Journal poétique / 2017 / L'intégration à la présence

Qui sommes-nous sinon cette danse, ces cris et le silence... Qui sommes-nous sinon ce sang, ces souffles et cette furie, si violente et passionnée, des bouches et des mains... Qui sommes-nous sinon le désir et la fin de tous les règnes – et ce visage simple et indemne, épargné par les instincts...

Des toits, des montagnes, un ciel. Des arbres, des villes, la terre. Des hommes, des bêtes, des âmes. Et ce sang – et cette glaise – parcourus par les vents. Et derrière les rires et les pleurs de tous les visages, notre visage...

 

 

Une main blanche sur la roche dure et froide. La nuit et le sang gelés, charriés par les torrents. Dévalant les pentes et dévoilant la nudité parmi les couronnes neigeuses et les haleines encore haletantes...

 

 

Le reflet des paysages dans le miroir. Et nos baies vitrées éventrées par le présage des oracles. Offrant aux mains lestes une promesse de lune – et aux mains innocentes la clarté de l'Absolu...

 

 

Une averse sur notre solitude. Une fraîcheur dans l'obscurité. Comme une nuit – notre nuit – suspendue à la lumière. Et une ligne de crête où brillent encore quelques étoiles. La longue descente – notre longue descente – vers l'océan...

 

 

Entre le mirage et le miracle, la peau fine des espoirs. Le sacre maudit des promesses. Et les plus viles injures – et les pires menaces proférées contre le destin...

 

 

La présence poussée hors de nos frontières. Offrant le champ libre à l'absence la plus inintelligible et aux plus serviles soumissions...

 

 

La beauté éphémère du jour. Et le recommencement inespéré, chaque matin, du soleil. La survie poétique malgré l'âpreté des combats, la permanence du sang dans les veines – et sur les peaux balafrées – et la timidité des âmes rompues au sommeil...

 

 

Le parallèle des histoires au creux des destins – affranchi de tous les hasards...

 

 

La parole (poétique) comme seule réponse possible. Qui se glisse ouvertement entre le silence et la désespérance, si interrogative, des âmes...

 

 

L'ombre du cri et l'écho des pas. Ce que nous pardonne le soir. Cette fuite insensée. L'exil et le refus de la plus grande familiarité. Ce que nous ne pouvons vivre encore...

 

 

Ce qui soulève les montagnes – et agite les corps sous les draps matinaux. Ce que nous cherchons dans tous les creux et parmi les eaux les plus vives de la terre. Cette douceur qui bat aux tempes. La calèche des heures oisives – infiniment sereines. L'infini des océans qui accompagne nos pas – chacun de nos pas. Et cet espace entre les destins où sommeillent encore nos âmes...

 

 

Quelque chose nous attend – qui nous a été donné avant notre naissance. Et qui subsiste par-delà les existences. Et que notre ignorance a chassé d'une main trop leste. Et que nos pas et notre âme à présent s'évertuent à retrouver...

 

 

Un jour, la chair deviendra le lieu de toutes les promesses. Le terrain de l'envol. L'espace où se précipiteront les âmes pour rejoindre l'aurore...

 

 

Aujourd'hui, nous errons encore entre les montagnes et l'océan parmi les routes, les visages et les cités. Parmi les âmes en prière qui patientent dans le bruit des bottes – le vacarme et l'amoncellement des pas, ignorant l'usage des meurtrières où se terre pourtant (et depuis toujours) notre silence. Cette immobilité tant recherchée...

Et nous vivons comme des monstres aux mains vides tournoyant dans la nuit et les siècles. Enveloppés de vapeurs, de désirs et d'espoirs. Cherchant dans la parole et sur les visages une présence qui nous échappe encore...

 

 

Seuls dans l'immensité. Et nous respirons encore... Et nos pas cherchent les traces des plus sages expériences – en se recueillant (parfois) en d'étonnantes révérences devant les assemblées réunies à l'aube. Et nos bouches émettent – laissent jaillir – quelques paroles. Epellent – et égrainent – le nom des rivières et des montagnes. Dénoncent les guerres et l'infamie humaines. Et crient leur soif, contentée, de temps à autre, par le chant des ruisseaux et l'ascension des collines. La solitude dans l'immensité...

