Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Des rencontres. Mille rencontres. Et les éboulis du temps qui transforment les visages en ombres – les ombres en durée – et les durées en siècles – là où s’ébruitent, entre les heures, l’instant et l’éternité que les yeux – et les âmes – s’échinent encore à chercher ailleurs...

Des prières encore – mille prières – dans cette enfance du monde – et l’hiver de l’homme peut-être. Comme une fumée sortant des bouches et grimpant à travers le gravier et les haleines noires. Comme un rêve obscur – poussif – presque enfantin – jeté au ciel. Comme une danse offerte du fond des âmes à l’ineffable sans nom. A cette présence suspendue au fond – et autour – de tous les gouffres...

 

 

L’or des visages caché au fond de l’âme – au croisement exact entre les plis de la terre et le bleu du ciel – donne au monde cette couleur incomparable. Tantôt vert-pomme, tantôt vert-printemps, tantôt verdâtre selon la configuration des étoiles, des reliefs et du regard...

 

 

Nous, au commencement du monde (et de la vie), si seuls – si petits – si fragiles – si dérisoires – et comme jetés sur terre. Puis apprenant à nous retrouver – et à nous unir – lancés alors, presque rassemblés, dans l’infini – prêts (enfin) à rejoindre l’envergure du ciel et des océans...

 

 

Des rencontres. Mille rencontres. Et les éboulis du temps qui transforment les visages en ombres – les ombres en durée – et les durées en siècles – là où s’ébruitent, entre les heures, l’instant et l’éternité que les yeux – et les âmes – s’échinent encore à chercher ailleurs...

 

 

Nul ne périra jamais sous la foudre. L’orage et l’éclair ne sont que la promesse d’une fin – et d’un ailleurs. Le début peut-être d’une autre lumière...

 

 

L’épine et l’échine, singularités de l’homme et de la ronce. De la bête et de la rose. Comme le signe des ravages du temps sur nos patientes tentatives pour nous adapter à notre triste condition de mortels – de survivants. L’évidence des armes et de la servitude. Et ce goût pour le sang et les guerres et cet instinct de préservation malgré la beauté de toute faiblesse – ce dos voûté par le monde et les circonstances déplorables – et défavorables le plus souvent...

 

 

Tant de mystères irrésolus éclaircis. Vie, monde, bêtes et hommes, disettes, malheurs et prospérité. Seules inconnues encore : le destin, l’âme, le souffle et la possibilité du Divin. Thématiques sans doute d’un autre siècle que le nôtre...

 

 

Des prières encore – mille prières – dans cette enfance du monde – et l’hiver de l’homme peut-être. Comme une fumée sortant des bouches et grimpant à travers le gravier et les haleines noires. Comme un rêve obscur – poussif – presque enfantin – jeté au ciel. Comme une danse offerte du fond des âmes à l’ineffable sans nom. A cette présence suspendue au fond – et autour – de tous les gouffres...

 

 

Un peu de cendre – et un peu d’âme encore. Quelques restes – ultimes survivants peut-être – agglutinés au sang et à la mort. Comme un peu d’espérance née avec la nuit – presque recouverte aujourd’hui par l’ignorance – et ses ombres qui perdurent encore – et la violence de toutes nos conquêtes et de toutes nos batailles...

Et cet Amour à naître au-dedans de soi que nous a confié le silence au début des origines – avant la naissance des premiers visages...

 

 

Après mille chemins – dix mille chemins – parcourus, après mille œuvres – dix mille œuvres – édifiées, après mille visages – dix mille visages – rencontrés, après mille aventures – dix mille aventures peut-être – et autant d’acharnements, de désirs et de désillusions, le néant toujours. Et la possibilité du renoncement. L’invitation permanente de l’abandon et de l’effacement. Seul pas nécessaire – et seul territoire indispensable au franchissement de l’unique frontière. L’impénétrable est à ce prix...

 

 

Le bruit des livres à nos tempes ouvertes. Comme la possibilité du vrai, plus réel que nos vies et nos songes. Un peu de lumière versée dans le sang noir et la semence des jours futurs...

 

 

Plus rien ni personne après la mort. Le silence simplement. Le même silence qui nous aura fait naître, vivre, chanter, pleurer, espérer et mourir – et que nous n’aurons su voir – ni entendre – ni habiter – de notre vivant...

