– De l'être et du monde –

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Et j'ai bu à la source du silence. Et mes mots se sont apaisés... Et est apparue la joie dans mes cris – et mes gestes – désespérés...

Et la nuit – plus sombre que les ombres – s'est extirpée malgré la nuit qui dure encore...

Et si l'audace – et le courage – n'était de vivre. Ni même de rester vivant... Mais de s'avancer, tremblant, devant la vérité...

Et j'ai vu la lumière, plus vive que le plus grand soleil... Et j'ai vu la tristesse lui résister – ineffaçable peut-être... Et l'âme grise, presque couchée sous son poids, implorer le grand effacement – freinant de toutes ses forces devant l'immense abîme...

 

 

Une mésange sous la pluie drue – et le vent froid de l'hiver. Comment le cœur pourrait-il ne pas être chaviré...

 

 

Et si la poésie était comme un ciel aux doigts d'or – incapables de percer les nuages où crient – et se morfondent – les hommes...

 

 

Nous n'aurons donc à jamais pour apprendre à vivre – à comprendre et à aimer – qu'un seul essai... interminable...

 

 

Je n'aime les poètes. Je n'aime que ceux qui cherchent, de leurs doigts empruntés, l'innocence dans leur fouillis. Et je n'aime ceux qui disent l'avoir trouvée. Je n'aime que ceux qui hésitent encore...

 

 

Combien y a-t-il de poètes parmi les hommes ? Et combien d'innocents parmi les poètes ? Aussi pourquoi voulez-vous que nous fréquentions le monde...

 

 

A petits pas dans le jour. Et le soleil se lève déjà. Et le soleil bientôt disparaît. A petits pas dans la brume des jours...

 

 

[L'être, l'homme et le monde]

L'être, l'homme et le monde. Vivre l'être en soi – et le sentir et le voir en l'homme et dans le monde. En laissant l'homme et le monde libres de vivre en son sein, dans sa proximité ou son absence. Voilà peut-être, à présent, le défi...

 

 

On peut avoir confiance – une confiance totale – en la vie. En sa profonde justesse. Et en la pertinence absolue des circonstances. Et il est même nécessaire de la lui accorder pour vivre sans tourment (sans trop de tourments). Mais on peut beaucoup plus rarement offrir sa confiance aux êtres – et aux hommes – qui n'en sont que les instruments. Les outils instinctuels et mécaniques dévoués (presque entièrement) à leur(s) propre(s) mouvement(s), aveugles à leur environnement et aux formes alentour et inconscients, le plus souvent, des enjeux dans lesquels ils se trouvent impliqués...

 

 

Les jours et les paysages de la terre sous toutes les couleurs. Voilà ce qui nous fera aimer leur palette. Et tous leurs visages. Et les voir depuis le ciel innocent nous offrira toujours, bien sûr, le meilleur point de vue mais aussi – et surtout – la plus belle lumière...

 

 

Accueillir chaque instant du jour, chaque circonstance (même infime – presque invisible...) et chaque visage – accueillir chaque parole – celle du monde comme celle du poète – avec attention, profondeur et sensibilité. Avec cet esprit nu et curieux si nécessaire à la rencontre. Il n'y a d'autre façon d'être vivant. Ni de sentir partout le sacré de l'existence...

 

 

Et dans le bruissement sourd des saisons, soudain, le silence...

 

 

Et j'ai bu à la source du silence. Et mes mots se sont apaisés... Et est apparue la joie dans mes cris – et mes gestes – désespérés...

Et la nuit – plus sombre que les ombres – s'est extirpée malgré la nuit qui dure encore...

 

 

Et si l'audace – et le courage – n'était de vivre. Ni même de rester vivant... Mais de s'avancer, tremblant, devant la vérité...

 

 

Et si du silence intarissable cessait de couler la parole... Et s'il n'était plus nécessaire de dépeindre la noirceur de la terre... ni de désirer une autre couleur pour le monde – et le cœur des hommes... Et si nos lèvres n'aspiraient plus qu'à embrasser le silence...

Et si l'oubli était notre fortune pour renaître neuf à chaque renouveau... Et si l'innocence, à chaque instant, nous pressait d'y consentir... pourrait-on accéder au lieu où tout s'efface ? Pourrait-on vivre dans l'oubli du monde, des hommes et des heures – et jusqu'aux noms gravés sur les stèles de pierre – et jusqu'au nom gravé sur notre propre chair ?

Et si le miracle, à chaque instant, avait lieu... pourrait-on jamais se souvenir – et dire le monde, les hommes et les heures toujours neufs et nouveaux ?

 

 

Ce que vous êtes ne nous regarde pas. Pas davantage que ce que nous sommes. Allons donc dans l'ignorance de chacun... Et arpentons ainsi chaque chemin jusqu'à l'ultime point de ralliement. Jusqu'à ce que notre visage se confonde avec tous les visages. Jusqu'à ce que nous ne rencontrions partout que notre seul visage...

 

 

Et si la jouissance n'était qu'une joie masquée – trop naïve encore pour quitter les objets de notre désir – et s'afficher au bras de n'importe quel visage...

 

 

Et si à force de visages – de trop de visages – et de pas mécaniques, le monde – la vie – le monde nous ôtaient le plus précieux... Et si le désert – et l'immobilité dans le désert – étaient le lieu (le seul lieu) de la rencontre. L'antichambre du paradis...