La peur alors se rétracte. Le désir de sagesse se fait plus vif – élargit jusqu'aux plus sombres horizons. Et éclaire les plus étroits passages vers l'autre rive. Le courage et la colère disparaissent. Et, soudain, nous y sommes (déjà) – avec sur nos épaules, et dans notre maigre besace, le cri et l'innocence des bêtes – et Dieu et son, si sage, silence. Et nous veillons – et veillerons encore – affublés de trop d'impatience et d'espérance, la venue, sans doute, trop tardive des hommes...

 

 

Comme l'innocence des premières fois – mais revisitée, indéfiniment revisitée, par la sagesse et le silence. La maturité de l'âme – et l'Amour dans la main sereine et immobile...

 

 

Les chagrins en jachère. La tristesse enfouie sous la terre où poussent désormais les fleurs. Avec sur chaque pétale, la marque de Dieu et du silence...

Après tant de chemins et d'errances – et de contrées parcourues – où nous avons enfoncé nos malheurs et nos désirs – et fait fleurir l'espoir d'autres régions – et d'autres rivages – nous avons appris l'immobilité qui ne nous avait pourtant jamais quittés – mais que nous avions oubliée... Et les volontés – et les exigences – se sont retirées. Et à présent ne demeurent plus que cette terre vierge, le sourire et la fêlure de l'argile – et ce long fleuve (éternel) où nos pas seront comptés...

 

 

Une heure. Une lumière où s'éloignent les désirs – et où s'estompent les songes. Comme une aurore. Le sillage d'un navire, imperturbable, qu'accompagne le cri des oiseaux. Une ligne furtive sur la mer – recouverte par les eaux...

 

 

Ceux qui nous habitent ne pourront mourir. Un jour, pourtant, nous les abandonnerons au silence – à cette lumière impénétrable depuis les rives. Et nous deviendrons leurs visages. Ce qui en nous traversera les jours et les siècles...

 

 

Des pas et des paroles chargés de silence. Et, au loin, le sourire inattendu de la lune. Et les mains qui applaudissent tous les astres qui louent notre humilité et notre dévouement pour la lumière...

 

 

Ce que nous avons construit – et construirons encore – s'effacera. Ne subsistera que cette demeure inhabitée, insoucieuse des voix et des directives qui poussent les hommes à bâtir – comme une malhabile façon de combler la solitude et le silence – et d'essayer de guérir l'âme froissée par tant d'insignifiances et d'impuissance...

 

 

Ici ou là-bas, qu'importe... Tous les échos, à présent, s'amenuisent – meurent déjà – happés par cette solitude silencieuse – effacés par cette lumière hors des siècles sur la jetée que prolonge l'infini...

 

 

Un plateau, des songes et des victuailles. Cette terre sans recours. Et nos yeux, si fatigués déjà qu'épuiseront plus encore l'espoir et les chemins. Nous ne parviendrons, sans doute, au bout de la route. L'exténuation nous terrassera bien avant le début du voyage...

 

 

Nous avons oublié les calculs des hommes et du soleil. Cette litanie des temps anciens récusant les Dieux et encensant Copernic et Galilée – et toute la clique des figures trop fièrement mathématiques et philosophiques, nourries d'équations, d'algèbre et de géométrie – et de phrases trop lourdes, trop longues et trop alambiquées – infréquentables – infranchissables... Nous avons préféré affronter les cauchemars de l'incompréhension et la désespérance – traverser les solitudes de part en part – et nous réfugier dans le ventre des rivières et du vent qui ont effacé les blessures et les éclats laissés par la foule – ces hordes de visages privés de tous les soleils – et de cette lumière inaccessible aux calculs...

 

 

Quelques efforts, un peu de volonté, jamais ne nous aideront à nous hisser jusqu'au soleil. Sans doute sauront-ils nous faire toucher le visage, un peu rugueux, de la lune – converser avec quelques étoiles lointaines – et visiter quelques planètes encore inconnues. Mais jamais ils ne parviendront à nous emplir – et à nous apaiser – de cette lumière qui s'offre spontanément – et si naturellement – à l'innocence – et à tous ceux qui ont su abandonner leur âme au silence...

