Journal / 2017 / L'intégration à la présence

On ne nous dit rien du jour. Ni rien de la nuit. On nous empale avec des clous et des promesses. Des paroles et des mensonges insensés. On nous enjoint de vivre et de croire. D'essayer de survivre et d'espérer. On nous livre à nous-mêmes. Et cet abandon est notre chemin. Notre seul atout. L'unique salut possible...

Des cendres et de la poussière. Une chair exposée à toutes les brûlures et à toutes les indigences mais adossée, toujours, au soleil...

 

 

Peut-être le monde n'est-il, après tout, qu'un cri continuel dans le silence... Une sorte de grognement plaintif et curieux, né de l'hébétude et de la peur... Comme les sanglots d'un nouveau-né qui n'en finirait pas de hurler son incompréhension et sa douleur d'être vivant... Et que rien ne saurait consoler...

L'accouchement – la naissance – est une délivrance, avait-on dit à sa mère. Qui aurait donc pu lui avouer la vérité ? Qui aurait pu lui dire que la naissance est le commencement d'une longue agonie – d'une longue détention – d'une vie de peines et de misères qui ne peut se libérer qu'avec la vérité – avec la compréhension sensible de notre nature et de notre origine – avec la découverte de notre vrai visage ?

 

 

Le vent et la mort balaieront encore la terre comme au premier jour de la genèse... L'Amour, la lumière et le silence, eux, étaient là, déjà, depuis toujours. Et seront là encore lorsque tout aura été défait, effacé et enfoui dans les sables du temps...

 

 

Il y a mille absences et mille silences qui éloignent de la véritable absence – et du véritable silence : le plus vil et le plus ignorant qui écartent, toujours, le plus haut auquel nous pouvons prétendre...

 

 

Après la mort, les restes d'une vie distribués d'une égale façon entre le silence et les vivants... Pour l'un, la part la plus sage et pour les autres, ce qui leur revient : le plus partageable – quelques babioles dont ils feront un médiocre usage...

 

 

On aimerait parfois se glisser dans l'infini. Et s'effacer dans le silence. Comme une délivrance. Une façon de s'extirper de toutes ces chaînes. Un espoir de (pleine) vivance. Comme un défi lancé à notre douloureux visage dont le reflet envahit le miroir... et que le monde continue de frapper – et d'effacer à coups d'insolences, de brimades et d'indifférence... et que nul ne voit excepté celui qui sait faire face au miroir, au visage et à son reflet sans jamais s'exposer au regard... Ce silence en nous qui contemple le plus infime rêvant d'infini...

 

 

Le vertige est un abîme. Une chute dans l'inespéré. Un envol vers l'infini. Un saut du regard dans ce qui le contemple. Un retour ignoré vers ce qui sait – et ne peut trahir – et dans lequel tout finit par se noyer... Comme une réconciliation avec notre plus haute ignorance : l'innocence et l'oubli, les ailes de la vérité...

 

 

Un mur, une fenêtre et l'espoir à enterrer au dessous des peines et des soucis. Dans les profondeurs insoupçonnées de l'oubli. Comme l'appel (bienveillant) de l'infini et de sa sœur jumelle, l'éternité pour que les retrouve ce qui s'érige, ce qui sépare et s'efface... L'infime rappelé à l'innocence et à l'espace sans restriction...

 

 

Ni terre ni eau. Une lumière naissante qui efface la brume des âmes et le sang sur les visages. L'asphyxie des vies retirées – assombries par l'ombre puissante des rêves. Comme une invitation au plus simple pour redonner au monde le sacré, oublié et piétiné depuis les origines, par les siècles, l'instinct des bêtes et les songes des hommes...

 

 

Peut-être aurons-nous l'honneur de voir naître le jour – et s'effacer ces affreuses nuits de tempête et de silence...

 

 

Ne pas témoigner de l'indicible. Incarner son possible visage... Sans doute est-ce cela être sage... Vivre sur terre, humblement auréolé d'une lumière intacte, parmi les bêtes et les hommes...

 

 

Rien ne peut éclore sans le silence. Ni la pluie, ni les jours ni les pleurs. Pas même le chagrin de son absence...

 

 

Au dedans de nous, cette lumière – infirme – comme séparée, coupée de son fleuve, large et solide, où elle pourrait s'écouler libre et heureuse, remplacé par des ruisselets, étroits et sombres, de peurs et de longs canaux souterrains où se déversent les égouts : l'espoir et le souvenir...