 

 

Tout oublier. Tout effacer. Pour renaître, encore et encore, à chaque instant... Et se faire plus vivant qu'à l'instant précédent... Et bien plus vivant qu'autrefois lorsque nous marchions – ne pouvions même faire un pas – sans pouvoir nous dessaisir des lourdes charges du souvenir et de la pensée...

 

 

Et j'ai vu la lumière, plus vive que le plus grand soleil... Et j'ai vu la tristesse lui résister – ineffaçable peut-être... Et l'âme grise, presque couchée sous son poids, implorer le grand effacement – freinant de toutes ses forces devant l'immense abîme...

 

 

Les hommes semblent passablement heureux. Sans doute parce qu'ils affectionnent particulièrement la ronronnante immobilité de leur existence (vécue dans la superficialité des représentations...) – et pourvu qu'elle leur soit confortable... et/ou parce qu'ils se contentent (dans tous les sens du terme) de se lancer d'infimes (et dérisoires) défis, en général, aisément accessibles et réalisables...

Mon inaltérable tristesse pourrait-elle alors s'expliquer (en partie) par mon irrépressible – et inépuisable – besoin de ressentir la vie dense, intense et profondément exaltante – et de ne jamais m'en éloigner... Et par le fait de n'avoir, en réalité, jamais été confronté* qu'à un seul défi (mais de taille – sans doute le plus grand qui soit...) : vivre l'être et la joie dans leurs profondeurs indéracinables...

* confronté de façon permanente...

Et l'on comprendra donc aisément, au vu des difficultés de cette très périlleuse et ambitieuse entreprise, que la tristesse m'envahisse lorsque mon âme – son immaturité – et les circonstances parfois dévastatrices m'en privent, m'en détournent ou m'en éloignent...

 

 

Aucune histoire personnelle (quelle qu'elle soit...) n'est vraiment – ni particulièrement – intéressante. Aussi grandiose ou insignifiante – aussi célèbre ou anonyme soit elle... Sans doute n'est-elle significative que pour celui qui la vit... Mais toutes, néanmoins, réclament écoute et attention – et méritent d'être entendues car n'est-ce pas de ces histoires – de chacune de ces histoires – que naît – que peut naître – le sentiment de l'impersonnel ?

 

 

Et si le regard était plus familier de la pierre que du visage. Mais pas moins proche, bien sûr...

 

 

Ces derniers temps, mon écriture se fait (presque) somnambulique. Comme si elle cherchait à s'extirper de son rêve – et à m'extraire de cette vie cauchemardesque... Mais malgré ses ambitions, je crois qu'elle nous y plonge plus profondément encore... Comme s'il était plus aisé de se laisser glisser dans l'automatisme et la mécanicité des jours et des pas que de se faire réel dans la réalité...

 

 

Rien ne pousse – rien ne peut pousser – sous ce qui est recouvert. Et pourtant, ce qui doit émerger – et grandir – empruntera toujours un autre chemin pour voir le jour... Comme si la nécessité était toujours plus forte – et puissante – que les obstacles... Pour quelles raisons ? Sans doute parce que la nécessité est menée (et guidée) par l'intelligence – la grande intelligence* – et qu'elle aspire à la liberté – à retrouver son état naturel de liberté... Et sans doute parce que les obstacles naissent, le plus souvent, de la peur et que la contrainte, par définition, les régit... Et qui peut nier que la peur et la contrainte sont, presque toujours, une offense à l'intelligence et à la liberté...

* Celle de la conscience...

 

 

Lorsqu'il arrive que la joie se fasse moins présente, l'écriture, comme autrefois, peut devenir à la fois expulsion – décharge de l'encombrement – et taille claire dans les fouillis de l'âme et les futaies denses de l'esprit et du cœur pour défricher un passage. Et offrir au pas – et à l'être – un chemin plus simple et lumineux...

 

 

Au cours de notre promenade en ce jour pluvieux de fin d'hiver, plusieurs colonies de grands oiseaux migrateurs (des grues cendrées peut-être...) sont passées, par vagues successives, au dessus de nos têtes. Fendant le vaste ciel, si haut dans l'azur. Et annonçant leur retour à grands cris. Et d'assister, émerveillé, à ce spectacle grandiose et émouvant*, quelques larmes ont coulé sur mes joues...

Le vivant infime dans l'immensité... Comment pourrait-on ne pas être bouleversé...

* Très émouvant...

 

 

Je n'aspire à rien. En particulier en matière d'écriture. Ni à être penseur ni à être poète. Mais la perspective sensible et spirituelle et la densité métaphysique sont si permanentes et si profondément inscrites en moi que l'écriture se transmute presque toujours en pensées – et en notes – vaguement poétiques...

Ainsi se construit – et s'est toujours édifiée – cette œuvre informe et hybride – ni vraiment philosophique ni vraiment poétique... Mais incontestablement sensible, métaphysique et spirituelle. A l'image, sans aucun doute, de ce que je suis – de ce qu'est l'homme – et de ce que nous sommes tous au fond – au delà de toute étiquette...

 

 

Quelques mots chaque jour que je dépose précautionneusement sur la page. Comme une maigre récolte – quelques poussières d'or – dans ma vie si misérable et indigente. Presque famélique...

 

 

L'humanité, en général, ne cherche guère la compagnie des hommes intelligents. Elle aime – et préfère – s'entourer de personnalités gentilles et calmes – sincèrement gentilles (autant que l'on puisse l'être...) et profondément calmes et apaisantes... Pour quelles raisons ? Sans doute parce que la gentillesse et la quiétude ne sont pas si fréquentes (bien que l'intelligence ne le soit pas non plus...) – et sans doute aussi, plus sûrement, parce qu'elles sont les reflets humains de l'Amour et de la paix du Divin. Et que l'on y accède par la plus haute intelligence qui ne se montre ni forcément brillante et impressionnante – mais qui n'est jamais froide, insensible et prétentieuse comme peut l'être, si souvent, celle des hommes intelligents...

