Journal / 2017 / L'intégration à la présence

A la fenêtre du jour, le gris s'invite encore parfois. Et nous ne pouvons alors que consentir à la grisaille. Et accueillir la morosité – et le restant de nuit – dans notre œil encore si malhabile. Et embrasser le tout d'un regard innocent et transparent. Il n'y a d'autre lumière...

 

 

A la fenêtre du jour, le gris s'invite encore parfois. Et nous ne pouvons alors que consentir à la grisaille. Et accueillir la morosité – et le restant de nuit – dans notre œil encore si malhabile. Et embrasser le tout d'un regard innocent et transparent. Il n'y a d'autre lumière...

 

 

Et lorsque le festin de la joie a tout dévoré, que demander au ciel pour égayer les jours ? La lumière saura-t-elle encore percer l'œil si las ?

 

 

Au plus précieux du jour, le réveil de l'âme engourdie par la paresse des instincts et les somnolences de la terre où le monde nous a plongés...

 

 

Au plus profond de la terre, le savoureux silence. Ignoré des hommes...

 

 

A peine surpris par le désir des jours que l'on abandonne comme l'herbe fauchée des fossés. Et qui trouvera bien acquéreur parmi la foule des créatures terrestres...

 

 

Au plus proche se trouve le plus vrai – et le plus juste – de nous-mêmes. Sous le matelas des songes où l'âme s'est endormie. Et sur lequel le cœur fait des bonds insensés...

 

 

La terre abrite nos pas aussi sûrement que le ciel préside aux destinées de l'âme. Et nous, pauvres pachydermes, nous piétinons dans l'âpre et grise poussière, l’œil rivé sur les étoiles pour guider notre lourde carcasse. Ah ! Quel chemin d'équilibriste dans cet entre-deux d'épouvantes et de merveilles...

 

 

Quelques empreintes de lumière sur la terre noire. Serait-ce la sagesse des anciens parvenue jusqu'à nous dans la foulée si grossière des hommes...

 

 

La petite main indélicate de l'homme fouillant – et exploitant – tous les interstices de la terre. Et la grande et belle main invisible de Dieu fouillant parmi ses immondices – et celles de la terre qu'il a saccagée – à la recherche de l'âme rédemptrice...

 

 

La seule rédemption naîtra de l'Amour. Et l'Amour ne pourra naître qu'avec l'innocence. Et l'innocence ne pourra voir le jour que lorsque le cœur – et le regard – auront su accueillir (et effacer) tous les amas d'immondices – tous les encombrement entassés jusqu'au dernier jour du crépuscule – et soudain devenus vains aux premières heures de l'aurore...

 

 

Ah ! Que l’œil – et le cœur – se montrent coutumiers ! Et si prévisibles sur les jours imparfaits... Et que le regard aime la rythmique régulière autant que les dérèglements désordonnés (et imprévus) des vents malicieux qui poussent nos heures mensongères – et nos gestes familiers – hors de leurs frontières...

 

 

Le gris, après tout, n'est pas une si affreuse couleur. Nuancé – et parfois même lumineux – pourvu que le regard sache demeurer clair, innocent et attentif...

 

*

 

[Dialogue à bâtons (cor)rompus]

Chaque jour, le même rythme endiablé de la main vouée toute entière à la belle (et inutile) besogne de l'écriture. S'escrimant à rédiger de nouvelles notes. De nouvelles pages. De nouveaux opuscules. De nouveaux livres. Et offrant au monde peut-être (sans doute ?) une œuvre (modeste) supplémentaire. Oui ! Très bien. Et après ?

Et nous voilà soudain plongé dans une sombre réflexion. Toutes ces lignes et toutes ces pages qui nous laissent sans voix – et presque sans force – sans compter, bien sûr, la cadence infernale des activités quotidiennes qui s'enchaînent les unes après les autres tout au long de la journée – et entreprises (surtout – Ô damnation !) dans un esprit de devoir et d'achèvement...

Ecrire et vivre... ! Happé dans cette course folle... Pour quelles raisons ? Lorsque nous nous livrons à ces activités avons-nous le sentiment d'être ? Ou avons-nous le sentiment de nous en éloigner ? Qu'offriront donc nos pages – et nos gestes – si nous en oublions l'essentiel... ? Que devrait-on faire alors ? Arrêter de vivre ? Arrêter d'écrire ? Non ! Bien sûr ! Et comment le pourrions-nous ? Faisons simplement ce qui nous est nécessaire et naturel mais ne sacrifions jamais la (divine) présence sur l'autel de notre besogne... Qu'avons-nous donc à prouver ? Aurions-nous encore quelques rêves secrets ? Pour quelle raison devrait-on effacer la joie et les intenses instants de vie pure de notre rythme – et de notre emploi du temps – journaliers. Oui, bien sûr... mais que faire de la force de la mécanicité qui gouverne encore parfois l’enchaînement automatique des gestes et des pas ? Et que faire lorsque notre cœur inattentif se soumet à leurs mouvements ? Aimons-les ! Aimons-les sans condition ! Quoi donc ? Notre inattention ? Oui ! Notre impuissance face à la force des automatismes ? Oui ! Quoi d'autre ? Tout ! Il convient de tout aimer ! Et à commencer par notre entière individualité ! Tous ses aspects ! Et toutes ses caractéristiques ! C'est leur union avec le cœur – et leur intégration profonde – qui cherchent à se réaliser (en nous) à présent... Et nous veillerons – nous veillerons ensemble –, dans un esprit d'abandon, à demeurer aussi attentifs et innocents que possible...

