Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Un jour, une vie, un siècle. Ou peut-être l'éternité pour comprendre. Et apprendre à aimer. Il n'y a d'autre rêve – ni d'autre ambition – pour l'homme, la terre et le monde. Ni d'autre possibilité... L'existence n'est – et ne sera toujours – qu'une longue découverte – et qu'un long apprentissage – de soi-même...

L'exercice des jours. Des pages et des pas quotidiens. Métaphysiques, philosophiques, poétiques et spirituels. Une marche et des notes – une simple marche et de simples notes – creusées dans l'expérience humaine...

 

 

Quelle sera la dernière révérence de la pâquerette ? Le dernier chant de la mésange ? Et la dernière parole du poète ? Et à qui seront-ils destinés ? Mais le monde s'en soucie-t-il seulement...

 

 

L'exercice des jours. Des pages et des pas quotidiens. Métaphysiques, philosophiques, poétiques et spirituels. Une marche et des notes – une simple marche et de simples notes – creusées dans l'expérience humaine...

 

 

Et dans le chaos du monde, peut-être un dernier espoir... Le regard – et la main – de Dieu agissant, de façon plus décisive, à travers les créatures... Mais encore faudrait-il qu'elles y soient réceptives... Pas d'autre espérance donc que la sensibilité de la terre au Divin...

 

 

De l'âme – et du visage – au plus près de la roche naît parfois le déclic – l'élan nécessaire – pour éradiquer l'orgueil. Eliminer la prétention. Effacer les désirs et les ambitions. Et voir enfin advenir l'innocence requise pour s'abandonner à la grande liberté des jours sur l'horizon...

 

 

Un jour, une vie, un siècle. Ou peut-être l'éternité pour comprendre. Et apprendre à aimer. Il n'y a d'autre rêve – ni d'autre ambition – pour l'homme, la terre et le monde. Ni d'autre possibilité... L'existence n'est – et ne sera toujours – qu'une longue découverte – et qu'un long apprentissage – de soi-même...

 

 

Et du soleil peut-être naîtra, un jour, le plus bel horizon...

 

 

Un cri infiniment prolongé. Et un cahier d'infortune pour consigner le ciel, les jours et le mal des siècles. Ses expériences. Son apprentissage du vrai. Son côtoiement, sa fréquentation et son plein dévoilement possible... Le miracle d'être. La joie d'aimer. Et les malheurs des hommes et du monde. Et toutes leurs peines inconsolables. L'humilité jamais acquise. L'éternel retour de la matière – et des choses de l'esprit. Le doute encore parfois... Les saisons si belles. La terre merveilleuse. La nature féconde. Irremplaçable. Le bonheur tout simple d'exister. La parole du poète. Le passage, toujours fugace, des nuages. Et le chant, si fragile, des oiseaux...

 

 

Un jour peut-être nous souviendrons-nous des orages – et des naufrages – de tous les naufrages où nous avons failli laisser notre peau... Et des bruits imperceptibles de l'âme, à la fois prisonnière et libératrice de notre destin. Du poids si vif du monde. Des charges indéfectibles de notre vie. Des devoirs. Et de l'exigence des circonstances. Des peurs. Des terreurs. Et de la frayeur d'être né, si vulnérable – si différent – parmi tous ces visages inconnus – et à reconnaître plus que tout comme les siens – malgré l'hostilité, l'indifférence et le goût du sang encore présents au fond de presque toutes les âmes... Alors peut-être serons-nous saisis – et comprendrons-nous le sens de cette marche interminable, de tous ces pas parmi la honte, les masques et les préjugés. Parmi tant d'ignorance et de haine. Parmi toutes ces mains qui se jettent encore sur nous malgré notre innocence – et le sourire si doux de nos lèvres qui éclaire le monde et notre visage... malgré le vent, les restes d'orgueil et la poussière qui collent encore à nos souliers...

Quelques pas de plus – quelques foulées supplémentaires – pour aller, fragile et serein, vers demain qui arrivera peut-être...

 

 

L'effacement et le silence sont – et seront toujours – les seules réponses au doute et à la cruauté. Aux mille questions lancées vers ce que nous ignorons...

 

 

Un écho, un rappel, une réponse peut-être à ce que nous avons oublié dans l'innocente beauté des jours qui s'avance vers nous. Pour donner à notre destin des instincts de lumière. Des pas sans promesse. Et la joie d'aller sans destination...

 

 

Comme une éclaircie parfois sur nos horizons noirs. Et nos rêves, si rouges, de lumière... L'innocence encore. L'innocence toujours plus belle que nos ambitions de mort... Que nos saccages pour agripper quelques poignées de terre... Et que l'or entassé dans nos poches... – et dont nous n'avons jamais su que faire...