 

 

Tout homme porte en lui – et est peut-être – cette blessure inguérissable qui cherche sa guérison. Comme un manque – une incomplétude – à remplir – à combler – qui s’acharne sur mille choses avant de comprendre qu’il porte en lui – et est aussi – son propre remède : cet Amour – ce grand Amour – qui soigne et guérit toutes les plaies (passées, présentes, réelles, illusoires et imaginaires...).

 

 

La langue – la parole poétique – est comme un couteau entre la plaie et le silence. Parmi les vents au-dessus des abîmes où nous croyons – ou avons cru – être plongés. Une résistance à tous les sommeils pour clore cette conversation interminable entre la mort et l’infini...

Après l’anéantissement, les yeux grands ouverts enfin peut-être...

 

 

Une parole brûlante – fébrile – pour annoncer la fin des frontières entre l’étoile et la pierre et le tutoiement du soleil à venir. L’aube de toutes les innocences...

 

 

Et cette fouille automnale interrompue par l’hiver. Laissant les hommes à demi-morts – à demi-vivants – eux qui n’ont jamais su vivre (vivre véritablement) cherchant d’une main cette sagesse cadenassée – verrouillée – et refusée par l’autre. Usant leur rêve jusqu’à l’obsession sans trouver la moindre joie – ni la moindre lumière – en tamisant leur sable et leur limon...

Comme des anges – de pauvres diables en vérité – au destin maudit jusqu’à l’acharnement...

 

 

Comme un rêve où nous dormons (tous) encore. Et avec un rêveur qui nous enfoncera toujours davantage dans le sommeil. Et au cœur – et au fond sans doute – du cauchemar, cette minuscule fenêtre sur le monde – ce même monde – mais éclairé d’une autre lumière – plus vraie que celle qui brillait dans l’attente de notre réveil...

 

 

Qui donc, en nos yeux, pourrait-il voir la fin de la fable – les tout premiers pas du réel et de la vérité ?

En ce monde où l’aveuglement – et la plus haute cécité – sont célébrés autant que l’or – et où la fouille et la nudité sont reléguées aux marges et aux marginaux, nous ne pourrons (sans doute) compter que sur nous-mêmes...

 

 

Un élan, une paupière, un sommeil. Et la mort – et l’ignorance – qui partout s’avancent et avalent. Comme si le réel était interdit – nous était encore interdit... Comme si les hommes pensaient que seul le rêve pouvait enfanter – et faire fructifier – le monde...

 

 

Au carrefour de la mort et du silence, cette joie – cette liberté – toujours présentes – toujours offertes. Et dont les vivants, qui ne désespèrent jamais des promesses, ne sucent que l’espoir...

 

 

Moins de robes, de parures et d’apparat – moins d’orgueil, de titres et de médailles – sont nécessaires à la venue – et à la possibilité même – de la lumière. Sans cet (indispensable) élan de nudité, nous continuerons à boire le lait de la nuit – ce jus de sang et de souffrance. Cette liqueur abjecte née des guerres et des molosses sanguinaires qui se sont succédé sur la terre...

 

 

Une marche, des étoiles. A peine assez pour accomplir quelques pas de danse parmi les cris et les plaintes jetés par-dessus les toits vers l’inconnu...

 

 

Les poètes, seules fréquentations possibles avec les arbres, les pierres et les bêtes. Compagnons, si pleins de joie et de verve, dans notre silence...

 

 

Cette terre en nous si pugnace – et ses eaux noires, ses rêves et ses instincts si féroces – comme si rien – presque rien – en ce monde ne pouvait nous laisser penser que nous appartenons aussi – qu’une part en nous appartient aussi – à la lumière...

 

 

Mendiants immatures au corps repu et usé – et aux guenilles malodorantes à force de prières – à force de promesses (non tenues) – à force de sueur et de sang. Levant faiblement les yeux vers une absence – un Dieu inexistant – au lieu de creuser dans les profondeurs de l’âme pour pouvoir entonner leur chant de joie – et participer à l’offrande – et au secours de leurs frères gémissant – et agonisant parmi les tombes, les promesses et les prières...

 

 

Et l’eau du monde et nos larmes qui coulent encore – et qui creusent davantage nos tombes. Et nous, pauvres de nous, geignards et ruisselant de peines, qui n’avons plus même la force de résister aux massacres et à la tristesse...