 

 

Si les êtres savaient ce qui se cache derrière les gestes offerts et les gestes reçus – et ce qui impulse et éprouve véritablement ce qui est donné et accueilli, les yeux – comme les cœurs – s'éclaireraient presque aussitôt. Et le monde deviendrait alors immensément doux. Et, sans doute même, un incroyable paradis...

 

 

Il est aisé de constater que la perception – et le ressenti – de l'épaisseur existentielle – de la consistance de la vie et du monde – (à travers chaque situation, chaque rencontre, chaque parole et chaque chose vue, goûtée, touchée, écoutée, lue, entendue etc etc) varient incontestablement, pour les yeux et le cœur humains, selon la disposition intérieure, le contexte environnemental et la présence (ou l'absence) d'êtres et d'objets de soutien et de réconfort (dont l'homme aime tant à s'entourer...).

Il semblerait que plus l'homme s'inscrive dans une posture de solitude et se trouve dépouillé de béquilles et d'accompagnement artificiels (devenus aujourd'hui des éléments si coutumiers et habituels – dans cette civilisation de réseaux, d'assistanat et de déresponsabilisation fort peu propice à l'autonomie – que peu se rendent compte de leur dimension factice)... bref plus l'homme vit sa solitude sans artifice, plus sa sensibilité se fait vive et aiguisée. Et plus il est enclin à ressentir – et à recevoir – l'incroyable épaisseur (et consistance) de la vie et du monde à travers chacune des mille situations de l'existence... Et plus son âme est capable de s'ouvrir – et de vibrer – à chacune des mille rencontres avec l'Existant...

 

 

Alors que notre existence au monde (notre existence au monde naturel) nous invite de façon (quasi) systématique à nous interroger sur notre présence terrestre et à répondre aux grands questionnements (et enjeux) métaphysiques afférents, le monde humain (depuis ses origines) semble, au contraire, nous en détourner de façon presque aussi systématique. Le monde humain a simplement l'air friand de bras et de cerveaux pour le faire fonctionner à plein régime – et répondre à ses élans expansionnistes et à ses ambitions de gloire et de fortune...

Mais derrière cette vitrine des instincts terrestres – si tristement et basiquement humaine – n'y aurait-il pas une dynamique – et une perspective – plus profondes ? Oui, bien sûr... On peut aisément supposer que la conscience veille au sens de l'évolution terrestre (et de l'évolution du vivant) en créant progressivement, malgré les inévitables inerties, les innombrables résistances, les capacités restreintes et la lenteur d'actualisation du potentiel du vivant supérieur (dont l'homme est la fine pointe aujourd'hui), les conditions de l'émergence (à terme*) d'une civilisation pleinement consciente portée par l'Amour et l'intelligence...

* A très long terme...

Notons néanmoins qu'au fil de ce lent et long processus* – au cours duquel les hommes s'escriment à faire tourner le monde en pataugeant dans des organisations et des modes de fonctionnement guère plus évolués (et guère moins barbares), malgré les apparences, qu'au début de l'histoire humaine, il semblerait que l'humanité se détourne, sur le plan collectif, des questions et des enjeux métaphysiques précédemment évoqués. Et que seuls quelques rares individus, en général peu intégrés à l'humanité ordinaire, manifestent un réel intérêt pour le champ philosophique et spirituel. Comme si le monde humain, instrumentalisé en quelque sorte par la conscience, se vouait presque exclusivement (et, à son insu, bien sûr) à la laborieuse actualisation de l'ambitieux projet précédemment cité et en bénéficiant, plus ou moins grassement, des avantages du progrès et des avancées technologiques sans être capable, sur le plan individuel, de s'engager dans une réflexion – et une perspective – à même de percer ces grands mystères.

* A moins, bien sûr, que nous traversions aujourd'hui, une période particulièrement critique...

Voilà, en tout cas, un curieux paradoxe... à moins, bien sûr, que la conscience ne perçoive une indispensable complémentarité entre la démarche collective visant à faire advenir les conditions terrestres d'un monde pleinement conscient et la démarche individuelle des rares hommes qui cheminent pour habiter – et vivre – au sein de cette pleine conscience...

 

 

[L'homme et l'arbre]

L'arbre et l'homme. Une merveilleuse fraternité au goût de trahison. Le cœur avide – et la main exploiteuse – déchirant la belle amitié...

Et, au loin, le sage assis – seul et en silence – au pied de l'arbre. Le cœur si plein d'Amour et de gratitude pour son aîné exemplaire. Son frère protecteur...

Et l'homme et le monde. La même trahison...

 

 

Pour comprendre et aimer* ce qui nous est inconnu, il faut nous en approcher. Et demeurer au plus proche. Rencontrer. Et sentir rayonner l'invisible – et vibrer l'unité de ce qui est devant soi. Et s'unir. La compréhension et l'Amour peuvent alors naître naturellement...

* Qui sont les nobles missions de l'être (et de l'homme)...

 

 

La profonde humilité de l'homme sage, conscient de son ignorance et de son insignifiance malgré la belle lumière qui brille dans ses yeux – et l'infini et le silence que fréquente assidûment son cœur – offre à travers sa présence – et ses gestes lents – l'Amour que le monde réclame. Et aux hommes la plus grande leçon de sagesse...

 

 

La vie simple et lumineuse du sage. Balayant, à petits pas, le sol de la maison. Fendant quelques bûches pour la flambée du jour. Et épluchant, à gestes lents, les légumes pour la soupe du soir...

Mais comment les hommes si pressés – et si pleins de désirs obscurs et si affairés à leurs activités technologiques – pourraient-ils y être sensibles ? Comment pourraient-ils être touchés par la grâce – et la simplicité radieuse – du quotidien ?

