Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Nous avons l’âge de la terre. Celui des siècles puérils et sanglants. Mais nous avons aussi la fraîcheur intacte et éternelle du ciel – sa sagesse et son silence – pour panser les blessures du temps...

Un jour, une vie, mille siècles. Et cette longue nuit – inépuisable – du monde et des hommes où les bouches, trop pleines de rêves et de temps, n’ont jamais su épeler l’infini et l’éternité...

Ni poème ni hasard. Un peu d’encre – et un peu de sable – entre le sang et la mort parmi les saisons qui passent...

 

 

Et partout la mort virevoltante. Triomphante toujours des œuvres et des siècles. De tous les vivants... Et qu'il nous faudra apprivoiser pour aller pas à pas (avec elle) jusqu'au jour – jusqu'au lieu – où elle nous débarrassera de tout effroi...

 

 

La force vaine des messages, des cris et des poèmes. Plaintes inutiles à l’ombre de la mort. Comme une bouche – des bouches – si pleines de lune – et aveugles toujours au soleil si lointain...

Et tant d’espoirs encore au fond de l’absence. Comme des grilles parmi les branches et la roche voilant ce jour porteur d’éternel...

 

 

Nuit antique – originelle sans doute – enveloppée d’une grisaille que nous croyons divine – et qui n’est que le reflet dense – épais – de notre ignorance...

 

 

Et nous vieillirons sans doute parmi les feuillages au bord du soleil – de cette sagesse accessible seulement des profondeurs – parmi les vents, les songes et le lierre – loin – si loin encore de cette mystérieuse fontaine...

Et peut-être entreverrons-nous avant la mort par la fenêtre de notre chambre – infime débarras au sein de la maisonnée – au sein de l’univers – la lune et quelques rais de lumière. Et peut-être verrons-nous l’eau noire de la terre couler le long de nos rives obscures et s’effacer nos rêves et notre sommeil. Comme un long glissement, presque inespéré, vers le fleuve du silence...

 

 

Une voûte sombre – étoilée de quelques rêves et d’un peu d’espoir. Des yeux clos – voilés déjà – qui enfantent le bruit et mille rougeoiements – la terreur et la douleur. Comme si l’ombre, l’impossibilité et la mort étaient l’unique possibilité des siècles – notre seule éternité...

 

 

Il y a dans le cri de l’oiseau – le chant des jours – et le grognement des hommes – toute la sève du monde – et la peur et la solitude de l’âme promise à la chute parmi la lumière si pâle des lampes – impuissantes à éclairer nos rivages et leurs mystères...

 

 

Cascades de vie où la mort s’invite chaque jour. A chaque heure. A chaque instant du jour. Comme une implacable litanie parmi le bouillonnement des eaux, l’impatience des âmes et nos rêves de lumière et d’éternité. Comme une terre encore trop gorgée de craintes, d’espoir et d’angoisse malgré nos existences déjà si miraculeuses...

 

 

Et tant de sommeil encore parmi les étoffes rouges. Et ce sang qui ruisselle et offre à la terre cette odeur âcre de la mort. Et l’âme – nos âmes – si brûlantes encore...

 

 

Et où serons-nous lorsque arrivera le jour...

 

 

Quand saurons-nous enfin accueillir la mort comme l’un des plus bels horizons – et comme l’un des plus prometteurs aussi...

 

 

Assis tout le jour – de l’aurore au crépuscule. Plongés dans le sommeil en attendant la fin (improbable) de la nuit. Comme si la patience et l’espoir de la délivrance suffisaient. Comme si le silence et l’éternité pouvaient nous être offerts en récompense...

 

 

La vie, quelques traces de couleur dans la nuit immense qui nous habite – qui nous entoure et nous entrave. Et un peu de joie et mille malheurs. Et le corps – et le cœur – blessés – meurtris presque par chaque circonstance. Comme une longue agonie – un long délitement – jusqu’à la mort qui prolongera, sans doute, notre destin – notre infortune de vivant...

 

 

Le destin de l’homme entre le repos et le clocher – entre le manque et le cri – sur cette aire de brûlure et d’absence – de tristesse et de sommeil. Là où résonnent parfois les cloches de l’autre rive qui nous donnent à rêver – et à espérer plus encore...

