Recueil / 2017 / L'intégration à la présence

Chevelures emmêlées à la suie, aux étoiles, à l’enfance, aux pierres, aux chemins, au printemps, à la boue et à la mort. Vies sans aveu qui passent... Jours sans regret qui s’éteignent en silence... Songes balafrés par les exigences de l’Amour... Âmes trop fragiles qui balbutient quelques mots au jour perdu – enfoui si profondément – dans la nuit. Chants – hymnes – obscurément – aveuglément – dédiés au regard...

L’obscure veille où poussent l’humus des siècles, les saisons, la haine et les hommes, les plaintes puériles et le vieillissant soumis à des lieux sans mémoire. Comme un trésor – une légende peut-être – enraciné(e) au creux du plus sordide...

 

 

L’aveuglement tenace de la pierre – et celui, plus atroce encore, de la chair – parmi les étoiles. Et ce soleil d’envergure si lumineux déjà...

 

 

Mille mondes et mille chemins. Et autant de destins portés par – et tendus vers – l’indicible. Le (seul) lieu de l’Unique. Notre socle commun originel. Et pourtant que de fardeaux et de noms voués à l’errance – insensibles au souffle premier – et à ses éclats qui se consument, sans impatience, au fond de l’âme...

 

 

Ce qui fut, bien sûr, sera encore. Et ce que nous sommes demeurera toujours...

 

 

Et cet éveil émergeant du sommeil. Et cette lumière naissant du plus obscur. Comme si le salut, enfoui au fond de l’âme, apprenait (progressivement) à enjamber le lointain (et ses promesses) pour se redécouvrir indemne – aussi intact qu’au premier jour des visages...

 

 

Des corps innombrables, des esprits et des cœurs retrouvant leur fratrie – leur printemps – leur visage unique et éternel...

 

 

Ce que nous fuyons finira par nous rattraper... Et, un jour, toutes les routes – et toutes les issues – seront bloquées pour qu’il pénètre le plus tendre de l’âme – le seuil de toutes les blessures – là où la chair est la plus fragile. Et de ce face-à-face, si souvent douloureux, nous ressortirons plus libres – peurs et entraves dégagées de leur suie, de leurs songes et de leurs monstres inoffensifs...

 

 

A nos côtés – au plus proche – au-dedans et partout alentour – penché sur nous, sur notre âme et notre visage si souvent, ce silence – ce soleil – ce feu – cette lumière. La face de Dieu, trempée de rires et de larmes – infiniment tendre – agenouillée à nos pieds – tenant notre main et enveloppant – et encourageant – chacun de nos pas...

 

 

La lumière précède le souffle dont les pierres, la chair et les visages ne sont que les éclats – et dont l’ultime aspiration est de retrouver leur origine. Dans une boucle sans fin d’oublis et de retrouvailles, d’allers et de retours, d’effacements et de recommencements – le seul jeu véritable au cœur de tous les jeux inventés par les pierres, la chair et les visages...

 

 

De rares rencontres avec les visages. Et de permanentes avec ce feu qui les anime – notre socle commun plus facile à repérer – à accueillir et à accepter – que l’apparente diversité des traits – que cette chair partagée en autant de figures nécessaires inaptes, le plus souvent, aux subtiles retrouvailles...

 

 

L’eau et l’argile. Le vent et la poussière. Et les âmes légères tournoyant dans la matière alourdie par les rêves et les désirs. Ronde fleurissante de silhouettes au bord de l’infini, tantôt frémissantes, tantôt agonisantes – jetées ici et là, partout. Enlaidissant et embellissant le monde au gré de leurs danses fébriles – presque frénétiques. Et cherchant partout leur ancrage – à retrouver la terre qui, au premier instant de la nuit, les a exilées...

 

 

Les chants du monde. Et toutes les rengaines – et les petites ritournelles – de l’être – et ses jeux – entre – et parmi – les pierres, la chair et les visages...

 

 

Prières blanches. Inutiles pour rendre grâce au ciel et aux siècles. Le silence toujours préférable. Cet acquiescement irréfutable aux circonstances...