 

 

Les grands intervalles suspicieux où les hommes – et les jours – sont jetés. Et qui des abîmes de la méfiance appellent au secours. Implorant une main improbable – et hasardeuse – de les délivrer. De les aider à s'extraire de la fosse pour rencontrer le grand cœur fraternel du monde (et de l'humanité)...

 

 

Toujours heureux celui qui se voue à une plus grande œuvre que lui...

 

 

Les yeux humbles – si humbles – penchés sur la terre alors que brille au dedans la lumière infinie du ciel ouverte aux plus hautes cimes. Etmodestement – si modestement – glorieuse...

 

 

[L'homme et l'arbre – suite]

Arbre de résonance et bois d'harmonie. Quels jolis termes, utilisés par les luthiers, pour célébrer le chant de l'arbre et de la forêt. Et la symphonie silencieuse de l'univers dans ce monde humain si cacophonique...

 

 

La lente élévation des arbres vers la lumière. Et leur plein épanouissement. Ah ! Si seulement les hommes savaient s'asseoir, parfaitement immobiles, à leurs pieds. Et patienter là sagement (et en silence) en se laissant simplement bercer par le vent, la pluie et le soleil...

 

*

 

Mourir à la tâche dans l'accomplissement serein et silencieux du geste. N'est-ce pas ainsi que les poètes, les artistes et tous les hommes de vocation rêvent de quitter ce monde ?

 

 

Le regard solitaire des hommes, œuvrant ou pensant (profondément) à leur destin terrestre. Interrogateurs et sereins face au grand mystère qui les habite et les environne. Hormis peut-être le geste solidaire, qu'y a-t-il de plus émouvant dans cette humanité ?

 

 

Le silence misérable et indigent entre les hommes – si souvent pesant et inconfortable – presque insupportable – et si peu propice au partage de l'essentiel, devient (peut devenir) merveilleux – presque magique – lorsque le cœur – et le regard – savent l'habiter. Et lui redonner son caractère profondément sacré. On sent alors que Dieu est là. Pleinement présent en chacun – et au milieu de l'assemblée.

 

 

Pénétrer au cœur du monde et de l'invisible irradiant. Tel est le secret des sages. Et de leurs gestes lents et silencieux...

 

 

Lorsque le regard se fait humble – et le geste simple, la gloire devient invisible. Et la joie rayonne partout. Au dedans comme au dehors. Et elle se fait si vive qu'elle inonde tout ce qu'ils touchent...

 

 

Il n'y a de cœur plus tendre et amoureux que celui du sage... Dieu – et l'Amour – y sont présents tout entiers...

 

 

Le respect est la main du cœur. Et l'humilité celle du regard. Ainsi vêtu, l'Amour ne peut disparaître. Et il grandira encore jusqu'à emplir l'âme entière. Jusqu'à ce que l'humilité respectueuse rayonne partout. Le sage sait qu'il n'y a d'autre voie pour l'homme – et pour le monde.

Et dire que les siècles – et notre civilisation – immatures n'ont jamais encensé que l'exploitation et l'orgueil...

Un long chemin nous attend. Dieu et le sage, bien sûr, ne peuvent l'ignorer...

 

 

Remettre les compteurs à zéro – et repartir à neuf –, voilà qui nous est offert à chaque instant. Mais pour que cette perspective devienne réelle – et que notre cœur et notre regard puissent se faire innocents (pleinement innocents), une lente et longue marche est souvent nécessaire pour se défaire de ses savoirs, de ses entassements et de ses encombrements – et être (enfin) capable de s'extraire de sa fausse identité...

 

 

Au cœur du monde, le silence immuable des forêts. Merveilleux. Majestueux. Et retentissant lorsque les lèvres bavardes et le bruit des tronçonneuses ont déserté les lieux...

 

 

Il n'y a que Dieu en nous qui puisse s'agenouiller devant notre orgueil. Et le faire plier. Même si, bien sûr, le monde et les circonstances l'aident dans sa tâche en s'y appuyant de tout leur poids...

 

 

Le monde si bruyant que l'on en oublie parfois le silence. Le monde si encombré et efflorescent que l'on en oublie parfois l'espace. Le monde si sombre et ignorant que l'on en oublie parfois la lumière. Le monde si étroit et infime que l'on en oublie parfois l'infini. Le monde si plein de diversité et de créatures que l'on en oublie parfois la présence de Dieu et l'unité...

Il n'est pas toujours aisé d'être un homme en ce monde. Et moins encore un homme dont la grande aspiration est d'embrasser l'Absolu...

 

 

Les petits doigts espiègles des anges sur notre vie. Aidant la grande main invisible et silencieuse de Dieu dans son œuvre...

 

 

Le silence des hommes n'est pas celui de Dieu. Un abîme creusé par les bruits du cœur et de l'esprit les sépare. L'âme l'apprend au cours de sa traversée...

 

 

Qu'y a-t-il donc au plus près du cœur et des étoiles ? Une âme errante cherchant son chemin...

 

 

Le silence – le cœur silencieux – de l'arbre et de l'ermite. Plus proche de Dieu que celui des bigots bavards et des âmes recluses et fermées – immatures – si nombreuses en ce monde.

Pour accéder à la lumière, à qui donc s'adresser sinon au cœur solitaire...

