– Quelques reflets des vivants – 

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Et ces visages – tous ces visages – en contrebas des falaises. Et ces murs – tous ces murs – encerclant les âmes. Comme une nuit dans la nuit que le jour, sans cesse, fait renaître...

Et ces sanglots puisant leur tristesse à toutes les sources comme si les larmes avaient le pouvoir rédempteur du feu. Pierres à mi-hauteur des fenêtres voilant le plus mystérieux à venir. Ce cœur émergeant des ténèbres – ce silence offrant à l’âme la possibilité de l’infranchissable...

Et ces moissons abandonnées à la joie. Et ce souffle qui se retire au plus près du sol. Comme une fleur éclose au milieu de la mort...

 

 

Sur les pas de l’hiver, notre orgueil. Et ces jours d’absence où l’Amour grandit malgré les heures et la misère qui encerclent les âmes encore maudites...

 

 

J’imagine qu’un jour nous nous attarderons davantage sur la couleur des mains et des visages – et leur cri d’angoisse devant tout ce qui nous déchire. Abandonnant les victimes et leurs bourreaux à leur rêve de gloire...

 

 

Quelques traits aussi simples que la neige sur ces rives où la parole semble, si souvent, ingrate et inutile...

 

 

L’incessant recommencement de cette terre si mortelle...

 

 

La faim, la soif et le feu – la cendre et la neige – où tant de délires sont permis – et où le cercle pourtant veille au cœur des âmes endormies...

Et les battements du cœur dans ce langage universel – promis à tous les silences...

Et ce jour jamais enfanté par les ombres. Comment pourrions-nous croire (encore) à la parole...

Et cette douleur toujours aussi vive – et jamais démentie – comme si les grilles étaient notre seul désir. Comme si la nuit avait été choisie...

 

 

Aussi vastes que l’immortalité, ces fruits si anciens qui jonchent encore les destins et les jardins. En attente de jachère – et d’un séjour plus inoffensif que l’apparence du silence...

 

 

Et ce monde où le chagrin est à son comble – à l’égal peut-être du désir et de la haine, ces fils de l’ignorance nourris par la peur et les instincts...

Et cette absence sur les visages – et cette finitude qui consume et terrifie les âmes. Comment pourrions-nous nous arracher aux gouffres qui s’étendent jusqu’à l’aube – et au-delà sans doute... Faudrait-il croire les quelques bouches qui portent à l’espérance – ou s’enfoncer jusqu’au fond de tous les abîmes... Mais aurons-nous seulement la sagesse de nous abandonner – et de nous laisser porter par ce qui nous appelle...

 

 

Les mots portent à croire. Quelques-uns à penser. Plus rares sont ceux qui invitent à l’oubli – et à se jeter au bas du monde. Ceux-là seuls pourtant sont nécessaires...

 

 

Nous aurons entamé plus d’une lumière – et autant d’obscurités. Nous aurons essayé mille chemins – et défiguré mille visages. Et nous en aurons aimé et refusé mille autres. Nous aurons saisi mille choses – et en aurons fait tantôt un piètre, tantôt un fructueux usage. Nous aurons pourchassé mille rêves – aurons revêtu mille costumes – en nous pavanant un peu partout. Nous aurons goûté mille saveurs. Nous aurons ri et nous aurons pleuré. Nous nous serons interrogés – et posé peut-être mille questions – en refusant d’admettre l’impossibilité de toute réponse. Nous aurons voyagé et participé à mille chantiers. Et nous aurons été seul(s) malgré la foule, quelques mains et quelques épaules réconfortantes. Nous aurons vécu. Nous aurons au moins, et malgré nous, essayé. Et la mort bientôt nous fauchera. Et, à présent, nous sommes terrifiés – et abasourdis par tant d’ignorance. Comme si nous avions dansé au milieu des tombes et parmi quelques figures souriantes sans rien savoir ni rien découvrir de notre destin...

Et ce rêve de jour, en nous, encore si vivace...

 

 

Qui êtes-vous donc, ombres sur nos jours... Ôtez-vous de nos yeux – et de nos chemins... Et laissez-nous vivre – et mourir – dans la lumière...