 

 

La poésie ne peut se lire que poétiquement. Toute autre lecture (analytique, explicative, lexicographique...) n’en est pas vraiment une. La poésie n’a nul besoin d’explication et de commentaire. Elle ne réclame que le prolongement d’elle-même : la continuité de la poésie – et sa transposition à tous les espaces du monde et de la vie... Vivre poétiquement dans un monde poétique, voilà pourquoi l’on écrit – et on lit – la poésie...

 

 

En ville, trop (beaucoup trop) de bruit et d’agitation(1) et trop (beaucoup trop) de présence – et de proximité – humaines. A la campagne, trop (beaucoup trop) d’archaïsme(2) et d’exploitation animale. Aussi je ne me sens à mon aise que dans le silence et les espaces naturels et sauvages – là où les lois essentielles de la terre et du ciel sont respectées – et cohabitent en parfaite intelligence...

(1) Agitations de toutes sortes (psychiques, corporelles, sensorielles, émotionnelles...).

(2) Archaïsme perceptif et comportemental...

 

 

Plus de mots que de couleurs. Et plus de mots que de chaleur. Et cette fébrilité des lèvres à vouloir remplir le silence – et à nous éloigner, malgré elles, de la lumière. Comme si le langage – et les rencontres – toutes nos gesticulations pouvaient affaiblir notre solitude – et nous consoler de notre peine à vivre. Comme si notre volubilité, nos jeux, nos faux-semblants et notre apparente gaieté pouvaient nous faire oublier la mort...

 

 

Ce simulacre d’union entre les hommes – entre les hommes et les femmes – entre les hommes et Dieu. Alliances, circoncisions, baptêmes de l’apparence. Mensonges éhontés. Franche rigolade aux airs si solennels. Pas même les premiers pas – pas même les prémices – d’un véritable rapprochement. Au mieux quelques paresseuses velléités d’appartenance. De simples collusions pour échapper illusoirement à la solitude, à la fouille en soi du Divin et à la découverte de notre socle commun...

 

 

Les dépossédés sans manque aucun – ni d’envergure ni de joie. L’âme – et le visage – simples et nus se laissant déposséder – et creuser – par le monde et les circonstances – se laissant habiter par l’incertitude et l’inconnu – se laissant aller au plus naturel – et s’abandonnant à la lumière – à cet éclat du Divin enfoui en leurs profondeurs...

Perles humaines ignorées, le plus souvent, des foules et du commun – brillant pourtant de mille feux, humbles et incandescents, sous la houlette – et le sourire – d’un ciel ravi – et plus qu’acquiesçant... Et qui mourront comme elles ont vécu, anonymes et oubliées comme les parias d’une terre aveugle et ingrate – et plus qu’ignorante... Recluses sur la rive où ne passent – et ne fanfaronnent – que les joueurs et les rêveurs – le bon peuple des ensommeillés...

 

 

Les dés entre les mains des joueurs, parieurs invétérés – suppôts des intérêts et du malheur auxquels nous remettons nos vies. Le destin des bêtes et des hommes – ce peuple ignare qui ne cherche que la protection des puissants, quelques miettes, quelques gains (misérables et dérisoires) et la possibilité de rêver – et d’espérer plus encore...

 

 

Et cet entrelacement de l’âme et de la pierre – de l’innocence et des vents noirs – comment pourrions-nous nous fier à une seule boussole – à une seule sagesse – pour séparer l’ombre de la lumière – et nous extraire de cet amas... Plus sage – et plus simple – serait sans doute d’aimer (tout entier) ce joyau brut – ses mille reflets, ses mille failles et ses mille aspérités...

 

 

Ce qui restera à notre mort ? Rien – à peu près rien. De toute évidence, beaucoup moins que ce que nous pouvons (ou pourrions) vivre – sentir et célébrer – aujourd’hui...

 

 

Et ces corps qui se traînent sur leur rive. Et ces âmes assoupies – et ces esprits endormis à leur suite. Comme des ombres égarées d’un songe qui ignorent encore celui qui les rêve...

 

 

Un silence, une danse. Et soudain mille êtres – et mille voix – éparpillés dans la nuit. Et la naissance de tous les chemins pour retrouver la lumière – et la célébrer. Et, en attendant, la mort partout qui frappe – et efface les visages – mille visages aussitôt remplacés par d’autres – aussi fous, aussi aveugles, parfois un peu moins – essayant de déchiffrer, à travers quelques signes jetés sur la terre et le blanc des pages, les êtres, les voix, les danses et le silence. Edifiant des jeux et des routes – des horloges et des cathédrales – pour déchirer la nuit où ils croient avoir été engloutis...

