Recueil / 2017 / L'intégration à la présence

La beauté et la joie. L'émotion poignante – insurpassable – d'être un visage parmi les visages. Et un sourire unique et commun sur toutes les lèvres...

Ni mort ni vivant. Le balai des âmes prises dans la danse, les poussières du temps et le silence...

Ni perte ni abandon. Un juste recueillement. Notre état, sans doute, le plus naturel...

Ni preuve ni miracle. L'éloquence du plus grand silence. Comme l'évidence que Dieu et les hommes peuvent cohabiter sans que nul ne s'en aperçoive...

 

 

Un long chenal où se faufiler jusqu'à la mort. Et l'esprit indocile qui rêve encore de conquêtes et de traversées – de beaux et longs voyages sur d'impétueux océans...

 

 

Les arbres attendent – érodent notre impatience. Nous invitent à nous asseoir à leur côté pour regarder – contempler sans empressement – le monde et le silence.

 

 

Ni mort ni vivant. Le balai des âmes prises dans la danse, les poussières du temps et le silence...

 

 

Ni peuple ni voyage. Un inexplicable quiproquo qui offre à la parole d'éclairer – la possibilité de résoudre une évidence au visage d'énigme. Comme un leurre pour ensemencer – et légitimer – toutes les histoires du monde – ce à quoi est occupé l'essentiel des hommes...

 

 

Et cet espoir qui nous traque encore – et qui nous ensommeille de ses promesses comme si nous avions encore le temps d'espérer...

 

 

Au bout de la tristesse, la remontée d'un silence qui ne nous aura jamais quittés...

 

 

L'homme, collectionneur de peines et d'hystéries qu'il place haut dans son orgueil. Comme la légitimation de tous ses désordres...

 

 

Ni preuve ni miracle. L'éloquence du plus grand silence. Comme l'évidence que Dieu et les hommes peuvent cohabiter sans que nul ne s'en aperçoive...

 

 

La force des saisons. Et la persistance du silence. Comme une terre, encore tout étourdie de ses danses, sourde à l'évidence et aux invitations. Et cette beauté qui jamais ne s'éteindra comme un feu entêté – comme un feu obstiné sous la pluie...

 

 

Dans l'étoile, le rêve et la folie. Ces maladies incurables de l'homme – enraciné(es) à sa souche. Comme un éclat dans le noir pour affirmer son existence – et donner à son espoir quelques fragiles lueurs – et le soin de dessiner son destin – son improbable sortie des ténèbres... Comme un chant lointain, presque inaudible, jetant ses louanges sur l'espérance d'une aurore plus qu'incertaine...

 

 

Quelques bruits encore dans le silence que rien ne pourra entamer...

 

 

Au creux du même songe, éternel sans doute, le visage enfantin des hommes dont les rêves sont plus puissants que les jours. Mendiant à toute figure – et à la plus mystérieuse d'entre elles – ce peu d'espérance pour vivre (survivre) encore un peu... Comme des pantins ignorant le castelet, les autres personnages et le marionnettiste auxquels ils sont reliés par des fils invisibles et inconnus...

 

 

Encore une chimère qui ensevelira les vivants – et fera grossir l'amas de squelettes enfouis sous la terre. Ainsi se peuplent – et se perpétuent – les cimetières. Et grandissent, au fil des siècles, les cyprès impuissants – et insensibles aux massacres...

 

 

Un tournesol dans la lumière. Comme un soleil déjà éclos sur la terre. Comme un surplus de clarté sur l'horizon...

 

 

Debout, appuyée – presque chancelante – contre le silence, cette lumière d'autrefois sacrifiée par l'orgueil et ses parades. Et les ténèbres où se sont dangereusement penchés les hommes...

 

 

Passeur de rives peut-être mais dont le socle est l'immobilité. Ce silence, parfois si désespérant, de l'espace où s'entassent, se pressent et se cognent, si souvent, les vivants...