 

 

S'abandonner (encore) pour offrir le plus fragile de nos mains à ceux qui saignent encore. A ceux qui massacrent encore. A ceux qui espèrent encore malgré la laideur qu'ils enfantent – et la misère qu'ils répandent sur la terre et les visages devenus, à force de coups et d'espoirs déçus, infertiles. Et inaptes peut-être à la joie...

 

 

Peut-être demain sera-t-il un jour plus clair... Peut-être demain aurons-nous oublié la misère d'aller si orgueilleux sur les chemins... De côtoyer la mort – et de la célébrer encore – de nos gestes trop sérieux – et de nos pas privés de lumière...

 

 

Se réduire à moins que rien. Moins qu'un désir. Et moins qu'un songe. Aussi beau que le chant du merle à l'aube. Que l'herbe et l'arbre sous la pluie. Que le soleil – sa lumière et sa chaleur – qui inondent notre vie. Moins que rien, c'est à dire presque tout – et plus encore peut-être que l'infini et l'éternité réunis... Notre vrai visage enfin ruisselant d'innocence et de joie... Le vrai destin de la terre – et celui des hommes – de tous les hommes – peut-être bientôt...

Le sage inlassablement y travaille – mêle son labeur à celui du ciel et des étoiles pour que règne le moins que rien – et ses traînées d'or et de poussière – enveloppés de silence...

 

 

Et sur la feuille blanche – et délavée, peut-être, par le temps –, les signes d'une présence. La beauté des cercles noirs, presque effacés, dans le silence... La certitude du vrai parmi tant de mensonges et de paroles égarantes – jamais navrées de l'indigence dont elles se nourrissent – et dont elles recouvrent les âmes... L'innocence enfin du poète livrant à la terre – et aux hommes – ses riches récoltes de riens. Petites herbes gaies dans la grande forêt sombre du monde et l'immense besogne – et l'infime labeur – des peuples et des rois...

 

 

L'exercice des jours dans le sacre permanent de la beauté et du silence...

 

 

Et dans le silence encore, les bourrasques pourront frapper. Et les promesses – et les mensonges – tenter d'en percer l'insaisissable épaisseur. Mais nul jamais ne pourra s'en prémunir – et nous empêcher de rejoindre cette présence qui a tout enfanté – y compris, bien sûr, les vaines tentatives pour l'abattre – et le réduire à néant...

Insubmersible silence toujours. Indestructible. A jamais. Au delà des guerres et des échecs, des victoires et des avertissements. Au delà même des siècles qui jamais ne pourront l'interrompre – et moins encore l'avilir – et corrompre sa présence...

 

 

Le silence des jours encore qui remplace nos cris. Et accompagne – et consacre – la longue agonie des hommes. Comme une promesse éternelle. La perpétuelle réponse à nos doutes et à nos questionnements...

 

 

D'heures noires et d'herbes rouges nous faisons parfois l'expérience. Jamais sans mal. Jamais sans cri. Et l'espoir d'autres spectacles. Et presque sans jamais comprendre que nous participons aux couleurs de la terre et du temps...

 

 

Les rêves obscurs – autant que les souvenirs – viendront encore faire ruisseler les eaux frémissantes. Et n'était-ce pas là, sur leur fier promontoire, que vivaient autrefois les hommes, à la fois témoins et acteurs des plus odieuses rivières...

 

 

Tous ces édifices, ces rêves et cette terre voués à l'oubli. Et cette histoire sans trêve effacée à chaque nouveau pas...

 

 

Il n'y a peut-être, en définitive, qu'une seule chose qui importe : la lumière, en nous, qui demande à éclore...

 

 

En l'homme, le même désir (depuis toujours). La même espérance. Et le même anéantissement. L'échec perpétuel. Et la fugacité des traces – et des visages – qui n'auront su se livrer à l'oubli et à l'abandon...

L'orgueil fou des origines encensé par les siècles. Et le malheur indéterminé à dates fixes. Et le destin brisé. La condition naturelle de l'homme...

 

 

Et si les vivants étaient déjà presque morts – peut-être simplement rattachés à la vie par un fil fragile – ténu – : l'espérance et le désir d'un vivre mieux... Les yeux barricadés derrière un ailleurs et un après indistincts. Impossibles à faire advenir... Vouant les pas à une marche sans fin – et le corps et l'âme à une fatigue interminable...

Et pourtant l'infini toujours nous attend. Et les dieux factices – et sans visage – toujours nous consolent. Reléguant le périple à une étrange éternité faite de hontes et de répétitions. Et où l'ignorance règne davantage que ne rayonne l'Amour qui nous cherche – et que nous cherchons – pourtant depuis toujours...

