Recueil / 2017 / L'intégration à la présence

Et dans nos mains, d’autres mains qui ne nous appartiennent pas. Et dans notre âme, d’autres âmes plus belles et plus réconfortantes. Et en ce monde, d’autres mondes plus sensibles à la beauté. Comme si la vie – toutes nos vies – n’étaient qu’un mensonge – et une possibilité offerte pour qu’éclate la vérité – et se dévoile (enfin) l’infinie diversité dans le plus vaste, et le plus intime, des regards à l’envergure plus ample que les mains, les âmes et les mondes...

 

 

La marche des siècles (toujours plus hermétiques) de plus en plus déchiffrable. La pierre, l'horreur et le mal de vivre. Et cette dérive permanente de l'histoire. Comme un mythe aux relents de catastrophe touchant – presque – à son but...

 

 

Le bâton du pèlerin bientôt remplacé par le silence et l'immobilité du regard reliant tous les chemins à l'infini...

 

 

La mémoire de l'ombre (si vivace) refuse de sombrer dans l'oubli. Elle interroge toutes les âmes et assombrit la nuit (déjà si opaque). Comme si elle rechignait à capituler face à la puissance souveraine de la lumière et de l'effacement. Et, sans doute, est-ce cette résistance que l'on entend battre dans les veines du monde, les poings qui martèlent leur tyrannie et le sang qui coule encore sur la chair et les visages...

 

 

L'incertitude sereine n'explique ni la beauté ni les drames. Elle accueille simplement ses hôtes – tous ses hôtes – sans les trier. Comme la preuve possible – toujours possible – de l'épanouissement de tous les passages, de tous les élans et de toutes les déconvenues...

 

 

Le cri de l'âme devant la pensée qui se heurte à ses propres limites – parois infranchissables entre lesquelles elle s'effondrera, un jour, avant de se laisser glisser au fond de ce qui la fit naître...

 

 

Et ce vieux monde tout boursouflé – et tout essoufflé – qui mendie aux hommes sa perpétuation – et sa renaissance. Et qu'ils brûlent – et qu'ils balafrent – et qu'ils assassinent – comme si la beauté pouvait naître (ou renaître) du sang, des cendres et des cicatrices...

 

 

Un monde, des princes – quelques princes entourés de leur armée et de leur milice – et le peuple – le peuple immense composé de bras, de poings et de quelques têtes parfois – esclaves depuis toujours des lois et des autorités – dans l'attente d'être affranchis... Et dont la liberté ne naîtra ni de leur union ni de leurs forces mises en commun mais de l'effroi et de la lassitude nécessaires pour que chacun trouve le souffle suffisant pour s'extirper de ses propres chaînes...

 

 

Le bleu du ciel – et le bleu des rêves – toujours impuissants face aux forces noires du monde et des instincts. Il faut – et faudra toujours – l'élan d'une lumière intérieure doublé d'un souffle suffisant pour les affronter, et plus tard les dissoudre, afin de pouvoir transformer l'obscurité des abîmes...

 

 

Quelques terreurs encore lors de notre lente, et inattentive, déambulation entre les tombes. Comme l'écho peut-être de l'effroi des morts qui parcourt l'échine des vivants – ces oublieux de toutes les fins – et de l'inévitable et permanent processus de l'effacement...

 

 

Le monde comme un atlas ouvert sur la table – la petite table posée au milieu des gouffres cosmiques – où se battent quelques ombres – quelques soldats – et où se querellent toutes les âmes sans porter leur regard au loin – et au-dedans – où brille pourtant, à travers le noir et l'obscurité, la lumière ancienne et à venir...

 

 

La paix des jardins – et la joie des forêts et des collines – voilées par le bruit des bottes et des engins de construction – par tous ces élans dévastateurs lancés vers les impossibles retrouvailles avec l'horizon...

 

 

Les noces abjectes et dévastatrices entre les rois, les peuples et la terre. Et celles invisibles – et illisibles peut-être – entre les mendiants – les dépossédés – et la joie – porteuses toujours de silence et d'Amour – de cette lumière inespérée. Comme un miracle (un petit miracle) parmi la haine et les atrocités...