Créatures d’hiver devenues Dieu à présent. Silhouettes, pensées et voyages partis en fumée. Et effacés les gouffres cachés parmi le gravier noir. L’accompagnement invisible du sans nom. Et cette présence plus précieuse que l’or, oubliée – et enfouie pourtant partout – au cœur de l’eau, de l’argile, du vent et de la poussière – et au-dedans des pierres, de la chair et des visages...

 

 

Les mots – la parole poétique. Du vent pour l’âme. Pour la secouer (la malmener parfois), la caresser et l’ouvrir. Et de ce passage – de ces mille passages peut-être – ne restera rien sinon cette ouverture – cette possibilité d’ouverture...

 

 

De la marche et de l’écriture ne restera aucun pas – aucune ligne. Quelques incidences sur l’âme peut-être... La seule chose essentielle sans doute – et qui saura traverser la mort...

 

 

Ombres aussi vivantes que la mort. Et l’aube – cette aube inconnue – qui pousse nos pas vers elle. Escaliers, escalades, pentes de tous les délires. Moins valides que l’immobilité...

 

 

Tours défaites à mi-hauteur. Et le temps du sablier qui s’écoule toujours entre deux rêves. Traversée à contretemps des heures vers la grande catastrophe – et ce qui nous délitera plus encore. Cette grande douleur de ne plus savoir – cette impuissance face aux circonstances – et nos résistances tenaces avant l’abandon, l’effacement et la transformation du néant en espace de joie...

Forces au même visage contre le temps, vouées à la pénétration de l’impénétrable...

 

 

Le plus vrai – comme le plus sensible – tremble au fond des visages. Serpente entre les pierres et au-dedans de la chair. Semence originelle, sûre de la continuité de sa source, qui cherche sa descendance. Le sacre de sa substance éparpillée au cœur de l’eau, des rivières, des fleuves et des océans...

 

 

Terrasser l’espoir et les dragons – ces chimères des jours heureux. Le dessein de la mort nous rappelle – et nous ramène – à l’inéluctable face-à-face avec notre condition et notre destin : le plus durable au cœur de l’éphémère – l’immuable, source de toutes les circonstances...

 

 

Visages fascinés par la chair encore endormis sur les pierres. Comme une grande arche vouée à la terre – et la célébrant d’un sommeil rêveur...

 

 

Plus haut que nous, les rêves. Et plus dangereux aussi. Regardez-les donc agiter nos mains – leur faire prendre la pelle et les armes... Regardez donc à quels desseins – et à quel destin – ils nous soumettent...

 

 

Nous sommes nés un jour. Une nuit peut-être... Nous avons vécu quelques heures. Quelques siècles peut-être... Avons agité nos mains. Et nos âmes peut-être... Avons fait couler quelques larmes. Et un peu de sang peut-être... Et nous sommes morts, aussi peu vivants que ce que nous aurons vécu – que ce que nous aurons réussi à vivre peut-être...

 

 

La nuit avale le peu de jour qu’il reste dans nos vies. Comme un ogre à l’appétit colossal, recrachant les os et quelques poils. Et ce cœur perdu au fond de l’âme que nous n’avons su ressusciter. Et c’est la mort qui nous arrachera ce qui reste...

Et cette inconscience de notre vie qui réclame encore notre présence...

 

 

Les merveilles innocentes – sans maître toujours. Et que nous nous approprions pour les transformer en gain, en grains, en armes – en substance maléfique. Comme si le pouvoir infime né de leur possession pouvait nous aider à lutter contre la mort...

 

 

Et dans cette ignorance du destin, nous allons aussi effrayés et criards qu’au jour de notre naissance. Et avec, au fil des chemins, toujours moins d’innocence. Perdus par la route – et l’espoir des routes – qu’arpentent les visages – tous les visages – mangés déjà par la cendre. Et la mort toute proche – si proche – qui nous appelle encore – et la lumière – cette lumière ignorée – qui implore une halte, un rapprochement et une nudité nécessaires à sa venue (plus qu’improbable)...

 

 

Décharnés par le monde et la lumière, nous réclamerions encore un peu de chair pour rassasier notre appétit – assouvir notre goût si prononcé pour la terre. Aveugles encore à la grâce du dénuement. Encore sourds à tous les silences...

 

 

La présence – la conscience – immobile et attentive comme l’araignée au centre de sa toile qui attend que les âmes soient prises au piège. Une seule différence pourtant (mais de taille) : nous sommes à la fois l’insecte, la toile et l’araignée – les trois facettes de notre vrai visage...

