se balance parfois sur son trapèze – sans que nul ne le voit. Aurait-il trouvé son équilibre ?

 

*

 

Lorsque votre seul salaire vient de la joie que vous offre votre labeur et que nul ne sait à quoi vous œuvrez obstinément chaque jour, il peut arriver, de temps à autre (en particulier lorsque vous traversez une mauvaise passe), de ressentir pendant quelque temps (instant ou période) un sentiment de lassitude et de découragement*. Et dans ce dénuement et cette impuissance, vous ne savez vers quoi – ni même vers qui – vous tourner sinon vers votre besogne quotidienne pour trouver un peu de réconfort mais aussi – et surtout – la joie et le courage de reprendre dans l'allégresse – et l'oubli de soi –, les gestes et les pas nécessaires à votre tâche...

* voire même d’abattement.

 

 

Ne compare (jamais) ta vie au récit des sages. Tu serais déçu. Et désappointé. Et peut-être même découragé... Aie la sagesse d'être toi-même. Et d'avancer à ton rythme vers la compréhension avec tes propres caractéristiques – et selon les circonstances et les conditions de ton existence sans jamais te départir de la plus grande honnêteté...

L'honnêteté est essentielle. Elle est même primordiale. Toujours tu dois te montrer honnête. Honnête à l'égard de ce que tu es (de ce que tu crois être...). Honnête à l'égard de la vérité et de la compréhension (de tes représentations de la vérité et de tes fantasmes au sujet de la compréhension). Et honnête enfin à l'égard de ton cheminement vers la vérité (de ce que tu considères comme tes pas – et le chemin que tu crois devoir parcourir pour y accéder – de tes apparentes avancées aussi bien que de tes apparents reculs et stagnations)...

 

 

Que laisseront nos misérables et merveilleux tours de piste ? A peu près rien. Des empreintes sur la neige que feront fondre tous les renouveaux...

 

 

Le monde – et les hommes – si affairés. Si débordants d'activités et d'occupations, de préoccupations et de soucis qu'ils délaissent, malgré eux, l'essentiel. Essentiel qu'ils cherchent pourtant avec avidité et maladresse (et, le plus souvent, inconsciemment) à travers chacun de leurs gestes et de leurs pas dans le monde et la vie phénoménale* : le sentiment d'unité, la joie, l'exaltation, l'intensité et la paix inconditionnelles et inaltérables. Il faut les voir jeter leurs forces – toute leur énergie – dans la bataille – et leurs querelles de panier de crabes – devenant, à force de coups et d'endurcissements, presque totalement fermés et insensibles à la possibilité de l'innocence. S'éloignant ainsi de la seule voie possible de réalisation : le cheminement intérieur et perceptif, ce que d'aucuns appelleraient le travail spirituel et son double inséparable : la connaissance de soi...

* la plus basique et conventionnelle (travail, carrière, famille, vie affective et amoureuse etc etc.).

 

 

La lune éternelle – presque irréelle – comme posée sur la grande arche noire – et suspendue à je-ne-sais-quel fil invisible. Un pur instant de poésie... Comme un silence inespéré dans l'incessant brouhaha du monde – et un peu de lumière dans la longue nuit des hommes...

 

 

Poésie quotidienne. Poésie éternelle. Clin d’œil – et porte – du silence... Libre. Si légère et consistance. Gratuite. D'une épaisseur de pierre parfois... Et si lumineuse pourtant... Si méprisée par les hommes – et en particulier par les hommes ordinaires – aux prises avec le prosaïsme des soucis, les exigences de la chair et les rêves d'expansion et de fortune.

Poésie quotidienne. Poésie éternelle. Fenêtre quasi magique sur le réel. Et sur sa puissance cyclique et routinière. Comme une bulle d'air au cœur de la pesanteur. Et seuil accessible où viennent se lover l'espace infini et éternel et la lumière pour ouvrir – et éclairer – le cœur. Et faire de la terre un pays sacré, de la vie un chant d'amour et de l'homme une âme légère...

 

 

La solitude est la grande ennemie du monde. Mais elle est (pourtant) la meilleure amie – et la plus sûre alliée – de l'âme.