 

 

La franche camaraderie et la joyeuse convivialité – si communes dans les groupes et les regroupements humains, je ne les ai jamais vécues avec mes congénères. Sans doute ai-je toujours été une figure trop solitaire pour m'y prêter – et m'en accommoder... Mais je les ai souvent goûtées avec les bêtes, les arbres, les nuages et les rochers. Bref, avec mes frères naturels... Avec les merveilleux représentants de ma communauté (naturelle)...

 

 

Celui qui refuse de participer à la vaste comédie humaine et à sa longue liste de pantalonnades et de mascarades* (et qui, de fait, n'y participe pas) ne peut se permettre (moins encore que quiconque...) de jouer avec lui-même. Il ne peut se mentir ni se permettre d'être son propre complice – le compère, en quelque sorte, de son auto-tricherie – ni s'engager indéfiniment dans une fuite en avant mensongère. Comme il ne peut s'autoriser à jouer avec la vérité – et à se cacher derrière une fausse représentation de lui-même...

* Mascarades posturales, comportementales et langagières...

Sans les compensations offertes par la vaste comédie humaine, les conséquences pour l'honnête solitaire seraient, on ne peut plus, fâcheuses et préjudiciables... L'honnête solitaire ne peut se dissimuler ni se trahir sans en payer, presque aussitôt, le prix : le sentiment d'une vie vaine (et gâchée) par malhonnêteté et un éloignement de soi qui confine au dégoût et à l’écœurement. Et qui peuvent mener, par manque de probité et amoindrissement de la lucidité, à l'anéantissement...

Bref, l'honnête solitaire n'a, par nature, d'autre choix que de se montrer honnête dans sa solitude en affrontant (ou en faisant face) aux circonstances et aux élans qui se manifestent et qui lui échoient sans jamais rogner sur son impératif devoir de lucidité – et en s'efforçant (autant que possible) dans un esprit d'abandon* de vivre – de sentir et d'accueillir – l'ensemble de ces mouvements avec profondeur et intensité... La joie (la joie qui s'est peut-être éloignée pour quelque temps...) ne saurait trouver d'autre chemin pour le pénétrer...

* Ce qui pourrait sembler paradoxal...

 

 

Ce dont nous avons besoin en cette vie : du souffle et du courage... Ensuite, lorsque l'on « accède » à l'être et à la vérité, l'existence devient plus aisée... Les circonstances peuvent, bien sûr, se montrer toujours âpres et difficiles... mais les événements sont vécus avec un cœur plus innocent – et plus proche de ce qui se manifeste (et parfois même uni à ce qui advient... ) – et avec un regard ouvert – et plus lointain – comme étranger au cours des choses...

 

 

Il convient, dans notre vie, de ne jamais permettre au tragique de triompher de l'Absolu. Il nous faut, au contraire, traverser le tragique – et en comprendre la triste apparence autant que la malheureuse origine pour que l'Absolu puisse supplanter – et effacer – nos angoisses (naturelles et compréhensibles) de créatures fragiles, dérisoires et éphémères...

 

 

L'Amour, toujours, a raison du poids obscur du monde. Cette phrase lue dans le beau recueil de Georges L. Hendel, « De la terre et de sang, de ciel et de feu » devrait nous accompagner à chaque instant. Et, en particulier, dans le plus noir – et le plus triste – des jours...

 

 

Et si le doux visage de l'innocence nous attendait derrière l'horizon... Et si son front était penché sur chacun de nos pas... faudrait-il alors attendre demain... plus tard – dans un siècle peut-être... ou dix mille ans allez savoir... – pour s'agenouiller devant lui. Et tendre la joue à son baiser réconfortant...

Et si l'eau – et ses ondes nées de notre cri – pouvaient seulement atteindre ses rivages – ou faudrait-il attendre que le silence les y dépose...

 

 

Sensible autant aux appels incessants de l'Absolu qu'à la misère et aux plaintes permanentes (quasi permanentes) des êtres de ce monde... Et cette sensibilité, il va sans dire, rend notre paix et notre joie fragiles – et extrêmement précaires – au quotidien...

 

 

Il est nécessaire de vivre – et de ressentir – de façon suffisamment profonde et permanente l'insignifiance, la précarité et l’évanescence de notre condition et de notre destin – et de percevoir, dans le même temps, le dérisoire (risible et tragique) de nos gesticulations et de nos vaines tentatives pour essayer de l'oublier, de s'en cacher ou de s'y soustraire pour abandonner les fausses promesses et les fausses solutions du monde et s'engager (s'engager réellement) dans une quête d'Absolu (et y percevoir la seule issue possible) afin d'amorcer un indispensable (et incontournable) cheminement intérieur perceptif et sensible*...

* Ce que d'aucuns appelleraient une voie spirituelle...

 

 

Es-tu ? Aimes-tu ? Non ? Alors à quoi donc es-tu occupé ? Qu'as-tu de si essentiel à faire pour ne pas être – et ne pas aimer ?