Des cœurs chancelants – et des âmes tenant à peine debout, en vérité, mendiant la paume tendue quelques éclats de lune auprès des figures, des fleuves et de la terre – auprès du ciel et des étoiles – gorgés (toujours) de sang et de rêves. Refusant de mourir – et d’aller aveugles vers l’autre monde qui n’est qu’un recommencement – le prolongement de celui-ci, libéré pour un temps (quelques instants sûrement) de la chair et des saisons – un gouffre identique – le même qu’ici-bas – aux parois de moins en moins glissantes peut-être – au fond duquel s’élancent les mêmes voix et les mêmes danses – et où brillent la même lumière et le même silence. A la lisière de tous les possibles – à la lisière de tous les ailleurs...

 

 

Nous sommes. Et sommes entendus au-dedans de ce regard toute la nuit durant – Un et sans fin – accablés, sauvés et ressurgissant toujours entre les rives – entre l’ombre et la lumière – au milieu de tous les gués malgré la peur, les rêves et la faim – dans la joie et le silence, entrecoupés, si souvent, de larmes et de fureur...

 

 

Et cette écriture aussi jaillissante que la vie – la vie même, en vérité, transposée en signes. Quelques pas et quelques danses – infimes et infinis – merveilleux – aussi nécessaires qu’inutiles – aussi précieux que dérisoires – dans le silence pour le célébrer, avec faste et humilité, dans la joie et la tristesse. La nécessité du vivant à l’œuvre partout – et dans tous les sens – pour honorer sa présence – et son existence autant que son essence...

 

 

Se livrer à la rédaction (spontanée, bien sûr) de quelques lignes lors de nos promenades quotidiennes au cœur de la nature – au cours de nos longues marches contemplatives et méditatives au sein de la nature sauvage – ces espaces géographiques les plus désertés par les hommes – bref, au cœur du monde (non humain), il n’y a, je crois, de plus grande joie d’écrire... Notes à la profondeur, aux ressentis et au rythme incomparables...

 

 

Le corps est la terre – un infime fragment de la terre. Et pour vivre de la plus saine façon – et se ressourcer (si nécessaire), nous avons besoin d’un rapport – et d’un contact – directs et quotidiens avec la nature et ses énergies naturelles. L’esprit, lui, est la présence (la conscience). Et pour être (devenir peut-être...) sa plus parfaite incarnation – ou, du moins, son reflet le moins encombré, nous avons besoin, bien souvent, de silence et de nudité – de fréquenter autant qu’il nous est possible un espace suffisamment dépouillé et silencieux...

 

 

La vie aussi mystérieuse que la mort. Et, sans doute, plus secrète malgré son apparente exubérance. Corps épars – corps fragmentés en autant de lieux – et de visages – nécessaires...

 

 

Le dernier mot (et, peut-être, le meilleur) viendra après notre mort. Et gageons qu’il célèbre – et consacre (ne sait-on jamais...) – cette œuvre modeste...

« Rien... Pas davantage aujourd’hui qu’hier sans compter que demain n’existera jamais... Rien qu’une présence invisible peut-être... » pourrait être (pourquoi pas ?) notre plus belle épitaphe – inscrite en lettres de sable sur la terre qui recouvrira notre dépouille. Comme notre ultime message – offert aux morts et aux vivants...

 

 

Et après la mort, où irons-nous ? Vers quel lieu – vers quel silence – serons-nous conduits ?

 

 

Ce partage des eaux entre le silence et la terreur – la promesse et la vérité. Et nos frêles embarcations toujours portées à la dérive...

 

 

La houle des mots errants – emportés, eux aussi, au plus bas – là où luit la lune – dans ce sommeil rouge – cette marche somnolente dans la pluie et le froid. Là où les hommes raidissent leur pas...

 

 

De notre vie – de notre œuvre – ne restera qu’un invisible mausolée – et quelques mots peut-être pour les plus obstinés. Les autres passeront sans un regard – sans un mot – et poursuivront leur errance et leur sommeil en continuant à s’adonner à leurs misérables ébats sous la lumière d’étoiles toujours aussi lointaines...