 

 

Pourquoi – et pour qui – donc t'inquiètes-tu, âme éprise ? Es-tu si sourde au silence – et si aveugle à la présence de Dieu pour craindre – et frémir sur les routes du monde ? Es-tu si insensible à la grâce pour refuser le chemin qui t'est offert ? As-tu donc oublié, dans ton ignorance, la patiente sagesse de l'arbre ?

 

 

Le si délicieux silence du jour...

 

 

As-tu songé, homme, à quelle rude et insensée besogne tu livres tes jours ? Crois-tu vraiment que ce que tu cherches appartienne au monde ? Pourquoi la vie de l'arbre et de l'ermite te laisse-t-elle si indifférent ? Et pourquoi n'a-t-elle à tes yeux que si peu de valeur ? Penses-tu vraiment que leur présence silencieuse soit moins précieuse que tes folles et criantes gesticulations à chercher la joie ? Imagines-tu la trouver en quelque lieu que leurs pas ont eu la sagesse de ne pas fouler ? Seraient-ils plus idiots que toi ? N'as-tu donc pas vu leur visage baigné de rires et de lumière ? Ô homme, pauvre de toi...

 

 

Si dense est l'épaisseur du monde. Invisible pourtant aux hommes qui, de leurs errances, en parcourent la surface en tous sens. Et si transparente malgré le mensonge de leurs yeux opaques. Et que seul le regard, vide de tout décor et de toute parure, est capable de percevoir. De percer et de pénétrer afin d'en révéler la dimension profondément sacrée et lumineuse...

 

 

Ah ! Cette entité inaltérable en nous – amas inextricable de désirs et d'émotions – qui continue à se plaindre, à espérer et à gesticuler ! Nous qui croyions pourtant que son silence était le signe de sa définitive disparition... Nous qui croyions pourtant l'avoir pleinement acceptée – et nous en être ainsi défait –, voilà qu'elle surgit à présent à la moindre occasion en nous laissant désappointé et démuni...

Comment pourrait-on la déraciner ? Et est-ce seulement possible – et même envisageable ? Que faudrait-il donc faire ? Sans doute, et comme toujours, l'accueillir, la laisser libre et l'aimer... Voilà peut-être aujourd'hui notre tâche principale. Notre ouvrage à remettre indéfiniment, et à chaque instant, sur le métier...

 

 

Ah ! Cet esprit – ce pauvre esprit – tendu tout entier vers l'accomplissement ! Si familier – et prisonnier – de l'effort et du labeur, incapable de s'accorder le moindre instant de répit ni même le moindre espace de plaisirs et d'agréments... Penché inlassablement sur ses pauvres tâches. Et voûté – et croulant – sous son désir fou d'achèvement...

Et, pourtant, lorsque le regard à nouveau se défait des idées, des soucis et des préoccupations (que l'esprit a fait siens) – et qu'il retrouve une forme de vacuité minimale, l'innocence revient. Et avec elle, la joie et le goût du merveilleux qui illuminent tout ce que touchent les yeux – et le cœur...

 

 

Déchargé des contingences du corps et de l'esprit – et de leur lourd cortège d'exigences, de besognes et de soucis, que reste-t-il donc à l'homme ? Rien. L'ennui, l'insupportable vacuité et la triste désolation pour l'homme ordinaire. Et à la fois tout et rien – le regard plein (l'être-présence) – pour l'homme qui s'est éveillé à sa nature éternelle et infinie...

 

 

Une vieille croix de pierre patinée par le temps et les intempéries. Et mangée par la mousse et le lichen. Semblable au tronc du vieil arbre qui s'est installé à ses côtés. Même allure. Même aspect. Même épaisseur. Et même couleur. Presque identique que l'on pourrait les confondre. Et prendre l'un pour l'autre... Comme si ce symbole – et l'idéologie religieuse qu'il représente – étaient devenus si naturels et proches de la terre, ou, au contraire, si abandonnés à eux-mêmes et aux affres du temps (et de l'oubli) qu'on ne verrait plus la moindre différence entre l'arbre et la croix. Et mon cœur, à dire vrai, hésite. Et ne saurait se prononcer sur l'option la plus vraisemblable. Peut-être, après tout, les deux sont-elles justes...

 

 

Une existence de solitude. Une vie de non événement où aucun fait n'a lieu – où seuls les gestes et les pas se déroulent (selon un rythme tantôt régulier, tantôt erratique) dans le regard, le plus souvent, joyeux et unifié aux mouvements mais parfois, il est vrai, simple témoin, assistant, de façon lointaine et indifférente, à leur implacable mécanicité...

 

 

Comment résumer notre connaissance en quelques mots ? Le monde, amas d'énergies combinatoires soumis au temps (et à l'évolution) – unis à la conscience – et créés et, sans cesse, remodelés par cet espace de lumière infini et éternel qui en pénètre – et en éclaire – les éléments...

 

 

Le mensonge, voilà la pire chose qui pourrait nous arriver...

 

 

[Modeste bilan et regard rétrospectif]

A bien y réfléchir, j'aurai passé l'essentiel de ma vie à chercher la vérité. Avec obstination. Avec abnégation. Sacrifiant(1) à cette quête à peu près tout(2)...

(1) Mais est-ce vraiment un sacrifice ? Je ne le pense pas...

(2) Vie professionnelle, vie sociale, vie familiale...

J'aurai aussi passé l'essentiel de ma vie à essayer de me faire le plus lucide et honnête possible dans cette quête et dans la retranscription de mon cheminement* à travers les milliers de notes écrites pour en témoigner...

* Mon cheminement vers la compréhension...