 

 

Le silence comme une rengaine sans parole où nous serons jetés un jour. Et qui recommencera à chaque heure – à chaque instant – jusqu'à l'improbable fin des temps...

 

 

Une chambre, une nuit. Enfermées depuis toujours dans l'espace clos des désirs – entre les frontières de la haine, ces vies si minuscules où se glissent les cris et les gémissements comme des appels au secours – et des grimaces dans l'obscurité – lancés à la lumière pour qu'elle nous sauve de notre sommeil...

 

 

Un matin aussi sombre et hasardeux que la nuit. Des ombres, des voix, des cris. Le sommeil qui persiste jusqu'à midi – jusqu'aux heures les plus chaudes du jour. Et qui nous consumera jusqu'au soir. Semaine après semaine. Année après année. Ainsi, sans doute, traverserons-nous la vie, les siècles et tous les âges. Dans cette somnolence sournoise et diabolique. Comme de fragiles – et provisoires – survivants du temps...

 

 

Cet autre pas ravi du silence, des échos et des bruits qui s'avance sans un mot parmi les visages...

 

 

Un seul jour peut-être à travers les siècles où le silence saura nous apprivoiser...

 

 

Ce deuil de nous-mêmes que nous portons, sans même le savoir, à travers nos rires et nos angoisses – le tapage de nos vies confinées – la fierté et le luxe, si ostentatoires, de nos postures et de nos accoutrements. Et cette honte, si tenace, qui respire derrière nos éclats... alors qu'un peu de silence nous ouvrirait, sans doute, aux joies simples et discrètes de l'innocence – à une existence humble et authentique – à ce que nous sommes profondément – et qui nous manque si cruellement aujourd'hui...

 

 

Quelques paroles dessinées sur le sable, prêtes et ouvertes aux joies de l'effacement. Comme un murmure offert au silence qui sait déjà...

 

 

Le sang. Et le cœur encore avide de tortures, sous la tutelle de toutes les dominations – menaces, exactions, saccages, massacres, tueries – ne cessera son œuvre odieuse et terrifiante qu'avec l'extinction du délire et des fantasmes – la fin de l'usurpation – le retour à de plus saines et naturelles ambitions...

Et ces cris comme un aveu d'impuissance. La continuité de cette longue nuit d'épouvante. La face la plus sombre – et la plus rouge – du monde et des hommes, offerte à la terre déjà gorgée de mort et de dépouilles...

 

 

L'homme comme un animal réfractaire à l'éducation – aux mille éducations – nécessaire(s) à l'avènement d'une véritable civilisation – portée par l'Amour et la beauté – le silence et la lumière...

 

 

Qui sommes-nous sinon cette danse, ces cris et le silence... Qui sommes-nous sinon ce sang, ces souffles et cette furie, si violente et passionnée, des bouches et des mains... Qui sommes-nous sinon le désir et la fin de tous les règnes – et ce visage simple et indemne, épargné par les instincts...

 

 

Des toits, des montagnes, un ciel. Des arbres, des villes, la terre. Des hommes, des bêtes, des âmes. Et ce sang – et cette glaise – parcourus par les vents. Et derrière les rires et les pleurs de tous les visages, notre visage...

 

 

Une terre et un ciel sans broussaille ni nuage. Un océan sans rivage. Une plage déserte. Un monde, un feu, des cris. Une tristesse. Et derrière les larmes, cet énorme fou rire comme si seule la dévastation pouvait être consumée...

 

 

Et sous les abysses, cette étoile à naître que nos mains enfanteront à la fin de tous les désastres...

 

 

Un jour, un voyage. La fin annoncée des désirs – de tous les désirs. Un soupir et une colère suivis d'une interminable tristesse – réduite bientôt en cendres par la beauté émergeante, enfouie depuis toujours au fond de l'âme et des paysages. La lente avancée du silence – et le sacre prochain de l'innocence...

 

 

Un phare peut-être au milieu de la mer. Au milieu de nulle part. Une vigie inconnue au dedans de tout ; choses, bêtes et hommes. Tous les visages de la terre...