 

 

Et ces bruits – tous ces bruits – de rêve qui collent à la peau. Comme si seuls le feu et le silence pouvaient consumer notre vie – et la rendre plus belle et plus simple – plus libre et plus joyeuse...

 

 

Il nous faudrait l’éternité pour contempler un seul visage – et voir en lui émerger la possibilité de l’homme. Et un seul instant, sans doute, pour l’aimer...

 

 

Rejoindre le pari si ancien des étoiles – et ce rêve de lumière dissimulé jusque dans leur mort...

 

 

Et ces pierres comme le reflet d’autres rivages – enfouis dans la terre et l’eau des rivières – encore si frémissantes de leur présence...

 

 

Et ces mains d’infortune au faîte de tous les orages – courbées par la foudre sous les gémissements d’un ciel sans demande. Et nos larmes qui rejoignent le cours du monde bien avant que la mort ne nous arrache aux promesses du déluge. Et ce cri inépuisable au fond de l’absence. Comme si nous n’étions que des fantômes...

 

 

Heureux que nous sommes à l’ombre des pierres. Et ce peu de vie qu’il reste à notre départ. Un peu de sable – et le souvenir – qu’effacera le temps. Et cette joie d’aller partout sans se soucier des conditions et des contingences – et de se faufiler entre la lumière et les circonstances avec ce visage si sage sous le règne du jour...

 

 

Et l’ensablement des chemins où s’enlisent les troupeaux. Et ce seuil tant rêvé – et jamais franchi... Comment pourrions-nous attendre la mort sans impatience...

Et cette course du temps creusant la crête des âges qui crient leur éternité – et maudits pourtant par les saisons. Et cet homme, au loin, que l’on aperçoit, voilé d’un peu de brume, qui marche au cœur de ses blessures en levant les yeux vers sa délivrance impossible...

Qui sommes-nous donc parmi tous ces gestes... Et comment pourrait-on nous arracher cette modeste espérance...

 

 

Qui cédera à cette captivité... Et qui saura découdre ses ailes – et les remplacer par une interminable attente – éclairée par ce que ne peuvent offrir ni les livres ni les lampes – et moins encore les visages. Ce retour au plus simple – et cette tristesse de l’âme aux prises avec les chimères du monde. Et derrière, cette lumière encore invisible – et si terrifiante lorsqu’elle s’approche...

 

 

Nous n’aurons creusé qu’un peu de terre – et enseveli le plus précieux au fond des yeux – sans voir le triomphe possible de l’éternité – et la magie de la lumière investissant le monde et le temps...

 

 

Une œuvre encore parfois s’écarte des chemins – de ces traces encensées par les siècles mais dont la postérité ne dépassera (jamais) quelques jours. Des textes creusés dans l’expérience humaine la plus universelle dont chaque ligne embrasse l’atemporel – l’éternité de toute existence...

 

 

Nous creusons parfois à l’orée de toutes les frontières – cédant à tous les passages pour affirmer le triomphe de la mort – et l’éternité de l’Amour – sur l’évanescence des siècles...

 

 

Il existe, au fond de l’âme, un éclairage secret – invisible – qui offre aux lampes du monde la seule lumière raisonnable sur les sacrilèges du temps – l’attente des âmes – et les malheurs qui éventrent le monde...

 

 

Autrefois, nous croyions saigner pour quelques privilèges – une promesse à venir qui viendrait couronner nos efforts et notre patience – la jouissance du monde. Et, à présent, les vitres sont blanches. La terre est rouge et dépeuplée. Ne restent que cette tristesse – et cette espérance sur nos lèvres. Et quelques larmes sur les fleurs survivantes...

 

 

Plutôt mourir que d’aller dans le sillage des ombres – cet étroit passage où l’absence du moindre soleil présage le pire... Plutôt mourir que cette ivresse imparfaite à vivre...

 

 

Et nous exultions autrefois de nos pauvres savoirs – croyant fendre l’épaisseur du monde avec nos doigts agrippés à quelques livres. L’absence en tête. Feignant le jour au milieu de la nuit – participant malgré nous à tous les mensonges et à toutes les oraisons – et façonnant le désastre à venir, si nécessaire pourtant à ce retour sur soi – à cette lumière au cœur de l’ignorance qui, seule, pourra offrir à nos gestes la justesse des innocents...