 

 

Notre dernière sentence naîtra avec la lumière – au jour dernier de notre errance. A l’heure de la satiété – lorsque le silence aura détrôné la vigueur du sang. Et elle ira au gré des vents – et au gré des neiges – dans le jour finissant avant que n’éclose la première aube de l’homme...

 

 

Grain des abysses – grain de lumière. Le même fragment vu du dehors – et vu du dedans. La même étoile – la même poussière – parcourant le jour et la nuit. Tombant et se relevant. S’effondrant et se redressant encore parmi le désespoir et le néant – et parmi les sourires. Et tournoyant toujours au rythme des manèges. Avalée par les tourbillons dérisoires des mondes. Chevauchée fabuleuse et ridicule – bruissements inaudibles – dans l’œil impavide du silence. Comme un temps virevoltant entre les rives de l’immuable...

 

 

Drapeaux à la main – fièrement dressés devant eux – et des sacoches pleines de rêves et de désirs, d’idées, d’or et de sortilèges, avançant aveuglément – tournant en rond autour du mystère – de tous les mystères – sûrs de leur marche et de leur épopée... Ah ! Que les hommes me font rire...

Pour vivre, nous devrions plutôt nous inspirer de l’herbe et de la pierre – de l’arbre et de la fleur – des bêtes et des nuages, nos vies – et le monde – deviendraient alors bien plus vivables...

 

 

Un chemin, des chemins. Une pierre, des montagnes. Et cette marche inépuisable dans les ténèbres. Il suffirait pourtant de regarder l’eau – et la suivre jusqu’à l’océan. Et la voir renaître encore – et recommencer son périple jusqu’au fleuve du silence pour nous extraire de cette attente fébrile – nous épargner ces élans inquiets vers ce qui nous hante – et pouvoir (enfin) traverser cette indigne, et merveilleuse, cécité qui, sans cesse, pousse nos pas vers des rivages impossibles...

 

 

Egarés – et anéantis bien souvent – entre l’histoire et le silence par l’incessant renouvellement des jours et le mystère – la question irrésolue. Comme si nous étions un seul – mille fois disloqué et rassemblé – et des milliers – des milliards se succédant sans rien comprendre au voyage et aux voyageurs. Comme un silence inaudible – inaccessible – malgré la source intarissable des élans, des questions et des inquiétudes. Comme une folle nudité captive des songes dont nous la parons...

Et nous avançons – et avancerons peut-être – toujours ainsi – plus noirs que nus – portés davantage par la promesse que par le serment de voir le jour – et de comprendre l’origine du rêve, des pillages et de l’errance...

 

 

Nous bâtissons, nous nous bâtissons. Et tout sera emporté dans le lit de la misère : sable, briques, limon, pluie et poussière charriés par les eaux boueuses. Et la pendule – et l’étoile – au-dessus de toutes les têtes. Comme un orage interminable entre la terre et le ciel parmi quelques spectres (toujours aussi) impérissables...

 

 

Tout s’établit le temps d’un souffle. Et repart – et disparaît – le temps d’un soupir. Ne demeure que l’impérissable – la demeure des Dieux – cette présence – cette façon d’être là, intouchable, malgré la pesanteur et la beauté des visages...

 

 

L’air du temps jamais ne pourra affaiblir – affadir – ni meurtrir la vérité. Hors des siècles toujours. Hors des appétits et des lois du marché. Incorruptible à jamais...

 

 

Rebelles aux lois – rebelles aux vents. Au côté de la vie qui passe. Rendant grâce au temps perdu – au temps volé à l’espérance. Nous existons les épaules légères – et suspendu à notre cou, un chapelet de pardons offerts à tous les yeux ébahis dans le noir. Comme une parenthèse entre l’écume et le ciel – entre les pavés et ce qui sédimente l’essentiel. Moribonds déjà. Inexistants presque. Et pourtant si éternels...

 

 

Au creux du jour défait, emportée la promesse aux marges de l’errance vers ce large illimité où le silence rejoint la parole – cette neige qui mène au-delà des cimes – au-delà des croassements – au-delà de l’hiver et de la terreur. Et cette attente brûlée qui se consume à présent là où l’on demeure...

 

 

Blessés par le temps – blessés par les vents – nous désirons encore. Et l’on s’avance – rampant peut-être – entre les tombes et les chiens pour danser dans les bourrasques et les heures... Fidèles aux bruits – et aux habitudes – malgré les blessures et la béance toujours aussi vive. Et toujours aussi insoucieux du silence...