 

 

Un visage endormi reflète l'innocence magistrale – et originelle – de l'être. Et lorsqu'il se repose détendu et souriant, on devine, comme une évidence, la quiétude et l'apaisement consentant – et presque hébété – de la conscience incarnée, heureuse d'avoir revêtu une enveloppe de chair...

 

 

Jouer avec le monde est l'affaire du commun. Jouer avec la vie est l'affaire des ignorants, des monstres et des criminels. Jouer avec la matière est l'affaire des artistes et des esthètes. Jouer avec les idées est l'affaire des penseurs et des philosophes. Et jouer avec rien sans rien (ni personne) la grande et folle affaire des ermites et des sages... Ah ! Mon Dieu ! Que la conscience joue – et se joue d'elle-même – à travers nous...

 

 

La diversité est, bien sûr, une stratégie de survie* de l'Existant et du vivant. Mais elle est aussi un leurre – souvent infranchissable – pour les yeux naïfs, aveugles à l'évidence de l'unité...

* Une stratégie d'adaptation et de survie...

 

 

L'homme banni ou exilé du monde se retrouve (enfin) face à son destin. A l'enjeu métaphysique de sa présence terrestre qu'il a, le plus souvent, négligé ou oublié dans sa faim insatiable du monde...

Le monde devenu rêve peut alors s'effacer. Et l'homme devient prêt à se chercher. Et à se rencontrer. Même si, bien sûr, le voyage peut s'avérer lent, long et douloureux...

Mais on ne peut initier cette quête que lorsque la nostalgie, le regret, le désir et l'espoir du monde se sont éteints. S'ils restent vivaces, une partie de l'âme refusera d'abandonner le monde. Et ses champs de plaisirs terrestres continueront à la maintenir captive. Et à la soumettre à leurs illusions et à leurs (fausses) promesses jusqu'à leur complète extinction... 

 

*

 

[Le noir, la lumière et la couleur]

Participe à la nuit qui bouge. Et aux jours éteints...

 

 

Les traits du jour ne pourront freiner – ni effacer – l'infamie du monde. Ses élans et ses funestes détours. Mais ils éclaireront peut-être la nuit de l'homme en égayant le cœur de ceux qui s'en approcheront...

 

 

La couleur jetée sur la toile blanche du ciel. Comme un infâme bouquet de barbaries lancé à l'innocence. Et, soudain, l'éclat de la lumière révélé sur la terre et les horizons noirs. Sombres. Et maculés de rouge. Comme un soleil encore timide et lointain mais qui porte en lui la promesse de la clarté – et l'espérance du bleu dans les pas de l'homme...

 

 

Et si la couleur avait raison de s'obstiner à repeindre le noir... Et si le blanc avait raison d'effacer la couleur... Vie en patchwork dans l'obscur du cosmos et de la création. Et transparence de la lumière et de la conscience sur les nuances saillantes de la palette. Comme si Dieu était le peintre. Le monde le tableau. Et les êtres la peinture...

 

 

Le sommeil grandissant des hommes. Avalant tous les élans de beauté. Effaçant toute possibilité d'innocence. Noircissant la terre de tous ses désastres...

 

 

Et si le noir était le commencement de la lumière. Et si le gris reflétait la venue lente de l'esprit dans la matière sombre du monde...

 

 

Et si le noir n'effaçait ni le vrai ni la beauté. Mais soulignait leur présence... Le cœur de l'homme alors serait sauvé. Il lui suffirait d'attendre. Et de se retourner pour laisser la lumière se pencher sur ses taches...

 

 

Vivre sur une terre sans lumière – et sans soleil – serait insupportable. Un cauchemar aussi affreux que de plonger dans les abysses noires du cœur sans la moindre promesse de clarté. Comme si l'on ôtait à l'homme la moindre espérance de sagesse après l'avoir livré aux instincts de la terre. Nous deviendrions fous. Promis à une rage folle et désespérante. Insurmontable...

 

 

Une lumière au loin. Les pieds – et le visage – immergés dans les eaux sombres. Et une main qui se lève comme une folle espérance dans le ciel ténébreux...

Adossé aux silhouettes grises – immobiles et trempées – de ses congénères. Voilà le sort de l'homme à l'orée des chemins. Au dessous même de l'horizon. Avant le premier pas. Et la découverte de la foulée libératrice...