 

 

L'homme est l'enfant de la peur et des instincts. Et il vit ainsi jusqu'à la mort sans savoir que Dieu a déposé en ses profondeurs un éclat de son visage – une goutte d'éternité – qu'il s'acharne encore à découvrir à l'extérieur – en saccageant le monde de ses élans et de ses découvertes successives – toujours aussi pitoyables et inutiles...

 

 

Est-ce l'éternité qui rapproche de la mort ? Ou la mort qui rapproche de l'éternité ?

 

 

D'un pays à l'autre – d'un visage à l'autre – nous déambulons à la recherche d'un éclat – d'une intensité – d'une lumière – parmi les ombres. Comme étrangers encore à nous-mêmes...

 

 

Des ponts, un ciel et ces faces si noires nées d'un soleil ancien – demeuré au seuil de l'invisible. Ainsi vivons-nous avec cette blessure que nous prenons pour une eau pure. Et ainsi errons-nous jusqu'au seuil de tous les passages et de tous les abandons...

 

 

Des pages, des livres et des bibliothèques bâtis sur cette indigence – cette misère – qui cherche la lumière parmi les ombres, les orages et les outrages – parmi l'absence et les peines. Et qui se trouve déjà au fond des yeux si mal dessillés...

Des chants tristes, en vérité, en quête de joie et de beauté qui ne se révéleront (pourtant) qu'aux fenêtres des âmes solitaires pour clore leurs errances – et l'usage d'une parole inutile – désormais guidée(s) par le silence...

 

 

Un gris encore parfois – et une tristesse à sa suite – nous font mordre la poussière. Mais ce que nous prenions autrefois pour un désastre révèle, à présent, sa splendeur. Le plus humble – et le plus bas – enfin célébrés par l'âme qui a vu, derrière le sang et la chute, le plus digne à vivre – et le plus sacré peut-être du vivant. Ce silence – et cette beauté – au-delà du courage et de la volonté. Comme un retour inespéré vers soi-même...

 

 

A l'âge de la profondeur désirée, la bêtise – encore bien trop souvent – fait loi. L'indigence – et la misère – exacerbées – à leur faîte peut-être – devant le souvenir, les regrets et la mort (si près du visage) qui s'approche à grands pas...

 

 

Il faudrait ranger notre voix – et faire taire notre parole (ou la laisser lentement s'éteindre) pour que la sagesse se mêle – plus définitivement – à notre sang – et que la lumière balaye la main de la nuit – et l'horizon encore si sombre parfois. Le silence alors pourrait habiter nos lèvres, nos pas et notre âme pour guider le jour jusqu'à nos yeux – et investir notre peau et nos étoiles. Ainsi seulement serons-nous capables de revêtir son ineffable manteau jusque dans nos rires et dans nos larmes – et marcher moins tristes sur tous nos chemins de boue et de poussière...

 

 

Des chemins, des yeux et des poignards. Et ce qui naîtra plus tard de toutes ces errances et de toutes ces plaies. Comme une foudre à venir née des orages passés, innombrables bien souvent – et si salvateurs malgré les secousses et les cicatrices...

 

 

La rançon des siècles. Le silence et la joie. Toute cette beauté ignorée depuis nos premiers pas...

 

 

Célébrons – sachons célébrer – les funérailles permanentes. La mort. Les effacements. Les outrages et les abandons. Tout ce qui mène au seuil de la délivrance – et nous aide à franchir l'ultime frontière de nous-mêmes – cet infini si partagé...

 

 

Et ces démons – tous ces démons – partout (les nôtres sans doute) qui hurlent encore – et que le silence, à présent, recouvre de rires et de douceur – de cet Amour et de cette dérision si nécessaires pour vivre dans tous les recoins de ce monde peuplé de chemins et d'ombres – de chagrins et de chimères – et voués dès les premiers pas à l'infernale solitude...

 

 

En ce monde, il y a peut-être, en définitive, plus matière à rire qu'à pleurer...

 

 

L'émerveillement et la curiosité, aire, source et chemin de tous les silences et de toutes les joies...