 

 

Et cette stupeur encore à voir arriver la mort, si proche de notre visage. Les yeux cadenassés en-deçà de toute vérité... Comme si le monde nous avait fait oublier la magie, un peu funeste, des vents – et leurs grandes arabesques pointées vers le plus effroyable silence. Cette solitude aux marges des vivants...

 

 

La porte des âges. Cette aubaine du temps qui boursoufle l’espérance et les visages – et ce désir si ancien d’éternité...

 

 

Et la paresse des mains et des anges face à notre mendicité. Comme si le silence nous réservait d’autres royaumes. Des bras plus tendres que la neige – et plus brûlants que la braise. La mort et l’abandon à chaque instant. La perspective des Dieux. L’effacement du désir et de la colère. Le règne du plus complet. Ce qu’espérait, sans doute, l’âme à ses premiers pas, prise en étau, déjà, entre le désarroi et quelques restes d’innocence...

 

 

Nous pénétrons les grands chemins – cette terre étrangère au monde que nous appelons de nos vœux aux derniers instants du jour. Cette aube – cette aire de tous les recommencements. Et nous soulevons de notre silence toutes ces heures à vivre... Gestes lents au milieu du feu qui poussent la pluie, les larmes et la désespérance au cœur de ce qui fut autrefois notre seul abri...

 

 

Au-delà des mondes, le bras de l’ennui parfois pose notre tête contre la pluie – au seuil de tous les royaumes – au plus proche de cette mort – de cette inexistence – tant redoutée...

Et dans l’écho de cette chute, un murmure comme le signe d’une résistance au silence et à l’oubli. Et la preuve peut-être d’une blessure inguérissable. Comme un arrachement trop soudain au monde des ombres...

 

 

Un peu de sang – et quelques vivres – sur la piste. Et cette bouche souillée encore de tant de paroles – entre cri et torpeur – aux confins de tous les silences...

 

 

L’horreur serait peut-être de veiller sur un monde aussi ingrat qu’inexistant. Et passer sa vie à lui confier des secrets qu’il ne peut entendre. Reléguant ainsi l’existence – toute notre existence – à des gestes inutiles, à une attente interminable et à la quête de l’impossible...

 

 

L’incertain nous pénètre – et disloque toute certitude. Et nous voilà gémissant contre les ruines de notre vie ancienne – blâmant cet heureux désastre. Comme arrachés trop prématurément à la boue – et la regrettant déjà alors que la lumière a percé notre plafond de verre – cette opacité à la surface des yeux qui donne au monde et aux vivants cette allure, si réelle, de fantôme...

 

 

Fronts et âmes rouges à force de volonté – à force d’espoir – comme sculptés au couteau d’un geste trop rapide pour s’essayer à l’attente – à cette éternité au-dedans du silence...

 

 

Nous guettons encore dans le froid, comme des insectes mal éclairés, la torche lointaine – l’être sans visage qui porte cette flamme silencieuse. Tête et mains contre la vitre au cœur de cette attente. Et, sans doute, mourrons-nous encore au milieu de la neige, l’âme et les doigts gelés par les mille reflets de la lune...

 

 

Et ces bruissements de l’âme au-dedans de la chair. Et ces mille mains qui défont notre robe trop légère pour l’éternité...

 

 

Ecartelés par le doute et la certitude du savoir. Et nous voilà errant entre deux têtes singeant la sagesse. Voués aux pires tourments – à cette errance au milieu des rives où s’écoulent les reflets de la vérité...

 

 

Et nous voilà muant en une forme d’humus célébrant le renouveau – et lui offrant la promesse d’un nouvel essor. Poussière devenue le terreau des prochains jours...

 

 

Eclairés encore par ce que les yeux ne peuvent corrompre. Cet éclat de Dieu dans l’âme. Et cet éclat de l’âme dans la chair...

 

 

Et nous voilà encore repartis – rejoindre les mille chemins de l’enfance. Comme si l’âge n’était qu’un leurre – l’œuvre du temps sur la chair fragile. Comme si brillaient toujours au-dedans ce désir d’innocence – et ce goût pour l’éternité...