 

 

Une main levée qui frappe – qui se protège et implore. Une main avide et sournoise qui saisit et s'empare – qui vole, prête et caresse – et qui offre parfois, sans même le savoir – sans même le vouloir – ce qu'elle cherche à travers la multitude de ses gestes...

 

 

Le silence. L'autre versant du bruit et de la parole. L'autre versant du monde que nous ne savons voir encore...

 

 

Jamais nous ne viendrons à bout des vents. Jamais. Mais nous pourrions leur abandonner nos voilures. Nous y gagnerions, incontestablement, en simplicité et en innocence. Et nos chemins deviendraient enfin naturels, livrés non au hasard et aux instincts mais au destin et aux visages – aux virages et aux paysages (véritables) du voyage...

 

 

Des bruits et des blessures. L'humanité criante et implorante – immensément fragile, pugnace et déterminée – tantôt vive et ivre de désirs et de liberté tantôt agenouillée, famélique et pitoyable, défaite par ses propres instincts...

 

 

Cette lumière et ce silence qui frôlent les âmes – et la chair – sans jamais les atteindre. Comme si elles ne pouvaient être touchées – et meurtries – que par les coups et les cris. Les brimades et les caprices incessants du monde et des hommes...

 

 

Tout est là déjà qui s'enfuit. Les élans, les éléments et leurs conjurations. Le destin, les circonstances et ce qu'elles consacrent. La beauté et la mort. La grâce et les sortilèges. Les joies et les malheurs. La lumière et le silence. Les fondements – et la nature même – de notre identité. Tout ce qui accompagne nos dérisoires foulées sur les chemins...

 

 

Ce qui vient, s'éteint et va mourir. Et qui meurt déjà et s'efface malgré notre inquiétude et nos larmes. Cet essentiel si dérisoire devant la vie – devant la mort – si magistrales à leurs heures. Et si tragiques malgré nos rires. Ces torrents – ces avalanches – et ce mince filet d'eau tranquille qui s'écoule sans bruit – si anonyme – si impersonnel – parmi les visages que l'on devrait sans doute en sourire de notre vivant – et à notre mort – et peut-être bien plus longtemps après encore...

 

 

La longue déroute. La longue défaite de nos vies et de nos âmes. Les existences et les circonstances furtives qui nous laissent un goût amer mais qui nous frappent insuffisamment pour fracasser nos repères, nos croyances et nos certitudes – et nous ouvrir à une forme d'hébétude permanente, si nécessaire au sourire et à l'acquiescement joyeux que réclame notre si brève traversée des jours...

 

 

J'aime ces âmes rétives et tristes qui s'interrogent – et refusent les mensonges, les faux-semblants, les facilités et les jeux, si sanglants, du monde. Ces âmes terrées avec tant de hargne dans leur solitude qui regardent les hommes avec honnêteté sans jamais désespérer de voir, un jour, l'ignorance et la bêtise remplacées par l'innocence et la lumière...

 

 

Et ce rire parmi nos certitudes qui dévaste nos croyances et nos (si) risibles allégeances. Cette soumission au pire pour éviter l'effroyable que rien jamais ne pourra contenir sinon la lumière...

 

 

Aux premiers jours – aux premiers pas – apparaît déjà ce qui doit être enfanté et bâti... Et qui est né bien avant la première aurore...

 

 

En fin de compte, nous n'hériterons que du silence. Et de ce regard sans inquiétude sur la vie et le monde. Tout autre legs est – et sera toujours – partiel et apocryphe – qu'une aide à vivre plus doucereusement – qu'une manière plus aliénante encore de lier nos vies et nos mains aux compromissions – qu'un ajournement de la seule liberté possible – comme un détour inutile vers notre réelle figure...

 

 

Entre l'inspir et l'expir, le souffle et la parole, la parole et le silence – entre l'aube et la nuit – le jour et le crépuscule – cette lumière qui ne peut mourir. Des milliards de fois recommencée dans cet étroit passage hors du temps...

 

 

Tout n'est qu'abstraction et furtives traversées dans le silence. Brèves apparitions. Incertitudes et échos illusoires peut-être qui passent, le temps d'un souffle, dans le regard...

