Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Des taches dans la lumière, nées peut-être des ombres mêmes du soleil et de la joie. Des vibrations dans le silence, à peine entendues – noyées peut-être dans le rythme (presque incongru) des pas. Des traits infimes – quasiment invisibles – jetés contre l'horizon, la frontière mensongère de l'infini. Et des instants dérobés à l'éternité, immobile et sereine. Le monde, après tout, n'est peut-être que cela...

Et j'ai vu les hommes disparaître sur les odieux chemins du crépuscule. Entraînés par leurs pas mécaniques vers la mort. Une larme toujours intacte sous les paupières. Enferrés dans leur nuit d'épouvante. Epaisse. Inextricable... Tristes – si tristes – de quitter la terre sans avoir aperçu (ni, bien sûr, découvert) les prémices de l'aurore, offerte pourtant à chaque instant à leurs yeux insensibles...

Que fait donc la fleur pour être heureuse qui t'est (encore) inaccessible ? Être – et devenir – en silence dans la grâce imparfaite des jours...

  

 

Lovés contre la paroi utérine du monde, le silence et la joie des danseurs, vivant à en perdre souffle...

 

 

Des taches dans la lumière, nées peut-être des ombres mêmes du soleil et de la joie. Des vibrations dans le silence, à peine entendues – noyées peut-être dans le rythme (presque incongru) des pas. Des traits infimes – quasiment invisibles – jetés contre l'horizon, la frontière mensongère de l'infini. Et des instants dérobés à l'éternité, immobile et sereine. Le monde, après tout, n'est peut-être que cela...

 

 

Et j'ai vu les hommes disparaître sur les odieux chemins du crépuscule. Entraînés par leurs pas mécaniques vers la mort. Une larme toujours intacte sous les paupières. Enferrés dans leur nuit d'épouvante. Epaisse. Inextricable... Tristes – si tristes – de quitter la terre sans avoir aperçu (ni, bien sûr, découvert) les prémices de l'aurore, offerte pourtant à chaque instant à leurs yeux insensibles...

 

 

Que fait donc la fleur pour être heureuse qui t'est (encore) inaccessible ? Être – et devenir – en silence dans la grâce imparfaite des jours...

 

 

Que font donc les hommes – et les bêtes – sinon regarder le défilé triste des jours – et attendre la mort... sans pouvoir (encore) vivre un seul instant d'éternité qui les guérirait pourtant de leur maussade contemplation et de leur longue – et inutile – attente...

 

 

La naïve – et angélique – passion des hommes pour les enfers... Et dire que le paradis est si proche... Il suffirait de quitter le chemin des pensées (et les promesses et l'espoir qu'elles suscitent...) – et d'effacer le complexe de l'esprit pour une candeur (une innocence) simple – et indéfiniment renouvelée – pour que les portes puissent s'ouvrir. Et s'y engouffrer – et investir l'éden – serait alors un jeu d'enfant. A la portée du premier innocent venu...

 

 

L'oubli et l'effacement. Alors que le premier rend l'esprit triste et fâcheux, le second le rend léger, libre et heureux. Et alors que l'un naît d'une incapacité, l'autre voit le jour d'une sorte d'agile maturité qui offre les plus grandes possibilités...

 

 

Les hommes passent l'essentiel de leur existence à attendre. Et à espérer. A souhaiter voir arriver à leur fenêtre l'espoir de l'horizon...

 

 

Plus le temps passe – et la compréhension s'affine – moins les hommes nous semblent être des hommes(1). Et moins nous-mêmes, nous nous sentons humains(2)...

(1) Des animaux humains peut-être...

(2) Mais plutôt, dans un (très modeste) au-delà de l'homme, comme un regard conscient soumis à des individualités consternantes (la sienne comme celles du monde)...

 

 

Ah ! Que nous sommes tristes (et si navrés) parfois d'être un homme – et de sentir (encore) en nous cette vile appartenance au monde... Tous ces élans nous semblent si absurdes et insensés. Si irrespectueux et dévastateurs que nous parvenons à peine à nous en faire le témoin. Quant à y participer, nous nous en sentons, de toute évidence, de moins en moins capables...

 

 

Et cette œuvre bancale et fragile – massive et inaudible – pourquoi continuer à nous y livrer – et à l'offrir au cœur insensible du monde ? Nous l'ignorons. Une seule certitude peut-être : un élan mystérieux – et apparemment inépuisable – nous y contraint...

 

 

N'en finit-on donc jamais avec soi ? Et comment pourrions-nous nous en débarrasser (et avoir même la folle idée de nous en défaire...) puisque n'est-ce pas cela même que nous sommes...

 

 

Les hommes sont-ils réellement disposés à servir ce/ceux qui les entoure(nt) et à lui/leur offrir (autant qu'il leur est possible) la joie et le bien-être qu'il(s) réclame(nt) ? Ou sont-ils trop occupés à satisfaire leurs propres besoins – et à essayer de résoudre (ou d'apaiser) leurs propres tourments ?