 

 

Dans le brouillon de notre vie, que de ratures encore, de gribouillis d'encre noire et de paroles muettes à force de silence... Quelques feuillets emplis de traits dérisoires que personne n'a pris – ni ne prendra – la peine de lire. Indéchiffrables, impartageables, illisibles peut-être... Comme si nous étions les seuls, toujours, à pouvoir écrire – et tourner les pages de notre infime, et presque inutile, existence... Palimpseste ignoré où tout ce qui se note s'efface (presque) aussitôt... Comme une invitation permanente à l'innocence (la blancheur de la page) et à la lumière (l'accueil sans restriction des circonstances – du flot permanent de la vie et du vivant). L'infini du regard sur l'immaculé perpétuel de la feuille où ne cesse de s'inscrire et de disparaître une foule de signes et d'événements – tous plus insignifiants les uns que les autres...

 

 

Ce regard infiniment curieux et solitaire d'avant le langage qui confère aux yeux l'émerveillement silencieux – béat et reconnaissant – que la parole vient, si souvent, corrompre...

 

 

Quelques notes pour dire l'homme à l'homme. Les fondamentaux qui fondent et façonnent l'humanité. La traversée du monde et de l'inhumain pour éveiller à un au-delà de l'homme déjà présent en lui mais encore infécondé... Une façon peut-être de donner vie à cette part en nous qui sommeille...

 

 

Qu'offririez-vous à celui qui ne sait* donner un peu de lui-même ? Rien, ou à peu près rien, n'est-ce pas ? Aussi, voilà, sans doute, pourquoi le monde est toujours ce qu'il est...

* Qui ne peut ou, pire, qui ne veut pour mille mauvaises raisons...

 

 

Les loups sont derrière les visages. A peine dissimulés par nos yeux de chien docile. Les crocs – et la bave rageuse – cachés par les sourires de façade. Hobbes transposé en une perspective plus vaste : le monde est un loup pour le monde. Et la vie qu'une chair à écorcher. Une matière dont on se repaît...

Corps repus et âmes faméliques. Ainsi vivons-nous, nous autres, folles créatures de la terre. Chair massacreuse de la chair...

Et nul soleil à l'horizon. Le sombre régnera encore pendant des siècles avant que les visages et les âmes ne découvrent l'innocence...

 

 

L'inouï né du langage que la vie même a du mal à imaginer... Comme si cohabitaient en nous, et ici-bas, deux univers, le vivant et l'imaginaire, aux passerelles rares et délicates... Et je ne sais lequel est le plus fabuleux... Mais ce que l'on ne peut ignorer, en revanche, c'est que le poète est l'une de ces précieuses passerelles...

 

 

Et nous mènerait-on au plus proche du plus fabuleux – de la vérité, il nous faudrait (encore) effectuer les derniers pas. L'essentiel du voyage...

 

 

Le poème, né peut-être de l'oubli du langage. Et de son usage le plus courant. Comme l'évidence que la parole ne vient ni de la terre ni des hommes...

 

 

Le monde n'accorde aucune place au poète et au penseur à l'exception peut-être d'une fonction de décorum dans l'oisiveté des jours et d'un regard, presque accessoire, sur le monde. Voilà les seuls rôles qu'on leur attribue... Si le poète et le penseur – et bien davantage qu'eux-mêmes, leurs œuvres – aspirent à exister, ils doivent se faire – s'inventer – une place, invisible souvent depuis le monde, entre l'herbe et les nuages, au cœur des forêts et des collines (et des montagnes parfois)... plus rarement au cœur des cités – et se laisser guider par le ciel et le silence – et se montrer loyaux et fidèles à l'innocence pour qu'émerge une parole, inentendue peut-être, mais si belle et si sage qu'un jour, plus tard, dans quelques siècles, les peuples se réuniront pour l'écouter. Et s'inspirer de sa sagesse et de sa beauté...

 

 

Hommes et bêtes. Les cris d'une bouche affamée. Une dépouille que s'arrachent – et dont se repaissent – les vivants. Et un crâne désossé par le temps. Un bref passage. Un court séjour sans grande incidence...

Seul subsiste, peut-être, un regard sur les silhouettes qui passent. Et un silence sur des paroles prononcées à la hâte – et qui s'effacent. Et qui éloignent plus encore du monde – et de cette beauté que nous cherchons partout...