J'aurai enfin passé l'essentiel de ma vie à dénoncer les horreurs et les absurdités commises par les hommes et à les inviter – autant que je l'ai pu – à s'interroger, à se remettre en question et à rechercher leur identité profonde et atemporelle pour faire advenir dans leur existence – et en ce monde – un peu plus de sagesse : des pas et des gestes portés davantage par l'intelligence et l'Amour que par les instincts presque indéracinables de la terre.

Voilà donc à quoi j'aurai consacré l'essentiel de mon existence. Autant dans mes actes journaliers que dans l'écriture (quotidienne) de mes fragments. Et pour quel résultat en définitive ? Je ne saurais dire... J'ai néanmoins la certitude (mais peut-être est-ce là une fausse impression...) que l'homme que j'ai été au cours de cette existence n'aura eu de cesse, dans sa grande naïveté peut-être..., de voir sa perception se transformer – et évoluer vers, je crois, plus d'ouverture, de largesse et de profondeur... Et peut-être même (allez savoir ?) vers davantage d'intelligence et d'Amour...

Et qu'importe après tout... J'ai le sentiment – et sans la moindre prétention, bien sûr – d'avoir toujours été fidèle à ce qui m'a toujours – et très précocement – habité et animé. Et d'avoir progressé autant que j'en ai été capable dans la direction qui m'a été dictée... Je n'ai à ce titre aucun regret (pas davantage d'ailleurs que dans les autres domaines de l'existence). J'ai réalisé autant qu'il m'a été possible* ce pour quoi je suis né... Et ce sentiment est pour tout homme (quel qu'il soit...) une grande source de joie tant il offre la certitude d'avoir répondu aux exigences de son destin...

* Et une intuition me dit que le chemin ne s'arrêtera pas de si tôt...

 

 

La naissance et la disparition, à chaque instant, de millions de phénomènes (êtres, formes, mouvements...) – et leur peu de poids (et d'influence sur les autres phénomènes) au cours de leur brève existence – ainsi que la façon dont chacun de ces phénomènes apparaît, fait (humblement et, malgré lui) ce qu'il a à faire et disparaît en s'effaçant de l'Existant (comme d'ailleurs de l'esprit des vivants) peuvent laisser penser que ces phénomènes n'ont que peu d'importance... Comme si, finalement, ils comptaient sur le plan individuel autant que sur le plan collectif (l'ensemble des phénomènes additionnés) presque pour rien... un peu comme si le monde phénoménal n'était qu'un jeu – qu'un simple jeu – de la conscience... Et j'ose néanmoins imaginer que ce presque rien fait toute la différence entre le néant et l'absurdité – la pure gratuité dérisoire en quelque sorte de l'Existant – et la célébration du merveilleux et de la joie (la joie d'être – d'être au monde et en vie) et la présence jubilatoire et malicieuse de l'intelligence et de l'Amour qui jouent à cache-cache* et nous éclairent...

* Avec nous-mêmes comme avec eux-mêmes... Et les deux, bien sûr, se confondent...

 

 

Le monde, source de frustrations et obstacle à la joie. Bien des hommes le croient – et l'appréhendent ainsi... à tort, bien sûr. Ils oublient (ou ne peuvent encore comprendre – et admettre) que l'origine du malheur est en nous : l'ignorance (du vrai), l'illusion de l'identité personnelle, les croyances, les craintes, les espoirs etc etc. Comment pourraient-ils savoir que sans ces dimensions encombrantes, la vie – et le monde – sont un paradis... ?

 

 

Le butin des hommes est maigre. Dérisoire. Et pourtant, ils poursuivent leur quête fébrile – et leurs exactions. Le monde a-t-il connu plus stupide animal ?

 

 

Nous aimerions partager la lumière. Mais nous ne participons, malgré nous, qu'aux noirs et communs sanglots de la désespérance...

 

 

Quand donc s'achèvera le temps des semailles, des moissons et de la jouissance ? L'ère du labeur et de l'exploitation – du profit et de l'usage plaisant et récréatif ? On aimerait tant entrevoir derrière l'épais rideau noir de la raison et des instincts, les premiers pas de l'être, de la joie et de l'Amour qui s'offrent – qui s'offrent toujours – dans la plus parfaite gratuité et la plus profonde oisiveté du cœur...

 

 

Ah ! Hommes ! Que l'horizon vous semble lointain... Je le vois à votre silhouette – à vos pas et à vos yeux – tristes et fatigués... Dieu ne vous a encore révélé le trésor des bas-côtés et des fossés où il est bon de se retirer pour voir, au loin, la joie s'approcher – et contempler, le cœur serein, la course folle et insensée... Quittez donc le manège des allures folles et des pas endiablés ! Retirez-vous du monde ! Et trouvez refuge sur une terre solide et sacrée à l'abri des mensonges et des obscénités ! Voilà, hommes, ce que l'on peut vous souhaiter...

 

 

Ah ! Que les hommes – et le cœur – sont pauvres lorsque les yeux gouvernent... Et que la main se fait blessante... A mille lieues encore de la lumière qui saura, un jour peut-être, les éclairer. Leur offrir la joie – le plus haut contentement et la plus grande richesse. Et transformer leurs gestes avides et brusques en caresses aimantes et tendres...

 

 

La beauté de la vie – et du monde – est cachée au dedans du cœur de l'homme. Et celui-ci est encore clos. Voilà pourquoi ils ne peuvent l'apercevoir. S'ils la voyaient – et s'ils comprenaient la nature (profonde) des liens qui les unissent, ils cesseraient sur le champ leurs massacres et leurs saccages...