 

 

Après la fête, il ne restera sans doute que quelques tréteaux rongés par le temps et la pluie, oublieux des nappes et des victuailles – et de toutes les espérances qu'ils portaient... Et nous irons dès lors dénués de souvenirs et de désirs parmi les herbes folles des jardins abandonnés – laissés en friche – sur des sentiers invisibles qui se dessineront à notre passage et s'effaceront aussitôt – à l'instant même où notre pas foulera les herbes suivantes. Avec partout, autour de nous, la danse sereine des insectes, des bordées de chants presque inaudibles, des parterres de fleurs fragiles et éphémères, le silence des arbres et le ciel aussi vaste que notre oubli et notre lumière...

 

 

Tout s'efface – et est perdu déjà – avant même que nos mains ne s'en saisissent. Et pourtant rien jamais ne disparaît. Tout recommence toujours l'instant suivant pour que demeurent les chemins, les pas et le silence...

 

 

Le vertige de toute présence. Comme le reflet de la lumière – et le plus juste écho du silence. Comme un silence – des silences – dans le silence. Comme une lumière – des lumières – dans la lumière. Comme une présence – des présences – dans la présence. Comme une boucle immense portée – et nourrie – par tous les visages qui, à chaque instant, renaît et recommence...

 

 

[Modeste hommage à Alain Suied]

Nous sommes ce que jamais nous ne pourrons connaître... Le lieu de tous les passages. Ce visage au dedans de tous les visages. Ce rivage au cœur de tous les rivages. L'infini du ciel. Cette lumière qui éclaire le jour et la nuit – au fond de toutes les âmes et de tous les paysages. Cette trame tissée peut-être de rêves, de vérité et d'illusions...

Et une fois trouvée sans doute serons-nous enfin capables d'aller sereins parmi les songes et les foules, abrités des plus fabuleux déserts...

Comme un silence au milieu des rires. Et un rire au milieu du silence...

 

 

Comme un moine attaché à sa cellule et à son labeur, je traverse les jours, les joies et la solitude de l'âme...

 

 

L'âme vouée au triste – à cette sensibilité si vive. Comme une fumée blanche et fragile sur la chair que ni le monde ni la terre ne peuvent libérer. Et qui n'a qu'une espérance ; le ciel et son accueil. Comme une lumière dans ses tremblements qui la détacherait de ses ombres...

 

 

User l'os jusqu'à la rupture – jusqu'au parallaxe – pour découvrir la chair enfin nue, libérée de son support. Comme une âme défaite de son ciel – et de toute espérance. Un regard grandiose d'infinie simplicité. Ce vers quoi mènent tous nos élans. Et tous ces jours passés à s'extraire de sa gangue noire. Cette propre perte qui nous appelle au dedans de nous-mêmes. Cette apocalypse si proche...

 

 

La rencontre d'un poète – d'une sensibilité (proche de la sienne) est une joie – et une fête pour l'âme. Le pari qu'une autre vie – plus belle – et qu'un autre monde – plus vivable – sont (encore) possibles...

 

 

Cette chose en nous qui se débat entre le vide et le néant. Entre la joie et l'accablement – et qui jamais ne retombera sur ses pieds comme si le ciel – et les Dieux sans doute – avaient retiré tout appui et les tapis – tous les tapis – où elle aurait pu se tenir debout. Comme s'ils avaient pour elle d'autres projets – plus ambitieux ; l'incertitude et l'inconnu. Le sacre de l’incertain et du silence...

 

 

Le jaillissement de l'insoupçonné entre – et au dedans même de – nos certitudes. Comme le plus exact parmi toutes nos vaines croyances. Ce que rien ni personne – pas la moindre circonstance – ni même la mort – ne pourra nous arracher : cette vérité insaisissable de chaque instant...

 

 

Et ce rêve de vie – et ce rêve de mort – qui nous les insuffle ? Et devrait-on les refuser ? Le vide comme remède – et absolution – à toutes les promesses – à toutes les pensées.