 

 

L'appel encore, exhumé des terreurs où siège dangereusement l'indicible. Où l'impossible se répand sur les chemins et les visages, plus égarés qu'autrefois. Un lieu qui n'échappera aux rêves. Et aux cris. A l'absence. Et à l'hébétude des âmes... Dieu toujours (aussi) incompris parmi les hommes...

 

 

Ce monde comme le reflet d'un autre monde. Plus intérieur. Et plus lumineux sans doute que nos rêves auraient terni...

 

 

Plus clair sans doute que le soleil, le rêve de la lumière auquel on aurait retiré les ombres du réel... Plus attrayant donc mais aussi, bien sûr, plus mensonger...

 

 

Le vrai lieu, toujours introuvable, conserve ses secrets – l'itinéraire des désastres où viennent se rencontrer le jour et les songes, la nuit et ses chimères – et la beauté des étoiles, des larmes et des visages... Un pas de plus vers l'abîme. Un pas de plus vers le soleil – à l'exact endroit où percent – et se croisent – le réel et le regard où agonisent les heures... Ici... à l'instant même où je vous parle...

 

 

Des pages. Encore des pages pour se sentir peut-être plus vivant. Assis, invulnérable, au plus haut de la solitude. Goûter indéfiniment à cet éclat de joie que ni les hommes ni la terre ne pourront nous arracher... Vivre cet espace. Pénétrer cette lumière. Et devenir, le temps de l'écriture, l'égal d'un Dieu moqueur. Côtoyer la sagesse hilare qui se joue de nos soucis et de nos batailles. Devenir pour un instant plus vaste que l'infini, plus durable que l'éternité et moins bavard que le silence. Laisser les mots décrocher la parole de ses limbes pour devenir le seul espace vivant sur cette terre de mort et de sommeil... Voilà peut-être pour quoi écrivent les poètes...

 

 

La poésie n'est qu'un signe de joie. Un éclat d'éternité. Une lueur – une flamme – mettant l'infini à la portée de l'homme. Une réponse à la soif. Le sacre de l'inutile et du rien. La plus haute richesse peut-être dans ce monde d'indigences...

 

 

Le cadavre des hommes – la dépouille des mortels. Et la danse des âmes partout – entre et au dedans... Pas tristes le moins du monde de toutes les fins et de tous les recommencements...

 

 

La poésie, le sucre et le tabac. Comme une joie peut-être à portée des lèvres... Drogues douces qui rendent l'âme prisonnière de son désir – et de sa patrie peut-être. Comme si le monde – et sa présence au monde – l'avaient exilée pour des seuils – et des horizons – plus âpres et inhospitaliers qui vouent le manque – le besoin déchirant – à nous rehausser – à revenir à des sommets plus vivables et satisfaisants...

 

 

L'envol simplifié ne garantit que des chutes. Inévitables... D'une fréquentation inassidue des faîtes que nous espérons – et que nous aurions espérés plus définitifs...

 

 

J'aime ces heures où convergent la présence et le naturel de l'âme... L'eau alors suit sa pente. Et se fait humble – et radieuse (si radieuse) – dans l'éternité... Cascade de joie où se glissent les larmes et les rires. Et la certitude d'un Dieu aimant, soucieux du fond de nos désirs...

 

 

Ne plus rien dire d'autre que le silence. La pensée effacée. L'émotion pure d'exister...

 

 

Plus le temps passe, et plus j'aime être – et écrire le plus simple. La quintessence peut-être qui constitue l'existence...

 

 

Le pas suivant, consolateur toujours du précédent lorsque l'âme quitte la présence – et s'égare pour quelque temps dans les affres illusoires de la solitude et l'espérance de l'Autre...

Je crois, en définitive, que la solitude, la marche et l'écriture m'auront appris l'essentiel. A vivre mieux en ma compagnie parmi les hommes ou en leur absence...

 

 

L'Autre essentiellement – presque toujours – considéré comme une gêne, un obstacle ou un moyen. Et les hommes voudraient nous faire croire en l'existence de la fraternité et à la possibilité du geste désintéressé... Quel orgueilleux mensonge... Peut-être assistons-nous aujourd'hui à quelques maladroites prémices... Tout au plus... Plus tard peut-être en serons-nous capables lorsque nul ne sera plus soumis aux exigences de l'individualité...

 

 

Les hommes me font rire – continuent de me faire rire – avec leurs mille activités. Qu'y a-t-il donc à faire, en ce monde – en cette vie – sinon être et aimer ?

Une présence, un regard et un geste parfois suffisent...