 

 

La terre offre – se donne presque entièrement. Et le monde s'empare, les hommes saisissent et amassent... Comme des bouts de chair – des organes – inconscients et insoucieux du corps auquel ils appartiennent... Et qui sucent les parcelles, les vident de leur sang et les abandonnent en espérant (naïvement) que la terre pourra les régénérer et les renouveler indéfiniment...

 

 

Le monde agenouillé. Agonisant presque. Enveloppé de son linceul noir. Et peut-être que la lumière – et l'enchantement – viendront de ses eaux claires qui coulent sans discontinuer sur les jours. Il n'y a d'autre espérance pour la terre. Et il n'y a d'autre espérance pour les hommes...

 

 

Il y a partout cette misère, ces malheurs et cette solitude que nul ne peut dire – et que nul ne veut entendre... Et puis, au dedans, au dessus, en dessous, partout, il y a la joie et le silence. Et la beauté des âmes qui patientent sans bruit dans la pénombre...

 

 

Le travail des astres sur les âmes. Le travail des âmes sur le monde. Le travail du monde sur les corps. Et l'esprit qui ne voit rien... Et l'esprit qui ne comprend rien... Comment pourrait-on vivre ainsi parmi les hommes...

Il nous faut une lucarne, une colline, un espace où respirer et laisser naître la joie. Vivre loin des hommes, au plus près du monde et des âmes. Sous les astres. A notre juste place sous les étoiles...

 

 

La lumière – le silence – sont une présence parmi les hommes. Et parmi les bêtes. Sur cette terre envahie par le noir et les larmes. En ce monde où l'obscur et l’absence dirigent les corps et les âmes... Et les recevoir – et les accueillir –, il ne peut y avoir de plus grande joie. Et de plus grand salut. N'est-ce pas ce que nous espérons tous... et ce à quoi aspire la tristesse de nos visages...

 

 

Elle est là, à présent. Et je n'aspire qu'à rester auprès d'elle, immobile et silencieux...

Beaucoup l'ont entrevue. Mais n'en comprenant ni l'envergure ni les exigences, l'ont abandonnée. L'ont livrée à elle-même en quelque sorte – et à son Amour, immense pour nous, mais si impuissant tant que nous ne savons le recevoir – et l'accueillir...

L'Amour ne peut se propager qu'ainsi – à travers nous qui l'accueillons et le faisons vivre...

 

 

Avant les mots, il y a la lumière. Le langage, lui, en voulant éclairer, obscurcit. Recouvre le monde de noir, d'espérance et de désespoir. D'incompréhension. De couches de plus en plus opaques. Et, très vite, infranchissables...

Et après les mots, il y a le silence. Et la parole qui accueille la lumière pour la restituer en petites notes gaies et colorées. Et la poésie, bien sûr, est l'un de ses visages...

 

 

L'encre est plus vagabonde que l'âme. Et la parole toujours moins lumineuse que le silence. Et le noir plus aisé, et envahissant, que la joie...

La présence s'offre à celui qui n'a pas – qui n'a jamais – rechigné au long labeur de l'âme. A son lent travail pour s'extraire des mots et des images. Pour se libérer de leur opacité. Et de leur indéracinable noirceur. L'innocence alors se faufile (peut se faufiler) dans l'espace laissé vacant. Et à sa suite viennent, sans effort, la lumière, la joie et le silence...

 

 

Cet ailleurs dont nous ne reviendrons pas. Comme un long voyage – une longue errance – qui nous éloignerait durablement (définitivement peut-être) de nous-mêmes... Ainsi cheminent les hommes, stupidement... Comme s'ils pensaient pouvoir échapper à ce que nous sommes... Ici, là-bas, partout présent où que nous soyons...

 

 

Ni aveuglement ni cécité. Une pleine ignorance qui rend inintelligible le silence... Et laisse la main d'une bestiale cruauté s'emparer du monde. Et exterminer ses peuples.

Une victoire ensanglantée qui ne cache sa joie – et savoure le progressif anéantissement du monde. Sa – presque totale – capitulation. L'homme dans tout son délire et sa splendeur...

 

 

Dans le secret du monde, une pudeur. Comme un instinct de survie. Qui ne se dévoile qu'au fil de la compréhension et de la sensibilité, les gages les plus sûrs du respect et de la gratitude nécessaires...

 

 

Peut-être le monde est-il dépeuplé – et nous seuls le savons... Mais à qui appartiennent donc tous ces visages s'ils ne sont les nôtres...

