Recueil / 2017 / L'intégration à la présence

Ni pluie ni soleil. Un temps, indéfiniment, incertain. Mais qui livre aux jours et aux âmes une fraîcheur inespérée. Ce que nous guettions autrefois, avec tant d'espoir, par la fenêtre derrière le ciel gris et nuageux...

Redire encore et encore ce que nous avons toujours été – et ce que nous avons toujours su – malgré l'ignorance et la haine. Comme une parole lointaine, infiniment répétée, pour s'assurer qu'elle soit entendue. Comme le silence chuchoté à sa propre oreille...

 

 

Passablement défaites par le temps, la couleur des pages et la voix du poète. De plus en plus blanches et silencieuses. Comme arrivées à l'extrême de leur possibilité... Au seuil, peut-être, de l'innocence. Au bord, sans doute, de la lumière...

Avec toujours moins à dire que le moins bavard des silences. A la frontière de la plus grande extase et du plus définitif effacement... Au cœur de cette joie, détachée du désir, que cherchent tous les hommes...

 

 

Sous la férule du silence, sans doute, les plus belles paroles. Celles qui se prononcent dans la plus parfaite innocence, sans même le souci d'être entendues...

 

 

Quelques mots que le poète adresse au silence. Comme une gratitude envers celui qui s'est partagé...

 

 

Ni paix ni violence. Ni grâce ni souffrance. L'instant seul malgré le défilé, improbable, des heures...

 

 

Le rien. L'incertitude totale du monde. Et la fenêtre des possibles, entrouverte, où viendront s'effacer tous les destins...

Ce qui s'approche, et que l'on voit arriver, ne viendra peut-être pas... Ou arrivera plus tard lorsque les circonstances l'exigeront...

Et ce qui doit nous rendre visite se montrera aussi sûrement que ce que nous ignorons. Avec autant de certitude qu'est grande notre ignorance de la vie et du monde...

Une existence – et un destin – livrés aux (seules) nécessités des jours et au silence...

 

 

Nos vies. Quelques anecdotes dans l'épais, et risible, récit du monde. Quelques gouttes dans l'une des minuscules rivières de l'univers, pas même conscientes de l'infini qui les a fait naître – qui les alimente de façon permanente – et dans lequel elles se jettent continuellement...

 

 

Ni mot, ni faim. Pas même un poème – ni même un morceau de pain – à offrir. Un regard posé là – et sans appétit – que jamais les circonstances ne viennent contredire... Comme une vacuité lisse – et pleinement acquiesçante à tous les désirs, à toutes les frénésies et à toutes les formes d'absence...

 

 

Le langage universel est le silence. Et il (nous) faudrait, sans doute, traduire tous les signes et toutes les langues du vivant, et jusqu'aux plus rares dialectes, en sabir – en socle unique de compréhension. Comme une tour de Babel inaudible, en quelque sorte, mais enfin efficiente...

 

 

Ni désir ni image. Le plus éternel. La fragile évidence d'être vivant. L'émotion pure d'exister... Et la certitude d'une présence éminemment lointaine, et si proche pourtant, accueillant ce qui passe : le monde, la terre, la vie, les bêtes et les hommes, l'illusion du temps et tous les visages de l'invisible. Ce que nous croyons savoir. Ce que nous croyons être et ce que nous sommes... Notre double identité : l'être et ce qui est, indivisibles – unis dans leur fabuleuse diversité de traits...

 

 

La souffrance n'est absurde. Et moins encore un sacrifice. Elle est le signe d'une possible transformation. Le gage d'une joie à venir. Un pas initiatique dans la découverte de ce que nous sommes. Une tentative de percer – et de mettre à jour – ce que nous croyons – et avons cru – être... Une opportunité de quitter la croyance et l'illusion. L'invitation perpétuelle de la lumière à l'innocence et à la vérité...

 

 

Entre terre et ciel, la promenade furtive de l'homme. Un bref et superficiel séjour voué au labeur et aux agréments (assez indigents) où la métaphysique et le spirituel – et tout questionnement d'ailleurs – sont bannis. Relégués (au mieux) à l'adolescence et (avec un peu d'espoir) à l'instant de la mort.

