Recueil / 2017 / L'intégration à la présence

A la fenêtre, le jour. Les ombres. Et le temps qui passe... Avec au dedans du regard, cette lumière inchangée...

Le jour se creuse. Et malgré la pluie, le chemin s'éclaire sur les visages endormis – et les âmes encore allongées dans la nuit. La lumière déjà – la lumière toujours – malgré les saisons qui n'en finissent jamais de nous défaire...

Les simples jours de l'homme. Jamais perdus. Jamais effacés malgré la démesure. Malgré la déraison...

 

 

Les simples jours de l'homme. Jamais perdus. Jamais effacés malgré la démesure. Malgré la déraison...

 

 

A la fenêtre, le jour. Les ombres. Et le temps qui passe... Avec au dedans du regard, cette lumière inchangée...

 

 

Le jour se creuse. Et malgré la pluie, le chemin s'éclaire sur les visages endormis – et les âmes encore allongées dans la nuit. La lumière déjà – la lumière toujours – malgré les saisons qui n'en finissent jamais de nous défaire...

 

 

Une attente encore. Un goût d'inachevé dans la bouche... Et le cri des lèvres muettes, inaudible bien sûr – qui attendent la lumière... Et l'espèrent, sans doute, plus encore... La devinant présente – toujours présente – à son odeur tenace malgré le gris des jours – et la persistance du noir...

 

 

Et sur l'horizon, le parcours du soleil. Et cette lumière encore au fond des yeux que nous n'avons su voir...

 

 

Être toujours. Encore plus simple qu'autrefois. Encore plus humble que l'herbe – le jour – et la vie défaite par l'inévitable. Et plus sagace que l’œil qui s'étire – et qui s'en va sur l'horizon mille fois parcouru...

 

 

L'absence de signe et la solitude sont la marque évidente – certaine – de la victoire du silence. La suprématie de la lumière sur le besoin – notre si maladif besoin – de côtoyer les silhouettes grises – noires parfois – de la terre. Et d'entendre leur voix frêle réclamer notre présence...

 

 

On n'échappe à l'éphémère. Mais en s'y jetant tout entier, éclot l'éternel. Et les eaux grises – ternes – s'illuminent. Et nos joues s'empourprent de honte. Si nous avions su... la solitude – et le silence – nous y auraient, sans doute, menés plus tôt...

 

 

L'inhabitable tient (tout entier) dans notre absence. Et c'est lui – et lui seul – qui rend le monde invivable. Et les hommes si peu fréquentables... Nous sommes les seuls responsables. Les autres – tous les autres – sont innocents...

 

 

Au bout de soi encore, l'ombre et la lumière. Leur affrontement farouche. Leur incessant combat. Leur résistance à la présence de l'autre... Et notre main – et nos lèvres – éventrées – déchirées toujours. Et plus haut, et plus loin encore, le regard – le soleil – qui réunit, panse et rafistole les plaies, les déchirures et les âmes soumises à l'éternel entre-deux...

 

 

Le silence – la beauté – partout chavirés par les siècles et la faim indigne des hommes qui déforme leur bouche en abîme – et où viennent se perdre toutes les volontés – et toutes les résistances à l'abomination...

 

 

Dire serait-il donc aussi vain que se taire ? Pourquoi alors ne pas succomber au silence...

 

 

D'une lucarne, un grand ciel apparaît... Et d'une bouche, assise dans le silence, toutes les vérités...

 

 

Ah ! Cette beauté – cette incroyable beauté – qui, à chaque instant, s'offre à l'innocence. A cette présence vierge – et libre du temps et de la mémoire. Et la joie insensée qu'elle fait naître malgré la rudesse – la dureté – des mains et des angles – malgré la fierté si vive sur le visage des hommes...

Se laisser ainsi bercer fidèlement – librement – sans crainte ni résistance – par les vents du jour – des années – des siècles. Libres – libérés – des courants et des flots. Laissant le destin – et les destins entremêlés – décider des lieux, des rencontres et des noms – des élans fragiles et incertains du corps et de l'esprit – des heurts et des effacements – qui les conduiront inéluctablement, à pas lents, au cours de leur fugace traversée du monde, vers l'anéantissement – le jour inespéré du départ – et le grand silence réparateur...

 

 

La lumière en soi, plus flamboyante que le jour. Comme l'écho d'un soleil plus grand encore...

 

 

La marche lente des ombres traversées par le silence – et la fulgurance de la lumière – pour éclairer l'apparence – et le plus obscur du dedans. Et les révéler au plein jour...