 

 

Quelques blessures encore dans la joie. Comme les éclats d'une beauté supplémentaire...

 

 

Nourris de joie et de beauté par le silence, comment pourrions-nous nous soumettre encore à la parole si elle ne naissait de lui – et le célébrait – pour tenter d'offrir au monde – et à la ronde – davantage de joie et de beauté...

 

 

Les yeux devenus regard et le cœur devenu Amour sont la chair (la plus tangible) de l'âme – cet éclat de Dieu impérissable. La quête de toute existence et le commencement de tout renouveau. La digne continuité du monde et le sacre d'un ciel apprivoisé – enfin à notre portée. Une flamme – un feu – pour embraser le monde et transformer le vivant en lumière...

Comme un soleil dans le sommeil pour nous éveiller des ombres. En alternance avec la pluie – un peu de pluie – pour soutirer à nos larmes bien davantage qu'un désir d'éclaircie...

 

 

Comme une pluie parmi le plomb. Et un bouquet de joie dans la tristesse. Comme une nuit cerclée de diamants et de lumière. Et un feu sous l'averse. Pour que le silence – et ses caresses – se glissent au-dedans de la peur et puissent bruisser – tel un soleil blanc – au cœur de l'âme et de ses raidissements...

 

 

Ecrits confidentiels bien sûr et vaguement poétiques peut-être, nés dans la solitude et l'intimité du silence. Et lus par quelques âmes sans doute dans les mêmes conditions. Ils ne pourraient tolérer d'autre manière ni d'autre approche. Et cette exigence écarte toujours les yeux curieux sans faim de rencontre (décisive) et de lumière...

 

 

Un monde où ne pourraient vivre que les enfants et les poètes. Si lumineux qu'il écarterait naturellement l'obscurité – et si innocent qu'il brûlerait sur place tous les désirs et la tristesse – et bannirait à jamais le sérieux, la gravité et l'ambition pour décourager tous les postulants plongés encore dans la bassesse et l'ignominie...

 

 

Perdus encore toute moisson – et toute récolte – les fruits de ce rude labeur qu'est se chercher... Et à la place du grain – promesse d'agapes, de galettes et de vin, de nappes blanches posées sur les tables et de partage – l'enfouissement dans la partie la plus anguleuse – et la plus mystérieuse sans doute – de la solitude. Face à la vacance magistrale du rien, du désert et du sentiment de n'être personne. Cette part si insaisissable de nous-mêmes, la moins personnelle sans doute – et la plus douloureuse aussi – que jamais n'achèvera de révéler (et de laisser s'épanouir) notre misérable – et triste – individualité rompue pourtant à elle-même comme à toutes les débâcles et à tous les abandons. Mais sans doute – mais peut-être – encore insuffisamment...

 

 

Tous les passages et toutes les ignorances. Comme un soleil inespéré dont nous ne percevons que l'ombre, le feu et les vents...

 

 

La nuit encore malgré l'inquiétude première – et ses traînées de pas fébriles – cherchant la réponse à toutes les énigmes qui nous firent naître. Comme un cri – et une angoisse – discontinus dans le silence...

 

 

Une fleur – et peut-être encore un souvenir – pendus au fond de l'âme. Comme une espérance inguérissable de nous voir, un jour, franchir la mort sans encombre...

 

 

Une joie humble, éclose du plus proche – et du plus lointain – de cette lumière du rien – ce vide en nous – et que nous sommes – et qui était autrefois si encombré...

 

 

Derrière les désirs, l'attente de l'ultime éblouissement. La mort du temps. L'enchantement simple de ce qui passe. Le plus haut degré de l'humilité. Notre vrai visage enfin découvert...

 

 

Et tous ces bavardages qui cherchent encore le silence. Comme la plus grande ironie de ce monde peut-être. Dieu en nos visages ne reconnaissant plus sa (propre) figure...

 

 

Une gorgée de silence encore parmi les fleurs avant de retrouver l'effroyable vacarme des visages...

 

 

Un seul cri, un seul chant, un seul poème. Celui du silence qui ne rêve que de se rencontrer – et de se retrouver au milieu des rires et des larmes – au cœur du monde et de chacun...