Serait-ce donc la tête et le cœur trop lourdement penchés sur eux-mêmes la plus grande entrave à l'Amour* ?

* A sa venue comme à son plein rayonnement sur terre...

 

 

Marcher tout le jour – à chaque instant du jour – sur les chemins inconnus de l'âme et du monde, y aurait-il sur cette terre de plus belle – et appréciable – activité ? Et de plus merveilleux – et utile – emploi ? Avec le vol – et le chant – des oiseaux et du cœur pour seule compagnie. Et pour uniques collaborateurs en ces lieux de délicieuse besogne...

 

 

Il n'y a que dans l'innocence – dans l'innocence toujours fraîche du regard et des jours – que la parole arrive toujours neuve – naturelle et spontanée – malgré l'inévitable récurrence des heures et des chemins...

 

 

Les velléités acquiesçantes des hommes dont la silhouette et l'âme vouées – et rivées même* – depuis toujours au refus, inaugurent les timides avant-pas de l'ouverture à la conscience et à l'infini...

* Quasiment vissées...

 

 

Exténué – et dépité – par cette vie inconsciente et aveugle, trop délibérément légère et frivole, vouée (toute entière) à la ruse et au mensonge – et se livrant inlassablement aux plaintes et aux réclamations... Quelque chose en nous se hérisse – et se rétracte – incapable de souffrir cet odieux et permanent spectacle (d'en être le témoin et moins encore, bien sûr, l'acteur)... Nous qui rêvons (depuis toujours) d'un monde d'Amour et de silence, nous voilà contraint de fréquenter, presque à chaque instant du jour, cet immense bureau des plaintes et des réclamations à ciel ouvert. Et d'assister, impuissant et écœuré, aux gesticulations et aux vociférations des êtres et des hommes qui passent leur vie (leur vie entière) à jouer des coudes et à se bousculer pour resquiller quelques places et se faire entendre dans l'interminable file d'attente...

 

 

Tel un marcheur parmi les ombres, j'avance, à petits pas solitaires, vers la lumière...

 

 

La solitude est – et sera à jamais – notre seule signature. Lourde et misérable dans la misère de ce monde d'abord... Puis, légère et radieuse dans l'enchantement né de la joie d'être seul...

 

 

Serions-nous donc si las – et si fatigué – pour ne plus pouvoir ainsi souffrir – et supporter – toutes les expressions du silence ? Sa présence en nous serait-elle encore insuffisante ? Où diable est donc passée notre capacité d'accueil ?

 

 

La lassitude et la saturation ne naissent des événements. Mais de notre folle volonté d'achèvement... De la course insensée des pas née de l'inépuisable élan du cœur – si avide de voir l'horizon arriver qu'il nous oblige à une fuite en avant perpétuelle...

Il en est également ainsi du désarroi. Aucune circonstance n'en est responsable. Seules nos attentes – et nos exigences – en sont la cause...

 

 

Et des nuages – et des passants – que pourrions-nous dire... Le ciel sait déjà tout... Et même du silence de la terre... Voilà pourquoi il faut nous en remettre à la beauté (silencieuse) des fleurs...

 

 

Il n'y aura peut-être – il n'y aura sans doute – de plus fabuleux jour qu'aujourd'hui... Comment l'esprit peut-il donc, à ce point, l'ignorer...

 

 

Enfin nous voyons... Mais la main indélicate a déjà tout effacé. Ne restent que le regard – et la larme rédemptrice. Qui, bien sûr, ne pourront (jamais) sauver le monde. Peut-être simplement en faire naître un nouveau... Voilà notre seule espérance...

 

 

La parole (poétique) se déverse parfois en flux puissants. Comme un jaillissement – un débordement – le signe même de la vie foisonnante et intarissable. Et d'autres fois, elle s'écoule en silence. Et en petites taches simples et lumineuses...

Le cœur – et la main – du poète n'ont le choix de la parole – ni de sa nature ni de son débit. Giclées fraîches ou brûlantes. Coulées légères ou envahissantes. Nées tantôt des encombrements (résiduels) de l'âme tantôt du vierge infini...

 

 

La poésie est, en définitive, l'expression façonnée par la contemplation sensible de toutes les autres expressions du silence. Créée, sans doute, pour rejoindre – et révéler – l'origine... Oui, sans doute, est-ce, parmi tous ces bruits, sa plus haute vertu. Et sa plus digne besogne...

 

 

La prémonition du courage enjoint aux poings de se serrer. De se lever et de se livrer à toutes les batailles. Alors que celle de l'innocence invite à regarder, hébété (mais à peine surpris), les mains et les cœurs ensanglantés. Et à les panser jusqu'à la dernière goutte de sang...

 

 

La naissance n'est peut-être (après tout) que le début de l'agonie. Ainsi pensent sans doute les hommes. Mais elle est plutôt (et plus sûrement encore...), pourrait-on dire, la poursuite (sans cesse recommencée) de notre interminable continuité...