 

 

Apprendre l’effacement et l’anonymat. La gratuité sans visage. Le geste et la parole sans auteur. La grande humilité. Âpre exercice au délicieux parfum d’innocence...

 

 

Douce. Et invincible pourtant. Comme la première pierre. La roche originelle. La présence, unique soleil parmi tous les astres de chair. Le seul visage malgré la nuit, les vents et toutes les aurores perdues...

 

 

Le poids de nos bras, de notre cœur et de nos peines, disparu – effacé par la tendresse du regard – et sa puissance inoffensive. Et effacé le sommeil d’avant la naissance du monde. Ne reste plus, à présent, que la légèreté de l’âme ravie – radieuse – qui danse avec les ombres sur ses chemins blancs...

 

 

Et la chair rouge où naissait la tristesse, transparente à présent – et traversée par les rires. Envolée vers le fleuve où s’égaye la poussière. Mise à nu enfin. Délivrée du sang et des écorces. Offrant une ombre plus légère qu’autrefois...

 

 

Torrents, laves et vents lavant tous les secrets des hommes – et asséchant leur écume. Défaisant l’espoir de la terre et délivrant de la soif et de la terreur. Porteurs de la fin de toutes les nuits...

 

 

Soulevé le vent – et soulevée la foule qui cherchait de sa foulée haletante un rêve de chemin, des mains caressantes et des âmes soumises. Et plus qu’un visage – et plus qu’un destin – une promesse d’attention et une torpeur suffisante pour consoler de la tristesse...

 

 

Chants parmi la boue et la mort. Fleurs et vies épanouies au cœur de toutes les fêtes malgré le désert, les larmes et le sel sur les plaies – malgré l’indigence et la poussière...

 

 

Poètes et prophètes méconnus. Sages peut-être que la foule ignore. Et que le silence presse dans leurs œuvres pour qu’éclate la vérité sur les pierres et les étoiles – et qu’elle soit visible depuis la terre par quelques visages qui guettent la lumière...

 

 

Chevelures emmêlées à la suie, aux étoiles, à l’enfance, aux pierres, aux chemins, au printemps, à la boue et à la mort. Vies sans aveu qui passent... Jours sans regret qui s’éteignent en silence... Songes balafrés par les exigences de l’Amour... Âmes trop fragiles qui balbutient quelques mots au jour perdu – enfoui si profondément – dans la nuit. Chants – hymnes – obscurément – aveuglément – dédiés au regard...

 

 

Songe d’une vie immobile. Infiniment silencieuse. Vouée à la lumière et à l’Amour malgré l’insolence des mille printemps à naître, la brume si épaisse des yeux, le vent, les promesses et la mort à venir – plus fidèle au silence que tous les visages...

 

 

La chair et le cœur incompris dans leurs élans. Fouilles, déraison, liberté. Folles embrassades dans le brasier. Vies où perlent l’eau, le sperme et le sang sur les désirs et les visages...

L’obscure veille où poussent l’humus des siècles, les saisons, la haine et les hommes, les plaintes puériles et le vieillissant soumis à des lieux sans mémoire. Comme un trésor – une légende peut-être – enraciné(e) au creux du plus sordide...

 

 

Une parole – et une âme – toujours plus oscillantes que le silence...

 

 

Silence, chemins et anecdotes. Quelques rondes, quelques larmes et quelques pas de danse au cœur de l’indicible – de l’inavouable...

 

 

Cette foule de petits gestes quotidiens – perçus communément comme anodins, insignifiants ou rébarbatifs – et que l’on peut pourtant accomplir en présence, dans un esprit de (profond) respect et de (profonde) gratitude, pour célébrer la beauté du monde et le merveilleux de la vie – et honorer le silence...

 

 

Le premier visage – et l’ultime – au bord du sommeil – au bord de la nuit – et au bord de la chair et de la neige. Source des fleurs et des forêts. Source de toutes les aurores et de tous les mondes. Mais si timide encore parmi les cris, le sang et la paresse...

 

 

Un rire, une musique. La magie de la terre enfantée par la nuit...