 

 

Qu'est-ce qu'un homme ? Qu'est-ce qu'être humain ? demandent le penseur et le philosophe. Comment faire éclater cette lumière silencieuse que presque tous ignorent ? demandent le poète et le sage.

Et les hommes, ignares – insensibles à toute requête – iront encore sans tête – et sans cœur – porter des coups et ensevelir leurs morts. Boire le vin nouveau et s'enivrer de songes et d'étoiles. Faire fructifier le fruit de leur labeur et de leurs aînés. Perpétuer la tradition des rêves et des ancêtres. Recouvrir le ciel – la promesse de lumière – de leurs chimères... Tapis encore si misérablement dans leur imbécillité animale...

 

 

Vivre sans pareil. Inégaux jusqu'au fond de l'âme. Entre songe et lumière. Entre espoir et terreur. Au plus près de l'herbe et de la roche. Têtes ensevelies déjà...

 

 

Comment pourrions-nous être, vivre – et survivre même – à tant d'absence...

Des sacs gorgés de denrées et de victuailles pour les festins – les agapes à venir. De l'or sous les matelas. Des espoirs plein les poches. Des filiations possibles. De l'envie. Des désirs. De l'ambition. Des rêves de fortune et de prospérité sans doute... Des armes et des stratégies à foison...

Et pas un seul espace de silence – pas un seul espace de lumière – pour s'interroger – faire face au mystère – découvrir le destin de l'homme et de la matière... Et infléchir l'avenir, sombre sans doute, de la terre et de son peuple. La connaissance – et la vérité – ignorées. Piétinées à chaque foulée. Enfouies sous la crasse, les instincts, la bêtise et la colère...

Que faudrait-il donc faire pour effacer tant d'absence – et la convertir en regard – en yeux clairs ? Aller sans doute au bout des songes. Jusqu'au fond de chaque rêve. Pour découvrir le noir, et en son cœur, cette présence – cette lumière qui brille encore...

 

 

Le dilemme, comme toujours, est en l'homme. En l'esprit obscur. Opaque et indécis. Partagé. Coupé de sa plénitude. Arraché au réel – et au panorama complet de l'existence et de l'Existant – du magma énergétique. Et dans le cœur fissuré. Lézardé et hésitant. Inconscient de sa nature, de son territoire – et de ce qu'il abrite derrière la peur, les désirs, les ambitions personnelles et la vengeance...

 

 

Soigner la carence – l'incomplétude – consiste à se défaire, à se dessaisir et à s'ouvrir. A devenir plein – entier – vide et libéré de soi pour retrouver – et revêtir enfin – son vrai visage. Présence, infini et silence – lumière aux mains d'or parmi les ombres – et la suie de la terre...

 

 

Ecrire serait-ce s'accompagner jusqu'au plus proche de la lumière... Serait-ce inviter le grand silence à la table des heures pour respirer l'infini et conduire chacune de nos foulées là où ne règne que l'éternité...

Ecrire serait-ce se faire la main humble, modeste, minuscule de Dieu. Une petite voix, vive et insistante, dans le cœur taiseux – et taciturne – et le brouhaha. Dans l'absence et la cacophonie infernales de ce monde...

 

 

Se détourner de soi ? Comment pourrions-nous refuser notre visage – et échapper à celui de Dieu (dé)posé sur nos épaules vacantes – et notre tête abandonnée...

 

 

On rêve de jour – et de lumière encore – encerclés par la nuit interminable. Eventrés – et désossés – nous rêverions encore... Voués pour toujours peut-être à l'impossibilité et aux recommencements...

 

 

Point de halte. Et point de souffrance. Une lumière toujours vive – et toujours joyeuse – écrite – inscrite sans doute – sur la peau même du malheur. Dans l'obscur des heures douloureuses. Et des jours discontinus – et sans fin. Un havre dégagé des rêves et des folles ambitions du temps...

 

 

Une fois. Rien qu'une fois. Mourir – et laisser les heures effacer les ombres et le devenir pour rejoindre le silence. Le grand silence qui nous attend...

 

 

Cœur minéral devenu vivant. Chair sensible aux fantômes, aux murmures des foules et aux rumeurs du monde. Tremblant face aux menaces, aux tressaillements des silhouettes et aux lames dissimulées derrière les visages. Assoiffé de lumière pourtant mais noyé – submergé – dans les larmes et le sang... Incomplet encore... Et si naïf toujours devant le roc et les pierres – devant tous les rocs et toutes les pierres de la terre...