 

 

Les mots évoquent davantage qu'ils n'invoquent... Le cœur saisit davantage qu'il n'accueille... Voilà sans doute les raisons pour lesquelles le monde et le langage sont si tristes. Et si démunis face à l'impuissance de leurs désirs...

 

 

Que l'on crie – ou que l'on murmure – dans le silence, qui, en définitive, nous entendra ? Ne serait-il pas préférable – et plus sage – de s'asseoir dans l'hébétude et patienter jusqu'à ce que le silence nous saisisse – et nous fasse comprendre notre nature profondément silencieuse...

 

 

De la grande joie, que reste-t-il aujourd'hui ? Un souvenir béat – ravageur et puissant – peut-être... qu'il conviendrait sagement (bien sagement) d'oublier pour repartir à neuf, et avec une grande innocence – et une plus sûre virginité – afin de l'accueillir – et sans la moindre exigence – quand à nouveau elle se présentera à notre âme humble – désireuse de la recevoir mais si peu avide de sa présence...

 

 

Que la flamme se tienne haut dans les yeux humbles – et le front baissé sur la terre. Alors l'âme, enfin digne et honnête – franche – pourra accueillir la lumière...

 

 

L'archipel du silence, connaissez-vous en ce monde de plus belles terres ? Oui, peut-être... parmi celles qui savent honorer la fragilité des fleurs...

 

 

Et si le rien avait raison – avait toujours raison – contre tous les gestes et toutes les paroles. Et si le rien avait raison – avait toujours raison – même contre la beauté et le silence du monde et du ciel... Et le cri d'effroi des hommes n'y changera rien... Alors que pourrais-tu faire, poète, pour y inviter...

 

 

Le vertige sombre de la pesanteur. N'est-ce donc pas un piège – et une franche rigolade – pour l'âme si légère...

 

 

[Hommage à Maurice Regnaut]

Marche donc, homme ! Continue donc de marcher... Mais tu pourras bien crier, geindre ou gesticuler sur les chemins – et pousser même la folie jusqu'à l'écriture, ne sais-tu donc pas qu'il te faudra, où que tu ailles, affronter le ciel couchant... Et revenir le front bas et la foulée modeste... encore et encore... par delà tous les trépas...

 

 

Et qu'est-ce donc ce bruit que font les hommes ? Ah ! Oui ! Bien sûr ! Comment ai-je pu oublier la fureur bruyante des pelles entassant le sable des édifices...

 

 

Rien, en ce monde, n'est plus avouable que la beauté des fleurs... Et plus pardonnable que leur innocence...

 

 

Et si le monde, en réalité, nous était interdit... Et refusés ses plaisirs et ses futilités. Comme ses abjections et ses bassesses... Et qu'il nous serait simplement autorisé d'en goûter la beauté et le silence...

 

 

Et si après la découverte de l'infini, du silence et de l'éternité – et les premiers pas vers l'Amour, l'individualité, en réalité, s'invitait pour se coucher de tout son long sur le monde et notre vie... Après tant de foulées fébriles et désespérées pour s'en défaire, quel désopilant – et étrange – chemin, n'est-ce pas ?

Serait-ce là le signe des exigences de son intégration ? L'élan presque saugrenu – mais inévitable – pour (enfin) réunir l'Absolu et le relatif – qu'ils fondent à tout jamais l'un dans l'autre – et permettre ainsi à la manifestation de rejoindre la source – et le cimetière – de toutes les origines et de tous les enfantements ?

La conversion du cœur et du regard ne serait-elle alors que la pleine intégration des individualités du monde à la présence ?

 

 

Les hommes avancent et courent comme s'ils pédalaient sans discontinuer – et sans jamais s'arrêter – craignant peut-être (craignant sans doute...) de tomber et de voir s'effondrer leur monture. Comme s'ils appréhendaient l'arrêt (hormis le temps nécessaire au repos) comme un risque. Sans y déceler une occasion – et un temps – salutaires de distanciation pour s'interroger sur leur marche, l'allure et l'orientation de leurs pas, l'itinéraire emprunté, les chemins et les paysages traversés, les visages accompagnateurs, la destination et les horizons désirables ou accessibles – et éventuellement les remettre en cause et les rectifier (si cela s'avérait nécessaire...)... Comme si leurs œillères et le cocher fou de l'esprit apeuré jamais ne les autorisaient à faire halte, à regarder sur les côtés, à emprunter un autre chemin ou à changer de trajectoire... Comme s'ils avaient la profonde et stupide croyance que l'existence se limitait à marcher... à poser un pied devant l'autre (sans jamais s'arrêter) en n'importe quel lieu – et en traversant n'importe quelle contrée – pourvu que leur foulée leur donne le sentiment d'avancer et de progresser (et qu'importe alors l'itinéraire et la destination...)... Et sans voir – ni comprendre, bien sûr... – qu’aucun pas ne pourra jamais conduire à ce qu'espèrent leurs foulées... Comme si cette attitude humaine si commune révélait avec évidence les instincts de l'homme vissés (avec force) aux lois de la terre (et de l'énergie) incapable encore de relever la tête pour se laisser mener par les instances de la conscience...