Pas de quoi amorcer la moindre fouille – ni creuser et suivre la moindre piste. Pas question donc d'approcher le réel et la vérité ni même de vérifier la longueur et la couleur de la barbe de Dieu...

 

 

Ni question ni réponse. Ni quête ni vérité. Juste un éloquent silence...

 

 

Une poésie – et même une écriture – non métaphysique est comme un rideau sans fenêtre. Une (simple) décoration sans perspective...

Dans la poésie métaphysique, la parole tient lieu de poignée pour ouvrir la lucarne, notre si minuscule lucarne, et voir – et sentir – le monde et l'horizon si vivants et s'avancer, au loin, le silence et la lumière qui les recouvriront bientôt... Voilà, sans doute, la plus noble vocation du poème...

 

 

Il n'y a rien à dire sur le monde. Et rien à lui réclamer. Simplement, peut-être, lui offrir le silence – ce grand monstre inquiétant et repoussant mais dont la présence assurément éclaircirait ses ambitions, refonderait ses projets et ses programmes, aiguiserait, sans doute, sa curiosité et ses interrogations et octroierait à son peuple, ne sait-on jamais, un goût plus prononcé pour la beauté et l'innocence – pour l'honnêteté et la vérité, si nécessaires pour transformer sa marche folle et insensée...

 

 

Un séjour, des espoirs, des démons. Et la naissance – la perpétuelle continuité – de la tristesse. Comme la seule possibilité de voir éclore, un jour – plus tard – beaucoup plus tard – la lumière et le silence...

 

 

Le secret des ombres ? Hormis notre ignorance, elles n'en ont guère... Un destin fait non de hasards mais de forces mécaniques peut-être...

 

 

Des siècles peu soucieux de silence et d'oubli où l'on expose, dans toutes les vitrines, ses bruits et son nom comme la seule gloire possible. Le sacre de la plus haute ambition de l'homme. Tristes millénaires...

 

 

Ni jeu ni pouvoir. Un goût de l'Autre, à jamais irréversible où le silence, seul, est célébré...

 

 

Parole après parole, on se défait du silence pour le rejoindre plus sûrement peut-être...

 

 

Une agonie, plus belle que nos vies, nous invitera, un jour, à une fête inoubliable organisée en notre honneur... Le temps de parvenir jusqu'à l'innocence...

 

 

Chercher l'invisible derrière la matière. Et la joie qui se cache dans les circonstances. Cette danse inévitable, partout, du silence...

 

 

Au fil des jours se dégagent, peut-être plus obstinément, la joie et la lumière que rien ne pourra déchirer – ni les ombres ni la nuit. Comme la plus lente – et la plus éclatante – victoire sur tant de siècles d'obscurité et de malheurs...

 

 

Ni pluie ni soleil. Un temps, indéfiniment, incertain. Mais qui livre aux jours et aux âmes une fraîcheur inespérée. Ce que nous guettions autrefois, avec tant d'espoir, par la fenêtre derrière le ciel gris et nuageux...

 

 

Homme de silence et de simplicité, juché sur la plus haute rosée de la terre. A califourchon entre le soleil et les étoiles... Evadé de la gangue noire des illusions où sont enfermés les hommes. Un pas de danse. Une parole claire. Et pas l'ombre d'un soupir. Un murmure, né de la lumière, adressé au vaillant, et malheureux, peuple de la terre...

 

 

Redire encore et encore ce que nous avons toujours été – et ce que nous avons toujours su – malgré l'ignorance et la haine. Comme une parole lointaine, infiniment répétée, pour s'assurer qu'elle soit entendue. Comme le silence chuchoté à sa propre oreille...

 

 

Ah ! S'il nous était possible de ne pas être mêlés aux complots de cette sordide réalité... Mais qui a dit que nous n'en sortirons pas indemnes...

 

 

Un matin de pluie et d'amertume ? Non, cette longue nuit où se sont enfoncés les hommes qui attriste (un peu) l'âme sage qui attend sans impatience le soleil de la mi-journée en espérant qu'il saura éveiller quelques visages, trop longtemps endormis peut-être... Mais comment pourrait-elle ignorer que le sommeil est, bien souvent, le prélude de tout réveil...