 

 

Quelques instants pour vivre. Et pour comprendre... Mille fois peut-être recommencés. Approfondis et affinés sans doute... pour vivre, un jour – un instant – l'éternel de l'Amour. Et pouvoir aimer sans fin...

 

 

La faim des siècles sera peut-être – sera sans doute – interminable tant que nous n'aurons assisté au complet désastre – à la débâcle définitive – du monde, agrippé par les cœurs – et les mains – si avides. Tant que nous n'aurons compris l'absurde vanité de nos pas. Tant que la lumière n'aura été vue, indemne toujours, de la folie... et goûtés son feu et son silence. Et que sa sagesse n'aura fleuri sur nos visages hébétés – aujourd'hui encore si affamés et grimaçants...

 

 

La pluie drue sur les paysages. Et par la fenêtre s'envolent les oiseaux – et le visage de Dieu rayonnant. Dansant dans les gouttes et la lumière sombre de la fin du jour. Insoucieux de la couleur du ciel. Présents – et infiniment joyeux toujours – parmi le soleil et les orages...

Et le courage, magnifique, des bêtes sous l'averse. Le corps trempé et battu par le vent. Mais l'âme si innocente s'abandonnant au déluge. Accueillant tous les désastres du monde et du temps...

 

 

Il n'y a aucune raison de s'éreinter au travail de la lumière. C'est à elle d’œuvrer sur notre âme – et de la débarrasser de ses superflus pour qu'elles sache s'en faire le miroir – et le reflet...

 

 

A la fenêtre des jours, l'âme condamnée à l'attente. A la pluie, au soleil et au temps qui passe... Plus juste serait de rejoindre l'infime lucarne de l'instant où tout – et jusqu'au devenir – s'efface...

 

 

Et le silence encore sur nos lèvres muettes et dans nos yeux ahuris par tant de présence – par tant de beauté – par cette lumière qui avance – et creuse en nous son puits mystérieux et infréquenté – pour que s'écoule la source entre nos rives d'ignorance...

 

 

A l'ombre du temps fleurissent les plus beaux jours. Et les plus belles rencontres...

 

 

Les schémas mentaux et de routine éloignent toujours de l'essentiel. Et les résidus d'orgueil, d'ambitions et de fatuité écartent toujours du plus simple.

Et cette odieuse façon de refuser – et d'évincer – la réalité de notre mort et la finitude du monde (de notre monde)... et cette manière maladive – presque indéracinable – de s'agripper à notre individualité et de résister à l'incertitude – à l'inconnu et à la nudité (perceptive) sans repère aggravent plus encore notre séparation avec le plus simple et le plus essentiel...

Quand donc pourrons-nous réellement devenir innocents ? Et quand l'être nu pourra-t-il être pleinement habité ?

 

 

Une voix. Un bâton. Et le silence pour guider dans la nuit. Sortir des forêts sombres. Et rejoindre à l'orée de tous les songes, la lumière. Les délices de la transparence et la nudité.

Vivre l'espace sans même l'espoir d'une revivance. Vivre le jour, les pieds déjà posés dans la nuit prochaine. Vivre encore un peu parmi les fleurs – parmi les siens et tous ces visages encore inconnus. Vivre sans que n'advienne jamais demain. Se perdre encore un peu. S'abandonner définitivement avant l'heure du grand départ. Et être – et survivre peut-être à l'abandon...

Et embrasser le corps, la dépouille et le squelette à venir. La peur de disparaître. Et l’absence criante de tout – de tous – et de nos propres enlacements... Se résoudre à la survivance de la peur et de nos résistances, à l'espoir même de l'Amour et à la présence affreuse – et jubilatoire – de l'inconnu...

Oublier le gain et la perte – et la possibilité même du souvenir. Se réduire au souffle qui reste. Et au visage sans nom. A la bouche muette. Aux lèvres silencieuses et pardonnées. Au regard encore clair malgré les danses – si vives – sur l'horizon. A la présence – à la seule présence – en nous si mystérieuse. Être encore un peu – et peut-être pour toujours...

 

 

Heurter l'impossible le jour du naufrage... Et pourtant, les vents continueront de souffler. Et les tempêtes de lézarder les eaux. Et les navires, les barques et les silhouettes de rejoindre les rivages. Seul toujours au milieu de l'océan...

 

 

Notre défaut d'innocence et d'humilité renaît de toutes les furies – et de tous les coups de grâce portés à son socle – et à son mât de cocagne fièrement planté sur l'horizon à la vue de tous les passants... Et nous oblige au mensonge... à la déraison... à l'odieuse exposition d'un visage insuffisamment nu pour accueillir – et mériter – les balafres merveilleusement salvifiques de la vérité...