 

 

La capitulation du jour n'est pas la défaite des vivants. Ni la victoire de la nuit et du néant sur la lumière. Elle est la possibilité du suspens – la découverte de l'interstice où peut se glisser notre destin – la porte (éternelle) de l'instant où affleure le silence – ce pacifique, et innocent, combattant...

 

 

La parole peuplée de ciel, de fleurs et de langage. Bruit peut-être mais reflet, plus sûrement, du silence le plus incompris...

 

 

Le peu d'air qu'auront soulevé nos mains... Et le peu de chair qu'elles auront aimé... Nous aurait-il fallu un plus grand silence pour être vivant – et vivre davantage...

 

 

Contre la nuit qui s'étire – et s'étend –, nulle parole. Un long silence jusqu'à la naissance du jour. Et, sans doute, bien plus longtemps après encore...

 

 

Une tristesse – une amertume – naturelles sans l'ombre d'une gaieté – sans l'ombre d'une frivolité. Comme la beauté des pierres immobiles. Epaisses, noires et austères – incorruptibles...

 

 

La voix familière des vents, à présent, n'est plus que silence rejoignant le chant discret des rivières... Un hymne sans louange célébrant les beautés de la terre. Et la douceur de tous les visages enfouis encore dans leur gangue dure et noire...

 

 

Ni exil ni voyage. Un séjour, invisible peut-être, en ces terres dépeuplées où l'absence est la marque du vivant – la preuve de l'existence des foules – et des visages – endormis à l'ombre des promesses où l'obscurité, pourtant, côtoie la lumière et le silence. Comme une matière inerte, posée là, animée seulement par les mains aveugles du hasard...

 

 

Ni jour ni rencontre. Pas même un désenchantement de l'âme. Bien au contraire, une joie folle dans le silence. Et des pas dansants – et exubérants – emportés par le tourbillon des circonstances. Comme un ogre soumis à une triple identité : celle de l'enfant (l'enfant-roi, l'enfant-tyran, l'enfant-martyr), celle du jouet (bout d'étoffe, morceau de bois muni de roulettes) et celle de la chambre, ce lieu de tous les pouvoirs, de tous les jeux et de tous les interdits... Dans cette ombre de soi qui ravit les forêts et le silence – avec cette sauvagerie qui enchante la terre – et cette liberté, et cette sagesse, qui réjouissent le ciel...

 

 

Ni cercle ni bâton. Une ronde de feu à la fumée blanche où se consument nos terreurs. Un âtre où ne fleurissent les cendres. Un brasier de joie...

 

 

Ni sang ni chair. Un abîme où nous avons tant perdu. Un faîte où se reposer des heures. Le toit et la béance de tous les mondes. Ce lieu où nous pouvons être – et vivre – enfin...

 

 

Ni saison ni chemin. Un instant où glisser son âme – et son destin. Où l'on peut pavoiser humblement parmi les fleurs, le soleil et les étoiles. Un refuge contre la malice et l’orgueil. Un long silence où viennent mourir les ombres. Comme une eau sereine et fuyante où viennent se noyer les songes et la violence. Une place où la joie peut (enfin) exploser sans craindre les rires et les moqueries – le fiel des bouches encore affamées...

 

 

Une voix en exil peut-être parmi les hommes mais dont le silence est la terre chaleureuse et accueillante – cette étrange entité au sein de laquelle tout naît, passe et disparaît...

 

 

Ni terre ni ciel. Ni plaine ni océan. Un trou de lumière peut-être où tout – jusqu'au silence – est aspiré...

 

 

Avec des mains vides et tristes. Ainsi naissent, vivent et meurent les hommes. Passant de contrée en contrée, du rire aux pleurs, et de vie en vie peut-être – traversant les cités et les déserts, les malheurs et l'espérance sous le joug de la faim...

 

 

Des visages animés – et ébahis – par l'horizon mais si tristes lorsque arrive le crépuscule – et que le dernier élan les couche sur la terre...