 

 

Nous aimons la solitude. La compagnie des arbres et des chiens. La proximité des pierres et de l'herbe. Les fleurs des chemins. Et lorsqu'il nous arrive de croiser une vache, un cheval ou un âne, c'est pour nous une fête... Nous nous empressons alors de le (ou de la) saluer, de lui donner quelques nouvelles du monde – et parfois quelques conseils (ma foi ! peut-être pas si utiles...) avant de rester là ensemble – silencieux pendant de longs instants. Puis nous quittons notre hôte, non jamais sans un regard – et parfois même un adieu, pour repartir sur nos chemins solitaires...

 

 

Une incidence parfois sur les jours. Comme une lumière qui tarde à venir... Trop soucieuse peut-être des incapacités humaines – et de la faiblesse des âmes, inaptes encore à la recevoir. Et qui, si elle se manifestait pleinement, les ferait éclater sans doute. Réduirait les esprits en cendres et les cœurs au néant. Détruirait le peu qui a été construit pour nous envahir totalement...

 

 

Quelque chose en nous cherche. Creuse. Et se faufile. Défait ce qui doit l'être. Efface. Et anéantit ce qui reste. Comme pour assembler ce qui doit être réuni. Et disperser ce qui nous égare – et nous dissocie afin d'ouvrir un chemin à ce qui doit arriver...

 

 

Une étrange étoile, parfois, brille au dessus – et au dedans – de ce qui nous relie. Comme un fragment de lumière pour encourager nos tentatives de réassociation...

 

 

Tout apparaît. Et s'efface déjà. Danse vive – et pas lents – de toute forme en ce monde. Traces fragiles – faillibles – évanescentes dans cette présence durable. Douce. Implacable...

 

 

La fragilité des siècles – et des âmes – face à l'éternité. Et leur ronde – presque anecdotique – qui s'efface, insignifiante – et de façon discrète – dans l'infini. Appels, plaintes et cris sans valeur. Sans effet. Paroles et efforts vains. Et le rire, seul peut-être, pour nous sauver du désespoir. Et acquiescer au jeu sans concession... Le rire comme prémices peut-être à toutes les joies. Et comme continuité de l'apaisement. L'unique voie à emprunter pour les siècles à venir. Chemin définitif serpentant jusqu'au fond du temps aboli, se succédant à lui-même au cours d'une éternité sans fin...

 

 

Un passage peut-être entre les éclipses qui effacent les frontières – et donnent au jour et à la nuit les mêmes couleurs mystérieuses. Comme la promesse d'une énigme enfin résolue. Un chemin où glisser son âme hésitante... Un espoir, pas si mensonger, de lumière et d'éternité... Le seul salut pour la terre, sans doute, et son peuple d'aveuglés...

 

 

Encore quelques pas sur la terre boueuse. Dans les songes marécageux. Sous des étoiles qui n'éclairent plus les âmes – et ne leur offrent plus cette folle – et si nécessaire – envie de lumière...

Quelques pas encore parmi les moribonds errant sous les lampadaires – et qui ne vouent un culte qu'au ronronnement triomphant... Et que les foules apaisent – et remercient pour avoir obéi aux injonctions des masses : oublier l'Absolu ou l'avilir sous des titres et des hiérarchies – et se faire dociles sous les brimades comme des esclaves consentant à des maîtres exigeant le plus vil et le plus absurde...

Encore quelques pas parmi la mort, les macchabées et les tueries sanglantes avant que n'adviennent (enfin) le silence et l'effacement...

 

 

Et dans ce sommeil, plus longue est la nuit. Etoilée peut-être de rêves – de songes interminables – mais privée, assurément, de jour et de lumière. Comme si l'espoir portait à la démesure du temps et à son infranchissable continuité...

 

 

Le monde – la pensée – ne pourront nous sauver des étoiles. De cette distraction du réel. Il nous faudrait une hache – une hache immense – ou un baiser peut-être... pour écarter les songes – et les dissiper. Nous extraire de cette nuit que nous prenons pour un jour de plein soleil...

Une aube peut-être viendra nous surprendre en plein rêve. Et nous saurons alors, peut-être, distinguer le songe du réel – et attendre, patiemment, l'heure du réveil...

 

 

Peut-être, un jour, mille obstacles nous feront abdiquer. Et barreront la route des promesses et des voluptés. Eradiqueront les désirs pour les enfouir dans leur origine. Et nous nous retournerons alors – et avec nous, nos yeux et notre âme, pour les confronter à la mère des enfantements, secrètement gardée – discrètement lovée – au fond du regard, détaché de toutes les scories. Oublieux de tous les espoirs. Nu jusqu'à l'ivresse de toutes les fins qui bordent les frontières de l'abondance où nous n'avons, malgré les disettes et les carences, jamais cessé de vivre – et de vouloir proliférer pour assurer la pitance – et le confort – à notre progéniture – à cette armée de descendants bercés de trop de caresses et d'aisance pour aspirer à s'extraire des délices mensongers – et rejoindre les vents violents des territoires mouvants aux mille éclats – et aux mille aspérités – qui porteront l'âme en ce lieu que nous sommes – et que nous n'avons, en vérité, jamais quitté – mais vers lequel il nous faut revenir – et où il nous faut habiter – pour vivre – et aller – libres parmi les obstacles, les désirs, les promesses et les voluptés...