 

 

Abandonner. S'abandonner pour s'approcher au plus près – au plus proche – de la nudité. De l'être nu. Et voir – et accueillir – enfin la lumière et la vérité. Les vivre – et peut-être même les refléter... Devenir enfin rien – tout – ce que nous n'avons jamais cessé d'être malgré nos refus et notre ignorance...

 

 

Chanter la vie, la mort et la joie – chanter la lumière et le silence – n'est rien. Entends-tu, poète ? Vis-les d'abord passionnément. Intensément. Sens-les. Eprouve-les jusqu'aux tréfonds de ta moelle. Jusqu'à en perdre raison. Jusqu'au bout de tous les silences... Alors naîtront peut-être tes plus beaux – et tes plus justes – chants que tu porteras ni pour la gloire ni pour la fortune mais pour honorer et célébrer en soi – et autour de soi – le cœur le plus vivant...

 

 

Sur le visage de l'Autre, un dessin que nous ne savons voir. Les traits de la lumière que nous ignorons... Et sur notre figure, la même esquisse : l'ébauche de la même perfection...

 

 

Embrasse la terre. Le plus humble visage des chemins. Regarde par dessus ton épaule l'horizon – et l'illusion – arriver. Et se défaire dans tes yeux clairs. Et l'innocence – et la vérité – se coller à tes paupières et à tes pas neufs toujours aussi dédaigneux des chimères...

 

 

Combien de jours – combien de siècles – réclameras-tu pour retrouver – et rejoindre – la lumière ? As-tu oublié sa présence, accessible toujours à chaque instant ? Qu'attends-tu pour regagner les terres de l'innocence où le soleil brille sur toutes les ombres – et où les yeux et les noms s'effacent sur tous les visages... Crois-tu réellement pouvoir vivre – et goûter – l'éternité et l'infini autrement...

 

 

Un homme qui s'interroge, qui explore et découvre (un peu)... Voilà sans doute seulement ce que j'aurai été... Un visage un peu solitaire – à l'écart des foules et du tumulte – livrant son modeste témoignage sur le peu que lui ont appris le monde, la vie, l'être – l'esprit, le cœur et la vérité...

 

 

Ecrire inlassablement. Comme si quelque chose cherchait (encore) à éclore... Une présence – une lumière – une liberté peut-être parmi tant de signes obscurs, d'absence et d'embarras...

 

 

De toutes les mains qui pèsent sur le tombeau, choisis la plus sage. Celle qui s'appuie sur le socle – notre socle – par nécessité. Et non pour satisfaire aux exigences des foules.... Celle-là seulement saura te montrer le ciel – et guider tes pas vers ta propre résurrection...

 

 

L'aube trop précoce porte en elle les relents de la nuit. Une lumière amoindrie, voilée de restes d'obscurité... Et elle offrira au jour, indéfiniment peut-être, des pelletées de nuits prochaines avant de voir éclore l'aurore véritable – et la fin, assurée, de tous les crépuscules....

 

 

Un pont. Un chant en guise de passage. Le silence de l'oiseau querelleur. Et au loin, là-bas, sur l'horizon, la lumière inaccessible encore...

Des pas qui défont le silence. Au lieu d'y inviter. Et d'aider l'âme et la main à s'en approcher...

 

 

Un souffle. Un silence. Quelques pas dans la neige. L'empreinte passagère de l'homme effacée par les jours et les Dieux moqueurs...

 

 

Le goût de l'Autre, encore amer, dans la bouche. Et le suintement de toutes les espérances. Et l'abjecte haleine des circonstances. Et plus loin – et plus haut – encore le parfum du silence... Et la beauté de la lumière dans la nuit environnante...

 

 

Et dans la plus profonde des nuits, nous attend aussi, quelque part, une fenêtre éclairée... Un visage. Un sourire. Une présence déjà amoureuse de nos lèvres et de nos gestes. Et qui ne rêve que d'horizon franchi pour coller à nos pas le plus merveilleux – et l'inespéré même – bien avant que ne soit atteint le seuil, si lointain, du silence...

 

 

La barbe – la longue barbe blanche – des vieillards n'est jamais une preuve de sagesse. Sur le visage, il faut voir un œil familier du regard. Et sur les lèvres, un cœur perceptible. Et si l'un et l'autre se montrent humbles et innocents – et incroyablement discrets – la sagesse alors peut s'y trouver...

 

 

Rien jamais n'avilira le silence. Pas même le vacarme des siècles...