 

 

Les mains peut-être encore trop pensives pour que mûrisse l’idée du jour et du désert. Et l’âme trop gorgée de rêves – et trop proche du sol – pour espérer les premiers pas de l’exil vers l’envol...

Plus simples pourtant que l’ombre et le sommeil. Et plus clairs que toutes les nuits où notre âme nous a consolés de nos interminables errances...

 

 

Au fond qu’aurons-nous fait ici, tous ensemble, sinon voiler davantage la nuit déjà si opaque...

Un peu de joie – quelques malheurs et quelques drames inévitables où nous aurons enfermé notre âme et fait couler un peu plus de sang, d’espoir et de désespérance sur les mains et les chemins déjà si tristes – et si noirs de promesses...

Quelques caresses – et quelques gifles – qui résonnent encore dans la mémoire. Un peu d’encre – et un peu de sable – pour participer aux édifices. Quelques pas – et des retours innombrables vers ce qui nous aura toujours éloignés du silence...

Quelques rivières – quelques jardins – et quelques routes – traversés à l’ombre des feuillages. Quelques visages que nous aurons aimés. Le froid et le trouble que nous aurons ensemencés au lieu de l’Amour. Et ce flanc – et ce front – offerts de façon si permanente à l’absence qui aura éloigné toute possibilité de chaleur et d’innocence...

Notre mort ne sera un sacrilège. Peut-être le simple prolongement de notre nuit portant en elle son secret – et notre seul salut ; cet exil de la terre...

Notre seul espoir peut-être : mourir au croisement de ces deux routes – l’une encore si trouble – et l’autre déjà si lumineuse... Et les réunir au fond de notre âme pour que s’amorce la réconciliation...

 

 

Aurons-nous suffisamment aimé sans mendier attention et caresses... Aurons-nous su être présents au cœur des ombres et de l’absence sans rien blâmer ni exiger... Aurons-nous su être seuls – et creuser la solitude jusqu'au rougeoiement de la lumière... Aurons-nous répondu d'une égale façon aux appels – à tous les appels – déchirants de la chair et aux attentes de l’âme... Aurons-nous été suffisamment humains... Et aurons-nous (surtout) réussi à être un peu plus que des hommes...

 

 

A notre mort, notre souvenir ne sera sans doute plus qu’un élan pour aller vers soi-même – et rejoindre ce que nous sommes. Quelques-uns auront lu nos pages – et peut-être même quelques-uns de nos livres – mais le silence demeurera le seul guide – l’unique direction – et le seul pays à célébrer...

 

 

En définitive, nous n’aurons édifié – et déconstruit – que ce qui existait déjà. Quelques pas en avant – et vers le haut – et quelques pas en arrière – et vers le bas – pour atteindre – et accéder enfin à – notre vrai visage ; à cette figure intime et éternelle – à cette figure si impersonnelle d’un Dieu auquel nous n’avons jamais cru...

 

 

Un souci de soi encore, comme une ombre nouvelle peut-être, mais si ancienne en vérité, faisant obstacle toujours au plus simple de nous-mêmes – à cette nudité de l’être – à cette humilité sans pareille – à ce regard si souverain qui perd le sens de toute individualité...

 

 

La lumière, sans doute, s’initie – et s’achève – dans l’ombre. Et c’est peut-être même au cœur de l’obscur que lui est offerte la possibilité d’être toujours plus elle-même...

 

 

Avant le feu de l’homme, celui des origines. Le même feu en vérité – éparpillé en autant d’étincelles et de figures nécessaires...

 

 

Presque oubliée déjà notre vie si ancienne – ces années d’orgueil et de paresse où nous nous pavanions avec cette insolente beauté et cette prétentieuse intelligence en croyant séduire un public indifférent...

A présent, ne reste que la solitude – la grande et merveilleuse solitude des collines – et celle du soir. Et le silence – immense – et si réparateur qui a effacé passé et souvenirs. Comme une terre vierge qu’il nous faudra renouveler jusqu’à la mort...