 

 

Cette boue, ces cordes et ces peaux décharnées, agonisantes dans les eaux sombres. Et cette poussière qui n'en finira jamais de renaître... et de mourir encore. Et l'autre versant du monde – et de la vie – que nous ignorons toujours. Combien de siècles nous faudra-t-il traverser pour arracher à notre âme ce destin – et ces oripeaux ? Combien de vies – et de lits de mort – devra-t-on souiller avant de pouvoir parcourir l'espace sans y jeter nos rêves, nos ombres et nos terreurs ?

 

 

Et nous errons encore au milieu du désert – au milieu de nulle part – de tous ces lieux qui ressemblent à des cités – où les hommes ne sont que des ombres sur leur orbite – qui tournoient de façon si hasardeuse. Des cellules vides où ne règnent que la brûlure du manque et la solitude – toutes les absences. Où l'accueil se cantonne à recevoir – et à prendre si souvent – ce qui nous est nécessaire alors qu'il faudrait plonger au cœur de l’âme pour faire naître le seul Amour possible – la seule humanité nécessaire – pour créer un monde différent du monde – des lieux et des cités gorgés de présence afin de nous guérir, peut-être, de toutes les absences...

 

 

Seul. Et le néant encore malgré la lumière et le silence. Comme la marque la plus tangible – indélébile peut-être – de notre existence. Rien ni au dedans ni au dehors. Que des ombres et des mondes. Et rien que des peurs malgré la présence, partout, de l'invisible...

 

 

Que deviendrons-nous, nous autres qui n'avons jamais été... Demeurés sans doute – enfermés plus sûrement encore – et aveugles à toute évidence. Mais libres de devenir... Et nous finirons (probablement) comme un fruit pourrissant dans le silence. Détaché de l'arbre – et retrouvant sa source pour d'autres périples et d'autres voyages. Une intelligence à naître peut-être parmi la bêtise, les agonies et le secret des Dieux...

Et nous guetterons ainsi, à chaque nouveau printemps, les nouvelles pousses sous les arbres fruitiers parmi l'herbe et les chaises vides abandonnées là par le monde et les hommes...

 

 

Peut-être ne sommes-nous, après tout, que ces pages, cette main et ce labeur qui couchent les mots sans voir – ni comprendre – d'où ils viennent ni où ils vont... Comme un aveugle voué à sa tâche – et la preuve peut-être qu'une vie suffit à la vie – et qu'un homme se suffit à lui-même – et que le monde n'a besoin de personne – et qu'il nous faut aimer notre solitude et notre impuissance pour que notre labeur, notre main et nos pages demeurent dans la joie, le silence et le dénuement...

 

 

Le temps comme un tatouage peut-être qu'effaceront les siècles. Et qui meurt déjà au fond de chaque instant...

 

 

Les visages qui tournent en rond autour du même cercle : leur figure sans nom où viendront, un jour, se poser les âmes...

 

 

Quelques pas sur le tapis rouge qui serpente entre les arbres. Invité là par la forêt et quelques nymphes des collines peut-être. Convié à la cérémonie grandiose du silence à laquelle seule peut se rendre la solitude – notre solitude...

 

 

L'autre côté du monde où tout est oublié. Comme le reflet, le plus fidèle, de la nudité originelle – où les âmes passent à travers les siècles pour éclairer l'autre versant – le côté sombre où nous habitons...

Et au milieu des reflets, ces routes épaisses où s'agglomèrent (encore) le sang et la sueur – le fruit de nos rêves et de nos angoisses. Et ce soleil sur les pierres sèches et les âmes décharnées qui cherche à pénétrer ce qu'elles abritent derrière leur fierté maladive et leurs faiblesses – ce qu'elles ont, sans doute, de plus fragile et de plus précieux...

Et notre visage prisonnier de tous les miroirs – et des mille reflets trompeurs que lui renvoient le monde et ses figures légendaires... Comme des paysages infranchissables – une pente insensée – qui nous feraient glisser du côté de la nuit et des ombres. Comme voués à une éternelle bascule qui nous ferait tomber sur les pierres dures et froides derrière les murs et la vigie encore indistincte. Avec ce goût de sang et d'impuissance dans la bouche et au fond de nos âmes meurtries...