 

 

Apprivoiser l'inconnu ? Jamais. Se laisser surprendre – et défaire – toujours par les mille étonnements qu'il nous offre. Par sa venue, si discrète, et pourtant permanente au cœur de nos vies, au cœur de nos craintes et de nos cris. Comme une façon d'inviter en nous le plus grand silence...

 

 

Le regard. Un espace, une envergure, une circonférence – et une présence de l'indicible où naissent et s'effacent toutes nos gesticulations. La figure de Dieu qui s'amuse de notre façon de le chercher avec nos têtes, nos idées et nos croyances – et qui aimerait peut-être – et qui aimerait sans doute – que nous nous lancions à sa poursuite d'une manière plus humble et plus joyeuse – et plus innocente, bien sûr – comme un jeu dans tous les jeux, comme un visage en tous les visages, comme un rire et des larmes parmi tous les rires et toutes les larmes. Comme le seul chemin caché au cœur de tous les chemins et les seules retrouvailles au cœur de toutes les retrouvailles. Comme une main présente déjà au creux de toutes les mains. Comme le pays de la joie au milieu de nos infortunes – et pour nous dire peut-être (aussi) l'impossibilité de l'ailleurs...

 

 

L'imperceptible pureté du pays infréquenté qui longe, de bout en bout, les contours de notre peur. Et dont la nef gît au-dedans de nos profondeurs. Seule région de cocagne dans ce monde dévasté – déserté – cet immense et minuscule désert peuplé d'ombres et de fantômes où seules fleurissent les mains implorantes et désolées...

 

 

Nous préférerions mourir plutôt que laisser s'effondrer nos édifices, s'éparpiller nos amassements (nos pauvres richesses) et voir s'effacer notre fortune. Si ignorants encore que nous sommes du fabuleux pouvoir de la défaite...

 

 

Derrière nos masques, la peau la plus fine – la plus transparente – et la plus fragile. Et derrière encore, lorsqu'elle se laisse transpercer, on devine toute proche la figure de Dieu – et son rire inépuisable à nous voir mendier partout sa présence. Comme un soleil ineffaçable sous nos paupières – et dans notre sommeil – qu'aucun rêve jamais ne pourra atteindre. Comme un exil en nous accessible seulement depuis l'immobilité la plus humble, une fois tous les chemins abandonnés...

 

 

L'herbe, la cendre. Et l'absence éparse déjà. Mille âmes rencontrées. Et le sang – et le silence encore si animal. Comme si nous étions – et errions – dans l'ombre d'un soleil limité – les yeux perdus déjà – et le cœur toujours chaviré par les étoiles, les étals et les promesses jamais tenues. En attente de la foudre – d'un feu – pour incendier nos états – tous nos états – et nous défaire en simple appareillage. Une nudité peut-être à la voilure minuscule – et puissante pourtant – tendue par les vents pour aller sur l'océan et découvrir le bord du ciel où nous sommes déjà présents. Comme le seul miroir de nos blessures laissées par le voyage – et leur effacement soudain pour nous rendre un peu plus sages – et, peut-être, un peu moins sauvages...

 

 

Un désir de sommeil encore parfois nous étreint malgré le jour et la lumière. Comme le songe, le plus tenace peut-être, de l'homme. Ce goût pour les mythes et les histoires. Ce besoin si malicieux d'échapper au réel. Un oubli de ce qui est – et de l'essentiel – au profit de chimères. La préférence de l'individualité et de l'illusion au détriment de l'impersonnel et de la vérité. La prégnance, toujours aussi vive, de l'espoir et de l'avenir qui relègue l'instant et le présent aux fossés de l'impossible...

 

 

Quelques circonstances nous rappellent parfois le cri que nous poussions autrefois dans notre grotte, enclavée entre la peur et le désir. Dans l'attente d'un éblouissement impossible...

 

 

Quelques âmes – et quelques livres parfois – accompagnent notre destin. Cette longue glissade vers nous-mêmes. Cette chute inéluctable vers notre centre – ce lieu de toutes les présences – et de tous les envols possibles. Le cœur de l'être nu – défait de toutes les viles pelures que nous avons cru nécessaires à notre survie...