 

 

Le silence est un visage sans lèvres. Et la lumière un œil sans nom. Et nous sommes cette étrange figure que nul ne voit et qui effraye tant les hommes. Cette présence, invisible, qui embrasse le monde. Et dont les baisers, infiniment répétés, finissent par éveiller les âmes. Ce que les hommes, depuis les origines – dans leur crainte et leur ignorance – appellent Dieu...

 

 

Ni désir ni parole. Pas même un silence. La table – l'établi – du poète où se pose ce qui meurt – et où s'élance ce qui doit naître. Comme le signe peut-être que la lumière ne peut mourir... Qu'il existe une piste – et que des traces sont perceptibles – pour qu'advienne l'effacement, et, à sa suite, plus tard, peut-être le silence...

 

 

Entre le désir et le souvenir, l'homme saute à cloche-pied sur sa marelle en comptant les points – et les heures creuses où il s'enchaîne depuis des siècles... Et on le voit lancer son palet toujours un peu plus loin en croyant ainsi pouvoir atteindre le ciel, cet inconnu – cette infime possibilité de lumière...

Et après le ciel, qu'y a-t-il ? se demande-t-il parfois. Serons-nous enfin parvenus au paradis – à cet éden tant espéré ? Serons-nous arrivés à la fin du voyage ? Non, lui dit le sage. Nos yeux seront désormais ouverts mais il nous faudra encore reprendre le chemin – refaire le voyage maintes et maintes fois jusqu'à ce que les noms inscrits à la craie sur le bitume de la terre, et les frontières et les étapes, s'effacent. Disparaissent...

Et au jour du grand silence, nous comprendrons enfin le jeu du temps, des désirs et du souvenir... Et nous dessinerons alors une autre marelle, plus grande peut-être, différente sans doute, ou nous inventerons un autre jeu pour offrir à la lumière et au silence la joie d'être vivants – et de se perdre et de se retrouver encore et encore aussi beaux qu'aux premiers jours de tous les recommencements...

 

 

Des barreaux plus innocents que les mains qui jettent dans les cages... Qu'auront donc vu les hommes, victimes et bourreaux, de l'innocence ? Ils mourront, sans doute, comme ils sont nés avec cette infecte barbarie au fond de l'âme...

 

 

Au dedans, cette voix qu'ignorent les cris du dehors...

 

 

Dire la fraîcheur du matin. La mort qui guette partout. La beauté des arbres. La hache des bûcherons. L'infini des jours et la marche sans fin. La terreur et la misère des hommes. L'effroi et la solitude des bêtes. Dire la vie, le monde et la lumière. Tourner – tourner sans cesse – autour d'un silence inconnu... Et éveiller lentement notre visage à l'atroce beauté des saisons. S'établir au cœur des incertitudes. Et aimer – et contempler – encore ces amas de poussière qui tournoient dans les vents... Et cette âme, si belle au fond qui attend le silence – et la lumière qui saura l'éclairer sur l'abjection et l'infamie, l'éternelle traversée des heures, et l'instant, à peine né, qui s'efface déjà – et les circonstances que déploient l'univers et le cours des choses... Ce si peu d'existence qui nous est offert pour apprendre à vivre...

 

 

Tout dénouement annonce les prémices d'un nouveau recommencement. L'éternel retour des choses qui meurent – et renaissent encore... L'évanescence du passage. Et la certitude de l'effacement. Le fil rouge, en quelque sorte, de l'Existant...

 

 

Les vies. Comme de courtes vacations où chacun tient son rôle – et remplit sa mission.... Quelques traits dans le destin du monde – et dans le grand dessein de l'univers...

 

 

Tout a été dit déjà. Aussi que pourrions-nous dire qui n'a jamais été exposé ni annoncé ? Le silence réclamerait-t-il encore une parole ? Et laquelle ? A moins, bien sûr, que nous ayons encore mal entendu – et mal interprété ses consignes...

 

 

Encore une ligne – encore un chemin – où se perdront quelques mots – où se perdront quelques pas... Comme une danse – une ritournelle – irrésistibles du corps et du langage...