 

 

Visages perdus. Yeux hagards. Corrompus par le rêve. Errant – tournant inlassablement autour d’un centre ignoré où veille le silence...

 

 

Et des monstres encore – par milliers – qui se délectent de notre faim – et qui nous assaillent sans relâche en nous confinant au fond de la peur et de l’espoir – dans cet étroit réduit où étouffent les âmes...

 

 

Et tous ces profils disparus. Et cette herbe nue et silencieuse. Et cet éclat au fond des yeux qui bravent la peur. Et notre dernier sourire à l’heure de la mort – à l’heure de l’abandon. Comme si la vie – ces quelques dizaines d’années – s’étai(en)t effacée(s) pour se recentrer sur la promesse d’un seul regard...

 

 

Et nous jouerons encore avec nos têtes froides – et nos bouches grimaçantes – et l’affirmation de ces yeux qui en disent long (toujours trop long) sur nos déboires. Et un jour, bien sûr, la danse nous reprendra – et nous fera tournoyer parmi les rêves et les délires comme si l’âme n’était vouée qu’aux tournis et à l’espérance de la rencontre...

 

 

Le monde, le vent. Quelques pas dans la neige. Quelques traces qu’effacera le renouveau. Mille visages – et mille mouvements – cherchant l’immobilité toujours – cette sagesse du geste et l’imperturbabilité du regard au cœur de l’illusion et du mensonge...

 

 

Passagers du froid et de la mort sur une terre sans espoir. L’innocence enfermée dans les tréfonds – recouverte de rêves et d’instincts...

 

 

Et ces bouches aimantes qui nous auront précédés. Comme si le miracle avait été découvert mille fois – des milliards de fois peut-être – puis oublié. Offert aux vents et à la nuit où patientent les âmes encore trop frileuses – trop timides pour écarteler la mort – et découvrir, au fond de la solitude, ce grand cercle sans visage...

 

 

La solitude et le silence affermissent l’épaisseur du monde. Et la percent – et l’attendrissent – aussi. Comme s’ils savaient qu’un sourire pouvait émerger du pire – convoyeur de tous nos secrets. Et cet éclat du geste dans la rencontre – reléguant la mort à une liasse d’incompréhensions inutiles. Comme un prisonnier échappé de la nuit avec l’âme aux aguets, vigilante, devant la clarté promise...

 

 

Nous effacerons tous les passages – et les marques de séduction – pour aller nus au cœur de l’impossible. Impassibles devant les chemins, les sentes étroites, les montées et les ravins. Une lumière tantôt au creux des mains, tantôt juchée sur nos épaules. Et nous marcherons – et irons loin – jusqu’au seuil de l’attention – quelque part dans l’immobilité entre la joie et le silence – là où le dialogue (tout dialogue) s’interrompt – là où se jettent les prières, les excuses et l’austérité – là où commencent l’Amour et ses danses – pour apprivoiser la faim et les visages encore affamés.

Et nous pourrons alors nous effacer pour une plus digne envergure – et offrir une obole au monde – aux vivants et aux morts – plongés encore dans le froid et la nuit...

 

 

Pourrons-nous échapper à la laideur, à la lourdeur et à ce qui obscurcit... Pourrons-nous vivre – et mourir – sans déchirure... Pourrons-nous ouvrir les yeux sur l’origine de la nuit... Pourrons-nous enfin nous apaiser face aux circonstances et à la mort... Mais peut-être ne sommes-nous, au fond, qu’au seuil de l’apprentissage...

 

 

Aux frontières de l’inséparable. Âme et mains dans les flammes. Buste droit et chevelure livrés aux chemins et à l’eau des rivières. Et sous la lumière, cette ivresse des bêtes prises par la mort – et nos doigts encore cachés sous le sable...

 

 

Le sourire des arbres au seuil du gouffre. Et leurs mains suppliantes par-dessus nos têtes essayant de s’élever au-dessus de la joie – au-dessus des étoiles – comme un jeu – et un peu d’ombre dans la lumière...

 

 

Le flanc prêté à la mort parmi les convives aux airs de feinte indifférence – lèvres et regard placés au-dessus de l’enfer – aveugles encore à la stérilité des tentatives...