 

 

Le noir de l'homme – et du monde – cisaillé par la lumière. Et leur misère entrecoupée par de courts instants de joie. Et la lumière du regard – et du sage – cisaillée parfois par l'obscur et la sombre folie des yeux et du cœur. Et leur joie parfois entrecoupée par de brefs moments de tristesse...

 

 

La rencontre avec un être – ou une œuvre – vrai(e) et profond(e) – consistant(e) – laisse sur l'âme une empreinte tenace. Et parfois indélébile. Comme si elle ouvrait, sans en avoir l'air (et parfois même sans que nous nous en apercevions...), une porte dans nos profondeurs. Nous révélant, si nous sommes curieux – et un tant soit peu disposés à y regarder de plus près –, des aspects – et même des pans entiers – de notre vérité. Comme si ces rencontres – si belles, si rares et précieuses – étaient une invitation – une permanente invitation – à découvrir la richesse de l'être...

 

 

Et si la gloire n'était pas ce que tu croyais, homme... Y as-tu seulement songé ? De simples pas dans le silence. Si légers... si légers...

 

 

En ce monde, l'horreur carnassière se repaît de la chair alors que brille partout le festin de la lumière...

 

 

Tant de tours splendides – et déjà croulantes – bâties sur le mensonge... Et en soi, la haute vigie des cimes. Innocente et rayonnante. Inaccessible à toute édification. Et que seule peut pénétrer l'âme des sous-sols, aussi proche de l'herbe que des étoiles, qui emprunte l'humble et solitaire escalier de l'en-bas...

 

 

Le mensonge et l'imposture sont le propre de l'esprit. Et l'on voudrait nous faire croire que l'on peut accéder à Dieu par la croyance... Quelle imbécillité !

 

 

Nous n'avons que notre pas. Et devant nos yeux, le chemin... C'est ainsi que l'on traverse le monde – et l'existence – pour accéder aux contrées de la vérité.

 

 

Celui qui parcourt le monde, découvre et apprend à connaître les routes et les paysages de la terre. Celui qui laisse l'âme arpenter son chemin, accède au ciel. Et découvre Dieu.

Dieu, le ciel, la terre et le monde ne sont jamais séparés. Mais seule la sente céleste permet au cœur de l'éprouver...

 

 

L'exercice de la simplicité et du dépouillement n'est, bien sûr, qu'un prélude à la nudité. Une retraite solitaire en un lieu isolé ou une longue marche nomade et itinérante sont d'excellents apprentissages. Mais ils n'ont de réelle valeur que lorsque l'esprit de l'homme devient capable de – et parvient à – les transposer dans son quotidien le plus familier. Le regard – et l'existence – se font alors simples et épurés – et les pas (et les gestes) naturellement humbles dans la vie la plus ordinaire et habituelle...

Tant que les désirs, les croyances et les espoirs les plus grossiers persistent dans l'esprit, l'homme est incapable de ressentir – et de recevoir – la présence silencieuse. Pour l'éprouver – et la vivre – une nudité minimale – et un taux d'encombrement psychique suffisamment faible – sont nécessaires...

 

 

L'innocence est – et sera toujours – la condition de la nudité perceptive.

Aux prémices de la marche, l'homme qui cherche éprouve souvent le besoin de se débarrasser des objets extérieurs – et de vivre, parallèlement à son processus de désencombrement intérieur*, dans un lieu dépouillé. Jusqu'au jour où la nudité perceptive est suffisante pour vivre en n'importe quel endroit (et dans n'importe quel milieu) même les plus chargés et les plus encombrés. Au gré des pas. Et selon les chemins et les vents du monde... même si, bien sûr, une existence simple – et un environnement et un habitat dépouillés – ont, en général, sa préférence...

* Désencombrement du cœur et de l'esprit.

 

 

Le monde est une métairie des songes éclairée par quelques étoiles (pâles et lointaines) où font halte tous les passagers. Et tous les marcheurs. Paysans aux sabots et aux rêves trop épais pour poursuivre leur route... Et qui y séjournent, le plus souvent, jusqu'à leur mort...

Pour continuer le voyage, il convient de se déshabiller – de se défaire de toutes ses frusques. Il n'y a d'autre possibilité pour découvrir – et marcher sur – le chemin de l'innocence car il nous faut nous présenter nus (totalement nus de la tête aux pieds) aux portes du royaume divin – et pouvoir ainsi pénétrer les terres du silence et de l'infini...

 

 

La vie – la mort, partout – à chaque instant – dansant dans les bras de Dieu. Et les corps vivants – meurtris. Et les esprits ravis – anéantis – continuellement. Et ni les yeux communs, ni le regard divin ne peuvent y échapper. Incapables de stopper la danse permanente, folle et insensée. Contraints d'assister, sans le moindre répit, à la ronde éternelle – funeste et joyeuse...

 

 

Pourquoi dire au monde ce qu'il ne peut – ni ne veut – entendre ? Pourquoi la parole s'acharnerait-elle à déchirer le vil silence des hommes pour les ouvrir à celui qu'ils refusent de découvrir – et de connaître ?

Et si nous décidions, à présent, de nous taire. De ne plus nous faire l'humble émissaire des infimes échos du ciel qui nous traversent...

Et si nous décidions simplement d'être. De contempler – et de goûter – le monde en silence...

Mais je sais – et je sens – qu'une voix en nous – la part peut-être (la part sans doute...) la plus humaine de notre être – gronde et se rétracte à l'idée de ne plus servir la terre...

 

 

Et si nous n'étions qu'un écho – qu'une image déformée peut-être – de la vérité...