 

 

[Humble hommage au modeste Jean-François Mathé]

Surgi de ce monde, sous des dehors, le temps par moment s'efface sous le ciel passant. Comme sur la corde raide, au fil de l'eau. Une navigation plus difficile ou bien une absence, comme une contraction supplémentaire du cœur – des instants dévastés par l'inhabitant...

 

 

Il faudrait peut-être effacer le temps pour s'absoudre de ses cruautés. Devenir des âmes affranchies des heures. Libérées du souvenir et de l'espoir...

 

 

Quelle est la place du poète, du prophète et du mystique* dans ce monde aux goûts – et aux aspirations – si prosaïques et matériels... Seraient-ils nés pour d'autres siècles...

* Terme usité par des individus si peu, naturellement, sensibles au spirituel...

 

 

En épousant le temps, le monde, la vie, on célèbre l'éternel – cette blancheur invisible sur chaque visage. Cette joie qu'enserrent les âmes, encore si frileuses... La vocation de l'homme, du temps, du monde et de la vie. Les noces secrètes du sauvage et de l'innocence. Notre plus bel amour...

 

 

Vivre. Une manière peut-être d'éclore à la lumière parmi tant d'ombres et de larmes. A cette joie que l'âme devine au fond de sa tristesse...

 

 

Au détour d'une phrase, un visage. Au détour d'un visage, l'annonce parfois d'un autre chemin... Comme une farandole sans fin. Inexplicable... La mariage de la chair et du langage, de la vie imaginée et de l'imaginaire vécu. Comme la réconciliation peut-être de nos deux figures... Et le sacre de toute union. La célébration des voix et des routes nécessaires pour rejoindre cette unité si longtemps oubliée...

Comme un dialogue – une entrevue silencieuse – entre soi et soi où toutes ces parts oubliées de soi-même se retrouveraient – et se réuniraient – pour entonner un seul chant, prodigieux et magnifique – si précieux qu'aucune âme ne pourrait y résister...

 

 

Un silence, sans doute, nous est promis pour clore la quête si bruyante de l'âme. Une joie, sans doute, nous est promise pour effacer cette interminable tristesse. Et une lumière enfin, sans doute, nous est promise pour éclairer cette si longue et sombre errance...

 

 

Le poète écrit comme l'artiste peint, modèle et façonne. Comme le soleil brille et les vents soufflent et tournent. Sans raison et pour les plus hautes nécessités...

 

 

Le plus abominable et le plus fabuleux. Toujours côte à côte. Inséparables. Inextricablement liés. A jamais. Et en défaire les nœuds est la tâche du penseur. Et en célébrer le merveilleux, la tâche du poète. Et les accueillir (tous les deux), la tâche du sage... Et se livrer à cette triple besogne, le travail – la mission peut-être – de l'homme qui rêve de mettre l'Absolu à la portée de la terre et de l'humain – et qui aspire à célébrer son envergure au quotidien afin de se hisser jusqu'au regard d'un Dieu que nous avons cru si étranger et inaccessible...

 

 

Le cri n'appartient peut-être qu'à la nuit qui dort. La parole à l'aube naissante. Et le silence au soleil du plus haut jour... Les hommes avec leur langage, leurs plaintes et leur soif, n'en ont donc pas fini avec leurs rêves et leur sommeil. Et avec leur envie d'étoiles...

 

 

Le souffle du macabre sur nos âmes grises... Comme un funeste chemin, né de la terre, entre le corps et l'infime possibilité du ciel. Un pari à peine envisagé – et rarement tenu. Une défection sans choix du plus grossier vers l'invisible – l'impensable...

 

 

On ne nous dit rien du jour. Ni rien de la nuit. On nous empale avec des clous et des promesses. Des paroles et des mensonges insensés. On nous enjoint de vivre et de croire. D'essayer de survivre et d'espérer. On nous livre à nous-mêmes. Et cet abandon est notre chemin. Notre seul atout. L'unique salut possible...

 

 

Les peuples se taisent – et se sont toujours tus – pour écouter les programmes, les promesses et les mensonges des rois. Et ils meurent depuis toujours, décimés, bêtes et dociles, sur des champs où le labeur et les guerres flamboient. Comme des troupeaux stupides vouant une confiance aveugle (et puérile) à ceux qui les mènent vers l'épuisement et la mort.