 

 

Une présence, des gestes et des actes qui ne s'encombrent d'inutiles bavardages mais qui savent faire émerger (lorsque cela s'avère nécessaire...) une parole juste et aimante, voilà seulement ce dont nous avons besoin, nous autres, êtres et hommes...

 

 

Vivre dans un monde où il n'y a que le corps et l'esprit comme s'il n'y avait ni esprit ni corps – excepté, bien sûr, lorsque ces derniers se manifestent avec insistance pour réclamer écoute, attention et Amour –, voilà, je crois, le défi actuel offert à notre âme...

 

 

En marchant dans le ciel couchant sur une route de campagne déserte (au retour de notre promenade), j'ai soudain entendu un bruit derrière moi. Je me suis retourné et n'ai vu qu'une poignée de feuilles mortes, balayées par le vent, avancer dans ma direction. Et moi qui croyais que c'était mon âme – un peu fatiguée – qui me suivait en geignant – et en traînant les pieds... Et malgré mon amour des arbres (et des feuilles mortes), j'ai été, je dois bien l'avouer, un peu déçu... Mais peut-être, après tout, était-elle là, présente, à m'escorter parmi les feuilles – aussi démunie, triste et fidèle que ses sœurs...

 

 

L'âme de l'eau si nomade. Entre terre et ciel toujours. Flaque, rivière, océan, rosée, pluie et nuage. Allant par tous les creux du monde et selon les appels du climat et des saisons...

 

 

A marcher si vite – et à tant écrire – avec le cœur parfois en désir, abriterais-tu encore quelques rêves secrets ?

 

 

Tant de voix virulentes en ce monde pour qu'une seule, innocente, puisse éclore peut-être...

 

 

[La femme, l'homme et le poète]

Les yeux – le visage et le corps – séducteurs des femmes parées de leurs atours, juchées parfois sur leurs étroits talons. La silhouette – et l'allure – fières et guerrières des hommes au buste et aux bras taillés pour la conquête. Et le sourire idiot – et le regard et l'âme si innocents – du poète, né pour un autre monde...

 

 

Et comment le poète pourrait-il habiller sa parole sinon en la mêlant à la voix silencieuse de l'infini pour frapper à la porte (étroite) du monde muet – et analphabète – à force de craintes et de labeur. Et sourd à force de coups et de fatigue...

 

 

Et j'entends partout la voix du poète dans les chants de la terre. La mélodie du vent, des arbres et des rivières. Et jusque dans leurs plaintes. Et leur silence...

Un monde de poésie – et de chants poétiques – où les hommes ont (pourtant) réduit le langage à la réclame, aux notices, aux modes d'emploi et à l'idéologie...

 

 

Si le jour n'offre tout son or – et une once supplémentaire de soleil – ou si je suis incapable de les recevoir, mon âme désespère – et pleure – sous son abominable couvercle de plomb...

 

 

La route comme une longue saignée grise dans les paysages. Comme une vilaine cicatrice sur la peau du monde. Dénaturant – et fragilisant – la vie – et la terre – si profondément naturelles et sauvages...

 

 

Lorsque les appétits se sont éteints – autant que la faim des séductions et des (ré)jouissances – et que les petites compensations ont perdu leur attrait –, être un homme en ce monde est d'une infinie tristesse... Rien – sinon l'être et la présence du Divin en nous – ne saurait nous consoler...

Ah ! Divine et indicible – magistrale – solitude partagée. Et pourtant impartageable. Diabolique – presque incongrue – tant on est seul et nombreux à la fois à la vivre...

Que l'on vive seul ou entouré (et même accompagné), la solitude est à peine croyable sur cette terre... Et si l'âme est sensible – et a perdu tout esprit d'attirance, de conquête et de mendicité –, le cœur et le corps doivent se contenter de l'indifférence – et de l'indigente affection – de ce monde...

Passant parmi les passants que Dieu seul peut combler...

 

 

Ah ! Qu'il est seul le poète... Aussi seul que les astres et les grands arbres... Aussi seul que l'être et le vieux sage assis sous leurs ombres silencieuses...

 

 

La fleur et la lune. Organes essentiels de la terre. Et instances merveilleuses du monde. Un regard sensible pour les contempler. Et les aimer. Rien d'autre – absolument rien d'autre – n'est nécessaire...

 

 

Seules la fleur, l'écriture et la joie sauvent le poète – et l'âme sensible – du désespoir. De cette incompréhension d'être au monde parmi tant d'âmes noires – si noires – recluses derrière leurs masques et leurs grimaces. Inaccessibles. Si inaccessibles. Et si insensibles au monde, à la joie, à l'écriture et au poète comme à la fragile beauté des fleurs...

 

 

L'humilité de l'âme dissout l'orgueil naturel du cœur – et la posture crispée et conquérante de l'esprit (née de sa peur...) toujours soucieux d'afficher sa puissance, son habileté à la confrontation et à la lutte et sa farouche capacité à se défendre contre ce qu'il considère (et a toujours considéré) comme l'hostilité (apparemment inévitable) du monde et la pugnace adversité de ses créatures...