 

 

Malgré tous les visages à nos côtés, la solitude toujours sera présente. Et victorieuse de tous nos liens. Elle nous enfoncera peu à peu en son cœur pour effacer nos heures d'attente fébrile suspendues aux lèvres muettes – aux mains inertes – aux âmes absentes. Et aux yeux déjà posés ailleurs. Et à l'espoir qui nous entoure – et qui nous condamne à l'enfermement en cadenassant la seule voie possible de la délivrance...

 

 

Tout nous sépare. Les rives, les rêves, les visages et les lèvres portées par des ambitions inconnues. Le temps, la mort, la terre et l'espoir. Tout nous sépare toujours jusqu'à ce que nous nous retrouvions ensemble, unis, partout dans le silence...

 

 

La présence d'autrefois – si pleine – si joyeuse et silencieuse – aujourd'hui presque effacée par la lassitude et le bruit. Par l'inattention de l'âme – sa contraction incompréhensible sur elle-même – et les élans du cœur porté à la fuite en avant. Par le visage étroit et imbécile. Et le retour inéluctable des sursauts de l'individualité...

Le réveil des songes, de l'après et de l'espérance est la marque d'une absence, passagère peut-être – et d'un silence et d'une innocence inhabités. De leur non intégration encore aux abîmes – aux fenêtres et aux délices – de l'instant. L'évidence de la fragilité de la présence, jamais définitive, et de la parfaite nudité de l'âme, du cœur et du regard – toujours préoccupés ou encombrés par quelques élans et quelques aspects du monde et de la chair...

 

 

La marche forcenée – et inéluctable – des jours, du monde et des choses dont les pas – inlassablement – piétinent les corps, les âmes et les destins...

 

 

Un souffle. Un soupir. Quelques pas. Et l'effroi de l'âme et des visages. Et quelques pas plus loin. Un silence. La joie et l'espoir de la lumière. Et la marche encore... La foulée rieuse – et espiègle – avant la rencontre irrévocable avec l'abîme aspirant le néant en son centre. Les faux sourires. Et la gaieté apparente. Et quelques pas encore, plus nets – et plus légers – vers le plus simple et le plus nu qui nous habite – qui nous a toujours habité... Puis, la joie rayonnante – plus vraie – plus pure – dans le grand silence des lèvres et de l'âme. Quelques larmes en guise d'offrande – de remerciement... Et l'éternité enfin peut-être...

 

 

L'éternité – toujours plus vieille que nos rides – que nos âges même ancestraux – et que nos siècles d'insolence – nous attendra encore au cours des mille prochains millénaires lorsque notre jeunesse aura fané – et que notre âme, enfin mûre, sera prête à embrasser le silence... et qu'il sera temps enfin d'offrir la lumière – et ses secrets – à la foule – à tous les peuples de la terre...

 

 

L'homme s'accroît, augmente, additionne les surplus. Et se réjouit de ses fausses routes. Oublie d'enlever, de ôter, de soustraire. De limer la graisse qui l'encombre... De râper jusqu'à l'os ses ambitions pour que rayonne ce qui reste – le plus simple – l'inamovible et l’irremplaçable : l'être dans sa nudité la plus éclatante.

 

 

La sagesse n'est que la peau retournée de l'homme. Le monde vu du dedans. L'âme blanche et silencieuse marchant sur la crête des âges entre le vide et le temps. Le recours systématique à la lumière. Et le silence enfin rayonnant...

 

 

Voix muette – et analphabète parfois. Et pas complice de l'indigne cruauté. Tous deux, à la botte de la loi...

L'ignorance et l'infamie, sœurs jumelles qui offrent au monde – et aux bouches affamées – leur rictus de colère et d'effroi – leur pain et leur cargaison de chair, encore sanguinolente, qu'aucun silence n'apaisera...

 

 

Au bord de l'oubli, un soupir que l'on avait négligé. Encore fébrile et affamé de silence que la lumière restitue au temps. Et au monde peut-être réconcilié...

 

 

L'étoffe des songes, impénétrable – imperméable aux cris qu'ils initient. Et au silence qu'ils ambitionnent en lançant leurs pas – et leurs bruits – dans la misérable chambre du monde, pièce infime et ridicule aux volets clos... Drame minuscule joué en intérieur avec ses poupées de cire aux bouches articulées mais au langage incompréhensible...