 

 

Serrés dans nos habits trop étroits – si étriqués pour notre envergure – nous saluons les têtes d’une main disgracieuse – et ébouriffons les cheveux des anges cachés parmi les serpents de l’éden. Comme un jeu – et un trou supplémentaire creusé dans l’abîme. Une façon de braver la nuit et la mort – de chanter quelques louanges à travers la fumée épaisse qui s’élève vers l’ailleurs. Et le jour – notre besoin de jour – plus fort que nos rêves...

 

 

Un fardeau aussi lourd que la douleur, allégé parfois par quelques mots. Une parole – une lumière – à la frontière de l’inexprimable...

 

 

Une vie, une chair et une âme peut-être, écrasées sur la pierre. Blessées. Et le sang qui coule aussi vif que l’eau des rivières vers l’autre rive caressée par la lumière...

 

 

Un pont – mille ponts – toujours nous sauveront de l’errance. Et rien jamais ne pourra défaire ce sourire accroché à nos lèvres tordues par la misère, la souffrance et l’incompréhension face à l’étrangeté de vivre – et malgré cet œil – notre œil – larmé devant les portes fermées et les clôtures de l’indicible...

 

 

Regard et espérance défaits par la lune et les pendules dont les heures et les rêves alourdissent la charge déjà si lourde – si épaisse – de nos vies. Une légèreté plus vive que la pesanteur de nos âmes. Comme la promesse d’un envol – d’un soulèvement – possible vers le plus intime...

De seuil en seuil, ainsi franchirons-nous les frontières de l’invisible nudité – de l’espace sans circonférence...

 

 

Aux mille yeux du souvenir, préférons l’oubli. Aux mille jeux à venir, préférons le silence présent aujourd’hui. Ainsi serons-nous – apprendrons-nous, peut-être, à devenir – plus sages et plus vivants...

 

 

Au faîte de l’âme, peut-être reviendrons-nous un jour... Lorsque l’abandon sera préféré aux promesses – et que l’effacement aura recouvert tous nos rêves, la nudité alors sera perçue comme le plus haut de l’âme – et la possibilité pour l’homme d’être aussi beau – aussi blanc et léger – que la neige. Mais il faudra (pour y parvenir) faire tous les deuils exigés par l’innocence avant que n’arrive le soir – et que nous efface la mort...

 

 

L’impossibilité du sommeil offerte par la lumière. Comme la garantie d’une attention permanente – d’une conscience et d’une responsabilité sans esquive ni échappatoire. Comme une veille continue parmi les dormeurs et la somnolence...

 

 

L’absence n’est, sans doute, qu’une parenthèse – un ajournement provisoire du soleil. Et, peut-être, aussi, une forme d’attente interminable au cœur de la nuit...

 

 

Notre voix – toutes nos voix – ne seraient-elles que l’écho d’un silence interminable... Plaintes, cris, murmures, gémissements, appels voués à l’impossibilité du rebond – à une réponse bien plus qu’improbable. Comme des paroles inaudibles agonisant dans l’infini...

Et partout, tous ces bruits à la charnière du vide et du silence...

 

 

L’Absolu inscrit dans la pierre. Et nos mains tremblantes. Et notre chair palpitante sous la pluie. Et notre âme toujours aussi percluse de terreur et de froid...

 

 

Par-delà les murs – et par-delà l’horizon – la même herbe, tantôt rase et brûlée, tantôt verte et pleine d’ardeur. Les mêmes hyènes. Les mêmes baisers. Les mêmes espoirs. Les mêmes eaux. Et la même nuit. Et plus loin, au-delà de la pluie – et au-delà de tous les soleils, le jour et l’océan. L’infini du regard où dansent toutes les silhouettes enfermées entre les murs et l’horizon...

 

 

Les ailes – et les alliés substantiels – du désir. Toute cette clique versée dans le devenir. Attelage trop fier – et trop aveuglé sans doute – pour faire halte – et quelques pas en arrière. Pour s’asseoir en silence et attendre que se défassent tous les territoires et toutes les gloires. Et au bout de toutes les défaites, voir arriver la folle humilité de l’innocence – et à sa suite, l’Amour et le silence. La seule présence affranchie du temps et de la faim...