 

 

Les yeux, la bouche et l'âme couchés au-dedans de l'épave – et qui fut (pourtant) autrefois une fière chaloupe défiant les eaux furieuses du monde – et reléguée aujourd'hui au rêve. Comme un songe brumeux au-dessous des océans – avec notre morgue emportée au large par quelques courants salvateurs...

 

 

Le bleu d'une autre pierre – plus grande que celle où nous nous tenons – plus belle aussi – et plus prometteuse sans doute. Ainsi allons-nous sur les chemins – sautant d'une pierre à l'autre – jusqu'à ce que la poussière nous avale. Et ainsi se prolongent nos errances. Comme un vaisseau fantôme glissant sur les eaux sombres du monde...

 

 

Tant d'élans et de mouvements pour franchir l'immobilité – ce rivage – ce seuil de tous les voyages – cet horizon où rien ne peut finir...

 

 

La nuit plus soucieuse des étoiles que du jour à venir – et de ce soleil invisible depuis ses rives. Comme un désert. Comme un hiver interminable. Comme une bouche prête à accueillir – et à ensemencer – toutes les blessures – et toutes les brûlures – pour voir son rêve – tous ses rêves – s'accomplir. Comme une absence bercée par le climat – et le va-et-vient perpétuel des marées. L'avant-poste des saisons. Le chemin antérieur aux premiers pas...

 

 

Les fruits, l'écume et la mort. Seul décor – et seul spectacle – bien souvent pour les âmes raidies comme du bois mort. Comme une double peine dans cette nuit qui dure encore...

Du sang mêlé de sable noir et des bruissements de chair toujours aveugles au jour qui montera plus tard...

 

 

Sommeil et absence. Heures et jours qui s'étirent par-dessus l'aube manquée – manquée toujours. Comme si elle n'était que le prolongement de la nuit. Marquée au fer rouge des tremblements et des rameaux de buis qui flagellent notre espérance – et nos existences assoupies...

 

 

Le langage comme un tourbillon d'étoiles dans la nuit la plus égarée – plus proche du rêve et du souvenir que du jour encore impossible...

 

 

Nous vivons comme des astres encerclés par les hauts murs d'un jardin – l'éden peut-être – autrefois si innocent – et qu'une craie tremblante – et mal assurée – pourrait délivrer des songes – et de tous nos désirs de ciel moins noir. Comme une route dans l'obscur finissant sa course dans un fleuve sinueux – et parfois capricieux – dont les méandres nous jetteraient, après un long périple, dans l'océan – cette étendue de lumière si lointaine encore...

Le chant des naufragés, voilà notre seule espérance. Lui seul saura faire plier l'ombre et le rêve parmi l'argile, encore rouge, des visages sur des pentes inaccessibles aux mains et aux fronts déjà courbés devant la mort...

 

 

Une solitude – une lumière – à gravir par mille chemins. Et au bout de chaque sente, l'abandon nécessaire. L'humilité – la grande humilité – de l'âme. Les chagrins et les peines, innombrables, remisés dans l'oubli. Et l'innocence indispensable pour se laisser mener par l'ultime élan avant le saut – le grand saut – dans l'indicible et l'inconnu – ce mystère où se cache (sans doute) l'Absolu – le remède à tous les sommeils...

 

 

Encore quelques heures – quelques jours – ou quelques siècles peut-être – à attendre sous les arbres parmi les visages rudes – et abrupts – et les haleines froides – à s'effrayer des cris, des épaules et du sommeil – de toutes ces ombres ravagées par leur rêve de soleil parmi quelques prières maladroites jetées à un ciel aussi noir et ignorant que ses adorateurs et ses postulants...

 

 

Entre l'écume et le rocher toujours – sur l'assise précaire – et si mal assurée – avec ces vaines tentatives des mains à saisir et à prier – à quémander partout quelques indulgences pour excuser – et se faire pardonner peut-être pour – tant de désirs et de maladresse...