 

 

Le cœur vif – et si étincelant – des fleurs aux saisons du renouveau et de l’exubérance. Et tout recroquevillé à l’automne. Et absent – comme effacé – au milieu de l’hiver. Comme l’âme primesautière des hommes qui progressivement se fane...

 

 

Attentif toujours à l’éblouissement de l’âme au cœur de la présence – lorsque la peur du noir et le désir de lumière se sont éteints. Comme un Dieu humble – et presque incarné. Très proche en tout cas du pays de l’Un malgré la folie des visages imperturbables...

 

 

Ce qui déchire l’ombre et la nuit. Voilà peut-être, au fond, l’œuvre de la lumière. Son présent le plus inestimable...

 

 

Le temps simple des âmes – et des mains – sans tristesse. Voilà à quoi nous œuvrons, nous autres, à l’ombre du soleil...

 

 

Dans l’ombre opaque d’un Dieu inventé naissent – et grandissent – les âmes. Et elles doivent d’abord s’en libérer – et le détruire – pour pouvoir plonger dans leur obscurité. Et au cœur de cet abîme pourra alors éclore la seule lumière – le seul Dieu au visage de chair...

 

 

Ni désir ni pensée. Mais une présence à l’envergure infinie. Le privilège peut-être des âmes mûres rompues au silence et à la solitude...

 

 

D’indigestes paroles peut-être, inattrayantes sans doute, mais enfantées par la moins vile des intentions – et avec l’acquiescement du plus pur silence. Comme une modeste offrande aux plus déshérités des hommes – si proches de cette lumière qu’ils ont cherchée désespérément – et peut-être déjà à son seuil...

 

 

Corps passagers voyageurs – touristes presque seulement – soumis à l’esprit pourvu d’un goût fort prononcé pour l’ailleurs et la nouveauté. Et l’âme parfaitement immobile dont personne n’entend ni les cris ni les plaintes – et dont la stature ne peut encore recevoir le silence et la lumière. Voilà peut-être pourquoi les existences – tant d’existences – ont des allures d’errance. Comme une longue dérive sur un rivage immuable qui rapproche pourtant, quels que soient les voyages et les pas, de son centre – plus immuable encore...

 

 

Nous cherchons tous, et partout, avec fureur – et de façon si bruyante et fébrile – avant de découvrir la fouille au cœur du silence et de l’immobilité. La seule voie possible – le seul chemin valide – vers la fin des voyages et la célébration des pas...

 

 

Une faim, un chemin – mille chemins – et l’inépuisable continuité du destin. Comme un pas – mille pas peut-être – vers nous-mêmes dans cet inexorable rapprochement vers notre vrai visage...

 

 

Le langage plus proche de la mort que la parole assise dans le silence...

 

 

Et l’attente qui transforme parfois le destin en séjour. Comme un repos (sans doute nécessaire) dans la nuit. Comme une halte dans cette quête infatigable de nous-mêmes. A la fois si proches de l’inconnu et si loin encore du plus familier...

 

 

L’échange d’un désir contre une promesse. Et l’échange d’une promesse contre un désir. Et voilà l’homme enfermé – pris à son propre piège. Il suffirait pourtant de comprendre ce que cachent l’un et l’autre pour s’en affranchir – et transformer l’attente en silence et en liberté...

 

 

A nos lèvres – et à nos âmes – s’est suspendu peut-être le plus inutile. Gageons que le silence – et comment pourrions-nous en douter – y replace l’essentiel...

 

 

Le monde n’a le même éclat – ni la même saveur ni le même parfum – dans la solitude. Plus riches, plus intenses et plus profonds. Et plus propices, sans doute, au silence et à la joie. Que l’on y chemine ou que l’on s’y promène, on est loin (suffisamment loin) des visages et des distractions (du monde) pour s’y déplacer avec l’âme humble – presque en recueillement. Et on le (et s’y) découvre toujours comme pour la première fois – à chaque nouveau pas – comme le lieu de tous les possibles – et les mille reflets de soi-même – dans un sentiment d’unité presque inégalé...

 

 

Ne rien faire à moins de consentir au désastre... Et même si nous refusons de participer à la moindre activité, nous contribuerons à la débâcle... Que nous agissions ou demeurions à l’écart, tôt ou tard, le désastre adviendra...