 

 

Chez les hommes, les représentations (mentales) sont, bien sûr, centrales. Nul ne peut ignorer qu'elles impulsent – et gouvernent – un très grand nombre d'actes, de comportements, de gestes et de paroles... Mais, en dépit de leur prépondérance et de leur intérêt – et des bénéfices qu'elles peuvent procurer..., elles ont le désavantage d'appréhender le réel à travers un filtre, et par conséquent, d'en priver l'accès direct, et peuvent aussi être très aisément influencées, manipulées et contrôlées. Ainsi est l'esprit (le psychisme). Et ainsi peut-on prendre le pouvoir sur lui...

Rien de tel ne pourrait se produire avec la conscience (inféodée, en quelque sorte, à la vérité*) – avec un esprit innocent – une perception vierge de toute idée et de toute image... Même si l'on essayait de l'influencer, de la duper, de jouer avec elle ou de la contrôler, on n'y parviendrait puisque l'esprit libre, vierge et ouvert a la capacité à demeurer vide (désencombré de toute idéation et de toute représentation) grâce au mécanisme permanent de l'accueil et de l'effacement – accueil des phénomènes et des mouvements présents dans l'instant et leur effacement presque instantané...

* et non, bien sûr, aux représentations de la vérité...

Mais pour autant, je ne saurais imaginer un esprit humain – fut-il vierge et sage (aussi proche de la conscience impersonnelle soit-il...) ne pas se voir partiellement (ou même infinitésimalement) influencé et conditionné dans la vie quotidienne (dans la vie dite de tous les jours) par ses apprentissages et ses bagages antérieurs – par les résidus représentatifs les plus enfouis et les plus tenaces – les plus indélébiles peut-être... offrant sans doute, l'essentiel du temps, des gestes et des paroles parfaitement libres et justes mais peut-être parfois (en particulier en cas d'inattention ou de circonstances douloureuses pour le psychisme) encore quelque peu teintés (ou biaisés) par certaines représentations d'ordre personnel... Ainsi, je crois, est l'esprit humain...

 

 

Cette fêlure (sombre) dans notre vie – et dans nos pas – que la voix étouffe pour paraître claire. Et que notre cœur, aidé par nos lèvres complices, recouvre d'éclats de rire... Comme si nous avions peur de nous y attarder – et d'y tomber en penchant nos yeux sur cette faille – tête et buste arc-boutés contre leur petit muret de pierres... Faille que notre oubli – et notre aveuglement – transformeront bientôt, de façon aussi prévisible que certaine, en gouffre dangereux et (encore plus) effrayant...

 

 

L'homme, malgré lui, cherche l'infini et le silence. Mais l'esprit, si peu familier de l'immobilité et de la grande liberté, les redoute, les fuit et les craint comme la peste. Voilà sans doute le dilemme de l'homme. Et l'origine de son écartèlement permanent...

 

 

Un instant, une existence, une éternité. A quelle aune veux-tu vivre – et mesurer ta vie ? Est-ce donc de ton hésitation que naissent tes empêchements* ?

* Tes empêchements à vivre...

 

 

Malgré tes ambitions et tes aspirations secrètes, demande-toi comment tu pourrais à la vie ajouter la joie si tu ne sais pas être...

 

 

Un visage – une vie – sans fantaisie. Mais exige-t-on de la goutte d'eau qu'elle soit fantasque – rocambolesque peut-être... N'y a-t-il donc que les hommes, trop familiers des marécages quotidiens, pour inventer des histoires – et bâtir des rêves surprenants ? La terre se soucie-t-elle d'être routinière...

 

 

Pourquoi honorer la lumière – et effacer l'ombre qui pèse de tout son poids sur le monde et notre existence ? Pourquoi ne pas les embrasser toutes les deux – et les chérir comme notre plus sûr visage ?

 

 

Nous pourrions vivre mille ans – dix mille ans – sur la terre, le cœur – et les yeux – resteraient clos si le souffle, né du ciel, n'investissait l'âme – et lui enjoignait de résoudre son mystère...

 

 

L'existence est, par nature, métaphysique. Comment les hommes, si occupés à leurs (si) prosaïques contingences, ont-ils pu l'oublier ? Comment peut-on vivre sans s'interroger sur ce mystère – et sans essayer de le résoudre pour y voir – y vivre et y être – plus clair ?

L'instinct animal serait-il encore trop présent – et prégnant – chez l'homme pour qu'il ne rêve que de rassasier sa faim et ses appétits de territoire ? Et cette consternation à le voir s'échiner avec maladresse (avec tant de maladresse) à l'aisance, au prestige et à l'abondance afin d'essayer de contenter ses espoirs de vie meilleure... Comment peut-il ignorer à ce point que la joie, la paix et l'Amour qu'il cherche, malgré lui, si obstinément jamais ne pourront naître de la terre et de ses malheureuses acquisitions...

 

 

Et si un saut infime dans l’œil ouvert séparait la joie du désespoir... Et si un instant – une éternité – une vie toute entière peut-être... – suffisait pour y consentir... La joie alors serait à portée de regard même pour les cœurs les plus tristes...

 

 

Et si, malgré toute la tristesse et la noirceur du monde, nous ne naissions que pour connaître la joie – et vivre parmi les vivants avec le cœur innocent... Et si c'était là le plus secret présent offert au corps et à la terre...

 

 

Un regard et un cœur, voilà qui est (bien) suffisant pour être – et pour aimer et comprendre... Un espace, un univers et des mouvements, et voilà de quoi être au monde – et de quoi contenter l'Amour et la compréhension... Aurions-nous besoin d'autre chose ? Vivre n'est-il pas déjà réuni (tout entier) dans ces quelques mots...