 

 

Une voix, un abîme, une prière. Voilà la pauvre litanie – et le triste chemin débroussaillé par l'âme des hommes. Et le silence du ciel toujours aussi inaccessible...

 

 

Risquer la mort pour un peu d'ombre. Manquer le silence pour quelques bruits plaisants – et le son de quelques cloches encourageantes. Tourner le dos à la lumière pour un regard et l'éclat de quelques prunelles en pâmoison – et vaguement admiratives peut-être...

Le monde ne mérite sans doute que notre âme s'y attarde – et s'essouffle plus que nécessaire en y cherchant ce qu'elle ne peut y trouver. L'Absolu – et l'infini – sont les seules contrées à explorer. Et une fois investies, notre présence au monde se transforme en une (simple) formalité guidée par l'Amour et les nécessités. On est présent parmi les créatures sans espoir ni exigence. Assujetti simplement à l'inévitable et aux circonstances...

 

 

Un Dieu encore si hésitant entre nos rives. Happé toujours au fond des gouffres mais que l'aube parachèvera, un jour, en Amour. Voilà, sans doute, la véritable besogne de l'homme. Faire éclore – et laisser s'épanouir – cette part divine enfouie en lui depuis les origines pour qu'elle grandisse – et se retrouve aussi intacte – et aussi parfaite – qu'avant tous les commencements. Ainsi seulement seront abolies toutes les frontières entre le dedans et le dehors. Et ainsi seulement Dieu pourra briller en tous lieux à travers notre visage...

 

 

Un gouffre, une nuit, un Amour pour que s'achève l'inachevé – et que perdure l'inachevable. Cette vérité dans l'ombre de tous les mythes et de tous les mensonges...

 

 

Des vallées, des chemins, des pierres. Le terreau de toutes les larmes. Et l'écume et le rêve encore pour affronter les vents et leurs affronts. Cette résistance de l'ombre avant la grande tristesse et l'abandon. Et le retour à des lumières moins mensongères. Comme une manière nouvelle – et toujours renouvelée – de se pencher vers le plus bas afin d'accueillir le ciel (tout entier) – et sa parfaite envergure pour embrasser la terre...

 

 

Tout naît – et peut éclore – de cette flamme enfouie en nos profondeurs – dont la naissance échappe aux siècles mais dont la lumière ne peut s'épanouir que dans l'inévitable besogne de l'homme. Cette quête obsédante et inépuisable d'identité, d'Amour et de vérité...

 

 

Des existences et des destins ensablés. Et au cœur de l'âme, ce jour infatigable qui n'attend aucune réponse mais la fin de tous les périples pour s'extraire des pierres – et rejoindre l'impartageable...

 

 

Une lampe entre les feuillages pour guider et accueillir les hôtes – tous les hôtes – de la nuit. Pour acheminer les barques – toutes les barques – au milieu de leur feu – de ce passage étroit entre nos voix si tremblantes – et si sensibles encore à cette si singulière obscurité de la terre...

 

 

Vents, fugues et gîtes. Abris précaires et provisoires dont il nous faudra sortir un jour pour défier la terre, les ombres et la haine. Echapper à cette mort que nous prenons pour une fin. Et transformer l'ignorance en compréhension afin de vivre l'infini dans l'intime (le plus intime) et le plus humble des jours...

 

 

L'espace, le monde et des déchirures encore malgré ce feu qui nous presse de comprendre. Comme la seule fouille nécessaire pour échapper à la nuit et à ses atrocités...

 

 

Ceux qui partent reviendront toujours. Tout voyage s'achève dans le retour. Il n'y a d'autre lieu pour se retrouver...

Soi-même, seule aire de tous les départs et de tous les chemins – de tous les périples et de toutes les destinations...

 

 

Le sang neuf de la mort. Et cette soif – et ce courage – de revenir encore. Comme pour achever ce que l'on a, souvent, à peine commencé. Comme si n'existait que ce qui passe – et repasse encore...

 

 

Une flèche, un visage, un butin, une étoile – un territoire peut-être. A chacun son rêve, son chemin et son désespoir jusqu'au jour où l'on quitte le troupeau pour chercher la foudre – et se mettre à chanter dans la solitude et la boue. Ainsi commence la fin de toutes les nuits...