 

 

La vie, comme le langage peut-être, est un flux incessant qui se renouvelle en se nourrissant de ses anciens chemins et de ses anciens territoires. Sentes creusées à même la roche – à même l'esprit – transformées bientôt en vastes – et profonds – sillons. Comme le large lit des flots à venir – des cycles permanents et des ritournelles du vivant et de la parole dont la source encore échappe, trop peu visible – enfouie peut-être derrière – et sous – l'origine apparente – pour être découverte – et tarir l'abondance afin de donner à la vie et au langage leur plus pure et quintessente dimension ; les traits les plus simples, les plus essentiels et nécessaires – reléguant le reste, les excès et les scories, aux poubelles du temps et de l'oubli...

 

 

Une étoile peut-être annoncera l'avenir. Et dissipera les songes et l'espérance. Fera de nous des vivants moins orgueilleux et plus sensibles. Des âmes enfin prêtes à vivre et à aimer. Des fragments de lumière plus sages et plus ouverts. Plus attentifs à l'Autre et plus secourables. Des cœurs et des visages moins assoupis. Des éclats de Dieu plus aimants. Une figure éternelle en nous retrouvée. Et des astres peut-être moins sombres...

 

 

Une étincelle suffirait à enflammer l'illusion. Et à réduire l'orgueil en cendres pour qu'apparaissent dans le regard, la réalité brute – le réel nu – et la beauté de la terre, de la pluie et des visages. Notre socle commun...

 

 

La poésie. De la lumière au milieu de l'encre noire. Et sur les pages couvertes de suie, le soleil et les horizons clairs promis à la figure attentive et sensible autant au jour qu'à l'obscur... Quelques raies – et quelques caresses – sur l'âme apeurée et fragile, plus soucieuse du vrai que de la beauté des pas et des empreintes sombres laissées par les hommes...

 

 

Une lueur toujours brille malgré l'invasion des territoires. Les figures ternes. Et les larmes sur les visages...

 

 

Dans le ventre du monde, immense, s'amoncellent les jours et les siècles. Les gloires passées et les rêves d'antan. Les guerres et les batailles. Les victoires et les défaites. Et les espoirs – tous les espoirs – si vains du lendemain... Comme un ogre à la bouche béante qui avale ce qu'on lui jette... Et qui se repaît des restes d'un festin que nous n'avons encore découvert... Et qui, en attendant, s'empiffre en languissant, sans doute, des banquets à venir où la lumière sera le seul mets – et le seul plat dont nous nous rassasierons indéfiniment...

 

 

Le silence aguerrit – et sauve de tous les espoirs. Et de toutes les solitudes. Remet, en quelque sorte, les pendules à l'heure en brisant les aiguilles qui enfonçaient dans notre chair nos désirs d'ailleurs et nos envies d'après... Comme s'il faisait place nette pour qu'advienne le réveil – et que soient reçus cette éternité que l'on n'attendait plus – et cet infini que nous croyions avoir perdu, égaré – enseveli sous des couches de chiches (et médiocres) ambitions...

 

 

Une porte, une clé, l'infini. Et le désert peut enfin s'étirer, recouvrir le monde et l'évincer de l'espace où tout s'est retiré pour que demeure l'éternelle vacance... L'abîme lumineux où viennent se jeter les phénomènes : désirs, formes, ambitions, êtres, choses, émotions... pour que règne le regard nu, lisse, immaculé. Et l'Amour qui s'offre, entier, en autant de fragments nécessaires...

 

 

Et le temps qui s'acharne sur les jours. Sur les hommes. Et sur le peuple des bêtes apeurées...

 

 

La lumière est la hantise de l'homme. Et l'épouvante sa loi. Une béance infranchissable pour transformer la terreur en joie...

 

 

Il n'y a peut-être qu'un seul soleil que nous ne connaîtrons pas. Et qui effacerait pourtant tous les malheurs. Et le gris, presque indélébile, dont nous avons recouvert la terre... L'herbe, l'arbre, la fleur, la bête et l'homme n'ont d'autre espoir pour s'extirper de cette longue nuit...