Vivre à l'écart des peuples – à l'écart des foules – c'est commencer à s'extraire de l'imbécillité. Les premiers pas vers la douloureuse solitude nécessaire à la fouille et aux chemins de sa propre reconquête. Les premières foulées, en quelque sorte, aux avant-goûts de liberté...

Il faut être – et vivre – comme des enfants rebelles, le front posé contre la vitre – avec le regard fixé au loin sur l'inconnu du dehors, qui rêve d'une vie sans fers – et refuser les interdictions, les autorisations, les mises en garde et les remontrances de l'autorité (établie)...

La solitude des grands chemins, il n'y a d'abord d'autre liberté avant que n'éclose cet invisible sursaut du regard...

Plus qu'un éloignement du monde, un retrait – un désert nécessaire pour se dégager, aussi pleinement que possible, de l'humanité servile et malléable avant de succomber, un jour peut-être, aux dignes retrouvailles...

 

 

Il n'y a d'effluves plus joyeuses que celles de la grande solitude réconciliée où les visages, si éparpillés autrefois – et si solitaires malgré l'étouffant voisinage, se raccommodent (enfin) en une figure unique dont chacun prendrait les traits...

 

 

La perte toujours. Comme incessante invitation à l'abandon. Le plus sûr chemin de la délivrance – cette liberté d'être, à la fois uni et au dehors. Si extérieur(e) au fatras, si souvent égarant et inextricable, de l'intériorité que quelques mots résumeraient admirablement : le coeur-monde et le regard infini, si peu soucieux des élans et des aléas – des soubresauts et des volte-faces... Ce visage libre, et si oublié, que nous sommes depuis toujours...

 

 

Un surplus de monde comme un écœurement. A l'image de l'odieux gavage que l'on réserve, en certaines régions, à de malheureux palmipèdes...

 

 

Rassasiés de haine et de rancœur avec des peurs et des désirs en pagaille – et cette méfiance de l'Autre, comment pourrions-nous construire un autre monde... Voués, évidemment, à l'absurde et vain exercice tant que demeurera l'individualité...

 

 

Et cette ensorcelante lumière qui nous guide jusqu'à la pleine extraction de nos liens. Jusqu'à leur complète métamorphose en aire harmonieusement commune...

 

 

L'addition des absences ne forme qu'un vide. Une béance irremplissable... Il faut ôter l'inconscience et les automatismes de l'absence pour espérer les voir, un jour, se métamorphoser en présence...

 

 

Et ce désir d'écrire plus haut – et plus loin – dans l'infini. Dans cet élan de silence que tout contrarie... Invisible et inaudible, bien sûr, à force de volonté. Et qui traverse les hommes – leur absence, si évidente, et leur exil du monde à force d'y être trop présents... Comme un jet, livré à sa seule puissance, qui ne rebondit sur aucun espace. Abandonné, en quelque sorte, à la tyrannie espiègle du vide – et dont nul jamais ne se fera l'écho... Une parole (pourtant) joyeuse dans son retrait, et pas même mendiante, dite pour elle seule et que n'entendront, bien sûr, jamais ni les vivants ni les morts...

 

 

Peut-être n'y a-t-il, au fond, que des pas, du bruit et le silence... Et quelques plaintes pour dire l'effroi et l'incompréhension...

Ni maison ni main tendue. Une solitude immense qui ne sait cohabiter qu'avec elle-même...

Ni pente ni montée malgré l'illusion du temps et du mouvement. Mais une immobilité sereine, et sans doute hilare, ravie des jeux et des phénomènes malgré les larmes et le sang. Comme un avant-goût de ce que nous sommes. Cette chair et ce visage fragiles et éternels. Ce soleil adossé aux promesses et aux désastres...

 

 

Une parole, à nouveau, pour dire le silence. Et le silence pour seul écho de la parole. La plus parfaite et fabuleuse réponse à ce que nous ignorons encore. A cette orgie de questions insolubles...

 

 

Dieu si extérieur à soi lorsque l'on ne sait (encore) qu'il nous habite... Quelle est donc cette part de soi qui résiste – et refuse sa venue... ? Comme si nous ne pouvions nous empêcher de repousser ses avances et lutter contre son désir (légitime) de prendre notre place – cette place, en vérité, qui est la sienne et lui revient... Qui est donc l'usurpateur ? Et comment est née cette dimension sombre et ignorante qui s'y substitue en faisant feu de tout bois pour le détrôner et se propager partout – et que nos illusoires, mais si consistantes et pugnaces, individualités sans cesse alimentent... et qui, en la nourrissant, lui permettent de se répandre en tous lieux comme la peste. Comme une terrifiante et dévastatrice gangrène...