 

 

Des bouts d’étoffe joints comme une peau – mille fois – des milliards de fois – décousue – déchirée – et patiemment raccommodée. Et nul – ou si peu – pour comprendre l’unité parfaite des corps. Des bouts d’idées et de rêves comme un espace – mille fois – des milliards de fois – fragmenté – et amoureusement recollé – et réuni. Et nul – ou si peu – pour comprendre l’unité parfaite des esprits. Des bouts d’émotions et de sentiments comme une seule sensibilité – mille fois – des milliards de fois – assemblée et désassemblée. Et nul – ou si peu – pour comprendre la parfaite unité du cœur... 

Combien de déchirures, de combinaisons et d’assemblages nous faudra-t-il expérimenter pour nous éveiller à notre vrai visage – à notre seule et commune figure...

 

 

Mille fois martyrisés – et meurtris – au cours des siècles, la chair et le vivant. Leur longue agonie. Et pourtant nulle égratignure sur l’âme lorsque arrive le silence...

 

 

Mille songes entreposés entre l’âme et le silence. Et ce bruit assourdissant et terrifiant qu’ils font à leur sortie – si fiers de leur entrée en scène. Comme des enfants se prenant pour des rois...

 

 

La mort et la solitude encore... Comme les deux axes essentiels – primordiaux – du silence. La disparition et l’effacement permanents des phénomènes (corps, monde, terre) et l’invitation continuelle à la présence unitaire de l’Un...

 

 

Paradis, déluges et prophéties d’un côté. Attente et sommeil de l’autre. L’homme enserré – comme pris en étau – entre la torpeur terrestre (et les quelques douceurs offertes par la terre) et sa funeste (et presque apocalyptique) condition de penseur métaphysique...

 

 

Tout au bout de la vieillesse, l’enfance de l’homme. Et l’innocence, peut-être, retrouvée. Ce visage sans âge. Cette figure éternelle. Et les mille faces du monde (enfin) réconciliées...

 

 

Toute individualité doit affronter le monde, ses éléments, ses phénomènes et ses circonstances alors que la présence – toute forme de présence – impersonnelle les accueille et s’en fait (simplement) le témoin.

 

 

[Modeste parenthèse d’épanchement individuel]

Après tant d’années de quête, de recherche, de fouille et de découvertes (infimes certes...), quelle surprise et quel accablement de constater que nous éprouvons toujours autant de peurs, de peines, d’attentes, de solitude et de résistances... Comme si nous ne pouvions guérir définitivement de notre condition d’homme – et voir s’effacer (de façon tout aussi définitive) notre propension à vivre les affres de l’individualité...

Un seul changement notoire – infiniment modeste sans doute, mais peut-être néanmoins décisif : nous accueillons – pouvons et savons accueillir – sans trop de craintes ni de blâmes ces manifestations apparemment inévitables...

 

 

Un peu d’attention – un peu d’Amour – et un peu de reconnaissance – n’est-ce pas ce que nous cherchons tous de façon si maladroite sans voir – sans comprendre ni sentir – que nous en sommes (potentiellement) les plus grands – et les plus sûrs – dépositaires...

 

 

L’écriture, les arbres, les collines et les chiens sont parfois les seuls compagnons de notre solitude...

Toujours aussi peu de visages dans notre existence. Et même, le plus souvent, aucun...

Comme un nomade qui traverserait les heures, la vie et le monde avec pour tout bagage une maigre besace, un bâton, un carnet et la présence, fidèle, de quelques comparses...

 

 

Il est parfois difficile d’être différent – atypique. Pour nous, la solitude est plus vaste – plus profonde – plus durable. Presque permanente...

 

 

Il est étonnant (mais sans doute pas autant que nous pourrions l’imaginer) qu’il faille pour vivre bien – pour vivre à son aise (à titre individuel) – concilier des choses – et des dimensions – si différentes – et presque antinomiques en apparence : être à la fois autonome et capable (si nécessaire) de faire appel aux autres, être à la fois humble et capable de puiser quelques ressources au fond de cette intelligence infinie et de cet Amour prodigieux qui animent les profondeurs de notre âme, savoir vivre pleinement – et autant – sa solitude que la compagnie du monde, faire preuve de point trop de crédulité et pouvoir s’abandonner sans crainte ni résistance aux circonstances, ne rien décider, être ouvert à toute situation et à toute rencontre sans rien attendre ni exiger et manifester une verticalité déterminée et sans faille, ne rien savoir (être totalement ignorant) et être (à peu près) certain de fréquenter une certaine forme de connaissance et de vérité...