 

 

Tant de saisons contraires où nous nous serons déchirés. Et c’est en lambeaux – et presque inexistants, mais enfin réconciliés – que nous laisserons s’approcher la lumière...

 

 

Nous n’accosterons qu’une fois franchis tous les fleuves – et achevés tous les chemins – qui se seront interposés entre le port – le nôtre – et l’océan, cette aire commune si infréquentée – ce désert – ce grand silence...

 

 

Et toutes ces transformations (odieuses) que nous imposons à la terre et à ses habitants. Présents empoisonnés de tous nos délires – et de toutes nos ambitions. Agissements parés des plus viles et absurdes intentions qui, si elles se réalisaient, réduiraient en cendres le peu qu’il reste de la terre, rongée déjà à petit feu par notre hégémonique colonisation...

 

 

Ce qui n’a de prix – et dont on ne peut faire commerce, voilà ce que nous devrions désirer... Le reste n’est qu’indigne réponse à notre survie – à notre pauvre subsistance. Avons-nous donc oublié que la vie – et ce que nous sommes – sont plus grands – bien plus grands – que le corps – et bien plus haut que les peurs et les caprices de l’esprit...

 

 

Ce que tu écris, on ne peut le lire que dans la solitude de la chambre – dans la lumière des collines et dans le gris de l’horizon. Lorsque l’âme crie son manque – et cherche une joie que ne peut lui offrir le monde...

 

 

Une joie de vivre plus souterraine et silencieuse que nos faces rouges à force de rire – à force de sang. Et plus inébranlable que notre mélancolie passagère...

 

 

Vivre jusqu’à la (dé)raison la plus sauvage. Ainsi les hommes ont-ils façonné le monde de leurs craintes – et de leur volonté d’échapper à leur animalité. Et qu’ils ont rendu plus barbare – bien plus barbare – que les pires élans destructifs naturels de la terre et de ses créatures...

 

 

Un ciel encore ombragé malgré les rires, les jeux et l’apparente joie de vivre. Trop immatures encore sans doute pour regarder le sombre – et l’obscur – y plonger tout entier – et laisser s’approcher le soleil...

Ainsi vivent les hommes gorgés de surface et d’espérance – d’orgueil et d’ignorance – loin, si loin encore, de la profondeur indispensable au dévoilement de la lumière...

 

 

Et ces eaux dormantes où s’écoulent les rêves et les jours. Comme si la nuit était infranchissable. Et les rives de la lumière (encore) inaccessibles. Et, un jour, nous verrons le monde emporté – et submergé – par les songes et le sommeil. Comme une barque à la dérive s’enfonçant dans la brume épaisse de l’océan au-dessus duquel brille pourtant le plus vif soleil...

 

 

Encore un lieu qui ne sera qu’un rêve – qu’une promesse – qu’un mensonge. Encore des visages – et mille rencontres. Et la pluie interminable...

 

 

Boue, poussière et torrents. Tous dévalant les pentes – leurs pentes – avec fureur et fracas pour se heurter au haut mur des étoiles avant de sombrer, peut-être, dans l’inconnu définitif – et salvateur – infiniment salvateur comme nous le disent les sages... Mais au fond peut-être, n’est-ce là qu’une nouvelle infortune – mais si prometteuse pourtant...

 

 

Si humble devant l’incertitude – le sentiment de n’être personne – et l’évidence de notre ignorance. Comment avons-nous pu autrefois nous montrer si orgueilleux et aller sur les chemins avec tant d’arrogance sinon pour dissimuler (au monde et à nous-mêmes) cette si grande faiblesse à exister...

 

 

Et cette lumière anuitée – prodigieuse dans le sommeil. Patiente au-delà du possible, enterrement après enterrement – funérailles après funérailles – jusqu’à l’effacement de la mort – l’effritement de notre dernière tombe, de notre dernier rêve et de notre ultime somnolence...

 

 

Du bruit – mille bruits – encore gonflés de sommeil. Et le monde qui va, comme un songe tenace, au-delà de lui-même – en aval de la nuit – malgré l’incandescence du soleil et la beauté intacte des étoiles...