 

 

Chair, sang et souffle dispersés – éparpillés dans les mille visages de la lumière. Et les mille paroles du même silence pour indiquer la route – et offrir à chaque fragment de rejoindre le lieu de tous les rassemblements – là où sont nés tous les désassemblages...

 

 

Le temps et le silence, ces deux grands mystères irrésolus, offerts à l'acuité, médiocre, des hommes. L'un livrant à l'espoir et menant à la nuit. Et l'autre ouvrant à l'instant et conduisant au jour... A quelle voie, pensez-vous, nous a livrés la stupide intelligence des hommes ?

 

 

Ni parcours ni trajet. Un instant d'écoute – aussi vive que la lumière. Et cette présence silencieuse, et sage, au fond de l'âme...

 

 

Les hommes englués dans cette furieuse folie du devenir avec ses espoirs, ses impasses et ses errances alors qu'être, sans doute, suffirait...

 

 

Un visage debout parmi les ombres. Et un sourire humble et compréhensif sur la foule des silhouettes couchées et rampantes...

 

 

Ni espace ni continent céleste. La présence simple de la terre. Et l'âme, si peu sournoise – presque trop naïve (pour ses jeux) – qui attend l'innocence. La fin de toutes les nuits. Et la venue, progressive, du jour silencieux...

 

 

Nous fleurissons les tombes de nos aïeux. Et de nos enfants quelques fois. Nous célébrons la richesse et la fortune. Les jours de victoire et de liesse. Mais qui prend soin de notre âme et fait fleurir sur nos carcasses et les rebords de nos fenêtres le besoin de silence... ?

 

 

Nuages, pesants et pressants, passant devant l'étoile obstruent tout ciel nouveau. Invitent les larmes et les fleurs à renaître parmi les couleurs et les désastres de la terre. Et soumettent les visages et les âmes à un destin d'éternel recommencement...

 

 

Ni arme ni tourment. Un ciel à paraître... Un destin de fleur et de lucarne pour tous les visages pris – et caressés – par la lumière. Comme l'aube – et l'éternel recommencement – de tous les silences...

 

 

Ni vent ni labour. Un champ infini de lumière. Et la naissance d'un soleil silencieux...

 

 

Abandonner sa main aux désirs éteints des larmes. Franchir le seuil de toutes les équivalences. Et boire à la coupe la joie dans la timide témérité des pas et du langage pour que se dessine encore et encore le jour – et qu'arrivent toujours le silence et la lumière. Pauvres âmes innocentes et dociles...

 

 

Dans les latrines du désir gisent l'étron de l'ambition et la pestilence des songes – balayés – évacués – par la chasse d'eau de l'innocence...

 

 

Les âmes oppressées, disent-elles, par le silence et la lumière. Effrayées par la figure d'un Dieu méconnu. Comme façonnées par l'ignorance et l'ingratitude des hommes. Soumises – et promises – comme toujours à tous les songes et les sortilèges...

 

 

Ces âmes défaites – et décrépites – au visage de fin du monde que la finitude effraye presque autant que l'immortalité...

 

 

La terre et le ciel ne sont, peut-être, qu'un songe qui condamne l'âme à l'espérance. Aussi mieux vaut être vivant qu'espérant (bien que l'un n'empêche nullement l'autre...). Et silencieux plutôt que bruissant de rêves et de désirs... L'innocence à saisir en toute occasion. Comme le gage d'un silence habité – vivant et éminemment joyeux...

 

 

Ni preuve ni garantie. Pas même la moindre certitude. Ainsi s'habite – et se vit – la vérité. Dans la plus grande solitude. Et le plus léger, et fragile, silence. Dans l'étrange évidence de retrouver son vrai visage – cette figure hors du temps échappant aux saisons, aux siècles et aux circonstances, totalement vierge et nue – et entièrement dépouillée de tout artifice et de tout support... Cette présence purement – et éternellement – originelle...