 

 

Et si nous pouvions nous taire un instant – un seul instant –, Dieu serait-il davantage entendu ? Ne frapperait-il pas à d'autres portes pour qu'on l'entende ? Ah ! Qu'il est parfois difficile d'être un homme dans le monde – un bruit dans le brouhaha – lorsque Dieu (et le silence) vous demandent de vous faire leur modeste émissaire – et que vous n'avez pour accomplir votre tâche qu'un cœur – et des yeux – encore si imparfaitement humains... Mais c'est pourtant avec cet élan – et ces singularités – qu'il vous faut être homme du silence parmi les fureurs (crépitantes) de la terre...

Aussi pourquoi refuserions-nous d'être nous-mêmes...

 

 

Le souvenir, l'image et la pensée sont l'indigence de l'esprit encore inapte au silence et à l'infini...

 

 

Contrairement à l'ambition – à ses sillons noirs et à ses empreintes rouges si vivaces, l'innocence ne laisse de trace... Cœur et terre indemnes toujours au cours de son règne modeste et discret. Eloigné – si éloigné – des désastres laissés par le passage si tenace des désirs...

 

 

Toute question est (et doit être) métaphysique. Et toute réponse – et toute poésie – se faire spirituelles. Sinon à quoi bon le langage...

Pour quelles autres raisons userait-on des mots ? Pour parler de la pluie et du beau temps ? Des souvenirs et des heures qui passent ? Pour noter la liste des courses et comparer la couleur et le prix des articles ? Pour demander si le repas est suffisamment salé et où se trouve la sauce pour assaisonner le plat sur la table ?

Pourquoi corrompre la parole – et lui réserver ce sort pitoyable ? Pourquoi ne pas voir – ni même s'interroger sur – le réel et le regard (que nous portons sur lui) derrière les mots qui les désignent ? Serions-nous encore si primitifs et instinctuels – si prosaïquement animal – pour ne pas entrevoir le mystère – et le sacré – du monde et du langage ? Serions-nous encore si fermés à – et coupés de – la belle et mystérieuse réalité de l'être et de l'Existant ?

 

 

Et pourquoi donc cette colère – cette rage sourde et parfois explosive – qui gronde (encore) dans toutes ces notes ? Et pourquoi cette impatience – et ce désir fou – de voir se dissiper l'ignorance ? Pourquoi ne pas respecter son rythme naturel d'extinction ? Quelle caractéristique encore trop humaine persiste donc dans cette volonté ? Le regard, Dieu et le silence sont-ils courroucés par cette lenteur et cette incapacité...

 

 

Le gris et le noir effrayent – et font sombrer les âmes dans la désolation autant que le rose et la lumière attirent – et laissent espérer... Et pourtant, le regard se moque bien de la palette et de ses nuances. Comment pourrait-il ignorer que l'accueil de l'obscur et de la clarté – du désespoir et de l'espérance – est le seul gage de joie ?

 

 

Et si l'envers de la nuit n'était pas le jour ? Mais le grand sourire des yeux intrigués – et ouverts au mystère des couleurs...

 

 

Quand le questionnement prosaïque – si bêtement utilitariste – cédera-t-il donc la place à l'interrogation métaphysique ? Et quand l'Absolu – et l'essentiel – remplaceront-ils les nécessités contingentes et le superflu dérisoire dans les conversations usuelles et la vie quotidienne des hommes ?

Ah ! Que j'ai hâte... et que je paierais cher – tout l'or du monde – pour assister à de pareilles transformations... Mais pour l'heure, nous devons malheureusement nous contenter des mêmes bavardages, des mêmes anecdotes stupides et sans intérêt, des mêmes paroles sans épaisseur et des mêmes plaintes alimentés par les mêmes joutes grises (et incessantes) des lèvres et des poings sur l'horizon. Bref, rien – absolument rien – de nouveau sous le soleil de la terre...

 

 

Ecris – et vis – simplement pour la joie. Pour la joie d'être (et pour la joie de l'être, bien sûr...). Jamais pour les éventuelles leçons que ton cœur pourrait encore avoir envie d'offrir aux hommes. Ni pour entendre quelques louanges improbables à l'égard de ta sagacité et de ton impatiente sagesse que ton âme pourrait encore avoir envie de dénicher dans les yeux du monde...

Apprécie – et célèbre donc (en toi et pour toi-même – autant que pour le ciel et le silence) la liberté du penseur, la solitude du poète et l'heureuse fortune du marcheur – du passant sensible – indifférent à l'indifférence et à l'insensibilité des hommes...

 

 

Pour que l'Amour, fine pointe de l'intelligence, ne s'affaisse – et ne disparaisse de ce monde, l'homme ne doit enterrer la pensée – et l'interrogation profonde (et épaisse) sous l'autel des émotions. Ni assécher la sensibilité intuitive au profit d'une pensée froide et rationnelle profondément aveugle et réductrice. L'avènement progressif de la lumière dans l'esprit et le cœur est à ce prix. Sans sensibilité ni émotions, il ne peut réellement y avoir d'intelligence. Et sans intelligence, l'Amour ne peut éclore...

 

 

Le gris limpide du ciel immense sur les collines – et l'horizon noir – offre aux yeux l'un des plus beaux spectacles de la terre. Le cœur s'en réjouit. Et le regard contemple en silence...

 

 

En ville, les trottoirs et les vitrines surchargés, les yeux fermés et indifférents et le balai incessant des pas pressés. Et à la campagne, les détonations – et la présence abjecte – des chasseurs, les pétarades des motos (tout terrain) traversant les collines et le ronronnement bruyant des tracteurs. Mais où donc faudrait-il aller pour être (un peu) tranquille ? Où pourrait-on se réfugier ? Nulle part en ce monde, bien sûr... Notre seul abri est – et sera toujours – le silence du cœur, l'innocence de l'âme et la clarté du regard...