 

 

A travers tout, nous irons. Comme un seul passage – et mille passagers. Comme une seule embarcation – et des milliers de barques – jetées contre les vagues à la boussole fixée sur l’infini...

Langue et mains barbares balancées par-dessus bord. Ambitions et songes sombrant au fond des eaux. Marins nus sur leur humble chaloupe naviguant sur l’océan...

 

 

Aux confins des mains, l’horizon et le silence. Et nos paumes qui agrippent déjà le sable. Dans un toucher et une appropriation presque fatals. Offrant une errance perpétuelle entre les rives du monde et celles de l’infini – dans un labyrinthe de corps et de désirs. Comme des vivants égarés – et sans urgence – lançant leurs messages inintelligibles vers un lieu silencieux – et toujours sans réponse. Comme un lierre foisonnant – et inépuisable – suspendu au-dessus du vide. Et c’est pourtant ainsi que nous vivons – et cherchons – encore étrangers au plus familier soleil...

 

 

Les hommes, vivants peut-être. Mais souvent (trop souvent) aussi éteints que la mort. Et au milieu des sourires (idiots et mensongers en général), des pleurs (factices et authentiques) et de l’incompréhension (totale et généralisée), cette lumière – comme une intelligence à naître – qui se cherche encore parmi les plis sombres et épais de l’ignorance. Dans un tourbillon de tentatives que nous célébrons – et qui nous font, malgré tout, aimer les hommes...

 

 

Dans le savant désordre du monde – ce chaos apparent – règnent l’exubérance, la nécessité et l’harmonie. Ce dont nous avons besoin (ce dont nous avons exactement besoin) pour nous extraire de la barbarie – et aimer ses figures et ses fruits dont les graines feront naître peut-être une beauté plus visible que celle du silence...

 

 

On ne célèbre jamais autant que dans l’humilité et le silence. Sans faste ni ostentation. Dans cette forme de gratitude et de prière invisibles...

 

 

Dans l’absence – notre absence – une main déjà nous porte – nous aime et nous guide vers son visage – cet éclat de beauté et de silence que nous sommes déjà (bien sûr) mais vers lequel elle nous pousse davantage pour que nous puissions le devenir, sans doute, de façon encore plus pleine et plus durable...

 

 

Par-delà nos murs – et par-delà nos nuits, le ciel et la mer – bleus – magnifiques – déjà unis – déjà réconciliés avec la terre, ses créatures et ses affres noires...

 

 

Hommes. Passagers si peu téméraires que leur ombre pourtant n’effraye pas...

 

 

Le silence. Comme un angle mort parmi les choses – et au-dedans du regard – qui ne se dévoile pas même lorsque l’on s’en approche. Il faut le devenir pour le découvrir – et qu’il nous apparaisse comme la seule réalité tangible de ce monde – le seul espace vivable dans cette odieuse tyrannie de la terre et des instincts – dans cette vie magnifique et merveilleuse, et pourtant si peu recommandable...

 

 

Douce peut-être sera la nuit jusqu’à la fin. Dans cette somnolence courbée par les bruits, les larmes et les circonstances. Mais elle demeurera toujours aussi sombre – aussi noire – aussi infranchissable – tant que ne nous aura pas été révélée sa lumière – cette étincelle embryonnaire lovée au cœur du regard, accessible à chacun, qui n’en est peut-être qu’un éclat – mais si magistral et si infini déjà...

 

 

La main mendiante – et pourtant si libératrice lorsqu’elle se fait humble – et qu’elle s’avance, sensible et tremblante, pour accueillir et caresser les visages et les circonstances...

 

 

Les peurs et les rêves de chacun (craintes, angoisses, désirs et ambitions de bonheur, de bien-être, de paix, de parentalité...) contribuent au cauchemar collectif (celui de la terre, du monde et de la société). Additionnés, ils forment, entretiennent et font prospérer notre commune tragédie – cette horreur à laquelle bon nombre d’entre nous rêvent d’échapper...

 

 

L’oreille contre la neige devient moins sensible aux bruits du monde et du temps. Comme si le vacarme et la masse sombre des heures – et leurs tintements – étaient amoindris par l’ouïe collée à la blancheur – à l’innocence – de l’écoute...