 

 

Les ombres du cœur malade qui ensemence l'horreur et désarme le silence. Et dont les battements – chaque battement – piétine(nt) les élans – et les velléités mêmes – d'innocence. Pourvoyeur d'effroi, de stupeur et de haine. Alimentant la mécanique des instincts et de la vengeance et propageant ainsi partout le règne de la violence...

 

 

Irradié par le silence. Comme un bouquet d'innocences offert aux visages et aux saisons. Et aux siècles, imperturbables, qui passent...

 

 

Encore des soirs et des images – les promesses d'une nuit sans fin, attisées par des désirs impossibles à satisfaire. Le goût de l'Autre dans la bouche et au fond des yeux comme le socle, toujours possible, de l'amour et des réjouissances, communes ou solitaires qu'importe... Ce rêve – ce mirage – d'exister – d'être vivant en ce monde parmi les bruits, les chants et les cris – parmi les murmures, les secrets et les mensonges – si près du gouffre et des tombeaux – et de tous les abîmes où nous jettent les hommes et toutes les mains du destin. Comme une lumière lointaine, à venir sans doute, sur les visages, tristes ou gais qu'importe..., scellés – scellés depuis toujours – au plus obscur et au plus grossier de la terre...

 

 

L'hébétude et l'abandon, les prémices des beaux jours malgré la persistance provisoire des songes, des désirs et des malheurs – toujours présents sur les visages... Et à paraître, plus tard, le silence. Et la joie – toutes les joies – dissimulée(s) dans ses replis...

 

 

Situations, événements et circonstances nous plongent au cœur de nous-mêmes. Eveillent notre nature profonde*. Et révèlent toujours le plus vrai visage de notre âme...

* Notre nature profonde de forme avec ses apprentissages et ses conditionnements...

 

 

Il n'y a plus d'espérance aujourd'hui. Peut-être simplement l'attente du grand silence qui recouvrira (bientôt) notre parole et nos élans pour que nous puissions goûter et célébrer ensemble – humblement et dignement – la plus belle (et permanente) innocence...

 

 

Ah ! Les corps et les êtres ! Ces petites choses balayées par les vents du monde et les implacables nécessités du vivant et de la matière...

 

 

Dans les charmes, autrefois, du silence, nous naissions sans peur. Vivions sans peine. Et mourions sans même nous en apercevoir. Avec les savoirs, dérisoires, sont nés les craintes, la conscience (grossière) de notre finitude et l'espoir d'une issue. Le rêve d'échapper aux circonstances – et de se libérer de ces tristes horizons... Et dans ce naturel, et légitime, voyage, nous n'en sommes aujourd'hui qu'aux premiers pas... Une longue – et peut-être interminable – marche nous attend...

Et il n'y a, sans doute, d'autre sens à attribuer à la présence de l'espèce humaine sur terre – ni d'autre voie pour s'extirper du genre humain, né de la plus grossière animalité, elle-même née du vivant le plus rustre et élémentaire, enfanté par de simples combinaisons de matière...

 

 

Quelques mots pour dire le plus funeste du monde ; l'ignorance, la bêtise et les instincts – sources de tous les maux – et le plus merveilleux de l'être ; cette innocence silencieuse et aimante qui accueille jusqu'à ses plus funèbres et terribles contempteurs... Et l'homme pris, dès ses premiers pas, dans cet obscur entre-deux...

 

 

Sur les plus terribles horizons, une lueur toujours offre l'espoir – cette odieuse chimère qui refuse le poids et la beauté des circonstances présentes – et qui nous condamne à l'attente d'un après plus vivable (très improbable)...

 

 

Tout passe – la vie, le temps, les circonstances, les êtres et le monde... – sans que nous sachions nous y plonger (tout entiers) ni nous extraire de la mélasse, si souvent infâme, du réel... Et moins encore nous réfugier – et nous adosser à ce regard en surplomb – à cette présence vivante (les nôtres depuis toujours évidemment), témoin – simple et souverain témoin – de tous les passages...