 

 

Qu'y a-t-il donc derrière les silhouettes prometteuses, le sourire affable des visages et les paroles flatteuses ? De l'ombre – encore et toujours de l'ombre... Rien que de l'ombre cachée derrière cette apparente lumière – si lisse et si fausse. Plus éloignée encore de la vraie (lumière) que le sombre du peuple – du peuple infime – qui s'interroge sur l'obscur et la clarté du monde sans craindre d'exposer aux visages ses vraies couleurs...

 

 

Y a-t-il plus déchirants appels que ceux du silence – appels, bien sûr, que nous n'entendons pas... ?

 

 

Il n'y a d'ombre plus juste – et plus insolite – que celle du clown, figure du rire et de la misère dans ce monde triste et loufoque. Incongru à force de sourires, de masques et de mensonges – et où la joie semble si feinte qu'elle en devient presque inaccessible – et où la gaieté, plus abordable, l'a remplacée...

 

 

Un regard – un plein regard – dans un monde d'âmes décharnées. Et exsangues – si exsangues à force de voir leur sang sucé par tant de viles – et misérables – créatures. Si tristes d'être cantonnées à leur geôle et de sentir par la haute lucarne entrouverte le vent – le grand vent – de la liberté. Et de deviner, à sa fraîcheur, l'immense territoire dont elles sont privées...

 

 

La fleur est plus libre que l'homme. Et plus belle et plus innocente aussi. Elle vit son destin dans l'abnégation et l'oubli d'elle-même. Voilà pourquoi elle est si heureuse. Contrairement à l'homme qui n'en a que l'air...

 

 

Lorsque le sourire cache la misère, celle-ci s'étend – et se renforce – insidieusement... N'y a-t-il pas de pire mensonge que celui qui nous oblige à nous trahir ?

Nulle joie ne peut éclater sur un visage si traître qui en coloriant le cœur d'une teinte mensongère nie sa vérité. Et niant sa vérité piétine ses élans – ses timides mais opiniâtres élans – vers la lumière...

 

 

Devant la beauté des fleurs, que les mots sont vains... Et que nos bavardages nous éloignent du silence... Faudrait-il donc s'habiller de pétales pour toucher l'innocence – et vivre dans la proximité du plus grand infini ?

 

 

A perdre haleine, nous courrons alors que la fleur se repose de son destin... Être – et vivre – sans désir ni ambition, serait-ce donc là son secret*...

* L'un de ses secrets...

 

 

La fleur, ouverte – toujours ouverte – à l'aurore. Resplendissant au soleil pendant tout le jour. Modeste et apaisée au crépuscule. Et légèrement assoupie. Heureuse – simplement heureuse – d'avoir vécu – et offert au monde sa présence, sa beauté et son parfum. Et aux âmes délicates et attentives – et aux êtres sages (et peut-être un peu fous allez savoir...) le courage et la grâce de son existence exemplaire...

 

 

Je n'ai jamais eu, je crois, de plus délicieuses amies que les fleurs. Les fleurs sauvages des champs... Et j'ai pour elles, comme pour l'herbe des fossés et des plaines à l'abandon, les arbres anonymes des forêts et les milliards de feuilles mortes à leurs pieds, une infinie tendresse. Et une profonde gratitude. Tous m'offrent – et me laissent puiser en eux – le courage d'aller aussi fragile et innocent que possible vers le destin éphémère qui nous est promis...

 

 

La tension – le souffle peut-être – en nous qui nous pousse. Et nous écarte. Et qui nous éloigne peut-être (et qui nous éloigne sans doute...) de ce que nous cherchons avec le plus d'insistance... De quel mystère est donc né cet élan qui nous mène sur toutes les routes (et par monts et par vaux) à la recherche de ce qui est déjà là – et qui a toujours été là – sans jamais pouvoir nous y conduire ? Cette force serait-elle à l'origine (en partie à l'origine) de notre enfantement et du destin prometteur – mais tragique – du monde ? Et pourrions-nous seulement espérer nous en défaire ? Je crains que cela soit impossible tant elle semble impliquée – et intriquée – dans la merveilleuse – et terrifiante – malédiction du vivant* – d'être vivant...

* Et, plus largement, de l'Existant...

 

 

Un monde de marchands et de guerriers où les vitrines et les arènes engorgent les cités. Où pourrait donc bien vivre le poète ? Et où pourrait-il installer son modeste atelier sinon dans la proximité des arbres et des nuages...

 

 

L'homme est un serial killer par mégarde, irrespect et inattention. Bien davantage par ignorance que par intention. Ce qui n'en fait pas moins de lui le plus grand tueur de tous les temps...

 

 

Des âmes apeurées, avides et intéressées (vaguement intéressées), voilà ce que nous rencontrons en ce monde... Simplement des âmes qui nous croisent avec méfiance (ou indifférence) et qui s'emparent – avec plus ou moins de ruse et de célérité – de ce que nous avons de plus intéressant à offrir avant de reprendre leur route au plus vite, aussitôt leur forfait commis...