 

 

L'émergence d'une tête dans les rues assoupies des cités fait naître un espoir, incapable pourtant de percer la glace où gisent, enfoncés, les vivants. Aussi malhabile que le souffle chaud des haleines... Il faudrait le miracle d'un désir féroce, insurpassable, pour s'extirper des marécages noirs et givrés. Et la main forte et agile d'un Dieu intérieur pour briser la malédiction lacustre...

 

 

Il n'y a de nuit indulgente. Le sommeil emportera tout. Et recouvrira le reste. Il nous faut attendre l'aurore – et le jour – pour apprendre à aimer. Et à pardonner l'obscur des cœurs où les âmes sont emprisonnées...

 

 

Nous sommes morts. Presque enterrés. Et pourtant jamais notre œil ne s'est fait aussi large. Et notre souffle plus vivant. A présent, nous regardons le monde – et les corps – depuis la crête invisible au dessus de l'horizon. Et nous rions de la vie et de la mort depuis les rivages de l'éternité.

 

 

La magie des mains dans le grand ciel coloré...

 

*

 

Et si l'avenir du monde – et de la terre – tenait tout entier dans notre sensibilité – et notre ouverture – au souffle du ciel. A son travail incessant sur notre âme... Mais les hommes, encore trop prosaïques et immatures, n'y entendent rien. Comment pourraient-ils y être réceptifs....

 

 

Les collines – à perte de vue – jusqu'à l'horizon. Comme d'immenses vagues terrestres nées des entrailles du monde. Et figées aujourd'hui dans le grand océan de la roche et des forêts...

 

 

A quoi tiennent les malheurs de la terre sinon à ses forces naturelles et à la main indélicate de l'homme parachevant, en quelque sorte, la puissance destructrice des origines...

 

 

L'esprit (le psychisme) aime – et ne peut s'empêcher de – s'emplir de souvenirs, de pensées, de rêves et de représentations. Comme il aime – et ne peut s'empêcher d' – entourer le corps d'êtres et d'objets. Il s'offre ainsi une forme (illusoire) d'épaisseur existentielle et une source (tout aussi illusoire – mais provisoirement suffisante à ses yeux) de sécurité, de soutien, de confort et de réconfort. L'esprit ne peut agir autrement...

Cette inclination à s'emplir et à s'entourer est une manière naturelle, essentielle et primordiale (bien que réactive à ses peurs fondamentales...) de se sentir exister. La présence d'images et d'idées (en lui) et la présence d'êtres et d'objets (autour de lui) le rassurent, lui donnent le sentiment d'adoucir la rudesse du monde, de remplir la vacuité de l'existence et d'échapper, en partie, au sentiment de solitude. Et en amassant et en s'entourant ainsi, il croit pouvoir vivre – et traverser l'existence – de façon plus confortable. L'esprit de possession naît de ce besoin irrépressible... Mais l'on peut dire que ce dont l'esprit s'entoure – et ce qu'il fait sien – (êtres, objets, rêves, pensées, représentations etc etc.) ne sont, d'un certain point de vue, que de simples accompagnants...

Et en dépit de « cet entourage » et de « cet accompagnement », nul homme ne peut ignorer que le corps ira seul* dans la mort. Et l'esprit – s'il est lucide – sait pertinemment que rien ni personne (aucun objet, aucune idée, aucune « possession » ni aucun être), de la naissance à la mort du corps, ne pourra véritablement combler son sentiment de solitude car la solitude ne peut être effacée d'une quelconque façon puisque l'esprit est, en réalité, la conscience, le seul et unique sujet en ce monde d'objets...

* Et avec ce qui le compose...

 

 

Terre de bavardages. Terre de mensonges et de rumeurs. Terre de clinquant et d'amnésie où l'on encense le spectaculaire et l’esbroufe. L’apparence et l'inconsistant. Où l'on nie la vérité – et déprécie le sérieux et l'authenticité de la parole. Reléguant ainsi la pensée et la poésie à l'exil et à la clandestinité. Triste époque...

 

*

 

Un cadre dans le ciel. Comme une ouverture immense. Et la nacelle des songes qui s'envole aussitôt. Laissant la fleur éphémère à la beauté éternelle de la terre. Et l'âme enjouée. Heureuse des partances et de son bref séjour dans le monde aux côtés de l'innocence retrouvée...