 

 

Qui peut savoir qui nous sommes – et (plus fondamentalement encore) ce que nous sommes. Un peu de chair, des émotions, des sentiments, des désirs tenaces – presque obstinés. Des liens, des liaisons, des échanges – innombrables. Des lieux, des pays, des mondes, des peuples. Tout un arsenal. Du sang et un peu d’âme. Et l’espoir jamais rassasié de nous découvrir – de savoir ce qu’il reste lorsque tout nous a été enlevé – et que nous avons tout abandonné...

A ce propos, rien de ce que l’on entend n’est ni totalement vrai – ni totalement faux. Nous sommes tout cela – et bien davantage encore. Ce qui semble évident – visible – et ce qui l’est un peu moins. Nous sommes tout – tout ce qui existe – et rien de cela. Nous sommes Dieu et ses anges – le Diable et ses démons. Nous ne sommes rien. Et ne pourrons le savoir qu’en nous approchant de – et en accueillant – (tout) ce qui nous traverse – et nous entoure – pour comprendre – voir et sentir – que la vie – notre vie – toutes les vies – et leurs mille combinaisons – et leurs mille liens – et leur infinité – se manifestent (et se manifesteront toujours) au-dedans de notre regard – de notre présence...

 

 

Il n’y a d’issue ni à la vie ni à la mort. Être encore un peu – être pour toujours au milieu de tous les gués...

 

 

Poésie de l’indicible. Philosophie de l’ineffable. Être plus simplement au cœur de ce qui voit – et de ce qui se vit. L’invisible éprouvation d’exister – d’être plutôt que rien. Il n’y a, sans doute, d’autre possibilité d’être vivant...

 

 

Nous avons l’âge de la terre. Celui des siècles puérils et sanglants. Mais nous avons aussi la fraîcheur intacte et éternelle du ciel – sa sagesse et son silence – pour panser les blessures du temps...

 

 

Nous sommes le vent et la poussière. Et la face espiègle d’un Dieu ensablé entre le cosmos et le néant. Nous sommes le jour et la nuit. Les saisons et les couleurs. Et le noir – l’immonde – et leurs blessures. Egarés quelque part – et à l’abri toujours – entre les rives (et les rêves) du monde et ceux de l’infini. Entre les mille fossés du temps et l’éternité du devenir...

Nous sommes le passé. Et nous sommes l’oubli. Le songe d’un Dieu rêveur. Et sa plus pénétrante réalité. Nous sommes ce qui a été conçu et l’inconcevable qui l’a créé...

Nous sommes ni tout à fait ceci – ni tout à fait cela. Et, plus que tout, bien davantage que nous ne pouvons l’imaginer...

 

 

Cette recherche de soi dans le monde. Et du monde en soi. Le plus sacré de cette quête qui nous anime malgré nous – et qui prend, si souvent, des allures d’enlisement pour les plus obstinés et des airs de séjour touristique pour les autres...

Mille façons de voyager à travers mille continents et mille époques – et à travers le monde et soi-même, bien sûr – vers un seul lieu possible : le lieu de l’Unique et de l’unité aux mille paysages et aux mille visages où nous accosterons, un jour, pour l’éternité...

 

 

Toutes ces craintes – toutes ces joies – toutes ces souffrances – toutes ces impasses – et tous ces bâillements – au cours de cette ineffable traversée. Ah ! Que nous rirons, un jour, de nos errances et de nos doutes – de nos drames et de nos larmes – lorsque nous toucherons (enfin) au but...

Et nous ne regretterons rien de ce que nous aurons vécu. Et nous aimerons plus que tout nos erreurs, nos bassesses et nos défaillances – et celles des autres qui cheminent encore...

 

 

Jusqu’où pourrions-nous étendre le soleil si nous connaissions l’horizon – et l’impossibilité des frontières...

 

 

Un nouveau chant – un nouveau passage. Et le silence déjà qui nous accueille. Comme un miroir souriant à nos déboires et à nos tentatives. Comme le reflet de notre (vrai) visage, fragmenté depuis l’origine – et rassemblé – réuni – enfin en lui faisant face – et en le retrouvant. En nous retrouvant face à lui – face à nous-mêmes – face à nous devenus si accueillants, si souriants, si inséparables...