 

 

Ni feu ni lanterne. Un retrait. Un effacement qui se transforme bientôt en présence humble et souveraine. Salvatrice face à tous les maux – et à tous les malheurs des siècles, impitoyables, auxquels les hommes ont toujours rêvé d'échapper...

 

 

Ni tour ni chemin de ronde. Un dénuement total qui ouvre à – et offre – l'inimaginable puissance de l'être – cette présence fabuleuse que peinent tant à concevoir – à rejoindre et à vivre – les hommes...

 

 

Ni lutte ni admonestation. Et moins encore de jugement. Ce presque rien – qui est tout, en vérité – infiniment accueillant... Comme si la puissance – toute la puissance – des désirs s'était transmutée en regard – en accueil – en présence... Si proche qu'elle en devient invisible pour la plupart... Et si évidente et naturelle que l'on s'imagine devoir la conquérir – et l'acquérir – alors qu'il nous faut, au contraire, nous défaire toujours davantage... Et lorsque tout s'est effacé – et a disparu – c'est cela qu'il reste – cette présence indicible et inimaginable à laquelle ne peuvent prétendre ceux qui ne se sont encore dépouillés du faux, de l'inutile et du superflu...

 

 

Au fond peut-être du jour, ce silence qui nous échappe encore... Comme la vie – et le temps – qui s'enfuient devant la main trop saisissante – et trop avide de conquérir et de s'approprier – et les âmes en déficit d'humilité et d'innocence...

 

 

Ni succès ni gloire. Le grand effacement. La reddition de l'orgueil. L'anéantissement de l'après et de l'espoir. La capitulation du désir et du besoin de certitude. L'abandon, que l'on aimerait définitif, à l'instant – éternellement recommencé – dans l'innocent accueil de ce qui vient ; vents, tempêtes, visages, coups, circonstances, défaites, voix, cris, rumeurs, malheurs... qui nous apparaissent sous les traits du plus précieux – et de l'inévitable – où se marient, avec la plus grande sagesse, l'Amour, l'oubli, l'union et l'hospitalité...

 

 

Tenter de dire ce que nous sommes – et ne pouvons être...

Un oiseau infime posé sur une branche. Le vol majestueux de l'albatros au dessus de l'océan. Le sillage des navires. Le furtif passage des nuages. Le chant des rivières. L'arbre à la sève frémissante au printemps. Le visage décharné, et angoissé, des vieillards à l'approche de la mort. Les cris et le chahut des enfants. Toutes les expressions du monde. Et leurs infinies vibrations. Et les vents où tout tournoie... Et le rire de l'innocence qui à tout – et à tous – ouvre les bras. Et le silence que nul n'entend encore...

Les rivages où meurent les bêtes. Les eaux tumultueuses des fleuves. La parole des poètes. Tous les livres ouverts à la lumière. L'herbe et les frondaisons de la terre. Les larmes des mères sur la tombe de leur(s) enfant(s). L'air du large. La danse à l'automne des feuilles mortes. Les précipices et les chemins. Les fleurs et le goût des fruits mûrs. Les prières et les lamentations des prophètes. Les murmures et l'infini. Et l'Amour et la beauté. Et le silence, bien sûr...

 

 

Ni amour ni victoire. Un parfum de légèreté... Une présence. Un tourbillon de joie insensé. Le merveilleux du monde et le miracle de l'homme, cachés derrière l'atrocité des siècles. Et les mille visages de la terre qui ne forment, à présent, plus qu'un seul sourire...

 

 

La beauté et la joie. L'émotion poignante – insurpassable – d'être un visage parmi les visages. Et un sourire unique et commun sur toutes les lèvres...