 

 

Et si le monde – l'histoire du monde – nous était conté(e) par les pierres, les arbres et le silence – saurions-nous entendre leurs murmures et leurs secrets ? Saurions-nous nous asseoir paisiblement à leur côté pour écouter le récit des siècles raconté par ceux que l'on croyait inaptes au langage – et qui ont pourtant tant de choses à nous dire – et tant de vérités à révéler à ceux qui se sont toujours imaginés les uniques dépositaires de la parole et de l'intelligence...

 

 

Y aurait-il une joie à partager dans le silence que nul ne ressent encore... Et un Amour – et une lumière – que nul ne pourrait corrompre ni assombrir... Comme les vestiges intacts, et toujours neufs, des origines que les hommes n'ont cessé de fuir pour se mettre en quête de bien pâles et indignes nouveautés...

 

 

Il y a peut-être un pas que jamais nous ne saurons accomplir... Celui qui se réalise sans raison. Pour la simple joie d'aller sans destination...

 

 

Nous allons sur les chemins de la terre parmi les catacombes comme si la mort n'existait pas. Comme si la mort n'était qu'un rêve – qu'une ligne d'horizon lointaine – alors qu'elle est là, éminemment présente, à chaque pas – à chaque souffle ; la mort des autres que nous feignons de ne pas connaître – et à laquelle nous nous pensons étrangers... et la nôtre dont chaque instant nous rapproche...

 

 

Une joie peut-être à dire ce que nous ne pouvons encore comprendre du silence...

 

 

A nouveau, quelques pas dans la brume. Comme prisonnier toujours des jours bas et des reliefs de la terre... Une inclination, peut-être, de l'âme, à se morfondre dans sa dimension la plus humaine – à prêter le flanc à la stupidité de l'attente – et à l'espoir de jours meilleurs où régnerait à jamais un temps clair et clément...

 

 

La grâce d'un instant de présence. Comme la preuve, possible, d'une éternité réellement vécue... Avec ce regard clair et confiant si caractéristique... Cette joie tranquille. Et cette âme qui n'attend ni n'espère (plus) rien... Simple témoin acquiesçant à ce qui passe et s'efface aussitôt... Comme un infini au dedans de la chair, spectateur désincarné, et sans exigence de certitude, d'un monde ni réel ni fantomatique – indéfinissable...

 

 

La compagnie d'un poète. Comme une main amicale et réconfortante sur l'âme solitaire – et un peu perdue – qui cherche désespérément sa propre confiance et son propre chemin parmi les vents et les visages, parfois si hostiles, de ce monde...

 

 

Un soir de lune blanche comme pour dire aux hommes et au ciel d'attendre le silence...

 

 

Vaine est la vérité que l'on crie aux hommes car l'on verrait aussitôt quelques-uns s'en emparer et en user comme d'une hache pour nous fendre le crâne et verser sur la terre un sang inutile...

 

 

Le silence sera toujours le plus utile – et le plus fidèle – allié de la vérité que l'on verserait (tout entière) dans chaque geste juste en oubliant, bien sûr, la renommée – ou la gloire, toujours possible – de son auteur...

 

 

Baignés encore de nuit, je vois les hommes déambuler au hasard sur les chemins de la terre, l'âme et la peau trempées d'espoirs et de terreur... Comme une armée d'intrépides aventuriers voués à la malédiction de l'incarnation. Vivants de chair promis à tous les sortilèges...

 

 

Ni vertige ni avancée. L'ombre mutilée, presque agonisante, qui s'éparpille en éclats. En poussière dans la lumière. Comme une trêve, une rémission peut-être, dans le provisoire des siècles...

Ni trappe ni fenêtre. Ni vent ni séjour. L'abandon d'un pas, autrefois si fier, aux portes du jour. Et le soleil derrière la vitre qui dessine un ciel sans étoile. Une clarté, encore imprécise, qui inonde tout ; abîmes et puits de lumière. Notre seule gloire peut-être...

Ni tombe ni regard. L'éternité qui se repose des siècles dans le plus éphémère...

L'âme et le ciel emportés dans le même trou de lumière...