 

 

Et si la vie – et le monde – n'étaient qu'un rêve pour nos yeux malades... Et l'être, une étoile inexistante – un astre éteint et mythique... Un songe né de l'espoir d'une vie meilleure. Accessible qu'à la fin des temps... ou aujourd'hui peut-être, à la seconde même où l'instant nous effacera (et avec nous nos terribles et ténébreux désirs de lumière...)... Ou à la fin des mondes lorsque nous pourrons enfin émerger du long sommeil où nous aura plongés l'existence...

 

 

Les secrets d'un visage sont dans sa solitude et ses silences. Les plus sûrs – et les plus justes – reflets de l'âme...

 

 

Il faut laisser le monde – et ses mille vents contraires – caresser le cœur silencieux pour voir l'âme vibrer à ses élans et à ses tourbillons – et qu'elle puisse ainsi offrir à la main le privilège d'en témoigner...

 

 

L'homme, le monde, la terre, le vivant et l'Existant. Toujours entre l'horreur et le fabuleux. Entre l'abomination et le merveilleux. Entre le dérisoire et l'essentiel. Entre la malédiction et le miracle. Entre le tragique et la grâce. Entre le pathétique et le fou rire. Entre la joie et le désespoir... Quels autres sentiments pourrions-nous avoir en vivant – et en existant – et en nous voyant vivre et exister ? Et comment pourrions-nous ne pas nous balancer, à chaque instant, entre ces mille extrémités ? Et comment notre vie pourrait-elle ne pas être (tout à la fois) ce curieux et incroyable mélange ?

Y aurait-il donc trop de qualificatifs pour nous définir – pour définir l'homme, le monde, la terre, le vivant et l'Existant ? Un seul et même visage pourtant si complexe, si divers et si complet... Figure aux mille facettes faussement adverses et trompeuses réunies autant en chacun qu'en les réunissant toutes en tous (sans exception)...

Et quel curieux et incroyable sentiment de voir – et de sentir – le réel se mêler partout avec lui-même et chacune de ses parties (et jusqu'au plus infime élément)... se transformer sans cesse au contact permanent des autres. Et de sentir toute l'étrangeté du regard à l'égard de ce mouvant et monstrueux enchevêtrement...

 

 

l'homme sauvage, instinctuel et tribal succède l'homme social, supposé civilisé, vaguement intellectuel et accessoirement pétri d'orgueil et de prétention. Auquel succède l'homme métaphysique. Auquel succède l'homme spirituel qui perd progressivement son assurance, ses certitudes et de sa superbe... Auquel succède l'homme naturel, humble et conscient à la fois de son insignifiance(1) et de l'infini(2) qu'il porte en lui... Et après l'homme naturel ? Je l'ignore... Peut-être la conscience sans inclination identificatrice à la forme... Voilà sans doute l'évolution de l'homme la plus aisément repérable au cours de son existence (sur le plan individuel) mais aussi au fil des siècles (sur le plan collectif)...

(1) L'insignifiance de son individualité...

(2) L'infini de la conscience...

 

 

Aussi serein que la montagne inébranlable... Aussi humble que l'herbe des fossés... Et, au loin – et au dedans –, la terre et le ciel unis au regard et au pas. Et l'âme innocente plus libre – et plus joyeuse – que jamais...

 

 

Rien qu'une ombre parfois suffit à nous éveiller de nos songes... Et de ce passage furtif naît – peut naître – le grand déblaiement. Et au loin, là-bas, la lumière. La venue (encore) incertaine de l'aurore...

 

 

Aurions-nous perdu la raison – ou en manquerions-nous sérieusement – pour croire – et ne pas sentir (et vivre) le Divin en nous ? Et faut-il être encore trop animal – à mi-chemin entre Dieu et la bête – pour se résoudre à espérer ?

 

 

Au bord du ciel, j'ai vu les oiseaux s'envoler. Et quelques anges malicieux accrochés à leurs ailes...

 

 

La fin de l'aube ne sera, évidemment, pour demain. Mais dites-moi, quels yeux ont-ils déjà eu le privilège de la voir naître...

 

 

Et si nous n'avions qu'à attendre la fin de la pluie... La fin du jour... Et la fin de la nuit... Et si nous n'avions qu'à être là – infiniment présent – et accueillant – à l'égard de la violence et de l'ignorance – et de tout ce qui arrive sans que nul n'ait même conscience de son bref passage – de son bref séjour... Et si c'était cela avoir les yeux – et le cœur – sages...

 

 

Vivre avec un peu d'instinct ? Oui, pourquoi pas... Être – et vivre – sans se soucier de son destin, serait-ce donc cela être libre ? Non, peut-être pas... Que faudrait-il alors ? Fuir à grandes enjambées... ? Se cacher dans les nuages... ? Non, je ne le pense pas... Contempler – et aimer – les visages et les paysages – tous les paysages et tous les visages ? Oui, peut-être, après tout, est-ce cela vivre avec l'âme d'un sage...

 

 

Le paradis n'est pas différent de l'enfer. On y accède par la même porte mais avec les yeux découverts...

 

 

L'existence d'un homme se construit au gré des circonstances et des opportunités. Et son destin s'accomplit à la force des ambitions et en fonction des besoins du monde – et de ce qu'il représente pour lui*.

* A la fois ce que représente l'individu pour le monde et ce que le monde représente pour l'individu...

L'homme sage – et l'honnête solitaire –, eux, n'ont, pour ainsi dire, ni existence ni destin parce qu'ils n'abordent pas la vie selon cette perspective. Parce qu'ils n'ont d'ambition... Et parce qu'ils restent sourds aux opportunités, aux besoins (non essentiels) du monde et plus encore aux représentations excepté, bien sûr, lorsque les circonstances l'exigent...