Et un sourire – et un baiser aussi peut-être – pourraient nous sauver de ces pleurs et de ces plaintes. De toute cette terreur accumulée depuis des siècles – et que nos pas fébriles, et si désespérés, ont pétrifiée...

 

 

Un pays, une route et un doute, enfin, qui allègent notre espérance. Qui ramènent – et fixent – la certitude de l'incertain. Et la font loi. Rendant le pas d'abord hésitant puis, au fil des chemins, plus libre et plus joyeux. Plus dense et plus léger au milieu des vagues et des tourbillons. Plus familier des eaux qui ruissellent partout sur nos vies. Moins exigeant à l’égard du ciel et des océans. Acquis enfin à la présence de l'unique paysage que foulent nos souliers...

 

 

Les grands vents de la terre cinglent – et giflent – les visages. Frappent les bêtes et les hommes. Font tournoyer les vies et les destins. Les anéantissent encore et encore. Et les font réapparaître ici et là, ailleurs parfois... et renaître toujours. N'obéissant qu'à leur puissance implacable, à la force éternelle des transformations et des renouvellements et aux souffles discrets d'un Dieu libre et adorateur – et infiniment juste – et, sans doute, un peu joueur aussi...

 

 

Partir encore. Et se retrouver partout projeté sur les horizons en mille fragments pourtant indissociables... terrifiés par l'éclatement de leur ossature. Comme un pantin à l'armature – et à l'âme – déstructurées. Déchirées par les mille tempêtes du destin et les vents cajoleurs parfois... Et pas même soucieux – ni capable – de se réunir. Se laissant docilement éparpiller. S'abandonnant à l'infaillible – et infatigable – volonté des Dieux et du réel. Mais réconforté – admirablement réconforté – par la certitude de l'âme qui relie les éclats – et les rassemble en une indicible unité...

 

 

Peu d'amis chez les hommes. Presque aucun... Et tant parmi les arbres et les bêtes...

 

 

Une parole encore indistincte peut-être. Mal ciselée. Chargée et parée de trop de mystères et de lourdeurs. Et si proche pourtant du plus simple, du silence et de la lumière...

 

 

L'invention du mal, de la solitude et des malheurs comme le reflet, peut-être, des origines. Et de la continuité des siècles...

 

 

Que pourrions-nous avoir de plus à dire que le silence...

 

 

Un corps – et un monde – pleinement habités. Voilà ce que nous pouvons espérer pour la terre... La plus bénéfique des possibilités. Et le gage (absolu) de notre familiarité avec la lumière...

 

 

L'espoir moins banni que le jour. Prolongeant ainsi l'exécrable continuité de la nuit...

 

 

Une semence peut-être moins hasardeuse que le destin. Et le goût âcre du sang dans la bouche. Comme le signe d'une possible punition des Dieux. Ainsi perçoit l'homme, dans son éloquente stupidité, la triste – et inévitable – continuité des jours, la poursuite ancestrale des guerres et des générations et la mesure d'une transcendance vindicative aux comptes vaguement apothicaires...

 

 

Un désert, une ombre et des monceaux de sable à récolter. Et dans les gestes – et l'informe amas – pas une once de lumière. Et pas même la promesse du silence. Sagesse remisée à plus tard... lorsque sous le sable sera déterrée la poussière. Et sous la poussière, le feu des origines... Dans quelques milliers d'années peut-être – au bord de la fin des siècles – si la terre existe encore et que les descendants de l'homme se montrent moins stupides que leurs aînés...

 

 

Tant de lubies et de manies ici-bas. Partout l'obsession. Qui du sexe ; qui de la propreté ; qui des nombres ; qui des images de soi, reflets fragiles et trompeurs – et infiniment périssables – dans les yeux de l'Autre – insoucieux toujours de ce qui n'est pas lui ; qui de la raison et de la pensée ; qui des jeux – des mille distractions inventées par l'homme pour jouer – et vivre la vie et le monde comme un amusement perpétuel qui n'a pourtant les traits que de la fuite et du mensonge ; qui, plus rare, du mystère de l'existence et de la métaphysique...

Un monde d'obsédés possédés par l'obsession de l'étrange – et énigmatique – sentiment d'exister... Un monde aux mille visages dépossédés pourtant de l'essentiel dont les lubies et les manies à la fois éloignent et rapprochent du grand mystère que chacun, à son insu et à sa façon, s'acharne à vouloir percer et découvrir...

 

 

Obsédé et possédé à la fois par la question ultime qui taraude l'homme – et fait naître tous ses élans, des plus infimes aux plus majeurs : le mystère de son existence. Et dans ce voyage – long et douloureux périple si souvent – apparaissent bientôt – et progressivement – tous les attributs manquants : le silence, l'infini, l'éternité, la lumière, l'Amour et la joie. Le propre – et l'essentiel – de toute délivrance. Et l'extinction définitive des questions, du mystère et des obsessions...