 

 

Encore un peu d’espace où s’élancer entre l’arbre et le seuil – entre l’attente et la plainte. Comme une ombre malheureuse espérant toujours au milieu du désert parmi les pierres brûlantes...

 

 

Un peu d’encre suffirait à abattre les murs. Et notre courage à traverser les ruines – à contourner les gouffres et à disparaître pour rejoindre cette immensité – cet humble et digne visage de la réconciliation...

 

 

Nous témoignerons encore de la route et du sang – versé partout – pour réinventer le silence, mort depuis trop longtemps. Aux lisières du sable et de l’air – si proche de cette terre revenue de l’abondance. Comme un peu de justice avant le grand froid de la mort...

 

 

Et si nous jouions passionnément au sommeil pour que le rêve contredise la mort – et la surpasse dans toutes nos tentatives pour vaincre l’effroi et la terreur qu’elle jette sur nos visages...

 

 

Et si nous n’étions qu’un feu dans l’obscurité – et l’obscurcissement – du monde. Quelques flammes vives – et chancelantes – au milieu de l’espoir. Le reflet encore ignorant de notre origine...

 

 

Tout se rapproche dans l’éloignement. La terre, les visages et la mort. Et cette vérité dissimulée par les apparences. Cet éclat furtif de vie lorsque gronde l’orage et que l’éclair s’abat sur les frondaisons. Cet oubli du néant. Ce regard porté par l’insaisissable lorsque arrive enfin l’hiver après le cycle des saisons....

 

 

Et nous fûmes aussi cette terre stérile – vidée de son abondance. Et ces mains – ces milliers de mains – creusant sans mémoire et sans pitié. Et ces bras – ces milliers de bras – bousculant les foules et écorchant les visages. Et ces yeux – par milliers – cherchant parmi la poussière, et quelques (vaines) étoiles, un peu de rêve et une lumière au cœur des chemins et des orages. Un reflet de liberté avant de mourir...

 

 

Et, peut-être, n’aurons-nous été qu’un peu de vent. Un désir de caresse parmi des millions de corps souffrants. Une joie dressée au-dessus des tristesses. Une crête inscrite au cœur de la nuit. Le seuil encore infranchissable du passage...

 

 

Nous aurons crié – et aurons pleuré – en essayant de vivre. Mais, au moins, aurons-nous tenté d’élargir notre intimité à l’espace. De nommer l’innommable. D’exclure l’abstrait et le mensonge pour toucher du bout des doigts un éclat de vérité – et éloigner ce grand froid qui monte des abîmes vers les âmes pour enserrer le monde de ses glaces...

 

 

Quelque part en nous, l’absence surgit. A proximité du souffle et des cris. Au-dessus de ce feu mêlé à la parole qui épelle en boucle le silence sans jamais y consentir. Comme un mensonge – une extravagance – pour offrir au monde une allure moins austère...

 

 

L’encre noire recule parfois devant la densité. Et pourtant, tous les poèmes tentent de chasser la nuit – et de sauver quelques âmes – ce qu’il reste des âmes... Mais, un jour, nous nous tairons pour rejoindre ce que nous avons arraché à la terre. Ces mille routes qui auront tenté de dire – ce vide – cet éveil qui s’étire bien après les premières heures de l’aube...

 

 

Nous aurons vécu avec quelques lames rompues à toutes les épreuves – au milieu du fer et du sang – avec les mains attachées – et souillées de substance – et les yeux perdus dans l’épaisseur de la nuit. Avec ce visage trempé par la pluie – et ces pleurs si vivants au fond de l’âme. Et c’est ainsi, sans doute, que nous affronterons la mort – et l’éternité du verbe posé entre le silence et la finitude...

 

 

L’indicible, matière de l’immense. Debout avec des chants plein la tête. Et ces mots rougeoyants qui soulèvent – tentent de soulever – le sens du froid et de la mort. Roulant la parole des crêtes vers l’oubli pour dire – et redire encore – la possibilité du silence...