 

 

Monde de chair et de visages où les âmes, toutes froissées, végètent – s'abritent peut-être des violences sous les plis de la peau. Et dans les recoins, profonds et inaccessibles, du cœur. Où la lumière, interdite, n'est dessinée que par les intentions, encore obscures sans doute, des hommes et par le goût, presque inné, des poètes pour le silence et la beauté...

 

 

Un souffle. Une parole. Un mot lancé à la foule anonyme. Aveugle peut-être... Sourde en tout cas. Qui n'écoutera – ni ne recevra – le langage aussi infime et puissant que les montagnes. Aussi vif que l'eau claire qui se jette dans les rivières. Aussi vaste sans doute que l'océan. Et peut-être aussi ignoré que le ciel dont il chante les louanges...

 

 

Face au temps paradé qui s'étale comme la foule aux yeux sombres dans les rues des capitales – et sur les écrans – tous les écrans – sales d'une lumière mensongère et horizontale où la beauté cherche partout ses devantures – et ses étoiles – pour se nourrir de mains levées, pouce à la verticale, et d'applaudissements, le poète n'a à offrir que son silence... et les petits tintements des mots pour résonner dans l'âme... Un peu de misère, noble certes (mais misère tout de même), face aux marées submergeantes de l'indigence et la pauvre folie des hommes...

 

 

A mi-chemin peut-être, s'arrêter. Et lancer son silence aux étoiles pour revenir, plus défait encore – plus silencieux sans doute – devant le visage du monde...

 

 

L'aube au doux visage apparaît déjà à travers les étoiles et la longue nuit qui s'étire – et s'étend de tout son long sur nos âmes...

 

 

Faire face et s'abandonner. Attitudes incontournables. Et voie magistrale de l'apprentissage... Professeurs admirables – et maîtres incontestés – pour apprendre à vivre la condition terrestre et devenir un homme. Pour se familiariser avec notre dimension divine qui n'aspire qu'à être et à aimer...

 

 

La honte et l'ignominie peintes en rouge – et en lettres capitales – partout sur les chemins et les visages. Sur les devantures et la porte des âmes. Tatouées peut-être sur les bras – et les fronts orgueilleux et querelleurs pour rappeler aux hommes la fragilité du monde – et celle du cœur, fait lui aussi, de chair et de sang... et sa grande aspiration peut-être à se laisser mener par les vents vers son fol espace d'oxygénation : le grand Amour – et sa tendresse sur les âmes inconsolables – et sur les corps martyrisés et, peut-être, inguérissables...

 

 

Faudrait-il attendre le déferlement des cloches – leur furie sourde éclatant aux oreilles, la fin de la nuit et le réveil des âmes moribondes et assoupies – maltraitées peut-être depuis la nuit des temps – pour s'émerveiller du présent, encore intact, et se réjouir des promesses – même fumeuses – d'une aube plus lumineuse...

 

 

La vie toujours merveilleuse dans notre immobilité...

 

 

Pourquoi condamnerait-on le monde ? Pourquoi lui reprocherait-on son incapacité et son impuissance ? Serait-il donc le seul initiateur de l'espérance – et de la promesse de parvenir, un jour, à pousser les portes de l'horizon ? N'existerait-il pas un souffle sournois qui se serait glissé dans ses rêves – et dans ses pas – bien avant même sa naissance ? Qui serait donc le coupable originel ? Le saurons-nous un jour ? Et si le monde n'était responsable que d'une atroce – et inévitable – complicité ? Ne serait-il pas alors préférable, en attendant une impossible réponse, d'accueillir le monde dans ses bras – et de sourire ensemble devant la mort qui s'approche...

 

 

Le cœur nomade toujours, cherche, avec les yeux, l'étoile parmi les jours – parmi les nuits – et sur chaque visage malgré la pluie qui frappe aux fenêtres des âmes sédentaires... A pas gris, à pas joyeux – et le front déjà plissé sous la lumière – cherchant partout le soleil parmi les charrettes grises des hommes remplies d'or, de tristesse et de victuailles – inaccessible encore...

 

 

Et s'il n'y avait, en définitive, rien à chercher... Ni même rien à comprendre. Mais à poser simplement les yeux là – et le cœur par dessus – pour regarder – et aimer – ce qui vient – et arrive à tous...

 

 

Le malheur tient sans doute moins à nos excès et à nos dérives qu'aux clameurs des profondeurs et des horizons qui poussent nos pas sur les chemins – vers leur destin – et à notre main qui, en voulant caresser la lune, ne saisit que du sable – et d'autres songes encore qui la mèneront un peu plus loin...

 

 

Encore un peu d'azur – et de vaines promesses – pour l'âme confinée à l'obscur...