 

 

L’œuvre des hommes. Des traits et des taches sur le grand buvard de la terre. Et que le ciel efface aussitôt. Comme l'éternel brouillon de la perfection sur le palimpseste transparent... Le travail indéfiniment recommencé de l'ascension vers le lieu où Dieu se trouve déjà. Et à portée de regard, bien sûr, – caché tout au fond – pour chacun... Comme si l’œuvre des mains et les empreintes des pas ne comptaient presque pour rien... Comme si la gloire n'était sous l'emprise d'aucune âme. Ni d'aucune ambition. Des dessins sur le sable, dévastés à chaque nouvelle vague et effacés à chaque nouvelle marée... Alors que dire au ciel... et que dire aux hommes... Les laisser, sans doute, à leurs sages – et furieuses – besognes...

 

 

Nous croyons construire. Nous croyons édifier et façonner le monde. Mais qui sait que Dieu – et le ciel – effacent d'un souffle – et d'un léger revers de main – tout labeur. Et que l'effort est toujours vain. Et que la joie est toujours dans le geste séparé de son ambition. Pourquoi le monde – et le ciel – ne l'ont-ils donc pas encore révélé aux hommes ?

 

 

Superposons le ciel et la souffrance, dit le sage. Et pourquoi diable n'y a-t-il aucune intersection se demandent les hommes (avec tant de naïveté)...

Et pourquoi donc la mer emporte-t-elle nos édifices ? Et pourquoi donc l'infini nous ferme-t-il ses portes ? Regardez davantage – et avec plus d'acuité – répond le sage. Ne voyez-vous pas dans l'effacement le clin d’œil – et l'invitation – de l'infini ? Ne sentez-vous pas la joie inaltérable de l’évanescence – et du geste dépouillé d'intention ? Ne comprenez-vous donc pas que Dieu – et l'infini – y sont déjà présents ? Ah oui ! Peut-être... marmonnent les hommes (guère convaincus)...

 

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Les hommes s'éloignent de notre parole comme si elle était ingoûtable. Impartageable peut-être... Comme si l'innocence seule pouvait s'y faufiler pour rejoindre le ciel – et le goût inaltérable de la grande joie sensitive...

 

 

L'absorption et l'amassement(1) sont les reflets étroits – et corrompus – de l'unité(2).

(1) Et en particulier l'amassement psychique...

(2) L'unité de la conscience avec le monde phénoménal et objectal...

 

 

La connaissance est, à certains égards, le contraire du savoir. Alors que ce dernier naît de l'accumulation, la première ne se révèle que dans l'effacement... Quant à la sagesse sans doute pourrait-elle être définie comme la connaissance laissant jaillir spontanément, à chaque situation, le savoir (et le savoir être) naturellement acquis par l'expérience et l'apprentissage nés de notre existence au monde...

 

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Des empreintes et des griffures sur la glace brisée. Comme une écorchure dans l'opacité. Impuissante à fendre l'épaisseur qui voile la lumière. Jamais le dégel et la transparence n'appartiendront aux siècles. Et jamais les échafaudages et les engins de perforation n'auront d'effet. Le cœur – et les saisons – toujours se chargeront de faire fondre les couches superflues. Aidés par la puissance de la main – et le souffle – de Dieu...

 

 

Des oiseaux sur une branche. Des nuages dans le ciel immense et gris. Et la constance de la terre vouée toute entière à sa tâche...

 

 

Sur la page, dans le ciel comme sur l'horizon, les mêmes marques de prétention. Et, en filigrane, l'empreinte invisible de l'innocence célébrant l'être et le monde...

 

 

Le monde. Comme un poulpe noir aux reflets argentés et aux tentacules monstrueux et pensants – légèrement pensants – pris dans les mailles du filet tiré par les hommes, encore plus bestiaux et décérébrés que leur malheureuse proie...

 

 

Et partout le corps abondant des hommes qui se repaît de la chair abondante du monde. Si aveugles et insensibles aux particules infimes de lumière. Refusant le festin offert par le labeur acharné des anges et des étoiles...