 

 

Ah ! Que me sont doux le chant des oiseaux et de la rivière et la caresse du vent dans les feuillages. Ah ! Que j'aime la solitude et le silence des collines... Il n'y a pour moi, en ce monde, de plus hautes réjouissances...

 

 

Inutile d'entraîner son âme à l'exercice des jours. Plus judicieux serait de la familiariser à la joie spontanée de l'instant. Et de lui en offrir la clé : l'innocence...

 

 

Que l'esprit et le cœur, à chaque instant, s'émancipent des heures, des souvenirs et des élans vers l'après. Et l'âme sera guérie de l'incertitude. Et de ses angoisses...

 

 

A cœur vaillant, dit-on, rien d'impossible. Mais qui sait qu'au cœur innocent seront épargnées toutes les batailles – et s'offrira la joie... ?

 

 

La permanente célébration de la vitesse et de l'innovation révèle le profond irrespect des hommes à l'égard des rythmes lents et des cycles récurrents de la terre. Comme si, en ce monde, s'affrontaient l'esprit – et ses désirs insensés de nouveauté et d'immédiateté – et la matière – et ses patientes constructions.

Il ne s'agit pas, ici, de dénoncer l'un et de se faire l'aveugle partisan de l'autre. Pas davantage que de se faire le chantre de l'immobilité et des traditions terrestres et le contempteur de l'évolution et du progrès du monde. Il s'agit plutôt de pointer les excès et les dimensions fortement délétères de la modernité en marche qui piétine la nature même de la terre – et fait preuve, très souvent, d'un profond mépris à l'égard de la matière et de l'organique au risque de les exterminer – et de les voir, en particulier dans cette folle période de révolution technologique, se transformer profondément et/ou disparaître définitivement...

Nul ne peut nier que les êtres, et en particulier les hommes*, ont longtemps souffert des lenteurs, des inerties et des « imperfections » organiques et matérielles, mais, pour autant, il serait idiot – et condamnable – de les éliminer (ou même de s'en défaire de façon si systématique et magistrale...). La raison principale tient à la double identité des êtres et des hommes, savant mélange d'esprit et de matière. Si la modernité venait à détruire leur dimension matérielle et organique, à la réduire presque à néant ou à la transformer radicalement (et sans même que l'esprit et la dimension spirituelle – si peu présente et si peu active aujourd'hui comme depuis l'origine du monde – puissent l'orienter avec intelligence, la pondérer et en corriger les excès et les abus), c'est la nature même des êtres, des hommes et du monde qui serait corrompue. Et c'est l'ensemble du peuple de la terre qui en pâtirait d'une substantielle façon...

* plus conscients de leurs déboires...

 

 

En cette tranquille après-midi hivernale, nous avons croisé (nous avons eu l'infortune de croiser...) une horde de chasseurs affairés à leur sanguinaire et abjecte occupation : une battue aux sangliers. Hommes en nombre – et en gilet orange – et meute hurlante de chiens ! Ahhhhhhhhh !!!!!! Comme je hais les chasseurs ! L'une des plus sombres et tristes engeances de l'humanité (avec, bien sûr, quelques autres...), porteuse des aspects les plus sordides de l'archaïsme et des traditions...

Mais dans cette rage et cette désolation qui m'envahissent dès que j'ai le malheur d'apercevoir l'ombre répugnante (et même lointaine) d'un fusil, une chose pourtant me réjouit (me réjouit au plus haut point) : dans leur infâme bêtise, ils croient tuer des animaux alors qu'en réalité ils ne font, sans doute, qu'ôter la vie à d'anciens chasseurs (et, en particulier, à d'anciens chasseurs humains). Et cette idée me fait jubiler (une jubilation certes un peu infantile et vindicative)... Comme une pauvre et dérisoire compensation à la colère impuissante qui me traverse à chaque fois que j'ai la malchance de croiser ces odieuses troupes de viandards armés, ignares et affamés...

 

 

En ce début de 21ème siècle, le mode de vie, l'environnement, l'habitat et les comportements humains demeurent en bien des contrées de ce monde – et jusque dans nos terres modernes et prospères – et en particulier dans les campagnes reculées – profondément moyenâgeux malgré la standardisation des désirs (et de la consommation) et l'invasion massive (un peu partout) des nouvelles technologies. Comme si les hommes appartenaient encore aux temps les plus indécrottablement traditionnels, primitifs, archaïques et ancestraux... Bref, des bêtes à peine sorties de leur caverne...

 

 

Conflits et alliances, voilà, bien sûr, ce qui régit les relations en ce monde. Relations entre les êtres et entre les formes. Et j'attends avec impatience le jour où l'innocence adviendra. L'Amour et l'unité alors les remplaceront... Et la paix régnera partout. Dans tous les échanges – tous les rapports et les liens – entre les différents éléments de l'Existant...

En attendant, que pouvons-nous faire sinon nous armer de patience... en contemplant, navrés et impuissants, les tristes spectacles de la terre. Et les affreuses – et toujours plus monstrueuses – exactions des hommes...

 

 

Ah ! Que j'aime être – et vivre – loin du monde. Loin des hommes et de leurs misérables et stupides activités. De leurs folles et bruyantes gesticulations d'exploiteurs ignorants et instinctuels soumis au règne de la bêtise, du psychisme et des représentations étroites et mensongères. Dans la quiétude silencieuse de l'âme et du cœur, que le monde aime tant à venir déranger...