 

 

L'éclatante solitude de l'homme, si coutumier des liens et des rapports sociaux indigents et superficiels et des marques d'attention et des gestes affectifs impulsés essentiellement par les nécessités circonstancielles et celles de leurs initiateurs – si peu concernés, en général, par l'existence et la réalité de l'Autre que nous en venons à oublier que cette solitude en est une – et que nul jamais ne pourra nous en extraire...

 

 

L'existence de l'homme est, le plus souvent, une vie de compensation où l'essentiel des gestes et des pas ne sert qu'à consoler de (et/ou à oublier) la tristesse métaphysique naturelle (et fort compréhensible) de notre condition...

 

 

Et si les sages et les grands hommes (et non les plus célèbres) n'étaient, en réalité, que d'infimes créatures. Aussi insignifiantes que les autres. Mais si ouvertes au mystère – si curieuses et si engagées dans sa résolution – qu'elles se seraient, à force de persévérance, laissées pénétrer par l'infini. Et que le grand silence, convaincu par leur ouverture, leur vacuité (née du déblaiement nécessaire) et leur maturité, aurait fini par éclairer...

 

 

De gloire et de fortune. Comme un rêve oblique. Opacifiant la vérité. Et égarant le pas vers elle...

 

 

Ah ! L'infini besoin d'Amour de l'homme... Qu'il ne connaîtra qu'avec l'effacement de ses appétits – après l'extinction de son ultime faim...

 

 

Il n'y a que l'Amour qui puisse panser la plaie béante de notre existence. Apaiser notre cri insistant. Notre cri permanent. Et satisfaire notre ambition secrète de découvrir – et de fréquenter – l'Absolu...

 

 

Dieu n'habite le ciel. Et n'a pas élu demeure dans les nuées. Du moins, pas comme le croient les hommes... Il n'est pas assis, sage, hilare ou triste, sur quelque trône invisible et nuageux... à rire ou à désespérer... Il est là, au plus proche de la terre. Au plus proche du regard. Au plus proche de la main et de l'âme. Il est au dedans de tout. Et partout alentour. Et aussi loin que possible de l'ombre de la terre – et de l'ombre du regard, de la main et de l'âme. Il est là, présent, infiniment sage et silencieux. Infiniment patient à veiller sur le monde. A œuvrer secrètement à sa venue sur terre, dans le regard, la main et l'âme. Offrant sa lumière – et son Amour – à toutes les ombres. Prêt à s'immiscer dans l'espace qu'elles laisseront vacant et libre... Oui, Dieu n'habite le ciel. Et n'a pas élu demeure dans les nuées...

 

 

Et si tous les visages du monde découvraient leurs liens – et leur appartenance, Dieu, les êtres et le monde deviendraient aussitôt le même visage. Immensément doux et clair. Aux lèvres silencieuses et au sourire généreux. Et les mains se serreraient sans doute les unes contre les autres – et s’aggloméreraient peut-être pour former une paume immense – ouverte, accueillante et secourable...

 

 

Et dans ce gâchis immense – et la célébration insensée de la fable et de la folie, que de merveilles, d'innocence et de merveilleux... Comme si le monde – son horreur et sa noirceur – ne pouvaient effacer la joie qui sourd entre ses intervalles... – cette joie libre – libérée des beautés et des atrocités du monde...

 

 

Et si la joie, la paix, l'intensité et l'exaltation de l'âme et la profondeur du cœur ne tenaient qu'à nous... Et ne se trouvaient qu'en nous... Et si nous pouvions tous y accéder... Que le monde alors serait beau ! Et que la vie alors serait douce...

Et je vois partout, dès à présent, les premiers signes de l'aurore. Et sa venue prochaine, éclatante et silencieuse, parmi nous...

Qu'un seul cœur puisse s'y livrer, et tous les cœurs seraient sauvés... Qu'une seule âme puisse y consentir, et toutes les âmes finiraient, un jour, par la rejoindre...

 

 

Nul ne peut tuer Dieu, la joie et le merveilleux. Ni les hommes, ni le monde, ni la terre. On peut simplement les oublier – et en être (provisoirement) privé...

 

 

Des astres lointains ? Peut-être pas... Au plus proche du désastre peut-être...

 

 

Et si, en réalité, nous n'avions que l'Amour à offrir... Une présence ouverte et accueillante – vierge et innocente... N'est-ce donc pas ce que réclament tous les visages ?

Et qu'est-ce donc que cet Amour – cette présence ? Et n'y a-t-il, en ce monde, de plus belle obole ? Comment pourraient rivaliser avec eux les plus grandes richesses, tout l'or du monde et les plus somptueux cadeaux ? Ils feraient sans doute pâle figure devant l'éclat souverain de celui qui sait offrir cet Amour – cette présence...

 

 

Du silence – rien que du silence – dans nos jours heureux. Et une marche sereine. Le visage et la foulée libres de la fureur folle des vents... Être, vie et pas sans la moindre écorchure. Sans la moindre velléité de désir. Sereins et silencieux. Innocents. Et presque invisibles. Presque inexistants malgré l'infini au dedans qui resplendit et s'émerveille...

 

 

– Qu'as-tu donc à offrir, petit poète – petit penseur ? Qu'offrent donc tes notes et ta parole ?

– Je l'ignore... Peut-être, comme la fleur et l'étoile, l'occasion de s'interroger...

– Et penses-tu ainsi répondre aux désirs du monde et des hommes ?