 

 

La jeunesse du destin (de notre destin) et des continents. L’enfance du monde – et des créatures qui tètent encore le sein de leur mère. Et l’ombre – la nuit – plus denses que leurs silhouettes. Et plus épaisses que leur gerbe de sang...

 

 

Et cette vie secrète au-dedans de la chair – et au-dedans de l’âme. L’invisible en – et parmi – nous. L’amour serpentant entre nos gestes, nos prières et nos lamentations. Le ciel plus grand que tous nos cœurs désunis...

 

 

A tout réclamer sans cesse, nous ne savons plus vivre de rien... D’un peu de vent – et d’un peu de pluie – sur le visage. D’un peu de soleil et du simple spectacle des fleurs. Dans la compagnie des arbres, des bêtes et du silence. Nous avons presque oublié ce qu’est être vivant...

 

 

Vie immobile en quête d’un printemps interminable. De saison en saison – de haut en bas – et de bas en haut – à l’affût des découvertes, des opportunités et des réminiscences de la mémoire, nous cherchons partout les fantômes du mieux-vivre et de l’expansion dévastatrice. La paume caressant, écorchant et saisissant le peu offert par le destin. Ecrasés par le fardeau accumulé par les années et les siècles et le poids de la mort. Aux aguets d’un souffle, d’un trésor, d’un visage qui jamais ne tiendront leurs promesses – jamais à la hauteur de notre espérance, nous nous enfonçons dans les profondeurs d’une nuit sans fin...

 

 

Une nuit de silence plus sombre qu’ailleurs...

 

 

Sans voix, sans un mot, sans un souffle. Défaits par les rumeurs et l’horizon. Le plus désastreux de la chair et les promesses de royaumes et de soleil. Le sable et l’écume toujours entre les dents...

 

 

La main ouverte – presque autant que le cœur – et presque aussi large – offrant au monde son chant, ses feuillets – noircis de mille traits –, son désert et son silence. Un peu de lumière...

 

 

Un Amour mille fois meurtri par la terre et les hommes. Par la chair et l’histoire du monde. Par les mille naissances et les dix mille morts. Par le massacre et l’agonie de tous les peuples...

 

 

Ne cherchons plus ni l’Amour ni le secret des saisons. Creusons nos vies. Désenfouissons l’inutile. Erodons le superflu. Entendons la vie – son souffle, son désir et son allégresse. Soyons plus vivants que nos pas – et plus vifs que les morts et les vivants. Tâchons de percer notre ultime secret – et de découvrir notre ultime visage. Et sachons nous faire humbles devant les prophéties, inentendues, des poètes...

 

 

La nuit portée autant par les ombres que par les étincelles de la foule aveuglée par la folie et la faim – par les rêves, les rumeurs et les pas haletants – par les luttes, la torpeur et son impitoyable désir de destin...

 

 

Brume où suintent encore l’espoir, la désespérance, le désir et la mort. Et la haute fouille dans ce qui s’élèvera en nous...

 

 

Le cœur jamais épuisé des chemins. Et l’Amour encore si timide – presque hésitant – parmi les fresques de la terre et la tendresse de la chair – et des âmes – fragiles – balbutiant dans la nuit...

 

 

La neige aussi têtue que la mort, les rumeurs et les fêtes données en l’honneur de la gloire (du monde et des hommes) pour célébrer le printemps et la résistance provisoire des visages...

 

 

Le chemin des alliances possibles – aussi tristes que les têtes couronnées, et soudain décapitées dans leurs élans par la révolte des peuples. Et, sans doute, moins prometteuses aussi...

Seuls le feu – et ce bleu dans le regard – tapis au fond de tous les lieux, pourraient nous délivrer des mariages et des conquêtes – et nous faire abdiquer avant que nos âmes, prises dans le jeu des batailles, ne soient tranchées par le couperet des malheurs – et ne roulent dans les fossés de l’histoire et du temps...

 

 

Le même mystère sous la pluie et le soleil. La même énigme reliant – et réunissant – les âmes, les visages et les mains. Et cette indifférence face à la nuit – face au mirage et au bleu du ciel infini. Et ces errances – toutes ces errances – sur l’échelle de l’absence. Et ces chants qui veillent au moindre désir pour éveiller – susciter peut-être – l’Amour et le silence...