 

 

Il n’y a pas d’homme en ce monde. Simplement peut-être, quelques silhouettes ignares et bruyantes – les facettes encore incomprises et mal-aimées de notre propre visage...

 

 

Et ces hommes – tous ces hommes –, partout, qui se croient maîtres et propriétaires. Rois de tous les peuples. Comme j’ai du mal à les aimer. Et ils sont pourtant comme des enfants sur leur parcelle de sable...

 

 

Fais face – accueille ta tristesse – réconforte ta solitude – et accompagne-toi. Voilà ce que me dirent deux arbres postés l’un à côté de l’autre alors que je déambulais sur un sentier en traînant ma mélancolie et en soliloquant à haute voix. Je n’ai, je crois, jamais entendu de plus judicieux conseil ni dans les livres, ni auprès des hommes, ni auprès des sages...

 

 

Ecriture, chiens, marche, nature et bâton. Poésie, métaphysique et présence. L’éternel chapelet de nos jours – et de notre solitude...

 

 

« Ignorance » est le premier mot – le premier substantif – la première instance. Et « aveuglement » les seconds. Et de cette inconnaissance – et de cette cécité – sont nées toutes les réalisations de la terre et de l’homme...

Et c’est avec ces deux caractéristiques fondamentales (de notre condition) qu’il nous a fallu composer tout au long de l’histoire terrestre et humaine. Et c’est avec elles que nous avons cheminé – et évolué... Et malgré les horreurs et les atrocités permanentes, nul ne peut contester les lents – mais indéniables – progrès* réalisés par le monde (aussi bien sur le plan individuel que collectif) depuis des siècles, des millénaires et des milliards d’années. Aussi comment imaginer que nous soyons capables de nous diriger vers la lumière – et accéder à l’Amour et à l’intelligence (tragiquement cachés dans le dernier lieu où nous aurions l’idée de les chercher) si nous n’en étions déjà pourvus avant notre naissance...

* En dépit des écueils, des excès, des errances, des corruptions...

En définitive, la vie – et le monde – ne sont – et ne seront sans doute jamais – qu’une lente – et longue – actualisation de ce potentiel glissé (en nous) par notre origine...

 

 

Une danse, un jeu – mille danses, mille jeux – entre la nécessité et l’actualisation de notre véritable nature...

 

 

Un œil (malicieux entre tous), un chemin – mille chemins – un ravin – mille ravins. Et une longue route sinueuse serpentant entre les âmes et les fossés, montant et descendant, creusant et contournant. Interminable même après que l’œil – et l’origine – aient été retrouvés...

 

 

Et nous vivons dans cette ignorance – et cette incertitude – de tout ; du commencement, de la fin, de la vie, du monde et de nous-mêmes. Ah ! Quel étrange périple – et quel horrible et fabuleux destin – offerts à l’homme et à la terre !

 

 

Le jour creuse en nous autant que la nuit. Et chacun cherche son expansion – son salut – son renouvellement. Nous ne sommes que le (modeste) théâtre où s’affrontent l’ombre et la lumière – où alternent la brume et le soleil – le ciel gris et le printemps. Condamnés pour toujours à la veille silencieuse et aux supplices de l’exil et de la déportation...

Et nous ne serons atteints qu’au cœur du plus fragile – là où l’âme est la plus tendre. Sur la passerelle entre les deux rives, infiniment réconciliatrice...

 

 

Ce qui expire ne mérite peut-être notre attention – cette attente de la certitude. Nous devrions plutôt embrasser ce qui nous manque pour convertir l’intime aveuglé en regard – notre désir en Amour – et le temps en silence. Peut-être alors serons-nous capables de vivre, d’échanger et de nous embrasser sans lamentation...

 

 

Entre les heures, impénétrables, qui se balancent au rythme du temps – au rythme des saisons qui passent – l’instant soulève notre bouche – et notre joie – couchées par la tristesse et le souvenir – l’enthousiasme et le lendemain – comme un pantin écartelé entre l’intime et l’habitude...

 

 

Une veillée ni vraiment funeste ni franchement gaie. Une attente provisoire parmi les bougies de la chambre – close depuis des siècles. Trop aveugle encore pour allumer les feux nouveaux qui éclaireraient les pas, le regard et la fumée qui s’élève depuis le faîtage de l’âme, si recroquevillée parmi toutes ces morts et ces annonces de fin et d’apocalypse...