 

 

Et cette solitude des âmes naufragées parmi les rêves, le sang et les questions des hommes qui piétinent la terre – et qui, à l’heure de la mort, patientent sur leur bûcher en flammes avec leur orgueil et leur désir de royaume. Comme si régnait partout, parmi les larmes et la dévastation, cette folle espérance au cœur des cendres futures – et stériles, bien sûr, jusqu’à l’aube prochaine...

 

 

La nuit – et les voiles – se rompent sous les yeux d’une lune dispensée de lumière. Ce qui nous porte jusqu’à l’égarement – jusqu’à l’embourbement de toutes les absences – et ce rétrécissement fatal de la parole. Puis reviendra le silence sur les ténèbres...

 

 

Nous fûmes sages – à notre place ordinaire avec ce regard étrange qui faisait face à la nuit. Et le jour vint ainsi – avec ce grand feu allumé (et éternel peut-être) sur les pierres parmi les lampes éclairant les livres – et au milieu des tombes entre lesquelles nous cheminions en larmes. Et le rire surgit ainsi – sans détail ni explication – à l’heure précise où les grands arbres incendiés dessinèrent de leurs branches une bouche immense illuminée comme un soleil – mille soleils – défaits de toute matière – et si proches du ciel que les âmes – toutes les âmes – se mirent à genoux pour prier parmi la cendre et les torches abandonnées...

 

 

Après le sommeil, le repos nous sera arraché. La nuit, sans doute, sera la même – presque identique – mais les yeux auront découvert la cathédrale qui s’élance depuis les cimes. Et la mort sera bannie. Dans l’envers du décor, nous verrons, comme aujourd’hui, s’éteindre le souffle et se décomposer la chair – mais les flammes deviendront le signe de la résurrection. Et sur les pierres, nos gestes deviendront clairs. Et les âmes (enfin) rencontreront leur destin. Et la présence et la joie seront les seuls compagnons de notre infortune...

 

 

Nous avons rêvé. Et d’autres lèvres – et d’autres visages – sont venus. Et ont hérité du sort réservé aux nouveaux arrivants. Nous aurions, bien sûr, espéré pour eux une autre terre – et un autre monde – plus vivables mais la vie avait déjà ordonnancé leur destin – et dessiné le contexte de leur naissance... Aussi avons-nous pu seulement éprouver leur souffrance – et goûter, avec eux, les drames irréparables des batailles livrées sur tous les fronts. Et pour les aguerrir (et les éveiller aux exigences du combat et au goût de la victoire), nous leur avons offert mille armes – et mille outils qu’ils intégrèrent. Et nous les avons vus (à la fois tristes et rassurés) poursuivre l’œuvre de leurs aînés – et continuer à façonner la terre et le monde pour le pire – bâtissant, malgré eux – et malgré nous (pétris que nous fûmes de bonnes intentions pour assurer la survie et l’émancipation de notre progéniture) l’héritage des lèvres – et des visages – suivants. Le legs atroce – et permanent – des hommes aux mille peuples et aux mille générations à venir...

 

 

Autrefois nous croyions sourire. Mais, en vérité, nous ne faisions que ravaler nos larmes – cette impuissance désespérée de vivre sans savoir – pour donner le change – faire bonne figure – et offrir le visage de la légèreté et de la désinvolture malgré ce terrain de mines – et de dévastation – intérieures...

 

 

Nous nous sommes approchés au plus près de l’incertitude – là où le savoir s’efface – et se mue en connaissance – ce vide creusé par la lumière. Et cette grâce – jamais acquise – nous offrit des ailes qui nous permirent de circuler plus libres dans nos ténèbres sans aggraver l’horreur de la fouille – et les rires condescendants derrière la vitre du pardon – en nous parant humblement de cet Amour affranchi du sang que la nuit n’a jamais pu meurtrir...

 

 

Nous étions au plus bas du monde lorsque les dalles tremblèrent – et s’effritèrent sous le poids de l’attente. Et au plus bas de l’espérance sans doute... Nous avions traversé mille contrées – aimé et détesté mille visages. Nous avions ancré en nous le sens inné de la marche et ce fol esprit de la découverte. Nous nous croyions invincibles et tenaces. Mais les circonstances nous dépecèrent peu à peu des parures, des faux sourires et de l’orgueil – et attendrirent cette part de l’âme si sensible et si fragile – nous préparant, en quelque sorte, à la nudité du monde et de la chair – dévoilant l’innocence (l’arrachant à notre prétention) – et transformant nos jours et notre âme en terreau propice à l’Amour, enfoui déjà à l’état de graine dans ce que nous portions de plus précieux...