 

 

Nous pourrions être surpris par la puissance et la magie de la poussière. Et son étonnante présence dans notre vie. Comme la marque, sans doute, la plus fidèle de notre appartenance. Comme un visage furtif dans la joie et le silence...

 

 

Tout être sans la moindre saisie ni la moindre volonté d'appartenance... Cette boue grise – et merveilleuse – qui se remodèle sans cesse en s'unissant parfois au souffle – et qui se décompose et se recompose encore... Et cette lumière, merveilleuse elle aussi, qui anime et contemple toutes les danses...

 

 

Aimer encore. Aimer toujours. Et s'y perdre jusqu'à l'effacement du temps et des visages – jusqu'à l'effacement de toute trace – de tout passé – de notre passé si orgueilleux et encombrant... Pourrait-on rêver de plus léger – et de plus merveilleux – destin... ? Et n'est-ce pas celui dont Dieu rêve pour les hommes – et toutes les figures présentes sur la terre – qui rechignent tant à l'obéissance et à la soumission (joyeuse) – à s'ouvrir à cette (possible) délivrance de l'âme, incarcérée depuis si longtemps dans son illusoire et fallacieuse identité...

 

 

Une route aussi blanche que l'innocence où s'éreinte, en vain, le réel qui serpente entre nos âmes. Et où s’enlisent les cœurs oppressés, et avides de nouvelles terres, qui exhortent à la conquête et refusent de s'abandonner – de se soumettre à toute forme de capitulation...

 

 

Ni perte ni abandon. Un juste recueillement. Notre état, sans doute, le plus naturel...

 

 

Ni sagesse ni folie. Pas même une volonté raisonnable. Le plus honnête chemin de l'âme. Notre présence – et notre appartenance – les plus familières...

 

 

Tout passe – s'anime et s'envenime un peu – avant de s'apaiser et de retrouver le silence... Tout l'éphémère l'atteste – et la présence, en lui, de l'éternité. Comme des sauts continus – et une ronde perpétuelle – voués à tous les recommencements... L'évanescence du monde bondissant au sein de la plus parfaite immobilité vivante – le sensible, son feu et ses cabrioles naissant et rejoignant toujours l'infinie et sereine immensité des origines...

 

 

Ni aubaine ni consolation. La voie implacable, et incontournable, de l'homme. Et le destin le plus raisonnable de la terre. Ce à quoi nous invite Dieu – et nous incitent, sans cesse, nos profondeurs. Ce à quoi nous conduiront tous nos exils et toutes nos errances... L'unique possibilité malgré l'épaisseur de la nuit et les griffes de l'ignorance... Cette lumière originelle à laquelle nous sommes attachés...

 

 

La fin des jours sonnera la mort, bien sûr. Mais avec elle aussi, la possibilité du retour.... Comme à tous les instants – comme à chaque instant – de cette vie avec un pas en surplomb vers cette lumière que nous sommes depuis toujours...

 

 

Et le noir – et la folle obscurité de l'ignorance et l'obstinément gris – rejoindront, eux aussi, les pentes enneigées – cette lumière blanche où tout se décompose pour renaître en soleil – où les souvenirs, et la mémoire même, s'effacent pour se métamorphoser en innocence...

 

 

Ni pluie ni fumée. Ni ciel ni désastre. L'éternel de notre visage... Et cette lumière éparpillée au fond de toutes les âmes...

 

 

Esprits et âmes inertes. Voués à la monotonie des heures et à la paresse ronronnante des jours. Pris comme la pierre dans l'immobilité des siècles. Comme des terres incultes, en friche, abandonnées au souffle hasardeux des vents où serpente, entre les ronces et les herbes folles, un mince filet de vie ; les nécessités et les contingences de la vie quotidienne ensommeillée dans le confort – et agrémentée par quelques plaisirs indigents...

 

 

Ni angle ni recoin. Une aire de pleine liberté. Ni cri ni tapage. Le seuil, indépassable, de l'écoute. Ni ombre ni murmure. Un espace de lumière. La terre d'accueil des âmes innocentes caressées par le silence...