Ni œil ni aile. Ni chemin ni ornière. Une présence à laquelle tout s'abandonne – et dans laquelle tout s'efface...

 

 

Nos vies, nos âmes submergées par ce lointain qui s'est approché – et que nous avons accueilli comme le plus familier... Ce visage – notre visage – que nous avons cru perdu – et que nous cherchions partout si désespérément – et qui est venu au terme de tous les abandons...

 

 

Ni voix ni oiseau. Ni chant ni parole. Pas même un murmure. Un grand silence où tout s'estompe – et que nos désirs dissimulaient, intact, au fond de l'âme...

Et nous sourions aujourd'hui de toutes ces murailles que nous érigions pour nous en défaire, ou le rendre plus vivable, et qui gisent à présent en contrebas parmi la poussière que les vents balaieront comme le reste – comme tout ce que nous avons abandonné dans le grand puits de l'oubli, là où la mémoire ne peut pénétrer – là où la mémoire même se défait...

 

 

Surgie de nulle part – et, peut-être, de partout – voilà la présence qui s'immisce, qui s'infiltre et se propage en tous lieux. Dans le regard d'abord, puis dans l'âme et le cœur et dans la vie et le monde enfin... En – et parmi – nous qui l'avions tant espérée – et qui n'avons jamais rechigné à nous dépecer jusqu'à effacer les noms sur la chair – et jusqu'à nos plus infimes désirs...

Et, à présent, partout des ombres, des cris, des chants et des cascades de lumière. Comme les reflets de notre vrai visage. De ce que nous n'avons jamais cessé d'être – et que nous serons encore jusqu'à la fin des siècles. Et, sans doute, bien plus longtemps encore... et que nous serons peut-être même pour toujours : cet étrange entremêlement de tout dans le silence...

 

 

Dans un silence, inaudible bien sûr, nous serons jetés un jour...

En attendant, gardons-nous de blesser la chair qui n'est, sans doute, que la périphérie de l'âme... La frontière mensongère qui, comme nous le croyons si naïvement, nous sépare du reste du monde mais qui n'en est, en réalité, que le prolongement...

Meurtrir et tuer sont des actes ordinaires, et habituels, en ce monde mais ils constituent, en vérité, une atroce auto-mutilation. Et nous le saurons tous, un jour, lorsque nous aurons rencontré notre vrai visage... Et les massacres et les tueries alors cesseront sur-le-champ... Et aimer et chérir – et prendre soin – deviendront aussi naturels, et nécessaires, que respirer... Les seuls actes et la seule perspective possibles...

Et au fil des siècles (et des transformations perceptives), nous serons toujours plus nombreux à offrir notre présence, de plus en plus légitime dans l'esprit des peuples, à ce monde gangrené par les pires maux de la terre – et exacerbés par le vivant, et l'homme à sa tête, encore si puéril et immature : l'absence, l'ignorance, la haine et la cruauté. Toute cette barbarie – et toute cette tyrannie – que nous croyons aujourd'hui encore indispensables à notre survie...

 

 

Peut-être aurons-nous tous, un jour, l'occasion de véhiculer cette parole qui encense et ensemence l'Amour... et la possibilité de le transposer en gestes... Et ce jour-là, nous nous réjouirons d'être des hommes. Et le vivant se réjouira d'être en vie. Et la terre se réjouira de notre présence... Comme une grande famille (enfin) réunie dans la joie, la lumière et le silence après tant de guerres atrocement fratricides... Que pourrions-nous espérer d'autre ? Ne serait-ce pas là le plus beau destin du monde...

Et la tâche la plus digne, et la plus urgente, du poète serait sans doute de livrer, dans ses dérisoires lambeaux d'écriture, ce goût pour un au-delà des horizons communs – et de s'approcher au plus près de cet Amour si maladroitement incompris, et voué jusqu'à aujourd'hui à l'indifférence du monde et des hommes...

 

 

L'arbre et le monde, comme la joie et la poésie, se déploient – et se déploieront toujours – dans le plus grand silence...