 

 

Peut-être n'avons-nous, en définitive, rien d'autre à faire que percer notre secret... Et pourtant que de chemins qui ressemblent à des dérives...

 

 

Peut-être avons-nous sur l'atome – et la matière – quelques avantages : le questionnement, le goût de la découverte et la capacité d'émerveillement... Mais nous nous dispersons – et nous nous égarons – trop souvent dans notre si dévorante passion pour les histoires – et notre amour inconsidéré pour les mythes, les légendes et les mensonges. Avec cette fâcheuse manie de nous y enfouir – et de nous y enterrer presque entièrement – comme l'atome et la matière se glissent, malgré eux, dans toutes les formes interagissantes et expansives de l'univers...

 

 

Peut-être n'y a-t-il jamais eu, au fond, de questions... Mais un questionneur unique se laissant déborder par ses éparpillements – et pris au jeu de son propre mystère, enfanté probablement par l'oubli... Ainsi sont nés, sans doute, nos interrogations – et les mille chemins, tordus et tortueux – à la fois inutiles et nécessaires – pour retrouver l'origine du seul mystère – de l'unique questionneur...

 

 

La vérité ne nous laissera indemnes. Avant même d'y prétendre, la vie nous aura défait de tout ce que nous aurons cru précieux... Et lorsqu'il ne restera rien – pas l'ombre d'un désir – pas l'ombre d'un mensonge – pas l'ombre d'un résidu de ce que nous avons cru être, de ce que nous avons espéré et de ce que nous avons rejeté, elle nous cueillera comme un fruit mûr qui tombe et que la bouche avale, sans mal (et sans effort)... Nous deviendrons alors la vérité insaisissable... Et nous la vivrons à chaque instant, nouvelle, sans le moindre doute ni le moindre appétit pour d'inédites acquisitions...

 

 

Et le silence encore pour réponse à toutes les oraisons. Effaçant le miel et le fiel qui coulent sur les bouches. Offrant un sourire éternel – et rendant inutile la parole et vaines les explications...

 

 

Le silence. L'éternité. Les prémices peut-être de notre vrai visage (retrouvé). L'Amour offert sans raison. A la merci de toutes les gloires. Et de toutes les joies. Mais humble – si admirablement humble – lorsqu'il se fait secourable...

 

 

Une place – et ce lieu si passionnément convoité – toujours seront ouverts à celui qui s'approche... Et bien qu'il ne les ait jamais quittés (même s'il en eut longtemps le sentiment), sa nudité – son entrée en nudité – lui en ouvrira pleinement les portes – et l'accès. Comme une maison – une demeure – l'espace entier de l'habitat – s'ouvre soudain à un visage reclus pendant des siècles dans un placard, sombre et étroit, au fond de la cave...

 

 

Et dans notre âme, ces bruits – et ces eaux – qui hurlent encore malgré le soleil – et les yeux éblouis sur la terrasse. Si proches d'un ciel réconciliateur. D'une lumière sereine et pacificatrice. Et qui s'effaceront peu à peu à chaque jour de la nouvelle aube...

 

 

La succession des nuits. De l'obscur au clair. Avant la première aurore. Et le jour immense. Et sur les lèvres, ce sourire inconnu, presque trop large pour notre visage...

 

 

Au bon plaisir peut-être des lettres – et des mots –, la parole saugrenue – primesautière – qui saute par dessus la portière pour aller seule – et enivrée – sur la route du silence... Pas même apeurée du défi – et de l'enjeu dans lequel elle se trouve, à son insu, impliquée...

 

 

Poète métaphysique peut-être, mais si peu doué pour les foules et le silence. Trop chargé encore, sans doute, d'un langage dont il ne peut se défaire... Avide d'une parole et d'une sagesse (silencieuses) qui tournent inlassablement autour de lui, insaisissables... Et auxquelles il ne parvient guère à s'abandonner...

 

 

La vie, la terre, le monde nous auront tant donné. Et les chemins offert, insidieusement, ce que nous avons cherché avec tant de rage et de maladresse... Et pourtant que de visages tristes et d'âmes inassouvies, insensibles à tant de présents... Aveugles au plus urgent comme au plus essentiel... Des ombres dans le sable gesticulant sur les plus prodigieux joyaux – et le plus fabuleux trésor – que nous mettrons, sans doute, des centaines de milliers d'années à découvrir. Comme le signe évident d'un oubli ancestral – à la fois originel et durable – du plus désirable et du plus précieux...