 

 

La marche – et la découverte – lentes sur les chemins de l'âme et du monde. Des activités et un rythme si peu répandus – et presque incongrus – en cette ère de vitesse et de zapping distractif*... Et pourtant... Et pourtant...

* de zapping sensationnaliste et distractif...

 

 

Tel un ressort à l'implacable mécanique, chaque être – et chaque chose – de ce monde retrouve (a vite fait de retrouver) sa nature – ses élans et son rythme spécifiques – après que quelque importune main ou circonstance l'en ait (pour je-ne-sais-quelles obscures raisons...) privé(e) – ou éloigné(e)... Nul n'échappe ainsi aux caractéristiques et au destin de sa forme, à ses apprentissages et à ses conditionnements...

 

 

Un fait. Une circonstance. Une note. Une pensée. Une intuition. Une nouvelle note. Un silence. Un regard. Une émotion. Une sensibilité. Et, à nouveau, une note. Comme si l'âme – et le cœur – si sensibles et poreux au monde emplissaient l'esprit. Et comme si ce mouvement – ce remplissage (involontaire) enjoignait aussitôt à l'esprit d'agiter la main – et de saisir le carnet et le crayon – pour s'en défaire. Et éviter ainsi la surcharge – et l'encombrement – à la fois de l'esprit, de l'âme et du cœur... pour laisser (encore et encore) les vagues du monde nous pénétrer jusqu'au silence...

 

 

L'oiseau et la fleur nous apprennent à jamais nous croire – ni à nous installer – en terrain conquis. A ne jamais nous asseoir avec assurance (et un air de fausse assurance) en un lieu (quel qu'il soit). Et à ne jamais avoir la prétention d'en être les maîtres ou les propriétaires...

La fleur et l'oiseau nous enseignent la grande humilité et la profonde beauté de la fragilité, de l'éphémère et de l'incertitude – si nécessaires pour s'ouvrir à l'innocence et à l'Amour – et s'en faire les dignes (et loyaux) représentants parmi les êtres – et les hommes – de ce monde.

L'oiseau et la fleur nous apprennent à ne pas nous comporter comme des dictateurs et des occupants dominateurs, sûrs de leur autorité et de leurs bons droits... mais comme des êtres humbles et fragiles soumis aux aléas des circonstances (si souvent changeantes) et profondément attentifs, vivants, confiants et joyeux.

Et c'est là une grande (et admirable) leçon de sagesse qu'ils nous offrent... et qu'il nous appartient de comprendre – et de vivre – malgré nos craintes (éventuelles) et notre si évidente vulnérabilité...

 

 

Tenir en son cœur cette secrète humilité... Voilà qui fera de nous des hommes heureux. Et ouverts – véritablement ouverts – à toute rencontre...

 

 

Malgré sa faim insatiable – ses débuts prometteurs, ses élans enthousiastes et ses petites satisfactions –, notre besoin avide de rencontres ne trouvera – ne finira par trouver – que le désarroi et la solitude. Le désarroi et la solitude nécessaires pour se rencontrer. Ainsi Dieu nous immerge d'abord dans le monde avant de nous en éloigner pour se (re)trouver. Et rejoindre l'être. Et pour, un jour peut-être, regagner la terre des êtres...

 

 

Alors que le monde – et les hommes – crient haut et fort, le sage se tient – et sait qu'il convient de se tenir (et de s'en tenir) – au plus bas et au plus faible. Car il a (profondément) compris que seule cette posture peut faire naître l'innocence – et pourra ouvrir les portes de l'Amour afin de s'abandonner à sa puissance éminemment nécessaire et consolatrice...

 

 

La chair clouée au monde sera délivrée de sa potence lorsque le cœur saura s'y unir... Le cœur et le monde – le monde et le cœur – retrouvant leur moitié oubliée et indispensable... L'esprit alors se libérera du corps. Et ce jour-là, les étoiles brilleront plus fort – et plus claires – dans la nuit. Et le lendemain, l'aube pourra enfin voir le jour – et naître au monde... Mais que d'hommes et d'étoiles mourront (encore et encore) avant que n'advienne leur grande aurore...

 

 

Les hommes (toujours) plus soucieux de l'éclat de l'or (et de ses promesses de bonheur...) que des giclées brunes et rouges sur l'asphalte et le sol noir et marécageux de la terre – si souvent nécessaires pour s'en emparer – et le voir briller entre ses mains...

Ah ! Quelle grâce – et quelle réjouissance – ils nous offriraient s'ils savaient – s'ils pouvaient – coudre leurs yeux et leur cœur à la chair du monde...

 

 

Et si les étoiles – et l'espoir des horizons – dans le cœur des hommes pouvaient s'éteindre – ou sommeiller pendant quelque temps – pour qu'arrive – et s'offre (enfin) la lumière... Mais que faudrait-il donc faire sinon attendre (sans trop d'impatience) que se manifeste l'heureux présage...