 

 

Soyons présents là où se glisse le vent. Là où le silence perce les ténèbres pour se faire joyeux... Il n'y a d'autre endroit pour vivre – pour aimer et comprendre un peu... Comme un étroit interstice dans lequel le monde – et les hommes – refusent de plonger et de disparaître... Là est cette vie pleine à laquelle nous aspirons...

 

 

Et le bleu, peut-être, nous dira le jour. Et le scintillement pâle des étoiles, la nuit. Et peut-être serons-nous (enfin) réveillés à l'heure de la grande éclipse... Présents de l'aube au crépuscule, témoin impartial de l'obscurité et de la lumière, insoucieux du sang versé par les vivants...

 

 

Un dernier soupir – un dernier sourire peut-être – nous fera frémir. Comment savoir le dernier accueil que nous réserverons au monde...

 

 

Danses, facéties, et même quelques rires, aperçus – et entendus – non loin du tombeau qui s'approche à grands pas. Comme une ombre immense sur tant de frivoles gaietés – sur ces infimes soleils que les hommes aiment tant coller sur les murs de leurs ténèbres pour essayer de repousser la mort – et l'oublier – comme s'ils ignoraient qu'elle finira, un jour, par tout emporter...

 

 

Une lumière imaginée, ou imaginaire peut-être – allez savoir... – vient s'immiscer au dedans de tout. Et au fond de l'âme d'abord qui en a tant besoin...

 

 

Marcher avec le temps collé aux basques – et avec ces souvenirs et ces mille projets gravés sur la peau – comment l'âme pourrait-elle connaître l'innocence...

 

 

Nous sommes nés loin des miracles. Comme les fruits, amers sans doute, d'un songe que nous n'avons choisi. Les acteurs d'un mythe voué(s) à la mort – et qu'aucune marche ne sauvera... Le centre de ténèbres infranchissables dont seul le regard pourrait nous délivrer... Mais comment pourrait-on y consentir en demeurant prisonnier de l'apparent paradoxe du vivant...

 

 

Ni gloire ni célébration. Ni yeux ni main pour encourager et applaudir... Une solitude monumentale, et merveilleuse, où se glisser. Y bâtir son nid (rugueux) et son aire d'envol... Et le courage qu'il nous manque parfois pour y poser notre âme... Mais le chant des oiseaux sera là encore, une nouvelle fois, pour nous exhorter à émerger de la paresse et des enlisements. Comme des anges venus, peut-être, guider notre chute. Comme une bénédiction offerte à tous les honnêtes aventuriers...

 

 

Des lambeaux d'écriture comme des fragments de prière inutiles. Déchirés par l'usure et la récurrence du langage. Posés là devant l'indifférence du monde et des hommes comme les vestiges d'une ère où l'écriture était libre et joyeuse et la parole des prophètes entendue...

 

 

Et toutes ces têtes attentives aux autres que nous ne connaîtrons jamais, ensevelies par les foules et l’insensibilité des siècles... Et qui nous auront pourtant jeté, parmi les cris et les bruits de ce monde infâme, quelques signes de joie, quelques larmes, le goût pour un au-delà des horizons et ce désir inespéré de silence... Comme la preuve – et un avant-goût peut-être – d'une lumière encore lointaine – encore si lointaine pour les hommes...

 

 

Ce dont s'honorent peut-être les pierres, le silence des âmes...

 

 

La bouche entrouverte dans le silence, muette devant la beauté, à peine entrevue, du monde qu'aucune parole ne pourrait satisfaire – mais qu'une présence saurait apaiser – et dont les gestes sauraient, sans doute, amoindrir les tourments, l’inquiétude et les interrogations...

 

 

L'homme poignardé, pense-t-il à la moindre occasion, par le silence et la solitude alors qu'en vérité, ils le soulèvent. Et l'invitent au plus haut faîte du monde...

 

 

Aucune menace ne pèse sur nous sinon peut-être l'ignorance – et ses cascades de malheurs qui (nous) enchaînent au pire de l'homme...

 

 

Nul calvaire pour les insoumis. Les promesses de la solitude. Et, plus tard, les joies du silence...