 

 

Mains nues, regard épris. Visage dépeint – défunt – défait de toute étreinte. S’acharnant autrefois à la destruction du pire et du temps – et creusant, à présent, l’attente dans cette tête bientôt sans âge entre les rives que n’atteindront jamais ni les rêves ni les livres. Et ce resserrement des doigts sur l’histoire – puis sur l’oubli de l’histoire. Et cette extinction des lampes – de toute lueur en vérité – pour voir apparaître enfin, dans les plis de la nuit, le plus durable silence...

 

 

Ni route ni pays ne s’insinuent plus à présent dans la pensée. Seule, l’aube ininterrompue offre le plus haut soleil – et consent à pleurer parfois dans la proximité des âmes encore tristes et emmurées dans le refus...

Aussi comment pourrions-nous refuser d’entendre leurs chants – et de recueillir leurs eaux sombres dans nos mains inutiles... Et comment pourrions-nous nous contenter de nous tenir là, dressés à tous les vents, sans goûter les promesses et l’envergure de cette aire de partage... Faudrait-il pour y renoncer – et nous éloigner en courant – avoir le corps et le sang encore trop funestes – et l’esprit toujours endormi dans l’ombre – et la froideur – des pierres...

 

 

Sur le bord de cette route s’interrompt la pensée – cesse la fable – et s’ouvre l’espace – pour laisser le champ libre à l’âme qui s’avance – en retrait du monde. Et c’est son chant que l’on entend derrière les pleurs que partagent les hommes dans leur refus obstiné de la vérité...

 

 

Jusqu’à la mort, réunis. Puis, dispersés en des lieux non dévoilés. Abandonnés peut-être entre des mains moins rêveuses...

 

 

Et ce soleil si frugal au terme de toute agonie. Laissant les corps – et l’âme des vivants – dans une pénombre sans fenêtre. Faces ternes et tristes cachées derrière quelques rideaux – le voile irréductible du secret qu’emporteront les morts...

 

 

Parmi les pierres et l’effort, le rayonnement du silence aux premières heures de l’aube. Comme une lampe posée au milieu de nulle part alors que le sommeil dure encore sur les visages. Comme si la nuit aussi pouvait être le seuil de la lumière...

 

 

Et ces prières fatiguées – si faiblement espérantes – qu’aucun Dieu ni qu’aucun mot ne pourront guérir. Et que le silence, un jour, prendra par la main pour aller arpenter la maison de l’ombre – enterrée quelque part dans la nuit – et s’approcher du feu qui aura veillé sur tant de morts – et tant de bruits – et qui dure encore – au cœur de l’oubli...

 

 

Nous mourrons sur les dalles froides que le monde a initiées avant la fin du rêve – avant le lever du jour. Et nous serons tristes de partir – inconsolables sans doute – comme les visages démunis qui entoureront notre dépouille. La nuit n’aura été vaincue mais la source ne se sera tarie. L’aube se posera encore sur nos épaules déchirées et notre front aveuglé, si médiocrement aguerris à la survie et au combat. Et le sol se dérobera encore – et encore – au fil des effacements. Funérailles après funérailles. Et, un jour, mille cris perceront ce qui fut autrefois notre gloire – défaite à présent – et moins valide que l’encouragement d’une parole et le visage apaisant (et silencieux) des sages. Et nous nous redresserons alors pour sortir du songe – quitter ses eaux sombres et tumultueuses – et nous ouvrir à l’éternité de ce qui demeure...

 

 

Entre les fresques et le vrai chemin. Parmi les rires, les rêves et les pleurs. Au plus près de la source et de la mort qui agrandirent le ciel – et offrirent à la terre une raison d’espérer – et de découvrir, au terme de toutes les épreuves, la seule guérison possible. L’apaisement malgré les défaites et les mille circonstances désastreuses de ce monde...