Ni rire ni larme. L'attente, sans impatience, du plus clair – et du plus précieux – de l'existence. Comme une flamme, intacte, qui brûle les désirs. Cette présence souveraine qui règne sans partage. Les yeux de la lumière...

Ni eau ni pente. Un gouffre sans faille qui avale les doléances – et redonne à l'âme son équilibre. Le socle, éminemment fragile, de la justesse...

Ni cri ni tourment. La sereine quiétude de l'instant qui efface des siècles d'horreurs et de frustration. Et qui délivre du sentiment d'incomplétude et d'inachèvement...

 

 

Ni ciel ni haillon. Ni plume ni orage. Pas même une prière...

 

 

Ni dégoût ni mépris. Au cœur de la plus parfaite lumière. Nu comme le sont les bêtes mais avec l'âme si proche de Dieu. Notre visage le plus commun enveloppé – et débordant – d'Amour et de silence...

 

 

Ni ruine ni dédale. Ni voie ni édifice. Pas même une route – ni même un labyrinthe – où se perdre... Une eau tranquille. Le lit de toutes les rivières où viennent mourir nos vestiges et nos secrets. La voie magistrale du silence et de l'accueil sans omission où rien ni personne, jamais, ne se sent meurtri ou oublié...

 

 

Ni foule ni horde. Ni semonce ni bataille. La plus haute solitude. Et la plus vive paix de l'âme...

Ni halte ni chemin. Une aire continue de transparence, à la fois immobile et mouvante. Fugace et permanente. Insécable et éternelle...

 

 

Comme une trace de vie infime sur la corniche de l'éternité. Face à l'océan rieur – et parfois si mordant (presque sarcastique) à l'égard des hommes et des âmes recluses. De tous ces prisonniers, esprit et corps, enchaînés à leurs fers...

 

 

Comme des mains liées au néant qui plongeraient dans l'abîme qui n'est, en réalité, que la porte d'un autre ciel – plus vaste que celui dont nous sommes si familiers... Comme un saut, à la fois infime et magistral, au dedans – et hors – de soi, nécessaire à la cessation de la cécité et au silence...

 

 

[Lointain hommage à Claude Roy]

A la lisère des heures – à la lisière du temps –, une nuit plus claire. Et des millions d'étoiles. Et ce goût ineffable du présent... Un instant. Un instant seulement pour offrir nos mains et notre âme au silence et redonner au monde cette part de soi – cette lumière du ciel si longtemps oubliée...

 

 

Comme des fragments de lumière enfin réunis après avoir été, si atrocement, éparpillés... Comme la réunion de la terre et du ciel – de l'invisible et de la matière – des songes et du réel. Comme un jour de plein soleil constellé d'étoiles. Comme une chair et une main frémissantes sous les caresses du silence...

 

 

Un jour, sans doute, sonneront les cloches de l'éternité. L'instant et les mains alors deviendront si proches qu'ils dessineront ensemble la fin de l'obscurité. Et la lumière dansera partout avec le vent et les âmes pour annoncer – et célébrer à la ronde – une fête sans fin. La venue des délices et des réjouissances – ce paradis promis par les pasteurs et les prophètes des temps anciens. Et nous verrons alors le monde et l'invisible marcher main dans la main comme une procession sans âge avec, au creux de toutes les lèvres, le goût d'un infini et d'une promesse retrouvés. Comme le sacre triomphal et inespéré de tous les destins...

Et chanter – et annoncer – ce possible – et encourager les élans –, voilà peut-être la tâche secrète du poète. Et vivre cet inespéré, la besogne humble et quotidienne du sage. Quant à la vie, comme de coutume, elle se chargera du reste pour que la chance puisse sourire enfin, un jour, au monde et aux hommes...