 

 

Une œuvre plus tremblante que les mains – et plus troublante que les marais. Un rêve de progéniture pour donner, peut-être, un peu de sens à sa vie – et, sans doute, un fond d’utilité. Comme une façon de remettre à plus tard ce que l’on n’a pu mettre en œuvre soi-même. Comme une manière un peu grossière d’offrir à son existence quelques responsabilités et quelques joies – un peu de consistance et une raison de vivre presque animale – et la possibilité de survivre à la mort...

 

 

Une écriture pénétrante – élargissant les possibilités de l’horizon. Comme un avant-goût de l’infini – et, peut-être, une promesse de silence...

 

 

Rien ne peut s’accomplir que nous ne connaissons déjà. La nouveauté ne sera jamais qu’une combinaison du possible à partir d’éléments existants...

 

 

L’encre, un jour, s’effacera. Les pages se déliteront – et retrouveront la poussière. Les mots engrangés dans l’âme demeureront alors le seul véhicule de la lumière. Et les circonstances, comme toujours, joueront leur rôle pour que le silence devienne accessible – et soit, un jour, habité...

 

 

Ni poème ni hasard. Un peu d’encre – et un peu de sable – entre le sang et la mort parmi les saisons qui passent...

 

 

Le feu aussi obstiné que le vent. La lumière aussi tenace que l’ombre. Ainsi sommes-nous nés – et avons-nous survécu aux siècles, partagés entre le maléfice et la promesse – entre l’égarement et la possibilité d’un chemin...

 

 

Les yeux toujours posés contre la vitre malgré la lumière. Comme si la fenêtre ne pouvait se briser. Comme s’il nous était seulement possible d’élargir le regard – et lui faire traverser ces frontières infranchissables. Comme si nous devions faire muer – et transformer – la perception, l’identité et le sentiment d’appartenance – et leur offrir la possibilité d’un au-delà d’eux-mêmes ici, ailleurs, partout...

 

 

Un désert, cette terre peuplée d’ombres. Un grand rêve obscur. Et nous voilà déjà partis sur les chemins – plongés dans cette longue errance. La plus tragique peut-être de l’histoire du monde...

 

 

Face tournée contre la terre – et nuque sous l’orage. Ainsi attendons-nous l’éclaircie sans imaginer la possibilité d’une autre terre, d’un autre climat, d’un autre soleil...

 

 

Clandestins toujours en nos frontières. Comme esseulés par l’infranchissable. Et l’attente de cette crue qui nous ramènera, peut-être, vers le seul rivage commun...

 

 

L’audace de l’impossible. Si puissante – et si souveraine – face à l’étroitesse de nos désirs, leur couardise et leur manque d’envergure et de perspective...

 

 

Terriblement vivants encore malgré la pluie, les menaces et la mort. Empêtrés dans cette vie organique, si irréconciliable, qui enjoint à l’esprit – aux esprits – de lutter et de se battre. Et nous, pauvres de nous, qui continuons à nous vautrer dans cette indépassable dimension de la terre, voués aux combats sans merci – et sans gratitude jusqu’à la mort...

Et, sans doute, devrons-nous encore mourir mille fois – des milliards de fois peut-être – pour nous éveiller à l’autre versant de la vie ; le plus précieux toujours hors de portée pour les mains, les bras et les têtes – ce que l’âme seule peut découvrir au cœur – en-deçà et au-delà – de toutes les batailles...

 

 

Des clowns insatisfaits et entêtés – et plus qu’ignares. Voilà de quoi le monde est constitué. Et il n’y a, le plus souvent, ni raison ni matière à rire... Jonglages, astuces et fanfaronnades. Des jeux et des spectacles en attendant Dieu sait quoi...

 

 

Un sentier, une porte ouverte, une escale. Une parole parfois. Et quelques rares sourires parmi l’indifférence. Comme un feu immuable – et si fragile pourtant – qui cherche partout un discernement – un peu de discernement – pour faire naître l’Amour et le silence – cette joie de la fouille et de la découverte – cette joie du partage et d’être ensemble aussi différents que nous sommes Un seul...