 

 

Cette ombre contre laquelle se tient l’âme affolée par l’hiver des hommes – épaules nues appuyées sur tant de rêves inutiles, que cherche-t-elle auprès des vivants... Nous ne serions guère surpris si son visage était celui de la mort – ce silence paré d’os et de tristesse lançant sur nos têtes ses vents et ses dés d’infortune...

 

 

Face démunie contre le sol cherchant un appui là où le vent et la mort sont les seuls repères. Là où l’incertitude est le seul gage de joie. Là où l’eau, les bruits et les songes s’écoulent le long de nos vies – et de nos âmes – tendues vers l’espoir d’un refuge plus clément – et moins âpre et moins austère que cette affreuse ignorance...

 

 

Le bruissement fou des ombres dans l’âme endormie. Et leur persistance dans la lumière. Comme si rien ne pouvait être banni. Comme si le silence se moquait bien du cours du monde et de l’ampleur des songes. Comme si la grâce offrait à la nuit vaincue le privilège de la continuité...

 

 

Et ces visages – tous ces visages – en contrebas des falaises. Et ces murs – tous ces murs – encerclant les âmes. Comme une nuit dans la nuit que le jour, sans cesse, fait renaître...

Et ces sanglots puisant leur tristesse à toutes les sources comme si les larmes avaient le pouvoir rédempteur du feu. Pierres à mi-hauteur des fenêtres voilant le plus mystérieux à venir. Ce cœur émergeant des ténèbres – ce silence offrant à l’âme la possibilité de l’infranchissable...

Et ces moissons abandonnées à la joie. Et ce souffle qui se retire au plus près du sol. Comme une fleur éclose au milieu de la mort...

 

 

Le jour franchi, que deviendront les murailles... Et la célébration quotidienne de la nuit... Serons-nous encore (assez) vivants pour suivre toutes ces funérailles inutiles... Et dans quel gouffre déposerons-nous la tristesse de ces siècles fébriles – immobiles à force de trop de désirs... Saurons-nous nous faire suffisamment présents face à tous les périls...

 

 

Dressé contre la mort – et attaché à tout ce qui rue et résiste, le vivant mêle son sang à la vérité dans son combat inutile où la peur détruit davantage qu’elle n’édifie la possibilité d’une issue. Comme de l’huile, qui se prendrait pour du sable, jetée sur le feu. Et au-dehors, nulle parole pour délivrer du rêve – ce délire éveillé qui taraude les hommes et anéantit tous leurs rivages...

 

 

Ni songe, ni chemin, ni église. Qu’une porte à peine visible – et à moitié entrouverte sur un jardin sans mémoire – l’éden d’autrefois (celui des origines) recouvert encore par quelques ombres du passé – par ces siècles presque sans importance qui nous auront donné le goût du sang et de la souffrance – du sommeil et des désirs – et qui nous auront fait presque renoncer à ce lieu perdu au milieu de mille soleils dérisoires...

 

 

Nous avons creusé. Nous avons bâti. Et, pour consacrer nos rêves, épousé le plus long sommeil de l’histoire. Le visage appuyé sur la plus ancienne lumière – celle qui donna au monde le goût de la fouille et de la construction – et l’aveuglement le plus tenace...

 

 

Et nous sommes seuls à présent parmi la foule et les étoiles qui n’auront qu’ajourné l’ultime élan. Tout est là – inchangé mais moins sombre, et moins lourd, qu’autrefois. Le vent a chassé nos vieilles plaintes – cet effroi devant les cendres et la mort. Rien n’a disparu pourtant. Ni les ombres, ni les cris. Mais la surface semble plus lisse et plus blanche. Les cimes et l’horizon demeurent, eux aussi. Mais notre voix s’est dégagée des désordres. Et les reflets de la lune semblent moins vifs. Nous allons toujours parmi les heures, la tête et le buste peut-être un peu moins fiers – et le regard plus immobile et plus serein face aux circonstances, prêts à mourir sans doute ou à revivre encore mille fois toutes ces infortunes. Portés par le destin à tenir cette flamme dans tous les délabrements. Torche à la main dérivant comme toutes les autres âmes sur les eaux terrestres...