 

 

Quelle somme de souffrances nous faudra-t-il endurer pour nous extraire (pleinement) de nous-mêmes – et devenir ce visage infini, et si doux, que nous n'avons (pourtant) jamais cessé d'être... ?

 

 

Une inutile couleur demeure parfois sur la transparence. Celle de l'âme qui enveloppe les circonstances et teinte encore leur accueil...

 

 

Patienter jusqu'à la mort sans autre espoir que vivre (vivre encore un peu) et retarder l'heure du départ. Ainsi vit l'essentiel des hommes sans autre perspective que l'horizon et le tombeau...

 

 

Toute vie porte en elle son agonie. Et le regard que l'on porte sur elle, tous les deuils à venir...

 

 

Les hommes ne s'adressent qu'aux hommes. On les voit se parler, ou plutôt, déverser les uns sur les autres leurs peines et leurs espoirs. Et relater leurs infimes aventures. De pauvres histoires en vérité... Et qu'importe que nul ne les écoute – et que nul ne soit entendu... Presque personne n'écoute... Presque personne ne sait écouter...

Mais je n'ai jamais vu aucun homme, ou si rarement, même dans la plus grande intimité, s'adresser aux arbres, aux fleurs, aux bêtes, aux pierres et aux nuages. De temps en temps, on entend, il est vrai, une plainte, un murmure ou un cri, lancé(e) à Dieu – au ciel – à ces grands inconnus auxquels l'on confie (parfois) ses secrets mais sans jamais rien comprendre à ce grand silence...

 

 

Qu'importe que l'âme soit ouverte ou close, elle sera emportée un jour, tôt ou tard, vers le noir le plus dense – là où naît la lumière. Et c’est dans ses bras que s'achèveront toutes les danses...

Et nous n'avons rien d'autre, sans doute, que cette espérance...

 

 

Un jardin, un secret. Là où commencent toutes les aventures. Là où s'achèvent tous les chemins. Là où nous sommes déjà sans le savoir... Au centre – au point le plus dense – où rayonnent toutes les lumières sur les abîmes qui nous habitent – et nous entourent...

 

 

Peut-être que la prochaine parole – et que l'ultime parole – seront plus silencieuses... Voilà notre seule espérance, poète : renouer de notre vivant avec nos origines...

 

 

On blâme – et condamne – la bêtise des hommes tant que l’on espère encore (et davantage) de l'humanité... Tant que l'on ignore qu'elle est leur bruit naturel – leur sceau en quelque sorte, le chant inévitable de l'homme, ni plus laid ni moins gracieux, en définitive, que le pépiement et le gazouillis des oiseaux...

Et que pouvons-nous y faire si la bêtise est le bruit naturel de l’homme...

On peut, bien sûr, s'en protéger, ou du moins s'en prémunir (en l'évitant ou en s'éloignant), comme l'on fermerait la fenêtre face à une nuée de mouches et de moustiques pour s'épargner piqûres et agacements...

 

 

Ami et compagnon de personne. Porteur de rien. Ni de rêve, ni de désir, ni d'ambition. Et pas même d'espoir. Voyageur sans destination. Passager sans famille ni destin. Passant sans attache, rivé à aucun fief. Une solitude errante et immobile, livrée à elle-même et aux bonnes grâces du vent, où nulle part – et tous les lieux – prennent (finissent par prendre) des allures d'infini...

 

 

En bordure de ciel, des étoiles nous ont vu naître – et passer nos mille vies inutiles, parfois rieuses comme si être là parmi elles, et tous ces visages inconnus, était déjà bien suffisant...

 

 

Dans l'oubli du silence demeurera, à jamais, notre ultime souffrance... Et se cacher dans, ou parmi, les étoiles n'y changera rien... Les yeux enfouis dans les matins gris et brumeux seront peut-être notre seul jour...

 

 

Derrière le silence, il y a l'infini. Et derrière l'infini, la lumière. Et devant, la foule des visages qui patientent. Ne sachant trop ce qu'ils attendent...