 

 

Le monde évince, enfouit et détourne (presque) toujours les questionnements métaphysiques et les interrogations fondamentales de l'homme. Ou, au mieux, il les réduit à des questions (prosaïques) d'organisation et de fonctionnement. Et les enjeux et les problèmes de l'homme deviennent alors insidieusement les problèmes et les enjeux du monde... Et les enjeux et les problèmes du monde deviennent, de façon tout aussi insidieuse, les problèmes et les enjeux de l'homme... excluant ainsi définitivement (ou, du moins, durablement) de la vie de chaque homme les questions philosophiques et existentielles les plus essentielles et, par conséquent, toute possibilité de voir se résoudre (ou se régler) les difficultés du monde...

 

 

L'officialité d'un statut, d'une activité ou d'une fonction (etc etc.) alimente – et renforce – la représentation identitaire. L'image que l'on a de soi – et celle que le monde pose sur nous... Contrairement aux fonctions, aux activités et aux statuts officieux qui diluent, amoindrissent et/ou complexifient cette image (fausse, bien sûr)... Et qui se montrent toujours plus fidèles à la complexité du réel en offrant un plus juste (car plus vaste et plus vague) aperçu de notre (profonde) identité tout en exposant le dérisoire de notre image et l'incapacité (quasi totale) des représentations à nous définir... L'officieux défie donc les apparences – les transperce et les transcende – autant qu'il nie le simplisme et l'immobilité de notre réalité (apparente)... Et en cela, il sera toujours plus vrai que l'officialité pour tenter de nous cerner – et de définir ce que nous sommes...

 

 

La vie est rude et fort éprouvante pour le corps. Nous ne le savons que trop bien, n'est-ce pas... Et qui peut ignorer que cette existence finira mal ? Mais qu'en est-il de l'esprit et du cœur ? Eux aussi sont – et seront toujours – mis à rude épreuve au cours de l'existence. Qui peut le nier ? Mais qu'adviendrait-il si l'un et l'autre savaient être à l'écoute de l'âme – et se faire réceptifs à ses secrets ? Pourraient-ils alors devenir libres et pleinement heureux au delà des souffrances et de la mort (et des cycles incessants des renaissances) ? Oui, peut-être s'ils savent (et se montrent disposés à) se laisser guider par l'Amour et le regard – et s'ils sont prêts à s'aventurer sur la voie de l'innocence et de la vérité... Alors peut-être... lorsqu'ils auront délaissé (et abandonné) ce qu'ils doivent délaisser (et abandonner), lorsqu'ils auront compris ce qu'ils doivent comprendre et qu'ils auront été pleinement intégrés au regard et à l'Amour, peut-être alors leur sera-t-il offert de connaître les jeux et les joies de l'infini et de l'éternité et les exigences et les responsabilités (immenses) de la conscience... Mais qui peut véritablement le savoir sans avoir emprunté, lui même, ce rude – et inévitable – chemin...

 

 

Au dos du monde, une béance qu'il nous faut explorer – et apprivoiser – pour découvrir notre vrai visage. Ainsi seulement peut naître l'Amour...

 

 

Quel souffle anime donc le cœur – et la main – du poète ? Est-ce donc le même que celui qui enjoint au couteau du boucher d'égorger – et de découper – les bêtes à l'abattoir ? Et s'il n'était que son autre face – la part la moins sombre du même visage...

 

 

La nuit n'est plus sournoise que le jour. Et sans doute est-elle moins vaste et moins profonde... Et c'est néanmoins vers elle que se penchent les hommes – nés pourtant de la rencontre des étoiles...

 

 

De la poussière sur le tapis. Voilà sans doute la seule œuvre que nous enfanterons – et léguerons au monde... Quelques étoiles grises portées par la main de quelques hommes parmi un vaste et sombre tas, abandonné à l'oubli – et à la furie des vents. Et bientôt éparpillé au sein du grand mystère...

 

 

Nous mourrons, bien sûr, comme nous sommes nés. Irrésolus... Enfantés et effacés par le même mystère (le nôtre, bien évidemment...). Quelle amère – et merveilleuse – ironie lorsque l'on comprend le sens – et le jeu – de cette divine énigme...

 

 

Le souffle – et les vents – du monde nous poussent vers des errances auxquelles seuls échappent la fleur, l'arbre et le rocher. Si libres – et si légers – sur leur assise...

 

 

Et si les chemins n'étaient que des détours – et des péripéties nécessaires – à l'enracinement. A la découverte du lieu insécable qui nous unit au ciel – et à ses contrées infinies. Afin de pouvoir libérer la foulée – et la rendre plus joyeuse et célébrante. Ravie toujours des jeux et des danses. Des élans, des enlisements et des errances. Détachée du tragique et de la quête (vaine) de la liberté...

 

 

Et si les fleurs n'étaient que les yeux infimes du ciel infini... Plus aptes à la beauté et à l'innocence – à la grâce et à la sagesse que le regard des hommes embrumé – toujours embrumé – dans l'épaisse fumée des songes...