 

 

Poésie, philosophie et spiritualité. A égale distance entre la nuit et les premières lumières du jour...

Et le cœur toujours bohémien, indigent presque, malgré la lourdeur des feuillets. Et leur richesse encore obscure – encore invisible peut-être... qui confine le pas au nomadisme des couleurs – et l'âme à la beauté changeante du ciel et à la noirceur, encore si brûlante, de la terre...

 

 

Quel autre avenir que la mort... Et quel autre espoir que l'éternité... Voilà, sûrement, à quoi en sont réduits les vivants... Et à ceux qui seraient tentés d'oublier – de fuir ou de refuser – cette réalité, rappelons que nous serons tous contraints, un jour, d'y faire face – et de nous y abandonner...

 

 

L'endroit où nous vivons a des allures (permanentes) de chantier... Les choses sont entassées là à la diable. Prêtes à l'usage ou au départ... Comme si nous allions partir – reprendre la route ou mourir – le lendemain... Tels des passants perpétuels – des éternels passagers provisoires que le voyage fugace – ses départs, ses pas, ses retours et ses attentes parfois – n'effraient plus...

Quelques foulées seulement... Voilà à peu près tout ce que nous aurons réalisé en cette vie... Voilà peut-être, en définitive, ce qu'aura été l'essentiel de notre existence...

 

 

Ici même commence l'aventure – la fin des songes déraisonnables – la vraie vie que nous avions tant espérée... Et qui sera là encore, disponible – accessible – demain. Et dans mille ans – et jusqu'à la fin des siècles. Toujours secourable...

 

 

Si douce dans la nuit, la lumière présente déjà sur les visages...

 

 

Une parole libre. Certes un peu tremblante... Maladroite parfois. Trop souvent peut-être... Occupée encore à chercher partout la lumière sur la terre et parmi les siècles où les peines ne côtoient que la noirceur. Trop affairée sans doute à déblayer ces scories – les siennes et celles du monde – pour briller dans les yeux des hommes. Et pour paraître même sur les étagères des librairies...

Une parole libre offerte à travers une étroite – et imperceptible – fenêtre – l'infime lucarne des dépossédés de raison et d'ambitions qui ont, pourtant, tant à dire – et qui le disent avec cette fougue – ce feu – dans l'urgence de ceux qui se savent condamnés...

 

 

Là où commence la frontière, s'achève la joie. Se lézarde la lumière. Et meurt le silence... Les visages alors accourent, se battent et défendent leurs parcelles – indûment acquises. Et la fureur – et la misère – renaissent comme au premier jour du monde... Tristes, obscures, bruyantes, malheureuses...

 

 

Ah ! Tous ces textes plus furieux – et plus incandescents – que la lave et la boue brûlantes – et si vives – des volcans – ces entrailles du monde bouillonnantes, qui jaillissent des sous-sols pour épouvanter – et noircir – le monde d'abord avant d'accueillir les plus fertiles forêts – et les plus beaux paysages – des lieux si propices à l'homme et à la vie. Une sorte de paradis né des enfers souterrains bien antérieurs à tous les malheurs de la terre...

 

 

Il faut à l'homme des rêves et des icônes pour vivre – et survivre au réel. Sans eux, l'humanité espérerait moins – et agoniserait davantage. Clouée aux quatre coins de la toile posée sur la petite table du monde...

 

 

Qu'elles se montrent lourdes – et insistantes – ces fêtes présomptueuses du printemps*. La célébration du renouveau – de l'éternel retour plus exactement – par de vieilles têtes désabusées à la chevelure grise (ou même blanche très souvent) dont la jeunesse s'étire depuis des années – depuis des siècles peut-être – et qui n'honorent plus rien ni personne (excepté eux-mêmes, bien sûr) de leurs gestes et de leurs paroles fatigués...

* et parmi elles, celle du printemps des poètes...

 

 

Je vous écris du jour qui sommeille parmi toutes les nuits. Je vous écris du soleil qui ne fréquente ni la terre, ni les yeux ni le cœur des hommes. Je vous écris de ce pays inconnu dont ne rêvent que les illettrés. Et je vous souhaite toute la sagesse du monde depuis les rives que nul n'aperçoit – pas même en songe – et qui hantent pourtant tous vos souvenirs, oubliés sans doute aujourd'hui... Je vous aime – et vous salue – moi, le non apôtre de la charité – le chantre de l'Amour perdu qui, un jour peut-être, sera retrouvé... Et nous demande de prier ensemble, mes frères, pour qu'il le soit – et qu'il vous saisisse – et vous ravisse – là où vous habitez... Et espérons, ensemble aussi, qu'un jour, un enfant si neuf – si innocent – vous prenne la main pour vous montrer la lune, le ciel et le chemin de la sereine – et secrète – ivresse...