 

 

Les joies verticales au carrefour de toutes les horizontalités. La lumière qui court parmi les âmes et les visages. Et le silence où tout est ressenti ; formes, mouvements, mort, naissance, élans, essais, échancrures, nudité de l'ascendance, gravité de la chute. Infini et évanescence. Temps et éternité. Rêves, images et agissements parmi la roche et les feuillages. Vents et dialogues. Plaintes, murmures et gémissements. Et la voix même du silence derrière notre silence...

Comme le jeu, les jouets et le joueur réunis en une seule main dans la solitude de la chambre...

 

 

A hauteur de lumière – à hauteur de poussière – tout est vu. L'ombre et le soleil. Les corps, les âmes et leurs élans. Ce qui cherche le silence – et ne peut lui échapper...

 

 

Léger. Trop penché. Assis. Debout. Perché. Partout l'équilibre pourvu que nous résistions à la tentation du socle – à cet appui qui nous enlise – et nous fait chuter – quel que soit le mouvement...

 

 

Le dialogue ininterrompu entre l'âme et le silence malgré le vacarme et les cris – les assoupissements et les renoncements durables (bien que provisoires) à la lumière. Comme si le ciel savait déjà ce qu'ignore la terre – et lui en offrait le privilège malgré ses résistances, ses refus et son ignorance...

 

 

Aujourd'hui nous pouvons sourire de nos déboires – de cette défaite perpétuelle qui a parcouru (et qui parcourt encore) nos jours – du premier au dernier – de toutes ces pentes où nous avons glissé – avec notre âme derrière nous qui résistait (de toutes ses forces) à tant de facilité pour nous tirer vers la montée... De toutes ces sentes – et de toutes ces impasses – où nous ont poussés notre embarras et notre curiosité. De nos efforts pour échapper aux précipices et conduire nos foulées loin de l'abîme. De cette vie – ces petits riens – qui, au bout du compte, ne nous auront rien appris. Ni à vivre ni à aimer. De cette longue glissade vers le néant qui nous a éloignés de l'autre versant du monde et de la vie : le vide – et leur sommet commun, la lumière et le silence – accessibles de l'en-bas – par tous les en-bas – comme une verticale insensée où la chute et l'ascension se rejoignent...

Aujourd'hui nous pouvons aimer notre dénuement – cette dépossession de tout qui abrite – et offre – les plus grandes richesses, insaisissables par notre main – et plus encore, sans doute, par notre cœur... Cet hiver au creux – et au cœur – de toutes les saisons. Ce soleil, si fragile, à toute heure du jour et de la nuit. Ce silence obstiné que ne peuvent entamer ni les bruits ni le monde. Cette lumière indomptable qui éclaire les plus épais brouillards. Cette marche incessante parmi les foules et les visages – les cités et les déserts. Toutes ces merveilles qui se transforment sans jamais mourir...

 

 

Le sombre et lumineux poète des jours et du silence. Et des apparents paradoxes...

 

 

Délits et délires. Comme des embarcations de lumière pour les âmes en transit...

 

 

Une invitation à l'immobilité parmi les routes et les visages. Et une main ouverte et précise – sans volonté propre – respectueuse et soumise aux circonstances. Comme le signe – la preuve – irréfutable d'une compréhension – et le défi continuel de chaque instant...

 

 

Nous sommes toujours un peu moins que nos prétentions. Et tellement plus lorsque nous les abandonnons. Nous sommes alors – devenons enfin peut-être – le ciel et le soleil. La pluie et les visages. Les rires et les pleurs. Et toutes ces mains tendues – toutes ces mains levées qui s'accordent – et s'écartent – à notre passage. Les chemins et les fleurs. Les pierres et la tristesse. Et cette grande joie – un peu mélancolique – de l'âme. Ce qui est là devant nous, le regard et ce qui passe. Ce qui s'éloigne et est déjà loin. Ce qui n'arrive encore – et ne naîtra peut-être jamais. Tous les possibles. Les circonstances d'ici et d'ailleurs. Tout ce qui nous terrassera – et nous effraye tant déjà. Tous les désirs, tous les rêves et tous les destins. Ce qui ne nous fera jamais mourir. Ce visage indemne et tous ses tressaillements nés de notre rencontre avec le monde...