 

 

Enfoui dans cette crainte de nous-mêmes, le plus beau – et le plus pur – de notre visage. La réponse à toutes les énigmes. Le plus sûr allié du monde. Et la plus généreuse promesse, sans doute, de silence et de lumière, ensevelis aujourd'hui sous des couches d'espoirs et de mensonges, nos plus fourbes et illusoires atouts pour nous découvrir...

 

 

Le jour où nous saurons nous agenouiller – et nous livrer à une contemplation auréolée de cette gratitude de l'âme entrée en grâce, nous nous tiendrons plus debout que jamais... et serons plus vivants – et plus réels – qu'au cours de tous ces siècles où nous nous serons tenus le buste droit et fier face à la terre apprivoisée – et dominée à force d'exactions et d'anéantissements...

 

 

L'humanité. Une armée d'âmes défaites et fragiles. Une procession de fantômes, poings levés et mains saisissantes posés devant soi, qui avance sans rien voir, sans rien aimer ni comprendre. Et qui arrache à la terre, et à son peuple, leur liberté et le droit de choisir leur destin. Et qui anéantit et exploite, par delà ses mille querelles, toutes leurs parcelles – et jusqu'au plus sensible de l'Existant. Et par ses méfaits, épuise – ruine presque – toute possibilité de lumière en l'ajournant à un après, plus qu'improbable...

 

 

Et cet invisible – et ce minuscule – qui partout nous sauvent de l'infamie. De cette fatale stupidité qui emporte nos cœurs et nos âmes. Et qui agite nos gestes et nos pas dans un hasardeux et dévastateur aveuglement...

 

 

Après nos ripailles et nos gloires viendra le temps du tremblement... L'aube d'une ère magnifique qui encensera l'humilité, mère de l'innocence, qui, seule, pourra offrir à notre visage la nécessité du respect et de la gratitude (naturels) – et à notre âme la joie silencieuse et discrète de notre appartenance et de notre filiation... ce socle invisible sur lequel pourra naître – et croître (enfin) – l'Amour...

 

 

Nous sommes, sans doute, cette évidence de matière, de chair et de souffle entremêlés et de silence. Tout dans nos vies – dans nos âmes – et sur nos visages – l'atteste. Reflets limpides de notre apparente et secrète appartenance...

 

 

L'étrange appel du monde qui nous condamne avant même que nous ne surgissions... Comme l'évidente, et si compréhensible, malédiction du vivant... A peine nés que déjà coupables – et soumis à tous les sortilèges de l'incarnation...

 

 

La besogne, si nécessaire, de l'invisible et de quelques anonymes pour révéler le grand œuvre du silence... Cette joie fragile, insaisissable, en filigrane de nos vies – comme la promesse de notre labeur – à laquelle ne participeront jamais ni le peuple ni les puissants, et moins encore, sans doute, les célèbres et les nantis...

 

 

La certitude de l'incertain qui partout inscrit sa marque – et son sceau – presque invisibles aux yeux des hommes. Et qui engorge pourtant tous les recoins du monde et de notre vie – et investit tous les replis de l'âme et du cœur... Comme l’empreinte mystérieuse de notre indéfinissable identité...

 

 

Un éclat, une pureté, un éblouissement. Cet instant du jour où se rejoignent tous les possibles et l'acquiescement joyeux. Cette part de silence en nous, peut-être, oubliée... Comme le crochet invisible qui tisse la toile dont nous sommes faits... et qui compose ce que, dans notre ignorance, nous appelons le monde...

 

 

Traversé à l'improviste, parfois, par le silence. Cet hôte imposant, et si souvent embarrassant que nous ne savons que faire alors qu'il suffirait d'y glisser son âme – et de la laisser y vivre à son aise...

 

 

Tant de prophéties – et de paroles même – finiront en silence. Mais pourrait-on seulement rêver pour elles de plus beau destin...

 

 

Ce que nous aimons et appelons de nos vœux comme ce que nous rejetons et fuyons comme la peste ne finira jamais. Et nous serons toujours cette éternité qui accueille le temps et les mille choses qui passent... et qui reviennent sous d'autres traits – et d'autres visages – sans jamais pouvoir s'éteindre ni s'effacer. Condamnés, en quelque sorte, à cette étrange perpétuité...