– Comment pourrais-je le savoir...

– Y portent-ils un quelconque intérêt ?

– Bien peu y penchent leurs yeux et leur âme... Mais j'ose espérer, comme la fleur et l'étoile peut-être, que l'homme et le monde sauront un jour faire éclore ce qu'ils ont de plus précieux... Ainsi seulement, je crois, l'avenir de l'homme, du monde, de la fleur et de l'étoile sera assuré... Et comme la fleur et l'étoile, nous y aurons modestement – très modestement – contribué...

 

 

La vie quotidienne n'enflamme ni ne sert la passion. En particulier, passé un certain âge..., à moins, bien sûr, d'être entièrement présent au Divin en soi... L'existence et le monde deviennent alors une danse extatique où le regard immobile et serein laisse l'âme et le cœur tournoyer avec fougue sur la piste des jours...

 

 

Comment pourrait-on définir ces notes ? De la philosophie poétique... Des élans maladroits vers le silence et l'infini... Des échos un peu gauches – et bien plus maladroits encore – de ce même silence et de ce même infini... D'honnêtes et de lucides consignes (autant qu'elles puissent l'être...) à l'intention de ce qui, en chacun, chemine vers l'Absolu... Des reflets de l'âme adressés à l'âme de tous les hommes... Franchement qui peut savoir ce que sont ces notes...

 

 

Et s'il y avait un visage – un vrai visage – sous tous nos masques, enfilés les uns sur les autres et revêtus pour nous protéger de tous les visages : le trésor commun impartagé connu seulement des sages...

 

 

Et dans le silence, soudain, quelques notes si douces. S'offrant au silence. Et le révélant... Comme un souffle divin caressant l'âme. Et l'ouvrant à sa nature – et autant à son origine qu'à sa destination. L'étoffe de l'être enfin défaite – l'être enfin mis à nu... Comme une grâce adressée au ciel innocent. Et au cœur suffisamment mûr pour l'entendre – et la recevoir...

 

 

Là-bas, sur le sol miné de pierres, une silhouette fragile et apeurée s'efface – et disparaît parmi les corps. Glissant au dedans de la terre. Et une main dans le ciel haut et profond soudain la tire vers lui pour soupeser l'innocence de l'âme nécessaire à l'envol...

 

 

Un visage contre la lune. Endormi. Serein, sans doute, parmi les étoiles. Tout entier à ses rêves, si proches des songes du jour. Et encore, bien sûr, incapable d'en percer les secrets...

 

 

Un oiseau infime sur sa branche scrute l'infini. Sans savoir que le ciel – le ciel tout entier – se tient partout au dedans. Son âme peut-être l'ignore mais son aile l'a deviné... Ses battements n'ont su trouver les frontières au dehors. Et le silence à présent l'appelle au dedans...

 

 

Les hommes – visages membrés – ombres dansantes – et gémissantes parfois – dans la nuit. Unis au même destin que le tragique enflamme et soumet à la fuite et aux ébats. Et l'on voit les hommes, à force de secousses et de tremblements, dilater leurs errances. Refuser l'évidence des liens et de l'intimité...

Ainsi joutes et accolades – rixes et étreintes – coups et caresses – proliféreront encore dans le silence jusqu'à ce que le cœur devienne (enfin) Amour et pure innocence...

 

 

Et si les hommes, une nouvelle fois, se trompaient sur leur destin... Et si c'était l'âme qui portait les corps et les visages. Et même le monde entier...

 

 

Et si la nuit n'était qu'un oubli du jour... Une ombre dans la mémoire défaillante... Un jeu espiègle – un peu étrange et un peu funeste – nécessaire pour le rejoindre...

 

 

Il n'y a que le vent pour destituer l'éternel de la pierre... Et caresser la longue chevelure des étoiles... Il n'y a que le vent pour bâtir – et destituer – les montagnes et les empires... Et effacer l'orgueil des édifices... Il n'y a que le vent en ce monde où les élans tentent de côtoyer le ciel...

Et à force de rafales peut-être oublierons-nous le monde... Et à force de rafales peut-être répondrons-nous (enfin) aux invitations de l'innocence... A moins, bien sûr, que les vents tournent... Et s'ils tournaient que pourrions-nous faire sinon tout recommencer à l'envers...

 

 

Et si parmi toutes les couleurs – et toutes les teintes – du monde – et parmi toutes ses formes parfois si complexes et saugrenues, il n'y avait, en réalité, que la lumière qui attestait leur existence. Et leur vérité. Il nous faudrait alors rejoindre la clarté. Et savoir habiter le regard clair... Sinon comment pourrions-nous voir – accueillir et aimer – le monde – ses mille formes et ses mille couleurs...

 

 

Le temps est céleste. Comme le sont la vie et le monde. Autrement tout serait recouvert de sombre et d'ignorance... Et malgré les silhouettes dansantes, la nuit serait sans fin...

 

 

Les vivants ne sont que des morts en sursis. Et malgré le tragique, je ne vois que des masques et des rires sur l'inquiétude. Comme si la nuit ne pouvait être traversée... Et la tragédie effacée par les pitreries désespérées... Et pourtant qui – quel visage – peut-il encore ignorer que derrière la nuit toujours se cachent le jour et la lumière...

 

 

Qui aime se souvenir des trous infimes et des béances des silhouettes, des failles de l'âme et des gouffres au fond desquels gisent les hommes ? Comment a-t-on pu oublier (avec tant d'aisance et d'inconscience) que les trous, les béances, les failles et les gouffres sont des fenêtres – des invitations à percer la matière sombre des corps et des pensées – et la matière sombre du monde et des espoirs ? Et qu'il conviendra toujours de les traverser pour retrouver notre nature originelle : l'infinie et lumineuse vacuité que cache, si bien, notre apparence...