 

 

Un cœur, des poignards, des plaies. Un désert, du sable, des pierres. Et la mort. Ainsi débutent – se poursuivent – se succèdent et s'achèvent les saisons. Dans le feu, le sang et les larmes. Et dans la solitude. Terreau rouge du soleil à venir où il nous faut d'abord apprendre à vivre avant de vouloir en émerger...

Comme une passerelle composée de mille barbelés suspendue au-dessus du vide sous la clarté d'un astre encore chancelant parmi tant de rêves et d'étoiles...

 

 

L'herbe et la cendre parmi la peur si animale. Comme des yeux familiers de la lumière – égarés sur la terre parmi le sang et l'odeur de la mort...

 

 

A nouveau les morsures de l'ombre comme si nous voulions avaler la moitié d'un soleil dévoué à l'inattendu – à ce qui s'approche sans jamais pouvoir arriver. Comme si les pierres et la mort n'avaient pu (encore) nous livrer tous leurs secrets...

 

 

Au bord du vertige sans doute – mais encore insuffisamment outillés pour affronter le feu. Et le miroir peut-être de nos blessures...

 

 

A la fenaison, nous préférons le cumul des terres et l'ivresse du grain. Et cette odeur d'incendie après nos maigres récoles pour revigorer la terre – et faire renaître plus tard l'abondance. Comme un long sommeil – une longue absence – dans nos rêves de fortune...

 

 

Aujourd'hui, la mort s'en est allée – et la vie se fait enfin vivante. Comme si rien en nous ne pouvait naître sinon l'Amour...

 

 

Transformer le sang en eau et en nuages. Et la chair en âme pour nous extraire de cette fascination inguérissable pour le corps – et alimenter les fleuves, les rivières et les puits afin de rejoindre notre désir d'océan...

 

 

Je parle à l'homme. Je parle aux bêtes. Je parle aux arbres. Je parle à l'herbe et aux pierres. Et seul le silence m'entend – si invisible encore parmi ses passagers...

 

 

Encore un peu de brume et déjà un soupçon d'innocence sur cette terre gorgée de sang et de soleil, vouée à l'impatience des hommes et à la crainte des bêtes, si impuissants face au mystère qui, au fil des siècles, s'est épaissi et a perdu son importance. Comme si l'Amour et l'éternité n'étaient destinés qu'aux âmes réconciliées avec les vents, le hasard (improbable) et le sourire timide des visages où percent encore l'envie, la peur et le désir de siècles meilleurs...

 

 

Un sourire parfois nous retient de pleurer devant cette barbarie et cette solitude. Face à ce monde insensible au voyage, à la beauté, au silence et à la grâce des âmes en attente...

Et pourtant parmi la disgrâce, nous tenons encore debout. Résistant aux outrages des hommes et aux affronts des siècles, le front à peine incliné devant les horreurs du temps et l'âme forte d'un autre appui... courant toujours parmi les bruits à la recherche de ce plein silence...

Et cette absence qui triomphera toujours avant de sombrer dans la foudroyance d'un soleil qui éclairera tous les horizons – et leurs mensonges...

 

 

Entre l'amour, la mort et le rêve toujours. Pris – et secoués – si souvent par la hargne des saisons avant de chuter – définitivement peut-être – dans le silence. Le plus haut – et le plus indicible – du silence...

 

 

Et cette odeur d'hiver et de désolation qui colle à nos souliers. Où pourrions-nous donc aller avec ces frusques aux couleurs de mort sinon essayer de traverser la chair et le sang qui abreuvent encore la terre... Où pourrions-nous donc nous réfugier sinon au-dedans de l'âme qui vibre partout – de l'intérieur aux périphéries – à cette lumière qui défait le rouge, le vide et le noir des existences...

 

 

Une vie. Et une terre et des visages toujours à l'abandon...