 

 

L'immobilité et l'infini, seuls témoins du mouvement et de la finitude. La conscience silencieuse et éternelle comme l’unique présence en ce monde...

 

 

Des livres, des bâtons et des chiens. Il y en a, je crois, dans tous les recoins de la maison... Dieu sait que j'aime le dépouillement mais j'apprécie tant leur présence qu'ils m'accompagnent partout – et presque à toute heure du jour...

 

 

Cet Autre en nous qui ne se reconnaît dans notre visage si hostile – si fermé – et que désole chaque regard méfiant jeté à l'inconnu... Et qui appelle pourtant de ses vœux toutes les réconciliations...

 

 

Vivant, certes, dans la respiration du monde mais si peu attentif et sensible au souffle venu du ciel... Comme amputé... Incomplet. Inapte encore à trouver l'entendement. La voie de l'entremêlement et de l'union entre la matière et le silence... Notre si commune identité...

 

 

Nous mourrons avec nos mystères et nos secrets – et avec ceux du ciel – plus opaques et irrésolus que jamais... Et il nous faudra un cœur – un sang et un souffle – nouveaux pour émerger de notre long sommeil que ni le monde ni le poète ne pourront nous offrir...

 

 

Gorgés d'espoirs et de victuailles peut-être, mais l'âme, si exsangue, que toute marche devient impossible. Comme une boursouflure alimentée par les jours et la paresse. Comme le signe, atroce, d'une invalidité métaphysique...

 

 

Ni soleil ni linceul. Une eau limpide et sereine. Et des bras ouverts aux circonstances. Comme un oiseau – une rivière – à la gorge immense contemplant les feux de la terre et les miracles – tous les miracles – du ciel. Comme une bouche peut-être, à la fois béance et miroir de toutes les horreurs infligées et de toutes les merveilles offertes... Comme un appel, une invitation – un chant discret et continu parmi les bruits et le brouhaha des hommes...

Ni peine ni sang versé. Comme des lèvres sur lesquelles se serait effacée l'espérance – et où tout, à présent, pourrait se poser... Comme la marque, évidente, d'une innocence possible – d'une joie et d'une présence sans discontinuité. Comme un soleil privé d'ombre et sans déclin. La figure éternelle d'un Dieu sans malheur...

 

 

Un cri dans le chaos pour redonner illusoirement au monde un peu d'ordre. Quelques certitudes. Satisfaire peut-être un besoin d'espoir. Faire émerger une promesse (certaine). Que nenni... Une blessure supplémentaire... Une résistance plus vive encore à l'ordonnancement (furieux) du joyeux bordel qui nous anime – et qui nous compose et régit le monde. Cet étrange entrelacement des pôles et des extrêmes – et de leur infinie palette de teintes et de nuances où chaque mélange de couleurs obéit à ses nécessités et aux desseins de l'univers orchestré par un Dieu hilare mais confiant en notre clairvoyance pour résoudre ce mystère – et le laisser s'exercer sans que nous y jetions quelques troubles supplétifs inutiles qui complexifieraient un tableau déjà bien assez insaisissable et incompréhensible...

 

 

Au bord du dénuement, une étincelle. Les prémices d'une vérité incomplète – et infiniment renouvelable. Comme l'écho permanent d'un silence ininterrompu. La grâce et la lumière, encore si inaccessibles aux hommes. La besogne du poète. Et l’œuvre, si discrète, du sage...

Et nous irons ainsi enveloppés sur toutes les routes – et vers l'inconnu dont nous ne connaîtrons jamais le visage... Et, sans même le savoir, nous nous habillerons de ses yeux – et nous nous recouvrirons de ses rires, et de ses larmes parfois, avant qu'il nous soit offert, un jour, d'habiter son silence...

 

 

Ni trace ni larme. Pas même une empreinte. Ni soleil ni silence. Pas même un héritage. Simplement ce visage dont nous avons déjà tous les traits... Et qui s'en ira dans la nuit – et qui reviendra avec le jour. Et qui connaîtra encore l'abîme et la lumière – les malheurs et l’innocence – jusqu'à l'impossible effacement du monde. Jusqu'au bout, interminable, de tous les chemins...