 

 

Le cœur plus vieux que le visage. Et l'esprit, pourtant, toujours neuf. Et les cris de l'âme qui ne comprend rien au temps... Réunir les trois, le cœur, l'esprit et l'âme, en un seul regard – en un seul regard atemporel – éternellement frais –, voilà la clé universelle de l'éternité – et de la compréhension, sans cesse renouvelée, de notre figure – et de notre nature – infinies...

 

 

La fleur, l'arbre et la bête possèdent du Divin que l'homme ignore... Et il y a chez eux plus de grâce que chez les hommes sourds à toute quête...

La fleur, l'arbre et la bête ne cherchent pas. Ils en sont, sans doute, incapables. Aussi acceptent-ils, contrairement aux hommes toujours plus ou moins geignards, leur destin. En toute ignorance peut-être mais de façon si pleine qu'ils ne peuvent s'en écarter...

L'homme qui cherche a passablement compris sa destinée... Il la pressent. Et devra parcourir le monde – et dénicher l'être au dedans, après un long voyage souvent, pour l'incarner avec plénitude et justesse. Le Divin de l'homme n'est pas ailleurs...

 

 

L'abscons – et le touffu – parfois nécessaires (chez moi) pour décrire le plus simple et le plus épuré : la grandeur et l'immensité, simplissimes, de la nudité et du rien... Un travers peut-être irréfutable de mon esprit tiraillé par son goût pour le foisonnement et l'exhaustivité... et qui, en souhaitant tout dire, ne dit, souvent, plus rien... Embrouille tout, complexifie et abîme le silence qu'il vénère pourtant... Et qu'il croit parfois, et toujours à tort, avoir fait sien...

 

 

Aucune règle à vivre ne tient face au silence. Aucune leçon. Ni aucun guide de sagesse. Sentences et aphorismes ne sont que des lois provisoires pour les esprits immatures, trop verts encore pour comprendre l'incompréhensible, toujours en recherche – et qui espèrent, stupidement, parvenir à quelques insaisissables vérités...

 

 

D'un bruit à l'autre. D'une parole à l'autre. D'un jour à l'autre. Et peut-être qu'entre – et au dedans – se faufile le silence. Ce silence dont nous avons, comme le monde, le temps et le langage, tant besoin...

 

 

Le cri, la plainte et la prière ne sont, en définitive, qu'un besoin de silence...

 

 

Serait-ce en poursuivant le nécessaire qu'advient l'essentiel... Comment en douter en parcourant l'histoire du monde...

Et même aujourd'hui, en cette ère si débilitante et si riche de promesses, où le superflu* semble pourtant tenir les rênes, le superfétatoire aurait-il le visage des nécessités de demain – et des essentialités plus lointaines encore...

* Distractions, narcissisme et virtualité à outrance...

 

 

Les vivants ensevelis sous l'inutile. Et à leur mort, sous la terre. Pas plus nécessaires souvent que leur vie... Les visages gagnés par l'incompréhension et une étrange hébétude, légèrement curieuse et inquiète. Comme les signes les plus marquants (et décisifs) de l'humanité, follement gesticulante et à peine pensante et expressive... Des bêtes douées d'un esprit et d'une parole, jusqu'à aujourd'hui, presque inutiles...

 

 

Ni route ni chemin. Pas même un décor. Un rêve peut-être tout au plus... Un songe geignard... brunâtre... sans consistance où s'élancent – et s'échouent – pourtant les ombres et les silhouettes de chair paraît-il, mais dont le sang n'est peut-être que d'encre et de papier – ou de brume et de rosée – comme des nuages munis de membres et d'une tête légèrement pensante... Pas même une parole. Ni le moindre discours nécessaire... Peut-être quelques gestes indispensables à la survie et à la perpétuation des espèces. De cette vie navrée, et navrante, mais si douce et si belle malgré les malheurs, la honte et les tentatives... Et que l'on ne peut défaire – et qui se défait pourtant... Et dont on ne peut s'extirper – et à laquelle nous n'avons, malgré les apparences, jamais vraiment été associés... Ni route ni chemin. Pas même un décor. Un rêve peut-être...

Et un matin, sur la grève brumeuse – et légèrement triste et pluvieuse –, le réveil que nous n'attendions plus – et que nous espérions, malgré tout, depuis les premières heures de la nuit...

 

 

Imaginons à présent la soif, l'eau et le puits... Et la bouche. Et les lèvres entrouvertes, avides de la source. Et dans l’œil caché derrière les rebords de l'infini, la naissance et l'assouvissement de tous les désirs. Et les mille instruments et récipients nécessaires à la cessation des besoins... Le ciel, le silence et la fin de tous les rêves... Ainsi peut-être pourrait s'achever notre songe...