 

 

Et si nous n'étions – et si nous n'étions tous – que des anges aux ailes coupées. Et privés d'envol... Et si nous étions tous tombés sur la terre par excès d'ignorance et de pesanteur... Et qu'il nous fallait à présent marcher – et vivre – parmi les vivants de ce monde et les aimer pour, un jour peut-être, parvenir à rejoindre le peuple innocent des anges et des étoiles...

 

 

Et si, en réalité, le ciel n'était brumeux que dans les yeux... Et si partout alentour, il n'était que transparence et lumière...

 

 

Et si, en réalité, l'âme (notre âme) – ses élans et ses errances – étaient collés sur notre visage. Aussi visibles que le nez au milieu de la figure. Et que chacun pouvait y déchiffrer notre vérité malgré le sourire gêné et pudique de nos lèvres – et la complicité de nos mains si enclines à la dissimuler...

 

 

L’œuvre artistique qui – plus que toute autre création et manifestation de l'Existant – saurait faire naître chez ceux qui la côtoient, la regardent, l'écoutent ou la lisent un regard vierge et innocent – quasi impersonnel – serait à jamais le plus grand chef-d’œuvre de tous les temps...

Pour créer une telle œuvre (en mesure de faire naître ce genre de prouesse...), il faudrait, bien sûr, un immense talent (et peut-être même du génie...) mais aussi – et surtout – une pure et totale innocence...

Et nous autres artistes, nous pourrions bien nous évertuer – et même nous acharner – à accomplir une telle œuvre, si le talent nous fait défaut – et que notre cœur et notre âme sont encore trop chargés de désirs et d'ambitions, nous échouerions lamentablement...

Mais est-il seulement possible de créer une œuvre si ambitieuse – et si triomphale ? Je ne connais (mais peut-être est-ce par manque de culture...) de précédent dans l'histoire du monde et de l'art... Certaines œuvres, il est vrai, s'en approchent ou parfois même l'effleurent... mais elles doivent sans doute se faire extrêmement rares... Et si ce genre d’œuvre existait, pourrait-elle seulement offrir à quelques-uns de ses auditeurs de vivre, ne serait-ce qu'un instant, la grâce de l'impersonnel... ? Rien n'est moins sûr si le cœur et l'âme ne savent se montrer réceptifs...

Quant à moi, pauvre scribouillard de l'infini, dont le talent manque presque autant que l'innocence..., je suis triste parfois de ne pouvoir réunir ces conditions – et de ne pouvoir même espérer qu'un jour puisse se réaliser cette possibilité...

Il est vraisemblable de penser qu'en ce monde, peu (très peu) d'hommes et d'artistes sont en mesure de réunir talent et innocence... Et je crains que seules l'étoile et la fleur – à l'instar de toutes les autres expressions du silence (de toutes les autres manifestations de l'Existant) en soient capables... A ce titre, elles sont, comme toutes les créations de la terre et du vivant, des œuvres d'art exceptionnelles bien que peu aient la capacité de le reconnaître... et moins encore, bien sûr, d'en témoigner, de les célébrer ou de s'en inspirer pour voir jaillir dans leur vie la beauté de l'impersonnel... Ces choses si banales sont pourtant, par nature, les plus grandes œuvres jamais créées car pleinement innocentes et naturellement nées de l'infini et du silence...

Voilà peut-être de quoi inciter les artistes – et les poètes – à se faire aussi humbles et désintéressés que la fleur et l'étoile – aussi purs et innocents que toutes les choses naturelles de ce monde...

Et pour ma part, malgré mon ambition (idiote et encore très fortement immature) à réaliser une œuvre de cette envergure, je ne suis pas même un philosophe poétique... A peine sans doute une sorte de vague métaphysicien amateur sensible au spirituel... Aussi comment pourrais-je avoir la prétention de pouvoir faire naître, un jour, un tel chef-d'œuvre...

 

 

Le silence du brin d'herbe. Et le silence du ciel. Imperturbables malgré nos questions sur l'innocence et la beauté...

Il nous a fallu de longues années pour comprendre le silence. La grâce et la justesse de sa réponse à toute forme d'interrogation....

Herbe et ciel – infime reflet de l'infini et infini miroir de l'infime – agissent toujours de concert. Et leur connivence nous invite à nous interroger... puis, à dépasser notre interrogation pour devenir (enfin) réceptifs à leur silence qui éclairera – et fera naître en nous la clarté et l'innocence nécessaires pour contempler, dans le plus grand silence, le monde et ses beautés...

 

 

Le désir de clarté est (encore) un empêchement. Un reflet résiduel de l'ombre...

 

 

Comme un funambule perché sur une balançoire posée sur un fil qui réalise de merveilleux sauts périlleux en soufflant vers le ciel des bulles d'air légères... si légères... – et sous les yeux ébahis de la foule en contrebas, émerveillée par ce défi à la pesanteur. Peut-être est-ce ainsi que nous devrions vivre... Et nous verrions aussitôt la terre (et le ciel silencieux et complice) applaudir à ce pied de nez lancé à la gravité du monde si lourd... si lourd...

 

 

Et si les visages – tous les visages – du monde n'étaient qu'une ronde (une ronde à la folle et bruyante allure) dans les mains sereines et silencieuses du Divin en soi...