 

 

L’obscur vertige des vivants entre la boue et la poussière. Sur les rives de l’improbable et de l’incertitude. A pas comptés sur le fil ténu – et fragile – de l’existence. Condition métaphysique et vérité humaine.

Et au-delà de toutes les solitudes, la lumière unifiée des vivants – et le courage des êtres qui transgressent les lois et les conventions – les perspectives et les religions – et qui sabotent toute velléité de repli sur soi pour la plus parfaite – et lumineuse – unité...

L’inévitable voyage de l’homme, son défrichement, son exil et son envol possible vers le silence – cet Amour acquiesçant qui ouvre les bras au monde, à sa lumière et à son potentiel comme à ses mains de glaise qui pillent et égorgent encore...

 

 

Entre poésie, philosophie et spiritualité. Simple témoignage de l’humain et de l’inhumain – cet en-deçà et cet au-delà de l’homme...

 

 

Voyageur humble et sans appui. Et regard immobile et acquiesçant. Il n’y a, sans doute, de plus belle façon d’être – et d’être au monde. Ni de plus juste ni de plus digne...

 

 

Les hommes. Quelques frissons d’absence dans l’écume. Et partout au-dedans – et aux alentours – et là-bas, au loin, l’océan (serein et immobile) à perte de vue...

 

 

Et cette interminable saison hivernale où les hommes frissonnent – et se réchauffent à grand-peine entre eux. Brûlant leur attente dans je ne sais quelles distractions. Une existence. Et mille billevesées qui détournent de la lumière – et de la promesse de toute chaleur...

 

 

Une tombe creusée parmi les danses et la mort. Âme et cheveux en bataille. Encore trop instinctifs sans doute pour se soumettre avec docilité au silence. A la ronde immobile du monde et du temps...

 

 

Du sable et des figures encore avant la mort. Mille tentatives tenaces d’exister. De braver cette funeste finitude – ou de la nier peut-être – pour se sentir vivant. Quelques cercles dans l’eau du monde, de la vie et des pages. La poursuite du naufrage – de tous les naufrages...

 

 

Les larmes, bien souvent, sont dans l’œil. Mais nul ne sait les voir (ou si peu) dans l’âme. Envahissantes. Submergeantes comme dans un puits sans fond – assoiffé de cette source qui échappe à la tristesse – située au-delà de toutes les mélancolies – dans l’abandon de tout espoir – au fond des yeux secs à force de désespérance...

 

 

Un jour, une vie, mille siècles. Et cette longue nuit – inépuisable – du monde et des hommes où les bouches, trop pleines de rêves et de temps, n’ont jamais su épeler l’infini et l’éternité...

 

 

Peut-être retrouverons-nous, un jour, le chemin – la maison – la lumière – au cœur de l’obscurité lorsque l’âme saura s’éloigner du lointain – et se rapprocher du plus familier, plongé – gisant – au cœur de nulle part – en ce lieu si invisible des horizons...

 

 

La prunelle et la paupière (des hommes) à moitié closes, rivées aux printemps, là où s’étire le ciel infranchissable – plus qu’inaccessible. Dans ce rêve de lumière et de candeur où ne fleurissent que les mythes, l’horreur et le mensonge. Dans ces crissements de songe qui blessent la terre et ne font qu’effleurer l’horizon...

Et, pourtant, je vois encore quelques scintillements dans la nuit – et dans les rêves. Ce feu, jamais éteint, qui attend un signe – notre venue – notre absence (délibérée) – pour embraser l’âme et le monde. La nécessité des vivants...

 

 

Comme un regard invisible – attentif et bienveillant – sur les êtres et le monde. L’hôte sensible et sans exigence...

 

 

Etrangers du plus commun espace. Fragments d’un seul tenant s’ignorant pour le pire sans voir – ni même deviner – l’unité sous-jacente – invisible – dont l’évidence ne frappe que les yeux unis – réunis – sensibles et réconciliés avec les jeux, les affres et les désastres de la fragmentation...

 

 

Le tragique des jours. Et le silence. Comme unique réponse – et seul baume pour panser – et guérir peut-être les peines, les saccages et les catastrophes du monde et de l’existence...