 

 

L’œil, le silence, le feu et la neige. Comme autant d’indices – et autant d’étoiles peut-être – pour délivrer de la nuit et de la sève rouge qui coule lorsque la mort nous appelle...

 

 

Chair aimée et chair aimante. Proies de tous les appétits – déchirées par le sommeil...

 

 

L’interminable agonie du monde et des siècles – des hommes et des bêtes. Le parachèvement de l’horreur. Et l’entêtement des jours, des souffles et des désirs face à la mort...

 

 

L’avenir fécondant la mort. La poursuite des siècles. Partout, la célébration de l’horreur. Et les âmes – toutes les âmes – où ne cesse de rejaillir l’origine. Et cette innocence encore parmi la peur...

Entre le merveilleux et l’effroi. Toujours...

 

 

Ô homme, dis-moi, où avais-tu donc posé les yeux en sautillant – mi-joyeux – mi-infirme – claudiquant peut-être – sur tes chemins de délices ? N’as-tu donc pas vu – et guetté sans doute – cette étrange clarté par la fenêtre au soir de ta vie ? N’as-tu donc pas entendu les chants du printemps au cœur du plus froid de l’hiver ? N’avais-tu donc pour seul espoir que la délivrance offerte par les foules et les peuples ?

Il n’y a de nuit plus longue que pour celui qui espère...

 

 

Et le Diable partout dont nous tenons toujours la queue... Comme le seul appui – le seul réconfort peut-être – après tant de siècles de malheurs. Comme si nous ne connaissions – ne pouvions encore connaître – l’origine du mal – cette chaleur des Enfers que nous prenons pour un paradis en nous réchauffant (maladroitement) dans la proximité des flammes – comme une mince consolation à la froideur, si saisissante, du monde...

 

 

Face aux maîtres du passé – savants philosophiques, métaphysiques, existentiels et spirituels – nous sommes sans voix. Mais nous avons peut-être sur eux un avantage : l’horreur des siècles qui nous séparent – comme un fouet (possible) pour rattraper, avec urgence, notre retard...

 

 

Lorsque la lumière vient contredire l’évidence – et la puissance – du chaos... Comme un baume – un apaisement définitif – sur notre misère de vivant. Avec cette clarté du visage, invincible face aux ombres et au plus obscur de la nuit...

 

 

Un espoir encore – plus que de résuscitation – de silence. Et une joie vivace pour l’âme malgré les périls, les défis, les enjeux et les invitations de la mort. La part en nous la moins funeste – la plus innocente. Et ce goût – notre goût – inaltérable pour la liberté et l’infini...

 

 

Le labour et les blés du monde. La récolte des damnés. Quelques terres émergeant des eaux noires. Et l’abondance du grain comme seule consolation à l’exil et à l’absence...

 

 

Mains tendues vers l’alphabet – hiéroglyphes du langage – incompréhensibles. Incapables de sceller ensemble l’Amour et les étoiles – l’innocence et le sommeil barbare des tribus et des peuples...

 

 

Le silence immobile – immuable – parti et revenu. Aussi intact que le bec de l’aigle planant au-dessus du monde. L’Amour et la mort poursuivant (inlassablement) leur combat...

 

 

Et ce frisson devant l’écuelle. Comme un chant célébrant sa détention. La chair nourrissant la chair. La mort servant la vie. Et la vie servant la mort. Et le verbe implorant l’aurore d’arriver. Permanents dialogues entre les ténèbres et la lumière – entre le sang et l’innocence. Et l’interrogation continuelle de l’homme...

 

 

Crâne à la main. Posé sur les genoux. Livres et bougie sur la table de travail. Plongé dans une (intense) réflexion sur la condition du vivant. L’éternel s’interrogeant au cœur de l’évanescence sur l’atemporel et la brièveté des jours...

 

 

Pulvérisée la passion devant la mort. Et, préalablement, par le temps qui passe – et qui s’évertue à déchirer – et à effacer – la vigueur du sang et l’ardeur de l’âme à s’initier au monde et aux siècles...