 

 

[Modeste hommage à Cesare Pavese]

Comme une grâce amoureuse de sa propre ferveur malgré l'aube déserte. Comme un sourire chaste, une fraîche caresse – un frisson pénétrant au cœur de l'âme...

 

 

Un monde réconcilié avec le parfum des fleurs et le sourire des enfants. Avec ce que l'âme, sans doute, porte de plus précieux...

 

 

Comme une navigation diffuse au dedans de nos plus étranges méandres. Comme le goût du sel sur nos lèvres. Enfoui dans le plus nocturne des jours... Comme un fossile, intact, d'avant notre naissance, abandonné sur la grève par les marées et les promeneurs...

 

 

Ni cirque ni spectacle. Pas même un numéro de jonglage ou d'équilibriste. Le réveil de l'eau stagnante au cœur des marécages. L'intuition du ruisselet, curieux (enfin) de sa source, rejoignant, après tant d'impasses et de détours, l'océan...

 

 

Ni rivage ni forêt. Ni îlot ni désert. Pas même un décor. Le souffle nu – et invisible – du vent. Et le furtif passage des nuages. Comme une onde discrète encerclant et inondant toute possibilité. Les mille destins du monde et des âmes...

 

 

Ni masque ni parure. La plus simple – et discrète – vêture. Le goût de l'invisible comme suspendu à la chair. Et l'infime du langage pour en témoigner...

 

 

Ni foule ni sanglot. La langue brute des promesses – des mille promesses – à tenir. Et la certitude de la joie...

 

 

Ni lueur ni pénombre. La danse chavirante de la lumière. Et le gage, peut-être, d'un rire incompris – et incompréhensible. Tonitruant – et presque incongru – dans le silence et l'espérance, encore indécise, des foules. Inexplicable malgré les larmes et les malheurs. Et, bien sûr, infiniment salvateur et contagieux...

 

 

Ni chair ni peau. Pas même une ossature. Une main immense et invisible suspendue au dessus de tous les mondes. Et de tous les vides. Une extension, sensible, du ciel sans fil ni attache. La seule réalité tangible parmi les corps – et au dedans même de la matière. Une pluie ininterrompue de lumière. L’incompréhensible incarné – vivant et vibrant en toutes choses et serpentant entre elles à l'infini...

 

 

Ni fuite ni invasion. Le retour à la juste place de l'incompris. De l'oublié. De ce que nous avons tenté d'évincer pendant des siècles. L'hôte de tous les hôtes. Le tenancier de tous les pensionnaires. L'origine du monde et des saisons. Le maître de tous les lieux – celui par qui tout est arrivé...

 

 

Ni âme ni destin. Le sacre permanent de l'innommable. Comme un cœur ouvert sur toutes les lunes qui balaye le temps et le hasard... Et les premiers effrois de l'aurore lorsque meurt la nuit...

 

 

Ni brume ni brouillard. La fin des ombres et des promesses embrouillées – si intenables. Le règne d'un soleil sans rival. L'effacement des pas craintifs et dociles. Le recommencement d'une besogne inachevée. La condition naturelle du monde et des hommes. Le sort de toute existence. La prédiction de toutes les fois. Le gage – et le présage – de tous les Dieux. Le chant des origines et de toutes les sources. Notre divine réalité ; cet océan peuplé d'îles, de flots et de créatures où alternent les tempêtes et les eaux calmes par delà les rives et les mille embarcations de fortune...

 

 

L'abolition du temps et des seigneurs. Le sacre permanent de l'innocence...

 

 

Ni parole ni gémissement. Pas même un souci d'ailleurs. Le glissement implacable dans l'Un sans visage. Et le goût de soi éparpillé en autant de bouches que compte l'univers. Un ciel sans étoile qui apaise tous les désirs de fortune sans insulter ni la soif ni la gorge asséchée des hommes – et qui redonne aux arbres, aux herbes et aux bêtes l'espoir – et la saveur – des plus doux printemps. Les mille échos du silence...