Des simagrées, un peu de poésie peut-être... Des espoirs (à la pelle). Des larmes, inévitables bien sûr... Les saisons qui passent. La pluie, le soleil et le temps. Des envies d'ailleurs, très souvent... L'âme du monde. Ses secrets plus sûrement. Des passants. De nouveaux visages. La mort quelques fois – et qui vient toujours clore, bien sûr, la fin des jours... Des vies toutes simples. Le plus bête – et le plus humain – sans doute de l'existence...

Et nous pourrons dire au crépuscule de l'hiver que les hommes et les siècles seront passés aussi vite qu'un bref orage d'été...

 

 

Des cendres et de la poussière. Une chair exposée à toutes les brûlures et à toutes les indigences mais adossée, toujours, au soleil...

 

 

L'ombre plus épaisse que la lumière. Mais où la clarté transparaît dans les interstices, lui donnant cette texture bigarrée, et presque grise, qui offre à la terre et au monde cette allure si reconnaissable...

 

 

L'homme, si craintif, plongé dans cet effroi permanent de la mort. Comment peut-il, à ce point, ignorer que vivre est plus dangereux que mourir – et que la mort scellera toujours ce qui n'a pas été vécu pour l'emporter vers ce que nous devrons vivre encore...

 

 

Ce monde odieux où tout nous est refusé (la chair, l'attention, l'Amour et la joie...) – et où il nous faut, si souvent, nous battre et lutter (et ruser quelques fois) pour s'emparer et se servir afin de se voir très partiellement, et très médiocrement, satisfaits... Ou alors, patienter dans la solitude et le dénuement pour que grandissent, en nous, le silence, l'infini et la lumière afin de pouvoir (enfin) incarner ce qui nous manquait* si cruellement...

* Ce que nous croyions qui nous manquait...

Il n'y a, malheureusement, d'autre alternative pour l'homme...

Et dans notre impossibilité temporaire d'aller parfois vers l'un ou l'autre – dans cet abîme et cet effroi où la vie nous plonge de temps à autre, il nous faut peut-être, et comme toujours, tourner notre regard vers les bêtes, ces frères si précieux, qui mieux que quiconque (et mieux que nous autres en tout cas) savent demeurer si étrangement placides et sereins malgré les conditions inconfortables et les situations atroces, abominables et désespérées dans lesquelles les laissent ou les relèguent la vie et les hommes...

 

 

Toute forme naît d'un entremêlement* d'énergie...

* Mélange, entrechoquement, union, fusion, cassure, fission, ajout, retrait etc etc.

 

 

Être à la fois l'hôte et l'invité permanents sans jamais nier (ou rogner sur) ses nécessités et ses besoins fondamentaux. Ne jamais déroger à ce principe essentiel – à cette loi naturelle de l'innocence et de la présence... S'y conformer en tout lieu et face à toute forme (qu'elle soit minérale, végétale, animale ou humaine...) – et quel que soit l'environnement... Nous éviterons ainsi la facilité de la tyrannie – la pente naturelle de ceux qui dominent et s'approprient – l'habitude de ceux qui s'imaginent maîtres et propriétaires...

 

 

Une nuée d'hommes, comme des insectes qu'ils prétendent nuisibles, qui envahissent la terre – tous les territoires. Qui transforment les reliefs et les paysages selon leurs désirs et leurs appétits. Qui saccagent, exploitent et anéantissent pour asseoir leur domination sans l'once d'une hésitation. Sans l'once même d'un remord. Et qui, dans leur marche folle et insensée, si aveuglée, ne sont plus même capables (mais l'ont-ils déjà été...) de percevoir la dévastation, l'infamie et la désolation qu'ils ont instaurées partout – et dont souffrent le monde, tous les peuples et les vivants de cette terre en sursis...

 

 

Les oiseaux, installés en nous depuis l'aurore, nous invitent à fuir. A nous cacher de l'innommable dans le plus précieux. Le seul salut qu'il nous reste peut-être avant la grande dévastation...

Et les bêtes et les arbres qui meurent par millions l'ont compris bien avant nous. Il n'y a d'autre espoir que la mort pour que cessent le saccage et les désastres... Il n'y a d'autre espoir que de laisser les hommes à leur carnage, seuls avec les malheurs qu'ils ont, eux-mêmes, enfantés...

La terre est – et a toujours été – plus sage que l'humanité. Elle sait – et a toujours su – trouver la voie de sa préservation. Et livrer l'homme à lui-même, aujourd'hui, sans autre appui que sa bêtise et ses folles ambitions, est le signe de son intelligence...