 

 

Qu'aucun jour ne soit effacé pour qu'apparaisse l'éternité...

 

 

On n'en finit jamais d' apprendre le provisoire et l'éternel. La roue sans fin dans l'immobilité...

 

 

Et cette errance perpétuelle des esprits et des corps qui arpentent inlassablement l'espace – le monde. En quête de paix...

Tant de foulées pour découvrir cette joyeuse – et sereine – tranquillité sur les visages et les chemins. Et que nous voudrions voir collée au fond de notre âme – pour que jamais elle ne se défasse ou nous soit retirée...

 

 

Il suffirait peut-être de regarder les hommes – et le monde – avec les mêmes yeux que ceux avec lesquels l'âme s'attendrit en voyant les petits des êtres de ce monde*...

* Nouveaux-nés, bébés animaux, enfants...

 

 

Un besoin, un appel, un désir, un sursaut. N'importe quoi pourvu que cela arrive... crie l'homme dans son ancestrale inaptitude au silence et à l'immobilité...

 

 

Jamais les mots ne pourront dire la vie. Peut-être la célébrer... Peut-être inviter la joie dans le vécu... Mais la comprendre sûrement jamais...

 

 

Qui est là lorsque nous y sommes à peine... Comme une présence – un léger tressaillement – sur les visages. Un sourire parmi tant d'absence...

 

 

Et dans le tumulte des eaux sauvages, une paix aussi nous attend...

 

 

Aucun doute que la parole, un jour, se tarira. Effacée sur les lèvres. Et effacée sur la page. Affranchie d'un destin bruyant de moins en moins nécessaire. Et déjà asservie au silence – et au cœur extatique dont la joie jamais ne se nourrit de langage...

 

 

Dans ces heures nocturnes, plus noires que l'encre, un silence – une lumière – nous attendent aussi... Fragiles sans doute. Et rendus plus vulnérables encore par notre bavardage. Et l'agitation des lèvres et de la main sur la page. Mais présents – indéniablement présents...

 

 

De chair et de sang. Voilà de quoi est fait l'homme jusqu'à présent...

Matière composée de sang, de chair et d'instincts. Et de chair et d'âme, je l'espère bientôt... De chair, d'âme et de lumière juste avant de voir le silence tout envahir...

 

 

A la boutique du temps, les vitrines sont bien garnies. Et la réclame édifie le souvenir en monument. Quant aux projets et aux promesses, ils y tiennent, bien sûr, bonne place. Et l'on voit les hommes – tous les hommes – se précipiter à la devanture. Patienter inlassablement dans l'interminable file d'attente en attendant leur concession au cimetière, égrenant les heures – et égrenant les jours – presque trop pressés de manquer le rendez-vous...

 

 

Là où bat notre désir, jaillissent aussi la joie et le silence. Et les mille chants de l'âme réconciliée...

 

 

Quel homme n'a-t-il jamais crié du fond de son silence – du fond de sa solitude ? Et qui a déjà entendu le cri d'un autre ? Et accueilli sa voix frêle ? Pourquoi est-ce donc toujours le silence qui nous écoute, nous ouvre les bras et reçoit ce qui a besoin d'être reçu – plaintes, colères, incompréhension, désespoir, amertume peut-être... ? N'aurions-nous pas encore compris que le silence – et les bruits mêmes de nos lèvres – paroles, grognements, gémissements, hurlements d'effroi... – toujours nous invitent au seul lieu possible de l'écoute ? Quand saurons-nous donc enfin habiter l'espace de tous les accueils... ?

 

 

La parole, cet autre versant du silence qu'il faudra gravir non par le sommet mais par le plus bas de l'entendement... jusqu'à ce que se tarisse le langage – et que l'oreille se dilate à tous les horizons, à la braise des bouches comme à la furie des lèvres jusqu'à l'extinction – jusqu'à l'absorption de tous les bruits et de tous les sons...

 

 

Un puits. Une saison. Un amour. Et l'espérance, encore vivace – presque avide – de la lumière qui nous cueillera, un jour, au bout de tous les silences. Alors le jour deviendra clair. Et au fond du puits, durant toute la saison, l'amour se convertira en soleil – et en visages millénaires – impérissables pour que le monde soit éternellement aimé...

 

 

Et la parole, aussi, est douce dans le silence...