 

 

Qu’est-ce qui a pu donc nous trahir dans notre attente, interminable, de la joie... Est-ce le silence... Est-ce l’âme... Est-ce l’homme – et ses promesses... Est-ce le jour qui n’est parvenu à percer la nuit... Est-ce la nuit qui s’est refusée à tout assaut... Est-ce nous, trop simples – trop touffus – et trop pleins d’espérance... Est-ce le temps... Est-ce les siècles... Pourquoi notre attente n’a-t-elle su distinguer la lumière – et la rejoindre...

 

 

Le temps aussi vaste que nos murs. Aussi haut – et aussi épais. Infranchissable sans doute mais que l’on pourrait pourtant percer pour unifier les territoires – et découvrir, dans l’unité, l’espace commun affranchi des frontières et des séparations. L’unique lieu de la réconciliation (de toutes les réconciliations)...

 

 

Sous les saisons, ce feu – ce désert – ce silence habité par toutes les grâces – et dont la pluie, le soleil et les nuages ne sont que les passagers. Aussi provisoires que les visages...

 

 

Dans le chaos général, le foisonnement des labyrinthes intimes qui crient leur faim et leur effroi. Et cachés derrière, les tremblements des âmes vouées à la solitude et au froid...

 

 

Et cette foule et ces drames – joueurs invétérés du rêve qui continuent de hanter le monde – nos vies (toutes nos vies) – et nos âmes. Livrant au réel le plus âpre, et ardent, combat. Clouant les êtres et les choses à la nuit. Marchant aveuglément et dépeçant – et redépeçant encore bien au-delà de la mort. Susurrant la buée et le mensonge dont les vivants se parent pour aller arpenter, en claudiquant, tous les déserts à seule fin de fuir ce qui les appelle – et les étreint déjà...

 

 

L’interminable attente de toutes les fins. Avant tous les recommencements. Et le renouvellement perpétuel du monde, des âmes, des pierres et des visages. L’éternelle renaissance de la chair...

 

 

Rives brunes où les âmes suffoquent. Où l’eau a la couleur de la mort. Où les roseaux sont taillés pour assouvir la faim. Où les lames dépècent la chair et les âmes. Où les pas s’enlisent dans la recherche du même soleil. Où les bêtes et les hommes meurent – ne cessent de mourir – meurent encore et meurent toujours – au cours de leur fugace traversée – mille fois recommencée pourtant sous d’autres traits, sous d’autres auspices et en d’autres lieux. Comme une nuit sans fin cherchant sa délivrance – son salut – un peu de lumière...

 

 

Lumière encore. Lumière toujours. Jamais éteinte...

 

 

Et qui se tient donc dans la prunelle – et contre elle parfois – et derrière si souvent... Serait-ce notre chance – notre âme arrachée aux barricades et aux citadelles – le vide – le rien – le vrai nom de l’homme... Serait-ce ce qui échappe à la terre, aux saisons et aux asiles de la première heure – un doigt – une main peut-être – pointé(e) vers la lumière – quelques marches dont on ne sait si elles montent ou descendent – la sœur – la mère peut-être – la mère sans doute – de toutes les ombres – cette forme indicible que nous sommes – et qui ne se dévoile que dans notre parfaite étreinte...

 

 

Que pourrait-on offrir à l’usage des vivants ? Un baiser. Une attention. Un geste parfois. Un peu de silence sûrement...

 

 

Dieu parfois – si souvent – aussi racoleur que les rêves. Ainsi les hommes ont-ils bâti les religions pour faire croire – et espérer. Et détourner maladroitement des instincts...

 

 

Comme une barque promise à l’océan qui devrait (préalablement) suivre les rivières et les fleuves – toutes les rivières et tous les fleuves – et voguer sur tous les ruisselets et les marigots pestilentiels où croupissent les morts et les vivants – et où se sont échouées les barques de nos aïeux emplies encore de leurs os et de leurs rêves. Et atteindre tous les ports provisoires – et attendre la marée – et la lune qui brille dans le ciel sombre pour guider notre naufrage – avant de se laisser porter vers l’autre rive, inexistante peut-être – et invisible sûrement aux yeux encore trop frileux des flots...

 

 

Là où nous sommes tombés, nous retomberons encore. Jusqu’au fond de l’abîme. Jusqu’au néant. Jusqu’à l’enfouissement. Jusqu’à l’ensevelissement acquiesçant. Seul gage – et unique possibilité – de l’envol...