L'extinction du monde et de l'homme est en marche. Et sur leurs cendres naîtra – pourra naître – un monde nouveau, moins impatient, plus clément et respectueux du Bien commun et des lois du vivant, plus soucieux du silence et de l'infini que de conquête, de pouvoir et de profit... Un monde plus juste et solidaire, pacifié et réconcilié avec toutes les parts, tous les visages et toutes les âmes qu'il porte en lui... Le reflet de cette intelligence et de cet Amour que n'auront réussi à trouver les hommes...

 

 

Et pendant que paressent les hommes, le poète, penché sur sa besogne, œuvre à son chant, inaudible – presque invisible – comme un soleil noir qui repeint les grandes lignes de la terre sacrifiée. Comme une lucarne, minuscule, pour dire – rappeler sans doute – que la lumière ne s'éteindra malgré l'inertie, l'obscurité et l'obscurantisme du monde. Comme un espoir lancé aux corbeaux funestes qui ravagent les plaines de leurs cris, de leurs rires et de leurs insatiables appétits...

 

 

Un infâme et perpétuel ronronnement... Serait-ce donc cela vivre pour les hommes...

Et l'homme qu'est-il donc ? Qu'un rire stupide et affamé dans le silence qui ne comprendra jamais sa terreur. Qu'un œil incapable encore de se voir disparaître – et renaître au gré des peurs et des désirs – dans cette lumière inconnue...

On pourrait sourire évidemment de ce carnage et de cette ignorance (qui jamais ne disent leur nom...) mais l'ampleur du désastre et des malheurs où l'humanité nous a plongés invite davantage au cri d'effroi et d'indignation – de vaine colère sans doute – avant de pouvoir succomber, un jour éventuellement, à l'appel généreux du réveil...

 

 

Une frugalité du langage nous inviterait sans doute au silence. Et la parole vaincue, harassée par tant d'espace, s'initierait alors à cette lumière qu'elle porte sans le savoir – sans qu'elle puisse même s'y installer ou s'en défaire. Comme ligotée en quelque sorte malgré les ténèbres qu'ont inventées les hommes...

 

 

Ni question ni réponse. Ni murmure ni plainte. Pas même un cri. Ni Dieu ni anges. Pas même la présence du monde et des hommes. Une défection totale. Un abandon. Comme un avant-goût du silence où nous serons bientôt plongés...

Et des fleurs par milliers sur les chemins. Et des arbres par milliers sur les collines. La terre et les forêts merveilleusement renaissantes... Et des âmes par milliers retrouvant (enfin) ce qu'elles n'ont jamais quitté – mais sidérées, à présent, par tant de lumière – et cette disparition, si inattendue, des ombres... Ce paradis si proche des êtres qu'ils demeurent, pour la plupart, incapables de voir...

 

 

Le langage sera toujours trop pauvre – et trop terne – pour décrire le silence – et dépeindre la lumière... Quant à s'y installer, inutile d'y penser... Mieux vaudrait arracher à la langue, ses pics et ses fourches, la soustraire à toute ambition, alors peut-être saura-t-elle s'y plonger – et s'en faire l'écho... Il n'y a d'autre espérance pour le poète (et pour les hommes) que cette parole née de tous les abandons...

 

 

Le monde, un oubli et le renouveau possible de toutes les sources. Le gage – la certitude – d'une continuité... Comme un trait – un mouvement – une histoire – ininterrompus – et interminables dont le retour à l'origine ne serait qu'un passage – qu'une étape dans la récurrence et l'infinitude du cycle...

Ni délire ni récit. Ni mythe ni mensonge. La seule vérité peut-être...

 

 

Fuir ce monde où le sourire n'est qu'un effort pour ne pas haïr ce qui nous est inconnu – et ce qui nous blessera tôt ou tard... Pour ne pas prêter le flanc à la désespérance et à la solitude qui se jetteront sur nous, quoi que nous fassions, au fil des circonstances... Et nous pardonner cette lâcheté...

Mieux vaut encore les larmes qui, de solitude en désespérance, nous ouvriront les portes incongruement joyeuses du silence. Cette aire de joie infinie dont la beauté nous échappe encore...

 

 

Encore un peu de désespérance. Comme un nuage – quelques nuages – sans importance – sans conséquence – passagers comme tout le reste, dans un ciel de bleu et de joie parfaitement immobile et dégagé malgré les ombres – toutes les ombres – dont nous ne pourrons peut-être jamais nous défaire...