 

 

Derrière les rideaux veillent encore ce feu – et cette lumière. Par-dessus les toits – et l’horizon des collines – on les voit briller. Et au fond de l’âme, éclairer encore. Comme un phare, une bouée et les vagues qui nous emporteront vers le large – en ce lieu si proche de nous-mêmes – et au cœur, sans doute, de toute chose...

 

 

Des chemins et des morts – des mots et des vivants – que célèbre le poète. Et que méprisent les foules de peur, sans doute, de voir le confort et la futilité destitués par l’âpre labeur nécessaire à la lucidité. Comme si le monde – et la vie – ne voulaient goûter qu’une seule part d’eux-mêmes ; la plus apparente – et la plus mensongèrement lumineuse – pour s’affranchir (inutilement, bien sûr) des griffes et des aspérités du sombre sommeillant, et si vivace pourtant, en chaque chose – et en chacun...

 

 

Et cette pierre accablant la chair – et cette âme au visage vertical donnant la force de traverser les eaux ténébreuses du monde, fidèle peut-être qu’à son désir d’éternité...

 

 

La silencieuse assemblée des arbres accueillant avec dignité la foule des volatiles : rapaces, passereaux, oiseaux de bon et mauvais augures – et leur ouvrant les bras. Comme un refuge salutaire pour la vie sauvage en déperdition – vouée à l’extinction par le trop grand désir des hommes à se protéger de ce qui blesse encore – et qui, en l’éradiquant, nourrissent toujours davantage la violence et la mort...

 

 

Et dans nos mains, d’autres mains qui ne nous appartiennent pas. Et dans notre âme, d’autres âmes plus belles et plus réconfortantes. Et en ce monde, d’autres mondes plus sensibles à la beauté. Comme si la vie – toutes nos vies – n’étaient qu’un mensonge – et une possibilité offerte pour qu’éclate la vérité – et se dévoile (enfin) l’infinie diversité dans le plus vaste, et le plus intime, des regards à l’envergure plus ample que les mains, les âmes et les mondes...

 

 

Des portes noires – fermées. Et des bêtes qui hurlent dans la nuit. Et la peur des âmes, des cris et de la mort qui s’approche. Au plus dense – et au plus intense – de la terreur pour que la vie révèle toute sa beauté – et nous offre le droit – que dis-je ? le privilège – de vivre un peu plus vivant entre le début et la fin de tous les ouvrages qui naissent et s’effacent le temps d’un souffle...

 

 

Et ce feu ardent qui brûle sous la pluie. Comme un soleil misérable parmi les gouttes. Et ce nom – impossible à entendre – et ce silence partout délabré par la peur et les chants qui montent des entrailles pour envahir la nuit qui enterre encore ses morts...

 

 

Attendrons-nous le plein délabrement de nos vies pour nous abandonner au plus urgent – à cette immobilité qui demeure lorsque les élans n’ont plus d’autre volonté que le silence...

 

 

Et nous dormirons encore sur ce lit de glaise, voués à la peur et aux représailles en attendant la mort... Comme si nous ne pouvions mêler nos gestes et notre voix au silence – à cette part de la vie – et à cette part de l’âme – qui nous font oublier, par leur accueil, les craintes, les effritements et l’inévitable effacement du monde et des visages...

 

 

Qu’aurons-nous aimé au fond sinon ce désir de paix et de silence avec nos yeux encore trop attachés aux rives bruyantes (trop bruyantes) de ce monde...

 

 

Aujourd’hui comme le reflet d’hier – et plus que le socle – le miroir de tous les lendemains...

 

 

Un jour, une vie, une éternité à attendre ce qui ne viendra pas – ce qui ne viendra peut-être jamais. Des siècles d’impatience inutiles. Plus tard, sans doute, ferons-nous un feu où nous laisserons brûler nos désirs, les morts et les vivants et notre espoir de délivrance...

 

 

L’attente peut-être plus proche du regard que le geste qui essaye de rendre la vie et la mort plus supportables. L’attente comme le reflet du silence – et de l’immobilité – à venir...

 

 

Le cœur et la main encore à l’ouvrage comme un défi inutile au temps et à la mort. Comme si nous ignorions que le feu, la cendre et l’infortune régneront toujours...