 

 

Lieu interdit à la paresse autant qu’à la volonté. Où profondeur et ouverture se côtoient – s’entraident et se complètent – pour accueillir – et rendre vivants – le silence et l’Amour...

 

 

L’obscurantisme de tout – de tous. Partout. Et cette lumière que l’on s’évertue à effacer – à oublier. Inattaquable. Inébranlable. Indemne toujours malgré toutes nos tentatives pour l’éradiquer...

 

 

L’ombre. Et ses mesures. Interminables. Cette folie si familière des hommes...

 

 

L’or, la cendre et la poussière. Le silence, la joie et la lumière. Comme les deux faces d’un même visage séparées par l’ignorance...

 

 

Absence et présence éparses. Eparpillées entre le silence et les visages – entre les yeux perdus et l’espérance...

 

 

Au bord du vertige toujours. Là où l’abîme et le silence sont inséparables...

 

 

Demain sera peut-être un autre jour à célébrer... Loin du culte que l’argile voue au ciel et à l’invisible détachés de la terre. Proche de – identique peut-être à – celui que l’argile voue au ciel et à l’invisible cachés au-dedans d’elle-même...

Il n’y a de Dieu absolu séparé du monde. Là où sont la chair et le sang – là où sont la fleur et la pierre – est le divin. Le seul divin possible pour les hommes...

 

 

Une blessure. Des blessures. Le plus exact reflet de l’âme. Une joie, un silence, une lumière, son plus loyal miroir...

 

 

Une rivière, des fleurs, des pierres. Un peu d’herbe, quelques arbres. Un coin de terre où construire un abri – une masure pour se protéger du froid et de la pluie. Pour vivre son exil un peu à l’écart des hommes. Au cœur du monde et du silence...

 

 

Nous avons connu le sang et l’amour – les forces et les faiblesses de la chair. Nous avons connu la gloire, la solitude et la misère. Nous avons vécu... Comment allons-nous mourir à présent... Saurons-nous traverser la frontière qui sépare ce que nous croyons être la mort de ce que nous croyons être la vie sans un cri – sans un seul cri – et sans effroi... Saurons-nous rejoindre la cendre et la poussière, le front brûlant de ferveur et d’amitié pour le sommeil et la torpeur autant que pour l’Amour et le silence... Irons-nous les bras ouverts – ou les bras en croix – vers cette joie et cette paix qui demeurent par-delà les siècles – par-delà les rêves et les désirs – par-delà le sang et les livres de sagesse... Saurons-nous supporter patiemment – et avec vaillance – cette insupportable éternité...

 

 

Le cœur plus épais que le sang. Et la lumière plus tenace que l’espoir...

 

 

Le temps arrêté enfin par les visages et le sombre de l’homme traversant les heures. Stoppé net dans son élan par le sourire impérissable – et le chant continu du monde – célébrant le passage et l’éternité...

 

 

Encore un baiser peut-être avant le silence – la fin inexorable des jours. Et encore quelques joies – et quelques douceurs – dans cette si grande peine à vivre. Comme un regard qui n’en finirait jamais de compter les années et les siècles qui passent sur les visages...

 

 

Demain sans doute serons-nous encore vivants... Et dans mille siècles continuerons-nous de voir ce qui vieillit autour – et au-dedans – du regard. Cette chair mille fois ressuscitée – et ce monde mille fois défait et reconstruit – impérissables.

Et une fois de plus – et comme toujours – nous irons à la fois curieux et inquiets vers l’après – tous les après – et vers l’impossible – le destin soumis à la terre et aux visages, l’âme éprise de ce qu’elle ignore et connaît déjà, l’allure vissée aux circonstances et aux rythmes naturels des pas et du monde et le regard voué (comme à son origine) au plus grand silence...

Et nous irons ainsi mille fois – dix mille fois – des milliards de fois encore – jusqu’à l’impossible fin des temps – par-delà les mondes engloutis et renaissants – dans l’inquiétude et la joie – rejoindre ce qui, un jour, nous enfanta. Jamais vraiment partis – ni jamais vraiment arrivés. Entre tous les gués. Recommençant toujours la foulée, la marche et le chemin comme au premier pas – avec peut-être toujours plus de ferveur et d’innocence dans cette attente interminable de ce qui est déjà là – et de ce qui jamais ne s’achèvera...