 

 

Autrefois, il y avait des idées et des édifices. Une longue liste d'espoirs et d'activités – de projets et de choses à faire... A présent il ne reste pas même quelques ruines – ni élan ni velléité. Qu'un vent et une poussière libres de leurs parcours – et de leurs détours. Et un sourire ineffaçable sur nos lèvres. Cette figure qu'aucune chair – qu'aucun visage – qu'aucune circonstance – ne pourrait corrompre ni ternir...

 

 

Quelques fantômes encore pour exalter la fièvre, la peur et l'anonymat, si singulier, des ombres. Hommes réfugiés hors des surfaces – hors de toute épaisseur – que l'on voit prier – mendier – réclamer le peu nécessaire pour vivre. Une main tendue vers le rêve et l'enfant qui cherche une caresse et une chevelure à aimer – un peu de courage, de réconfort et de légèreté pour affronter les jours et les malheurs...

 

 

Une soif si ancienne – ancestrale – tournée à présent vers la pluie. Comme le signe non d'une résignation mais d'une possible compréhension. Le gage que les malheurs – tous les malheurs – sont une source – une rivière – un fleuve – auxquels s'abreuver. Et la preuve que toute fontaine est le lieu où coule une eau apaisante capable de désaltérer l'âme et la chair assoiffées...

 

 

Aux âmes désarmées, tout sera offert. La mer, la fleur et la rosée. L'herbe et le plongeon. Le rire et l'abandon. Le printemps au cœur de l'hiver. Le soleil et la pluie. Le sourire venu d'ailleurs. Le sel sur les anciennes fadeurs. La grâce. Le sang dans les veines. Le bonheur et la félicité du poème. L'aveu et les rendez-vous. La fin de tous les sommeils...

 

 

A la verticale du monde, cet autre sommet – inconnu – incompris – délaissé – qui s'offre aux innocents – aux âmes que les couteaux n'effrayent plus – et aux hommes et aux bêtes sortis de leur torpeur...

 

 

Cette saison derrière toutes les saisons. Ce visage derrière tous les visages. Cette lumière au fond de toutes les nuits. Et ce silence reclus dans toutes les paroles. Offerts à tous sans exception...

 

 

Nous sommes plus grands que nos ombres. Plus clairs que ce que nous cachons. Plus vifs que la lumière. Plus intrépides que nos lâchetés et nos pas prudents dans le noir. Mais pour y prétendre, nous devons nous démunir – et fréquenter l'en-bas – et le plus humble – puis nous redresser – et aller dans cette verticalité offerte par l'abandon – et tremper nos pas – chacun de nos pas – dans l'innocence. Alors tout nous sera donné – et révélé. Ce visage sans borne que nous dissimulons derrière nos désirs et nos ambitions...

 

 

Sous le sable, ce savoir qui ne nous appartient pas. Cette puissance sans détenteur. Cette lumière et ce silence dont nous serons à jamais les locataires. Ce qu'il restera lorsque le sable aura glissé – et se sera écoulé – entre nos doigts si malhabiles...

 

 

La pluie et le soleil encore. Au fil des saisons qui passent. Et ces vents frondeurs entre nos âmes, qui s'abattent sur nos mains et nos fronts rageurs. Et la poussière fidèle. Et le monde. Toute notre vie. La vigueur des fouets et des désirs. Les peurs recroquevillées sous la chair. Le devenir et l'ambition de croître plus encore. Ces larmes sur les visages. Et ces nuages dans le ciel gris – défait. Comme un masque dont il faudrait nous affranchir...

 

 

Ce qui jamais ne nous appartiendra mais qui est nôtre depuis toujours. Le dedans et les alentours. Cet infini sans frontière. Ce lieu sans ombre ni limite. Ce silence – cet Amour – cette lumière. Le soleil et ses tremblements. Tous les plis et les interstices de l'espace. Notre seule mesure – celle que nous pouvons vivre sans rien perdre ni gagner entre la pluie, le vent et le soleil. Ce qui demeure derrière les amassements et les abandons. Ce qui se conserve, intact, sans s'engranger parmi les ombres et la brume. Ce ciel sans âge où les anges et les démons cohabitent et se querellent sans jamais blesser – ni meurtrir – la chair et les âmes malgré le sang et les larmes versés...