 

 

Du premier au dernier jour sur la terre, l'inflexibilité du programme opacifiera les yeux. Et reléguera aux caves obscures la radieuse invitation de la lumière. Et pourtant l'on entend les hommes – certains hommes... parmi ceux que l'on dit éclairés... – parler du silence et de la clarté du regard. Et nous inviter à les retrouver... Mais comment pourraient-ils y prétendre ? Autant demander à un fou enfermé dans une pièce sombre, le visage enfoncé jusqu'au cou dans un entonnoir, de s'extirper de l'obscurité et de l'ignorance et de décrire – et de célébrer – le soleil et la sagesse...

 

 

Toutes les échelles et toutes les grues du monde – et même nos édifices les plus hauts – ne sauraient nous aider à atteindre le ciel. L'âme humble, elle, sait qu'elle n'a qu'à regarder le bout de ses souliers pour que l'envol devienne instantané...

L'innocence est l'aile de l'infini. Et la parfaite humilité, le marchepied de la gloire silencieuse. Et les hommes n'auront plus, le jour venu, qu'à remiser leurs échelles et leurs grues – et à abandonner leurs édifices aux gouffres du temps. Le soleil sera présent dans leurs yeux dès la fin du crépuscule...

 

 

Dans les hautes ramures de la terre, l'encens, les bougies et les banderoles impromptues à la gloire du Père et des origines suspendues là depuis des siècles par les hommes comme de vaines prières. Les intentions nobles sont insuffisantes à percer le ciel – et à en faire retomber les bienfaits sur la terre. Le ciel doit descendre au plus bas et soulever les âmes au plus haut. Ainsi seulement les belles aspirations pourront se transformer en regard innocent et en actes justes portés par un Amour profondément azuréen...

 

 

Pris dans la trame comme la mouche dans la toile grise et magique de l'araignée qui emprisonne le corps et rend les ailes et les élans inutiles. Presque encombrants tant ils épuisent sans délivrer...

Plonger dans la brisure, il n'y a d'autre délivrance...

 

 

Sombre est la terre. Et lumineux est le regard. Quant aux hommes, ils seront toujours en équilibre précaire entre l'opacité et la transparence... sur le chemin qui mène des instincts noirs aux gestes de lumière...

 

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Rien ne nous appartient. Ni le corps ni ce que les hommes appellent leur existence. Et moins encore l'âme et le cœur, présents intentionnels offerts à leur acuité curieuse. Et à leur incoercible besoin de compréhension et d'identité. Ainsi est né et s'achèvera le monde...

 

 

La chute sera toujours plus grandiose – et plus prometteuse – que l'ascension. Et toujours elle sera une surprise – et un présent inespéré – pour l'homme si coutumier de l'effort et de la vaine (et harassante) montée des sommets. Et pourtant... Dieu sait qu'il est aisé de laisser libre la foulée. Comme il sait que les hommes, malgré leur esprit de lutte et de conquête, ne se privent jamais de la laisser filer au gré des instincts sur les voies de la facilité... Mais bien plus ardue est la liberté du pas juste et éclairé. Le seul pourtant que Dieu – et la terre – réclament...

 

 

Grande est la source de joie. Immense. Bien plus forte que la férocité du monde...

 

 

Même ici, dans cette campagne reculée, on ne peut échapper à l'humanité... Faudrait-il donc s'extirper de sa propre humanité pour que l'humanité ordinaire – les animaux humains à l'esprit opaque et aux mains indélicates – nous laissent enfin indifférents...

 

 

Le poids des soucis. Charge pesante et insurmontable parfois sur la balance de la lumière qui fait immanquablement pencher du côté du sombre et de la tristesse. Et que l'innocence d'un claquement de doigt – et d'un simple clignement d’œil – peut effacer pour nous faire basculer sur le versant de la joie.

 

 

Une pensée, une croyance tenace, un souci, un espoir. Et nous voilà déjà absents à nous-mêmes. Comme si l'être s'éloignait du regard. Et que nous retombions dans ces deux petits yeux tout bêtes. Et si aveugles...

 

 

L'homme n'est, bien souvent, qu'un ventre qui espère de l'horizon. Comme si la lumière n'éclairait que sa faim insatiable – et les indigents et merveilleux trésors que le monde recèle. Ah ! Pauvre de nous qui n'avons pour lui qu'un seul rêve : qu'il devienne un œil dans la lumière et une main aimante et secourable. Et je crains malheureusement que nous serons morts bien avant que ne s'achève l'infâme besogne – et que ne s'éteigne le fantasme...