 

 

Ecrire pour soi ? Bien entendu ! Comment pourrions-nous écrire pour un Autre... Comme si le ciel pouvait s'adresser à la terre dépeuplée...

 

 

Se défaire de ses peurs*. Serait-ce là notre plus prioritaire besogne (et le plus improbable tour de force que nous pourrions accomplir...), pour s'ouvrir, comme la fleur, à l'inconnu, à l'infini et au mystère ? Pour aimer les vents qui fouettent notre visage – qui font naître nos élans et poussent nos pas vers les pentes et les chemins afin de marcher pour la simple joie d'aller – et de vivre pour la simple joie de se prêter aux jeux du monde ? Que pourrions-nous faire – et espérer – d'autre que de nous défaire de nos peurs* pour vivre comme la fleur...

* De ses peurs, de ses croyances et de ses espoirs...

 

 

En observant l'humanité – et le genre humain – leurs activités et leurs engagements, leurs rêves et leurs ambitions, leurs postures et leurs comportements (depuis leurs premiers pas), on est naturellement amené à penser que les hommes sans descendance font non seulement acte de civisme et de salubrité publique mais offrent au monde (lorsque ce don est pleinement conscient et consenti...) un profond geste d'Amour et de sagesse...

 

 

Le monde, la vie, les êtres, les choses, les pensées, les émotions, les événements et les circonstances – toutes ces (incroyables) expressions du silence – pour quelles raisons se manifestent-ils ? Qui peut – franchement – qui peut savoir ? Ne sont-ils que de simples instances provisoires nées des souffles divins (et de la conscience) et de leurs danses folles avec l'énergie – entretenues, propagées et renouvelées par leurs propres élans ? Ne sont-ils que de simples mouvements temporaires orchestrés de façon totalement impersonnelle malgré le sentiment des individualités à les diriger... ? Qui peut – franchement – qui peut savoir ? Ce que l'on ne peut ignorer en revanche, c’est que nul ne peut y échapper... et qu'il nous faut – et faudra toujours – composer avec eux. Inlassablement. Indéfiniment. Et éternellement aussi sans doute... Et ce que l'on ne peut ignorer, c'est qu'il nous est impossible de les éliminer et de les faire disparaître. Pas davantage qu'il est en notre pouvoir de les éloigner ou de nous en éloigner... Aussi pour vivre avec eux (en leur inévitable présence) avec intelligence (et en bonne intelligence...), il nous faut encore et toujours – et comme à l'accoutumée – les accueillir et les aimer avec le cœur uni – le cœur pleinement uni à ce qu'ils sont autant qu'à ce qu'ils expriment et manifestent – et avec le regard lointain et distant – avec un regard totalement impersonnel (lui aussi) – absolument non concerné par leur évolution et le déroulement de leur histoire... Comme si, en définitive, nous devions (comme toujours) nous faire les plus parfaits représentants (possibles) de l'Amour et de l'intelligence... Bref, en un mot, être avec le cœur uni au monde et le regard détaché du monde...

 

 

Etrangers au monde ? Et comment pourrions-nous ne pas l'être sans avoir encore noué notre cœur à ses malheurs... Pensons-nous vraiment qu'il nous soit possible d'éviter ses souffles et ses élans dévastateurs ? Pensons-nous vraiment qu'il nous soit possible de nous en débarrasser ?

S'unir – être Un – nous sauvera – et nous épargnera des vaines alliances et des défections inévitables. Et de la défaite assurée des ententes et des collisions. Il n'y a d'autre voie pour être au monde. Et se familiariser avec notre nature profondément terrestre (et énergétique). L'autre part – celle du ciel et de la conscience – alors deviendra libre des jeux sanglants et des danses joyeuses et envoûtantes... Ainsi – et n'en déplaise aux hommes – doit-on être – et marcher sur la terre...

 

 

Le plus souvent, les poètes crient leurs malheurs. Et leur incompréhension. Et, parfois, la férocité et l'absurdité (apparente) de ce monde. Plus rarement, ils confient leurs élans – et leurs sursauts désespérés pour tenter de s'extraire de leurs ornières et de leurs enlisements. Et plus exceptionnellement encore, ils savent jeter, dans leurs dérisoires taches d'encre, la joie, la lumière et le silence. Pour quelles raisons ? Sans doute parce que les poètes sont des hommes (presque) comme les autres... Malgré leur sensibilité – et parfois leur clairvoyance –, peu, en définitive, accèdent – savent accéder – à l'abandon et à l'effacement nécessaires...

 

 

Moi qui aspirais autrefois à haranguer les foules et à extirper les assoupissements et le sommeil du monde, voilà aujourd'hui que je ne m'adresse plus qu'aux fleurs, aux arbres, aux rochers et aux nuages. Et avec le ciel et le silence, il faut bien l'avouer, je n'ai trouvé, sur cette terre, de plus attentifs visages à ma parole...